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GROUPE-ISM
Agrément/Habilitation
n°001373MESRI/DGES/DESP
Domaine : SCIENCES JURIDIQUES, POLITIQUES ET DE
L'ADMINISTRATION Mention : SCIENCE POLITIQUE
MEMOIRE
Présenté par NKOUMA EMANE Dark Vinny Toussaint Sous
la supervision du Pr. Mohamed Bachir NIANG Co-encadrant : M.
Peter KABO, Enseignant-chercheur
Pour l'obtention du diplôme de
Master en Science Politique et Relations Internationales
Option : DIPLOMATIE ET GEOSTRATEGIE
SUJET :
FRANTZ FANON ET L'INTEGRATION REGIONAL EN AFRIQUE
CENTRALE : DEFIS ET PERSPECTIVES POUR LA
CEEAC
Soutenu à Dakar, le 18/05/2026 devant le jury
composé de :
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Président :
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Pr. Abdou Rahmane THIAM
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Structure de Rattachement UCAD
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Examinateur 1 :
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M. Boubacar Bertrand BALDE
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Structure de Rattachement ISM
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Examinateur 2 :
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M. Bathie NDIAYE
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Structure de Rattachement ISM
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Année 2025-2026

RESUME
Ce mémoire examine les fondements idéologiques,
politiques et géostratégiques de l'intégration
régionale en Afrique centrale à la lumière de la
pensée de Frantz Fanon. En s'appuyant sur le cas de la Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), il met en
évidence les défis structurels, institutionnels et
économiques qui freinent la mise en oeuvre d'une véritable
intégration régionale au service des peuples. L'analyse explore
les contradictions entre les idéaux panafricanistes de solidarité
et d'unité, et les réalités postcoloniales marquées
par la dépendance, la fragmentation politique et les influences
extérieures. Inspiré par la critique fanonienne du
néocolonialisme, le travail interroge la capacité des
États membres à dépasser les logiques étatiques
héritées de la colonisation pour construire une
souveraineté collective. Il montre également que la
réussite de l'intégration régionale passe par une
refondation des institutions, une gouvernance démocratique
partagée et une redéfinition des priorités
géostratégiques dans un contexte mondial concurrentiel. Enfin, le
mémoire propose des perspectives panafricaines orientées vers
l'émancipation économique, la coopération
sécuritaire et la consolidation d'une conscience politique commune,
conditions essentielles à une intégration régionale
durable et autonome.
Mots Clés : Frantz Fanon, CEEAC,
intégration régionale, Afrique centrale, panafricanisme,
néocolonialisme, souveraineté, géostratégie,
diplomatie africaine, unité africaine, post-colonialisme,
développement régional, coopération interétatique,
gouvernance démocratique, émancipation politique, défis
institutionnels, perspectives stratégiques, sécurité
régionale, solidarité africaine, transformation structurelle.
II
ABSTRACT
This thesis examines the ideological, political and
geostrategic foundations of regional integration in Central Africa in light of
Frantz Fanon's thinking. Using the case of the Economic Community of Central
African States (ECCAS) as a basis, it highlights the structural, institutional
and economic challenges that hinder the implementation of genuine regional
integration for the benefit of the people. The analysis explores the
contradictions between the pan-Africanist ideals of solidarity and unity and
the post-colonial realities marked by dependence, political fragmentation and
external influences. Inspired by Fanon's critique of neo-colonialism, the work
questions the ability of member states to move beyond the state-centric logic
inherited from colonisation in order to build collective sovereignty. It also
shows that the success of regional integration requires a re-founding of
institutions, shared democratic governance and a redefinition of geostrategic
priorities in a competitive global context. Finally, the thesis proposes
pan-African perspectives oriented towards economic emancipation, security
cooperation and the consolidation of a common political consciousness, which
are essential conditions for sustainable and autonomous regional
integration.
Keywords: Frantz Fanon, ECCAS, regional
integration, Central Africa, pan-Africanism, neocolonialism, sovereignty,
geostrategy, African diplomacy, African unity, post-colonialism, regional
development, inter-state cooperation, democratic governance, political
emancipation, institutional challenges, strategic perspectives, regional
security, African solidarity, structural transformation.
III
DEDICACE
Je dédie ce modeste travail :
À mon regretté père, qui nous a
quittés il y a plus de dix ans et qui demeure l'un des principaux
facteurs de motivation, tant sur le plan personnel que professionnel, dans mon
humble parcours.
À ma mère et à mon oncle, qui ont toujours
été parmi mes principaux soutiens affectif, financier et
psychologique, et pour la confiance qu'ils m'ont accordée.
À ma fille, pour la capacité de résilience
qu'elle a su faire ressortir en moi par sa présence. À mes
frères et soeurs, pour leurs prières et leurs encouragements.
À toute ma famille, pour l'engagement, la confiance et le
soutien dont elle a fait preuve depuis le début de mon parcours
universitaire loin de mon pays.
Et enfin, à mes amis, pour la motivation qu'ils
m'apportent quotidiennement.
IV
REMERCIEMENTS
Je souhaite exprimer ma profonde gratitude à monsieur
Peter KABO, pour son accompagnement méthodologique, sa rigueur
scientifique et sa disponibilité tout au long de l'élaboration de
ce travail. Ses remarques constructives et ses conseils pertinents ont
largement contribué à l'enrichissement de cette recherche.
Mes remerciements s'adressent également à
l'ensemble du corps professoral du Master en Diplomatie et
Géostratégie, pour la qualité de leur enseignement et leur
engagement à transmettre des savoirs essentiels à la
compréhension des enjeux contemporains des relations internationales.
Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance envers
toutes les personnes qui ont partagé avec moi témoignages et
conseils pratiques ont été d'une grande utilité et ont
enrichi ma réflexion tout au long du processus de rédaction de ce
mémoire.
Je remercie enfin mes camarades de promotion pour les
échanges fructueux, l'esprit d'entraide et la solidarité qui ont
marqué ces années d'études.
À toutes celles et ceux qui, de près ou de loin,
ont contribué à la réalisation de ce travail, j'exprime ma
sincère gratitude.
V
LISTES DES SIGLES ET ABREVIATIONS ET
ACRONYMES
BRICS : Brazil, Russia, India, China, South
Africa
CEDEAO : Communauté Économique des
États de l'Afrique de l'Ouest
CEEAC : Communauté Économique des
États de l'Afrique Centrale
CNUCED : Conférence des Nations Unies sur
le Commerce et le Développement
CSA : Conseil de Sécurité de
l'Afrique
FMI : Fonds Monétaire International
FOMAC : Force Multinationale de l'Afrique
Centrale
HCR : Haut Conseil des Réfugiés
IFI : Institutions Financières
Internationales
MARAC : Mécanisme d'Alerte Rapide de
l'Afrique Centrale
NEPAD : New Partnership for Africa's
Development
ONG : Organisation Non Gouvernementale
OIF : Organisation Internationale de la
Francophonie
ONUCA : Observatoire des Nations Unies pour
l'Afrique Centrale
PNUD : Programme des Nations Unies pour le
développement
RCA : République Centrafricaine
RDC : République Démocratique du
Congo
UA : Union Africaine
UDEAC : Union Douanière et
Économique de l'Afrique Centrale
UEMOA : Union Économique et
Monétaire Ouest Africaine
UE : Union Européenne
ZLECAf : Zone de Libre-Échange
Continentale Africaine
COPAX : Conseil de Paix et de
Sécurité de l'Afrique Centrale
FMI : Fonds Monétaire International
VI
SOMMAIRE
INTRODUCTION 1
PREMIÈRE PARTIE : LES FONDEMENTS STRUCTURELS,
PHILOSOPHIQUES ET
IDÉOLOGIQUES DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE
CENTRALE 18
CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE
ET LES
LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC 19
CHAPITRE 2 : PENSÉE FANONIENNE ET IDÉAUX
PANAFRICANISTES : BASES
THÉORIQUES D'UNE INTÉGRATION
AUTHENTIQUEMENT AFRICAINE 61
DEUXIÈME PARTIE : LES PERSPECTIVES STRATEGIQUE DE
L'INTÉGRATION
RÉGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE 93
CHAPITRE 1 : LES DYNAMIQUES GEOSTRATEGIQUES ET LEVIERS
DE
TRANSFORMATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE
95
CHAPITRE 2 : VERS UNE REFONDATION PANAFRICANISTE ET
SOUVERAINE DE
LA CEEAC 136
CONCLUSION 160
1
INTRODUCTION GENERALE
« Notre monde a raté sa décolonisation,
tout comme son entrée dans la mondialisation. ».1
Cette réflexion de Bertrand Badie résume avec lucidité
l'impasse historique dans laquelle se trouvent de nombreux États
africains, notamment ceux d'Afrique centrale. Près de soixante ans
après les indépendances, le continent peine encore à se
libérer des structures de domination héritées de la
colonisation, tout en s'insérant difficilement dans une mondialisation
marquée par des rapports de force inégaux. Cette situation met en
lumière les contradictions profondes des processus d'intégration
régionale, censés incarner la renaissance politique,
économique et culturelle de l'Afrique. L'Afrique centrale, à
l'instar de l'ensemble du continent africain, reste profondément
marquée par les séquelles historiques du colonialisme et les
logiques de dépendance qu'il a engendrées.
Les questions liées sur l'importation de l'Etat en
Afrique sont souvent marginalisées dans les sciences politiques, hors
elles s'inscrivent dans une science empirique du politique, c'est aussi dans
cette élan que le sociologue des relations international Bertrand Badie
l'explique à travers ce paragraphe : « La recherche porte donc
sur le processus de transfert d'un Etat a un autre potentiel ou réel,
sur la qualification des résultats, fonctionnels ou dysfonctionnels
à l'échelle de chaque Etat importateur, et enfin sur l'effet
induit au sein d'un système international qui n'est plus simple addition
de souverainetés, mais également le produit d'échanges
tendant vers l'inégalités et l'univocité. Nul ne serait
contester l'importance de ces questions qui restent pourtant
marginalisées par la science politique (...) Importer pour combattre est
un paradoxe longuement et couramment cultive. Le phénomène devint
fréquent et remarquable lors de la décolonisation ».
2
Ce passage, d'une lucidité remarquable, trouve une
résonance particulière dans le contexte africain, et plus
précisément en Afrique centrale. En effet, après les
indépendances politiques des années 1960, les États de
cette région ont hérité de structures institutionnelles
calquées sur les modèles européens, sans que celles-ci ne
correspondent réellement à leurs réalités sociales,
culturelles et historiques. Cette transposition, que Badie qualifie d' «
importation de l'État », a abouti à la formation d'appareils
étatiques dépourvus de racines endogènes, souvent
perçus
1 Bertrand Badie, L'État importé.
L'occidentalisation de l'ordre politique, Paris, Fayard, 1992, p.V
2 Ibib,p.VI
2
comme des prolongements du système colonial
plutôt que comme des instruments de souveraineté populaire.
Dans la plupart des pays d'Afrique centrale Cameroun, Congo,
Gabon, République centrafricaine, Tchad, Guinée
équatoriale, ou encore République démocratique du Congo la
décolonisation s'est limitée à un transfert formel de
pouvoir. Les nouvelles élites, formées dans les cadres
administratifs et intellectuels du colonisateur, ont reproduit les
mécanismes institutionnels, économiques et politiques
hérités de l'ordre colonial. L'État postcolonial africain
s'est ainsi construit comme une continuité du système
impérial, avec une administration centralisée, une
économie extravertie et une dépendance persistante à
l'égard des anciennes puissances. Cette configuration a engendré
une souveraineté essentiellement juridique, sans autonomie
économique ni culturelle réelle.
L'héritage colonial a façonné durablement
la morphologie des États d'Afrique centrale. Le découpage
arbitraire des frontières lors de la Conférence de Berlin
(1884-1885) a créé des entités politiques artificielles,
fragmentant les peuples et les identités culturelles. Les
économies, quant à elles, furent organisées selon un
modèle d'extraction et d'exportation des matières
premières au profit des métropoles, ce qui a établi une
dépendance structurelle. Cette dépendance s'est prolongée
dans l'ère postcoloniale par des formes plus subtiles : la tutelle
monétaire via le franc CFA, la mainmise des entreprises multinationales
sur les ressources naturelles, et la persistance d'une coopération
bilatérale asymétrique, notamment avec la France. Cette situation
a limité les marges de manoeuvre politiques et économiques des
États africains, tout en entretenant un déséquilibre
profond entre leurs ambitions de développement et leurs capacités
réelles d'action.
Dans ce contexte de fragmentation et de
vulnérabilité, la création en 1983 de la Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) devait
symboliser un tournant décisif. Son objectif affiché était
de renforcer la solidarité régionale, de stimuler les
échanges intra-africains et de doter la région d'un cadre de
coopération économique et sécuritaire autonome. Cependant,
plus de quatre décennies après sa fondation, la CEEAC peine
encore à s'imposer comme un acteur stratégique de premier plan.
Les rivalités politiques, les crises internes, la faiblesse
institutionnelle, et la dépendance persistante vis-à-vis des
partenaires extérieurs continuent de freiner son efficacité.
La pensée de Frantz Fanon apporte ici un cadre
d'analyse critique essentiel. Dans Les Damnés de la Terre (1961), Fanon
souligne que l'indépendance ne doit pas être une simple
substitution
3
d'élites, mais une transformation radicale des
structures économiques, sociales et mentales héritées du
colonialisme. Il met en garde contre la formation d'une « bourgeoisie
nationale » qui, au lieu de libérer le peuple, s'approprie
l'appareil d'État pour perpétuer la domination sous une autre
forme.3 Cette critique s'applique avec acuité à
l'Afrique centrale, où les logiques de rente, de dépendance et de
clientélisme ont souvent pris le pas sur la construction d'un projet
collectif d'émancipation.
Pour Fanon, la décolonisation véritable implique
une reconstruction de la conscience politique et une refondation du pouvoir
à partir du peuple. Dans cette perspective, l'intégration
régionale pourrait être perçue non pas comme une simple
coopération économique, mais comme un projet de libération
collective, visant à dépasser les frontières
héritées du colonisateur et à créer une
souveraineté partagée. L'unité régionale, si elle
s'appuie sur une vision endogène et panafricaniste, peut devenir une
réponse concrète à l'échec de la
décolonisation politique.
Cette idée rejoint la thématique de
l'année 2025 de l'Union africaine, proclamée sous le titre :
« Justice for Africans and People of African Descent Through
Reparations » (« Justice pour les Africains et les personnes
d'origine africaine à travers les réparations »).
