WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Platon, l'Egypte et la question de l'à¢me

( Télécharger le fichier original )
par Frédéric Mathieu
Université Montpellier III - Paul Valéry - Master I de philosophie 2013
  

précédent sommaire suivant

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

c. Confessions négatives

Considérées dans l'économie d'un texte de sagesse, les confessions ont moins pour but d'obtenir le pardon que de fournir au lecteur des types ou des modèles éthiques à suivre. Il s'agit d'informer sur les bons comportements à adopter et sur les crimes à ne pas commettre pour espérer accéder à l'au-

567 Platon, Gorgias, 524d-525b.

568 Planche extraite du papyrus d'Hounefer, découvert à Thèbes. H. 39 cm. XIXe dynastie, vers 1275 avant J.-C. N° inv.: EA 9901/3. British Museum.

176

delà. C'est à cette fin que certaines versions du Livre des Morts égyptien mettent en scène une double « confession négative » ; double, en ce qu'elle s'adresse d'abord à Osiris, le juge en titre du tribunal des morts, puis dans un second temps, aux 42 jurés qui l'assistent au cours du procès. A Osiris, tandis que Thot procède à la pesée, le défunt énumère 42 actions répréhensibles qu'il certifie ne pas avoir commises. Ces forfaits épousent le canon d'interdits des enseignements moraux des textes de sagesse. En affirmant ces interdits, en prétendant n'en avoir transgressé aucun, le défunt met en valeur sa pureté morale et rituelle en même temps que celle-ci se voyait établie. Ainsi, écrit Assmann, « le mort se débarrassait de toutes charges et se purifiait de toutes les nuisances morales qui pouvait entraîner son anéantissement afin d'accéder à l'autre monde dans un état de pureté inaltérable »569 En sorte que la confession rejoint la plaidoirie, la plaidoirie répercutant l'enseignement moral quand la déclaration décrit en creux les conditions requises pour franchir avec succès l'épreuve de la psychostasie :

Salut à toi, grand dieu, maître des deux Maât ! Je suis venu vers toi, (ô) mon maître, ayant été amené, pour voir ta perfection. Je te connais, et je connais le nom des quarante-deux dieux qui sont avec toi dans cette salle des deux Maât, qui vivent de la garde des péchés et s 'abreuvent de leur sang le jour de l'évaluation des qualités devant Ounnefer. Vois : Celui des deux filles, celui des deux Meret, le maître des deux Maât est ton nom. Voici ce que je suis venu vers toi et que je t 'ai apporté ce qui est équitable, j'ai chassé pour toi l'iniquité.

Je n'ai pas commis l'iniquité contre les hommes.
Je n'ai pas maltraité (les) gens.
Je n'ai pas commis de péchés dans la Place de Vérité.
Je n'ai pas (cherche à) connaître ce qui n'est pas (à connaître).
Je n'ai pas fait le mal.
Je n'ai pas commencé de journée ayant reçu une
commission de la part des gens qui devraient travailler
pour moi, et mon nom n'est pas parvenu aux fonctions
d'un chef d 'esclaves.
Je n'ai pas blasphémé Dieu.
Je n'ai pas appauvri un pauvre dans ses biens, etc.57o

Cette première confession se voit réitérée à l'attention des 42 assesseurs du tribunal divin, représentant chacun un nome d'Égypte57. Bien que la segmentation de l'Égypte en différentes

569 J. Assmann, Mort et au-delà dans l'Égypte ancienne, Monaco, Éditions du Rocher, 2001, p. 132. 57° Livre des morts chap. CXXV.

177

provinces ait varié au cours du temps, le nombre de 42 fut fixé comme une convention. Devenu canonique, il prend une valeur cosmologique et sacrée censée refléter la totalité. Le mort doit en effet témoigner de son innocence à la face du monde, c'est-à-dire devant le pays entier. Les 42 assesseurs, originaires de différentes localités d'Égypte représentent ainsi l'ensemble du pays et confèrent à la confession, en sus de sa transparence, sa plus large publicité572. A la dimension morale de la confession s'associe donc une dimension politique et cosmologique, deux ordres qui ne pouvaient être séparés dans l'Ancienne Égypte.

rrr, :1 nu i . .n u I u 1- TT _ r -

I It

Les 42 juges de la psychostasie573

Cette utilisation du motif du jugement comme artifice pédagogique ou comme propédeutique à la morale se retrouve également chez Platon. Le jugement des morts est pour lui l'occasion de dessiner des types et des canons éthiques à épouser pour espérer gagner son droit à regagner sa place parmi les dieux dans le séjour des bienheureux. Socrate s'adresse à Calliclès, Platon s'adresse à son lecteur en incitant à respecter une certaine qualité de vie fondée sur la justice. De la même manière que le défunt de la version égyptienne de la psychostasie décline un certain nombre de crimes rédhibitoires, Platon

571 42 nomes d'Égypte et autant d'assesseurs. Un nombre qui certes, a pu sensiblement varier au cours de l'histoire égyptienne, mais qui renvoie toujours, dans une optique mythologique, aux fragments d'Osiris éparpillés de par l'Égypte par son frère Seth, puis rapiécés par son épouse et soeur Isis. Manière allégorique de rendre compte de l'unité (du territoire, du politique) transcendant la multiplicité : l'autorité de Maât est partout agissante, son royaume unifié, Osiris est et il n'est pas les 42 divinités qui assistent au procès.

