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Platon, l'Egypte et la question de l'à¢me

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par Frédéric Mathieu
Université Montpellier III - Paul Valéry - Master I de philosophie 2013
  

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I. Le voyage de Platon

...Tandis que leurs stèles sont recouvertes de poussière, leurs chambres funéraires ont été oubliées. Si on prononce parfois leur nom, c'est à cause de leurs livres Qu'ils avaient fait du temps de leur existence. Il est bon d'avoir cela à l'esprit : C'est pour les confins de l'éternité qu'ils ont agi...

Papyrus Chester Beatty IV, vers 1200 ay. J.-C.

Introduction

Il conviendrait, plutôt que d'aborder de front la délicate question de l'historicité du voyage de Platon, de resituer au préalable la controverse dans son contexte et ses évolutions. Nous sommes effectivement loin d'être les premiers à nous l'être posée. Cette interrogation a fait l'objet de prises de position plus ou moins affirmées (et plus ou moins fondées), de la part de nombre d'auteurs depuis l'Antiquité ; elle continue aujourd'hui même de diviser les historiens et les commentateurs de Platon. C'est qu'elle n'est pas seulement -- bien qu'elle le soit aussi -- une question de fait, mais également une question politique. La pièce maîtresse d'une argumentation philosophique plus générale. D'aucuns, en s'appuyant sur ce voyage, voudraient faire de la Grèce une spoliatrice d'idées, et du « miracle grec » une imposture que l'Occident moderne et colonial n'aurait fait que prolonger. D'autres ont à coeur de rattacher leurs propres options philosophiques à des traditions plus anciennes, leur conférant ainsi le prestige de l'ancienneté et de l'antériorité. Certains se prononcent à l'inverse contre la thèse du voyage de Platon ; et conçoivent dans ses témoignages une même erreur réitérée, reproduite à l'envi. Qu'il s'agisse de défendre l'autonomie de la philosophie grecque ou de tenir une position critique, pour lors, tout à fait respectable, ils rejettent sans scrupule -- mais non pas sans quelques raisons -- toute référence à cette expédition. Ces références, argumentent-ils, sont par trop postérieures au supposé voyage de Platon pour ne pas relever de la reconstruction. Nous constaterons à cet égard qu'il n'en est rien. Mais n'anticipons pas. Dressons, pour l'heure, un bref état des lieux de la situation.

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Platon s'est-il rendu lui-même en terre des pharaons ? De manière surprenante au vu de la prétendue condescendance que l'Antiquité gréco-latine était censée nourrir pour les peuples «barbares », pour ce qui concerne les commentateurs anciens, la chose semble peu disputée. L'importance des références que Platon fait à l'Égypte autant que l'égyptophilie des Grecs à l'époque hellénistique pourraient possiblement suffire à rendre compte du fait que la tradition antique postérieure à Aristote se soit, à l'exception de Philodème, en grande majorité rangée dans le camp de ceux qui tiennent pour véridique ce séjour en Égypte. Les références respectivement relevées par Geffcken42 et par K. Svoboda43 laissent peu de doute sur cette situation de quasi-unanimisme. Prudence, toutefois, ne cédons pas à l'argument de la foule. Ce plébiscite n'était pas neutre. Des motifs rhétoriques et philosophiques se mêlaient bien souvent aux données brutes de l'historiographie. Aussi nous faudra-t-il toujours considérer ces témoignages avec circonspection. La frontière est ténue qui sépare le souvenir de l'affabulation.