4Ce thème met en avant la nécessité d'une
réparation structurelle et politique, dépassant la simple
reconnaissance symbolique des injustices du passé. Il s'agit de repenser
les modèles économiques, culturels et institutionnels qui
perpétuent la dépendance du continent. Dans cette optique,
l'intégration régionale et notamment la relance de la CEEAC peut
être envisagée comme une forme de justice réparatrice
collective, visant à reconstruire l'autonomie économique et
politique de la région.
Ainsi, replacer la réflexion sur l'intégration
de l'Afrique centrale dans la grille de lecture fanonienne permet de comprendre
les défis actuels non comme des fatalités, mais comme les
symptômes d'une décolonisation inachevée. Les
difficultés de la CEEAC à s'affirmer traduisent moins une
incapacité institutionnelle qu'une tension historique entre des
structures importées et une quête d'identité politique
africaine. En ce sens, l'unité régionale apparaît comme une
exigence à la fois géopolitique et psychologique, une
étape vers la réappropriation du destin collectif africain. C'est
dans cette dialectique entre héritage, dépendance et renaissance
que se situe la réflexion sur la reconstruction politique de l'Afrique
centrale une
3 Fanon, Frantz. Les Damnés de la Terre. Paris
: La Découverte, 2002 [1961].
4 Union africaine. (2025). Theme of the Year 2025:
Justice for Africans and People of African Descent Through Reparations.
Addis-Abeba : Commission de l'Union africaine. Disponible sur :
https://au.int/en/theme/2025
4
réflexion que Frantz Fanon avait, dès les
années 1960, anticipée comme le coeur même du combat pour
la dignité et la souveraineté des peuples.
L'analyse de la CEEAC dans la littérature
académique met en lumière les défis structurels et
fonctionnels qui ont accompagné sa création. Dans son ouvrage
« La Communauté économique des États de l'Afrique
Centrale et la gouvernance démocratique économique de ses
États membres », l'auteur Fernande Coeurbi Manga Diaba retrace
avec une oeil juridique les insuffisances de l'intégration
régionale au seins de la CEEAC. Ainsi, dans un article publié en
1987 dans l'Annuaire français de droit international, le professeur
Maurice Kamto soulignait le classicisme institutionnel de la CEEAC et sa
précipitation dans l'affirmation de certains acquis, s'interrogeant sur
la capacité de l'institution à dépasser le simple
modèle des expériences sous-régionales
précédentes, comme la Communauté de l'Afrique de
l'Est.5 En d'autres termes, il mettait en question la
capacité de la CEEAC à tirer des leçons des
expériences antérieures et à s'inscrire dans une dynamique
durable d'intégration régionale.
De façon similaire, le professeur Guillaume Pambou
Tchivounda (1984) considérait la CEEAC comme un exemple typique de
l'intégration « rêvée » : même si la
communauté voyait le jour, rien ne garantissait sa survie ni sa
capacité à s'imposer comme un ordre juridique effectif. Ces
observations, qualifiées par l'auteur de « corneilles à
trois yeux », anticipaient avec justesse les difficultés
persistantes de la CEEAC à exister en tant qu'institution capable
d'apporter une réelle valeur ajoutée à la gouvernance
démocratique et économique de ses États
membres.6 En conséquence, la CEEAC a dû affronter des
obstacles consubstantiels à sa création ainsi que des
difficultés liées à son fonctionnement, lesquels limitent
non seulement son efficacité dans la promotion de l'intégration
économique, mais aussi sa capacité à renforcer la
gouvernance démocratique au sein de ses États membres.
DEFINITION DES CONCEPTS
Notre sujet d'étude est constitué de plusieurs
termes. Il faut au préalable les définir. L'histoire
contemporaine de l'Afrique centrale montre que la décolonisation
constitue un préalable indispensable à toute réflexion sur
l'intégration régionale, car elle permet la création
d'espaces
5 KAMTO (Maurice), « La CEEAC une
communauté de plus? », AFDI, 1987.
6 PAMBOU TCHIVOUNDA (Guillaume), «
Prospectives des intégrations régionales du tiers-monde »,
in : journal du droit international, 1984, p.280-290.
5
politiques et économiques autonomes. Frantz Fanon, dans
Les Damnés de la Terre, soutient que « la décolonisation
est la création d'hommes nouveaux », soulignant que ce
processus dépasse la simple indépendance formelle et implique la
transformation des structures sociales et psychologiques héritées
du colonialisme.7 Par conséquent, l'intégration
régionale, définie par Ernst B. Haas comme « le
processus par lequel les acteurs politiques de plusieurs États distincts
transfèrent leurs loyautés et activités vers un centre
nouveau »8 , ne peut se concevoir que dans le cadre d'une
décolonisation réelle, qui libère les États membres
de toute dépendance extérieure.
Cependant, cette libération n'est pas seulement
politique, elle est aussi psychologique et économique.
L'aliénation, concept central chez Fanon dans Peau noire, masques
blancs, est décrite comme « d'abord économique
», puisque les populations colonisées ont été
structurées par l'économie coloniale9. Cette
aliénation perdure à travers les systèmes
néocoloniaux et les dépendances économiques, soulignant
l'importance d'une réflexion sur la souveraineté. En effet, Jean
Bodin, dans Les Six Livres de la République, définit la
souveraineté comme « la puissance absolue et perpétuelle
d'une République » , mais dans le contexte africain
postcolonial, elle se redéfinit à travers la coopération
régionale, où les États acceptent de partager une partie
de leurs prérogatives pour accroître leur poids
collectif10.
En complément, la solidarité panafricaine, telle
que formulée par Kwame Nkrumah dans Africa Must Unite, est « la
condition première de la survie, du développement et de la
libération complète des peuples africains
»11. Cette solidarité dépasse l'idée
d'un sentiment fraternel et se traduit par la volonté politique de
construire des institutions régionales stables. Elle complète la
notion de dépendance économique, analysée par Samir Amin
dans L'Accumulation à l'échelle mondiale, qui la définit
comme la « subordination des économies du Sud au système
mondial »12. En Afrique centrale, la réduction de
cette dépendance passe par des mécanismes d'intégration
économique et par la valorisation des marchés internes.
La gouvernance constitue un pilier supplémentaire de
cette intégration, puisque Daniel Kaufmann et Aart Kraay, dans
Governance Matters, la décrivent comme « la manière dont
le
7 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris,
La Découverte, 1961, p. 36.
8 Ernst B. Haas, The Uniting of Europe, Stanford
University Press, 1958, p. 16.
9 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris,
Seuil, 1952, p. 112.
10 Jean Bodin, Les Six Livres de la République,
Paris, Fayard, 1986, Livre I, chap. 8.
11 Kwame Nkrumah, Africa Must Unite, London,
Heinemann, 1963, p. 132.
12 Samir Amin, L'Accumulation à
l'échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1970, p. 45.
6
pouvoir est exercé dans la gestion des ressources
économiques et sociales »13. Une gouvernance
efficace et transparente est essentielle pour assurer la cohérence et la
légitimité des structures régionales. Elle doit
s'articuler avec la lutte contre le néo-colonialisme, que Kwame Nkrumah
définit comme la situation où « l'État
paraît indépendant mais reste dirigé économiquement
et politiquement de l'extérieur » 14,
démontrant ainsi que la souveraineté formelle ne suffit pas pour
garantir l'autonomie réelle des États.
De surcroît, la libération, selon Fanon dans Les
Damnés de la Terre, ne se limite pas à l'indépendance
territoriale : « la libération nationale signifie en
réalité la libération de l'homme »15.
Cela implique une réflexion sur la conscience nationale et
régionale, qui, toujours chez Fanon, doit être « sociale
et politique » 16. La construction d'une conscience
régionale commune est indispensable pour transformer
l'intégration de la CEEAC en véritable projet collectif et non en
simple coopération formelle.
Par ailleurs, les enjeux de sécurité
régionale se révèlent cruciaux. Barry Buzan et Ole
Wæver, dans Regions and Powers, soulignent que « les
États d'un même complexe régional ne peuvent être
étudiés isolément du point de vue de leur
sécurité »17. Ainsi, la stabilité
d'un pays comme la République centrafricaine influence directement celle
des autres États de la CEEAC. Cette interdépendance explique
l'importance des enjeux géostratégiques, analysés par Yves
Lacoste dans La Géographie, ça sert d'abord à faire la
guerre, qui définissent la géostratégie comme «
l'analyse des rapports de force liés à l'espace et à la
géographie dans la stratégie de puissance » 18.
Dans ce cadre, les conflits transnationaux, tels que
décrits par Mary Kaldor dans New and Old Wars, impliquent des acteurs
étatiques et non étatiques, et combinent des logiques
économiques et identitaires.19 Ces conflits fragilisent
l'intégration régionale et mettent en lumière la
nécessité d'une coordination régionale efficace. Enfin, le
panafricanisme, tel que repensé par Ahmzat Boukary dans Africa Unite,
constitue le fil conducteur de l'ensemble : il s'agit « d'une
13 Daniel Kaufmann et Aart Kraay, Governance Matters,
World Bank, 1999, p. 2.
14 Kwame Nkrumah, Le Néo-colonialisme, dernier
stade de l'impérialisme, Paris, Présence Africaine, 1965, p.
11
15 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, op.
cit., p. 52.
16 Ibid., p. 175.
17 Barry Buzan et Ole Wæver, Regions and
Powers: The Structure of International Security, Cambridge University Press,
2003, p. 44.
18 Yves Lacoste, La Géographie, ça sert
d'abord à faire la guerre, Paris, Maspero, 1976, p. 9.
19 Mary Kaldor, New and Old Wars: Organized Violence
in a Global Era, Stanford University Press, 1999, p. 5.
7
dynamique historique de libération, de conscience
et d'unité des peuples africains autour d'un projet civilisationnel
commun »20. Ce concept synthétise l'ensemble des
idées précédentes en proposant un horizon
idéologique et stratégique à l'intégration
régionale, où souveraineté, sécurité,
gouvernance et développement convergent vers un projet africain autonome
et unifié.
Ainsi, l'ensemble de ces concepts, articulés les uns
aux autres, offre une grille de lecture cohérente pour comprendre les
défis et perspectives de la CEEAC. Ils permettent d'appréhender
simultanément les dimensions économiques, politiques,
géostratégiques et idéologiques de l'intégration
régionale, tout en soulignant que la véritable unité ne
peut émerger que par la combinaison d'une conscience collective, d'une
gouvernance efficace et d'une stratégie régionale adaptée
aux réalités africaines.
PROBLEMATIQUE
L'intégration régionale en Afrique centrale,
portée par la Communauté économique des États de
l'Afrique centrale (CEEAC), constitue un enjeu majeur pour la stabilité
politique, le développement économique et la souveraineté
collective des États membres. Pourtant, malgré des objectifs
ambitieux tels que l'harmonisation des politiques économiques, la libre
circulation des personnes et des biens ou encore la coopération en
matière de sécurité, la région demeure
fragmentée et peine à concrétiser l'unité
souhaitée. Cette situation s'explique par un ensemble d'obstacles
interconnectés : les conflits armés récurrents, comme en
République centrafricaine ou dans les zones frontalières entre le
Tchad et le Cameroun, exacerbent les tensions internes et compromettent la mise
en oeuvre des politiques régionales. Parallèlement, les
défis structurels tels qu'une gouvernance faible, marquée par des
régimes autoritaires ou corrompus, et une dépendance
économique persistante vis-à-vis des puissances
étrangères héritée de l'époque coloniale,
limitent la capacité des États à agir de manière
autonome et coordonnée.
Dans ce contexte, la réflexion sur les idées de
Frantz Fanon offre un cadre théorique pertinent pour comprendre ces
obstacles. Ses analyses sur la construction nationale et la libération
des peuples colonisés mettent en évidence le lien entre autonomie
intérieure et capacité à s'unir au niveau régional.
Ainsi, appliquer les concepts fanoniens à l'Afrique centrale permet
d'interroger la persistance des blocages : comment les États
membres peuvent-ils dépasser
20 Ahmzat Boukary, Africa Unite, Paris,
Présence Africaine, 2017, p. 27.
8
l'héritage colonial, renforcer leur
souveraineté et développer une conscience régionale
commune capable de soutenir l'intégration ?
La question centrale qui émerge de cette situation est
donc la suivante : Comment les idées de Frantz Fanon sur la
décolonisation et la construction nationale peuvent-elles être
appliquées pour comprendre et surmonter les obstacles à
l'intégration régionale en Afrique centrale ? Cette
interrogation mobilise plusieurs concepts clés, tels que la
souveraineté, la dépendance économique, la gouvernance,
les conflits transnationaux, la sécurité régionale et le
panafricanisme, chacun éclairant une dimension spécifique des
défis rencontrés. Elle permet également de situer
l'analyse dans une perspective critique, qui ne se limite pas aux contraintes
matérielles, mais intègre les dimensions idéologiques et
culturelles de l'intégration.
Enfin, l'importance de cette problématique
réside dans sa double portée scientifique et pratique. Sur le
plan théorique, elle contribue à enrichir la réflexion sur
l'application des idées de Fanon dans un contexte contemporain
d'intégration régionale. Sur le plan pratique, elle fournit des
pistes pour les décideurs et les institutions régionales afin de
renforcer la coopération, promouvoir une gouvernance efficace et
réduire la vulnérabilité économique et
sécuritaire des États membres. Par conséquent, cette
problématique ne se limite pas à identifier les obstacles, mais
propose également un cadre analytique permettant de penser des solutions
durables pour l'unité et le développement de l'Afrique
centrale.
OBJECTIFS DE RECHERCHE
Notre travail de recherche s'articule autour de trois
objectifs, un objectif principale et deux objectifs spécifique visant
à explorer l'apport des idées de Frantz Fanon à
l'intégration régionale en Afrique centrale, dans le cadre de la
Communauté économique des États de l'Afrique centrale
(CEEAC).
Objectif principale :
Analyser les défis actuels de l'intégration
régionale au sein de la CEEAC : Cet objectif consiste à dresser
un état des lieux des obstacles qui entravent la coopération
entre les onze États membres. Il s'agira d'identifier les facteurs
clés, tels que les conflits armés notamment en République
centrafricaine et dans les régions du Tchad, les disparités
économiques entre pays
9
riches en ressources (Gabon, Tchad) et ceux moins dotés
(Burundi), ainsi que les faiblesses institutionnelles de la CEEAC, comme le
manque de coordination ou de mise en oeuvre des politiques communes. Cette
analyse permettra de comprendre les racines structurelles et historiques de ces
défis.
