WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

Disponible en mode multipage

Université de Picardie Jules Verne
Amiens

Département de sociologie

Mémoire de Master 1

Entre conversion et ruptures

Etude des populations végétariennes de France

par Kévin Aubert

sous la direction de Rémy Caveng
Juin 2016

1

Table des matières

Remerciements 3

Introduction 4

Actualité socio-politique et sociologique 4

Qu'est-ce que le végétarisme ? 7

Objet sociologique 9

Mise en perspective des termes 10

Méthodologies et contexte d'enquête 11

Phase préliminaire et entretiens 11

Questionnaire 12

Problèmes rencontrés lors de l'enquête quantitative 13

Chapitre 1 - Genèse et controverses du végétarisme 15

1.1. Evolution du végétarisme 15

1.1.1. Le cas de l'Angleterre et 15

1.1.2. ... de la France 18

1.2. Les controverses autour du régime anti-viande 21

Chapitre 2 - Entrée dans une carrière et justifications 28

2.1. Analyse des justifications 29

2.2. Choc moral et dispositifs de sensibilisation 33

2.3. Carrière et sociabilités virtuelles 37

2.4. Des carrières différentes : du végétarisme au véganisme 39

2.5. Végétariens, végétaliens et végans : entrepreneurs de morale ? 40

2.6. Conclusion 42

2

Chapitre 3 - Rupture avec la socialisation antérieure 45

3.1. Entre normes alimentaires parentales, origines sociales et éducation 45

3.2. Une pratique nouvelle critiquée 50

3.2.1. Conversion, parents et famille 51

3.2.3. Conversion et amis 53

3.3. Ruptures et conséquences 55

3.3.1. Cercle familial 55

3.3.2. Politique 60

3.3.3. Religion 64

3.4. Conclusion 67

Chapitre 4 - Effets sur les autres pratiques 68

4.1. Evolution des systèmes de disposition 68

4.2. Des pratiques informelles en tant que modes alternatives 68

4.2.1 Les pratiques alimentaires 69

4.2.2 Des pratiques informelles comme actions rationnelles 73

Conclusion 76

Bilan des résultats 76

Ouvertures 77

Annexes 79

Bibliographie 91

Table des figures 93

Résumé 95

3

Remerciements

J'adresse mes remerciements aux personnes qui m'ont aidé dans la réalisation de ce mémoire.

En premier lieu, je tiens à remercier Rémy Caveng, Maître de conférences en sociologie. En tant que Directeur de ce mémoire, il a pu diriger au cours de l'année universitaire cette recherche. Ses précisions, son apport bibliographique, son soutien et ses conseils m'ont été précieux tout au long de ce travail.

Je tenais également à remercier tous les participants sans qui ce mémoire n'aurait pu être élaboré. Je les remercie d'avoir donné de leur temps que ce soit pour les entretiens, les interactions spontanées lors de manifestations ou le questionnaire. Leur sympathie pour avoir diffusé à plus grande échelle le questionnaire m'a permis d'obtenir une base de données conséquente. Bien que cette recherche se concentre sur les populations végétariennes, végétaliennes et véganes de France, le questionnaire a été diffusé dans de nombreux pays.

Je porte une intention particulière à mes camarades de sociologie, notre groupe de travail a permis de nombreux échanges aussi studieux qu'amicaux.

Ensuite, mes remerciements vont à mes colocataires, notamment Amilda et Camille qui sont déjà passées par là. Leur aide, leur relecture ainsi que leur correction ont été d'une grande aide.

Enfin, une pensée pour mes proches et amis qui m'ont soutenu tout au long de ce travail.

4

Introduction

Actualité socio-politique et sociologique

Depuis ces dernières années en France, il n'est pas rare que nous soyons confrontés à des sujets en lien de près ou de loin avec le végétarisme et ses revendications. Ils sont de natures diverses : débats télévisuels philosophiques, médicaux ou autres sur la condition animale, sur les droits des animaux ou sur les impacts d'une alimentation carnée ou végétale sur la santé ; médiatisation et consultation de personnages publics en lien avec l'actualité médiatique ou par promotion (notamment Matthieu Richard ou Aymeric Caron, des associations comme Elodie Vieille Blanchard, présidente de l'Association Végétarienne de France, Paul Watson en tant que fondateur de Sea Sheperd et auteur de Urgence ! Si l'océan meurt nous mourrons dans l'émission On n'est pas couché de Laurent Ruquier, ou bien encore Pamela Anderson qui a récemment prononcé un discours le 19 janvier 2016 à l'Assemblée nationale en soutien à la proposition de loi de Laurence Abeille (députée Europe Ecologie Les Verts) pour interdire le gavage des palmipèdes) ; discussions autour de rapports scientifiques mettant en cause la consommation de produits carnés comme facteur de maladies et de cancers potentiels... Dernièrement, la question animale est même présente dans les discours des politiciens français, notamment chez Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen qui l'ont intégrée dans leur programme présidentiel. Cependant la prise de position de la présidente du Front national est décriée par les associations de protection animale. En réponse notamment à la création du « collectif Belaud-Argos pour la protection animale en France », les associations qualifient Marine Le Pen de « fausse amie des animaux »1. Le candidat du Front de gauche lui place cette question dans la redéfinition des modes de production et de consommation :

« Troisièmement, créer une nouvelle attitude de consommation. Les protéines carnées, ça a une limite. [...] Les protéines végétales seraient les bienvenues. C'est une affaire de mode, de goût. Il faut changer nos moeurs. Nous savons que le changement climatique a commencé. Mais le changement pour la santé aussi: nous sommes en pleine épidémie de cancers, de l'obésité. Il faut dire aux gens que ce modèle ne pourra pas durer »2.

La « reprise » de la question de l'alimentation végétale par la politique souligne le contexte dans lequel l'alimentation carnée s'inscrit, à savoir la non-durabilité des modes de production et de consommation carnée où les débats s'accroissent depuis ces dernières années. Sur le plan environnemental, le rapport de 2014 du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) préconisait une réduction de la consommation de viande en raison

1 Il est présenté sur le site du collectif les objectifs en termes de bien-être animal et de place de l'animal dans la société. Ces objectifs ne sont pas du goût des défenseurs de la cause animale puisque les buts recherchés tendent toujours à l'exploitation et à la consommation des animaux de rente. Source : http://belaud-argos.fr/le-collectif/.

2 Propos recueillis par le journaliste politique Michel Urvoy pour Ouest France le 2 mars 2016. La question des protéines végétales dans la planification écologique du politicien s'inscrit dans le contexte des conséquences que la production et la consommation de viande ont sur l'environnement, sur la santé et sur les conditions de vie des animaux.

5

de sa part conséquente dans les émissions de gaz à effet de serre qui seraient de 14,5% des émissions mondiales. Plus récemment en tant qu'enjeu sanitaire, le rapport de l'Organisation mondiale de la santé concluait que les viandes rouges et les viandes transformées seraient potentiellement cancérogènes, bien que ce rapport ne préconise aucunement de réduire ou d'arrêter la consommation de ces viandes. Quoiqu'il en soit les enjeux sanitaires liés à la viande sont plus généralement des enjeux alimentaires et qui font débats : vache folle3, présence de viande chevaline dans certaines lasagnes, présence de viande ou d'arômes dans des légumes en conserves, scandales dans certains abattoirs...

La médiatisation du végétarisme est donc assez conséquente depuis ces dernières années. L'alimentation non-carnée tend ainsi à être reconnue, elle bénéficie d'une journée mondiale depuis 1977, d'une journée dédiée à l'alimentation végétale (Jeudi Veggie) depuis 2013 en France, les différentes manifestations annuelles organisées par des associations (Veggie Pride, Vegan Place...), d'un label Label V pour la commercialisation de certains produits en Europe par l'Union végétarienne européenne4, etc.

D'un point de vue sociologique, cet ensemble mène directement à un changement de goût et tend à redéfinir les normes de perceptions que nous pouvons avoir de l'alimentation. Les scandales alimentaires, les rapports scientifiques, l'intérêt pour l'alimentation biologique etc. induisent par exemple une meilleure traçabilité de la viande, une meilleure viande, de meilleures conditions de vie pour les animaux de rente, une alimentation moins grasse et moins calorique, une préférence pour les aliments biologiques, frais et locaux que cela soit dans l'intérêt de la santé ou de la planète...

La médiatisation plus accrue de cette branche de l'actualité renvoie également à des controverses entre des groupes sociaux induites par la perception de normes propres à chaque groupe. Grossièrement, il s'agirait de l'ensemble de végétariens contre le corps médical, les industriels de la viande, etc. Cette médiatisation tend à individualiser les problèmes liés aux végétarismes puisque les acteurs du monde « végétal » légitimeraient des normes comportementales. Manger de la viande responsabiliserait le comportement des groupes sociaux, notamment à l'échelle de l'individu : manger de la viande (excessivement) aurait des conséquences néfastes sur la planète, sur la santé... Mais ces « normes de prévoyances » constitueraient un motif de distinction sociale (Comby & Grossetête, 2013) puisque les individus ne possèdent pas tous les mêmes modes de vie et les mêmes niveaux de vie. A partir de cela, une norme alimentaire non-carnée « universellement » valable pour tous ne pourrait être appliquée en raison de ces distinctions sociales (économiques, sociales et culturelles).

Les apports de la sociologie à l'analyse des goûts et des dégoûts montrent que ce sont des constructions sociales liées aux groupes sociaux et de leurs positions dans la société et non un caractère inné allant « de soi ». Cela revient à dire que les différentes variétés de viandes ne sont pas socialement connotées de la même manière. Pierre Bourdieu écrit que les groupes sociaux ont des pratiques alimentaires compénétrées dans ce qu'il appelle la légitimité culturelle. Laconiquement, l'alimentation a pour but avant tout de nourrir le corps chez les

3 Le cas de la vache folle en France refait surface depuis fin mai avec la découverte de ce cas chez une cinquantaine de bovins dans les Ardennes.

4 Ce label devrait arriver en France cette année, il sera distribué officiellement par l'Association végétarienne de France. Le label se décline en deux étiquettes : l'une pour les produits végétariens et l'autre pour les produits végans.

6

classes populaires, féculents et viandes rouges sont alors traditionnellement envisagés comme indispensables. Pour les classes sociales économiquement et culturellement élevées, l'alimentation est considérée avant tout comme un garant de la minceur, du raffinage et de la luxure. La qualité et une plus faible quantité de nourriture dans les repas se distinguent d'une alimentation prônant en premier lieu la quantité et la force qu'elle procure dans les milieux populaires. L'individu attribuant alors à son alimentation des valeurs rattachés à ses origines sociales (Bourdieu, 1979).

Le végétarisme et les végétariens font l'objet de peu d'études en sociologie, les contributions scientifiques restent assez marginales face à la philosophie. Cette discipline a le mérite depuis les années 1970 d'intéresser des philosophes partisans ou militants de la cause animale. Ils se préoccupent plus de la question animale et des rapports que l'homme entretient avec elle. Les parutions en 1975 de la Libération animale de Peter Singer et Les Droits des animaux en 1983 de Tom Regan ont été des facteurs incontournables dans la création de mouvements - antispécistes - des droits des animaux.

L'apport sociologique découle principalement de la discipline philosophique en raison de la constitution de nouveaux groupes de militants pour la cause animale (mais aussi de militants environnementalistes à partir des années 1970) et de revendications sociales et politiques dans l'espace public (sous la forme d'actions collectives). Cet ensemble ouvre au champ sociologique un nouvel objet d'étude. Christophe Traïni et Isacco Turina sont deux des sociologues qui se sont penchés sur la question du militantisme au sein de la cause animale. Cependant une limite peut être apportée puisqu'il s'agit d'études axées sur des militants qui ne sont pas forcément végétariens, végétaliens ou végans (Faucher, 1998 ; Turina, 2010 ; Traïni, 2010, 2011). Ce sont donc des recherches sur un objet donné qui mettent en évidence l'existence des populations végétariennes. Dans un autre contexte, les études du végétarisme sont essentiellement portées sur son histoire et ses doctrines, et ne rendent pas compte de son objet social actuel (par exemple : Whorton, 1994). Il existe toutefois des études sociologiques sur ces populations et ces pratiques bien qu'elles datent maintenant de plusieurs années (Ossipow, 1989, 1994, 1997).

7

Qu'est-ce que le végétarisme ?

Il arrive que le végétarisme soit source de discordances, il n'est pas rare en effet d'entendre dans le sens commun que le poisson rentre tout à fait dans cette pratique alimentaire. La viande blanche peut également faire état d'un désaccord entre le refus d'ingérer de la chair animale et la « place » qu'occupe ce type de produit carné dans les représentations des non-concernés. A cela, la différence entre la viande blanche et rouge tiendrait comme justification la conscience collective qui rattacherait la viande de boucherie directement à l'animal, au sang, et donc plus symboliquement, à la mort.

Les conceptions de l'alimentation anti-viande sont hétérogènes ; dans les sociétés occidentales, les instances communément officielles du végétarisme tendent à peu près à définir cette pratique de manière également officielle5. Pratique définie selon la Vegetarian Society comme :

« Someone who lives on a diet of grains, pulses, nuts, seeds, vegetables and fruits with, or without, the use of dairy products and eggs. A vegetarian does not eat any meat, poultry, game, fish, shellfish or by-products of slaughter. ».

L'association anglaise précise toutefois sur son site que cette définition est la leur. Bien qu'elle prescrive uniquement les types d'aliments qui ne doivent pas être consommés, elle a une influence forte sur la conception du végétarisme dans les pays occidentaux en raison de son existence depuis 1843 et de son poids dans la société anglaise, américaine et française (cela sera traité au cours du premier chapitre).

La définition que l'ancien président de l'Association végétarienne de France (André Méry) donne du végétarisme permet de rendre compte de sa malléabilité et de son caractère non-officiel :

« Nous appellerons végétarien toute personne qui, de sa propre volonté librement réfléchie, sans que ce comportement soit une contrainte, et sans que ce soit pour un motif de bénéfice égoïste, s'abstient, lorsque cela est humainement évitable dans les conditions où elle se trouve, de supprimer directement ou indirectement la vie des animaux pour quelque raison que ce soit, et, si cela arrive néanmoins, d'en tirer un quelconque profit. »6.

Le positionnement de Méry dépasse celui de la Vegetarian Society en y intégrant une dimension plus personnelle et responsabilisée, où l'individu a les « moyens » de ne plus participer directement ou indirectement à la mort des animaux.

5 Comme nous allons le voir le végétarisme connu comme tel correspond à sa définition occidentalisée où seule la consommation d'oeufs, de produits laitiers et de miel est autorisée. Néanmoins, cette définition est donc différente selon les régions du monde, notamment en Inde où le végétarisme correspond à l'abstention de produit carné et d'oeufs. La sacralité de la vache, mais également d'autres animaux induit de ne pas consommer ces types de viandes. En tant qu'offrande, le lait est fortement apprécié et donc autorisé dans la pratique du végétarisme dans la population hindouiste.

6 Méry, A. (2006). Les végétariens, raisons et sentiments-éd. La Plage, p. 27.

8

La difficile conception de la pratique végétarienne est ainsi induite par la multitude d'instances et d'acteurs du monde végétarien qui apportent chacun leur définition. De plus les pratiques d'une alimentation non-carnée sont nombreuses et participent à la difficulté de les concevoir et de les délimiter7. Sur son site Internet, l'association anglaise en dénombre quatre :

? Lacto-ovo végétarien, pour désigner le végétarisme comme il vient d'être définit ;

consommation d'oeufs et de produits laitiers

? Lacto végétarien ; consommation de produits laitiers, refus des oeufs

? Ovo végétarien ; consommation d'oeufs, refus des produits laitiers

? Végan ; refus des oeufs, des produits laitiers et de toute exploitation animale

Une autre définition permet de rendre compte de la déclinaison d'une alimentation sans produit animal. Ainsi, la Vegan Society définit le véganisme comme ceci :

« Veganism is a way of living which seeks to exclude, as far as is possible and practicable, all forms of exploitation of, and cruelty to, animals for food, clothing or any other purpose. ».

Si le véganisme exclut toute consommation provenant d'un animal et de son exploitation, il prône ainsi un « code moral » qui se veut respectueux des animaux. Par conséquent, les pratiquants du véganisme sont contre le port de peaux animales (fourrure, cuir, plumes...), les loisirs (cirques, zoos, corridas, équitation...), la traction animale, les médicaments et les cosmétiques testés sur les animaux et/ou contenant des substances animales, etc.

Entre le végétarisme et le véganisme existe une autre pratique, le végétalisme. Elle exclut uniquement les interdits alimentaires du véganisme : viandes, poissons, oeufs, produits laitiers, miel, gélatine.

7 Notons par exemple la pratique du crudivorisme, du fléxitarisme, du freeganisme et du pescétarisme. La présence de ces sous-types d'alimentation est un frein supplémentaire par rapport à la conceptualisation du végétarisme. Dans un autre sens, la diversité des définitions de la pratique végétarienne induit la profusion de ces sous-types, où la consommation de produits carnés et de sous-produits est totalement ou partiellement interdite puisque l'individu est libre d' « adopter » et d'adapter la pratique alimentaire de son choix. C'est pour cela qu'il arrive que des individus se réclamant du végétarisme puissent consommer des produits de la mer.

9

Objet sociologique

Généralement, le végétarisme dans la vie courante est empreint de réfutations plus ou moins fortes. Réfutations de la part de celles et ceux qui consomment de la viande, du poisson, des oeufs, des produits laitiers... La pratique du végétarisme peut alors être perçu comme une mode puisque manger de la viande serait l'une des pratiques les plus naturelles. A vrai dire, les humains auraient « toujours mangé de la viande », elle serait « indispensable ». La norme dominante de la consommation de viande dans notre société constitue une place centrale dans les mets. A la fois, la viande représente un caractère culturel et nutritionnel : elle fait partie intégrante de la gastronomie française et constituerait un équilibre nutritionnel complétant un repas autour de féculents et de légumes.

Les végétariens, les végétaliens ou les végans ne sont pas exempts de critiques. Leurs pratiques alimentaires et leurs revendications sont des sujets dont on parle de plus en plus. Les scandales alimentaires, les rapports scientifiques qui incriminent la consommation de viande, une alimentation végétale bonne ou mauvaise pour la santé, voir une pratique qui permettrait de perdre du poids... autant de raisons d'entendre parler de cela. Tant sur le plan éthique, environnemental ou physique, ces pratiques questionnent et intéressent : philosophes, journalistes, politiciens, sportifs, écrivains, militants...

Mais quand est-il des principaux concernés ? Il est vrai que ces populations peuvent être stigmatisées, surtout lorsque l'on sait qu'elles constituent un faible pourcentage de la population française. Elles ne sont cependant pas à part, elles côtoient des parents, des familles, des amis, des collègues, etc. qui eux ne prescrivent pas les aliments carnés et les sous-produits (oeufs, produits laitiers, miel, etc.). Ce côtoiement entre les végétariens, les végétaliens, les végans et les « omnivores » ne se fait donc pas sans heurt. C'est à partir de ce constat que le travail ici présent s'articulera. En effet, la médiatisation de l'ensemble des végétariens illustre leurs façons de consommer, leurs raisons, etc. Force est de constater la quasi absence d'analyses scientifiques des points de vue de ces pratiquants. En ce sens, qu'est-ce que la conversion vers une pratique de consommation sans produit animal implique ? Quelles en sont les conséquences et comment s'établissent les relations avec les différentes sphères familiales, amicales et sociétales ?

Une chose est sûre, ces pratiques impliquent des modes de consommations différentes. Par conséquent, au-delà d'une pratique végétarienne commune et fédératrice autour de l'exclusion de la viande et du poisson, il n'y aurait ainsi non pas un végétarisme mais des végétarismes. Et cela serait la pratique la plus aboutie du processus de civilisation selon le sociologue Norbert Elias en raison du déplacement du seuil d'émotivité.

Nous avons vu au début que la viande pouvait faire état de distinctions plus ou moins prononcées selon les groupes sociaux. Par conséquent, dans L'Homnivore de Claude Fischler, Bourdieu est cité notamment en ce qui concerne le fait que la famille est source d'influences fortes sur la construction des goûts alimentaires des enfants. Par conséquent, si la famille est vectrice de reproduction des systèmes de dispositions (c'est-à-dire les schèmes de perceptions, les appétences...) chez l'enfant à travers la socialisation primaire, une « conversion »

10

alimentaire - donc différente des normes alimentaires parentales - induit une rupture avec ces instances de socialisations.

Tel est ici le point de départ de cette recherche, à savoir que lors des interactions dans la phase préliminaire, le thème des relations entre les parents, la famille, les amis, etc. était souvent présent à la suite d'une conversion à l'une des pratiques du végétarisme. Par conséquent, qu'est-ce qu'induit la pratique des végétarismes sur les instances de socialisations et les systèmes de dispositions ? La recherche a pour but, dans une démarche compréhensive, d'analyser une catégorie spécifique des individus étant dans ces pratiques, c'est-à-dire ceux dont la pratique s'éloigne des normes alimentaires parentales, des opinions politiques, religieuses, des normes et des valeurs incorporées durant l'enfance, etc. En d'autres termes, celles et ceux dont la socialisation est différentielle. Pour cela, nous recourrons à une étude empirique, c'est-à-dire en partant des expériences et des observations produites par les différentes méthodologies pour valider ou non les hypothèses que nous avançons. Nous partons donc du fait que les différentes trajectoires de vie des individus qui rejoignent le végétarisme, le végétalisme ou le véganisme conversent vers une certaine homogénéité des pratiques qui pourraient découler de cette alimentation, cela sera traité notamment dans le dernier chapitre. Si ces agents sont en rupture avec les normes alimentaires parentales, ils le sont de manière plus générale avec d'autres dimensions : politiques, religieuses, sociales, culturelles, etc. Cela vient donc supporter la première hypothèse. En partant de l'hypothèse selon laquelle ces individus proviennent de « toutes origines sociales » - les végétarismes ne seraient donc pas définit par des déterminismes sociaux - cela aurait pour conséquences d'affirmer que la conversion aux végétarismes est signe de perceptions, de représentations (de schèmes) différentes du milieu d'origine.

Par conséquent, cette étude s'articule autour de quatre chapitres majeurs. Après un détour par l'évolution historique, sociale et occidentale du végétarisme, mais aussi des controverses actuelles qui viennent porter cette pratique dans l'espace public, il s'agira d'appréhender les conditions qui permettent aux populations concernées de s'inscrire dans une nouvelle carrière. En d'autres termes, comment devient-on végétarien et comment le reste-t-on ? A partir des méthodes qualitatives et quantitatives, il sera question par la suite d'identifier et d'analyser les éléments avec lesquels les individus sont en rupture, et de rendre compte des conséquences sur ces derniers. Pour finir, nous nous intéresserons aux effets des végétarismes sur les autres pratiques.

Mise en perspective des termes

Pour plus de clarté et afin d'éviter les répétitions au cours de cette étude, les végétariens, les végétaliens ainsi que les végans seront occasionnellement regroupés sous les termes « l'ensemble des végétariens », « les végétarismes » ou bien « le végétarisme et ses déclinaisons ». Nous avons également décidé de traduire vegan selon le dictionnaire Hachette par végan-e-s.

Le terme de « conversion » demande lui aussi à être discuté. Il fait ici référence aux rites ascétiques de croyances religieuses décrits par Emile Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse. Dans un cadre de perfection spirituelle, ces rites s'apparentent aux privations d'individus dans leurs manières de vivre. Les abstentions alimentaires rejoignent les pratiques ascétiques car elles exercent sur ces manières de vivre des conséquences jugées positives par les pratiquants d'une alimentation non-carnée. En ce sens, le passage à un régime

11

sans viande s'accompagne de modifications de croyances morales qui entraînent un meilleur bien-être physique, spirituel et même social. L'alimentation végétale, le jeûne, une médication plus naturelle, la pratique d'un sport, etc. illustrent ce bien-être et tendent à s'éloigner de l'individu profane. De plus, nous verrons dans le premier chapitre que les différents groupes se réclamant de l'alimentation végétale et de ces bien-être sacrés ont pour sources des mouvements de sectateurs religieux entre le XVIIe et le XIXe siècle, où les plaisirs de la vie occidentale (jugés profanes par les prédicateurs et les philanthropes) étaient considérés comme des obstacles à l'élévation de l'âme.

Les ruptures s'apparentent ici aux pratiques sociales, aux croyances, représentations... qui diffèrent d'une part de l'individu et d'autre part des instances de socialisations. Les pratiques sociales désignent les systèmes de dispositions, c'est-à-dire les façons de faire, les actions dans un contexte social qui sont « façonnées » par l'ensemble des végétarismes ; loisirs, acquisition de savoirs, pratiques alimentaires, pratiques de consommation, militantisme...

Pour finir, le terme « omnivore » est quant à lui utilisé non pas pour qualifier l'état d'une espèce vivante capable d'ingérer et de digérer les aliments issus du monde animal et végétal, mais pour qualifier, par opposition à l'ensemble des végétarismes, celles et ceux qui consomment des produits carnés ainsi que des sous-produits (miel, oeufs, produits laitiers).

Méthodologies et contexte d'enquête

Phase préliminaire et entretiens

L'étude préliminaire avait pour but de collecter des données relatives à la conversion au végétarisme, végétalisme et véganisme. Il était question d'identifier les justifications données par les individus, ce que pouvait entraîner la conversion par rapport à la famille et aux amis, les représentations qu'ils pouvaient avoir de l'animal et de la nature, de l'alimentation ainsi que la santé. A ce stade, deux aspects ont pu retenir mon attention : la prépondérance des chocs moraux et la réaction majoritairement négative par rapport à la conversion. Cette enquête préliminaire se base sur des interactions spontanées réalisées au cours de ces deux dernières années lors de manifestations à Amiens et notamment à Paris. J'ai donc pu converser tant avec les passants que les gérants de stands, ce qui m'a permis d'élaborer partiellement la grille d'entretien.

A la suite de cela, j'ai effectué une série de huit entretiens semi-directifs à Amiens et à Paris entre novembre 2015 et avril 2016. Il s'agit d'entretiens avec trois personnes végétariennes, une personne végétalienne ainsi que quatre végans. Même si j'ai pu rencontrer des végétariens, des végétaliens et des végans, je n'ai pas utilisé mon réseau de connaissance personnelle. En effet, mes connaissances et moi partageons le même profil : nous sommes de jeunes étudiants (18 à 24 ans). De plus, un problème récurrent faisait obstacle aux bonnes conditions dans la réalisation de ce mémoire, à savoir que mes connaissances sont constituées uniquement de femmes, je souhaitais donc une certaine hétérogénéité. Ainsi, pour le

12

recrutement d'informateurs, j'ai donc eu recours dans un premier temps à l'entourage personnel de mon propre réseau et dans un second temps à Internet via Facebook. Je me suis donc entretenu avec ces personnes en expliquant brièvement l'objet de ma recherche. J'ai toutefois indiqué que je recherchais des végétariens, des végétaliens ou des végans qui se sentaient en rupture avec leurs parents. Ce fut l'unique information donnée. Je n'ai pas souhaité passer par des associations pour la cause animale ou autres car les interactions précédentes chez ces militants soulignaient une pratique plus politisée que chez les individus non-militants. Soutenant activement une cause, le militant aurait induit une prise de position en faveur de l'idéologie qu'il défend ainsi que le point de vue de l'association à laquelle il milite.

L'enquête quantitative a été un moyen indirect quant à la recherche des personnes avec qui faire un entretien. En effet, en diffusant le questionnaire sur ce réseau social accompagné du nom de l'université et donc de sa localité, des habitants même d'Amiens ont proposé leur aide pour réaliser un entretien si je le souhaitais. Sur les vingt-deux individus qui ont répondu favorablement à ma demande, seuls trois étaient des hommes. Je n'ai choisi que cinq autres personnes car les profils se ressemblaient énormément (jeunes étudiantes). Par curiosité personnelle, j'ai voulu réaliser les entretiens dans le domicile des informateurs pour observer leur cuisine. Ces observations étaient intéressantes car elles ont souligné leurs manières de consommer (conventionnel, biologique, utilisation de bocaux, vrac, zéro déchet, composteur, déshydrateur, germoir à graines...). Le fait d'effectuer les entretiens directement au domicile a également été bénéfique pour que les informateurs soient à l'aise.

Questionnaire

Le questionnaire a été élaboré par rapport aux réponses dégagées des entretiens et des observations. Pour être dans la continuité de l'enquête qualitative, le questionnaire permet de vérifier ces réponses à plus grande échelle, notamment par rapport aux réactions de la famille et de l'entourage, aux opinions politiques, à la religion, à la consommation de produits d'origine animale durant l'enfance et aux ruptures avec les instances de socialisation.

Plusieurs raisons ont participé au choix d'un questionnaire majoritairement tourné vers des questions fermées :

- Ce type de questionnaire permet à la fois d'être rapide à remplir et de confirmer les réponses de l'enquête qualitative

- Il permet un gain de temps et de faciliter sa diffusion sur Internet. Cette diffusion dans des groupes végétariens, végétaliens et végans sur les réseaux sociaux permet de toucher plus d'individus par rapport à une passation physique.

- Les questions fermées permettent également de faciliter la saisie, le recodage et l'analyse

Le questionnaire a été réalisé via Internet sur Google Forms8. La passation a été effectuée du 27 février au 30 mars 2016 à travers Facebook sur de nombreux groupes en lien avec les pratiques alimentaires et le véganisme. Le site permet de disposer d'une base de données sous le fichier Excel et donne la garantie d'effectuer un questionnaire par personne. Au cours de

8 https://www.google.com/intl/fr_fr/forms/about/

13

cette première année de master, nous avons appris à maîtriser le logiciel SPAD, c'est pourquoi j'ai jugé utile de le choisir afin d'effectuer une analyse correcte des résultats. Pour éviter de dissuader les individus de répondre au questionnaire, et puisqu'il s'agissait d'une dernière enquête de validation, j'ai décidé d'effectuer un questionnaire court (33 questions). Pour faciliter l'enquête, j'ai également fait le choix de comprendre dans ce questionnaire en plus des végétariens, les végétaliens et les végans afin de toucher le plus d'individus possible.