572 J. Assmann, op. cit.

573 Papyrus extrait du Livre des Morts du Papyrus de Nebqed, daté de la XVIIIe dynastie, vers 1391-1353 avant J.-C., sous le règne d'Aménophis III. Document conservé au Musée du Louvre, ref. 02/001. La scène centrale présente Nebqed s'adressant aux 42 assesseurs du tribunal d'Osiris qui siègent dans la salle des Deux Maât. La vignette se compose de deux registres subdivisés en 42 colonnes. Le registre supérieur détaille chaque juge, représenté coiffé de la plume de Maât et surmonté d'une légende précisant son nom et sa juridiction. Le registre inférieur décline les 42 dénégations qui constituent le plaidoyer performatif de purification du mort.

178

énumère dans le Gorgias toute une tératologie de fautes dont l'impétrant doit à toute force se préserver : les parjures, les injustices, le mensonge, la vanité, la licence, la mollesse, l'orgueil et l'intempérance574. Forfaits auxquels s'ajoutent avec les Lois, les violences faites aux parents575, ainsi, avec la République, que les mythes mensongers qui travestissent les dieux576. Ce funeste tableau appelle peut-être deux remarques. En premier lieu, il semble que les valeurs sur lesquelles s'appuient le jugement soient demeurées essentiellement liées à un double registre de préoccupations : d'ordre social, c'est-à-dire personnelles d'une part, et collectives -- donc politiques -- de l'autre, comme il en va pour la confession égyptienne. Les longs développements esquissés tant dans le Gorgias que dans la République relativement aux fautes entraînant une condamnation provisoire ou défmitive au Tartare se définissent ensuite aux antipodes de la figure de « l'honnête homme », correspondant évidement à celle du philosophe :

Quelquefois, il (Rhadamanthe) voit une autre âme qu'il reconnaît comme ayant vécu saintement dans le commerce de la vérité, âme d'un simple citoyen, ou de tout autre, mais plus souvent, Calliclès, si je ne me trompe, âme d'un philosophe, qui s'est occupé de son office propre et ne s'est pas dispersé dans une agitation stérile.577

L'antimodèle du criminel trouve ainsi son reflet inversé en la figure de l'homme socratique, du juste justifié, promis à l'acquittement et à la rédemption. Par-delà les divergences qui se constatent dans la présentation et dans le décorum retenu pour le procès, la même logique ou la même rhétorique oeuvre en toile de fond dans le mythe eschatologique selon Platon et la psychostasie des Égyptiens. Le mythe, dans un cas comme dans l'autre, sert de prétexte à la définition d'une morale pratique (à peu de choses près, la même), une morale personnelle au premier chef mais débordant la dimension strictement personnelle pour trouver son incarnation dans un système de valeurs renvoyant à la vie en collectivité. Ni chez Platon578 ni chez les Égyptiens, le souci de soi ne saurait être déconnecté de la vie sociale.

574 Platon, Gorgias, 524e-525a.

575 Platon, Lois, L. IX, 881a.

576 Platon, République, L. IX, 386a seq.

57 Platon, Gorgias, 526c.

578 C'est à l'auteur du crime bien plus qu'à sa victime que l'injustice inflige le plus de maux (cf. Platon, Gorgias, 474c). Or, l'homme est avant tout guidé par la recherche du bien (eudémonisme). Il en résulte que l'injustice, toujours en dernier ressort préjudiciable à son auteur, ne peut que témoigner d'une erreur de jugement. Ainsi Socrate, comme il l'admet dans le Phédon, et le confirme dans le Gorgias, se soucie davantage de l'éthique personnelle en qualité de relations de l'« individu introspectif » à ses propres actions que de la morale de l'opinion qui condamne à l'aveugle (cf. Platon, Apologie de Socrate) et sur des apparences. C'est tout du moins ce qui ressort de l'analyse que propose Y. Lafrance de ce dialogue dans son article sur « La problématique morale de l'opinion dans le Gorgias », publié dans la Revue Philosophique de

179

Le verdict

Une fois décrites les circonstances et mis en perspective les tenants et les aboutissants du jugement post-mortem, reste à nous concentrer sur le verdict. Ici encore, des similitudes entre les versions platonicienne et égyptienne de la psychostasie peuvent être relevées. Dans les deux cas, la voie du juste et la voie de l'injuste vont se dédoubler pour présenter respectivement deux eschatologies, deux destinées auxquelles seront promises les âmes à l'issue de leur examen. La destinée des âmes ne saurait se réduire à à une pure alternative entre la damnation et le salut. Existent encore des gradations, des degrés de perfection ou d'abjection atteints dans le salut ou dans la damnation. H y a des damnations qui sont définitives comme il y a des saluts divins ; et d'autres qui sont des pénitences comme il y a des saluts qui sont de simple prolongation de l'existence terrestre. On distinguera ainsi, tant chez Platon que chez les Égyptiens, plusieurs issues possibles à l'existence terrestre, entièrement tributaires des actions perpétrées au cours de l'existence terrestre.

précédent sommaire suivant






Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy








"Le doute est le commencement de la sagesse"   Aristote