Objectifs spécifique :
1. Examiner comment les théories de Fanon
peuvent offrir des perspectives pour Surmonter ces défis :
À partir des concepts de Fanon, notamment la
décolonisation mentale et la critique des élites postcoloniales
dans Les Damnés de la Terre, cet objectif vise à
réinterpréter les problèmes identifiés. Par
exemple, les divisions ethniques ou nationales, héritées du
colonialisme, seront analysées comme des freins à une conscience
régionale unifiée. Cette étape explorera comment la
solidarité anticoloniale prônée par Fanon peut inspirer une
approche nouvelle de l'intégration, au-delà des cadres purement
économiques.
2. Dégager des perspectives basées sur
les idées de Fanon pour renforcer L'intégration régionale
: Enfin, le mémoire formulera des pistes concrètes,
inspirées de Fanon, pour revitaliser la CEEAC. Cela pourrait inclure la
promotion d'une identité régionale postcoloniale, la
réforme des élites dirigeantes pour favoriser une gouvernance
inclusive, ou encore des initiatives éducatives pour déconstruire
les héritages coloniaux. Ces recommandations viseront à traduire
la pensée fanonienne en actions pratiques adaptées au contexte
actuel.
HYPOTHESES DE RECHERCHE
Les trois hypothèses qui orientent l'analyse de
l'intégration régionale en Afrique centrale à travers les
idées de Frantz Fanon :
Hypothèse générale
L'intégration régionale en Afrique
centrale, à travers la CEEAC, reste fragile en raison des
héritages coloniaux et des problématiques identitaires et
politiques que Frantz Fanon avait déjà anticipées dans ses
analyses sur la décolonisation et la construction nationale :
Cette hypothèse générale met en avant
l'idée que les blocages de la CEEAC ne sont pas seulement conjoncturels
ou techniques, mais qu'ils trouvent leur origine dans des
réalités
10
profondes héritées de la colonisation. Fanon a
montré que la domination coloniale a fragmenté les
sociétés africaines en créant des divisions ethniques,
territoriales et culturelles, divisions qui continuent d'entraver la
solidarité et l'unité régionales. Ainsi, comprendre les
défis de la CEEAC nécessite de relire Fanon comme un guide
intellectuel pour dépasser ces héritages et construire une
intégration plus solide.
Hypothèse spécifique
Les idées de Fanon sur la décolonisation
et la reconstruction identitaire sont pertinentes pour comprendre la
persistance des divisions (ethniques, linguistiques et territoriales) qui
freinent l'intégration régionale au sein de la CEEAC :
Cette hypothèse postule que les concepts fanoniens, notamment
développés dans Les Damnés de la Terre, restent utiles
pour analyser les fractures actuelles en Afrique centrale. Le colonialisme a
laissé derrière lui des États fragmentés, où
les rivalités ethniques ou linguistiques alimentent des tensions, comme
au Cameroun (conflit anglophone/francophone). En soulignant l'importance d'une
décolonisation radicale, impliquant la refonte des identités et
la solidarité panafricaine, Fanon permet de comprendre pourquoi
l'unité régionale est fragile et propose une piste pour surmonter
ces obstacles.
Les difficultés actuelles de
l'intégration régionale en Afrique centrale trouvent leur origine
dans des problèmes de gouvernance et d'absence d'identité
régionale forte, des dynamiques déjà décrites par
Fanon dans sa critique des élites postcoloniales : Cette
hypothèse relie directement la critique fanonienne des élites
postcoloniales aux réalités contemporaines de la CEEAC. Fanon
dénonçait les dirigeants africains qui, au lieu de servir leurs
peuples, reproduisent les logiques de domination coloniale. En Afrique
centrale, cela se manifeste par la persistance de régimes autoritaires
(comme au Tchad ou en Guinée équatoriale), la corruption et le
manque de volonté politique pour promouvoir une véritable
coopération régionale. De plus, l'absence d'une identité
régionale commune, éclipsée par les loyautés
nationales ou ethniques, reflète les obstacles identitaires
décrits par Fanon. Cela explique en grande partie pourquoi la CEEAC
peine à devenir un moteur d'intégration.
11
METHODE ET TECHNIQUE D'INVESTIGATION
Pour répondre à la question problématique
et atteindre les objectifs de notre travail, une approche mixte entre
quantitatif et qualitatif interdisciplinaire sera privilégiée,
combinant des méthodes théoriques et empiriques. Cette
méthodologie permettra d'explorer les liens entre les idées de
Frantz Fanon et les défis de l'intégration régionale en
Afrique centrale, tout en s'appuyant sur des données concrètes
issues du contexte de la CEEAC. Quatre techniques d'investigation principales
sont envisagées, chacune contribuant à une analyse rigoureuse et
nuancée.
Dans un premier temps, l'analyse documentaire se concentrera
sur les oeuvres majeures de Fanon, notamment Les Damnés de la Terre
(1961) et Peau noire, masques blancs (1952), afin d'en dégager les
concepts centraux tels que la décolonisation mentale, la critique des
élites postcoloniales, la violence structurelle et la solidarité
anticoloniale. Ces notions seront mises en relation avec les défis
institutionnels et politiques rencontrés par la CEEAC. Une grille
d'analyse thématique sera élaborée pour faciliter le
croisement entre les thèses fanoniennes et les réalités
régionales.
Ensuite, la revue de la littérature permettra
d'élargir le cadre théorique à travers l'étude de
sources secondaires : rapports officiels de la CEEAC (notamment le Rapport
annuel 2023), travaux académiques comme ceux de Jean-François
Bayart (L'État en Afrique, 1996) ou de Pierre Ngangue, ainsi que des
analyses historiques sur le colonialisme français et belge. Cette
étape visera à comprendre comment les logiques coloniales de
division (« divide and rule ») se prolongent dans les relations
interétatiques actuelles.
Par la suite, une étude de cas approfondira la
réflexion à travers des exemples concrets tels que la crise
centrafricaine, la guerre en RDC. Ces cas illustreront la persistance des
fractures postcoloniales, les faiblesses institutionnelles et les enjeux de
sécurité régionale (ex. Boko Haram). L'objectif sera
d'évaluer la pertinence des propositions fanoniennes pour renforcer la
solidarité et la gouvernance au sein de la région. De plus, des
entretiens semi-directifs avec des experts en relations internationales et des
acteurs de la CEEAC seront menés, si les conditions le permettent. Ces
échanges permettront de confronter la théorie à la
pratique, à travers des questions sur l'influence persistante des
héritages coloniaux et la reproduction éventuelle des logiques de
domination par les élites actuelles.
12
Enfin, l'approche analytique reposera sur une triangulation
des données théoriques, institutionnelles et empiriques afin
d'assurer la fiabilité des résultats. Une comparaison entre les
discours officiels de la CEEAC et les réalités observées
sur le terrain permettra d'identifier les écarts et d'envisager des
solutions inspirées de Fanon. Les résultats seront
présentés sous forme de tableaux ou schémas illustrant les
liens entre défis régionaux et réponses fanoniennes
possibles.
Cette méthodologie vise à produire une
étude rigoureuse, cohérente et innovante, mobilisant la
pensée décoloniale de Frantz Fanon comme outil
d'interprétation et de transformation des dynamiques
d'intégration régionale en Afrique centrale.
INTERET DU SUJET
L'intérêt de ce sujet réside dans sa
double portée théorique et pratique, à la croisée
de la pensée décoloniale et des dynamiques contemporaines
d'intégration régionale en Afrique centrale. En s'appuyant sur
les analyses de Frantz Fanon, ce travail propose une relecture critique des
défis auxquels fait face la Communauté économique des
États de l'Afrique centrale (CEEAC), à travers les prismes de la
décolonisation, de la construction nationale et de la gouvernance
postcoloniale. L'étude ambitionne ainsi de combler un vide dans la
recherche académique en reliant la pensée politique et
philosophique fanonienne à la réalité institutionnelle
africaine, souvent marquée par des tensions entre héritages
coloniaux, intérêts nationaux et aspirations panafricaines.
D'un point de vue scientifique, ce mémoire se distingue
par son approche interdisciplinaire, mêlant philosophie politique,
géostratégie et relations internationales. Alors que la plupart
des études sur la CEEAC se concentrent sur des analyses
institutionnelles ou économiques, cette recherche propose une lecture
innovante en intégrant les dimensions psychologiques, identitaires et
historiques de la décolonisation. En mobilisant les concepts de Fanon
tels que la violence structurelle, la critique des élites postcoloniales
ou la solidarité anticoloniale, elle ouvre une réflexion sur les
conditions d'une véritable autonomie régionale, fondée sur
la conscience collective et la refondation des structures politiques
africaines.
Sur le plan géostratégique, l'intégration
en Afrique centrale constitue un enjeu majeur pour la stabilité du
continent. Les conflits transfrontaliers, la gestion des ressources
stratégiques (notamment pétrolières) et l'influence
persistante des acteurs extérieurs traduisent une
13
dépendance structurelle héritée de la
colonisation. Or, les analyses de Fanon sur les rapports de domination et les
mécanismes du néocolonialisme offrent une grille de lecture
précieuse pour comprendre les rivalités internes et les failles
de la coopération régionale. Ce sujet permet ainsi de questionner
les rapports de pouvoir à l'intérieur de la CEEAC tout en
soulignant les défis de souveraineté collective face aux
intérêts géopolitiques mondiaux.
Sur le plan diplomatique, la recherche met en évidence
la fragilité des négociations et des alliances régionales,
souvent affaiblies par la méfiance entre États et les
héritages historiques du découpage colonial. En s'inspirant de la
pensée fanonienne, ce mémoire aspire à identifier des
mécanismes de solidarité régionale et des pratiques
diplomatiques renouvelées, capables de dépasser les logiques de
méfiance et de rivalité. L'objectif est d'envisager une
diplomatie africaine autonome, fondée sur la coopération, la
confiance mutuelle et la conscience panafricaine.
L'intérêt de ce sujet se justifie aussi par son
ancrage dans la formation en Géostratégie et Diplomatie, qui vise
à comprendre les relations internationales, les rapports de force et les
mécanismes de coopération entre États. Ce mémoire
s'inscrit pleinement dans cette perspective en articulant une réflexion
critique sur les structures de pouvoir régionales et les
possibilités d'émancipation collective. Il propose ainsi une
contribution originale à la fois académique et pratique,
susceptible d'alimenter les politiques d'intégration de la CEEAC et,
plus largement, la construction d'une Afrique centrale unie, souveraine et
solidaire.
REVUE DE LITTERATURE
Afin de situer cette recherche dans son cadre scientifique et
d'en préciser la portée théorique, il est essentiel
d'examiner les principaux travaux portant sur l'intégration
régionale en Afrique centrale et la pensée de Frantz Fanon. Cette
revue de la littérature s'articule autour d'un double axe : d'une part,
les analyses institutionnelles, politiques et géostratégiques
relatives à la Communauté économique des États de
l'Afrique centrale (CEEAC) ; et d'autre part, les réflexions
décoloniales issues des oeuvres majeures de Fanon sur la
libération, la construction nationale et la solidarité
panafricaine. En complément, d'autres auteurs tels que Kako
Nubukpo, Amzat Boukari-Yabara, Bertrand Badie, Kwame Nkrumah ou bien
d'autres seront mobilisés afin d'enrichir la réflexion et de
proposer une lecture plurielle des dynamiques postcoloniales. En croisant ces
différentes perspectives, cette revue vise à mettre en
lumière les
14
apports, les limites et les zones d'ombre de la recherche
existante, tout en démontrant la pertinence d'une approche fanonienne
pour repenser les fondements et les perspectives de l'intégration
régionale en Afrique centrale.
Comme l'évoque Felwin Sarr dans son ouvrage Afrotopia
« Les intellectuelle africains ont abondamment écrit et penser
les dynamiques sociopolitiques du continent, et cela depuis fort longtemps
»21. Ces derniers ont écrit sur le dynamique
pouvoir, la liberté, les mécanismes de coopération
international, l'Etat de droit, des textes juridique et théologique
ayant un caractère critique et réflexif. Ainsi nous devront
estimer que les contours d'une intégration régionale doivent
être saisi à travers le discours propre à l'Afrique.
L'étude de l'intégration régionale en
Afrique centrale a suscité de nombreuses réflexions dans la
littérature scientifique, institutionnelle et politique. Plusieurs
auteurs, à l'instar de Frantz Fanon, Kwame Nkrumah ou encore Bertrand
Badie, ont proposé des grilles d'analyse permettant de comprendre les
dynamiques postcoloniales et les freins structurels à la
coopération entre États africains. Dans Les Damnés de la
Terre, Fanon met en évidence le poids du colonialisme dans la
fragmentation du continent et l'aliénation des élites nationales,
soulignant que la décolonisation n'est pas seulement politique mais
aussi psychologique et structurelle.22 Cette perspective offre une
lecture pertinente des difficultés d'union régionale au sein de
la Communauté économique des États de l'Afrique centrale
(CEEAC), où la logique des États-nations héritée de
la colonisation demeure un obstacle majeur à la construction d'une
identité régionale partagée.
Kwame Nkrumah, dans Le néocolonialisme : dernier stade
de l'impérialisme, analyse la dépendance économique
persistante des États africains envers les puissances
étrangères. 23Cette dépendance structurelle,
illustrée par la forte influence des multinationales et des bailleurs
internationaux dans les politiques économiques des États membres
de la CEEAC, explique en partie l'incapacité de la région
à bâtir une intégration fondée sur l'autonomie
stratégique. Ces idées rejoignent celles d'Ahmzat Boukary, dont
l'ouvrage Africa Unite revisite la pensée panafricaniste en insistant
sur la nécessité d'une unité fondée sur des valeurs
culturelles et civilisationnelles africaines24. Boukary met en avant
une conception militante du
21 Felwin Sarr,Afrotopia 2023. P.37
22 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris,
La Découverte, 2002, p. 45.
23 Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme : dernier
stade de l'impérialisme, Présence Africaine, Paris, 1965, p.
78.
24 Ahmzat Boukary, Africa Unite, Éditions
Afrocentric, Dakar, 2018, p. 112.
15
panafricanisme, non pas comme simple idéal politique,
mais comme une dynamique concrète de libération collective face
à la domination économique et culturelle.