En plus de mes propres diffusions du questionnaire sur Internet, ce dernier a pu être partagé plus d'une soixantaine de fois. Ainsi, l'objectif initial d'obtenir une base de 500 personnes pour traiter les données dans de bonnes conditions a été largement dépassé puisque 1 081 individus ont pu y répondre. Jugé suffisant, le questionnaire a été désactivé fin mars pour débuter l'analyse des données recueillies.

Problèmes rencontrés lors de l'enquête quantitative

Pendant la passation du questionnaire, j'ai pu être à de nombreuses fois repris par celles et ceux ayant répondu à l'enquête quantitative quant aux réponses « manquantes ». Il s'agissait notamment des réponses liées à la question sur le genre, considérée comme inclusive. Plusieurs individus ont effectivement émis l'idée d'intégrer en plus des réponses « un homme » et « une femme » celle du transgenrisme.

Une erreur de ma part m'a valu également à plusieurs reprises des remontées. A la question sur le régime alimentaire y était intégré « végan », ce que les personnes m'ont reproché puisque pour eux le véganisme correspond à une éthique de vie. Par conséquent j'ai changé la question par : « Êtes-vous... ? » puisqu'en effet le véganisme va au-delà d'un régime alimentaire, où tout recours à l'exploitation animale est réfuté.

A un degré différent, une autre remarque m'a été faite quant à la durée de la pratique alimentaire, ne voulant pas faire un trop grand questionnaire, je n'ai pas posé de question pour savoir si certains étaient précédemment dans une autre pratique et depuis quand. Je n'ai pas voulu intégrer cette autre question pour la raison que sur la base de mes entretiens et de mes différentes observations, une conversion à une autre des pratiques est quasiment indéniable. Par conséquent, une personne végétalienne pouvait être avant ça végétarienne et une personne végane pouvait passer par ces deux « étapes ». Bien que cela peut poser problème quant à la temporalité, c'est-à-dire qu'une personne végane depuis quelques temps pouvait ne plus consommer de produits d'origine animale depuis plusieurs années en étant végétarienne ou végétalienne, un point important pouvait limiter ces réponses : le recours à une « reconversion » où certains végans ont adopté de nouveau leur ancien régime alimentaire sous le couvert d'une pratique trop « restrictive », voir trop « extrême » pour certains.

Egalement, des remarques ont pu être faites sur la catégorie socioprofessionnelle des parents, en me précisant que cela n'était pas approprié pour les individus dont un ou les parents seraient décédés, il y aurait aussi pour certaines personnes d'autres alternatives possibles à la famille. Il est certain que je ne pouvais répondre à toutes ces attentes et ainsi modifier constamment le questionnaire.

Cependant, lors des débuts de la passation, j'ai dû à maintes reprises appliquer quelques modifications mineures qui ont induit des erreurs sur quelques questionnaires (ils ne sont pas

14

compris dans l'analyse quantitative) notamment sur la question de l'âge. En effet, la question initiale était d'indiquer son âge, chose que j'ai changé en proposant des tranches d'âge.

J'ai également essuyé plusieurs refus notamment de groupes végans se définissant comme « abolitionnistes », le questionnaire ne leur convenait pas tant sur les populations ciblées que sur le sujet de la recherche. Plusieurs membres m'ont alors expliqué leur refus : la conversion au végétarisme et au végétalisme n'entrainerait pas selon eux un changement de pratiques et de consommations, seul le véganisme le ferait. S'intéresser au véganisme pour mettre en avant leurs luttes politiques et non pour étudier les ruptures dans les instances de socialisation aurait été selon certains plus judicieux.

15

Chapitre 1 - Genèse et controverses du végétarisme

1.1. Evolution du végétarisme

Quel que soit son appellation au cours du temps, la pratique du végétarisme existe depuis bien longtemps. On rencontre des végétariens lors de l'antiquité avec les Pythagoriciens (régime de Pythagore pour désigner la pratique du végétarisme jusque dans les années 1850), des groupes ascétiques moyenâgeux comme le catharisme, ainsi qu'un végétarisme philosophique et scientifique à partir de la Renaissance. A travers l'ahimsâ, la pratique du végétarisme se trouve également chez les hindous, les jaïns, les bouddhistes et les sikhs. Cependant, l'intérêt de son évolution se porte ici à la fin du XVIIIe siècle puisque c'est dans cette période que la pratique s'inscrit dans des contextes particuliers en plein essor de la proto-industrialisation et de la révolution industrielle par la suite. C'est pourquoi la mise en introduction de cette pratique s'articule autour d'une genèse à la fois occidentale et sociale.

Différents courants de pensée ont traversé le végétarisme occidental. L'étude de sa genèse prend racine en Grande-Bretagne et se diffuse dans un second temps aux Etats-Unis et en France dans la première moitié du XXe siècle.

La mise en contexte présentée ici n'est pas exhaustive ; il s'agit de proposer quelques repères historiques afin d'insérer la pratique du végétarisme dans son environnement social, occidental et temporel.

Ces repères du mouvement du végétarisme s'articulent donc autour des textes d'Arouna Ouédraogo (Assainir la société, De la secte religieuse à l'utopie philanthropique. Genèse sociale du végétarisme occidental), d'Arnaud Baubérot (Histoire du naturisme : le mythe du retour à la nature), et de quelques textes anglais comme James C. Whorton (Historical development of vegetarianism. The American journal of clinical nutrition), ainsi que Julia Twigg (The vegetarian movement in England, 1847-1981: A study in the structure of its ideology).

1.1.1. Le cas de l'Angleterre et...

La diffusion du végétarisme à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre a été rendu possible par divers mouvements issus de prosélytes. L'un des premiers courants de pensée végétarienne de ce pays du Vieux Continent peut être relié à une dimension sectaire évangéliste où le but était d'élever l'âme via la doctrine du behménisme (Jacob Böhme). Se basant sur l'idée que tuer « c'est rompre l'union mystique, et abattre les animaux pour se nourrir, c'est ériger des barrières entre l'âme et Dieu »9, la diffusion d'une alimentation végétale va pouvoir porter écho chez les lecteurs anglais. En effet, l'anticléricalisme de Böhme prône une certaine liberté que la religion dominante ne pouvait offrir aux pratiquants en raison des péchés.

9 Ouédraogo, A. P. (2000). De La Secte Religieuse À L'utopie Philanthropique: Genèse sociale du végétarisme occidental. Annales, p. 827.

16

L'apport de la médecine porta également un élan à la diffusion du végétarisme anglais. Le médecin George Cheyne10, empreint du behménisme, proposait une éducation des corps due notamment à l'alcoolisme, à l'obésité et à la dépression qui conduiraient à l'instabilité de la société. Une consommation de produits végétaux restait donc pour lui le seul moyen d'éviter cette dégénérescence, notamment pour conserver la santé des individus issus de couches sociales les plus favorisées. Cependant, sa rencontre avec le révérend John Wesley a permis la diffusion du végétarisme dans les couches sociales les plus pauvres11 où Wesley argumenta les bénéfices moraux et scientifiques du régime végétarien.

Un nouveau courant de pensée du végétarisme s'est déployé notamment en 1800 à travers la création de l'Eglise biblique chrétienne à Salford par le révérend William Cowherd12. Les conditions pour adhérer à cette Eglise étaient fondées sur la pratique d'un régime à la fois d'abstinence et de tempérance, il fallait donc ne pas consommer de viande et d'alcool. La volonté de déployer une consommation sans viande s'est trouvée consolidée par l'instabilité économique du pays en raison des mauvaises récoltes et de la guerre contre la France à ce moment-là. Face à l'inflation du prix des denrées, le retour à une alimentation « naturelle » était préconisé par le révérend, mais aussi par les sociétés philanthropiques qui se développaient au fur et à mesure que le régime anti-viande prenait de l'importance. Les périodes de crises ont pu accroître l'emprise des discours des réformistes de l'alimentation exclusivement végétale. En plus des Poors Laws, les paroisses et l'Eglise biblique chrétienne étaient un support pour les plus pauvres13 face aux pressions économiques et alimentaires qui pesaient sur eux.

En multipliant les actions en faveur des plus pauvres, les prosélytes religieux ont converti les fractions les plus démunies de Salford et de ses environs. Ainsi, les pauvres se sont retrouvés chargé d'apprendre la lecture aux analphabètes et de propager par la même occasion la moralisation des corps et la doctrine végétarienne cowherdienne. A partir de là, l'expansion du régime anti-viande devint plus importante et s'exporta même aux Etats-Unis quelques années plus tard.

L'église de Cowherd a rendu possible la diffusion du végétarisme aux Etats-Unis par l'envoi d'une délégation dirigée par le révérend William Metcalfe (devenu végétarien sous l'influence d'un des pasteurs de l'Eglise biblique chrétienne, il devient lui-même pasteur en 1811). Basé à Philadelphie, Metcalfe y rencontre de nouveaux sectateurs réformateurs et

10 George Cheyne (1671-1743) était un physicien, philosophe et mathématicien. Il publia de nombreux ouvrages médicaux sur la fièvre, la nervosité, l'hygiène et la nutrition. Il préconisait la consommation de lait et un régime alimentaire à base de légumes en raison de son état de santé. Devenu obèse et malade à cause de ses excès, ce végétarisme lui permit de regagner sa santé d'antan et de perdre du poids. Seulement, il retourna à son ancien mode de vie et retomba dans l'obésité et dans une santé fragile. Il adopta de nouveau son régime alimentaire et ce, jusqu'à la fin de sa vie.

11 John Wesley (1703-1791) était un révérend anglican, prédicateur du méthodisme, il participa à la création d'écoles et d'organismes dans le but de lutter contre la pauvreté et l'esclavage. Il parcourra pendant de nombreuses années la Grande-Bretagne et diffusa par la même occasion la pratique du végétarisme à travers la moralisation des corps. Les pauvres étaient réceptifs en raison du chômage, des maladies et de la sous-alimentation.

12 Après des études de philosophie, William Cowherd (1763-1816) devint le vicaire du révérend John Clowes dans l'église Saint-John basée à Manchester. Il était un disciple d'Emmanuel Swedenborg (1688-1772) qui pensait que toutes choses physiques sur terre avaient une valeur spirituelle, Cowherd traduisit plusieurs de ses ouvrages. A ses propres frais, Cowherd créa l'Eglise biblique en 1800 à Salford où sa doctrine se résumait à l'abstinence d'alcool et de viande jusqu'à la « fin des temps ».

13 Dans sa volonté de diffuser le végétarisme et sa prédisposition pour aider les pauvres, William Cowherd leur proposait à la fois une aide médicale et des repas. Pour rappel, la condition principale pour entrer dans l'Eglise biblique chrétienne était l'abstinence de toutes les viandes.

17

précurseurs du mouvement végétarien, dont le pasteur presbytérien et diététicien Sylvester Graham. Ce dernier porta le régime anti-viande vers une approche hygiéniste14 et marqua une scission dans l'idéologie initiale d'un végétarisme religieux. Les réformateurs américains et anglais, ainsi que Metcalfe et Graham ont alors participé à la création de la Société végétarienne américaine en 1850, trois ans après la Société végétarienne anglaise, en s'emparant des thèmes sociaux de l'époque liés à l'industrialisation et l'urbanisation. Les relations qu'entretenaient les réformateurs américains et anglais depuis la première délégation finirent par amener rapidement l'hygiénisme végétarien en Angleterre, notamment à la suite du décès de William Cowherd en 1816 et à une nouvelle direction de l'Eglise biblique chrétienne par le patronat. Terre fertile de l'hygiénisme, les Etats-Unis ont façonné sa valorisation à travers le XIXe siècle. Sur la base d'une incompatibilité du corps humain pour telle consommation ou telle pratique, Graham professait lors de conférences les bienfaits d'une alimentation végétarienne, du jeûne, de l'abstinence à la viande et l'alcool, du repos, de l'activité physique, des bains... L'essor de l'hygiénisme a alors pu être porté par de nombreux acteurs : Isaac Jennings (1788-1874), Sylvester Graham (1794-1851), Russel T. Trall (1812-1877), Nichols, Thomas Low (1815- 1901), John H. Tilden (1851-1940), Herbert M. Shelton (1895-1995), etc.

La récupération bourgeoise de l'Eglise permit à ces réformateurs de propager le végétarisme chez une population pauvre empreinte d'alcoolisme et d'une mauvaise alimentation. A cela, les nouveaux chrétiens bibliques reprirent de plus en plus à leur compte les conceptions hygiénistes (Ouédraogo, 2000). C'est donc avec ces chrétiens réformistes et à partir d'une population paupérisée que la Société végétarienne anglaise est née en 184715. C'est la « coalition clérico-industrielle - écrit Ouédraogo - qui dirige la Société végétarienne à ses débuts ». Son président, James Simpson, « veut en faire l'instrument de promotion du végétarisme, considéré comme le meilleur moyen de freiner la détresse des ouvriers dans les cités industrielles anglaises des années 1845 [...] celle-ci anime à travers le pays des dîners conférences pour propager le végétarisme ».

Pour les nouveaux dirigeants anglais, la pratique du végétarisme avait pour but d'améliorer les conditions physiques des personnes. Ces personnes étant principalement celles des classes défavorisées, les discours de la direction patronale sous-entendaient de produire à travers le végétarisme des travailleurs sains. La pratique non-carnée trouvant écho dans l'hygiénisme, le travailleur en bonne santé était un végétarien qui s'abstenait de toutes pratiques jugées non-naturelles, à tel point que le travailleur non-végétarien était taxé négativement dans les discours des prosélytes, empreint d'alcoolisme et de mauvaises conduites qui induisaient un affaiblissement des corps. Mais il peut également être noté que la valorisation du végétarisme s'inscrivait dans un contexte de crises, l'adéquation semblait parfaite, tel un désir d'ordre social : produire des travailleurs sains excluant la consommation et donc l'achat de produits carnés16 tout en maintenant des salaires bas.

Acteurs à la fois sur le plan économique et politique, les dirigeants de la Société végétarienne anglaise ont façonné le végétarisme pour en faire un instrument de propagande.

14 Cette nouvelle idéologie végétarienne de Graham avait pour but d'améliorer les conditions physiques des individus.

15 Le terme vegetarian voit également le jour à ce moment-là.

16 La conversion au végétarisme trouvait écho chez les classes populaires en raison, dès le début, d'une faible consommation de viande. Les concernés étaient ainsi prédisposés à le devenir.

18

Prônant l'abstinence et la tempérance, les ouvriers ont pu intérioriser les idées des dirigeants et promouvoir par la même occasion le végétarisme : alcool, sexualité, loisirs, nourriture, soins, critique du modèle alimentaire dominant... « [Le végétarisme] contribue, au moins théoriquement, à mettre des travailleurs efficaces à la disposition de l'industrie. Ses propagateurs peuvent s'afficher et sont reconnus comme acteurs d'un progrès social et économique pacifique et vertueux »17.

L'arrivée en 1873 à la direction de la Société végétarienne de Henry Newman permet de diffuser plus grandement le végétarisme, Newman souhaitait rattacher les différents groupes de réforme alimentaire. Pour cela, il a participé à la restructuration du mouvement végétarien en intégrant des membres consommant du poisson dans le but de se détacher de l'aspect sectaire de la Société. Ouédraogo souligne que le nombre d'adhérents est passé de 125 à 2 070 entre 1870 et 1880 et que le nombre de restaurants végétariens est passé de seulement 1 à 52 entre 1878 et 1889. Newman a également participé à développer de nouvelles formes d'actions : visites des abattoirs pour argumenter de l'immoralité de tuer et manger de la viande, promotion des exploits sportifs de végétariens, diffusion de recettes végétariennes...

Grâce à la grande notoriété de la Société et de l'alimentation « naturelle », le successeur de Newman, le professeur J.E.B. Mayor, a souhaité diffuser plus largement le végétarisme dans les pays européens. La Société végétarienne anglaise envoya donc plusieurs de ses membres, dont Annie Kingsford18 qui contribua à diffuser le courant végétarien hygiéniste en France à la fin du XIXe siècle.

1.1.2. ... de la France

L'impulsion du végétarisme issue des réformateurs et des philanthropes depuis le XVIIIe siècle en Angleterre se déploya en France à la fin du XIXe siècle. Plus précisément, c'est en 1899 que la toute première Société végétarienne en France est créée à Paris, accompagnée de sa revue La réforme alimentaire. On peut rapporter l'impulsion et l'évolution du végétarisme français au docteur Paul Carton qui participa à développer un courant de pensée appelé « végétarisme naturiste » jusqu'à l'entre-deux guerres, en prolongement du végétarisme hygiéniste anglais et s'articulant autour d'une alimentation à la fois naturelle, simple et vertueuse19. Tout d'abord, l'imprégnation du courant naturiste à celui du végétarisme tient pour causes les pensées selon lesquelles les effets de l'industrialisation et de l'urbanisation20 participeraient à la dégénérescence de la civilisation, mais aussi du corps « physique » et « moral ». Nous pouvons également ajouter les considérations scientifiques sur le système

17 Ouédraogo, A. P. op. cit., p. 840.

18 Annie Kingsford (1846-1888) était entre autre une militante féministe, écrivaine mais aussi médecin. Elle était végétarienne (depuis 1870, son mari était un pasteur anglican) et parti en croisade contre la vivisection, qu'elle considérait comme non-utile pour la science. Par conséquent, elle décida d'étudier la médecine pour le prouver en 1874. Puisque ces études étaient interdites aux femmes au Royaume-Uni, elle s'installa à Paris pour passer son doctorat durant deux ans. Effectuant plusieurs allers-retours entre la France et le Royaume-Uni, elle le passa en français lors de l'année 1880, et qui s'intitulait « De l'alimentation végétale chez l'homme ».

19 Ouédraogo, A. P. (1998). Assainir la société. Les enjeux du végétarisme (No. 31, pp. 59-76). Ministère de la culture/Maison des sciences de l'homme.

20 Obésité, insalubrité, alcoolisme, maladies, pollution de l'air, etc.

19

digestif de l'Homme qui serait celui d'un frugivore et non celui d'un omnivore. La viande serait sources d'affaiblissement et responsable de maladies en raison des toxines qu'elle contiendrait.

Ce « nouveau » végétarisme a pu ainsi se développer à travers les publications de médecins et de scientifiques, membres de la Société végétarienne de France, dans la revue de La réforme alimentaire dès le début du XXe siècle (Fernand Sandoz, Albert Monteuuis, le docteur Danjou, Paul Carton...). En 1907 sera créée une nouvelle revue, l'Hygie, par Jean Morand, alors secrétaire général de la Société21. La profusion des écrits médicaux sur les bienfaits d'un mode de vie naturiste depuis les années 1890, alliée au courant du végétarisme permis la diffusion de réformes alimentaires et sanitaires autour de l'abstinence de l'alcool, de viandes, la pratique de bains, de promenades au soleil, à l'air frais, activité physique, etc. C'est donc cela qui définit la pratique du végétarisme naturiste, à savoir vivre une vie saine et pure où la diététique et l'hygiène sont liées. Les membres de la Société se voient consolidés dans ce nouveau mode de vie hygiéniste par les actions qu'ils entretiennent (revues, ouvrages, conférences et banquets). A cela, « le discours médical se consacre à la production de normes sociales et morales [...] à mesure que décline l'influence normative des Eglises en général et, en France, de l'Eglise catholique en particulier. Médecins sociaux et hygiénistes de la Belle Epoque, confortés dans l'idée de la justesse et de l'urgence de leurs positions par la menace des fléaux sociaux et l'angoisse de la dégénérescence, s'engagent ainsi dans la promotion d'une morale sociale propre à assurer la santé des populations et la salubrité publique »22.

Promoteur de l'hygiénisme, c'est en 1912 que le docteur Carton publia son livre Les trois Aliments Meurtriers. La viande, le sucre, l'alcool et qui le fera connaitre dans le milieu scientifique. Il devint membre de la Société végétarienne de France en 1911 et y participa dans les débuts de son adhésion : ouvrages, conférences et articles dans La réforme alimentaire. En 1925, il publia un autre livre, La Cuisine simple. C'est à cette période que Carton commença à pointer du doigt les difficultés de la Société car pour lui la volonté des dirigeants était de « convertir » brutalement et massivement la population sans prendre en compte leur individualité. En ce sens, dans son livre de 1925, il préconisa au-delà d'une alimentation saine, naturelle, simple et vertueuse de prendre en compte l'individu en tant que tel pour le faire progressivement passer d'une alimentation carnée à une alimentation végétale. Cette critique rejoint son souhait d'établir une structure capable de diffuser le végétarisme naturiste qu'il préconise de façon lente et progressive en s'affranchissant du sectarisme de la Société. De surcroît, il fonda en 1929 la Société naturiste française et il lui intégra sa propre revue, La Revue naturiste. Par conséquent, Carton « [travailla] plus efficacement pour la cause végétarienne : assuré d'éviter les troubles désagréables d'inadaptation au régime, les avis qu'il est amené à émettre, les classifications qu'il en fait, deviennent crédibles. En outre, en raison de son autorité scientifique, le groupe d'aliments dont le médecin permet la consommation tend à acquérir un prestige accru, si bien que les individus sont conduits à valoriser ce dernier groupe, puis à s'efforcer d'y accéder pleinement et définitivement »23.

21 Baubérot, A. (2015). Histoire du naturisme: le mythe du retour à la nature. Presses universitaires de Rennes, p. 98.

22 Ibid, p. 106.

23 Ouédraogo, A. P., op. cit., p. 63.

20

Les convictions de Carton étaient même par la suite des références à certains anarchistes24 après la révolution de 1917 et jusqu'à la fin des années 1920, qui devinrent les adhérents et les diffuseurs de la pratique du végétarisme bien que le docteur fût contre le naturisme anarchiste25 : une vie simple, une alimentation saine, rejet de la médecine moderne, du matérialisme, de la vivisection, etc. La Revue naturiste sera remplacée dans les années 1950 par celle des Cahiers de la méthode naturelle en médecine, et est le principal diffuseur aujourd'hui de ce type de végétarisme avec les rééditions des livres de Carton jusqu'à la fin des années 1980 (Ouédraogo, 1998).

Cependant les années 1960-1970 ont été un tournant dans le mouvement végétarien. Période de fortes contestations, le mouvement hippie et la prise de conscience des impacts de l'activité humaine sur l'environnement ne sont donc pas en reste. Le mode de vie des baby-boomers pouvait se centrer autour d'un « retour à la nature » et d'une quête spirituelle proche du bouddhisme ou de l'hindouisme (purification, réincarnation, karma). A cela, les hippies pouvaient donc se convertir aux pratiques du végétarisme issues de l'Inde, connotées principalement par un rapport à la nature et à l'animal différent des cultures occidentales et un certain refus de la société de consommation.

Mais la diffusion du végétarisme en France et principalement dans les pays occidentaux a également été rendue possible par la constitution de nouveaux mouvement sociaux lors de cette même période. Mouvement sociaux provoqués notamment par la prise de conscience à la fois des problèmes liés à l'environnement et de la prise en considération de la cause animale par rapport à la mondialisation et à l'industrialisation du secteur bovin (conditions d'élevages, de transport et des abattoirs par exemple26). Le thème du rapport entre l'Homme et l'animal a été à ce moment-là l'objet de la philosophie utilitariste de Peter Singer en 1975 et de Tom Regan en 1983 pour les droits des animaux. En effet il n'y avait peu de distinction entre la souffrance humaine et la souffrance animale. Philosophes, militants et même hippies « adoptent » donc le régime végétarien ou végétalien pour être en accord avec leurs convictions. Le végétarisme s'inscrit ainsi dans un plus grand ensemble à la contre-culture des années 1960-1970. Il est à noter que l'expansion de la cause animale a marqué une certaine scission dans l'adoption du régime végétarien, notamment par rapport aux associations de protection envers les animaux domestiques. L'hétérogénéité de la cause animale fractionne donc un peu plus la pratique du végétarisme : associations contre l'abandon des animaux, abolitionnistes, antivivisection, braconnage, corrida, etc. C'est pour cela qu'un militant d'une de ces causes peut tout à fait militer contre ces actions et manger des produits carnés ainsi que des sous-produits (welfarism). La profusion des associations végétariennes s'est même retrouvée consolidée par la création de l'Union végétarienne européenne en 1985 où ces dernières s'y sont regroupées.

24 Pour plus d'informations, le lecteur pourra notamment lire :

Baubérot, A. (2014). Aux sources de l'écologisme anarchiste: Louis Rimbault et les communautés végétaliennes en France dans la première moitié du XXe siècle. Le mouvement social, (1), 63-74.

25 Ces anarchistes étaient athées et pouvaient pratiquer non pas le végétarisme mais le végétalisme à la suite d'une conversion brutale selon Carton, processus dont il était contre.

26 Dès 1964 la considération du bien-être animal était un thème étudié notamment par l'activiste anglaise et auteure Ruth Harrison : Animal machines. Elle exposa dans son livre les conditions de l'agriculture intensive sur les animaux de rente.

21

1.2. Les controverses autour du régime anti-viande

La mise en place et le développement d'un régime excluant la consommation de viande et de poisson sont alors construits au travers de contextes liés à des dimensions politiques, religieuses, économiques, sociales et sanitaires. Bien que les différentes pratiques alimentaires excluant la consommation de viande soient peu pratiquées en France27, elles tendent à être connues du grand public en raison de sa forte et récente médiatisation. Ainsi, différents événements peuvent être soulignés : récemment les scandales alimentaires avec l'affaire de la présence de viande de cheval dans certaines lasagnes, les reportages menés par l'association L214 pour dénoncer la maltraitance animale dans les abattoirs d'Alès, de Vigan et de Mauléon (entre fin 2015 et avril 2016) - par des membres infiltrés de cette association ou bien encore des employés de ces mêmes infrastructures - et enfin les débats autour de l'instauration d'un repas végétarien dans les cantines scolaires. Du côté inverse, la lente diffusion du végétarisme n'est pas perçue comme une pratique à soutenir. Ainsi, cette partie ici présente est effectuée pour établir quels acteurs et quelles raisons participent au « contre mouvement » du végétarisme.

L'apport du sociologue Cyril Lemieux quant aux controverses permet d'appréhender les rapports existant entre deux parties. Il définit les controverses comme suit : « les conflits qui nous sont présentés comme étant des « controverses » ont toujours une structure triadique : ils renvoient à des situations où un différend entre deux parties est mis en scène devant un public, tiers placé dès lors en position de juge [...] dans ce genre de conflit, tend à être investie par les participants la clause selon laquelle les deux adversaires doivent se voir reconnaître un droit égal à faire valoir leurs arguments auprès du public et à lui montrer des preuves ». Lemieux termine en ajoutant que les controverses « constituent ouvertement des moments de renversement potentiel des rapports et des croyances jusqu'alors institués »28.

A l'instar de ces pratiquants, différents acteurs entrent en jeu pour lutter contre ces pratiques. Par conséquent, le rejet d'une pratique anti-viande peut être analysé à travers divers contextes et acteurs dominants qui ne demandent alors qu'à être présentés.

En France, plusieurs faits récents ont fait débat sur la scène politique et, plus largement, dans l'espace public. L'un des débats les plus houleux de l'année 2015 a été celui de l'instauration d'un repas végétarien dans les cantines scolaires. En raison d'un contexte de laïcité et sous couvert d'une pratique discriminante, Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône, a supprimé le repas de substitution à la viande de porc le 16 mars 2015 pour la prochaine rentrée scolaire. Selon le maire, les aliments de substitution ne peuvent être proposés aux enfants car ils participeraient à souligner les différentes pratiques alimentaires des élèves liées à la religion musulmane et juive notamment ; en raison d'une interdiction d'ingérer de la viande de porc et d'une consommation halal ou casher. Cette suppression intervient alors selon Gilles Platret sous

27 Pour la France, en 2007, le chiffre de 2% est le plus répandu, soit moins de 2 millions de français. En raison de l'absence d'étude sur cette pratique, les données sont diffusées principalement par différentes associations, telles que l'Union végétarienne européenne. Il ne s'agit alors que d'estimations ne possédant pas de caractères officiels.

28 Lemieux Cyril, « À quoi sert l'analyse des controverses ? », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle 1/2007 (n° 25), p. 191-212

22

un « principe de laïcité » où « les cantines scolaires de Chalon doivent redevenir des espaces de neutralité »29.