Tout autre est le cas des commentateurs modernes. Les avis semblent à cet égard beaucoup plus mitigés. Plus nuancés aussi. Prise globalement, la critique se répartit en deux camps opposés d'importance peu ou prou équivalente. Les partisans du voyage de Platon peuvent notamment compter sur le concours de Bidez, Huit, Picard, Robin, Svoboda, Vogt, Wilamovitz et Zucker. Leurs adversaires ne comptent pas moins d'illustres signatures, parmi lesquelles celle de Festugière, von Bissing, Ast, Kerschensteiner, Prachter, von Stein, Viedmann, Zeller et quelques autres encore. Nous ne prétendrons pas trancher définitivement entre ces deux positions. Notre contribution, modeste, prétend avant toute chose actualiser la controverse. Nous disposons dorénavant d'indices encore peu divulgués qui seraient susceptibles de susciter quelque retournement de situation. Si bien que l'examen que nous prétendons faire de ces nouveaux indices pourraient éventuellement faire pencher la balance en la faveur de ceux qui veulent voir davantage dans le séjour de Platon en Égypte qu'une fiction rhétorique.

Problématique

Nous ne saurions prétendre faire l'impasse sur une remarque, peut-être la plus importante, des adversaires de la thèse du voyage. On ne peut évacuer d'un revers de main cet argument faisant valoir que bien d'autres auteurs avant Platon ont visité l'Égypte ; que donc Platon n'aurait pas eu nécessairement l'usage, pour nourrir ses dialogues d'éléments égyptiens, d'une excursion in personem en terre des pharaons. H aurait pu reprendre des motifs déjà présents chez ses contemporains. Cette

42 J. Geffcken, Griechische Literaturgeschichte, Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1926, p. 55.

43 K. Svoboda, « Platon et l'Egypte », dans Archiv Orientalni n°20, Prague, 1952, p. 28-38.

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objection est-elle recevable ? Sans doute ; mais jusqu'à quel point ? H n'est d'autre méthode pour en juger que de considérer minutieusement les témoignages d'autres auteurs ayant mis par écrit leur expérience de la vallée du Nil. A cet égard, les candidats ne manquent pas.

La tradition contemporaine et ultérieure aux Dialogues mentionne toute une série de noms illustres de grands personnages grecs ayant voyagé en Égypte : Anaximène, Anaximandre, Thalès, Pythagore, Solon, Hérodote, Eudoxe, Démocrite, Héraclite, Archytas de Tarente, Oenopide44 et bien évidemment Platon, tous sont de la partie ; Aristote lui-même devait poursuivre dans cette voie. H n'y a guère de philosophes importants auxquels on n'ait attribué un voyage d'études en Égypte. Faits véridiques ou affabulations ? Reconstruction ou témoignage ? Les avis restent partagés. Mais au-delà des controverses, l'on ne peut nier que toutes ces traditions doxographiques témoignent d'une mentalité largement répandue, qui n'a pas attendu l'époque alexandrine pour se manifester. Une certaine égyptomanie s'était effectivement diffusée parmi les Grecs, qui préparait l'apparition à cette époque du personnage du théôros. Voyageur libéral, sans objet lucratif, ce personnage s'adonne à des voyages d'études à des fins théoriques. Son rôle est par ailleurs théorisé dans les Lois de Platon, qui le rapproche de l'ethnologue comparatiste. Émergent dans son sillage de nouvelles disciplines telles que l'histoire, la géographie, l'ethnologie, la politologie ainsi qu'une forme embryonnaire d'égyptologie antique45. L'esprit ionien et ses méthodes d'enquête le cèdent peu à peu à de nouvelles approches, à un nouvel esprit d'enquête.

Au We s. av. J.-C., le terme théôros est élargi à la philosophie naissante : on qualifie alors le philosophe de théôros par métaphore, parce qu'il voyage dans le monde des idées. Platon le philosophe a-t-il été, en pratique comme en idée, un théôros ? Ses grandes expéditions qui suivent immédiatement la mort de Socrate incitent à le penser. Platon avait-il « vu de ses yeux vu » l'Égypte ? Ce n'est encore rien dire que d'affirmer que la question divise. Peut-être, au reste, parce que cette interrogation en dissimule une autre. Avant de nous demander si Platon a réellement été en terre des pharaons, il conviendrait d'interroger les sources disponibles en Grèce afin de pouvoir estimer ce qu'un tel voyage lui aurait apporté. Ses connaissances -- pour précises qu'elles puissent être -- ; son « savoir de l'Égypte » dont témoignent les dialogues, que ne l'aurait-il puisé à des sources helléniques ?