Comme nous l'avion mentionner dans l'introduction, cette
importation institutionnelle expliquerait la faiblesse des institutions
régionales comme la CEEAC, incapables d'imposer une
légitimité endogène et de répondre efficacement aux
défis sécuritaires et économiques.
Les travaux de Jean-François Bayart, notamment
L'État en Afrique. La politique du ventre (1996), décrivent la
manière dont les logiques clientélistes et néo
patrimoniales minent la coopération régionale25, cette
approche rejoint celle de Bertrand Badie dans L'État importé
(1992),26. Ces analyses permettent de situer les difficultés
de la CEEAC dans une continuité historique : la reproduction de
structures étatiques importées et la fragilité des
institutions démocratiques.
Les travaux de Maurice Kamto apportent également une
perspective juridique à cette problématique : dans un article
publié dans l'Annuaire français de droit international (1987), il
critique le « classicisme institutionnel » de la CEEAC et sa
précipitation dans la recherche d'acquis symboliques 27.
Cette analyse met en lumière le décalage entre les ambitions
affichées par les États et leur incapacité à
opérationnaliser des politiques régionales cohérentes.
Les rapports institutionnels confirment ces constats. Le
Rapport sur l'intégration régionale en Afrique de la Commission
économique pour l'Afrique (CEA) révèle que l'Afrique
centrale demeure la région là moins intégrée du
continent, notamment en raison du manque d'infrastructures, de la faiblesse du
commerce intra-régional et de la persistance des barrières non
tarifaires.28 De même, un rapport conjoint de la Banque
africaine de développement (BAD) et de la CEEAC (2021) pointe la
multiplicité des appartenances institutionnelles des États
25 Jean-François Bayart, L'État en
Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1996, p. 212.
26 Bertrand Badie, L'État importé,
Paris, Fayard, 1992, p. 98.
27 Maurice Kamto, « La CEEAC et les
perspectives d'intégration en Afrique centrale », Annuaire
français de droit international, vol. 33, 1987, p. 424.
28 Commission économique pour l'Afrique (CEA),
Rapport sur l'intégration régionale en Afrique, Addis-Abeba,
2019.
https://www.mfw4a.org/fr/publication/indice-dintegration-regionale-enafrique2019#:~:text=La%20deuxi%C3%A8me%20%C3%A9dition%20du%20Rapport%20de%20l'Indice,des
%20%C3%A9conomies%20plus%20r%C3%A9silientes%20%C3%A0%20travers%20l'int%C3%A9gration.
16
(CEEAC, CEMAC, CENSAD, etc.), qui engendre des chevauchements
normatifs et une dilution des priorités
régionales.29
Les études récentes de la COPAC (Coalition des
Organisations de la Société Civile pour la Paix et la
Prévention des Conflits en Afrique centrale) confirment la persistance
de tensions structurelles dans la région. Son Rapport sécuritaire
2024-2025 et plan d'action 2025-2026 souligne que « la paix en Afrique
centrale reste précaire, menacée par la prolifération des
conflits transfrontaliers et par l'instrumentalisation politique des divisions
communautaires ».30 Ces rapports offrent une base
empirique précieuse pour relier les théories fanoniennes sur la
violence structurelle à la réalité géopolitique
actuelle.
Plusieurs chercheurs contemporains, tels que Pierre Ngangue et
Francis Akindès, insistent sur la nécessité de revaloriser
la coopération intra-africaine et de repenser les institutions
régionales à travers une approche plus endogène
31. Cette orientation rejoint l'esprit de Fanon, qui appelait
à un « humanisme nouveau » capable de libérer les
peuples du double joug de la domination coloniale et de la dépendance
économique. Dans cette perspective, la littérature sur la CEEAC
et la pensée décoloniale convergent vers une même
interrogation : comment refonder les bases de l'unité
régionale sur une conscience historique, politique et identitaire
commune ?
En définitive, la littérature existante converge
vers un constat commun : l'intégration régionale en Afrique
centrale ne peut se réduire à une simple coopération
économique ou sécuritaire. Elle suppose une refondation
intellectuelle et politique inspirée par des penseurs comme Fanon,
Nkrumah et Boukary, mais aussi une réforme institutionnelle profonde
comme le suggèrent Kamto et Badie. À travers cette
diversité de contributions théoriques, juridiques et empiriques
la présente recherche se situe à l'intersection de la
pensée critique africaine et de l'analyse
29 Banque africaine de développement (BAD)
& CEEAC, État de l'intégration régionale en Afrique
centrale, Rapport 2021.
https://www.afdb.org/fr/news-and-events/press-releases/afrique-centrale-la-banque-africaine-de-developpement-et-la-ceeac-evaluent-le-processus-dintegration-regionale-et-la-performance-du-portefeuille
regional47986#:~:text=Il%20faudrait%20donc%20r%C3%A9duire%20les,accroissement%20de%2035%25%20
depuis%202018. Consulté le 23/01/2025 à 18h
30 COPAC, Rapport sécuritaire 2024-2025 et plan
d'action 2025-2026 :
https://journalintegration.com/index.php/2025/08/21/paix-et-stabilite-en-afrique-centrale-la-copac-rend-son-rapport-securitaire-2024-2025-et-son-plan-daction-2025-2026/?
Consulté le 23/01/2025 à 18h
31 Pierre Ngangue, « Gouvernance et
intégration en Afrique centrale : défis et perspectives »,
Revue africaine de sciences politiques, vol. 12, n°2, 2022, p. 54 ;
Francis Akindès, Penser la coopération africaine autrement,
Dakar, Codesria, 2021, p. 73.
17
géostratégique contemporaine. Elle ambitionne de
combler un vide dans la littérature en articulant les enseignements de
la décolonisation intellectuelle et politique aux défis actuels
de la CEEAC, tout en s'appuyant sur des rapports institutionnels récents
pour ancrer la réflexion dans la réalité du continent.
ANNONCE DU PLAN
Notre travail de recherche s'articulera autour de deux grandes
parties visant à explorer les fondements, les défis et les
perspectives de l'intégration régionale en Afrique centrale. La
première partie, intitulée « Les fondements structurels,
philosophiques et idéologiques de l'intégration en Afrique
centrale », se concentre sur l'analyse historique et structurelle de la
Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale
(CEEAC), ainsi que sur les bases théoriques et idéologiques qui
pourraient soutenir une intégration véritablement africaine. Nous
étudierons d'abord la genèse, l'évolution et les
contraintes institutionnelles de la CEEAC, avant de nous pencher sur la
pensée de Frantz Fanon et les idéaux panafricanistes en tant que
moteur potentiel d'une intégration authentique. La deuxième
partie, « Les perspectives stratégiques de l'intégration
régionale en Afrique centrale », envisagera les leviers
géostratégiques et les dynamiques nécessaires pour une
transformation durable et souveraine de la région. Elle abordera les
stratégies de renforcement institutionnel, la dimension
géopolitique régionale, et enfin proposera une refondation
panafricaniste et souveraine de la CEEAC à travers des réformes
politiques, éducatives et diplomatiques.
18
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PREMIÈRE PARTIE : LES
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FONDEMENTS STRUCTURELS,
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PHILOSOPHIQUES ET
IDÉOLOGIQUES DE
L'INTÉGRATION EN AFRIQUE
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CENTRALE
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19
PREMIÈRE PARTIE : LES FONDEMENTS STRUCTURELS,
PHILOSOPHIQUES ET IDÉOLOGIQUES DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE
CENTRALE
L'intégration régionale en Afrique centrale ne
saurait être comprise sans une analyse approfondie de ses fondements
structurels, philosophiques et idéologiques. En effet, au-delà
des mécanismes institutionnels et économiques mis en place,
l'intégration africaine repose sur une vision de civilisation et un
projet politique de libération collective. L'Afrique centrale,
marquée par une histoire coloniale complexe et des héritages
étatiques souvent importés, se trouve à la croisée
des chemins entre une intégration institutionnelle inachevée et
la quête d'une unité fondée sur les valeurs africaines de
solidarité et d'autodétermination. Comprendre cette dynamique
suppose donc d'examiner à la fois les limites structurelles de la
Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale
(CEEAC) et les fondements idéologiques qui devraient inspirer un
modèle d'intégration authentiquement africain, ancré dans
la pensée des idéaux du panafricanisme. Ainsi, cette
première partie s'articule autour de deux grands chapitres.
Le premier chapitre met en lumière les bases
institutionnelles et structurelles de la CEEAC, en retraçant son
évolution historique, ses missions et ses politiques, tout en mettant en
exergue les défis persistants qui freinent son efficacité
régionale. Le second chapitre, quant à lui, explore les
fondements philosophiques et idéologiques de l'intégration
africaine à travers la pensée fanonienne et le panafricanisme, en
montrant comment ces courants de pensée offrent une alternative
intellectuelle et politique capable de refonder l'unité africaine sur
des valeurs de souveraineté, de dignité et de
solidarité.
CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE
ET LES LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC
L'intégration régionale en Afrique centrale
s'inscrit dans un contexte historique et institutionnel complexe, marqué
par la volonté des États de surmonter les fragmentations
héritées de la colonisation et de construire un espace
économique et politique cohérent. La Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC),
créée en 1983, représente le principal
20
cadre de cette ambition régionale. Elle vise à
promouvoir la coopération économique, politique et
sécuritaire entre les pays membres afin de renforcer leur
développement collectif. Cependant, malgré des objectifs
ambitieux et une architecture institutionnelle relativement complète, la
CEEAC peine à atteindre une véritable efficacité
intégratrice. Ses limites résident aussi bien dans la
diversité structurelle de ses États membres que dans les
contraintes économiques, politiques et géopolitiques qui freinent
la réalisation d'une union solide et autonome. L'étude de cette
dynamique permet ainsi de comprendre les tensions entre l'idéal
d'unité africaine et la réalité des mécanismes
régionaux encore dépendants des logiques extérieures et
des intérêts nationaux divergents. Ce premier chapitre s'organise
autour de deux grandes sections.
La première section retrace la genèse et
l'évolution de la CEEAC, en présentant les origines de la
coopération régionale en Afrique centrale, l'historique et les
structures de l'organisation, ainsi que les principales politiques
d'intégration économique, politique et sécuritaire mises
en oeuvre depuis sa création. La deuxième section, quant à
elle, s'intéresse aux défis et contraintes auxquels la CEEAC est
confrontée, en analysant notamment
l'hétérogénéité politique des États
membres, la dépendance économique vis-à-vis de
l'extérieur et les faiblesses de la gouvernance régionale, autant
de facteurs qui entravent la consolidation d'une intégration africaine
efficace et souveraine.
Section 1 : Genèse et évolution de la
CEEAC
La question de la gouvernance constitue un enjeu central dans
le processus d'intégration régionale en Afrique. Dans l'un de ses
rapports, la Commission des Nations Unies pour l'Afrique soulignait avec
justesse que « la mauvaise gouvernance, lorsqu'elle est mal
exercée ou mal assumée, constitue un facteur de risque de guerres
civiles et de crises, alors qu'une gouvernance démocratique favorise la
consolidation durable de la paix et de la stabilité. (...) Les crises
ont le pouvoir d'anéantir en un laps de temps les acquis de plusieurs
années de coopération ou de développement
».32 Ces propos mettent en lumière la place
déterminante que
32 Commission économique des Nations Unies pour
l'Afrique (bureau sous régional des Nations Unies pour l'Afrique
centrale), Rapport sur les Economies en Afrique Centrale :La
réhabilitation des pays en post-conflit,2009
https://archive.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/economies_afrique_centrale_2009.pdf#:~:text=*%2
0LES%20%C3%89CONOMIES.%20*%20DE%20L'AFRIQUE%20CENTRALE.%20*%202009.
Consulté le 12/02/2025 a 15h34
21
les organisations internationales accordent à la
gouvernance dans la construction d'espaces régionaux viables et
durables. En Afrique centrale, cette relation entre gouvernance,
stabilité et développement apparaît avec une acuité
particulière. L'instabilité politique et institutionnelle,
nourrie par des crises récurrentes, freine la mise en oeuvre d'une
intégration régionale solide et cohérente. Consciente de
ces défis, la Communauté Économique des États de
l'Afrique Centrale (CEEAC) a vu le jour dans la perspective de renforcer la
coopération entre les pays de la sous-région, afin de consolider
la paix, stimuler le développement économique et promouvoir une
gouvernance collective plus efficace.
La présente section revient ainsi sur la genèse
et l'évolution de la CEEAC, en retraçant les origines de la
coopération régionale en Afrique centrale, l'historique de
l'organisation, ainsi que ses missions, structures et principales politiques
d'intégration mises en oeuvre depuis sa création en 1983.
Paragraphe 1 : Origines de la coopération
régionale en Afrique centrale
Au lendemain des indépendances, l'Afrique se
caractérisait par la coexistence de plus de quarante États
souverains, présentant des disparités profondes en matière
de population, de superficie et de ressources économiques. Dans ce
contexte de fragmentation politique et économique, une forte aspiration
à l'unité africaine s'est progressivement affirmée parmi
les dirigeants du continent. Cette volonté d'unité s'est d'abord
traduite par la formation de regroupements politiques à vocation
continentale, inspirés par des affinités idéologiques
distinctes, tels que le groupe de Casablanca et le groupe de
Monrovia33.
Le rapprochement de ces deux courants a conduit, en 1963,
à la signature de la Charte d'Addis-Abeba, acte fondateur de
l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA)34. Cet
événement marquait un tournant historique en semblant ouvrir la
voie à la réalisation du rêve panafricain d'unité
33 Le groupe de Casablanca est issu de la
conférence qui s'est tenue en cette ville le 7 janvier 1 961 et
concrétisée par la signature de la charte de Casablanca au Caire
le 5 mai 1961 par cinq Etats, le Maroc, le Mali, la Guinée, le Ghana et
la République arabe unie, charte proclamant une politique de
non-alignement. Le groupe de Monrovia est issu de la conférence tenue en
cette ville le 12 mai 1961 et unissait les pays africains désireux de
conserver des rapports avec l'Occident.
34 Makinda, Samuel M. & Okumu, F. Wafula
(2007). L'Union africaine : Défis de la mondialisation, de la
sécurité et de la gouvernance
22
politique. Cependant, l'expérience a rapidement
montré les difficultés majeures auxquelles se heurtait la
création d'un véritable ensemble politique africain
unifié. Les divergences idéologiques, les intérêts
nationaux et la fragilité institutionnelle des jeunes États
indépendants ont limité la portée de cette ambition
initiale.