A la suite de ce débat intervenu au début de l'année 2015, une nouvelle controverse est venue alimenter, au cours de cette même année, les discussions autour des repas au sein des cantines scolaires. Le sujet de l'instauration d'un repas végétarien dans ces lieux de restaurations a été porté par le député UDI Yves Jégo (qui propose déjà un repas végétarien dans sa ville de Montereau-Fault-Yonne en Seine-et-Marne) en lançant par le biais d'Internet une pétition le 14 août. L'idée de ce repas découle alors du précédant problème en souhaitant parer au débat sur la laïcité et tout en proposant à ceux ne voulant pas manger de viande ce plat sans produit carné. Malgré une bonne réception de cette proposition par certaines personnalités publiques et politiques, plusieurs communes françaises n'ont pas attendu ce débat naissant pour instaurer des repas végétariens30, bien que son institutionnalisation à l'échelle nationale fasse débat. Par conséquent, et au plus haut niveau de l'Etat, les controverses sur cette proposition d'Yves Jégo persistent notamment au travers de Stéphane Le Foll et Najat Vallaud-Belkacem, alors respectivement Ministre de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Forêt et Ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Les arguments proposés par Stéphane Le Foll s'inscrivent dans un contexte de crise laitière, porcine et bovine où les éleveurs français font face depuis juillet 2015 à des difficultés financières dues notamment aux achats de leurs productions jugées trop bas et des marges conséquentes des différents intermédiaires (industries et grandes distributions). A cela un potentiel développement du végétarisme via les cantines scolaires et la fragilité économique des éleveurs en pleine crise seraient alors incompatibles puisque toujours selon le Ministre de l'Agriculture, la proposition du député UDI porterait atteinte aux intérêts des éleveurs français. Le 19 août 2015 était alors titré dans un article de L'Express : « Le menu végétarien à la cantine, un bâton dans les roues des éleveurs ? »31, soulignant ainsi la prise de position de Stéphane Le Foll où il serait alors souhaitable de soutenir les éleveurs français dans cette crise. Cependant le discours même du Ministre est sujet aux critiques et à certaines incohérences. Selon la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), « Malgré un fort potentiel, les importations restent majoritaires dans la restauration collective (cantines scolaires, restaurants d'entreprises, hôpitaux, prisons...). A titre d'exemple, 87% de la volaille est importée de même que près de 80% de la viande rouge »32. Le même article de L'Express reprend également le fait que la viande présente dans les assiettes des élèves français ne provienne pas toujours de

29 http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/03/17/le-maire-de-chalon-sur-saone-supprime-le-menu-de-substitution-a-la-cantine_4595188_823448.html

30 Certaines cantines scolaires proposent d'ores et déjà un repas végétarien, que cela soit depuis plusieurs années ou récemment, c'est le cas par exemple pour certaines cantines parisiennes (IIe, XIIe et XIVe arrondissement), lyonnaises, toulousaines, bordelaises, perpignanaises, strasbourgeoises, paloises et amiénoises. Les raisons sont nombreuses : facteur de cohésion sociale, développement durable, prix des aliments carnés, éviter le gaspillage alimentaire, etc.

L'instauration d'un repas végétarien de substitution dans toutes les écoles parisiennes tarde à se démocratiser : progressivement, un repas végétarien par semaine sera proposé aux alentours de 2020 dans le cadre du Plan Alimentation Durable 2015-2020.

31 http://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-menu-vegetarien-a-la-cantine-un-baton-dans-les-roues-des-eleveurs_1707858.html

32 Etude effectuée par la FNSEA et le syndicat agricole « Jeunes Agriculteurs » dans le cadre de la promotion des produits français répondant à la crise agricole dont font face les producteurs et les éleveurs : http://www.fnsea.fr/toutes-les-thematiques/l-agriculture-acteur-economique/filieres-agricoles/articles/etude-rhf/

23

France. Il souligne par la même occasion que mettre « un bâton dans les roues des éleveurs » n'est pas possible car « il faudrait donc que les élèves décident en grande majorité de ne plus manger de viande. Ce qui semble assez improbable. ».

A l'instar de Stéphane Le Foll soutenant les éleveurs français, l'industrie de la viande est passée à l'offensive contre l'alternative végétarienne. En octobre 2015, alors que Yves Jégo se félicitait de la bonne réception de sa proposition quant aux 140 000 signatures de la pétition, Dominique Langlois, président d'Interbev (Association nationale Interprofessionnelle du Bétail et des Viandes), a adressé une lettre aux Maires, aux Conseils Généraux et Régionaux ainsi qu'aux parlementaires. Dans cette lettre, le président y explique que le « lobbying végétarien »33 est une atteinte à l'ensemble des professionnels de la filière viande française. Alors que l'alternative végétarienne dans les cantines scolaires obligerait les enfants concernés à devenir végétariens, Dominique Langlois sous-entend que ce repas ne peut être plus laïque que « le repas gastronomique des français classé par l'UNESCO comme patrimoine culturel immatériel de l'humanité ».

L'année 2015 a également été marquée par une controverse issue de l'industrie de la viande en réponse au rapport du Centre international de Recherche sur le Cancer (CICR) dont les conclusions ont fait la une des journaux. Ainsi selon le rapport scientifique, la consommation de viandes rouges et de viandes transformées34 seraient pour l'une probablement cancérogène et pour l'autre cancérogène (le cancer colorectal, du pancréas et de la prostate en seraient les conséquences). Selon l'OMS, ce rapport résulte d'études épidémiologiques « laissant entendre que les légères augmentations du risque de plusieurs cancers pouvaient être associées à une forte consommation de viande rouge ou de viande transformée »35. Différents acteurs - français et étrangers - ont alors tenté de reprendre ce rapport pour en critiquer les conclusions. Les réponses apportées peuvent être regroupées en deux parties : les principaux concernés tentent soit de minimiser ces conclusions, soit d'affirmer de la non-dangerosité de la consommation de ces viandes.

Sur le plan international, les professionnels de la viande américains n'ont pas tardé à répondre aux conclusions du CIRC. L'Institut nord-américain de la viande (NAMI) a minimisé ces conclusions en soulignant le fait que la viande fait partie d'un large ensemble de produits qui eux-mêmes sont dangereux pour la santé, allant même à dénigrer le rapport en affirmant que les données ont été falsifiées pour décrédibiliser les viandes rouges et transformées. A cela, pour l'institut, il n'y aurait pas de corrélation entre le cancer et la viande. A chaque pays sa réponse, le ministre de l'agriculture australien, Barnaby Joyce, minimise également les conclusions en précisant que l'on ne peut pas mourir d'un cancer du côlon simplement en consommant de la viande transformée. De plus, selon l'Institut national de la viande d'Uruguay et la Fédération wallonne de l'Agriculture (FWA), les viandes transformées et rouges ne

33 http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/03/31/le-restaurant-scolaire-est-il-le-lieu-du-marketing-ideologique_4606419_3232.html

34 Le CICR définit la viande transformée dans son rapport du 25 octobre 2015 comme « viande qui a été transformée par salaison, maturation, fermentation, fumaison ou d'autres processus mis en oeuvre pour rehausser sa saveur ou améliorer sa conservation. La plupart des viandes transformées contiennent du porc ou du boeuf, mais elles peuvent également contenir d'autres viandes rouges, de la volaille, des abats ou des sous-produits carnés comme le sang ».

Source : L'Organisation mondiale de la santé, http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/cancer-red-meat/fr/

35 http://www.who.int/features/qa/cancer-red-meat/fr/

24

constituent pas le réel problème, il s'agirait uniquement des additifs incorporés dans ces dernières. De surcroît, la publication d'un fait scientifique illustre une adaptabilité des « partis dominants » en produisant d'autres données scientifiques ou en faisant dévier la raison initiale du rapport au public.

En France, les réactions sont aussi nombreuses et tendent à une certaine uniformité. Pour le ministre de l'agriculture, bien que le risque d'avoir un cancer peut être lié à une consommation excessive de viandes, il appel à l'instauration de recommandations quant à la fréquence de consommation de ces viandes. Le président de la FNSEA, Xavier Beulin, sur la même longueur d'onde que Le Foll quant à la consommation irraisonnée de viande, préconise également une limitation pour tendre à un équilibre nutritionnel. Les quantités de consommation excessives de viandes et les recommandations sont identiques pour Interbev et la fédération française des industriels charcutiers-traiteurs.

Bien que l'on puisse s'éloigner du rapport au végétarisme, la relation viande-environnement constitue un point important dans les revendications d'une alimentation végétale en-dehors de la question de l'éthique animale. Le rapport de l'organisation des nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) de 2013 soulignait ainsi qu'environ 15% des émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES) dans le monde était imputable à l'élevage d'animaux dans le but de sa consommation. Il en est de même pour le Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) qui en 2014 préconisait une limitation de la consommation moyenne de viande (ruminants et autres, poissons et oeufs) pour diminuer les GES. Malgré cela, le manque de prise de position des principaux concernés peut s'expliquer par la très faible médiatisation de ces rapports. Nous pouvons également transposer ce fait par rapport à la COP 21 qui s'est déroulée au mois de décembre 2015 à Paris où, force est de constater que la thématique de la dégradation de l'environnement en lien avec la consommation de viande a été l'une des plus oubliées dans les négociations36. Cependant, l'industrie de la viande, à travers le site la-viande.fr, peut s'appuyer sur une donnée montrant que les GES sont stockés grâce aux animaux et aux prairies à hauteur de 30% dans les sols destinés à l'élevage. En ajoutant que le végétalisme « fait courir des risques de santé », c'est également ce même site qui minimise indirectement les conclusions du CIRC en soulignant que la consommation de viande en France est en constante diminution et est en-dessous des recommandations du CREDOC373839 (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie).

Sous le couvert de carences que pourrait induire un régime végétarien ou végétalien, le nutritionniste Jean-Michel Cohen a pendant de nombreuses années discrédité ces régimes alimentaires, notamment pour les enfants, personnes âgées, malades et femmes enceintes. Sa forte médiatisation n'est donc pas en reste face aux représentations que peuvent avoir le public sur les pratiques du végétarisme (« tiers placé dès lors en position de juge »). Décrié pour son concept de « religion alimentaire », le point de vue de ces différentes populations sur la prise de position de Cohen est compréhensible dans le sens où il serait en collaboration avec

36 A travers l'accord de limitation du réchauffement climatique à moins de 2°C, la transition énergétique se caractérise par une diminution de la production de carbone (gaz, pétrole et charbon).

37 Le CREDOC préconise une limitation de la consommation hebdomadaire de viande à 500 grammes alors que le site lui indique que la consommation de viande rouge n'est que de 370 grammes hebdomadaires.

38 http://www.la-viande.fr/nutrition-sante/consommation-viande-france

39 http://www.la-viande.fr/environnement-ethique/viande-rechauffement-climatique

25

l'industrie agroalimentaire (Nestlé et Danone). Cependant, c'est en 2013 que le nutritionniste le plus connu de France a changé de position sur l'alimentation végétarienne et végétalienne. Avec l'intervention du journaliste et écrivain Aymeric Caron dans le cadre d'un débat intitulé « Les végétariens peuvent-ils sauver l'humanité » le 14 juin 201340, Cohen affirme que l'alimentation exclusivement végétale permet d'équilibrer les apports nutritionnels et qu'une consommation de protéines animales est mauvaise pour la santé. Mais en novembre 2013, et sans réelle explication, son approche anti-végétalisme refait surface. Sur la chaîne CANAL+, il réaffirme que le végétalisme n'est pas adapté pour les malades, les personnes âgées, les femmes enceintes mais également pour les enfants car ce régime entraînerait des carences et donc selon lui, des enfants « petits et bêtes ». L'association L214 et les pratiquants des végétarismes ont vivement réagi en soulignant le fait que l'émission, sur la base de contrevérités, nuisait au régime anti-viande et qu'il aurait été plus judicieux de faire intervenir des experts de ce régime. Dans la dimension nutritionnelle et face aux attaques de leur régime, les pratiquants reprennent certaines conclusions de rapports scientifiques montrant les bienfaits d'une alimentation végétale. Il en est de même quant aux conclusions en 2009 de l'Association américaine de diététique - relayées par l'Association végétarienne de France - selon lesquelles le végétarisme et le végétalisme sont « appropriées à tous les stades de la vie, y compris la grossesse, l'allaitement, la petite enfance, l'enfance, l'adolescence, et pour les athlètes. Planifiées de façon adéquate, elles satisfont les besoins nutritionnels des bébés, des enfants et des adolescents, et contribuent à une croissance normale »41.

Face à tous ces acteurs « défendant » les intérêts d'une consommation de viande, associations, pratiquants, personnalités publiques et politiques constituent alors le parti « adverse » dans ces luttes conflictuelles. Le cas du repas végétarien dans les cantines scolaires française en est un bon exemple. Les associations L214 et l'AVF (Association végétarienne de France), ainsi que le parti Europe Ecologie Les Verts (EELV), Aymeric Caron, le moine bouddhiste Matthieu Ricard et même certains philosophes comme Florence Burgat et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer y sont favorables. D'autant plus que nombre de ces acteurs42 défendent le repas végétarien depuis 2011 où un arrêté oblige les collectivités (scolaires, universitaires et pénitentiaires depuis 2012) de proposer à chaque repas une protéine animale et un produit laitier43, allant donc selon eux à l'encontre des libertés individuelles de pouvoir choisir ou non un repas végétarien. Quant au rapport du CIRC et aux réactions des syndicats, industriels, scientifiques et des politiques, les conclusions permettent de revendiquer officiellement pour les défenseurs des droits des animaux ainsi qu'aux promoteurs d'une alimentation non-carnée les bienfaits d'une alimentation sans viande sur la santé ou même l'environnement. Le végétarisme et surtout le végétalisme s'imposeraient comme une solution face aux problèmes dont rendent compte les rapports scientifiques (agriculture, conditions d'élevage, problèmes environnementaux, santé humaine, etc.). Les groupes de pression « pro-viande » entreraient en jeu dans ces débats sociétaux pour défendre leurs intérêts puisque les

40 Le débat est disponible sur le site de visionnage de vidéos en ligne Dailymotion.

URL: http://www.dailymotion.com/video/x11grlg_les-vegetariens-peuvent-ils-sauver-l-humanite_news

41 http://www.vegetarisme.fr/comment-devenir-vegetarien/periodes-vie/

42 L'AVF, L214, les ONG Ecologie sans frontière et One Voice, le groupe EELV ainsi que la Société Végane. Ces acteurs ont déposé un recours au Conseil d'Etat qui a été rejeté par ce dernier. 43 https://www.legifrance.gouv.fr/jo_pdf.do?numJO=0&dateJO=20111002&numTexte=34&pageDebut=16575& pageFin=16577

26

controverses sont propices au « renversement potentiel des rapports et des croyances jusqu'alors institués ». La défense de ces intérêts est l'une des critiques du mouvement végétarien, considérant qu'industriels et institutions sont en étroite collaboration (lobbying). Chose à ne pas écarter, comme l'écrit Sylvain Laurens dans Les courtiers du capitalisme, il y a une collaboration entre deux groupes dominants avec des intérêts différents mais qui ont des profits communs. Il n'est donc pas étonnant que la médiatisation du régime anti-viande commence à être - directement ou indirectement - de plus en plus importante (contextes environnementaux, pollutions, droits, libération ou protection des animaux, etc.). A titre d'exemple, l'augmentation du nombre d'écrits et de reportages/débats télévisés sur la condition animale (souffrance, éthique, conscience, etc.) peuvent rendre compte d'un changement lent et progressif du regard de la société sur les animaux à destination de la consommation humaine. Mais cela ne se fait pas sans heurt : en 2014, le président de la FNSEA dénonçait un « show médiatique » autour de la souffrance animale et « des tentatives législatives pour modifier leur statut de « biens »44.

Face aux controverses, les groupes de pression tentent de remettre en doute les résultats ainsi que les procédés des études sur la pollution et les risques de maladies et de cancers liés à la consommation de viande. Cela n'est donc pas surprenant que les groupes de pression tentent de décrédibiliser les résultats et de protéger leurs intérêts puisqu'ils sont pour la plupart des groupes occidentaux et les plus grands producteurs de viande au monde. Via leurs actions, ces groupes peuvent maintenir le doute quant aux bienfaits d'une alimentation exclusivement végétale. De plus, en ayant recours à des organismes officielles (INRA, IFRIS, IFN, etc.) pour produire des connaissances, ces groupes (notamment les industriels de la viande et les syndicats) partagent au grand public ces connaissances et savent par la même occasion utiliser des compétences adéquates face aux controverses. Par exemple, la FAO déclarait en 2006 que l'élevage émettait 18% des gaz à effet de serre, la controverse impliquait donc de réduire la consommation de viande pour lutter contre ces gaz. Ainsi, les acteurs environnementalistes, protecteurs des animaux ou associations végétariennes, etc. pointaient du doigt les conséquences de l'élevage. A cela, en « s'alliant » avec des instituts officiels (INRA, CREDOC), industriels et syndicats ont pu mettre en avant d'autres considérations positives environnementales (notamment l'argument cité plus haut du stockage de carbone dans les sols d'élevage, ainsi que l'amélioration des conditions de vie des animaux, le traitement des eaux, etc.). C'est donc face à des initiatives en faveur du végétarisme, à une régulation ou bien à une limitation de la consommation de certaines viandes pour des raisons de santé, de religion ou d'environnement que les acteurs forment des groupes de pression qui s'engagent contre une croisade de réforme des moeurs. Ainsi, la croisade de la pratique du végétarisme se trouve limitée par ces groupes de pression, entravant l'établissement de nouveaux dispositifs d'institutions voire d'agents de contrôle social (chargés de faire appliquer ces dispositifs). La prise de position des deux partis des controverses souligne donc un rapport de force qui se joue à la fois dans la sphère publique et dans la sphère institutionnelle. Ainsi, en ayant un certain « pouvoir d'imposer ses idées », les groupes de pression mettent en évidence l'existence de commissions bénéficiant d'un statut officiel et dont les connaissances mobilisées vont avoir

44 http://www.20minutes.fr/planete/1470910-20141029-coup-gueule-fnsea-contre-show-mediatique-bien-etre-animal

27

également une existence officielle. L'analyse des controverses prouvent aussi qu'elles existent continuellement une fois qu'elles font débat ; elles peuvent baisser en intensité voire devenir invisible comme c'est le cas du repas végétarien dans les cantines scolaires, mais elles peuvent réapparaitre quand il n'y a pas de consensus entre les acteurs.

En définitif, la controverse résulte d'un fait (des faits scientifiques dans le cas des végétarismes). En termes d'acteurs-réseaux, les controverses se construisent par les acteurs qu'impliquent les faits scientifiques. A cela, ces acteurs engagés dans une controverse fabriquent d'autres connaissances scientifiques pour légitimer leurs activités. En ce sens, si la diffusion du végétarisme, s'insérant même dans les institutions scolaires, est capable de fragiliser les croyances du sens commun, le parti adverse est également capable d'innovations technologiques et donc scientifiques. Sous un angle de « domination gestionnaire » (Boltanski, L, 2009), la flexibilité dont possèdent les acteurs en faveur d'une alimentation non-carnée est largement inférieure face aux techniques préexistantes et à la capacité d'adaptation des « pro-viandes » (ces derniers possèdent des ressources et des capacités de productions scientifiques). Ainsi, l'étude scientifique du CIRC sur la dangerosité de la viande rouge et transformée s'insère et entraîne des acteurs extérieurs au cercle auquel cette étude intervient ; elle se déplace dans l'espace public.

28

Chapitre 2 - Entrée dans une carrière et justifications

Ce deuxième chapitre a pour but de comprendre pourquoi et comment l'individu est amené à s'inscrire dans une nouvelle carrière. Il s'agit donc d'appréhender le comment devient-on végétarien, végétalien ou végan ? et comment le reste-t-on ? A travers son approche interactionniste de la déviance, Howard Becker identifie dans Outsiders trois phases constituant la carrière déviante :

1. La transgression d'une norme dominante

2. Cette transgression devient déviante quand il y a une désignation publique

3. L'adhésion dans un groupe déviant organisé, justifiant l'engagement de l'individu dans la carrière. Ici l'adhésion dans un groupe déviant peut être reliée aux sociabilités virtuelles. Nous verrons qu'elles ont une place importante dans le maintien des individus dans des pratiques déviantes.

Dans ce courant interactionniste, la pratique des végétarismes peut être considérée comme une déviance puisqu'elle est marginalisée dans la société française. En effet, ces types de populations se voient étiquetés comme déviants par la société en raison de ses pratiques extérieures à la norme dominante qui est celle de la consommation de produits d'origine animale. En ce sens, ce ne sont pas les pratiquants qui sont déviants mais c'est par le prisme de la société qu'ils le deviennent. Cette stigmatisation peut induire chez les pratiquants d'une alimentation non-carnée une redéfinition de leur statut social et des effets sur leur identité, c'est-à-dire la façon dont ils se perçoivent socialement et personnellement, sur leur intégration dans la société, sur leurs relations... Par conséquent, les pratiquants sont amenés à s'inscrire dans une nouvelle carrière. En continuant dans le sens de Becker, il est nécessaire pour les individus de passer par différentes phases pour s'engager pleinement dans une carrière des végétarismes : ils doivent dans un premier temps apprendre la technique qui permettra de produire différents effets qui vont eux-mêmes produire un changement dans la perception de la pratique ; à la suite de cela, ils doivent passer par l'apprentissage de la perception que les effets peuvent avoir sur eux (bienfaits de l'alimentation végétale...) ; ils doivent finalement passer par un apprentissage du goût pour les effets, c'est-à-dire que si certains aliments étaient auparavant considérés comme mauvais, les individus doivent donc passer par une redéfinition de leurs sensations pour que la représentation de ces goûts changent pour y intégrer ces aliments.

Le deuxième chapitre s'articule donc autour de deux tendances : la justification de la conversion et une sociabilité virtuelle comme condition d'entrée dans une carrière.

Quant aux justifications, nous parlerons en termes de dispositions. Il ne s'agit pas de justifications dans le sens « je suis devenu végétarien parce que... ». Les multiples expériences au cours de la vie des individus participent à la formation de ces dispositions et aux conséquences des ruptures alimentaires par rapport à l'enfance. Cependant, elles ne sont pas forcément visibles pour les individus. En effet, les « raisons » avancées par les personnes

29

interrogées proviennent souvent d'un choc moral45 (qui sera traité au cours de ce chapitre) qui « débloque » la manifestation des dispositions, c'est pourquoi leurs trajectoires sont primordiaux dans l'analyse des justifications de la conversion. En effet, dans L'homme pluriel, Bernard Lahire souligne comment le chercheur peut être amené à analyser les dispositions. Pour l'auteur, le chercheur reconstruit les dispositions sociales à travers la description des pratiques, des situations dans lesquelles les pratiques sont déployées, mais aussi les éléments dont il juge important sur la base de la biographie et de la trajectoire des individus étudiés (Lahire, 1998, p. 63).

Le sens « je suis devenu végétarien parce que... » fait donc référence à la raison, c'est-à-dire les arguments que les informateurs donnent spontanément lors des entretiens quand il était demandé par exemple « pourquoi êtes-vous végétarien ? » ou plus indirectement « comment êtes-vous devenu végétarien ? ». Deux termes s'opposent donc, la justification pour l'aspect objectivé et la raison en tant qu'aspect subjectif.

2.1. Analyse des justifications

Il est à noter avant de débuter que les entretiens réalisés sont anonymes. Par conséquent tous les prénoms utilisés au cours de cette étude sont fictifs.

Si nous parlons en termes de justifications et non de raisons, c'est parce subjectivement les raisons sont des éléments spontanés et ne rendent pas compte des trajectoires de vie. Trajectoires qui sont décisives dans la compréhension de l'inscription de l'individu dans une carrière des végétarismes. Nous commencerons l'analyse dans un premier temps par les raisons données spontanément ainsi que les éléments de vie des personnes interrogées.

Selon Marc, sa conversion (à l'âge de 33 ans) serait due au visionnage d'une vidéo montrant les conditions de vie des vaches et l'abattage industriel de ces dernières. Cette vidéo aurait été initialement « partagée » sur le réseau social Facebook juste avant Pâques. Cependant, sa conversion peut être amplement justifiée à travers des dispositions acquises dans sa trajectoire de vie. Ainsi : Marc a 37 ans, marié depuis dix ans et père de deux enfants. Il a grandi au Portugal jusqu'à l'âge de 12 ans. Il consommait beaucoup de viande avec sa famille. Il se dit être nostalgique des paysages de son village, de voir les animaux en liberté et de cueillir directement sur les arbres des fruits de bonnes qualités. Il essaie de revenir dans son pays natal lors de chaque été. C'est quand il a amené son premier enfant à l'âge de 5 ans en 2010 dans son ancien village qu'il s'est rendu compte de ce que pouvait « donner » la terre. En rentrant en France, il décide d'occuper une partie du jardin de sa belle-mère (il vit en HLM) pour y faire un potager bio, représentant également selon lui un substitut à son salaire. Le potager a permis à lui et sa femme d'acheter de la viande blanche de meilleure qualité, sauf la viande rouge qu'il considère comme mauvaise pour la santé en plus du fait qu'il en consommait beaucoup dans son enfance : « je me suis cantonné à quelques steaks de temps en temps ». Par la suite, il acquiert des poules et lui fournissent tout au long de l'année des oeufs. En mars 2011, alors âgée de 6 ans, sa fille décide de ne plus manger « les oeufs du poulailler » et la viande qui « ressemble

45 Certaines questions lors des entretiens demandaient d'effectuer une rétrospection dans leur enfance (notamment par rapport à l'alimentation, milieu d'origine, etc.). Cependant, les réponses apportées tenaient pour justification un choc moral qui entraînait par la suite la conversion (de manière rapide ou étalée sur une période plus ou moins longue).

30

aux poules ». Elle consomme toutefois du poisson en faible quantité et des produits laitiers. Marc est le seul à accepter le choix de sa fille, sa femme est réticente à l'idée de ne plus consommer de viande. Sa fille continue toujours cette nouvelle alimentation et c'est en avril 2012 que Marc visionne un reportage sur les conditions de vie des vaches élevées industriellement, et qu'il décide de proscrire la viande et le poisson de son alimentation.

Pour le cas de Sophie, elle se dit être devenue végétarienne pendant six ans et maintenant végane depuis cinq ans grâce à une amie qui elle-même était végétarienne. Ainsi, elle aurait montré à Sophie des images d'animaux ensanglantés. En ayant eu de l'empathie, elle dit être devenue végétarienne pour ne plus participer à l'abattage d'animaux. Cependant, Sophie (28 ans) est vétérinaire dans la région parisienne, elle habite à Paris depuis sa naissance. Elle allait à de très nombreuses fois chez ses grands-parents pendant les weekends et les vacances (à la campagne) car selon elle ses parents étaient pris par leurs métiers (tous les deux sont médecins). Que cela soit chez ses grands-parents ou chez ses parents, elle raconte avoir toute sa vie mangée des produits de qualités, dont la viande. A l'âge de 8 ans, elle commence à pratiquer l'équitation et finit par arrêter à 22 ans à cause d'un problème de dos. Même si la consommation de viande chevaline était rare chez ses parents, elle raconte avoir très vite eu un sentiment profond de dégoût pour cette viande. Elle devient donc végétarienne à 17 ans et ce, jusqu'à ses 23 ans. Après son baccalauréat scientifique et une classe préparatoire en BCPST (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre), elle intègre l'ENVA (École nationale vétérinaire d'Alfort) jusqu'à ses 25 ans où elle est diplômée. C'est au moment de sa formation et du contact avec les animaux qu'elle décide, après s'être informée, de devenir végane à 23 ans. Elle raconte que manger de la viande et soigner les animaux étaient incompatibles.

Une seule personne interviewée est dans la capacité d'expliquer sa conversion à travers son histoire sociale. Eléonore a 25 ans, elle a été végétarienne de 22 à 23 ans. Pour elle, ne plus consommer de viande est avant tout un gain d'argent qui lui permet de varier son alimentation. Elle a grandi chez son père à Amiens, il est mécanicien et sa mère travaille en tant que secrétaire dans un cabinet dentaire. Elle raconte avoir vécu durant son enfance plusieurs années difficiles financièrement parlant à la suite du divorce de ses parents. A cela, les hospitalisations régulières de son père ont également été des moments difficiles à vivre. Cet ensemble, ainsi que l'alcoolisme et les absences répétées au travail de son père auraient selon elle eu des répercussions financières et donc, sur l'achat de viande : « On avait pas le choix, du moins je subissais tout ça. Du coup, soit avec le peu d'argent que mon père avait on mangeait de la viande dégueulasse, soit on en mangeait pas parce que y'avait pas d'argent ». Eléonore a quitté le domicile de son père lorsqu'elle avait 23 ans, cela fait donc deux ans qu'elle habite seule dans son logement après avoir obtenu un CDI en tant que secrétaire médicale. Elle aurait selon ses mots « gardé ce truc qui fait que je regarde toujours les étiquettes des produits pour le prix au kilo ». Ce souci de rentabilité est surtout valable pour l'achat de viandes. Néanmoins, elle a pu expliquer avoir arrêté définitivement les produits carnés par manque d'argent à cause de son emménagement. Cela ne la dérangé pas dans le sens où elle consommait déjà peu de viande lorsqu'elle habitait chez son père. C'est pourquoi sa conversion au véganisme intervient seulement quelques mois après son emménagement ; les restrictions alimentaires et autres (cuir, loisirs, restaurations...) propres aux pratiques des végétarismes représentant un atout financier. La conversion au véganisme s'accompagne néanmoins d'une incorporation d'un ethos végan lui permettant de s'engager dans cette carrière, en tant que légitimation, ce point est traité dans

31

la partie suivante sur les chocs moraux. Le contexte familial et économique a permis d'acquérir pour Eléonore, dans sa trajectoire de vie, des dispositions qui lui ont permis d'entamer une conversion au végétarisme (souci de rentabilité, de faire des économies, dégoût pour la viande, faible attache aux produits carnés en raison d'une faible consommation durant l'enfance).