44 Pour un recensement plus détaillé des Grecs illustres réputés -- à tort ou à raison -- avoir effectué un voyage en Égypte, et sur l'évolution de la perception par de l'empire des pharaons le monde hellénique, cf. S. Wackenier « Les Grecs à la conquête de l'Égypte. De la fascination pour le lointain à l'appréhension du quotidien », dans Hypothèses n°1, 2007, article en ligne, p. 27-35.

H. Joly, « Platon égyptologue », dans Etudes platoniciennes : La question des étrangers Librairie philosophique, Paris, Vrin, 2000.

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Ses connaissances auraient-elles pu lui être relayées par d'autres, sans qu'il lui soit besoin de consulter lui-même les corpus égyptiens ? En somme, un « voyage de Platon » était-il nécessaire ?

Répondre à cette question ne se peut faire que de manière passablement prudente. La pauvreté des sources nous interdit, peut-être pour jamais, d'en rien savoir d'irréfragable. Il se pourrait, effectivement, que seule une part infime de la doxographie d'époque ne nous soit parvenue, le reste ayant été perdu dans les décombres des grandes invasions, ou dans les cendres de la bibliothèque d'Alexandrie. H se pourrait que la littérature dont aujourd'hui nous disposons soit par trop parcellaire, trop fragmentaire pour nous permettre d'envisager une reconstitution de ce qu'aurait pu être le paysage transculturel du pourtour méditerranéen46. Aussi ne peut-on que regretter, après von Gutschmid47, la destruction presque totale des fragments égyptiens d'Aristagoras qui aurait visité l'Égypte sous Nectanébo IeL, au moment même où Platon composait le Phèdre. Il se pourrait, enfin, que les voyageurs grecs n'aient rapporté que sous une forme orale leur périple égyptien. Le livre était bien loin, dans le contexte de l'époque, d'être un médium si populaire, si accessible, qu'il peut l'être aujourd'hui. Raison pourquoi nous ne préjugerons de rien. Nous ne cèlerons rien de nos réserves. Et c'est avec humilité que nous entreprendrons, dans ce premier chapitre, d'arpenter les vestiges de ces récits de voyages, en quête de quelques éléments qui auraient pu éventuellement d'inspiration à notre penseur.

Méthode et corpus

H s'agirait, pour procéder avec rigueur, de faire la part entre -- d'un côté -- ce qui s'avère déjà présent chez des auteurs contemporains ou antérieurs à ses Dialogues, et -- de l' autre --, s'il y a matière, ce que Platon ajoute à ce foyer de représentation. Ainsi, envisager ce que Platon aurait pu retirer de ses lectures, et exciper en creux ce qui n'y figure pas. De discerner l'emprunt et l'authentique. Une telle méthode serait à même de préciser quels éléments doivent nous intéresser. De mieux faire ressortir les éléments qui pourraient être de son cru -- tout en gardant présent à notre esprit qu'il aurait pu glaner d'autres ressources et d'autres sources. Il y aura lieu alors, alors seulement, de se demander si ces apports spécifiquement platoniciens à la peinture que les aiguptiaka dressent de l'Égypte ne serait pas le fruit d'un authentique voyage. En d'autres termes, s'il est plus opportun de

46 Une analyse concise et synthétique de la diversité et des modalités d'échange entre la Grèce et l'Égypte à l'époque de Platon peut être consultée dans un article de D. Mallet, « Les rapports des Grecs avec l'Égypte (521 -- 331), dans Mémoire français d'archéologie orientale, n°48, Le Caire, 1922.

47 A. F. von Gutschmid, Shriften zurAegyptologie und zur Geschichte der Griechischen, Teubner, BG, 1888.

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faire état, pour reconduire la distinction de Luc Brisson48, d'une Égypte de Platon ou d'une Égypte selon Platon.