Face à ces contraintes, les États africains ont
progressivement privilégié des formes de rapprochement plus
restreintes, axées principalement sur la coopération
économique régionale. Celle-ci visait à favoriser
l'intégration des économies nationales au sein d'espaces
géographiques cohérents, afin de mutualiser les ressources,
harmoniser les politiques de développement et réduire les effets
du sous-développement. L'objectif était de constituer, à
terme, de véritables marchés communs régionaux,
conçus comme étapes préparatoires vers l'unité
africaine globale.
C'est dans cette logique qu'ont vu le jour plusieurs
organisations interétatiques régionales, dotées de
traités instituant des cadres d'action communs sur la base de la
juxtaposition des territoires nationaux. Ce modèle d'intégration
territoriale, bien qu'ambitieux, s'est toutefois heurté à de
nombreuses difficultés : inadéquation des moyens financiers et
institutionnels, manque de coordination entre les politiques nationales, et
déséquilibres économiques persistants entre États
membres. Ces limites structurelles ont souvent conduit à des tensions
internes et à des crises institutionnelles, révélant que
les obstacles rencontrés au sein des organisations régionales
n'étaient, en réalité, que la traduction
politico-institutionnelle de problèmes économiques non
résolus.35
A- Cadres institutionnels de l'intégration
économique
Pour concrétiser le projet d'intégration
économique progressive, les États africains ont adopté
deux grands modèles institutionnels inspirés d'expériences
réussies observées ailleurs dans le monde. Le premier est le
modèle sectoriel, représenté par l'Union douanière,
dont l'objectif principal est d'unifier les tarifs douaniers appliqués
vis-à-vis des pays tiers. Cette formule, en harmonisant les droits de
douane et en facilitant les échanges intra-régionaux, constitue
un instrument efficace de rapprochement économique entre
États.
35 Intégration territoriale et conflits
institutionnels en Afrique Laï Kamara Revue Tiers Monde Année 1970
44 pp. 701-732 :
https://www.persee.fr/doc/tiers
0040-7356 1970 num 11 44 1728 . Consulté le 12/03/2025 a 16h32
23
Le second est le modèle global, incarné par le
marché commun, qui vise la suppression graduelle des restrictions aux
mouvements des biens, des services, des capitaux et des personnes au sein d'un
même espace régional.
C'est dans cette perspective qu'a été
instituée, le 8 décembre 1964 à Brazzaville, l'Union
Douanière et Économique de l'Afrique Centrale (UDEAC), par un
traité signé entre le Gabon, le Congo (Brazzaville), la
République Centrafricaine, le Tchad et la République
Fédérale du Cameroun. L'UDEAC succédait à
l'ancienne Union Douanière Équatoriale, créée en
1961 et regroupant initialement les quatre premiers États.36
Ces pays partageaient déjà, depuis la période coloniale,
une certaine forme d'intégration économique dans le cadre de
l'Afrique Équatoriale Française (AEF), notamment à travers
une administration douanière commune et la gestion conjointe de certains
services publics.
Cependant, la répartition inégale des recettes
au sein de la Fédération souvent au profit des colonies les plus
défavorisées et dépourvues de façade maritime a
engendré des tensions internes qui ont conduit à son
éclatement au moment des indépendances. Conscients
néanmoins de la faiblesse de leurs économies nationales et de la
nécessité de maintenir une coopération régionale,
les États concernés ont choisi de renouveler ce cadre sous la
forme d'une Union douanière rénovée, intégrant
progressivement le Cameroun et donnant naissance à l'UDEAC. Plus qu'une
simple union douanière, l'UDEAC visait à créer un
groupement économique sous-régional destiné à
servir de base à un futur marché commun africain. L'Union,
dotée de la personnalité juridique (article 23), reposait sur une
structure institutionnelle articulée autour de trois organes principaux
:
Le Conseil des Chefs d'État, organe décisionnel
suprême statuant à l'unanimité (articles 3 et 10), ce qui
limitait la dimension supranationale de l'organisation ;
Le Comité de direction, composé de deux
représentants par État membre le ministre des Finances et un
ministre chargé du développement chargé de la coordination
des politiques économiques (article 11) ;
Le Secrétariat général, organe
administratif permanent assurant la continuité des travaux de
l'Union.
36 Intégration territoriale et conflits
institutionnels en Afrique Laï Kamara Revue Tiers Monde Année 1970
44 pp. 701-732 :
https://www.persee.fr/doc/tiers
0040-7356 1970 num 11 44 1728 . Consulté le 12/03/2025 a 16h32
24
L'UDEAC constituait un territoire douanier unique, à
l'intérieur duquel la libre circulation des personnes, des biens, des
services et des capitaux était garantie (article 27). Tous les droits
d'entrée étaient abolis entre les États membres, à
l'exception de certaines productions industrielles soumises à une taxe
unique redistribuée entre les États producteurs et consommateurs
(articles 59 et 61). Un tarif extérieur commun était
également adopté pour les échanges avec le reste du monde,
accompagné d'une taxe complémentaire à l'importation dont
les taux pouvaient varier selon les pays.
Enfin, la solidarité économique et
financière entre les États membres se traduisait par divers
mécanismes d'harmonisation et de compensation. Ces mesures concernaient
notamment les fiscalités intérieures (article 42), la
planification du développement (article 48), les politiques de transport
et la coordination industrielle (Titre III). L'ensemble visait à
réduire les déséquilibres entre les économies
nationales et à poser les bases d'une intégration
économique plus cohérente et durable dans la
sous-région.37
B- De la coopération économique à
l'intégration régionale en Afrique centrale
L'histoire de la coopération régionale en
Afrique centrale s'inscrit dans la continuité des efforts africains en
faveur de l'unité et du développement collectif. Dès les
indépendances, les dirigeants du continent ont pris conscience de la
nécessité d'unir leurs économies pour mieux surmonter les
fragilités héritées de la colonisation. L'adoption de la
Charte d'Addis-Abeba le 25 mai 1963, qui donna naissance à
l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), symbolisa cette
volonté d'unité continentale, en jetant les bases
institutionnelles d'une coopération fondée sur la
solidarité et l'intégration progressive des États
africains38.
Dans cette dynamique, l'Afrique centrale a été
parmi les premières régions du continent à tenter une
intégration économique structurée. La création, en
1964 à Brazzaville, de l'Union Douanière et Économique de
l'Afrique Centrale (UDEAC), marqua une étape essentielle dans
37
https://cemac-osidimbea.jimdofree.com/udeac/
Consulté le 15/03/2025 à 10H54
38 Organisation de l'Unité Africaine,
Charte d'Addis-Abeba, 25 mai 1963.
https://www.peaceau.org/uploads/charte-de-l-oua-fr.pdf
Consulté le 15/03/2025 a 20h
25
cette trajectoire39. Elle constitua le premier
cadre institutionnel d'intégration régionale en Afrique centrale,
et surtout, le socle fondateur de la CEMAC.
En effet, la Communauté Économique et
Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), instituée par le
Traité de N'Djamena du 16 mars 1994, se présenta comme la
continuité modernisée de l'UDEAC40. Regroupant les
mêmes États membres, auxquels s'ajouta la Guinée
équatoriale, elle visait à renforcer les acquis
économiques tout en dotant la région d'institutions plus
cohérentes et adaptées aux exigences de la mondialisation. La
CEMAC repose sur deux piliers : l'Union Économique de l'Afrique Centrale
(UEAC) et l'Union Monétaire de l'Afrique Centrale (UMAC), cette
dernière placée sous la supervision de la BEAC.
Toutefois, comme le souligne Bertrand Badie, cette
évolution s'est souvent opérée dans un cadre
institutionnel largement inspiré des modèles européens,
traduisant une certaine dépendance structurelle des États
africains vis-à-vis de paradigmes extérieurs41. Ce
constat met en lumière la difficulté persistante de concevoir une
intégration fondée sur les réalités
endogènes du continent, où les logiques économiques et
politiques locales demeurent fragmentées.
C'est dans ce contexte qu'émergea la Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC),
créée le 18 octobre 1983 à Libreville et
opérationnelle à partir de 198542. Conçue comme
une organisation régionale à vocation plus large, elle devait
englober aussi bien les États membres de la CEMAC que d'autres pays
d'Afrique centrale (Angola, RDC, Rwanda, Burundi, São
Tomé-et-Príncipe). Son objectif principal était de
renforcer la coopération économique et politique à
l'échelle de la sous-région, conformément à la
Charte de Lagos de 1980, qui prônait la création de
communautés régionales comme fondement de la future
Communauté Économique Africaine.43
39 Traité instituant l'Union
Douanière et Économique de l'Afrique Centrale, Brazzaville, 8
décembre 1964.
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=URISERV:1965_0048_SEC_1965_1464_package
. Consulté le 15/03/2025 à 23h
40 Traité instituant la Communauté
Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale, N'Djamena, 16 mars
1994.
https://www.beac.int/wp-content/uploads/2016/11/TrCemac-rev.pdf
. Consulté le 15/03/2025 a 23h
41 Badie, Bertrand, L'État
importé, Paris, Fayard, 1992, p. 221.
42 Traité instituant la Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale, Libreville, 18
octobre 1983.
https://faolex.fao.org/docs/pdf/mul-210749.pdf
. Consulté le 21/03/2025 à 12h
43 Organisation de l'Unité Africaine,
Charte de Lagos, 1980.
https://au.int/sites/default/files/treaties/37636-treaty-TREATY
ESTABLISHING THE African Economic Community French.pdf Consulté le
21/03/2025 à 12h
26
Ainsi, l'intégration régionale en Afrique
centrale est le fruit d'un long processus, débutant avec les premiers
accords douaniers des années 1960 et évoluant vers des structures
économiques et politiques plus ambitieuses dans les décennies
suivantes. Si les organisations telles que l'UDEAC, la CEMAC et la CEEAC
traduisent une continuité institutionnelle, elles témoignent
également des limites structurelles et des tensions politiques qui
accompagnent la quête d'unité dans un espace historiquement
morcelé.
Paragraphe 2 : Historique, missions et structures de la
CEEAC depuis 1983
L'Afrique centrale, confrontée dès les
premières années post-indépendance à des
défis économiques, politiques et sécuritaires majeurs, a
vu naître la nécessité d'une coordination régionale
plus étendue que celle assurée par l'UDEAC et la CEMAC. C'est
dans ce contexte que la Communauté Économique des États de
l'Afrique Centrale (CEEAC) a été créée en 1983
à Libreville, afin de constituer un cadre institutionnel permettant de
renforcer la coopération entre les pays de la sous-région et de
promouvoir leur intégration économique, politique et
sécuritaire. Dans ce cadre, la CEEAC s'est dotée de structures
institutionnelles spécifiques, articulées autour d'un Conseil des
chefs d'État, d'un Comité de direction, et d'un
secrétariat permanent, destinées à assurer la prise de
décision, la coordination des politiques régionales et la mise en
oeuvre des programmes communautaires. Ces institutions reflètent une
approche intergouvernementale, qui cherche à concilier
souveraineté nationale et coopération régionale, tout en
offrant un cadre institutionnel capable de gérer les enjeux complexes de
la sous-région.
L'analyse historique, institutionnelle et fonctionnelle de la
CEEAC permet ainsi de comprendre les fondements et les mécanismes de
l'intégration régionale en Afrique centrale. Ce paragraphe se
propose donc d'explorer successivement l'historique de la CEEAC, ses missions
principales, ainsi que l'organisation et le fonctionnement de ses structures,
afin d'offrir une vision complète de cette institution et de son
rôle stratégique dans la sous-région.
27
A- Historique et évolution de la CEEAC

Figures 1 : Cartographie des pays membres de la
CEEAC
La Communauté Économique des États de
l'Afrique Centrale (CEEAC) voit le jour le 18 octobre 1983 à Libreville,
au Gabon, suite à l'adoption du traité établissant
l'organisation. Cette initiative s'inscrit dans le double contexte de la
construction sous-régionale en Afrique centrale et des ambitions
panafricaines portées par l'Organisation de l'Unité Africaine
(OUA).44 Comme nous l'avons mentionnés avant la
création de la CEEAC résulte notamment de la fusion de l'Union
Douanière et Économique de l'Afrique Centrale (UDEAC) et de la
Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL), visant
à créer un cadre d'intégration plus large et plus
ambitieux.45
44 Traité instituant la CEEAC (1983) :
https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Trait%C3%A9-portant-Cr%C3%A9ation-de-la-CEEAC.pdf
. Consulté le 21/05/2025 à 13h
45 Mope Simo, G. "L'intégration
régionale en Afrique centrale: enjeux et perspectives." Annuaire
Français de Relations Internationales, vol. 15, 2014, p. 712.
Disponible sur :
https://www.cairn.info/revue-annuaire-francais-de-relations-internationales-2014-page-711.htm
. Consulté le 21/05/2025 à 13h
28
Le contexte géopolitique des années 1980 en
Afrique centrale était marqué par une forte
hétérogénéité des systèmes politiques
et économiques, allant des économies pétrolières
(Gabon, Congo) aux économies agricoles, en passant par des États
en situation de fragilité avancée. Cette diversité
constituait à la fois un défi et une nécessité pour
l'intégration régionale. La création de la CEEAC
répondait également à la logique de création de
grandes communautés économiques régionales sur le
continent, suivant le modèle de la CEDEAO en Afrique de
l'Ouest.46
Conformément à son traité fondateur, la
CEEAC s'assignait comme objectifs principaux « la promotion et le
renforcement d'une coopération harmonieuse et un développement
équilibré et auto-entretenu dans tous les domaines de
l'activité économique et sociale ».47 Plus
spécifiquement, l'organisation visait à établir une union
douanière, un marché commun, et à coordonner les
politiques sectorielles entre ses onze États membres.48
Le traité définissait un programme ambitieux
comprenant notamment l'élimination progressive des barrières
tarifaires et non tarifaires, l'établissement d'un tarif
extérieur commun, la libre circulation des personnes et des biens, et la
coordination des politiques dans les domaines des transports, des
télécommunications, de l'énergie et de
l'industrie.49 Dans le domaine politique, la CEEAC se donnait
également pour mission de promouvoir la paix et la
sécurité dans la région, objectif qui deviendra crucial
dans les années suivantes.