Quant à Laura, le végétarisme est une suite logique à ses convictions. A l'âge de 14 ans elle part voyager avec ses parents en Indonésie qui décident de le faire seuls, c'est-à-dire en utilisant les transports en commun, le vélo et la marche, et non dans le cadre d'un circuit collectif avec la présence d'un guide touristique. Dans la province de Riau - dit-elle - une épaisse fumée couvrait le ciel, elle ne comprenait pas mais les habitants avaient l'air d'être en colère. Ses parents et elle sont hébergés par un ami français installé dans la province depuis quelques années. Elle y apprend que la fumée était une culture sur brûlis pour la plantation de palmiers. L'ami de ses parents lui apprend également quels sont les impacts sur l'environnement, sur les espèces menacées et sur les populations locales. A la suite de cela, elle se documente et décide de ne plus consommer d'aliments comportant cette huile végétale46. En parallèle, Laura mange des produits issus de l'agriculture biologique depuis sa naissance (fruits, légumes, produits carnés et sous-produits), ses parents possèdent un potager de 300m2. L'Indonésie était son premier voyage hors Europe, c'est à partir de ses 18 ans qu'elle décide de voyager seule lors des vacances d'été (Amérique Latine et Asie). Elle dit être une « backpackeuse »47, elle y découvre les cultures locales mais également les conflits généralement entre les populations et les compagnies industrielles (déforestation, pétrolières, hydrauliques...), ainsi que des conséquences sur l'environnement et les animaux. Elle consomme toujours à ce moment-là de la viande et du poisson, mais c'est à 20 ans, lors de son arrivée à Amiens dans le cadre de ses études qu'elle décide de devenir végétarienne : « j'étais préoccupée par l'extinction de certains animaux. Les vaches, les cochons et tout eux ne l'étaient pas donc j'ai jamais pensé à arrêter la viande. En Asie j'ai rencontré des végétariens, c'était des bonnes discussions mais c'est pas pour autant que j'ai arrêté... j'étais dans la logique du bio, mes parents et moi on pensait que c'était la meilleure consommation possible [...] J'ai adhéré à l'AMAP et là j'ai rencontré une végétalienne qui est devenue mon amie. J'me suis donc intéressée au végétarisme tout ça et j'ai regardé un reportage qu'elle m'avait conseillée, c'était un discours de Gary Yourofsky48. Deux mois après j'mangeais du tofu (rires) ».

La trajectoire menant au végétarisme est différente chez Laura, la pratique du bio et son refus de l'huile de palme, et donc des représentations et des convictions qui s'accompagnent, ont été le fils conducteur. Nous verrons dans le dernier chapitre que c'est le contraire pour les autres interviewés : la pratique du bio découle des végétarismes. Se déployant dans des situations vécues au cours de son adolescence, l'arrêt de produits carnés est une suite logique aux valeurs de Laura. Son départ du domicile parental a également été un moyen pour elle pour se convertir au végétarisme, ses parents consomment des produits carnés et des sous-produits biologiques. Au moment de l'entretien, elle se disait être en transition au végétalisme.

46 A la suite de cette interaction avec l'ami de ses parents, Laura voulait voir de ses propres yeux la déforestation et les conséquences qu'elle a sur les animaux. Néanmoins ses parents n'ont pas accepté car selon elle ils devaient prendre deux jours plus tard l'avion pour retourner en France.

47 Une routarde. Elle voyage généralement seule avec comme unique objet son sac de voyage.

48 Il s'agit d'un discours donné en 2010 à la Georgia Institute of Technology. Gary Yourofsky est végan et est un activiste américain pour les droits des animaux.

32

Le fait de prendre en compte dans les analyses les trajectoires personnelles des individus montre un certain déterminisme du passé des acteurs qui est décisif dans la conversion. L'individu ne peut être disposé à devenir végétarien, végétalien ou végan sans ce passé. Les processus dans lesquels les individus se convertissent au végétarisme et à ses déclinaisons sont précisément liés à l'idiosyncrasie des biographies personnelles. Cependant, à l'instar d'une justification objectivement traitée sous la forme de dispositions, les justifications spontanées des individus au moment des entretiens sont toutes aussi importantes. Puisque les dispositions n'ont pas forcément l'occasion de se manifester selon une situation particulière dans laquelle l'individu est confronté, la conversion au végétarisme et ses déclinaisons est un révélateur de ces multiples dispositions. Par conséquent, d'un point de vue subjectif, les individus interrogés relient leur conversion à un moment bien précis. Leur présence lors d'un abattage, la mort donnée à un animal de compagnie, la visionnage d'une vidéo, etc. sont alors considérés comme des éléments clés dans leur choix de conversion, tels des déclics. L'exemple de Julien peut l'illustrer. Selon lui, le fait d'être devenu végétarien est « normal ». De manière rationnelle, il explique son choix de conversion comme cela :

« J'ai été végétarien seulement pendant un an, je suis tombé sur un témoignage d'un végétarien dans un article de l'Obs ou de Rue89 je crois. Je sais pas pourquoi mais j'étais d'accord avec lui, je trouvais ça con de manger de la viande. Donc j'ai arrêté la viande d'un coup et naturellement, ça m'a pas dérangé ni manqué. Je n'avais pas d'attache à la consommation de viande, c'est juste que j'ai grandi avec comme beaucoup de monde. Là je suis végétalien mais en transition au véganisme ». (Julien).

Si pour Julien, sa conversion semble être « logique », elle dépend cependant de contextes personnels, proches d'Eléonore. Julien a 27 ans, en couple depuis 4 ans à une omnivore et sans emploi. Il a grandi à Amiens dans une famille à faibles revenus, ses parents sont à la retraite (son père était ouvrier et sa mère alternait entre employée d'usine et mère au foyer). Il a pu indiquer que ses parents achetaient de la viande congelée à bas prix dans les grandes enseignes. En grandissant, Julien a commencé à éprouver du dégoût quand il voyait le gras, les nerfs, les os et le sang de ces produits carnés, la qualité gustative fait également partie de la construction du dégoût. Nous supposons donc qu'il était prédisposé d'une certaine manière aux pratiques végétariennes. Ainsi, le témoignage qu'il a pu lire constitue subjectivement l'élément déclencheur (sa raison) de sa conversion mais objectivement, ses origines sociales représentent la justification de son inscription.

L'analyse des trajectoires de vie souligne la pluralité des dispositions que les individus acquièrent au cours de leurs expériences, du plus jeune âge à un âge avancé. Ainsi, l'individu est à la fois un « homme pluriel » et singulier. En effet, les différents entretiens réalisés illustrent une multitude de raisons, de conditions d'entrée dans la carrière et de sensibilités qui sont propres aux enquêtés

Les dispositions s'inscrivent profondément et inconsciemment et participent aux représentations sociales, aux façons d'agir, de penser, etc. des individus. Ces manières incorporées permettent de « réagir » par conséquent selon la situation dans laquelle l'individu se trouve, elles sont activées lors d'un événement social inhabituel. Pour reprendre le cas de Sophie, ce n'est pas les images d'animaux ensanglantés qui l'ont amenée à se convertir au végétarisme dans un premier temps, mais bien les dispositions acquises au cours de sa

33

trajectoire. Le dégoût prononcé pour la viande chevaline à la suite de la pratique de l'équitation, son rapport à la nature et aux animaux de par sa présence à la campagne, la bonne qualité des aliments consommés depuis son enfance, ses études vétérinaires... l'ont disposée à « devenir » végétarienne lorsqu'elle a été confrontée à cette situation « inconfortable ». Sans ce type de trajectoire de vie et de l'incorporation de sensibilités, Sophie n'aurait pu être disposée à le devenir. Idem pour Julien et Eléonore qui ont eu une socialisation des pratiques alimentaires quelque peu identique en raison de la mauvaise qualité nutritionnelle et gustative des produits carnés induite par un contexte économique. Ils ont incorporé une construction de dégoût vis-à-vis de la viande au cours de leur trajectoire, ce qui a provoqué un lien « faible » à sa consommation (viande mauvaise et fréquence de consommation faible). Nous pouvons également apporter un élément supplémentaire en avançant l'idée que la rupture avec le régime alimentaire familial peut être une rupture plus globale. En effet, certaines trajectoires rendent compte d'un certain déplacement dans l'espace social : le cas d'Eléonore obtenant un CDI et déménageant de chez son père, les voyages et l'installation à Amiens de Laura dans le cadre de ses études universitaires.

La subjectivité des justifications spontanément données lors des entretiens permet de faire ressortir le concept de « choc moral ».

2.2. Choc moral et dispositifs de sensibilisation

Lors des entretiens menés dans le cadre de la recherche, l'introspection des individus dans leur propre biographie permet de relier la conversion à un événement difficile à vivre. Comme il a été dit plus haut, leur présence lors d'un abattage, la mort donnée à un animal de compagnie, la consommation d'un animal où l'individu pouvait lui éprouver de l'affection... sont considérés comme des éléments clés dans leur choix de conversion. La figure 2.1 permet de donner un premier aperçu. A la question « Quelle est la principale raison de votre conversion ? », près de 80% du panel a répondu « l'éthique (exploitation animale) ». Les modalités « l'environnement », « la santé », « le dégoût » et « autre » restent largement minoritaires. Nous pouvons supposer que l'éthique en tant que principale justification est liée au contexte d'une médiatisation plus accrue des « dérives » de l'industrie de la viande de manière générale (scandales alimentaires, conditions de vie des animaux, maltraitances dans les abattoirs). L'un des aprioris était de penser que la santé constituée une justification importante de la conversion notamment, de manière générale, du rapport au corps ; l'individu pouvant à sa propre échelle « agir » sur son corps par rapport à son alimentation (santé et physique), rapport plus visible que son impact sur l'environnement et sur la mise à mort d'animaux dans un cadre normé49. Cette pensée s'appuyait également sur la multitude d'articles scientifiques présents sur Internet et de résultats d'organismes officielles comme l'Organisation Mondiale de la Santé mettant en lien la consommation de certaines viandes et le risque de maladies et de cancers.

49 Même si la fréquence de diffusion télévisée des récents scandales alimentaires et des actes de cruauté est plus importante aujourd'hui - prouvant par la même occasion que le rapport de l'homme à la mise à mort des animaux évolue lentement en raison de sa mise à distance -, je pensais que dans les sociétés occidentales - du moins en France - l'alimentation anti-viande était signe d'un intérêt pour la santé.

34

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Fréquences

l'éthique (exploitation animale)

846

71

Figure 2. 1 - Conversion et principale raison

Raison

%

78,8

le dégoût

6,6

l'environnement

66

6,1

la santé

64

6

autre

27

2,5

Ensemble

1074

100

La définition avancée de la justification, selon laquelle un événement déclencheur ne

constitue pas l'élément explicatif de la conversion peut être appuyée par le concept de choc

moral qui est analysé par le sociologue Christophe Traïni dans l'étude des militants de la cause

animale50. A partir de ses entretiens, il explique que subjectivement, du point de vue du militant,

la justification de l'adhésion à la cause animale dépend d'un événement survenu dans l'enfance,

tel un traumatisme.

Pour expliquer l'adhésion dans la cause animale, Traïni reprend la décomposition du choc

moral en quatre traits complémentaires définit par le sociologue James M. Jasper. Selon ce

dernier, le moral shock « désigne un type d'expérience sociale qui s'inscrit en amont de

l'engagement pour une cause ». Le choc moral se caractérise donc par ces traits

complémentaires : « elle résulte d'un événement inattendu ou d'une modification imprévue,

plus ou moins brusque, de l'environnement des individus ; elle implique une réaction très vive,

viscérale, ressentie physiquement parfois même jusqu'à l'écoeurement, la nausée, le vertige ;

elle conduit celui qui y est confronté à jauger et juger la manière dont l'ordre présent du monde

semble s'écarter des valeurs auxquelles il adhère ; enfin cette expérience sociale suscite un

sentiment d'épouvante, de colère, de nécessité d'une réaction immédiate, qui commande un

engagement dans l'action »51.

L'analyse des entretiens permet de rendre compte de ce concept. De manière générale, le

premier trait correspond à la raison subjective de l'individu (reportages, abattage, etc.). Le

deuxième trait lui peut s'apparenter aux réactions face à l'événement inattendu comme le

dégoût ou l'empathie. Ces réactions entraînent des questionnements sur le fait de consommer

de la viande et conduisent à cette « réaction immédiate », c'est-à-dire dans notre cas à la

conversion.

Ainsi, les justifications apportées par les individus interrogés sont décrites par un élément

majeur et entraîne une réaction immédiate. La figure 2.2 ci-dessous permet d'en rendre compte.

50 Traïni, C. (2010). Des sentiments aux émotions (et vice-versa) (Vol. 60, No. 2, pp. 335-358). Presses de Sciences Po (PFNSP).

51 Ibid, p. 343.

35

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

animale)

Figure 2. 2 - Type de conversion par Raison principale

Conversion et raison

l'éthique

(exploitation

le dégoût

l'environnement

la santé

autre

Ensemble

ma conversion a été du

"jour au lendemain"

477

46

32

32

18

605

ma conversion a été

lente

369

25

34

32

9

469

Ensemble

846

71

66

64

27

1074

L'élément majeur désigné par les interviewés correspondant à l'éthique rejoint donc le

troisième trait : « conduit celui qui y est confronté à jauger et juger la manière dont l'ordre

présent du monde semble s'écarter des valeurs auxquelles il adhère ». La réaction immédiate

entraîne donc une conversion du « jour au lendemain ». Les modalités « ma conversion a été

du « jour au lendemain » » et « ma conversion a été lente » sont sensiblement les mêmes pour

les variables autre que l'éthique. Cette dernière étant alors majoritairement représentée par une

conversion « rapide » à 56,4%.

Les justifications avancées par les personnes interviewées sont personnelles et font

généralement suite à ce qui peut être désigné comme des « dispositifs de sensibilisations ». Ces

dispositifs font références à un ensemble de supports généralement médiatiques d'éléments

dont le but est de susciter l'engagement ou le soutien dans une cause spécifique à travers des

réactions affectives (Traïni, 2010). Cela rejoint le cadre virtuel d'une entrée dans une carrière

qui sera traité dans la partie 2.3., c'est-à-dire que des dispositifs de sensibilisations sont très

présents sur les réseaux sociaux. Voici un extrait qui permet de rendre compte de ce

phénomène :

« Pouvez-vous me parler de votre parcours dans le végétarisme ? Pour quelles

raisons vous avez arrêté la viande et le poisson ? »

« Euh... je suis devenu végétarien y'a quatre ans ou peut-être cinq je sais plus trop.

Au début j'ai juste arrêté de manger de la viande... la viande rouge en premier :

steaks, saucissons, tout ça. Après le poisson c'est arrivé un peu plus tard. Vous

voulez savoir pourquoi, c'est ça ? »

« Oui, voilà. Dans quels contextes ça s'est passé ? »

« Bah à la base moi je m'ennuyais sur Facebook, je traînais sur Facebook et je

regardais les nouvelles. On était un peu avant Pâques j'crois. En fait je joue à des

jeux sur Facebook et j'ai besoin d'avoir des amis pour qu'ils m'aident à déloquer

des trucs, donc je demande un peu tout le monde en ami sans les connaître

forcément... C'est juste pour le jeu. Donc je vois tout ce qu'ils publient et là je vois

une vidéo qu'a partagé quelqu'un que je connais pas en disant que c'était dur à

regarder. Bon bah moi je regarde quand même (rires). Mais bon j'aurais pas dû

parce que c'était vraiment dégueulasse. On voyait des vaches pâtes en l'air en train

de se faire couper la gorge à coup de grand couteau, le sang giclé de partout...

beurk. On voyait aussi comment elles étaient traitées, comment elles vivaient, ce

genre de choses. Je m'en rappelle, j'ai éteint mon ordi et j'suis parti bêcher. ».

« Vous en aviez déjà vu des vidéos comme ça ? Sur Facebook ou autre part ? »

« Non jamais. Mais j'sais pas après ça... fin quelques jours plus tard j'ai été sur

36

YouTube et j'ai regardé plusieurs vidéos comme ça. Finalement j'suis tombé sur le film Earthlings52, il m'a convaincu d'arrêter. » (Marc).

Les exemples sont nombreux et sont caractéristiques des dispositifs. Ils correspondent à des vidéos ou des films, à des spots mais aussi à des images53. Il se dégage des individus interrogés un effet d'autosensibilisation à la suite du visionnage d'un de ces dispositifs. C'est-à-dire que lorsqu'un individu est témoin d'actes de cruautés ou de mises à mort d'un animal (que cela soit ou non dans le cadre normé des abattoirs), l'individu en question peut être amené - par lui-même - à visionner d'autres vidéos. Il se produit une certaine responsabilisation en ce qui concerne la consommation de viande et l'individu peut même culpabiliser en ce qui concerne ses actes d'achats et de consommation de produits carnés.

Pour rendre compte du point de vue même des informateurs, ils élaborent un cheminement rationnel en décrivant leur choc moral comme le facteur explicatif déterminant de leur engagement. Traïni écrit dans son étude des militants de la cause animale que « là encore le récit invite à ériger le traumatisme subi durant l'enfance en facteur explicatif d'un engagement militant ». Cependant, dans le cadre des entretiens, l'enfance n'est pas la période où la raison subjective est présente. La raison, résultant du choc moral, se situe principalement ici dans les débuts de la vie adulte. Toutefois, deux acteurs interrogés identifient leur conversion suite à un contexte particulier durant l'enfance. Néanmoins leur exemple reste assez minoritaire puisqu'ils racontent pour l'un avoir visité un abattoir l'âge de 12 ans et pour l'autre cela s'explique par un manque d'argent54. A cela, les entretiens permettent également de souligner la légitimation des raisons :

« Quand je vois tous les effets néfastes pour la santé et la planète, je me dis que c'est pas plus mal si tout le monde arrêtait de manger de la viande. La consommation de viande a un effet important sur la destruction de l'environnement, des espèces, de la sous-nutrition dans les pays pauvres, donc voilà ça montre bien les conséquences, surtout avec la télé et Internet on échappe pas aux informations. Et puis finalement avoir une consommation végétalienne c'est pas cher : plus de produit laitier, plus d'oeuf, de viande et de poisson. Ça permet de diversifier sa nourriture et de faire du fait-maison : c'est encore plus économique, c'est diversifié et gratifiant » (Eléonore).

En ce sens, l'élément explicatif de la conversion se trouve consolidé de deux manières : (1) la raison devient rationalisée : à travers l'introspection des individus au moment des

52 Film documentaire américain sorti en 2005 traitant de l'exploitation animale (en suivant la chronologie : animaux domestiques, nourriture, habillement, divertissement et science).

53 Le recours aux dispositifs de sensibilisation constitue un point notable dans la construction du processus de conversion. Ils sont également et principalement un moyen pour les entrepreneurs de morale végétariens, végétaliens et végans d'influencer les individus omnivores. Par exemple, le 25 octobre 2015 à Amiens (dans le cadre de la première Vegan Place organisée par l'association L214), les défenseurs de la cause animale proposaient aux passants des gâteaux et des hots dog végétaliens contre la diffusion d'une vidéo montrant les conditions d'élevages des porcs, des canards et des poules. Lors de cette journée de sensibilisation, 213 individus ont participé au visionnage de cette vidéo.

Il faut également préciser que dans le cadre du visionnage de la « première vidéo » des individus interrogés, les dispositifs ne proviennent pas toujours des entrepreneurs de morale. En effet, ce genre de vidéos est facilement accessible pour les internautes et peut donc être vu par tout individu susceptible de « tomber dessus ».

54 Les raisons économiques dans la pratique des végétarismes sont quasiment inexistantes : sur les 27 informateurs qui ont répondu à la modalité « autre » dans le cadre du questionnaire, seules deux personnes ont répondu comme raison l'intérêt économique, la deuxième personne étant Eléonore.

37

entretiens, ils considèrent comme « normal » d'être végétarien, végétalien ou végan pour la raison qu'ils en donnent. (2) La pratique des végétarismes est également appuyée par l'incorporation d'autres raisons, ce qui rejoint le processus de légitimation. De manière rationnelle de la part des informateurs, ces deux points viennent justifier à la fois leur inscription et leur engagement dans l'une des carrières du végétarisme. Pour illustrer synthétiquement ce fait avec l'exemple d'Eléonore, sa raison, d'ordre économique, devient logique car en effet le véganisme la consolide dans cette pratique puisqu'il lui permet de faire des économies. Par conséquent, la deuxième manière correspond aux différentes raisons qui viennent supporter la raison principale, ici, la santé et l'environnement. Ces raisons viennent donc appuyer son engagement dans la carrière végane, quant à la raison économique, elle justifie son adhésion à cette carrière. Cela montre que la raison initiale perdure dans le temps et reste la plus importante lorsque d'autres raisons viennent s'ajouter. Ces éléments subjectifs sont donc légitimés car ils vont dans le sens que les individus donnent à leur pratique.

La partie suivante traite du concept de carrière en soulignant comment l'individu peut s'inscrire dans cette dernière.

2.3. Carrière et sociabilités virtuelles

L'entrée dans une carrière se focalise ici principalement sur la base de sociabilités virtuelles en raison des réponses apportées à travers le questionnaire. Il s'est avéré être judicieux de s'intéresser au recours à Internet car les personnes interrogées n'avaient pas forcément de connaissances végétariennes, végétaliennes ou véganes dans leurs cercles privés avant, pendant ou après la conversion.

Nous entendons par sociabilités virtuelles des espaces électroniques permettant aux internautes d'interagir, de communiquer entre eux autour d'un thème commun et de sous-thèmes considérés comme ayant un lien avec la pratique alimentaire ou le véganisme.

Sur les réseaux sociaux

Sur internet
(articles, forums,
etc.)

Associations Vos amis Autres

987

1000

800

636

600

400

277 254

200

84

0

1200

38

Figure 2. 3 - Supports de recherches

L'entrée dans une carrière du végétarisme, du végétalisme ou du véganisme peut s'inscrire dans une démarche qui pourrait être qualifiée de « virtuelle ». Le recours aux réseaux sociaux, aux forums et plus globalement à Internet est très répandue. Cette carrière virtuelle est toutefois temporaire. Utilisée notamment par les plus récents convertis, l'entrée dans un groupe virtuel d'individus partageant une pratique commune leurs permet d'accéder aux informations recherchées (nouveaux produits alimentaires, interdits alimentaires, comportement à adopter face à la famille et à la société de manière générale, etc.). Au-delà des raisons propres aux individus, l'accès aux informations disponibles sur Internet constitue un élément clé dans la conversion. En raison de pratiques alimentaires peu répandues et d'une très faible part - voire nulle - d'individus excluant la consommation de produits d'origine animale dans les cercles privés de ces personnes interrogées, le recours à Internet et aux réseaux sociaux caractérise une étape importante tant dans la conversion que dans le maintien des individus dans leur inscription à un ethos des végétarismes. Pour permettre de rendre compte de cette particularité, voir figure 2.3 ci-dessus.

Ainsi, le nombre de réponses émanant du questionnaire est principalement centré sur le côté « virtuel ». La question « Lorsque vous avez besoin d'informations sur votre pratique alimentaire, où effectuez-vous vos recherches ? » étant à choix multiples, sur 1 082 répondants, 91,2% et 58,8% ont respectivement répondu « sur internet (articles, forums, etc.) » et « sur les réseaux sociaux ». Le recours à la sphère familiale, amicale et associative reste ainsi largement en deçà. Les entretiens supportent également ces types de sources, celui d'un des végans interrogés peut en témoigner :

« Je suis végan depuis maintenant cinq ans. J'ai commencé à me poser des questions sur la réelle utilité de manger des animaux alors que je n'avais que 20 ans [...] De 20 à 22 ans j'étais devenu végétarien et même si j'ai décidé de le devenir du jour au lendemain, ça a été très difficile en sachant que je n'avais aucun ami végétarien, ni même dans ma famille. C'est pour cela ça été dur de vivre mon nouveau régime

39

car à vrai dire personne me soutenait dans ma démarche. Du coup je me suis beaucoup appuyé sur Facebook, c'est là où ils sont présents. Quand on a besoin d'informations on y fait un tour et si on a des questions précises on les pose. Les forums m'ont aidé au niveau de l'alimentation alors que les groupes Facebook m'ont aidé à développer mes connaissances sur le sujet et aussi à savoir comment réagir face aux critiques de la famille et des amis... En fait, j'étais complétement perdu quand j'ai arrêté de manger du cadavre » (Christophe).

Les résultats des questionnaires et des observations rejoignent les dires de Christophe. Cependant, nous pouvons supposer que l'utilisation des réseaux sociaux et des forums diffèrent à mesure où un individu mobilise les connaissances nécessaires au nouveau mode d'alimentation. Le contexte virtuel peut être appréhendé en deux parties, ce qui permet par la même occasion de « retracer » partiellement l'évolution d'un individu dans une de ces

pratiques. Ainsi, comme cela vient d'être précisé :

? Une sociabilité virtuelle comme entrée dans une carrière végétarienne, végétalienne ou

végane. Carrière sollicitée à cause d'un manque d'information et de connaissance familiale et amicale exerçant une des pratiques du végétarisme

? Après l'acquisition des connaissances nécessaires à une pratique alimentaire ou au véganisme, l'aspect virtuel devient complémentaire

Cette complémentarité peut être facilement identifiée quant à l'analyse des conversations des populations concernées sur les réseaux sociaux. Ces individus ne possèdent plus le même « statut » que dans leurs débuts. Alors que la durée du végétarisme, du végétalisme ou du véganisme marque une certaine légitimation, les pratiquants « confirmés » aident les nouveaux adeptes d'une consommation sans produit carné. Végan depuis maintenant 5 ans, le cas de

Christophe illustre cette distinction entre l'entrée et la complémentarité virtuelle. Représentant pour lui plus une source de débats et d'entraides qu'un lieu d'apprentissage des connaissances en lien avec sa pratique alimentaire, il participe dorénavant à alimenter les discussions. Ainsi, lui et les plus anciens convertis sont présents dans la conversion des individus ; ils les conseillent et les accompagnent. La spécificité de ce prosélytisme sera traitée dans la partie 2.5.

2.4. Des carrières différentes : du végétarisme au véganisme

Les représentations que les végétariens peuvent avoir d'autres pratiques alimentaires mettent en évidence un manque de connaissances. L'absence de connaissances supplémentaires pour adhérer à une nouvelle carrière peut être facteur de nouveaux aprioris pour les végétariens. L'exemple de Éléonore peut l'illustrer. Quand il était demandé aux végétariens interviewés de répondre à la question « Comment décririez-vous le végétalisme et le véganisme ? », les réponses apportées tendent à une même finalité. Ainsi, les termes « extrême » et « restrictif » sont les plus couramment utilisés par les trois végétariens interrogés pour définir les deux autres modes de consommation. Ici le manque de connaissances concerne plus les substituts possibles et non les connaissances des interdits (alimentaires, cosmétiques, peaux, fourrures, zoos,

40

cirques, etc.). Seulement, un des végétariens n'en avait pas connaissances. Par conséquent, le manque de connaissances et de recherches personnelles influe sur la représentation des pratiques alimentaires.

En partant de ce résultat, une nouvelle hypothèse peut être formulée : en fonction des connaissances acquises pouvant les amener à l'une de ces trois pratiques, les individus sont plus ou moins disposés à se convertir notamment en raison de l'incorporation des idées, des représentations et des visions de la pratique et des facteurs explicatifs propres aux individus (santé, environnement, protection animale, antispécisme, etc.), mais également en raison de la constitution de compétences et d'appétences, autrement dit de dispositions, à un certain type de consommation. En d'autres termes : si je suis dans l'optique d'adopter un régime végétalien, que j'en ai les connaissances et les informations nécessaires et que je tends à partager une vision commune de cette pratique avec d'autres individus en particulier en matière de goûts et de dégoûts, alors toutes les conditions sont réunies pour que je puisse le devenir.

Un élément semble important dans la conversion au végétalisme ou au véganisme pour celles et ceux n'étant pas passés directement par une carrière végétarienne. La période précédente une conversion directement au végétalisme ou au véganisme s'accompagne de relations avec des végétaliens et des végans que les végétariens n'ont pu avoir. Ainsi, six individus55 étant devenu directement végétalien ou végan le seraient devenus grâce à leurs propres sphères relationnelles. Par conséquent, amis, connaissances et famille pourraient potentiellement constituer un ensemble d'agents dont leurs influences joueraient dans l'inscription dans une carrière. Ces six individus ont ainsi souligné avoir une ouverture d'esprit plus importante en raison des pratiques alimentaires de leurs cercles privés, devenant alors plus « perméables » aux arguments de ces derniers.

2.5. Végétariens, végétaliens et végans : entrepreneurs de morale ?

A travers ces différentes parties, nous avons pu constater que l'influence semble être un facteur important dans la décision d'une conversion à l'une des trois pratiques d'alimentations et de modes de vie. Par conséquent, si les expériences des végétariens, des végétaliens et des végans constituent un support dans la conversion et dans l'entrée d'une carrière des végétarismes, peuvent-ils représenter des entrepreneurs de morale ? C'est-à-dire avoir pour but de faire adopter une nouvelle norme.

« L'influence emprunte des ressorts différents. C'est ce que le sens commun reconnaît quand il associe par synonymie influence et manipulation. Influencer quelqu'un, ce n'est pas le contraindre par la représentation ou l'ostentation de la force qu'on est en mesure de mobiliser contre lui pour qu'il « amène le pavillon » ; c'est conduire « en douce » l'influencé à voir les choses du même oeil que l'influenceur. On peut donc considérer l'influence

55 En raison de l'inexistence d'individu n'étant pas « passé » par le végétarisme dans le cadre des entretiens, ce fait a pu être observé lors des nombreuses interactions au cours de différentes manifestions sur Paris et Amiens, de 2014 à 2016.

41

comme une forme très spécifique de pouvoir, dont la ressource principale est la persuasion »56.

Comme il a pu être précisé, les connaissances acquises permettant de vivre dans les meilleures conditions à la fois pour entamer une conversion et y rester peuvent représenter un facteur important dans une carrière. De plus, la durée de la pratique peut être également source de légitimité aux yeux d'un végétarien, d'un végétalien, d'un végan ou d'un omnivore souhaitant adopter un nouveau régime alimentaire sans produit carné. La participation des végétariens, des végétaliens et des végan dans les débats, les discussions ou les questions ne peut donc être sans conséquences. En mettant en avant leurs connaissances, des articles, des images, des vidéos ou des reportages, ils dirigent les autres individus vers leurs points de vue, leurs représentations, leurs visions sur les pratiques alimentaires, les questions environnementales, les questions en lien avec les animaux, etc.