A) Sources et témoignages contemporains

Tout voyage commence par un premier pas. Ce premier pas nous entraîne de plain-pied dans les essarts de la littérature disponible à l'époque. Nous ne ferons pas l'économie des grands classiques antérieurs à Platon. La bonne démarche exige que nous nous adonnions à une lecture cursive des différents auteurs référant à l'Égypte. Parmi ceux-ci, les « historiens », dont Hérodote et Thucydide, pour n'évoquer que les plus illustres d'entre eux. Homère bien sûr, compilateur de mythes ; qu'il s'agisse d'un aède étrangement prolifique ou d'un prête-nom s'avère ici sans importance. De même encore, les dramaturges : Aristophane, Euripide. Plus encore, l'orateur Isocrate. Sans oublier les « physiologues » (tels que les nomme le Stagirite), les lumières grecques, ioniennes, présocratiques, telles que Thalès, Anaximène, Anaximandre ou Héraclite. Il faut enfin compter avec le vecteur de l'orphisme et du pythagorisme auquel Platon pourrait avoir été initié. D'aucuns prétendent à Pythagore d'étroites affinités avec les sagesses égyptiennes. Platon est encore susceptible de contact avec Archytas de Tarente, et de rapports certains avec Eudoxe de Cnide. Voyons ce qui ressort des influences possibles de cette pléiade antique sur la vision platonicienne du royaume nilotique.

Les poètes, historiens et chroniqueurs

a. Homère

D'Homère (VIIIe s. avant notre ère), nous apprenons de l'Égypte qu'elle est le lieu où « les médecins sont les plus savants du monde »49. Un homme comme Hippocrate ne le dénirait pas5o

48 L'auteur ne se cache pas d'opter pour la première solution : « Platon ne perçoit pas l'Égypte en elle-même, mais à travers l'image, plus ou moins inversée [...] qu'elle lui renvoie » (L. Brisson, « L'Égypte de Platon », dans Lectures de Platon, Paris, Vrin, Bibliothèque d'Histoire de la Philosophie, 2000.

49 Homère, Odyssée, IV, 231.

50 Concernant l'éventualité d'une influence des papyrus médicaux et de la science pratique des chirurgiens égyptiens sur la médecine hippocratique, cf. entre autres P.C.G. Lefèbvre, « Essai sur la médecine égyptienne de l'époque pharaonique », dans Revue belge de philologie et d'histoire, vol. 35, n° 11957, Bruxelles, p. 159161 ; P.C.G. Lefèbvre, N. Riad. La médecine égyptienne, Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, 1955, vol. 8, n° 3, pp. 278-280 ; R.-A. Jean, Pour une histoire de la médecine égyptienne, tome I, Paris, 1995 ; ou encore idem, « La Médecine en Égypte ancienne », « La médecine », et « La médecine

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Homère fait de l'Égypte le pays des confins, des simples et des médecins ; des magiciens aussi, lorsque l'on songe que c'est d'Égypte encore qu'Hélène de Troie (Hélène de Sparte) rapporte l'opiacée surnaturelle qui soulage l'âme mortelle des afflictions qui l'alourdissent51. Diodore de Sicile en fait d'ailleurs longuement état dans le premier livre de sa Bibliothèque historique, affirmant au passage la réalité du voyage d'Homère en Égypte : « On apporte divers témoignages du séjour d'Homère en Égypte, et particulièrement le breuvage donné par Hélène à Télémaque visitant Ménélas, et qui devait lui procurer l'oubli des maux passés. Ce breuvage est le népenthès dont Hélène avait, selon le poète, appris le secret à Thèbes par Polydamna, femme de Thonis. En effet, les femmes de Thèbes connaissent encore aujourd'hui la puissance de ce remède, et les Diospolitaines sont les seules qui s'en servent depuis un temps immémorial pour dissiper la colère et la tristesse. Or, Diospolis est la même ville que Thèbes »52. L'Égypte appert alors à la frontière entre le rationnel et le surnaturel. Ses arcanes jalousement gardés fascinent autant que ses prouesses et sa longévité.

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