Dès ses premières années, la CEEAC a
cependant fait face à d'importants défis structurels. Le
secrétariat exécutif, établi à Libreville,
souffrait de moyens financiers et humains limités, tandis que le manque
de volonté politique des États membres et les chevauchements avec
d'autres organisations sous-régionales ont entravé la mise en
oeuvre effective de son programme
46 N'Diaye, B. "Les organisations internationales
africaines." Paris, La Documentation française, 2006, p. 89. Disponible
sur :
https://www.ladocumentationfrancaise.fr/ouvrages/les-organisations-internationales-africaines
. Consulté le 21/05/2025 à 13h
47 CEEAC. "Traité instituant la CEEAC." Article
4, 1983. Op. cit.
48 Commission Économique pour l'Afrique.
"Évaluation des capacités des communautés
économiques régionales." Nations Unies, 2006, p. 24. Disponible
sur :
https://repository.uneca.org/handle/10855/21065
. Consulté le 21/05/2025 à 14h01
49 CEEAC. "Traité instituant la CEEAC."
Chapitre III, Articles 25-40, 1983. Op. cit.
29
d'intégration.50 Le problème du
financement chronique se manifestait par le non-paiement des contributions des
États membres, paralysant partiellement le fonctionnement
institutionnel.
La coexistence avec d'autres organisations
sous-régionales, notamment la CEMAC (Communauté Économique
et Monétaire de l'Afrique Centrale) qui regroupait les pays de la zone
franc, créait une complexité institutionnelle et une concurrence
dans les agendas d'intégration. Cette situation conduisait à une
dispersion des efforts et des ressources.51
La décennie 1990 a constitué une période
de stagnation profonde pour la CEEAC. Plusieurs facteurs ont contribué
à cette paralysie : les crises politiques et conflits armés dans
plusieurs États membres (République du Congo, République
Démocratique du Congo, République Centrafricaine), les
difficultés économiques persistantes, et l'absence de
mécanismes de financement durable.52
La situation en République Démocratique du
Congo, alors déchirée par des conflits successifs, avait des
répercussions déstabilisatrices sur l'ensemble de la
sous-région. De même, les crises politiques au Congo-Brazzaville
et en République Centrafricaine créaient un environnement peu
propice aux avancées en matière d'intégration
économique. Ces conflits non seulement détournaient l'attention
politique des dirigeants de l'agenda d'intégration, mais
généraient également des flux de réfugiés et
une instabilité transfrontalière.53
Sur le plan économique, les programmes d'ajustement
structurel mis en oeuvre dans la plupart des pays membres durant cette
période conduisaient à un repli sur les priorités
nationales au détriment des objectifs régionaux. La dette
extérieure croissante et la détérioration des termes
50 Ngoupandou, E. "La CEEAC face aux défis
de l'intégration en Afrique centrale." Afrique Contemporaine,
vol. 255, no. 3, 2015, p. 115. Disponible sur :
https://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2015-3-page-113.htm
. Consulté le 24/05/2025 à 14h
51 Matingu, R. "Le paysage institutionnel de
l'intégration en Afrique centrale." Revue Juridique et Politique des
États Francophones, vol. 72, no. 2, 2018, p. 234. Disponible sur
:
https://www.ripess.org/wp-content/uploads/2018/12/Revue-Juridique-72-2.pdf
Consulté le 25/05/2025 à 12h
52 Mangala, J. "Africa and the New World Era: From
Humanitarianism to a Strategic Framework." Palgrave Macmillan, 2010, p. 89.
Disponible sur :
https://link.springer.com/book/10.1057/9780230115563
. Consulté le 25/05/2025 à 12h
53 International Crisis Group. "Crises
oubliées en Afrique centrale." Rapport Afrique no. 45, 2002, p. 12.
Disponible sur :
https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/democratic-republic-congo/forgotten-crises-central-africa
. Consulté le 25/05/2025 à 13h
30
de l'échange pour les économies
dépendantes des matières premières limitaient davantage
les capacités des États à financer les initiatives
régionales.54
Cette situation a conduit à une quasi-inactivité
de l'organisation pendant plusieurs années, avec une incapacité
à mettre en oeuvre ses programmes fondamentaux d'intégration. Le
secrétariat exécutif fonctionnait au ralenti, avec un personnel
réduit et des ressources insuffisantes pour mener à bien son
mandat. De nombreux projets ambitieux, comme l'établissement d'une union
douanière ou la mise en place de politiques sectorielles communes,
étaient soit reportés soit abandonnés.
La relance de la CEEAC intervient en 1999, dans un contexte
marqué par la dissolution de la CEPGL et la nécessité de
rationaliser le paysage institutionnel de l'intégration en Afrique
centrale. Lors de la 9ème conférence des chefs d'État et
de gouvernement tenue à Malabo en juin 1999, les dirigeants de la
sous-région adoptent un protocole portant restructuration de la
CEEAC.55 Cette décision cruciale vise à
"redynamiser le processus d'intégration en Afrique Centrale" et
à doter la communauté d'institutions plus efficaces, avec un
secrétariat général restructuré et un recentrage
sur des priorités essentielles, notamment la promotion de la paix et de
la sécurité dans la sous-région.56
Le protocole de 1999 introduisait plusieurs innovations
institutionnelles majeures. Il transformait le secrétariat
exécutif en secrétariat général, avec un
renforcement de ses prérogatives et de ses moyens. Il créait de
nouveaux organes spécialisés, notamment le Conseil de Paix et de
Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), reconnaissant ainsi le
lien fondamental entre sécurité et
développement.57 Cette restructuration répondait
également à la nécessité de clarifier les relations
entre la CEEAC et la CEMAC, en établissant une répartition plus
claire des rôles et des responsabilités.
54 Banque Mondiale. "Intégration
régionale en Afrique centrale: bilan et perspectives." Document de
travail no. 38742, 2007, p. 45. Disponible sur :
https://documents.worldbank.org/fr/publication/documents-reports/documentdetail
. Consulté le 26/05/2025 à 20h10
55 CEEAC. "Protocole portant restructuration de la
CEEAC." Malabo, 24 juin 1999. Disponible sur :
https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Protocole-portant-Restructuration-de-la-CEEAC.pdf
. Consulté le 26/05/2025 à 21h
56 CEEAC. "Déclaration de la 9ème
conférence des chefs d'État et de gouvernement." Malabo, 25 juin
1999.
57 CEEAC. "Protocole relatif au Conseil de Paix et
de Sécurité de l'Afrique Centrale." Malabo, 24 juin 1999.
Disponible sur :
https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Protocole-relatif-au-Conseil-de-Paix-et-de-S%C3%A9curit%C3%A9-de-lAfrique-Centrale-COPAX.pdf
. Consulté le 26/05/2025 à 21h
31
La dissolution de la CEPGL permettait de rationaliser le
paysage institutionnel régional et de concentrer les efforts sur une
seule organisation chargée de l'intégration en Afrique centrale.
Cette consolidation institutionnelle s'accompagnait d'une nouvelle vision
stratégique qui mettait l'accent sur l'intégration physique
(infrastructures de transport et d'énergie), la sécurité
alimentaire, et la gestion concertée des ressources
naturelles.58
Le contexte international de l'époque, marqué
par la montée en puissance des processus de globalisation, contribuait
également à cette relance en faisant prendre conscience aux
dirigeants de la sous-région de la nécessité de constituer
des espaces économiques plus vastes et plus cohérents pour faire
face à la concurrence internationale.59
Cette phase de relance posait les bases d'un nouveau
départ pour l'organisation, même si de nombreux défis
persistaient, notamment en matière de financement durable, de
coordination entre les multiples initiatives d'intégration, et de mise
en oeuvre effective des décisions au niveau national. La période
post-1999 ouvrait ainsi un chapitre nouveau pour la CEEAC, avec des ambitions
renouvelées mais également une conscience plus aiguë des
obstacles à surmonter.60
58 CEEAC. "Plan directeur d'intégration
2000-2010." Libreville, 2000, p. 15. Disponible sur :
https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Plan-Directeur-dInt%C3%A9gration.pdf
. Consulté le 26/05/2025 à 23h
59 Nations Unies. "Rapport du secrétaire
général sur les causes des conflits en Afrique." New York, 1998,
p. 22. Disponible sur :
https://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/1998/318
. Consulté le 26/05/2025 à 23h
60 Doudou, M. "La relance de la CEEAC: enjeux et
perspectives." Revue Africaine de l'Intégration
Régionale, vol. 4, no. 1, 2001, p. 67. Disponible sur :
https://www.persee.fr/doc/afri_0399-0344_2001_num_32_1_1562
. Consulté le 26/05/2025 à 21H
32
B- Missions fondamentales et architecture
institutionnelle

Figures 2 : Cartographie des pays membres de la
CEEAC
Dès son origine, la CEEAC a intégré la
paix et la sécurité comme condition préalable au
développement. Cependant, ce n'est qu'avec l'adoption du Protocole
relatif au Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale
(COPAX) en 1999 que cette mission s'est concrétisée
institutionnellement61. Le Mécanisme d'Alerte Rapide de
l'Afrique Centrale (MARAC) et la Force Multinationale de l'Afrique Centrale
(FOMAC) ont été créés pour prévenir et
gérer les conflits dans la sous-région. Entre 2000 et 2024, la
CEEAC est intervenue dans plusieurs crises, notamment en République
Centrafricaine et en République Démocratique du Congo,
démontrant son rôle croissant dans la gouvernance
sécuritaire régionale62.
L'intégration économique constitue le coeur
historique du mandat de la CEEAC. Le Traité de 1983 prévoyait
l'établissement progressif d'une union douanière et d'un
marché commun. Le
61 CEEAC. "Protocole relatif au Conseil de Paix et
de Sécurité de l'Afrique Centrale." 1999. Disponible sur :
https://www.ceeac-eccas.org
. Consulté le 10/04/2025 à 02h
62 International Crisis Group. Violence et
transhumance en Centrafrique : le temps d'agir, 2025.
https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2025-05/317-centrafrique-temps-d-agir_1.pdf
. Consulté le 30/05/2025 à 02h
33
Plan Directeur d'Intégration 2000-2010 puis la
Stratégie 2025 ont précisé cette vision, avec des
réalisations concrètes comme l'adoption du Programme
Économique Régional (PER) en 201763. Cependant, la
coexistence avec la CEMAC et les différences structurelles entre
économies membres ont limité l'avancée vers l'union
douanière, faisant de l'intégration économique un chantier
toujours en cours en 2024. Initialement centrée sur le
développement économique, la CEEAC a progressivement
intégré les dimensions environnementales et sociales du
développement durable. L'adoption de la Politique Régionale de
l'Environnement et de Développement Durable en 2007 a marqué
cette évolution64. La CEEAC coordonne désormais les
positions de ses États membres dans les négociations climatiques
internationales et met en oeuvre des programmes transfrontaliers de gestion des
ressources naturelles65. Instance décisionnelle
suprême, la Conférence définit les orientations politiques
majeures et supervise la mise en oeuvre des traités. Elle se
réunit ordinairement une fois par an et ses décisions sont
théoriquement contraignantes pour les États membres. Entre 1983
et 2024, son rôle s'est renforcé, particulièrement dans la
gestion des crises politiques et sécuritaires régionales.
L'architecture institutionnelle de la CEEAC, établie
par le Traité fondateur de 1983 et substantiellement
réformée par le Protocole de 1999, représente un cadre
organisationnel qui a su évoluer pour répondre aux défis
changeants de l'intégration régionale tout en maintenant une
continuité structurelle essentielle à sa pérennité.
Cette structure, articulée autour d'organes principaux
complémentaires, illustre la recherche constante d'un équilibre
entre la légitimité politique des États membres et
l'efficacité opérationnelle d'une administration permanente. Le
Secrétariat Général, situé à Libreville,
constitue le pilier technique et exécutif de cette architecture, tandis
que la Conférence des Chefs d'État et le Conseil des Ministres en
forment les piliers décisionnels politiques. Au fil des
décennies, cette construction institutionnelle a connu des adaptations
significatives, notamment avec la création d'organes
spécialisés comme le Conseil de Paix et de Sécurité
de l'Afrique Centrale (COPAX), reflétant l'élargissement
progressif des missions de la Communauté. L'analyse de cette
architecture révèle ainsi une
63 CEEAC. "Plan Stratégique 2021-2025." ,
https://ceeac-eccas.org/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/
. Consulté le 26/05/2025 à 21h
64 CEEAC. "Politique Régionale de
l'Environnement." 2007. Disponible sur :
https://www.ceeac-eccas.org .
Consulté le 26/05/2025
65 UNECA. "Rapport sur la mise en oeuvre des ODD en
Afrique." 2023,
https://www.uneca.org/fr/rapport-sur-le-d%C3%A9veloppement-durable-en-afrique-2023
. Consulté le 26/05/2025
34
dynamique permanente entre la préservation des
fondements initiaux et la nécessité d'innovations
institutionnelles pour faire face aux nouveaux enjeux régionaux.
- Conseil des Ministres
Composé des ministres des Affaires
Étrangères et de l'Intégration Régionale, le
Conseil se réunit deux fois par an pour préparer les travaux de
la Conférence et veiller à l'exécution de ses
décisions. Son importance opérationnelle a crû avec la
complexification des agendas d'intégration, faisant de lui le pivot
entre orientations stratégiques et mise en oeuvre technique.
- Secrétariat Général
Établi à Libreville, le Secrétariat
Général constitue l'organe exécutif permanent.
Transformé en 1999 pour renforcer ses capacités, il est
dirigé par un Secrétaire Général élu pour un
mandat de quatre ans renouvelable. Ses compétences se sont
élargies progressivement, notamment avec la création de
directions spécialisées dans la paix et sécurité,
l'intégration économique, et l'environnement. En 2024, il emploie
plus de 150 cadres et experts, représentant une administration
régionale substantielle.
- Commission consultative
Originellement conçue comme une chambre technique, la
Commission consultative a évolué vers une fonction de
représentation de la société civile et du secteur
privé. Composée de représentants des différentes
catégories socio-professionnelles, elle émet des avis sur les
projets d'intégration et assure un rôle croissant dans le
contrôle citoyen des politiques régionales.
La période récente a été
marquée par plusieurs adaptations institutionnelles significatives. La
création de l'Architecture Africaine de Gouvernance (AGA) en 2010 a
renforcé les mécanismes de surveillance démocratique.
L'établissement du Comité Technique Spécialisé sur
les Finances et le Budget en 2015 a amélioré la gouvernance
financière, tandis que la réforme du système de prise de
décision en 2018 a accéléré les processus
décisionnels.
Cette évolution reflète la maturation
progressive de la CEEAC d'une organisation principalement symbolique vers une
institution dotée de capacités opérationnelles
croissantes,
même si des défis importants persistent en
matière de mise en oeuvre effective et de coordination
interinstitutionnelle.