Néanmoins, des convergences peuvent apparaître notamment chez les végans. En ce sens, certains discours peuvent être perçus comme trop « extrêmes » chez certains végétariens ou autres puisque dans ces discours, la pratique du végétalisme et surtout du végétarisme fait souvent face aux attaques des végans, étant taxé de pratiques « incomplètes ». Les arguments misent en avant concernent l'exploitation des animaux. Ainsi, un végétarien continuerait de participer à l'exploitation animale en consommant des produits laitiers, du miel et des oeufs alors qu'un végétalien continuerait cette exploitation à travers les loisirs et l'achat de cuire, laine, etc. Cependant cela ne doit pas être perçu comme un aspect réducteur de ces pratiquants puisque ce n'est pas représentatif de cette population. Il ne s'agit ici que de souligner l'existence de discordances chez une même population dans la manière d'informer les végétariens ou les individus souhaitant arrêter la viande.

Pour finir, certaines personnalités publiques jouissent d'une certaine médiatisation et d'une légitimité auprès du public végétarien, végétalien et végan, mais aussi d'un public n'étant pas converti à l'une de ces pratiques. Apportant leurs contributions dans la cause animale, dans l'éthique ou bien dans l'environnement, voici une liste non-exhaustive de ces personnalités : le duo Paul Watson et Pamela Anderson, le journaliste Aymeric Caron, le célèbre moine bouddhiste Matthieu Ricard, le philosophe Peter Singer et l'activiste Gary Yourofsky. De plus, l'apport de diverses associations depuis le XIXe siècle quant à la cruauté envers les animaux de rente57, les animaux domestiqués et de compagnie ainsi que les espèces sauvages et leurs milieux naturels n'est pas en vain en ce qui concerne les représentations des hommes envers les animaux et leurs traitements.

L'ensemble de ces acteurs participe alors en tant qu'entrepreneurs de morale envers les individus omnivores. Les entrepreneurs de morale peuvent alors être défini de trois façons :

? Les végétariens, les végétaliens et les végans participant à la conversion des omnivores

56 Boudon, R., & Bourricaud, F. (1982). Dictionnaire critique de la sociologie. Presses universitaires de France, p. 318.

57 Cf. La création de la Société protectrice des animaux (SPA) en 1845 et loi Grammont de 1850 qui sanctionne les mauvais traitements commis en public sur les animaux domestiques.

42

? Les végétariens, les végétaliens et les végans participant à la conversion interne (végétarisme à végétalisme - végétalisme à véganisme)

? Les associations et les personnes publiques pouvant influencer un individu dans sa conversion (même si elles ne constituent pas à elles seules l'unique moyen de conversion)

2.6. Conclusion

Les sociabilités virtuelles constituent un point important dans l'inscription des individus dans une carrière du végétarisme et de ses déclinaisons. Les dispositifs de sensibilisation ainsi que la présence de végétariens, végétaliens et végans confirmés sur les réseaux sociaux et sur les forums (en qualité de prosélytes) permettent aux débutants et aux non-initiés d'accéder à la fois aux connaissances indispensables au maintien et à l'engagement dans ces pratiques. Pouvant être amené à consommer de la viande notamment dans les débuts de la conversion au sein d'une société où la consommation de viande est la norme, les individus peuvent être aidés par les plus confirmés. Ces personnes « confirmées » agissent cependant plus en qualité de prosélytes en renforçant également l'engagement des individus dans une carrière. L'entrepreneur de moral lui peut être entrevu par les carrières militantes de la cause animale.

Le processus d'entrée, de l'engagement et du maintien dans une des carrières du végétarisme est du même ordre, que cela soit à travers les réseaux virtuels ou les sociabilités du militantisme, donc dans l'espace public. L'étude des militants de la cause animale par Traïni permet de rendre compte de ces similitudes : « Confrontés aux multiples tentations et difficultés qui découlent du refus de la viande dans une société qui la valorise, les protecteurs des animaux trouvent auprès de vegans confirmés des prescripteurs, incitateurs ou accompagnateurs en mesure de leur apprendre comment persister et progresser dans la carrière. Discours experts relevant de la diététique, recettes de cuisine visant à refaçonner les goûts et les habitudes, mais encore trucs et ficelles visant à tenir bon dans la durée constituent autant d'apprentissages qui impliquent une rationalisation croissante du travail permettant le maintien de l'engagement »58.

La rationalisation des raisons subjectives permet également de solidifier l'engagement dans la carrière. En ce sens, l'individu en question peut rationnaliser la raison de sa conversion en y intégrant d'autres raisons en amont de l'engagement et viennent le conforter dans sa nouvelle pratique. A la suite d'un choc moral participant à la conversion, l'individu finit par justifier son engagement en élargissant les raisons. C'est surtout le cas des individus par raisons éthiques où les motivations de santé, d'environnement, etc. viennent s'ajouter à la « palette » de leurs raisons lors des entretiens. Alan Beardsworth et Teresa Keil sont amenés au même résultat quant à l'étude de 76 végétariens et végans: « For the majority of respondents the pattern was similar : a principal motive could be identified and the subsidiary motives could be cited, motives which usually complemented of reinforces the dominant one59». La redéfinition du goût et du dégoût, du mangeable et du non-mangeable est la principale résultante de la conversion. Si le dégoût de plus en plus prononcé pour la viande illustre un type spécifique d'aliments devenant « immangeables », les frontières du goût et du plaisir gustatif sont

58 Traïni, C. (2012). Entre dégoût et indignation morale. Revue française de science politique, 62(4), p. 564.

59 Beardsworth, A., & Keil, T. (1992). The vegetarian option: varieties, conversions, motives and careers. The Sociological Review, 40(2), p. 272.

43

reconstruites. La conversion s'accompagne alors d'une redéfinition de ces frontières pour y intégrer un nouveau goût pour les végétaux. Les individus « apprennent » à aimer certains végétaux auparavant inconnus et de manière différente des aliments qui faisaient déjà partie de leur alimentation, parfois en les identifiant à des raisons positives (alimentation naturelle, meilleure pour la santé, plus écologique...).

Les dispositifs de sensibilisation - qu'ils émanent de prosélytes ou qu'ils soient disponibles notamment aux internautes - jouent un rôle notable dans le processus de conversion. Rôle qui pourrait essentiellement se définir comme « déclencheur » car les dispositifs peuvent activer des sensibilités préexistantes. Les dispositifs de sensibilisation jouent donc un rôle important dans la conversion puisqu'ils activent des dispositions qui n'auraient pas été activées dans une autre situation où l'individu est confronté. Cependant, ces dispositifs ne sont qu'un « révélateur », sans l'acquisition des dispositions à travers l'histoire sociale des individus nécessaires à la conversion au végétarisme et ses déclinaisons, les dispositifs de sensibilisation ne pourraient être efficaces.

La conversion est donc un enchaînement, une évolution de situations vécues par l'individu. L'analyse des carrières et l'engagement dans une pratique dite déviante doivent ainsi être analysés grâce à ce que Becker appelle un « modèle séquentiel ». Ce modèle se caractérise alors par des phases successives qui intensifient l'acquisition de dispositions pour mener l'individu dans une pratique déviante. Certaines des situations sont communes entre les personnes interviewées et si ce qui se dégage le plus des entretiens peut être schématisé, les situations60 pourraient être appréhendées comme ceci :

60 Différents éléments peuvent être également rattachés à ce schéma : l'indignation, la culpabilisation, l'intérêt pour la nutrition, le rejet des médias et de certaines normes sociales établies en lien avec le traitement que l'homme fait sur les animaux, la remise en question de soi et du monde qui entoure l'individu, etc.

Dispositions
préexistantes

Choc moral

Prise de
conscience +
Acquisition de
connaissances

Sentiment d'être
décalé par rapport
à la famille et aux
amis

Appréhension des
repas collectifs +
Sociabilités
virtuelles

Répulsion
soudaine de la
viande

Arrêt total ou
partiel de la
viande

Mal être,
culpabilité

Conversion

44

Tableau 1 - Modèle séquentiel de la carrière

A travers l'analyse du processus d'entrée dans une des carrières du végétarisme et de ses déclinaisons, un point peut être entrevu. Parce que ce point n'a pas été traité dans le cadre de cette recherche, c'est via une nouvelle hypothèse que nous pouvons discuter en conclusion des individus qui n'adhèreraient pas à l'une de ces carrières à la suite d'un choc moral. Comme nous avons pu l'observer dans cette partie, lorsqu'un individu est témoin d'un système de sensibilisation, le choc moral induit une réflexion, une prise de conscience dans la manière dont « l'ordre présent du monde semble s'écarter des valeurs auxquelles il adhère ». Néanmoins, nous pouvons émettre l'hypothèse selon laquelle lorsqu'un choc moral ne conduit pas un individu à l'inscrire dans une des carrières étudiées, sa réflexion à la suite de ce choc est différente de l'individu qui lui se converti à une pratique végétarienne. Par conséquent, puisque les dispositions sont différentes, le choc moral aurait comme conséquence de repenser de manière différente la consommation de l'individu. En ce sens, cela pourrait expliquer en partie l'articulation entre une baisse de la consommation de viande et de ses dérivées, le choix d'une viande labélisée « bio » et/ou d'une consommation de viande locale, soit des circuits courts auprès de producteurs locaux.

Enfin, cela demanderait une analyse plus approfondie mais l'entrée dans une carrière peut amener les végétariens et les végétaliens à entamer une seconde conversion vers le végétalisme ou le véganisme. Perçu comme un point de départ voire un tremplin vers des pratiques alimentaires considérées comme plus complètes, le végétarisme peut constituer pour les végétaliens et les végans un moyen de transition. Nous supposons donc que ces conversions internes sont liées à l'incorporation des schèmes, des connaissances nécessaires, etc. tout comme cela est le cas lorsqu'un individu consommant des produits carnés vient à les supprimer.

45

Chapitre 3 - Rupture avec la socialisation antérieure

Avant de débuter, l'annexe 3 présente les caractéristiques des individus interrogés dans le cadre de cette recherche et seront également traités plus spécifiquement. Pour rappel, les entretiens étant anonymes, tous les prénoms ont été changés.

La socialisation antérieure fait référence à la socialisation primaire et secondaire qui se situent avant la conversion des individus. En termes de cycles de vie, la socialisation primaire correspond à l'enfance alors que la socialisation secondaire elle, correspond à la vie adulte. Durant ces périodes, l'individu incorpore des façons de faire, de penser et d'être qui sont situées socialement (Darmon, 2006). A travers le processus de socialisation, l'incorporation de normes, de valeurs, de rôles et de statuts influe sur le « conditionnement » des individus, valorisé par les instances de socialisation : la famille, l'école, les groupes de pairs, les médias, le milieu professionnel, les associations, la religion... Comme a pu montrer Bourdieu, ce processus est vecteur de dispositions, d'homogamie et de reproduction sociale. C'est donc à partir de cela que nous nous différencions avec l'hypothèse selon laquelle les individus sont en rupture avec ces instances socialisatrices. Pour démontrer cela, nous recourons à l'enquête par questionnaire et aux entretiens. L'articulation de ces deux méthodes permet de soutenir les résultats dégagés.

3.1. Entre normes alimentaires parentales, origines sociales et éducation

Tout d'abord, les entretiens permettent de rendre compte des représentations que les individus ont de leur pratique alimentaire actuelle et celle durant l'enfance (tableau 2). On remarque alors que sur le plan de ces représentations les végétarismes sont considérés comme plus naturelles et variées.

Représentation de l'alimentation Représentation des pratiques

durant l'enfance actuelles

Végétariens

Basique Naturelle

Beaucoup de viandes blanches Plus écologique

Carnivore Beaucoup de variétés

Céline
Laura
Marc

Végétalien

 

Mauvaise alimentation (en terme Naturelle

gustative)

Julien

 

Végans

Christophe

Beaucoup de viandes rouges Alimentation sans cruauté

 

Faible consommation de produits carnés et de mauvaise qualité

Meilleure pour la santé, plus économique

Eléonore

 
 
 
 

Carnivore Seule alimentation valable pourl'espèce humaine

Héloïse

 
 
 
 

Sophie

 

Très bonne et très saine Variétés bien meilleures

46

Tableau 2 - Trajectoires alimentaires en ruptures

L'approche quantitative permet de rendre compte de la scission constatée entre d'une part les individus interrogées et d'autre part les parents du panel. Ainsi, un très grand nombre d'individus ont indiqué être en rupture avec les normes alimentaires parentales. Cela souligne donc que les parents de ces individus ne partagent pas la même pratique que leur enfant. Par conséquent, le panel se constitue de végétariens, de végétaliens et de végans d'adoption. Cela démontre également que les déterminants sociaux tels que la catégorie socioprofessionnelle (PCS) des parents ne peuvent à eux seuls permettre d'identifier un profil type et homogène des populations des végétarismes. De surcroît, ces ruptures interviennent ce quel que soit l'origine sociale des individus. La figure 3.1 ci-dessous permettent de rendre compte de ce « détachement » :

PCS et

Père

Mère

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

normes

en

en rupture

Ensemble

en

en rupture

Ensemble

alimentaires

continuité

 
 

continuité

 
 

agriculteur

2

12

14

1

7

8

ACCE

20

111

131

6

40

48

305

54

345

CPIS

ouvrier

31

8

206

91

237

99

17

4

144

39

161

43

P.I

retraité

10

23

78

209

88

232

22

14

106

151

128

165

employé

APSAP

17

7

194

31

211

38

13

130

143

Ensemble

118

932

1050

117

903

1050

Figure 3. 1 - PCS des parents par Normes alimentaires

étudiant et

Nota bene : ACCE = Artisan, commerçant et chef d'entreprise (+10 salariés). CPIS = Cadre et profession intellectuelle supérieure. P.I = Profession intermédiaires. APSAP = Autre personne sans activité professionnelle.

47

Les parents occupent principalement les PCS « cadre et profession intellectuelle supérieure », « employé » et « retraité ». Ainsi, quel que soit les origines sociales des individus, les normes alimentaires durant leur enfance ainsi que leur pratique actuelle sont différentes. Par rapport aux pères et selon ces trois principales PCS, ils considèrent être en rupture à 86,9%, 91,9% et 90,1%. Quant aux mères, les résultats sont sensiblement les mêmes : 89,4%, 88,4% et 91,5%. Néanmoins, face au nombre important de parents retraités, il n'est pas possible de savoir quel métier ils pouvaient exercer auparavant.

Il est d'autant plus vrai que les individus soient en rupture avec les normes alimentaires parentales lorsque nous nous intéressons à leurs anciennes habitudes alimentaires durant l'enfance, voir figure 3.2.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

OEufs et

Consommation

Viandes

Poissons

produits

laitiers

faible

199 (18,4%)

373 (34,5%)

60 (5,6%)

321 (29,7%)

693 (64,1%)

7 (0,7%)

1081

Figure 3. 2 - Consommation de produits carnés et de sous-produits durant l'enfance

moyenne

434 (40,1%)

491 (45,4%)

importante

417 (38,6%)

152 (14,1%)

inexistante

31 ( 2,9%)

65 (6%)

Ensemble

1081

1081

En dehors des sous-produits d'origine animale (oeufs et produits laitiers), la

consommation de chair animale était plus importante pour la viande à raison de 38,6% du panel

pour une consommation « importante » et 40,1% pour une fréquence « moyenne ». Quant au

poisson, la consommation était plus faible (34,5%), soit près de deux fois plus que la viande.

La consommation d'oeufs et de produits laitiers était plus importante que celle de la viande et

du poisson puisque le taux s'élève à plus de 64%. La présence de ces sous-produits dans

l'alimentation des individus lors de l'enfance était ainsi très prépondérante, notamment lorsque

l'on constate les faibles parts d'une consommation faible ou inexistante.

Les individus interrogés étant jeunes, l'échantillon est surreprésenté par des étudiants.

L'analyse se retrouve donc limitée puisque nous ne pouvons connaitre quelle sera la PCS

occupée par ces derniers à la suite de leurs études. Nous pouvons toutefois nous reposer sur le

plus haut niveau de diplôme obtenu par ces jeunes pour les situer socialement61. Ainsi, parmi

les 486 individus ayant répondu « étudiant et autre personne sans activité professionnelle », 159

possèdent un diplôme de second ou troisième cycle universitaire. L'analyse des PCS doit donc

faire preuve de précautions, c'est-à-dire que l'échantillon ne peut être ici représentatif des

populations végétariennes, végétaliennes et véganes dans un plus grand ensemble. Toutefois,

les données de la figure 3.3 soulignent un niveau scolaire assez élevé où 85,7% de l'échantillon

possède au minimum un baccalauréat et 39,4% un diplôme de second ou troisième cycle

universitaire ou de grande école.

61 Les moins de 18 ans sont 40, les 18-24 ans sont 300, les 25-34 ans sont 116, les 35-49 ans sont 18 et les 50 ans et plus sont 5.

48

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Fréquences

DESS, doctorat) ou diplômes de grande école.

Figure 3. 3 - Diplôme

Niveau de diplôme le plus haut

%

Fréquences

cumulées

%

cumulés

diplômes de second ou troisième cycle

universitaire (licence, maîtrise, master, DEA,

426

39,4

426

39,4

Baccalauréat général, technologique ou

professionnel

294

27,2

720

66,6

diplômes de niveau Bac plus 2 (DUT, BTS,

DEUG, écoles des formations sanitaires ou

sociales,...)

206

19,1

926

85,7

sans diplôme ou Brevet des collèges

79

7,3

1005

93

CAP ou BEP

76

7

1081

100

Si nous considérons les étudiants dans un niveau social favorable par rapport à l'obtention

d'un diplôme de second ou troisième cycle universitaire, nous constatons sur l'ensemble des

répondants un niveau social élevé (figure 3.4). Sans cette tranche de la population, le résultat

est plus mitigé si nous regroupons sociologiquement les individus par le capital économique et

le capital social. Nous nommons « pcs+ » et « pcs- » pour distinguer le niveau social des

individus. Ainsi, nous avons choisi d'intégrer dans la catégorie pcs+ les cadres, les professions

intellectuelles supérieures et les professions intermédiaires, soit 261 individus. A contrario, la

catégorie pcs- est constituée des agriculteurs, des artisans, des commerçants, des chefs

d'entreprise, des employés et des ouvriers, soit 299 individus. Cependant, bien qu'il y ait une

certaine logique du niveau social occupé par rapport au diplôme obtenu, la PCS « employé »

est source d'hétérogénéité puisque parmi les 240 employés (dont 86,6% de femmes), 202

individus ont au minimum un baccalauréat et, 60 possèdent un diplôme de second ou troisième

cycle universitaire.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

PCS

agriculteur

Fréquences

4

%

0,4

artisan, commerçant et chef

d'entreprise (+ 10 salariés)

42

4

cadre et profession

 
 

intellectuelle supérieure

171

16,1

profession intermédiaire

90

 

employé

240

 

ouvrier

retraité

13

 

étudiant et autre personne

sans activité professionnelle

Figure 3. 4 - PCS

8,5

22,7

1,2

13

1,2

486

45,9

Ensemble

1059

100

Même si les étudiants finissent par occuper le même niveau social que leurs parents en

raison du diplôme obtenu, la figure ci-dessous permet de constater une immobilité sociale chez

49

les actifs occupés (les individus ayant un emploi) entre les individus et leur père (les étudiants et les personnes sans activité professionnelle ne sont donc pas pris en compte) :

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

PCS individu et

PCS père

agriculteur

ACCE

CPIS

P.I

employé

ouvrier

Ensemble

agriculteur

0

0

0

3

ACCE

1

10

9

2

5

2

29

136

61

151

8

388

Nota bene : ACCE = Artisan, commerçant et chef d'entreprise (+10 salariés). CPIS = Cadre et profession

intellectuelle supérieure. P.I = Profession intermédiaire.

Aide lecture : sur 151 employés (lecture en ligne), 22 ont un père ouvrier (lecture en colonne).

0

2

1

Figure 3. 5 - PCS individu par PCS du père

CPIS

0

23

51

20

25

17

P.I

2

8

15

22

9

5

employé

7

25

32

9

56

22

ouvrier

0

3

1

0

2

2

Ensemble

10

69

110

54

97

48

Pour chaque PCS des pères, les enfants ont tendance à suivre le même parcours, c'est ce

qui est représenté par la diagonale grise : les pères cadres ont tendance à avoir des enfants

cadres, idem pour les pères professions intermédiaires et les pères employés. Une certaine

mobilité intergénérationnelle ascendante chez les enfants d'employés et de professions

intermédiaires existe cependant. Par exemple, sur 54 enfants de pères occupant une profession

intermédiaire, 20 d'entre eux sont cadres, sur 97 enfants de pères employés, 25 sont également

cadres.

L'éducation parentale constitue un autre élément de l'enfance des individus qui permet

de rendre compte de la scission sur le plan des normes et des valeurs entre ces derniers et leurs

parents. Ainsi, plus de 60% des informateurs considèrent être en rupture avec leur éducation.

Education

parentale

Fréquences

%

en rupture

670

62

en continuité

411

38

Ensemble

1081

100

Figure 3. 6 - Education parentale

Nous pouvons proposer à ce stade un idéal-type de l'échantillon : le végétarien, le végétalien ou le végan est une jeune étudiante âgée de 18 à 24 ans ou une jeune femme (annexe 4) active qui possède un diplôme de second ou troisième cycle universitaire. Elle est majoritairement étudiante ou employée, plus faiblement, elle peut occuper une profession intermédiaire ou bien un poste de cadre et de profession intellectuelle supérieure, ses parents occupent ces mêmes positions sociales (père cadre et mère employée). Dans l'axe de cette étude, elle est en rupture à la fois avec l'éducation parentale et les normes alimentaires parentales.

50

3.2. Une pratique nouvelle critiquée

Cette première analyse de rupture avec les instances de socialisation se caractérise notamment par une population végétarienne, végétalienne et végane jeune et intrinsèquement par une population de jeunes étudiants et d'actifs - 77,5% de l'échantillon a moins de 35 ans - (annexe 5) Cette particularité soulève un point que nombre d'individus ont en commun : leur conversion intervient au sein du domicile parental (voir annexe 6). En ce sens, nous aurions pu avancer l'idée que cette forme prépondérante de conversion participe à accentuer le sentiment de rupture tant dans les normes alimentaires parentales que dans leurs réactions vis-à-vis du choix de leur enfant. Cependant, la figure 3.7 permet de contrecarrer cette observation.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Réaction

 
 

Fréquences

 

famille

Fréquences

%

cumulées

 

139

12,9

549

50,8

Figure 3. 7 - Réaction de la famille

%

très bien

139

12,9

plutôt bien

688

63,6

très mal

43

4

731

67,6

plutôt mal

292

27

1023

94,6

sans avis

58

5,4

1081

100

Les réponses peuvent être regroupées en deux parties : une réaction positive (« très bien »

et « plutôt bien ») et une autre négative (« très mal » et « plutôt mal »). Ainsi, l'aspect positif

concentre plus de la moitié des 1 081 réponses (63,6% contre 31% pour l'aspect négatif).

D'autres catégories de réponses font état d'un caractère pouvant être défini « d'extrême » et de

« modéré », à savoir « très bien » et « très mal » pour l'un et « plutôt bien » et « plutôt mal »

pour l'autre. En partant de ce constat, la réaction modérée des parents est la plus significative.

Cependant, au niveau des entretiens ce discours est tout autre puisqu'ils avaient pour objet

d'interroger des individus chez lesquels le sentiment de rupture constitue un point essentiel de

leur conversion. Ainsi, les huit personnes interviewées présentent des caractéristiques

communes en termes de rupture. En tant que complémentarité, les entretiens permettent de

rendre compte du degré des réactions en fonction du comportement extrême au sein de la sphère

familiale.

Selon les personnes interviewées, le processus de conversion étant effectué au sein même

du domicile parental, les réactions suite à une conversion peuvent être plus imposantes alors

que les principaux concernés prennent leurs repas avec leurs parents et consomment ce qu'ils

peuvent acheter. Ainsi, ces réactions peuvent être à degrés différents lorsque les individus

entament une conversion en dehors du domicile familial ; elles peuvent être modérées en raison

du plus faible nombre de repas familiaux ou bien plus conséquentes notamment en ce qui

concerne les enfants des personnes interrogées. Cependant, l'analyse des entretiens montre que

ce n'est pas tant les pratiquants qui subissent directement ces réactions mais bien la pratique en

elle-même. Les individus ne représenteraient que le prisme par lequel la sphère familiale aurait

un point de vue négatif sur les pratiques alimentaires.

51

Au-delà des réactions de la famille ou de l'entourage des individus, l'état d'esprit qui suit la conversion montre la difficile acceptation de ces derniers à la nouvelle pratique, provoquant différents états.

400

600

500

300

200

100

0

494

419

259

157

106 104 101 84

51

Figure 3. 8 - Etat d'esprit à la suite de la conversion

La question « Au début de votre conversion, quel était votre état d'esprit ? » étant à choix multiples, le type de réponse montre un état d'esprit majoritairement négatif. Ainsi, 45,7% de l'échantillon ont répondu « vous vous sentiez seule-e », 38,7% « vous vous sentiez mal jugée » et 23,9% ont répondu être discriminés, alors que les aspects positifs (être compris, soutenu et accompagné) ne vont que de 9,3% à 9,8% du panel.

3.2.1. Conversion, parents et famille

L'adoption de l'une des deux pratiques alimentaires ou du véganisme peut alors être source de conflits dans le cercle familial.

Ainsi, l'un des premiers effets de la réception de la famille d'une conversion concerne des critiques négatives faîtes sur la nouvelle pratique. Par conséquent, chez les personnes interrogées, le mépris est une qualification très présente. Ces réactions familiales émanent à la fois de la non-adhésion aux pratiques alimentaires et d'un manque de connaissance de ces dernières. Le manque de connaissance sur ces pratiques entraîne tout comme les végétariens peuvent avoir du végétalisme ou du véganisme des préjugés. C'est pourquoi les parents eux-mêmes sont amenés à stigmatiser la pratique alimentaire de leur enfant :

52

« Vous avez dit tout à l'heure que vous étiez devenue végétarienne une fois installée sur Amiens. Comment vos parents ont réagi quand vous leur avez dit que vous l'étiez ? »

« Bah mes parents n'ont jamais compris ma démarche, même à l'heure actuelle. Lorsque je leur ai annoncé ma volonté de ne plus manger de viande et de poisson, la maison est devenue un lieu de tensions. Heureusement je mange avec eux que les weekends quand je rentre... quand on se met à table c'est toujours la même galère pour moi, c'est engueulade sur engueulade, ils ne comprennent absolument rien, ne veulent pas m'écouter. C'est limite si des fois ma mère a pitié de moi vu qu'elle m'achète des steaks végétariens mais c'est pas tout le temps vu que je mange que des féculents et les légumes. Ils pensaient que je serai carencée et bien bingo! je l'ai été vu que je mangeais pas assez équilibré au début. Ils ne font aucun effort, critiquent mon alimentation mais ils m'aident même pas ».

« Ils critiquent votre alimentation, de quelles manières ?

« Bah... des trucs de carnistes quoi. « Tu dois manger des protéines », « Tu vas être carencée », « C'est naturel de manger de la viande » ou « Les humains ont toujours mangé de la viande ». Pour eux c'est dans l'ordre des choses. Ils ont un discours bien réchauffé et normé et n'ont aucun recul sur la question. » (Laura).

S'il est question de conflits relatifs à la pratique alimentaire des individus, la rupture peut avoir un degré plus important. Ainsi, la conversion peut représenter pour les individus un moment difficile à vivre qui peut de surcroît se consolider et entraîner des ruptures dans les relations parentales et familiales.

Les huit enquêtés ont tous un degré différent en termes de ruptures avec la sphère familiale, et qui peut perdurer dans le temps. Chez trois des personnes interrogées la conversion est facteur d'une rupture relationnelle, c'est-à-dire qu'elles ne sont plus en contact avec leurs parents depuis plusieurs années. Un des individus interrogés a indiqué que cela est intervenu lorsqu'il a appris que ses parents faisaient consommer de la viande à leur petite-fille :

« Je l'ai dit tout de suite à mes parents quand je suis devenu végétariens quand j'avais 20 ans. C'est pas passé du tout surtout que je vivais encore chez eux, heureusement que je suis vite parti pour mes études. C'est pas passé parce que bien entendu mon père pratique la chasse donc pour lui c'était inconcevable, et ma mère était d'accord avec lui. A toujours ramener ces bêtes tuées moi ça me dégoûtait. On s'est pas mal pris la tête et j'ai décidé de ne plus leur parler, on faisait bande à part à la maison. Mon père était toujours sur ses convictions qu'il faut manger de la viande. J'ai reparlé avec mes parents quand mon père a fait un AVC [accident vasculaire cérébral]. Entre temps j'ai eu ma fille X donc j'ai voulu qu'elle connaisse ses grands-parents. Mais finalement ça été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase : j'ai déposé ma fille chez mes parents pour le midi, mais j'avais oublié mon téléphone donc je suis revenu et là je vois un steak bien saignant dans son assiette, alors que je leur avais bien dit que je refusais qu'elle en mange. J'étais fou de rage, je l'ai prise avec moi et je ne suis plus jamais retourné les voir. Depuis ce temps je n'ai plus de nouvelle et j'en veux plus... »

« C'était quand ? »

« C'était il y a un an, ma fille avait tout juste un an. » (Christophe) ;

53

« Comment vos parents ont réagi lorsque vous leur avez dit que vous ne mangeriez plus de viande ? »

« Mal... vraiment très mal. Ça va j'étais déjà dans mon chez moi donc c'est bien mais ça n'a pas empêché les prises de tête. Ils me voyaient comme une énergumène, une illuminée qui voulait juste se donner un style. Ils m'ont fait beaucoup de mal avec leurs mots. Je n'ai jamais pardonné ça. Je suis partie vivre chez mon copain qui est devenu mon mari et depuis sept ans on se parle plus du tout, et tant mieux. » (Héloïse).