Figure 3 : Organigrammes de la CEEAC

35
Figure 4 : Poste, Nom et pays d'origine des
responsables administrative de la CEEAC
36
Paragraphe 3 : Les politiques d'intégration
économique, politique et sécuritaire
Notre travail de recherche aborde désormais le coeur
opérationnel du projet de la CEEAC : l'analyse de ses politiques
concrètes d'intégration. Cette partie est consacrée
à l'examen détaillé des mécanismes et des
instruments que la communauté a mis en place pour traduire en actes ses
ambitions fondatrices. Elle se structure autour de deux piliers fondamentaux et
interdépendants : l'intégration économique, qui constitue
la raison d'être originelle de l'organisation, et l'intégration
sécuritaire, devenue une impérieuse nécessité pour
créer un environnement stable propice au développement.
L'objectif est d'évaluer la cohérence, la mise en oeuvre et
l'efficacité de ces politiques, en identifiant à la fois les
avancées significatives et les lacunes persistantes.
Dans une première section, nous explorerons les
politiques d'intégration économique. Il s'agira d'analyser les
stratégies déployées pour créer un marché
régional unifié, en passant au crible les dispositifs de
libéralisation des échanges, les projets d'union douanière
et la coordination des politiques sectorielles. Nous évaluerons les
progrès réalisés dans la libre circulation des biens et
des personnes, ainsi que les efforts de convergence macroéconomique et
financière. Cette analyse permettra de mesurer l'écart entre les
objectifs ambitieux des traités et la réalité des
réalisations sur le terrain, en pointant les freins structurels et
politiques qui entravent l'approfondissement du marché commun.
La seconde section se concentrera sur les politiques
d'intégration sécuritaire, dimension devenue centrale depuis la
création du Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique
Centrale (COPAX). Nous examinerons l'architecture complexe de ce volet, en
détaillant le rôle du Mécanisme d'Alerte Rapide (MARAC) et
les capacités opérationnelles de la Force Multinationale (FOMAC).
L'étude portera également sur l'action de la CEEAC en
matière de diplomatie préventive, de médiation des
conflits et de gestion post-crise. L'efficacité de ces interventions
dans les théâtres de crise récents, comme en
République Centrafricaine ou dans l'Est de la RDC, sera scrutée
pour déterminer dans quelle mesure la communauté est parvenue
à s'imposer comme un acteur crédible de la paix et de la
sécurité dans son espace.
37
A- Les politiques d'intégration
économique
La CEEAC a déployé plusieurs mécanismes
pour supprimer les barrières tarifaires et non tarifaires,
conformément à son traité fondateur de 1983. Cependant, la
mise en oeuvre a rencontré d'importants défis, avec seulement 55%
des lignes tarifaires libéralisées en 2020 selon les rapports de
la Commission Économique pour l'Afrique66. Le projet d'Union
Douanière, initialement prévu pour 2014, a connu d'importants
retards. L'adoption d'un Tarif Extérieur Commun (TEC) reste un objectif
non atteint, principalement en raison des divergences entre les pays membres de
la CEMAC et ceux n'appartenant pas à cette union monétaire. Les
barrières non tarifaires persistent également, avec des
procédures administratives complexes et des contrôles multiples
aux frontières qui entravent la libre circulation des
marchandises.67
Dans le domaine des infrastructures, la CEEAC a
élaboré un Plan Directeur Consensuel des Transports ,
adopté en janvier 2004 actualisé en 2018, il s'agit
essentiellement de la réalisation des liaisons inter-capitales, des
corridors de transit et des liaisons d'interconnexion permettant le maillage du
réseau par la mise en oeuvre d'environ trois cents projets dont une
première tranche prioritaire de 55 a été adoptée en
juin 2007 à Libreville (Gabon) par la 2ème Conférence des
Ministres de l'Afrique Centrale en charge des Transports et des Travaux
Publics. A ce jour, 36 de ces 55 projets ont déjà
été réalisés ou disposent de financements,
grâce aux efforts des Etats membres de la CEEAC pour la mobilisation de
ressources internes et externes. Il est temps de trouver des financements pour
la prochaine tranche de projets prioritaires.,68. Le corridor
Douala-Bangui-N'Djamena a notamment bénéficié
d'améliorations significatives, bien que de nombreux axes restent en
mauvais état.
Le secteur énergétique représente un
autre champ important de coordination, avec le Système d'Échanges
d'Énergie Electrique d'Afrique Centrale (SIEAC) visant à
créer un marché régional
66 Commission Économique pour l'Afrique.
"Rapport sur l'intégration régionale en Afrique ." 2021,
https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU
WD/MYCM%20AU%202%20(III)%20RPT%20_F.pdf Consulté le 29/05/2025
à 14h
67 UNECA, Une plate-forme en ligne pour voir si les
obstacles non tarifaires peuvent assurer le succès de la
ZLECA. 2020.
https://www.uneca.org/fr/storys/une-plate-forme-en-ligne-pour-voir-si-les-obstacles-non- tarifaires-peuvent-assurer-le-succ%C3%A8s
Consulté le 4/06/2025
68 UNECA, Plan Directeur Consensuel des Transports en
Afrique Centrale : le temps de la relance.
https://archive.uneca.org/fr/stories/plan-directeur-consensuel-des-transports-en-afrique-centrale-le-temps-de-la-relance
Consulté le 29/05/2025 à 14h
38
de l'électricité69. Le projet Inga
III en RDC, bien que retardé, illustre le potentiel de
coopération énergétique régionale.
En matière agricole, la Politique Agricole Commune de
la CEEAC (PAC), adoptée en 2015, cherche à améliorer la
sécurité alimentaire à travers la mise en place de
réserves régionales et l'harmonisation des normes
sanitaires.70
La question monétaire reste particulièrement
complexe en raison de la coexistence de plusieurs zones monétaires. Le
projet de monnaie unique, reporté à plusieurs reprises, se heurte
aux importants écarts de développement économique entre
les États membres. La Banque des États de l'Afrique Centrale
(BEAC) et la Banque de Développement des États de l'Afrique
Centrale (BDEAC) jouent néanmoins un rôle crucial dans le
financement des projets d'intégration.
B- Les politiques d'intégration
sécuritaire
La CEEAC a développé un cadre normatif ambitieux
pour la promotion de la démocratie et de la bonne gouvernance.
L'adoption du Protocole relatif à la mise en place d'un Conseil de Paix
et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX) en 1999 a
marqué un tournant décisif, établissant des
mécanismes institutionnels pour adresser les questions politiques et
sécuritaires. Ce protocole a été complété
par la Déclaration de Yaoundé de 2002 sur la démocratie,
les droits de l'homme et le développement, qui institue des principes
communs en matière de gouvernance démocratique71.
La Commission Consultative, composée de
représentants de la société civile, des secteurs
privé et académique, joue un rôle croissant dans le paysage
institutionnel de la CEEAC. Instituée par l'article 16 du Traité
révisé, cette instance émet des avis sur les projets
d'intégration et participe à l'observation des processus
électoraux dans la sous-région. Son implication dans le suivi des
élections en République Démocratique du Congo (2023) a
représenté une innovation significative, même si son
indépendance opérationnelle reste tributaire des volontés
politiques nationales.72
69 Pool Énergétique d'Afrique
Centrale.
https://peac-ac.org/documents/
Consulté le 14/06/2025
70 CEEAC. "Politique Agricole Commune." ,
https://ceeac-eccas.org/2024/01/19/conference-regionale-sur-le-processus-de-revision-de-la-politique-agricole-commune-et-du-programme-regional-dinvestissement-agricole-de-securite-alimentaire-et-nutritionnelle-priasan-de-la/
. 2024 Consulté le 2/06/2025
71 CEEAC, "Déclaration de Yaoundé sur
la démocratie, les droits de l'homme et le développement", 2002,
Principes 4-7.
72 Communique de presse annonçant
l'arrivée de la mission internationale d'observation électorale
de la CEEAC pour les élections générales du 20
décembre 2023 en RDC.
https://ceeac-eccas.org/wp-
39
Le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique
Centrale (COPAX) constitue la pierre angulaire du système
sécuritaire de la CEEAC. Composé des ministres des Affaires
étrangères et de la défense des États membres, il
se réunit trimestriellement pour définir les orientations
stratégiques en matière de prévention et de gestion des
conflits73. Le COPAX supervise deux mécanismes
opérationnels essentiels : le MARAC et la FOMAC.
Le Mécanisme d'Alerte Rapide de l'Afrique Centrale
(MARAC), établi en 2001, dispose de bureaux régionaux à
Libreville, Kinshasa et Bangui. Son système de monitoring permet la
collecte et l'analyse d'informations sur les crises potentielles, avec la
production de notes techniques mensuelles distribuées aux États
membres. Cependant, le MARAC souffre de limitations structurelles, notamment un
personnel réduit (seulement 15 analystes régionaux) et une
dépendance aux contributions financières des partenaires
techniques, principalement l'Union européenne74.
La Force Multinationale de l'Afrique Centrale (FOMAC),
officiellement créée en 2002, représente la composante
militaire du COPAX. Théoriquement constituée de brigades
multinationales pouvant mobiliser jusqu'à 2 500 hommes, la FOMAC a connu
des difficultés opérationnelles persistantes. Son premier
déploiement significatif en République Centrafricaine (2013-2016)
a mis en lumière les lacunes en matière
d'interopérabilité, d'équipement et de financement, avec
seulement 1 800 hommes effectivement déployés sur les 3 500
initialement prévus75.
La CEEAC a développé une expertise croissante
dans la médiation des conflits, particulièrement visible dans son
engagement en République Centrafricaine (RCA). Depuis 2013,
l'organisation a successivement déployé la Mission de
Consolidation de la Paix en Centrafrique (MICOPAX, 20082013) puis la Mission
Internationale de Soutien à la Centrafrique sous conduite africaine
(MISCA, 20132014)76. Ces interventions, bien que critiquées
pour leurs limitations opérationnelles, ont permis de stabiliser
temporairement le pays et de faciliter la transition vers une mission de
l'Union africaine puis des Nations Unies.
content/uploads/2023/12/COMMUNIQUE-DE-PRESSE-ANNONCANT-LARRIVEE-DE-LA-MIOE-DE-LA-CEEAC-EN-RDC-2023-1.pdf
Consulté le 17/06/2025 21h
73 CEEAC, "Manuel de procédures du COPAX",
2019,
https://ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2023/06/VF-officielle-PROTOCOLE-COPAX-18122019.pdf
Consulté le 17/06/2025 a 20h
74 Rapport sur l'Afrique Centrale : Prévenir
les conflits en Afrique Centrale, Institut d'études de
sécurité. 2015.
https://www.files.ethz.ch/isn/193351/CAR_No3FR.pdf
Consulté le 9/07/2025 a 18h
75 L'architecture institutionnelle de paix et de
sécurité en Afrique Centrale. Dr. Niagalé Bagayoko, 2020.
https://www.africansecuritynetwork.org/assn/wp-content/uploads/2020/11/Larchitecture-institutionnelle-de-paix-et-de-se%CC%81curite%CC%81-en-Afrique-centrale.pdf
Consulté le 9/07/2025 a 17h
76 Transfert d'autorité entre la MICOPAX et
la MISCA,2023.
https://www.peaceau.org/fr/article/transfert-d-autorite-entre-la-micopax-et-la-misca
Consulté le 17/06/2025 a 20h
40
En République Démocratique du Congo (RDC), la
CEEAC a joué un rôle diplomatique important durant la crise de
l'Est du pays. L'initiative de Luanda de 2022, médiée par
l'Angola au nom de la CEEAC, a conduit à un accord de cessez-le-feu
entre la RDC et le Rwanda, démontrant le potentiel de la diplomatie
régionale. Néanmoins, la persistance des conflits armés
dans la région du Kivu souligne les limites de ces médiations,
souvent entravées par les divergences d'intérêts entre
États membres.77

Figures 5 : Résultats du Questionnaire de
sondage de notre enquête ,2025
Si nous nous bassons sur l'une des diverses réponses de
notre sondage réalisés sur un nombre défini de personnes
issus de pays de la CEEAC nous pouvons constater que le renforcement de la
sécurité est l'un des piliers ou du moins l'une des actions la
plus important pour renforcer l'intégration mais aussi la
stabilité dans la zones. Néanmoins les défis
opérationnels restent considérables. Le financement chroniquement
insuffisant des mécanismes de sécurité représente
un obstacle majeur, avec moins de 30% des contributions attendues effectivement
versées par les États membres en 2023. La dépendance
77 L'Angola met fin à sa médiation entre
la RDC et le Rwanda. AfricaNews.
https://fr.africanews.com/2025/03/24/langola-met-fin-a-sa-mediation-entre-la-rdc-et-le-rwanda/#:~:text=L'Angola%20jette%20l'%C3%A9ponge,la%20RDC%20et%20le%20Rwanda.
Consulté le 27/08/2025 a 19h
41
aux bailleurs de fonds internationaux (Union
européenne, France, États-Unis) qui financent près de 65%
des opérations de paix de la CEEAC, compromet l'appropriation locale des
processus de stabilisation78.
La capacité de déploiement rapide constitue une
autre limitation structurelle. L'absence de forces en attente
pré-positionnées et les lourdeurs bureaucratiques
entraînent des délais de déploiement moyens de 90 jours,
bien supérieurs aux standards internationaux79. Ces
contraintes expliquent pourquoi la CEEAC a souvent dû céder le
lead opérationnel à l'Union africaine ou aux Nations Unies dans
les crises majeures.
Section 2 : Défis et contraintes de la CEEAC
Si la CEEAC dispose d'un cadre institutionnel formellement
complet et d'ambitieux objectifs d'intégration, son action
concrète se heurte à une multiplicité de défis
structurels qui entravent sa pleine effectivité et remettent en cause
son leadership régional. Cette section se propose d'analyser
méthodiquement les contraintes majeures qui grèvent le processus
d'intégration en Afrique centrale, en adoptant une approche triadique
permettant de décrypter les interdépendances entre les facteurs
politiques, économiques et institutionnels. L'organisation, bien que
dotée d'une architecture sophistiquée sur le papier, peine en
effet à transformer ses déclarations d'intention en
réalisations tangibles, un décalage qui s'explique par la
complexité du contexte régional et la persistance de dynamiques
centrifuges.