De manière générale pour les interviewés les repas familiaux sont considérés comme des événements sensibles où les discussions peuvent être centrés sur la critique de leur pratique alimentaire. Bon nombre d'entre eux craignent - voire évitent - ces repas (occasionnels, anniversaires, Noël...).

3.2.3. Conversion et amis

Dans l'échantillon, les réactions initiales des amis lors de la conversion se répartissent plus favorablement que celles des familles en positives. Quant aux réactions négatives, elles sont moins importantes dans l'entourage des individus.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Réaction

Fréquences

%

Fréquences

 

entourage

 
 

cumulées

 

très bien

106

9,8

106

 

658

60,9

21

1,9

215

19,9

Figure 3. 9 - Réaction de l'entourage

%

9,8

plutôt bien

764

70,7

très mal

785

72,6

plutôt mal

1000

92,5

sans avis

81

7,5

1081

100

Cependant, l'analyse des entretiens montre une toute autre tendance, à savoir que les

relations se compliquent et peuvent se détériorer. En plus de la famille, la conversion induit une

certaine distanciation entre l'individu concerné et son réseau primaire amical. Ainsi, l'analyse

fait ressortir une énumération commune des conséquences quant à l'adoption d'une

consommation sans viande. Si les individus interrogés ont une certaine réticence quant à

partager un repas où l'hôte se sentirait obligé de préparer un mets spécial, il en est de même

dans les lieux de restaurations. La sphère amicale serait alors contrainte de choisir un restaurant

proposant un menu en lien avec la pratique alimentaire ou un restaurant où il serait possible de

supprimer la viande de l'assiette. Par conséquent, la gêne occasionnée entraîne le sentiment de

ne pas vouloir déranger les convives. L'articulation entre ces pratiques alimentaires et la

consommation de viande les obligent à se retirer de ces moments conviviaux :

« Euh... (rire), mes amis se foutaient de moi avec mes salades et mes graines (rire).

Avant de devenir végétarienne on sortait pas mal dans les restaurants et les

fastfoods. Quand j'ai arrêté la viande c'était la fin du monde, surtout que j'étais

étudiante donc la malbouffe c'était le quotidien. J'ai donc stoppé la viande en juillet,

54

pendant les barbecues... Et c'est là que j'ai connu ma première et plus grosse gêne en ramenant ma propre nourriture : saucisses végétales et steaks de soja. En plus je voulais les faire cuire en premier pour éviter le contact avec la graisse animale sur les grilles donc mes amis se sont donnés à coeur joie, c'était méchant de leur part. Je me souviens aussi des kébabs de fin de soirée quand on était bien éméchés, ils voulaient me faire manger de la viande... Par contre là où on s'est entendus c'était pour les restaurants asiatiques vu qu'il y a beaucoup de bouffe sans viande, et aussi certaines pizzas. J'ai fini par ne plus sortir manger avec eux quand je suis passée végétalienne, le fromage et les oeufs c'était le dernier lien qui nous unissait (rire) » (Héloïse).

En dehors du fait de partager des repas avec la sphère amicale, les différents entretiens soulignent deux autres réactions s'articulant autour des critiques. Premièrement, la détérioration des liens amicaux intervient donc lorsque la nouvelle pratique alimentaire est critiquée. Il devient alors désagréable pour l'individu d'être perçu par le prisme de son alimentation. Même si l'individu peut être sujet aux railleries et que les remarques de ses amis peuvent être de nature à la plaisanterie, ce phénomène s'intensifie notamment quand il est combiné avec les réactions familiales. Cet ensemble participe à la détérioration des liens et au sentiment antipathique, notamment sur le long terme où les ruptures « totales62 » se multiplient. Seconde réaction, si ces ruptures totales n'interviennent pas dans l'immédiat, les individus interrogés expliquent cela par une déception de plus en plus accrue et intermédiaire entre les réactions et les ruptures. L'argument énoncé par les interviewés quant à leur déception tient au fait qu'ils font face aux préjugés de leurs amis. La pratique alimentaire en question étant sujet aux critiques de toute part - famille, amis et société -, six des huit individus ont indiqué être lassés de ces objections. Ce second cas de réaction peut également souligner une déception plus personnelle. Les ruptures relationnelles et les réfutations des liens initiées par les individus concernés ou bien les amis s'expliqueraient par le non-partage de ces derniers quant aux idéaux et aux représentations nouvellement acquises de l'individu en question à la suite de sa conversion.

Pour terminer, en entraînant des ruptures, la conversion favorise aussi une restructuration de la sphère amicale63. Alors que l'ensemble des populations excluant la consommation de viande soit très minoritaire en France, le recours aux liens de sociabilités permet à la fois de rencontrer de potentiels futurs amis et d'entretenir des relations déjà existantes. Les réseaux

62 A savoir les ruptures des liens entre l'individu et ses amis. Tout comme la famille des personnes concernées, les relations amicales peuvent finir par se détériorer et entraîner des « pertes ». Les interviewés ont pu expliquer que la conversion était un révélateur des « vrais » et des « faux » amis, à savoir ceux qui ont accepté la pratique alimentaire et qui entretiennent toujours les mêmes liens amicaux et ceux qui ont coupé tout lien car n'ayant pas accepté.

63 J'ai pu m'entretenir avec différents individus lors des manifestations en faveur d'une alimentation végétale et/ou de la protection animale. Certains d'entre eux m'ont indiqué avoir perdu quelques amis mais à un très faible niveau, voir aucun. Dans ce cas, il ne s'agissait pas d'une restructuration mais plutôt d'un « ajout » de végétariens, de végétaliens et de végan dans leurs sphères amicales. C'est une nuance à prendre en compte dans l'analyse des ruptures puisque cela ne tend pas à une même finalité : d'un côté nous avons une restructuration à la fois par compensation et par volonté de partager les mêmes idées et représentations, et de l'autre nous avons des individus n'ayant pas eu de rupture avec leurs sphères amicales et où la rencontre de personnes partageant ces mêmes idées et représentations font suite aux différents lieux de sociabilités (groupes de rencontres, manifestations, amis d'amis, associations, etc.). Bien entendu, j'ai pu discuter avec des végétariens et des végétaliens qui ne possédaient pas au sein de leurs cercles privés des amis issus des mêmes pratiques alimentaires.

55

sociaux, les groupes virtuels, les manifestations et le bénévolat d'associations végétariennes, végétaliennes, végan et/ou de défense des droits des animaux forment ainsi un ensemble d'intermédiaires à la recomposition des relations amicales.

Par conséquent, dans les débuts de la conversion, les individus tentent d'articuler leurs nouvelles façons de consommer et leurs fréquentations amicales pour maintenir les liens relationnels. Néanmoins, la pression qui peut être exercée sur les individus quant à leurs pratiques alimentaires de la part du cercle privé peut induire une distanciation. Par la suite, les individus peuvent être amenés à se retirer progressivement de ces cercles lorsqu'il y a une certaine incompatibilité. Le cas d'Héloïse est un bon exemple lorsqu'elle précise que les oeufs et les produits laitiers constituaient le dernier lien entre elle et ses amis (les restrictions alimentaires étant plus importantes). La distanciation tend alors à la formation de nouveaux groupes amicaux qui partagent donc des idées et des représentations sensiblement identiques.

Cependant, la conversion occasionne d'autres ruptures qui sont présentées dans la partie suivante. L'analyse de ces dernières tend à s'articuler autour d'un triptyque, à savoir l'aspect social, politique et religieux.

3.3. Ruptures et conséquences

Bien que la conversion puisse être source de conflits avec les cercles privés, elle entraîne sur d'autres plans des ruptures. Ainsi, cette partie a pour but d'en souligner ses composantes : sur le plan social, politique et religieux mais aussi sur les visions du monde. L'enquête par questionnaire est utilisée notamment pour étudier les convictions politiques et les croyances religieuses.

3.3.1. Cercle familial

Différents aspects peuvent poser problème lorsqu'un individu possède une façon de vivre en marge de la société : les rencontres, la mise en couple, le mariage, les enfants, etc. Ces aspects de la vie personnelle se retrouvent conditionnés par l'adoption du végétarisme et de ses déclinaisons. Dans un premier temps, voici ci-dessous deux figures présentant la situation des personnes interrogées.

 
 
 
 
 
 

Situation

Fréquences

%

en union libre

423

39,1

célibataire

381

35,2

marié(e)

123

11,4

pacsé(e)

79

 

autre

49

 

26

1081

Figure 3. 10 - Situation

56

pratique

non

Fréquences

416

58,4

oui

296

41,6

Ensemble

712

100

 
 
 

%

Figure 3. 11 - Conjoint(e) et pratique alimentaire commune

Tout d'abord, il faut rappeler que le panel est très jeune. En effet, 46% de l'effectif a moins de 24 ans, et est composé principalement d'étudiants, ce qui peut expliquer le nombre important de célibataires. Toutefois, près de 40% de l'échantillon a répondu être en union libre. La deuxième figure représente le nombre d'individu ayant un(e) conjoint(e) végétarien, végétalien ou végan. Ainsi, elle souligne un taux de réponse plus important pour la modalité « non ». Nous pouvons supposer à la fois que la modalité « non » est directement liée à la faible part d'individus ne consommant pas de viande dans la société française et au fait que la conversion soit intervenue après la mise en couple. Il pourrait en être de même quant à la première supposition par rapport au fait que l'individu n'ait pas de conjoint(e).

L'approche qualitative permet de rendre compte des mécanismes de la vie personnelle à travers les végétarismes. Tout d'abord, sur les huit personnes, trois sont en couple avec des conjoints omnivores, trois autres le sont avec des personnes partageant l'une des pratiques du végétarisme, les deux autres sont célibataires. A l'exception de Laura et de Julien, l'ensemble des personnes interrogées ont souligné le souhait d'avoir des partenaires ne consommant pas de produit carné, notamment lorsqu'il s'agit de relations durables. Le tableau ci-dessous présente la situation des individus au moment des entretiens.

57

Laura

22 ans, célibataire.
Les pratiques du
végétarisme ne sont pas
un prérequis

Julien

27 ans, en couple
depuis 4 ans. Les
pratiques du
végétarisme ne sont pas
un prérequis

Héloïse

32 ans, mariée depuis
un an à un omnivore, 2
enfants

Céline

24 ans, en couple
depuis 2 ans avec un
végétarien

Christophe

27 ans, en couple
depuis 2 ans avec une
végane, 1 enfant

Marc

37 ans, marié depuis 10
ans à une omnivore, 2
enfants

Sophie

28 ans, pacsée depuis 2
ans à un végétalien,
enceinte de son premier
enfant

Eléonore

25 ans, célibataire

Tableau 3 - Situation des personnes interviewées

Si sur les huit individus, six désirent être avec un(e) conjoint(e) ne consommant pas d'animaux, cela s'explique selon eux par le fait qu'ils ne peuvent entrevoir leur vie amoureuse avec une personne qui ne partagerait pas les mêmes pratiques alimentaires et les mêmes idées principalement sur les questions d'éthiques. En ce sens, la conversion aux pratiques du végétarisme participe à une recomposition des volontés de la vie personnelle. Seuls Laura et Julien ne souhaitent pas particulièrement avoir de relations avec des individus de mêmes pratiques :

« Si je ne veux pas forcément sortir avec une végétarienne, une végétalienne ou même une végane, c'est parce que je pense qu'on doit accepter tout type de personnes. Les végétariennes et tout ne courent pas les rues, c'est donc essentiel pour moi d'être en accord avec les convictions de l'autre. Si elle mange de la viande ça ne me pose pas de problème. Moi je ne veux pas en manger donc je le fais pas, mais par contre je la forcerai pas. Ça ne sert à rien de la forcer, on arrive à rien comme ça, ça doit venir d'elle-même. Ça fait 4 ans que je suis avec X, tout se passe bien même si je refuse de cuire sa viande ou son poisson. Du coup elle mange ce

58

que je lui prépare et elle rajoute sa viande. Mais forcément ça déteint car elle a maintenant conscience des conditions de vie des animaux et du fait que ça ne soit pas naturel. Grâce à nos discussions elle en mange moins (sourire) ». Extrait d'un entretien réalisé avec Julien.

Bien que Laura n'ait toujours pas eu de relation durable depuis sa conversion, elle sait déjà qu'elle ne forcera pas son futur compagnon. La partie en gras correspond à la prise de parole de l'interviewer.

« Comment s'articule votre vie de couple et le végétarisme ? »

« Je suis célibataire et vu que je suis végétarienne depuis 2 ans je n'ai pas encore eu d'histoire sérieuse. »

« Et si... hypothétiquement, la personne avec qui vous êtes en couple mange de la viande, comment réagiriez-vous ? »

« Ça ne me pose pas de problème. J'ai une amie végétalienne qui sort avec un omni [omnivore], elle mangeait de la viande avant leur rencontre. J'ai aussi une autre amie végétarienne qui est sortie avec un mec qui mangeait aussi de la viande. Par contre elle, elle l'était quand ils se sont rencontrés. Du coup moi je sais que j'accepterais qu'il en mange. J'ai pas à intervenir dans sa façon de consommer, c'est mon corps, ma bouche, j'ingère ce que je veux tout comme les autres font ce qu'ils veulent. Je ne cautionne plus la viande mais ça m'empêche pas de continuer de voir mes amis et de sortir avec des mecs. En plus de ça c'est pas encore courant des mecs qui mangent plus de viande. Par contre là où j'ai de l'appréhension c'est pour mes futurs enfants, ça risque de chauffer entre lui et moi ».

Les enfants sont un autre aspect de la vie personnelle qui est influencé par le végétarisme, le végétalisme ou le véganisme. Si la recomposition des volontés de la vie personnelle n'est pas unanimement valable pour le choix du conjoint, elle en touche d'autres comme il est souligné dans le cas de Laura. Les entretiens mettent en avant trois tendances :

1. Les enfants ont la même pratique que les parents interviewés

2. Le ou les parents acceptent que leur enfant mange de la viande au sein du domicile et à l'extérieur et le laissera choisir quand il sera en mesure de le faire

3. Les enfants ont la même pratique que les parents interviewés au sein du domicile familial et sont autorisés à consommer de la viande en dehors

Par souci de « préservation », les enfants végétariens, végétaliens ou végans de naissances sont considérés comme des êtres purs à travers les entretiens, Laurence Ossipow le constate également dans La cuisine du corps et de l'âme : Approche ethnologiques du végétarisme, du crudivorisme et de la macrobiotique en Suisse : « En tant qu'êtres à l'aube de leur développement et parce qu'ils n'ont jamais été « carnivores » comme leurs parents, les enfants sont considérés comme porteurs d'une pureté corporelle presque absolue qu'il faut « préserver » le plus longtemps possible. » (Ossipow, 1997, p. 288). Cette préservation demande toutefois une présence peut-être plus importante des parents dans la transmission des normes alimentaires que chez les parents consommant des produits carnés. Cependant, si ces individus sont devenus végétariens, végétaliens ou végans et sont en rupture avec les normes alimentaires de leurs propres parents, rien ne prédispose l'ensemble des végétariens de

59

naissance à poursuivre cette même pratique selon leurs futures expériences. Cela peut dépendre du poids des parents dans la transmission. Claude Fischler l'illustre à travers l'apport de la psychologie dans son livre L'Homnivore : « Mais si l'on en croit les conclusions des psychologues, la transmission des structures culturelles de l'alimentation ne s'opère pas de manière explicite. Ce n'est pas l'enseignement direct des parents aux enfants qui la réalise, mais l'expérience répétée des enfants, expérience elle-même induite par le fait que les structures sont consciemment ou inconsciemment appliquées par les parents », [Birch (1988), cité par Fischler, 1990, pp. 98-99]. Sur la base des entretiens néanmoins, l'omniprésence des parents dans l'alimentation de leurs enfants est importante. Ils veillent à assurer la meilleure alimentation possible en évitant le plus possible les produits considérés comme néfastes (produits raffinés et « calories vides64 », sucreries, gras, produits carnés...). C'est au travers des socialisations extérieures liées notamment à l'école que l'éducation alimentaire prend toute son importance. Le cas du premier fils d'Héloïse est un bon exemple puisque c'est en dehors du cadre familial qu'il s'est rendu compte - selon le témoignage de l'informatrice - de la différence entre lui et ses camarades de classe en matière d'alimentation. Les nombreux déplacements professionnels d'Héloïse l'ont obligé à inscrire son fils à la cantine scolaire lors de sa dernière scolarisation en maternelle. En ce sens, ce sont les interactions avec les écoliers qui provoquent l'aspect explicite, l'institution scolaire étant également un facteur. C'est à partir de là que la transmission des structures alimentaires prend effet puisque Héloïse a du - dit elle - répondre aux questions que pouvait se poser son fils. L'enseignement à l'école de l' « utilité » des animaux de rente (viande, lait, cuir, laine, plume...) et la visite d'un zoo (bien qu'Héloïse n'était pas d'accord) ont également été des facteurs déclencheurs pour que sa mère soit amenée à argumenter de la bienveillance et de la moralité d'une consommation non-carnée sur l'environnement et le respect des animaux.

Le deuxième point lui s'apparente plus à un souci de « précaution ». Les parents concernés ne veulent pas prendre de risque en leur interdisant de manger de la viande, du poisson ainsi que des produits laitiers. Puisque les parents sont devenus végétariens, végétaliens ou végans dans les débuts de la vie adulte, trois arguments viennent appuyer le choix de laisser l'enfant consommer des produits carnés. Dans un premier temps, il s'agit d'une argumentation sur le plan nutritif, les parents pensent que les enfants devraient consommer ces types de produits alimentaires pour éviter le risque de maladie, de carence et de problème sur le long terme. Deuxièmement, les parents pensent qu'ils n'ont pas à intervenir dans l'alimentation de leurs enfants, préférant qu'ils se fassent leur propre avis lorsqu'ils seront en âge de comprendre et donc de choisir. La dernière argumentation concerne la socialisation de l'enfant, les parents ne souhaitent pas proscrire la consommation de produits carnés pour que l'enfant ne soit pas considéré comme « différent » par rapport aux autres.

Le dernier point s'apparente à ce qu'il s'appelle le flexitarisme65 (ou semi-végétarisme). Cette pratique consiste à une consommation végétarienne ou végétalienne généralement à la « maison », le flexitarien s'autorise à consommer des produits carnés et des sous-produits lors

64 Les produits alimentaires à « calories vides » sont le résultat du processus de raffinage qui supprime des aliments leurs vitamines, leurs minéraux et leurs fibres.

65 Néologisme anglais flexiarian apparu en 2003 dans la liste des « mots de l'année » par la American Dialect Society. La définition tient en quelques mots : « a vegetarian who occasionally eats meat ». Source : http://www.americandialect.org/2003_words_of_the_year

60

de diverses occasions (restaurants, repas familiaux, entre amis ou professionnels, par simple « envie », occasionnellement, etc.). Il s'agit d'un contexte de socialisation dans le cadre de l'alimentation des enfants, toujours dans un souci de précaution. En effet, les enfants ne mangent pas les produits interdits par les parents au sein du domicile familial mais ils sont autorisés à consommer ces produits à l'extérieur pour ne pas « entacher » leur socialisation (cantines et sorties scolaires, fêtes d'anniversaire, colonies de vacances...).

Pour les parents, ces trois points sont sources de compromis puisque les conjoint-e-s ne partagent pas toujours les mêmes pratiques. Il y a une confrontation d'idées sur l'alimentation qui peut mener à des conflits entre les parents, à partir de la conception même de l'enfant jusqu'aux bases de l'éducation. Les concessions faites sont néanmoins relativisées par les parents pratiquant une des pratiques des végétarismes puisqu'ils leur expliquent ce qui est « mal ». Par exemple, après la visite du zoo dans le cadre d'une sortie scolaire, Héloïse (qui est donc végane) a expliqué à son fils en quoi visiter un zoo pouvait être « mal » :

« [...] c'était difficile parce qu'en rentrant il était tout heureux, je lui ai expliqué en lui parlant calmement que les animaux ne sont pas heureux parce qu'ils sont enfermés, qu'ils ne sont pas dans leur milieu naturel. Pour ce qui est de la viande je lui dis sans rentrer dans les détails comment les animaux sont exploités et que c'est pas naturel : on enlève le bébé vache, le bébé cochon de sa maman, on leur fait faire des bébés alors qu'elles n'ont pas envie, on vole le lait, la peau et tout. ».

Le croissement des entretiens met en évidence l'aspect d'un enfant « pur » et symbolique. Il serait la « continuité » du ou des parents puisque la transmission des structures alimentaires est empreinte de leurs représentations, des idéaux... L'ensemble des végétarismes constituerait le meilleur moyen pour changer « l'ordre des choses », notamment en ce qui concerne l'exploitation, la cruauté, la violence, les inégalités, le sexisme, le racisme, l'homophobie, etc. Les bienfaits de l'abstinence de produits carnés seraient également garantis par l'enfant puisqu'il n'a jamais (ou peu) consommé ces produits alimentaires. Il serait donc le garant de cette alimentation aux yeux de la famille, des cercles privés des parents mais également de la société en défaisant ainsi les inquiétudes et les critiques de ces derniers :

« Toute la famille ne comprenait pas que ma fille puisse arrêter la viande. Même si elle n'aime pas beaucoup le poisson elle en mange quand même de temps en temps, ça les rassure. Ils trouvaient ça pas naturel mais j'ai supporté ma fille puisque j'ai arrêté quelque temps après elle. Ma femme aussi elle était réticente, vu que je savais pas ce que faisait l'arrêt de viande sur le corps, du coup ce que j'ai fait c'est que je nous ai emmené faire un test de sang pour vérifier que tout allait bien, ce qui est le cas. » (Marc, Amiens).

Les parties suivantes concerne l'étude des croyances religieuses et des convictions politiques des individus mais aussi de leurs parents.

3.3.2. Politique

Dans le questionnaire était demandé les opinions politiques des individus interrogés ainsi que celles de leurs parents. La figure 3.12 présente les résultats. Par conséquent, nous pouvons

61

poser comme questionnement si ces opinions ont une influence sur celles de leur enfant et si le végétarisme, le végétalisme et le véganisme se caractérisent par une uniformité politique.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Individu

%

Père

%

Mère

142

13,1

220

20,4

202

Figure 3. 12 - Opinion politique des individus et de leurs parents

Opinion politique

%

Je ne sais pas

18,7

Apolitique

252

23,3

41

3,8

59

5,5

Ecologie

269

24,9

24

2,2

53

4,9

Extrême gauche

145

13,4

55

5,1

40

3,7

Gauche

171

15,8

274

25,3

355

32,8

Centre

43

4

95

8,8

108

10

Droite

41

3,8

275

25,4

212

19,6

Extrême droite

18

1,7

97

9

52

4,8

Ensemble

1081

100

1081

100

1081

100

Pour les personnes interrogées dans cet échantillon, le parti écologie récolte le plus important nombre de réponses. Les plus grandes tendances politiques sont au nombre de trois, l'écologie très largement, suivi de la gauche et de l'extrême gauche. L'apolitique quant à elle est nettement au-dessus de ces partis mais légèrement en-dessous de l'écologie. Nous pouvons avancer l'idée que ces pratiques alimentaires ont une affinité plus importante avec les idées des partis de gauche en raison d'une certaine incompatibilité avec les autres partis où les questions environnementales et les questions sur les conditions animales sont absentes ou minoritaires.

Quant aux parents, les opinions politiques sont quasiment identiques mais très différentes de leurs enfants : la gauche et la droite prédominent largement. Pour les pères, les opinions sont quasiment identiques aussi (275 pour la droite et 274 pour la gauche) alors que pour les mères la droite concentre 212 réponses contre 355 pour la gauche. Cependant il faut noter que le taux de « Je ne sais pas » est très important chez les trois individus et que « Apolitique » l'est également pour les individus interrogés (252 réponses).

Le croissement des deux opinions politiques principales des parents (gauche et droite) ainsi que celles qui sont les plus représentatives des individus permet de rendre compte des différences d'opinions politiques :

Opinion

politique père

Apolitique

Ecologie

Extrême

Gauche

Droite

Ensemble

et individu

 
 

gauche

 
 
 

Gauche

56

63

51

66

6

 

Droite

63

74

32

42

20

 

119

137

83

108

Figure 3. 13 - Opinion politique des pères par Individu

62

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Opinion

 
 

Extrême

 
 
 

Apolitique

Ecologie

gauche

Gauche

Figure 3. 14 - Opinion politique des mères par Individu

politique mère

et individu

Droite

Ensemble

Gauche

73

92

62

81

8

316

Droite

52

48

22

29

23

174

Ensemble

125

140

84

110

31

490

En termes de ruptures, les opinions politiques illustrent deux tendances :

1. Les pères et les mères de gauche et de droite ont des enfants portés vers la gauche, l'extrême gauche, l'écologie et l'apolitisme.

2. Les ruptures sont plus conséquentes pour les pères et les mères de droite où sur 231 pères, seuls 20 enfants sont de droite contre 23 enfants sur 174 mères.

De plus, l'uniformité des opinions politiques des partis de gauche peut également être analysée en croisant ces partis ainsi que l'âge et le sexe des individus, figures 3.15, 3.16.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Âge et opinion

Apolitique

Ecologie

Extrême

Gauche

 

politique

 
 

gauche

 
 

Moins de 18 ans

8

8

5

11

 

83

92

57

95

96

59

48

53

14

Figure 3. 15 - Âge par Opinion politique

Ensemble

32

18-24 ans

64

296

25-34 ans

53

303

35-49 ans

31

146

50 ans et plus

14

19

6

10

49

Ensemble

248

268

141

169

826

Bien que les tranches d'âges 18-24 ans et 25-34 ans soient les plus représentatives,

l'uniformité se constate quel que soit l'âge des individus. Ainsi, indépendamment de l'âge,

l'ensemble des végétariens possède un lien avec la politique qui se portent vers l'apolitisme et

les partis de gauche.

Sexe et

opinion

Ecologie

Apolitique

Gauche

Extrême

Droite

Ensemble

politique

 
 
 

gauche

 
 

homme

13,9%

16,6%

14,1%

23,9%

14,6%

16,4%

femme

86,1%

83,4%

85,9%

76,1%

85,4%

 

100%

100%

100%

Figure 3. 16 - Sexe par Opinion politique

83,6% 100% Le croissement en pourcentage des données par sexe et par opinion politique souligne un point intéressant. Les hommes sont plus portés vers l'extrême gauche que les femmes. En effet, ils représentent 23,9% des 142 répondants, contre 13,9% à 16,6% pour les autres orientations politiques. A l'instar d'un intérêt plus fort des hommes pour l'extrême gauche et quel que soit

63

le sexe, les opinions politiques prouvent une uniformité autour de la gauche, de l'extrême-gauche, de l'écologie et de l'apolitisme.

Alors que l'opinion politique est uniforme chez les différentes populations interrogées, l'analyse montre une forte hétérogénéité entre les opinions des parents et des individus. En ce sens, nous pouvons parler de « rupture ». Bien que le questionnaire ne possède pas de question type « Avant votre conversion, quelle était votre opinion politique ? », nous pouvons affirmer qu'il y ait rupture avec les opinions parentales comme le montre les différences politiques. A partir de cela, nous affirmons également que le végétarisme, le végétalisme et le véganisme s'accompagnent d'un « rééquilibrage » des opinions politiques post-conversion notamment si elles étaient plutôt de droite. De plus, l'idée avancée en début de partie selon laquelle les pratiques alimentaires et le véganisme ont une affinité plus importante avec les idées des partis de gauche rejoignent cette affirmation. Par conséquent, la rupture dans les opinions politiques peut également être approfondie lorsque la variable « éducation parentale » est croisée avec les orientations politiques des parents. Ainsi cela donne la figures 3.17 :

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Opinion

 
 
 
 
 
 

politique et

éducation

 

Père

 
 

Mère

 
 

en continuité

en rupture

Ensemble

en continuité

en rupture

 

Je ne sais

 
 
 
 
 
 

pas

90

130

220

70

132

 

Apolitique

Ecologie

14

14

27

10

41

24

23

30

36

23

 

Extrême

 
 
 
 
 
 

32

23

55

20

20

117

157

274

159

196

Figure 3. 17 - Opinion politique des pères par Education parentale

parentale

Ensemble

202

59

53

gauche

40

Gauche

355

Centre

36

59

95

42

66

108

Droite

91

184

275

59

153

212

Extrême

droite

17

80

97

8

44

52

Ensemble

411

670

1081

411

670

1081

La figure ci-dessus permet de rendre compte des opinions politiques des individus qui ne

se considèrent pas en rupture avec l'éducation de leurs parents. Ainsi, l'écologie et l'extrême

gauche représentent les seules opinions politiques des parents où les individus se sentent en

continuité avec leur éducation. De plus, la différence des opinions politiques entre les individus

interrogés et leurs parents est plus importante pour le parti de droite que celui de gauche. Ainsi,

sur les 275 pères de droite, 66,9% se considèrent en rupture avec l'éducation de leurs parents

contre 57,3% sur les 274 pères de gauche. Quant aux mères de droite, le pourcentage

d'individus en rupture est de 72,2% et de 55,2% pour les mères de gauche.

Nous pouvons proposer les opinions politiques des individus interrogés qui rejoignent les

tendances au niveau de l'enquête par questionnaire :

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Individu

Avant

Après

Père

Mère

Julien

Extrême

gauche

Apolitique

Droite

Gauche

Apolitique

Apolitique

Gauche

Gauche

Marc

Extrême

Ecologie

Droite

Ne sait pas

Droite

Gauche

Centre

Ne sait pas

Apolitique

Tableau 4 - Opinion politique des individus avant et après conversion, des pères et des mères

Céline

3.3.3. Religion

gauche

Sophie

Ne sait pas

Ecologie

Droite

Christophe

Centre

Ecologie

Droite

Laura

Gauche

Gauche

Extrême

droite

Eléonore

Ne sait pas

Ne sait pas

Apolitique

Héloïse

Droite

Ecologie

Droite

L'analyse des religions des personnes interrogées par questionnaire mettent en avant de

très fortes inégalités. Tout comme la politique, nous pouvons nous demander si les opinions se

différencient de celles de leurs parents, et si le végétarisme, le végétalisme et le véganisme se

caractérisent par une uniformité des croyances religieuses.

La figure 3.23 ci-dessous montre que près de 60% de l'ensemble des végétariens se

déclare sans religion. Le tableau souligne également un taux de réponses plus important pour

la religion catholique (9,2%) et pour la « Spiritualité » (21,5%). Ces trois « religions » décrites

concentrent près de 90% du panel alors que les autres modalités sont très marginales.

L'ajout de la modalité « Spiritualité » - n'ayant pas de lien avec la religion - a été

introduite à la suite du travail préliminaire lors des manifestations. Cette modalité a été à de

nombreuse fois évoquée par ces manifestants. De plus, l'apport de la sociologue Laurence

Ossipow dans l'étude du végétarisme66 mettant en avant « un nouvel art de vivre et de liens

spirituels » justifie ce recours. Pour finir, le taux de réponses conséquent de cette proposition

permet d'appuyer ce choix.

64

66 L. Ossipow, (1989). Le végétarisme : vers un autre art de vivre ? Cerf ; [Montréal] : Fides.

65

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Fréquences

%

Figure 3. 18 - Religion

Religion

Fréquences

cumulées

%

cumulés

Pas de religion

624

57,7

624

57,7

Spiritualité

232

21,5

856

79,2

Catholique

99

9,2

955

88,3

Autre religion

50

4,6

1005

93

Bouddhiste

47

4,3

1052

97,3

Protestante

15

1,4

1067

98,7

Juive

7

0,6

1074

99,4

Musulmane

6

0,6

1080

99,9

Orthodoxe

1

0,1

1081

100

Par conséquent, l'analyse des religions se concentre autour de ces trois réponses, à savoir

« Pas de religion », « Spiritualité » et « Catholique », les autres étant peu représentatives de

l'échantillon pour être étudiées. Les figures 3.19 et 3.20 présentent la répartition des trois

principales réponses selon les variables sexe et PCS des individus. Elles sont illustrées par des

données en pourcentages pour rendre compte des différences notables.

Au niveau de la variable « sexe », aucune donnée ne permet de dégager des tendances

particulières, mis à part le fait que les femmes soient plus catholiques que les hommes (elles

représentent 88,9% des catholiques) alors que les hommes eux, ont une légère tendance à ne

pas avoir de religion (17% contre 16% pour la spiritualité et 11,1% pour la religion catholique).

Plusieurs différences sont notables en ce qui concerne la religion en fonction des

catégories socioprofessionnelles. Le pourcentage en ligne de la figure 3.20 (entre parenthèses)

montre que les étudiants et les personnes sans activité professionnelle n'ont essentiellement pas

de religion comparée aux autres PCS. En dehors des employés, l'ensemble des PCS déclare une

spiritualité plus importante que les étudiants.

Sexe par religion

Pas de

religion

Spiritualité

Catholique

Ensemble

femme

83%

84%

88,9%

83,9%

homme

17%

16%

11,1%

16,1%

Ensemble

100%

100%

100%

100%

Figure 3. 19 - Sexe par Religion

66

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

PCS par

Religion

Pas de

religion

Spiritualité

Catholique

Ensemble

agriculteur

1 (50%)

1 (50%)

0 (0%)

2

ACCE

24 (66,7%)

10 (27,8%)

2 (5,6%)

36

CPIS

92 (61,7%)

43 (28,9%)

14 (9,4%)

149

77

213

12

9

441

939

Nota bene : ACCE = Artisan, commerçant et chef d'entreprise (+10 salariés). CPIS = Cadre et profession

intellectuelle supérieure. P.I = Profession intermédiaire. APSAP = Autre personne sans activité professionnelle

Figure 3. 20 - PCS par Religion

P.I

47 (61%)

21 (27,3%)

9 (11,7%)

employé

127 (59,6%)

45 (21,1%)

41 (19,2%)

Nous pouvons voir sur la figure ci-dessous que les parents des individus sont plus

nombreux à avoir une religion, notamment les mères.

ouvrier

retraité

7 (58,3%)

2 (22,2%)

4 (33,3%)

3 (33,3%)

1 (8,3%)

4 (44,4%)

 

étudiant et

316 (71,7%)

99 (22,4%)

26 (5,9%)

 

APSAP

Ensemble

 
 
 
 
 

616 (65,6%)

226 (24,1%)

97 (10,3%)

 
 
 
 
 
 

Religion

 
 
 
 

parents

Père

%

Mère

 

Pas de religion

563

52,1

464

 

Catholique

379

35,1

451

 

Spiritualité

39

3,6

63

 

Autre religion

31

2,9

31

 

27

2,5

20

1,9

9

0,8

Figure 3. 21 - Religion des parents

%

42,9

41,7

5,8

2,9

Protestante

31

2,9

Musulmane

17

1,6

Juive

14

1,3

Bouddhiste

8

0,7

9

0,8

Orthodoxe

5

0,5

1

0,1

Ensemble

1081

100

1081

100

Les parents sont légèrement moins nombreux à avoir « Pas de religion » alors que la

religion « Spiritualité » est sous-représentée par rapport à leurs enfants. Cependant, la figure

souligne une part très importante de la religion catholique chez les pères et les mères (35,1% et

41,7%) alors que les individus concernés sont peu à l'être (seulement 9,2% de l'échantillon).

Cette forte disparité illustre une fois de plus que les populations végétariennes, végétaliennes

et véganes se démarquent dans les opinions par rapport à leurs parents, se concentrant autour

de la non-adhésion à une religion ou à une conviction spirituelle. De plus, les religions

protestante, musulmane, juive et orthodoxe sont sous-représentées par rapport aux parents où

la part de ces religions est plus importante.

67

3.4. Conclusion

La conversion aux pratiques alimentaires et au véganisme illustre donc comme il a été précisé ci-dessus une rupture dans les normes alimentaires parentales. Ainsi, chez ces individus, la socialisation primaire ne se retrouve pas prolongée vers la secondaire, faisant alors concurrences. Le processus d'apprentissage des normes, des valeurs et plus généralement des statuts et rôles inconsciemment incorporés par les membres d'une société est diamétralement opposé à la finalité d'un tel processus. Nous avons dans notre étude différentes populations qui se sentent et sont (par rapport aux données quantitatives) en rupture avec cet ensemble.

Les dispositions qui ont permis la conversion au végétarisme et ses déclinaisons entraîne une rupture sur les pratiques alimentaires. Combinée à l'étude quantitative, l'acquisition de nouvelles dispositions à la suite de la conversion tend à montrer une homogénéité entre ces différentes populations, et notamment dans les croyances religieuses et les convictions politiques. Le degré de « réussite » de la transmission entre parents et enfants des normes, des valeurs, des attitudes et des pratiques tient au type d'éducation des parents qui dispense ces attitudes, ces valeurs, etc. Cependant, dans ce cas d'étude, la transmission n'est pas pleinement assurée en raison de l'incorporation de systèmes de représentations et de pratiques liés au végétarisme et ses déclinaisons.

Ainsi ce chapitre permet d'ouvrir une seconde étude puisque ces ruptures sont le signe d'une évolution de l'habitus plus importante.

68

Chapitre 4 - Effets sur les autres pratiques

4.1. Evolution des systèmes de disposition

Le choix d'une conversion aux pratiques végétariennes, végétaliennes ou véganes induit chez l'individu une rupture sur les plans politiques, religieux et sociaux. La rupture par rapport aux instances de socialisation se trouve également en rupture avec les pratiques. Comme nous l'avons vu, pour s'inscrire dans une carrière et notamment pour maintenir l'engagement, les systèmes de dispositions jouent un rôle primordial. Ainsi, les représentations, les manières de penser, d'agir... changent pour s'adapter à la nouvelle carrière, elles sont plus prononcées lorsque l'individu perdure dans cette dernière. C'est ce qui le conforte dans sa nouvelle position sociale et dans sa nouvelle identité (la manière dont il se perçoit), cet ensemble lui permet de ne pas s'écarter de la carrière « déviante » (en l'occurrence, manger à nouveau des produits carnés). Ces systèmes sont donc également en rupture avec les dispositions acquises au cours de l'enfance. Elles ne sont évidemment pas totales, l'individu ne se reconstruit pas totalement à travers le végétarisme et ses déclinaisons, des éléments du passé sont toujours présents.

Bien que ces pratiques puissent tendre vers une homogénéisation chez les populations étudiées, elles peuvent être également différentes en fonction de l'engagement d'un individu dans sa pratique alimentaire. De manière générale, le végétarisme et ses déclinaisons tendent vers une homogénéité de par ses pratiques alimentaires s'articulant autour du refus de l'exploitation et de consommation de produits carnés. Néanmoins, l'étude de ces populations montre l'existence d'interstices quant à l'identification des pratiques de consommations. En effet, les manières de consommer de l'ensemble des végétariens sont multiples. Par conséquent, n'est qu'homogène le groupement d'individus issus de toutes origines sociales dans une pratique alimentaire qui elle-même se décompose de manière de plus en plus restrictive au niveau des interdits alimentaires. A ce stade, l'hypothèse selon laquelle le végétarisme est une pratique homogène est rejetée. Il en est de même pour les autres populations entre elles : les végétaliens n'ont pas les mêmes pratiques, idem pour les végans.

4.2. Des pratiques informelles en tant que modes alternatives

Dans ce cadre de recherche, nous définissons le terme « informel » pour toutes les pratiques périphériques adoptées à la suite d'une conversion et bien après, ayant alors un certain lien avec une nouvelle alimentation. Ces pratiques informelles peuvent ici se caractériser par une succession d'adoptions modelant les modes de vie et s'accordant ainsi entre d'une part une pratique alimentaire et d'autres parts ce qu'elle peut engendrer comme nouvelles représentations (environnement, alimentaires...). Nous verrons toutefois qu'elles ne sont pas spontanées. Pour tenter d'appuyer cette qualification d'informelle, les définitions accordées par les associations et sociétés végétariennes et véganes par exemple (cf. Qu'est-ce que le

69

végétarisme, le végétalisme et le véganisme ?) ne tiennent en compte uniquement que l'aspect alimentaire (interdits alimentaires). Par conséquent, aucune définition n'indique quelles pratiques extérieures peuvent s'accorder avec la pratique alimentaire adoptée.

Par conséquent, et comme nous avons pu constater, la conversion est signe de rupture avec les instances de socialisation. Nous pourrions penser que la conversion peut être aussi signe de rupture avec les systèmes de disposition, c'est-à-dire l'habitus. Cependant ce concept peut être entrevu plutôt comme une évolution.

L'habitus peut être définit comme la façon dont les structures sociales s'incorporent à la fois dans notre façon de penser, d'agir, de ressentir, de percevoir ou bien de s'habiller par exemple. Ces structures se modélisent inconsciemment et durablement par l'incorporation d'influences extérieures (origine sociale, famille, groupe d'appartenance, école, amis, travail, normes, expériences, trajectoire sociale, etc.). Cette théorisation de Bourdieu peut être complétée dans le sujet des pratiques alimentaires à travers son ouvrage La distinction, critique sociale du jugement, faisant une étude sociologique des goûts, de l'esthétique et des styles de vies. Dans cette perspective, les goûts (dont les goûts alimentaires) sont une construction sociale et produits par les rapports de domination, par l'éducation, et influencés par la position sociale occupée par un individu dans une société. Les habitus sont donc propres à chaque individu en raison de ses expériences et ses influences personnelles.

Mais si la conversion au végétarisme et ses déclinaisons entraînent des ruptures sur différents plans, l'une des premières et plus importantes conséquences concerne la transformation des pratiques alimentaires. En ce sens, qu'est-ce que l'adhésion à l'une des carrières du végétarisme entraîne sur les façons d'acheter, de cuisiner, etc. ? Puisque que chaque individu possède des dispositions propres à sa trajectoire de vie, l'incorporation des représentations de la pratique végétarienne, végétalienne et végane n'est pas la même, ce qui induit une différenciation dans les actes de la vie quotidienne. C'est pourquoi la réalisation des entretiens a été effectuée au sein même de leur domicile, pour permettre avec leur accord de mieux comprendre leurs manières d'acheter, de cuisiner...

4.2.1 Les pratiques alimentaires

Dans cette partie, les transformations des pratiques alimentaires s'intéressent dans le contexte du domicile des personnes interviewées et non des manières de consommer à l'extérieur.

Si les individus suppriment de leur alimentation les produits carnés, voir les sous-produits, la pratique des végétarismes leur permettent néanmoins de diversifier les aliments consommés. Ils découvrent et intègrent dans leur alimentation de nouveaux produits. Dans un sens, ces nouveaux aliments sont un moyen de compenser les interdits alimentaires et de former des appétences qui peuvent permettre de retrouver d'anciennes propriétés textuelles, olfactives ou bien gustatives. Par exemple, l'achat de simili-carnés comme du tofu fumé, des steaks, des hachés végétaux, saucisses, chorizos, jambons, et d'autres produits comme les laits végétaux, yaourts, crèmes... Ces aliments peuvent donc « recréer » des goûts oubliés : des substituts notamment aux sous-produits (oeufs, épaississants, gélifiants, blancs en neige, beurre, lait...) qui permettent de confectionner des repas, des gâteaux, etc. comme auparavant.

70

L'autre choix d'alimentation concerne la consommation de produits biologiques. Sophie effectue ses courses dans un Biocoop ou dans Un Monde Vegan67, depuis son enfance elle ne

consomme que des fruits et des légumes bios, d'autres produits viennent compléter ses achats issus de l'agriculture biologique (simili-carnés, laits végétaux, farines, pommes de terre, produits esthétiques), elle achète uniquement des légumineuses « brutes » et non sous forme de conserves déjà préparées. En dehors du quinoa, elle consomme des féculents produits de manières industrielles. Il en est de même pour les autres qui consomment toutes et tous des produits biologiques plus ou moins fréquemment, mais pas forcément les mêmes produits :

« Il m'arrive d'acheter des fruits et des légumes qui ne sont pas bios mais je fais toujours attention d'en acheter surtout pour les aliments qui sont les plus pollués : les pommes de terre, les poireaux, les tomates, etc. (...) ça va bientôt être la période des fraises mais je compte pas en prendre des conventionnelles, pleines de pesticides et qui viennent de très loin », (Sophie) ;

« En général ce que je mange le plus je l'achète en bio au Biocoop d'Amiens... donc c'est tomates, salades, aubergines, courgettes, bananes et pommes. Je profite aussi des paniers hebdomadaires de l'AMAP, c'est pas très cher. Le reste je vais à Auchan ou à La Vie Claire68 si je ne trouve pas » (Héloïse)

Pour Marc et sa famille, lorsque le potager bio n'est pas assez suffisant pour se nourrir en fruits et en légumes, ils privilégient les magasins bio, les marchés et petits producteurs. Ce n'est pas le cas de Céline puisqu'elle fait ses courses dans les grandes enseignes et achète des produits industriels car les produits biologiques sont selon elle trop chers69.

Pour théoriser l'adoption de la pratique informelle de la consommation de produits biologiques, nous pouvons reprendre les concepts utilisés par Claire Lamine dans « Les

intermittents du bio : pour une sociologie pragmatique des choix alimentaires émergents ». Dans un premier temps, le processus d'adoption des produits bios peut être entrevu par une « extension catégorielle », c'est-à-dire lorsque de nouveaux produits sont choisis en bio. Secondement, l' « augmentation de fréquence » lorsqu'un produit est de plus en plus fréquemment acheté en bio70.

Les populations végétariennes entament une seconde conversion dans leur trajectoire de vie. Trajectoires également en ruptures par rapport à la structure alimentaire durant l'enfance, les figures ci-dessous permettent de rendre compte de l'alimentation biologique et locale après la conversion au végétarisme, au végétalisme ou au véganisme, et la fréquence de

consommation :

67 Magasin situé à Paris proposant des produits végans (alimentation, dessert, simili-carné, fromages végétaux, sauces, compléments alimentaires, maquillages, cosmétiques...)

68 Magasin situé à Amiens proposant des produits alimentaires biologiques, de bien-être et de beauté également.

69 Elle vit en colocation, étudiante mais ne bénéficie pas de bourse, elle a à sa charge les dépenses de nourritures, de loyers, d'assurances et d'essences pour se rendre tous les jours sur son lieu de stage depuis le début de l'année.

70 Lamine, C. (2008), p. 98.

71

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Bio et local

Fréquences

 

oui

564

 

%

52,2

non

339

31,4

uniquement bio

150

13,9 2,6 100 Figure 4. 1 - Consommation bio et locale depuis la conversion

uniquement local

Ensemble

Fréquence de

28

1081

 
 
 
 
 

Fréquences

 

consommation

 
 

plusieurs fois

693

 

%

quelques fois

331

pas du tout

47

Figure 4. 2 - Fréquence de consommation par semaine

64,7

30,9

4,4

Ensemble

1071

100

Ainsi, bien que près d'un tiers de l'échantillon n'a pas forcément changé cette structure alimentaire, on remarque que la moitié du panel lui consomme à la fois des produits biologiques et locaux. L'alimentation uniquement bio est la plus souvent adoptée puisque 13,9% consomment ainsi contre seulement 2,6% ne consommant que des produits locaux. Finalement, les modes de consommation alimentaires de l'ensemble des végétariens sont marqués par des changements globaux qui eux-mêmes prononcent un peu plus le sentiment de rupture lorsque l'on constate que près de 65% des informateurs consomment fréquemment ces types de produits. L'exemple d'Eléonore permet lui aussi d'appuyer ce fait car le manque d'argent et donc son souci de faire des économies ne l'empêche pas d'acheter des produits biologiques71. La question en gras correspond à la prise de parole de l'interviewer :

« J'aimerais revenir à votre « souci d'économie ». Est-ce que votre situation financière est un obstacle au type de produits que vous consommez ? Lorsque nous nous sommes installés, vous m'avez proposé un café qui portait sur le paquet le label « AB » [pour Agriculture Biologique]. Ce café n'est-il pas plus cher qu'un café lambda ? »

« Oui je trouve que c'est très cher (rires)... Il était bon j'espère ? (rires). Non plus sérieusement, en fait, le fait de faire attention aux produits que j'achète... alimentaires ou autres, ça me permet de faire des économies mais je suis pas si pauvre au point d'acheter que du bas de gamme, j'ai suffisamment mangé ce genre de bouffe quand j'étais chez mon père. J'en achète encore mais maintenant je peux me permettre d'acheter des fruits, des légumes et d'autres aliments bios... surtout que je suis célibataire, j'ai pas d'enfant et je mange comme un moineau [petit appétit] donc ça va ».

71 Un élément supplémentaire et tout aussi décisif permet de comprendre la trajectoire d'Eléonore dans le bio. Le médecin pour lequel elle travaille consomme lui-même des produits biologiques. Les discussions qu'ils ont pu avoir sur ce sujet et l'influence que le point de vue de son employeur a pu avoir sur Eléonore ne sont donc pas à écarter.

72

La conversion au bio chez les végétariens, les végétaliens et les végans fait directement suite à l'apprentissage des effets de l'alimentation sur le « corps » et de la légitimation de la pratique. La considération d'une alimentation plus « naturelle », plus « diversifiée » et sans « cruauté » est la conséquence de nouvelles représentations de l'alimentation non-carnée qui viennent elles-mêmes transformer les types de pratiques alimentaires (en l'occurrence, le bio ici). Mais lorsque des événements viennent obliger les individus à l'inflexion alors qu'ils sont pleinement engagés dans leurs pratiques, ils se retrouvent dans une situation « inconfortable ». Il ne peut s'agir ici de la consommation de produits carnés et/ou de sous-produits car cela demanderait soit que la personne accepte d'en consommer ou soit de le faire mais sans le savoir. Il s'agit plutôt lorsque la personne est réticente et n'a pas d'autre choix que de faire « autrement » :

« Depuis que je travaille j'ai les moyens de manger bio le plus possible mais ça fait un an maintenant que je suis au chômage. Je sais pas trop si je vais trouver du taffe [du travail] tout de suite donc je fais attention à mes achats. De toute façon avec ce que je touche après avoir tout payé il me reste pas grand chose. Ma copine est étudiante donc elle fait des petits boulots de temps en temps, elle m'aide à payer le loyer aussi avec la bourse [ils vivent ensemble] donc voilà... »

« Donc tu ne consommes plus de produits biologiques ? »

« Bah... des fois j'en mange quand même. De temps en temps ça va être les tomates, après les courgettes vu que j'en mange pas mal. Mais sinon oui ça me fait chier j'en achète plus, retour à la case départ comme quand j'étais chez mes parents et qu'on avait pas beaucoup d'argent. Maintenant je vais à Auchan ou à Lidl, je prends en gros et des conserves... des fruits et des légumes pleins de pesticides. Quand je les prépare je les nettoie bien, je les lave et les frotte. Ou sinon je retire la peau même si y'a beaucoup de fibres »

Dans un autre contexte, l'exemple de Julien est similaire à celui de Laura où la présence d'huile de palme dans l'alimentation est sa première préoccupation72. Par conséquent, elle essaie de ne pas consommer les produits qui en contiendrait. Elle proteste contre les compagnies industrielles qui participeraient à la dégradation de l'environnement et à la destruction des habitats naturels des animaux. C'est assez énervé qu'elle raconte lors de l'entretien :

« Je ne mange pas de viande et de poisson parce que j'ai pas envie de participer au meurtre d'un être sensible uniquement pour me faire plaisir pendant cinq minutes, donc c'est impensable pour moi de me faire plaisir avec un pot de Nutella en engrossant ces industriels qui se foutent bien de l'environnement, de la question animale et des conséquences sur les peuples locaux où les palmiers sont plantés ! ».

Elle critique fortement le greenwashing73 qui est pour elle un moyen des industries agroalimentaires de surfer sur la vague « verte », en précisant même que certains produits alimentaires issus de l'agriculture biologique comporteraient de l'huile de palme sous l'étiquetage « huile végétale ». Dans la continuité de l'extrait ci-dessus, elle prend également

72 Laura essaie de manger le plus possible bio en favorisant l'AMAP d'Amiens.

73 Ou « écoblanchiment » en français. Les industries agroalimentaires joueraient sur l'aspect environnemental et écologique pour faire vendre leurs produits, cela serait pour celles et ceux décriant cette pratique uniquement un « coup marketing ».

73

les exemples de grandes entreprises qui bafoueraient les Droits de l'homme et qui détruiraient l'environnement :

« Faut que les gens prennent conscience de l'impact qu'ils ont. Alors je sais, c'est quelque chose de compliqué, mais au-delà d'être des consommateurs on est des « consomacteurs » [mot-valise pour désigner « consommateur » et « acteur »]. Quand tu regardes bien, le logo de McDonalds est vert alors qu'il était rouge y'a quelques années. Pareil pour le coca, maintenant ils font des étiquettes vertes à l'effigie de l'écologisme. Tu as même des lessives qui te vendent du naturel alors qu'il n'y a rien de naturel dedans. Si ça c'est pas un moyen de se faire une belle image pour faire vendre ! Et ça me saoule parce que de l'huile de palme y'en a partout et ça m'arrive encore d'en consommer quand j'fais pas attention ».

A l'exception de Laura et de Marc, l'entrée dans le « milieu » des végétarismes est le facteur déclencheur dans la pratique du bio puisque cette dernière s'inscrit dans la rupture structurelle des modes d'alimentations74. En d'autres terme, il s'agit d'un « effet de propagation »75, à savoir que la légitimation et l'incorporation d'autres raisons pour soutenir l'engagement dans la carrière impliquent des représentations de la pratique initiale (donc le végétarisme, le végétalisme ou le véganisme) qui viennent favoriser l'adoption d'autres modes de consommations. C'est notamment le cas de Sophie qui consomme d'une façon à réduire le plus possible ses déchets76.

4.2.2 Des pratiques informelles comme actions rationnelles

L'approche wébérienne permet de rendre compte des mécanismes d'achat, de cuisine, des pratiques informelles, etc. A travers le végétarisme et ses déclinaisons, les individus agissent en fonction des valeurs, des représentations, etc. qu'ils acquièrent pour maintenir leur inscription dans la carrière. Il s'agit d'actions rationnelles en valeur, c'est-à-dire que les pratiquants donnent un sens à l'alimentation non-carnée.

A l'opposé, la rationalité en finalité peut être reliée aux pratiquants qui sont engagés plus intensément dans les différentes carrières. Nous pouvons noter les activistes ou les militants de la cause animale qui peuvent être amenés à adapter un ensemble de moyens (répertoire d'actions collectives) afin d'atteindre un résultat précis (antispécisme, abolition des abattoirs, droits et libération des animaux...). Ou bien pratiquer le végétarisme dans le but d'une quête spirituelle, pour obtenir un corps « sain », pour se soigner, etc.

Donner un sens au végétarisme et ses déclinaisons s'inscrit alors dans une logique propre aux individus dans les pratiques informelles. La pratique non-carnée permet d'adhérer à de nouvelles pratiques qui vont avoir un effet bénéfique sur les végétarismes. C'est pourquoi, pour les personnes interviewées, le bio et l'alimentation non-carnée possèdent un lien fort. Les individus donnent donc un sens aux pratiques qui découlent du végétarisme et de ses déclinaisons puisqu'ils agissent en fonction de convictions. Reprenons le cas de Sophie, sous

74 Dans l'étude de Lamine, parmi les douze individus en rupture dans leur trajectoire vers l'alimentation biologique, cinq rattachent le déclenchement à la rencontre de végétariens (p. 86).

75 Lamine, C. op. cit., p. 85.

76 Notre entretien s'est déroulé chez elle à Paris. Je lui ai demandé à la fin si je vous pouvais éventuellement visiter sa cuisine pour me rendre compte de ses manières de consommer, chose qu'elle a acceptée.

74

forme de description, pour rendre compte de cela. Ainsi, agir en fonction de ses convictions entraîne l'adoption de nouvelles pratiques. La cuisine de Sophie est l'un des exemples les plus complets. En effet, elle ne possède aucune poubelle, seul un composteur situé à côté de son potager fait guise de récipient à ordures. Elle se dit être dans une démarche « minimaliste ». De nombreux placards recèlent de produits biologiques initialement achetés en vrac et compartimentés dans de grands récipients en verre : épices, herbes aromatiques, café, thé, sucre, féculents, fruits, légumes, sirop d'agave, farines, cacao, compléments alimentaires, oléagineux et légumineuses. Les bocaux en verre occupent une place importante dans la cuisine, ils sont également présents dans le réfrigérateur, remplis de divers fruits et légumes découpés. La cuisine est spacieuse, et pour cause, Sophie n'a pas de lave-vaisselle, ni même un congélateur. Elle possède toutefois un déshydrateur77 à tiroirs. Les placards, l'évier et le plan de travail, le réfrigérateur, le déshydrateur et une table comportant quatre chaises sont les seuls « meubles » présents. Deux ustensiles sont posés sur le plan de travail : un extracteur de jus ainsi qu'un germoir à graines78. Dans un de ses tiroirs sont rangés une vingtaine de sacs de courses en tissus de lin. Les petits - dit-elle - servent à y mettre tout ce qu'elle achète en vrac, les plus gros quant à eux sont utilisés pour y déposer les plus petits. Dans les autres tiroirs se trouvent quelques ustensiles de cuisine, du vinaigre blanc, du bicarbonate et des huiles essentielles. Aucun produits ménagers lambda s'y trouvent. Sophie a également fréquenté pendant quelques mois le Biocoop21 avant sa fermeture (le concept était d'implanter un magasin éphémère), premier magasin français à proposer des aliments bios, en vrac et sans aucun emballage.

Cette « présentation » de la cuisine, des types de produits et de consommations permet de rendre compte de la multitude de pratiques qui découlent de la rupture alimentaire familiale de Sophie. Mais quels sens donne-t-elle à tout cela ? L'analyse de sa trajectoire permet d'y répondre. L'incorporation des nouvelles représentations du véganisme s'est vue légitimée par l'intériorisation des conséquences d'une alimentation carnée sur l'environnement. Par conséquent, l'individu agit en fonction des convictions induites par le véganisme. La considération d'une pratique alimentaire plus respectueuse de l'environnement conduit Sophie à adopter de nouvelles pratiques par cette rationalité en valeur. Cela revient donc à dire que si pour Sophie le véganisme est bénéfique pour l'environnement, les animaux, etc., alors elle agira en fonction de cette représentation dans la vie quotidienne et des changements de pratiques « surviendront ». Mais si ce genre de pratiques découlent de la conversion aux végétarismes, elles constituent un facteur supplémentaire dans l'intensité de la rupture avec le milieu familial (au niveau des pratiques de la famille, des normes et valeurs, de l'alimentation et de ses modes d'achats et de consommations...). Cette approche vient directement limiter le concept bourdieusien de l'habitus, Lamine l'explique parfaitement et cela vient conclure le lien entre pratiques et systèmes de dispositions à travers ce passage :

« [...] le concept d'habitus pose un troisième problème : il oblige à mettre plus souvent l'accent sur la notion de reproduction et de permanence que sur celle de changement. Pourtant, l'habitus est un système de dispositions, c'est-à-dire de prédispositions mais aussi de virtualités qui devraient permettre certaines formes de

77 Le déshydrateur permet de faire sécher les fruits et les légumes pour les conserver pendant une longue durée. Aucune énergie supplémentaire n'est demandée pour maintenir le séchage. Sophie les entrepose également dans des bocaux.

78 Récipient où sont déposées des graines afin de les faire germer et de les consommer comme telles.

changement même si elles sont limitées. [...] Dans plusieurs passages de ses ouvrages (1979 : 194 ; 1992 : 110-115), il expose aussi comment les agents sociaux peuvent prendre leur distance par rapport à leurs systèmes de dispositions. Pour ce faire, les agents doivent réaliser un grand travail d'explication de leur façon de penser et d'agir. [...] Pour Bourdieu (1979 : 85) ce processus de maîtrise des dispositions semble cependant relativement inconcevable dans le domaine des goûts alimentaires et des attitudes corporelles qui sont assimilés à la partie la plus durable et fermée de l'habitus, chaque expérience nouvelle ayant tendance à être perçue à travers le filtre d'expériences antérieures. Or, les pratiques et les énoncés des informateurs s'imposent comme une force de rupture et de changement »79.

Ces pratiques sont donc la résultante de nouvelles appétences que cela soit au niveau des aliments (olfactifs, textuels et gustatifs) ou de dispositions développées par la légitimation de la pratique des végétarismes. Finalement, et par opposition aux écrits ultérieurs de La Distinction de Bourdieu, les pratiques ne peuvent s'expliquer directement par les dispositions antérieures à la conversion aux végétarismes. Dans notre étude, seule cette conversion permet de faire le lien entre ces pratiques si elles sont perçues par la rationalité des actions en valeur.

75

79 Lamine, C. op. cit., pp. 28-29.

76

Conclusion

Bilan des résultats

A partir des résultats obtenus via les observations et les entretiens, l'enquête quantitative a été élaborée dans le but de présenter dans un plus large ensemble la structure sociale des populations végétariennes, végétaliennes et véganes, ainsi que de valider ou non les résultats. Le choix de cette articulation méthodologique a été bénéfique également puisque certains éléments étaient difficilement étudiables. Notons par exemple la prépondérance dans le questionnaire du recours à Internet comme condition d'entrée dans une carrière des végétarismes qui a pu être approfondie lors des entretiens, et de l'analyse des trajectoires sociales des individus comme justification à la conversion. L'enquête par questionnaire portait alors sur les données et les déterminants sociodémographiques, sur la fréquence de consommation de produits carnés et de sous-produits durant l'enfance, sur les normes alimentaires et parentales ainsi que sur le sentiment de rupture ou de continuité selon ces déterminants. Avec près de 1 100 informateurs, cette recherche permet de prétendre à une certaine représentativité des différentes populations végétariennes au sein du territoire français.

L'analyse des résultats quantitatifs permet d'apporter la confirmation de la tendance démographique des individus lors de l'étude préliminaire. Les individus sont essentiellement des jeunes femmes étudiantes (près de 83% de l'échantillon, 18-34 ans). Ces caractéristiques se retrouvent également chez les individus interrogés. Hypothétiquement, si nous prenons le statut étudiant et le haut niveau de diplôme obtenu, cela confère à cette tendance démographique un niveau de vie favorable. Les trois principales variables « PCS », « religion » et « politique » mettent en évidence de fortes discontinuités entre les individus et leurs parents. Les croyances religieuses et les convictions politiques sont homogènes entre les populations végétariennes mais elles sont différentes de celles de leurs parents.

A partir des entretiens et des réponses du questionnaire, l'hypothèse de la provenance sociale hétérogène de l'ensemble des végétariens est validée. Cela démontre aussi qu'on ne peut étudier uniquement ces populations à travers des théories et des variables socio-déterministes, cet axe de recherche réduirait les pratiques végétariennes simplement à des facteurs sociaux. Il y a toutefois bien des caractères similaires comme la prépondérance des femmes, le jeune âge, des convictions politiques situées dans les partis de gauche, etc., mais ils proviennent de milieux différents. De plus les points de vue, les valeurs, les trajectoires, ce qui revient à l'incorporation de dispositions, de compétences et d'appétences sont primordiaux et doivent être pris en compte. L'approche scientifique doit être compréhensible, mêlant l'ethos végétarien, les facteurs sociaux ainsi que les justifications.

La pratique des végétarismes semble être un marqueur d'une ascension sociale dans les classes moyennes et supérieures. Elle semble l'être puisque puisqu'au niveau des entretiens il persiste une certaine reproduction sociale en ce qui concerne le niveau de vie (salaire, position sociale...), alors que l'enquête par questionnaire souligne un niveau de vie favorable au travers des professions et catégories socioprofessionnelles et du plus haut niveau de diplôme obtenu.

77

De plus les pratiques informelles font état de distinctions : ces pratiques sont plus importantes chez Sophie, fille de médecins ; Marc possède un potager bio ; Eléonore consomme des produits biologiques malgré son « souci » de faire des économies alors que Céline consomme rarement ce genre de produits, préférant acheter des produits alimentaires industriels. Les pratiques iraient de « soi » pour certains alors qu'elles seraient le synonyme d'une ascension sociale mais aussi morale pour d'autres. La pratique des végétarismes peut être alors reliée à ce marqueur d'autant que les trajectoires de vie sont influencées par des éléments divers occasionnant des ruptures : voyages, l'éloignement du domicile parental, père boucher, etc.

Par conséquent, l'hypothèse d'une rupture plus « profonde » est validée puisqu'en dehors d'une rupture dans les transmissions des structures alimentaires, les individus le sont également sur d'autre plans. Cependant elle ne vient pas supporter la première hypothèse qui était d'affirmer que des pratiques homogènes découleraient des végétarismes. Ces pratiques tendent, comme nous venons de le voir, à une distinction à la fois économique, sociale et culturelle.

Ouvertures

Plusieurs éléments dégagés au cours de cette étude pourraient faire l'objet d'une recherche approfondie. Premièrement, il serait intéressant de se pencher sur les enfants végétariens, végétaliens et végans de naissances. Suivre l'évolution des pratiques, leur socialisation, l'incorporation de ces normes alimentaires, etc. sous forme de cohorte permettrait d'effectuer une comparaison de ces éléments entre ces derniers et leurs parents.

Une étude comparative entre l'ensemble des végétarismes d'adoption sur le plan européen et même international permettrait d'étudier les mécanismes propres à chaque pays dans l'inscription dans l'une de ces carrières ou du véganisme. Les estimations révèlent qu'en Angleterre, 10% de la population serait végétarienne, il semblerait que le contexte soit différent que celui des français. Arouna Ouédraogo explique ce fait : « Chez les Britanniques, s'afficher végétarien, c'est s'afficher comme appartenant à une classe intellectuelle, affranchie des traditions de consommation de viande bovine [...] C'est comme cela qu'on peut comprendre pourquoi on peut s'y afficher plus facilement végétarien qu'en France, où cela reste marginal »80.

Dans la continuité des dispositifs de sensibilisation facilement visibles sur les réseaux sociaux, effectuer une étude ethnologique des interactions sur des groupes végétariens, végétaliens et végans, mais aussi des trajectoires de vie de certains individus permettrait d'identifier les différentes sources de socialisation qui les disposent en tant que prosélytes. Cette étude prolongerait celles que Traïni a effectué chez les militants de la cause animale au sein d'associations.

Etudier les pratiques informelles plus profondément serait également intéressant puisqu'elles sont très hétérogènes chez les populations végétariennes. Plus personnellement, et puisqu'il y a une augmentation de consommation et de terres dédiées à la production biologique en France, l'étude de consommation et de ces pratiques informelles permettrait de mettre en lien ces populations mais aussi les « non-végétariens » avec les producteurs locaux. Le but

80 Entretien réalisé le 29 avril 2016 par le journaliste Mathieu Robert et publié sur le site de l'Agra Presse. Source : http://www.agrapresse.fr/arouna-ouedraogo-le-v-g-tarisme-est-ancien-m-me-en-france-art419015-2519.html

78

serait « d'amener » les populations à s'investir dans la sensibilisation de la culture biologique et de la réduction de déchet, et de les faire participer directement en tant qu'acteurs à des potagers participatifs, à la pratique permaculturienne... Valoriser la production locale, les associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (AMAP) et les associations locavores et biologiques81 serait le but final. Cette idée s'inscrit notamment dans un contexte marchand puisque les produits biologiques et les produits végétaux sont de plus en plus présents dans les rayons des grandes enseignes alimentaires, alors que l'achat de ces produits à l'échelle locale reste encore minoritaire. Une visite dans ce type d'enseigne permet de constater la profusion de simili-carnés (viandes végétales) : tofu fumé, émincés de soja, steaks, escalopes, boulettes et nuggets de soja... Ces produits sont bien accueillis par les populations végétariennes mais ils sont également critiqués par certaines d'entre elles : produits qui proviennent de loin, plastifiés et cartonnés, donc non-écologiques, production faite par les industriels de la viande, etc. Elles préfèrent ainsi favoriser les petits producteurs locaux. Une peur émane de la part de certaines populations du végétarisme : les « nouveaux » végétariens favoriseraient la production industrielle et mettraient ainsi les producteurs locaux « sur le côté », ce qui serait un contresens sur le plan environnemental.

D'autres pratiques « en valeur » méritent d'y porter une attention particulière pour rendre compte de toutes celles que le végétarisme et ses déclinaisons « provoquent ». Bien que cette recherche empirique ait pu collecter de nombreuses informations, le choix a été fait de « garder » l'étude des actions rationnelles en valeur dans un travail ultérieur. Nous pouvons énumérer toutefois quelques pratiques se dégageant des entretiens et qui pourraient être reliées à l'ensemble des végétarismes : la fréquentation de restaurants, de marchés et de producteurs locaux, le recyclage, l'entrée dans des carrières du militantisme, la pratique de sports, les régimes alimentaires crudivores et sans gluten, la pratique de la permaculture, les nouveaux lieux de sociabilités, la pratique du jeûne, l'intérêt pour la lecture, le yoga...

81 A Amiens et en Picardie par exemple : Les jardins de Saint-Leu, Aliment'ton local, l'Agriculture Biologique en Picardie (ABP)...

79

Annexes

Annexe 1 : le guide d'entretien

Dans le cadre du mémoire, nous avons réalisé des entretiens à Amiens et à Paris à partir d'une grille de thèmes, de questions et de points à traiter afin de structurer la réalisation des entrevues. Les entretiens sont donc semi-directifs, le suivi de ce guide ici présent n'a pas toujours été respecté selon les discours tenus par les enquêtés et lorsque la réponse à l'une des questions avait déjà été dictée avant de pouvoir la poser.

Thème 1 : instances de socialisation

· Descriptif du régime

· Parcours du régime/ Comment l'êtes-vous devenu-e ?

· Aborder l'enfance, les normes alimentaires parentales, les conflits de normes. Ruptures sur d'autres plans (social, politique...)

· Positionnement par rapport aux autres consommateurs ainsi que les omnivores. Par exemple, si végétalien : pourquoi ne mangent-ils pas d'oeufs... ?

· « Supports » de la conversion : données sociodémographiques

Thème 2 : principes moraux guidés par...

· Emotions : empathie par exemple

· Principes rationnels : externalités négatives par la consommation de viande, actes de la vie quotidienne, prise de conscience...

· Préoccupations environnementales, des animaux ?

Thème 3 : rapport au « soi »

· Pratiques sportives. Quelles activités, liens avec le nouveau mode de vie ?

· Consommation de gras (sauces, huiles, oléagineux...), de produits nocifs (substances illicites, cigarettes, alcool...). Si ne fume ou ne boit plus : arrêt survenu après la conversion ? De quelle manière s'est déroulé l'arrêt ? Ou consommation alternative : alcool bio, tabac sans OGM, cigarette électronique... ?

· Rapports avec les produits alimentaires biologiques, place du bio dans le régime, quels liens ? Est-ce que cela va de soi ?

Thème 4 : Achats

· Lieux des achats et pourquoi

· Quels types ? (prix, qualité du produit, bio, congelé...)

· Lien entre achats et environnement : moins d'emballages plastiques et/ou cartonnés, production locale...

80

Thème 5 : religion

· Pratiquant ?

· Liens entre les végétarismes et la religion : au niveau des interdits alimentaires ? Croyances induites par les végétarismes ?

· Place que l'on donne de ce régime alimentaire dans la religion

· Notion de spiritualité (croire à quelque chose mais qui sort des religions abrahamiques, bouddhistes...)

Thème 6 : politique

· Politique institutionnelle : adhérant ? Pour quel parti l'individu vote...

· Visions du monde et revendications en ce qui concerne l'environnement : la question environnementale pouvant décrire ce que pense l'individu

Annexe 2 : questionnaire

81

6/21/2016 Conversion au végétarisme, végétalisme et véganisme

5. 5. Comment décririez-vous votre conversion ? Une seule réponse possibie.

ma conversion a été lente

ma conversion a été du "jour au lendemain"

6. 6. Depuis votre conversion, mangez-vous bio et local ? Plusieurs réponses possibles.

oui

uniquement bio uniquement local non

7. 7. Par semaine, diriez-vous que vous consommez bio et/ou local...? Une seule réponse possible.

plusieures fois

quelques fois pas du tout

8. 8. Enfant, quelle était votre consommation de...
· Une seule réponse possible par ligne.

importante moyenne faible inexistante

9. 9. Votre conjoint(e) fait-il/elle partie de l'une de ces trois pratiques alimentaires ? Plusieurs réponses possibles_

oui

non

je n'ai pas de conjoint

Elements liés à votre conversion

10. 10. Comment votre famille a-t-elle réagi à votre conversion ?

Une seule réponse possible.

très bien plutôt bien plutôt mal très mal sans avis

11. 11, Comment votre entourage a-t-il réagi à votre conversion ? Une seule réponse possible.

très bien plutôt bien plutôt mal très mal sans avis

6121/2016 Conversion au végétarisme, végétalisme et véganisme

12. 12. Pensez-vous être en continuité ou en rupture avec l'éducation de vos parents ?

Une seule réponse possible.

en continuité en rupture

13. 13. Si vous êtes en rupture, sur quoi a-t-elle eu lieu ?

Plusieurs réponses possibles.

sur le plan politique

sur le plan social

sur le plan religieux

sur le plan des pratiques culturelles et de consommations

Autre

14. 14. Diriez-vous que vous êtes en continuité ou en rupture avec les nonnes alimentaires de votre enfance

Une seule réponse possible.

en continuité en rupture

15: 15. Depuis votre conversion, y a t-ii eu des changements quant ê...?

swIt

Plusieurs réponses possibles.

vos goûts et dégoûts

votre perception du beau et du laid

vos goûts musicaux

vos goûts vestimentaires

vos lieux de fréquentations

vos fréquentations (sphère amicale)

vos lieux de consommations

il n'y a pas eu de changement

Autre :

16. 16. Pouvez-vous préciser de quels types ils sont ?

83

6/2112016 Conversion au végétarisme, végétalisme etvéganisme

17.17. Au début de votre conversion, quel était votre état d'esprit?

sleu s réponses p,oss 'b es Plusieurs réponses possibles.

vous vous sentiez seul(e) vous vous sentiez accompagné(e) vous vous sentiez mal jugé(e) vous vous sentiez discriminé(e) vous vous sentiez soutenu(e) vous vous sentiez compris(e) aucune de ces réponses cela n'a rien changé

Autre :

18. 18. Lorsque vous avez besoin d'informations sur votre régime alimentaire, où effectuez-vous vos recherches ?

Plusieurs réponses possibles.

vos amis

associations

sur intemet (articles, forums, etc.)

sur les réseaux sociaux

Autre :

19. 19. Pensez-vous faire partie d'une communauté végétarienne, végétalienne ou végane ? Une seule réponse possible.

oui non

20. 20. Faites-vous partie d'une association...?

P!c,..eurr, .ose ,c,ss:b3es
Plusieurs réponses possibles.

végéta riennelvégétaliennelvéga ne écologiste

pour la défense des animaux autre

non

Opinions

21. 21. Où situez-vous vos opinions politiques ainsi que celles de vos parents ?

5'ë :tes pa,E3' lai e unri.

Line seule réponse possible par ligne.

Extrême gauche

Gauche Centre Droite

Extrême droite

Je

Ecologie Apolitique ne

sais

pas

85

6/2112016 Conversion au végétarisme, végétalisme et véganisme

22.22. Avez-vous ainsi que vos parents une religion ?'`

La spiritualité', est i;l une. cr: yare son .'e , a.ec une religion dessous
~ u tatdcau cour déca.lcr ie curseur à d,ràre

Une seule réponse possible par ligne.

Pas de

Bouddhiste Catholique Juive Musulmane Orthodoxe Protestante religion Spiritualité religion

23. 23. Pensez-vous que votre religion a eu un impact sur votre conversion, notamment sur les interdits alimentaires, le respect de la vie ?

avez iCr. c- ras r
Plusieurs réponses possibles

oui

non

24. 24. Ou au contraire, votre conversion a t-elle eu un impact sur votre croyance?

S,
·,,,,L ,LIS
\fe7 re, anc. < 'a5 rie religpur'répondez;~a~ r ......... ....
Plusieurs réponses possibles.

oui non

25. 25. Vos opinions politiques ont-elles un lien avec votre regard sur l'éthique, l'environnement et ce qui concerne la question animale ?

Une seule reponse possible.

oui non

Données socio-démographiques

26. 26. Vous étes... ? Une seule réponse possible.

un homme une femme Autre :

27. 27. Quel est votre âge ? Une sertie réponse possible.

moins de 18 ans

18-24 ans 25-34 ans 35-49 ans 50 ans et plus

28. 28. Dans quel département habitez-vous ?

Inscrivez que lea chffres. 7 poiy PaOs far enrm,^,Ig,

29.

86

29. Si vous n'habitez pas en France, veuillez indiquer votre pays

30. 30. Êtes-vous... ? "

isoirie pose üt e

célibataire en union libre

mariée) pa es 5(e) divorcé(e) autre

hi!ps // does.goagle.com/forrns/d/183oS239UbbJvl5cbPmY8sOLhoV9HY48dQtgjyFwGP-4/edit 516

87

88

Annexe 3 : Présentation des personnes interviewées

Prénom

Présentation

Leur raison

Ruptures
avec
instances de
socialisation

Christophe

27 ans.
Médecin du
travail.
Amiens.
Végan depuis
5 ans,
végétarien
durant 2 ans.

Père
chasseur,

bêtes
dépecées
devant lui.

Plus de
relation avec
ses parents, sa
famille et
certains amis.

Eléonore

25 ans.
Secrétaire
médicale.
Amiens.
Végane
depuis 3 ans,
végétarienne
durant 1 an
1/2.

Alimentation moins chère.

La conversion
lui a fait
perdre
plusieurs
amis. Conflits
lors de repas
familiaux.

Céline

24 ans.
Etudiante.
Amiens.
Végétarienne
depuis 12 ans.
Pas de
végétalisme
pour cause
d'anémie.

Visite d'un
abattoir.

Ne s'entend plus avec sa famille. Ses parents ont

accepté.

Héloïse

32 ans.
Designeuse.

Amiens.

Végane depuis 8 ans, végétarienne durant 3 ans.

Discussion
avec des
militants de
l'association
Peta.

Ne parle plus à ses parents depuis 7 ans. Elle a perdu des amis dont sa meilleure

amie.

89

Julien

 

27 ans. Sans
emploi.
Amiens.
Végétalien
depuis 2 ans,
végétarien
durant 1 an.

A lu un
article d'un
végétarien.

Ses parents ne comprennent pas son

« choix »,
critiqué par sa

famille. Sa compagne l'a quittée après sa conversion.

Marc

37 ans.
Ouvrier dans
le BTP.
Moreuil.
Végétarien
depuis 4 ans.

Vidéo
montrant
l'abattage
d'animaux.

Moqueries de la part de ses

amis.

Membres de

sa famille

réticents.

Sophie

28 ans. Vétérinaire. Paris. Végane depuis 5 ans, végétarienne durant 6 ans.

Images
d'animaux
ensanglantés.

Tensions avec
ses parents
qui sont
médecins.
Pour eux la
viande est
indispensable.

Laura

22 ans.
Etudiante.
Amiens.
Végétarienne
depuis 2 ans.

Rencontre
d'une
végétalienne
et discours
d'un végan.

Tensions avec
ses parents
qui ne
comprend pas
sa pratique.
Distanciation
avec quelques
amis.

90

Annexe 4 : Répartition par sexe

Sexe

Fréquences

%

femme

897

83,1

homme

170

15,8

autre (agenre, non-binaire...)

12

1,1

Ensemble

1079

 

Annexe 5 : Âge

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Âge

Fréquences

%

Fréquences

%

 
 
 

cumulées

 

moins de 18 ans

46

18-24 ans

398

25-34 ans

381

35-49 ans

173

50 ans et plus

Annexe 6 : Domicile et conversion

conversion

67

Fréquences

6,3

%

Oui

865

80

Non

216

20

Total

1081

100

91

Bibliographie

Akrich, M., Callon, M., & Latour, B. (2006). Sociologie de la traduction : textes fondateurs. Presses des MINES.

Baubérot, A. (2004). Histoire du naturisme : Le mythe du retour à la nature. Presses universitaires de Rennes.

Baubérot, A. (2008). Un projet de réforme hygiénique des modes de vie : naturistes et végétariens à la Belle Époque. French Politics, Culture & Society, 1-22.

Baubérot, A. (2014). Aux sources de l'écologisme anarchiste : Louis Rimbault et les communautés végétaliennes en France dans la première moitié du XXe siècle. Le Mouvement Social, (1), 63-74.

Becker, H. S. (1985). Outsiders : études de sociologie de la déviance. Editions Métailié. Boltanski, L. (2009). De la critique : Précis de sociologie de l'émancipation. Éditions Gallimard.

Comby, J. B., & Grossetête, M. (2013). 23. La morale des uns ne peut pas faire le bonheur de tous. Individualisation des problèmes publics, prescriptions normatives et distinction sociale. Recherches, 341-353.

Darmon, M. (2006). La socialisation. Paris, Armand Colin, 128.

Delatte A. Haussleitner (Joh.). Der Vegetarismus in der Antike. In : Revue belge de philologie et d'histoire, tome 14, fasc. 4, 1935. pp. 1430-1434.

Descola, P. (2011). L'écologie des autres : l'anthropologie et la question de la nature (pp. 9-83). Editions Quæ.

Descola, P., & Charbonnier, P. (2014). La composition des mondes : entretiens avec Pierre Charbonnier. Editions Flammarion.

Descola, P. (2015). Par-delà nature et culture. Editions Gallimard.

Faucher, F. (1998). MANGER" VERT" : Choix alimentaires et identité politique chez les écologistes français et britanniques. Revue française de science politique, 437-457.

Festugière André-Jean. 38. Haussleiter (Joh.). Der Vegetarismus in der Antike (RGVV, XXIV). Berlin, Töpelmann, 1935. In : Revue des Études Grecques, tome 49, fascicule 230, Avril-juin 1936. pp. 310-312.

Fischler, C. (1990). Homnivore (L') : Sur les fondamentaux de la biologie et de la philosophie. Odile Jacob.

Lahire, B. (2005). L'homme pluriel : les ressorts de l'action. Armand Colin.

Lemieux, C. (2007). À quoi sert l'analyse des controverses ? Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, (1), 191-212.

Muel-Dreyfus, F. (1983). Le métier d'éducateur : les instituteurs de 1900, les éducateurs spécialisés de 1968. Paris : Éditions de Minuit.

Ossipow, L. (1989). Le végétarisme. Vers un autre art de vivre. Paris, Cerf, Montréal, Fides, 125 p.

Ossipow, L. (1994). Aliments morts, aliments vivants. Autrement. Série Mutations, (149), 127-135.

92

Ossipow, L. (1997). La cuisine du corps et de l'âme : approche ethnologique du végétarisme, du crudivorisme et de la macrobiotique en Suisse (Vol. 13). Les Editions de la MSH.

Ouédraogo, A. P. (1998). Assainir la société. Les enjeux du végétarisme (No. 31, pp. 5976). Ministère de la culture/Maison des sciences de l'homme.

Ouédraogo, A. P. (2000). De La Secte Religieuse À L'utopie Philanthropique : Genèse sociale du végétarisme occidental. Annales, 825-843.

Plancqueel, Y. (2008). Les végétariens, leurs raisons, leurs pratiques. Etude sociologique des végétariens en France. Paris, Université Paris Descartes (Mémoire de master 2 en sciences humaines et sociales, mention Sociologie des sociétés contemporaines).

Podselver, L. (2002). La techouva. In Annales. Histoire, sciences sociales (Vol. 57, No. 2, pp. 275-296). Éditions de l'EHESS.

Poulain, J. P. (2002). Sociologies de l'alimentation : les mangeurs et l'espace social alimentaire. Presses Universitaires de France-PUF.

Pudal, B. (1989). Prendre parti : pour une sociologie historique du PCF. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.

Smart, A. (2004). Adrift in the mainstream: Challenges facing the UK vegetarian movement. British Food Journal, 106(2), 79-92.

Suaud, C. (1974). Contribution à une sociologie de la vocation : destin religieux et projet scolaire. Revue française de sociologie, 75-111.

Suaud, C. (1976). Splendeur et misère d'un petit séminaire. Actes de la recherche en sciences sociales, 2(4), 66-90.

Sutter, J., Rogé, J., Artaud, G., Dumoulin, C., Chotard, J. R., & Suaud, C. (1985). Vocations sacerdotales et séminaires : le dépérissement du modèle clérical.

Tissot, S. (2013). 9.«Anything but Soul Food». Goûts et dégoûts alimentaires chez les habitants d'un quartier gentrifié. Recherches, 141-152.

Traïni, C. (2010). Des sentiments aux émotions (et vice-versa) (Vol. 60, No. 2, pp. 335358). Presses de Sciences Po (PFNSP).

Traïni, C. (2011). La cause animale (1820-1980) : essai de sociologie historique. Presses universitaires de France.

Turina, I. (2010). Éthique et engagement dans un groupe antispéciste. L'Année sociologique, 60(1), 161-187.

Twigg, J. (1981). The vegetarian movement in England, 1847-1981: A study in the structure of its ideology.

Whorton, J. C. (1994). Historical development of vegetarianism. The American journal of clinical nutrition, 59(5), 1103S-1109S.

93

Table des figures

Figure 2. 1 - Conversion et principale raison 34

Figure 2. 2 - Type de conversion par Raison principale 35

Figure 2. 3 - Supports de recherches 38

Figure 3. 1 - PCS des parents par Normes alimentaires 46

Figure 3. 2 - Consommation de produits carnés et de sous-produits durant l'enfance 47

Figure 3. 3 - Diplôme 48

Figure 3. 4 - PCS 48

Figure 3. 5 - PCS individu par PCS du père 49

Figure 3. 6 - Education parentale 49

Figure 3. 7 - Réaction de la famille 50

Figure 3. 8 - Etat d'esprit à la suite de la conversion 51

Figure 3. 9 - Réaction de l'entourage 53

Figure 3. 10 - Situation 55

Figure 3. 11 - Conjoint(e) et pratique alimentaire commune 56

Figure 3. 12 - Opinion politique des individus et de leurs parents 61

Figure 3. 13 - Opinion politique des pères par Individu 61

Figure 3. 14 - Opinion politique des mères par Individu 62

Figure 3. 15 - Âge par Opinion politique 62

Figure 3. 16 - Sexe par Opinion politique 62

Figure 3. 17 - Opinion politique des pères par Education parentale 63

Figure 3. 18 - Religion 65

Figure 3. 19 - Sexe par Religion 65

Figure 3. 21 - PCS par Religion 66

Figure 3. 22 - Religion des parents 66

Figure 4. 1 - Consommation bio et locale depuis la conversion 71

Figure 4. 2 - Fréquence de consommation par semaine 71

94

Table des tableaux

Tableau 1 - Modèle séquentiel de la carrière 44

Tableau 2 - Trajectoires alimentaires en ruptures 46

Tableau 3 - Situation des personnes interviewées 57

Tableau 4 - Opinion politique des individus avant et après conversion, des pères et des mères 64

Résumé

Ce travail de recherche en sociologie traite de la population végétarienne, végétalienne et végane en rupture avec les instances de socialisation en France en 2016. Celles et ceux pour lesquels il s'agit d'une rupture, le but de cette recherche est d'identifier et d'analyser les ruptures qui peuvent intervenir à la suite d'une « conversion » à l'une de ces pratiques. De ce point de vue, le monde du régime végétal résulte d'un processus de « détachement social » vis-à-vis de la sphère familiale soulignant alors des scissions notamment sur les plans sociaux, politiques, religieux mais aussi du rapport entre l'homme, l'animal et la nature. La rupture est double, concurrençant la socialisation primaire, la socialisation secondaire entraîne une évolution différente des systèmes de disposition entre l'individu et ses parents. En ce sens, la pratique des végétarismes a une incidence sur les aspects de la vie personnelle : groupes d'amis, sorties, mise en couple, enfants... Ces systèmes participent à l'incorporation chez les individus convertis de pratiques « informelles » gravitant autour de ces idéaux alimentaires (activité physique, magasins et aliments bios, marchés, réduction des déchets, recours aux bocaux, germoirs à graine...). Les pratiques et le refus de la consommation de produits carnés soulignent un certain refus de l'ordre social ; entre antispécisme, consommation « éthique », biologique, locale ou rejet d'une alimentation industrialisée, c'est toute une manière de vivre et une vision du monde qui est repensée au travers de ces pratiques. Cette recherche ici présente s'appuie également sur l'étude des biographies des personnes interrogées pour rendre compte des trajectoires, des sensibilités, des justifications et des légitimations qui mène aux carrières du végétarisme. La prépondérance des sociabilités virtuelles se pose comme l'une des conditions d'entrée dans la carrière spécifique à la pratique, mêlant pratiquants « confirmés » et jeunes initiés. Les méthodologies recourues sont au nombre de trois : une phase qualitative constituée d'une base de huit entretiens ainsi que de quelques interactions effectuées au cours de ces 2 dernières années, et une seconde phase quantitative composée de 1081 questionnaires.

95

Mots-clés : végétarisme - conversion - pratique - rupture - alimentation - consommation