Nous examinerons dans un premier temps
l'hétérogénéité profonde des États
membres et les obstacles politiques qui en découlent, en mettant en
lumière comment les disparités économiques structurelles
et les rivalités géopolitiques historiques entravent la
construction d'une vision commune et l'émergence d'un leadership
fédérateur. Cette analyse intégrera notamment les
récents développements, tels que le retrait annoncé du
Rwanda, qui illustrent l'acuité des tensions sous-régionales et
leurs impacts sur la cohésion du bloc. Il s'agira de démontrer
que la diversité des régimes politiques, des trajectoires
historiques et des intérêts nationaux immédiats constitue
un frein persistant à l'approfondissement de l'intégration.
Dans
78Étude sur le financement des
opérations de paix en Afrique centrale, Institut d'études
stratégiques. David Ambrosetti et Romain Esmenjaud.
https://shs.hal.science/halshs-01076254/document
Consulté le 27/08/2025 a 19h
79 Analyse des capacités de
déploiement de la CEEAC, Centre d'études stratégiques en
Afrique, 2023. Par Dan Kuwali.
https://africacenter.org/wp-content/uploads/2023/10/ASB-42-FR_FINAL.pdf
Consulté le 27/08/2025 a 23h
42
un second temps, l'étude se portera sur les
vulnérabilités économiques et les influences
extérieures qui limitent la marge de manoeuvre de l'organisation. La
dépendance aux ressources naturelles, la faiblesse des systèmes
productifs et la concurrence des puissances étrangères
créent en effet un environnement où les logiques de
coopération régionale peinent à s'imposer face aux
stratégies nationales et aux intérêts externes. Enfin, nous
aborderons les déficits institutionnels internes et les limites
opérationnelles qui affectent la mise en oeuvre concrète des
politiques régionales, en analysant notamment les insuffisances en
matière de capacités administratives, de mécanismes de
suivi et d'appropriation par les populations. L'analyse combinée de ces
trois dimensions politique, économique et institutionnelle permettra de
dresser un diagnostic complet et nuancé des freins à
l'intégration, diagnostic essentiel pour envisager des pistes de relance
crédibles et adaptées aux réalités complexes de
l'Afrique centrale.
Paragraphe 1 :
Hétérogénéité des États membres et
obstacles politiques
« Pour changer un système il faut au
préalable le connaître, le comprendre et assumer notre part
d'aliénation due à notre endoctrinement par celui-ci.
Après, seulement nous aurons la capacité de nous corriger, et
changer de l'environnement décrépi ce qui doit l'être.
»80 Cette réflexion profonde de Kemi Seba
s'applique avec une pertinence particulière à l'analyse des
défis de la CEEAC. Elle invite à un examen sans complaisance des
contraintes structurelles qui entravent l'intégration régionale,
tout en reconnaissant la part de responsabilité des acteurs
eux-mêmes dans la perpétuation des dysfonctionnements.
Connaître et comprendre la CEEAC nécessite de dépasser les
constats superficiels pour identifier les racines profondes des blocages,
qu'ils soient politiques, économiques ou institutionnels. Cette
démarche analytique exigeante doit nous conduire à examiner
comment les États membres, tout en dénonçant les limites
de l'intégration régionale, participent souvent involontairement
au maintien des faiblesses structurelles par leurs actions ou leurs omissions.
L'aliénation dont parle Kemi Seba se manifeste dans la persistance de
schémas de pensée et de fonctionnement hérités de
l'histoire, qui freinent l'émergence d'une vision véritablement
commune. Assumer cette part d'aliénation collective est la condition
préalable à toute transformation significative du paysage
institutionnel et opérationnel de la CEEAC.
80 Kemi Seba, `'philosophie de la
panafricanité fondamentale»2023
43
Ce n'est qu'à travers cette lucidité
assumée que pourront émerger les corrections nécessaires
et les transformations ambitieuses dont l'espace centrafricain a besoin. La
présente section se propose ainsi d'entreprendre ce travail de
connaissance et de compréhension approfondie des défis de la
CEEAC, en analysant successivement
l'hétérogénéité des États membres et
les obstacles politiques, les dépendances économiques et les
influences extérieures, puis les déficits institutionnels qui
entravent son action. Ce diagnostic complet et sans concession constituera le
socle sur lequel pourront s'élaborer des propositions de réforme
crédibles et adaptées aux réalités complexes de la
sous-région.
A- Diversité économique et disparités
structurelles
L'hétérogénéité
économique constitue un défi fondamental pour
l'intégration régionale en Afrique centrale. La CEEAC regroupe
des économies aux structures et aux niveaux de développement
profondément divergents, allant des États rentiers
pétroliers à des pays en situation de fragilité
avancée81. Cette diversité, si elle représente
un potentiel de complémentarité, engendre des disparités
structurelles qui entravent la formulation et la mise en oeuvre de politiques
économiques communes. La compréhension de ces disparités
nécessite une analyse multidimensionnelle, examinant successivement les
contrastes entre économies pétrolières et États
fragiles, les différences de PIB et de niveaux de développement,
et les inégalités infrastructurelles et administratives qui en
découlent. Cette analyse révèle les fondements structurels
des obstacles à l'intégration régionale et permet
d'identifier les leviers potentiels pour une harmonisation progressive des
économies de la sous-région.
Le paysage économique de la CEEAC est marqué par
un clivage net entre les pays exportateurs de pétrole et les autres,
créant une dichotomie structurelle qui influence profondément les
dynamiques d'intégration régionale. Des États comme
l'Angola, le Gabon, la République du Congo et la Guinée
équatoriale dépendent largement des hydrocarbures, qui
représentent souvent plus de 80% de leurs recettes d'exportation et une
part prépondérante de leurs budgets
81 Banque Mondiale. BUREAU DE L'ADMINISTRATEUR DU
GROUPE AFRIQUE II 2023,
https://thedocs.worldbank.org/en/doc/efe1bebcc5b38ae12f732f24e9c5b81f-0330202023/original/Rapport-Annuel-2023-Bureau-de-l-Administrateur-Groupe-Afrique-II.pdf
Consulté le 12/08/2025 a 20h
44
nationaux82. Cette configuration les expose de
manière aiguë à la volatilité des cours mondiaux,
comme l'a dramatiquement illustré le contre-choc pétrolier de
2014-2016, qui a provoqué une contraction moyenne de 5% du PIB dans ces
économies entre 2014 et 201683. La dépendance aux
ressources naturelles engendre ce que les économistes appellent le
"syndrome hollandais", caractérisé par une
appréciation du taux de change réel qui nuit à la
compétitivité des autres secteurs exportateurs,
particulièrement l'agriculture et l'industrie
manufacturière.84
La structure économique des pays pétroliers de
la CEEAC présente des caractéristiques communes : un secteur des
hydrocarbures capital-intensif mais peu pourvoyeur d'emplois,
représentant moins de 3% de l'emploi total dans la plupart des cas,
coexistant avec un secteur informel important qui absorbe jusqu'à 60% de
la main-d'oeuvre dans certains pays85. Cette dualité
sectorielle crée des défis sociaux considérables, avec des
inégalités de revenus parmi les plus élevées au
monde le coefficient de Gini dépasse souvent 0,5 dans ces
économies et une faible diversification économique qui les rend
vulnérables aux chocs externes86. Les tentatives de
diversification, comme le Plan National de Développement 2018-2022 du
Gabon ou la stratégie de diversification angolaise, ont obtenu des
résultats mitigés en raison de la persistance de distorsions
institutionnelles et d'un environnement des affaires difficile87.
À l'opposé du spectre économique, des
pays comme la République centrafricaine, le Tchad ou la
République démocratique du Congo (malgré ses immenses
ressources minières) sont souvent
82FMI. "Perspectives économiques
régionales : Afrique centrale." 2024,
https://www.imf.org/fr/Publications/REO/SSA/Issues/2024/10/25/regional-economic-outlook-for-sub-saharan-africa-october-2024
Consulté le 30/08/2025 a 02h
83 FMI. "Regional Economic Outlook: Sub-Saharan
Africa." 2017.
https://www.imf.org/en/Publications/REO/SSA/Issues/2017/05/03/sreo0517
Consulté le 30/08/2025 a 02h
84 Corden, W.M. "Booming Sector and Dutch Disease
Economics: Survey and Consolidation." Oxford Economic Papers, 1984.
https://www.depfe.unam.mx/doctorado/teorias-crecimiento-desarrollo/corden_1984.pdf
Consulté le 30/08/2025 a 02h
85 OIT. "Emploi et questions sociales dans le
monde." 2022.
https://www.ilo.org/fr/publications/flagship-reports/emploi-et-questions-sociales-dans-le-monde-tendances-2022
Consulté le 30/08/2025 a 02h
86 Banque Mondiale. "GINI index - Central Africa."
2023.
https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SI.POV.GINI?locations=C9
Consulté le 30/08/2025 a 02h
87 BAD. Perspectives économiques au Gabon.
https://www.afdb.org/fr/countries/central-africa/gabon/gabon-economicoutlook#:~:text=Malgr%C3%A9%20la%20richesse%20en%20ressources,28%2C8%20%25%20en%2
02021. Consulté le 30/08/2025 a 02h
45
classifiés comme des États
fragiles88. Leur fragilité se manifeste à travers
plusieurs dimensions : capacité limitée à assurer les
fonctions régaliennes de base, instabilité politique chronique,
faible résilience aux chocs économiques et environnementaux, et
difficulté à mobiliser des ressources fiscales suffisantes. Le
Tchad, par exemple, consacre moins de 15% de son budget aux dépenses
sociales essentielles, contre plus de 35% pour le service de sa dette et les
dépenses de sécurité89. La République
centrafricaine, quant à elle, présente des indicateurs de
développement parmi les plus faibles au monde, avec près de 70%
de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté et une
espérance de vie inférieure à 55 ans90.
La recherche académique établit un lien
étroit entre la fragilité étatique et des problèmes
structurels de gouvernance, notamment la corruption qui mine
l'efficacité des administrations et détourne les ressources
nécessaires au développement91. L'indice de perception
de la corruption de Transparency International place systématiquement
les États fragiles de la CEEAC dans le quartile inférieur du
classement mondial, avec des scores souvent inférieurs à 30 sur
10092. Cette situation perpétue un cercle vicieux où
la faible capacité institutionnelle limite la mobilisation des
ressources fiscales le ratio impôts/PIB ne dépasse pas 10% en
République centrafricaine contre une moyenne de 25% dans les pays
pétroliers de la région ce qui à son tour affecte la
qualité des services publics et la légitimité de
l'État.93
88 États de fragilité 2025, OCDE.
https://www.oecd.org/fr/publications/etats-de-fragilite-2025_3797ea0f-fr.html
Consulté le 30/08/2025 a 02h
89Traiding Economics.
https://fr.tradingeconomics.com/chad/government-debt-to-
gdp#:~:text=%C3%80%20long%20terme%2C%20la%20dette,2027%2C%20selon%20nos%20mod%C3%A8les
%20%C3%A9conom%C3%A9triques. Consulté le 23/08/2025 a 23h
90 Banque Mondiale. "Note de conjoncture
économique République Centrafricaine." 2023.
https://www.banquemondiale.org/fr/country/centralafricanrepublic/publication/key-highlights-on-the-central-african-republic-economic-update-focus-on-fuel-subsidies
Consulté le 23/08/2025 a 23h
91 Kodila-Tedika & Bolito-Losembe. "Corruption
et États fragiles africains." African Development Review, 2023.
https://ideas.repec.org/p/pra/mprapa/44686.html
Consulté le 23/08/2025 a 23h
92 Transparency International. "Corruption Perception
Index 2023."
https://www.acc.org.bt/transparency-internationals-corruption-perception-index
2023/#:~:text=The%20global%20findings%20indicate%20that,highest%2Dranking%20country%20like%20Swe
den. Consulté le 23/08/2025 a 00h
93 Banque Mondiale Blogs.2020.
https://blogs.worldbank.org/fr/africacan/republique-centrafricaine-comment-expliquer-la-faible-mobilisation-fiscale-et-y-remedier#:~:text=R%C3%A9publique%20centrafricaine%20:%20comment%20expliquer%20la%20faible%20m
obilisation%20fiscale%20et%20y%20rem%C3%A9dier Consulté le
23/08/2025 a 01h

46
Figure 6 : Résultats du Questionnaire de
sondage de notre enquête ,2025
Outres les données de Transparency International et du
FMI ce graphique émanant de notre sondage auprès d'une partie de
la population de la zone confirme que la corruption est l'un des principaux
problèmes de l'intégration en Afrique centrale à travers
la CEEAC.
La fracture entre pétro-États et États
fragiles crée une asymétrie de pouvoir et d'intérêts
économiques qui complique considérablement la coordination des
politiques au sein de la CEEAC. Les premiers, disposant de ressources
financières plus importantes, tendent à dominer les processus
décisionnels et à orienter l'agenda d'intégration en
fonction de leurs priorités nationales. Les seconds, souvent
dépendants de l'aide internationale et confrontés à des
urgences humanitaires, peinent à faire entendre leurs
préoccupations spécifiques dans les instances régionales.
Cette dynamique asymétrique se manifeste clairement dans les
négociations commerciales, où les pays pétroliers, moins
dépendants du commerce intra-régional, affichent une
flexibilité limitée dans l'ouverture de leurs marchés aux
produits des États fragiles94.
Les écarts de richesse entre les États membres
de la CEEAC sont abyssaux et reflètent les profondes disparités
structurelles qui caractérisent la sous-région. Le Produit
Intérieur Brut (PIB) nominal varie considérablement d'un pays
à l'autre, avec l'Angola qui domine largement le paysage
économique régional avec un PIB dépassant 120 milliards de
dollars, soit près de
94 CNUCED. "Economic Development in Africa Report
2023." p. 45.
https://unctad.org/fr/isar/publication/economic-development-africa-report-2023
Consulté le 5/09/2025 a 21h
47
40% du PIB total de la CEEAC95. Viennent ensuite la
République Démocratique du Congo (55 milliards de dollars) et le
Gabon (18 milliards de dollars), tandis que des économies comme la
Guinée équatoriale ont connu un déclin marqué
depuis le pic pétrolier de 2012, passant de 30 à 10 milliards de
dollars en l'espace d'une décennie.96 À l'autre
extrémité du spectre, la République centrafricaine et Sao
Tomé-et-Principe affichent des PIB nominaux inférieurs à
2,5 milliards de dollars, ce qui illustre l'ampleur des disparités
économiques au sein de la communauté97.
Cependant, le PIB nominal présente des limites
importantes pour mesurer le niveau de développement réel des
économies. Il ne tient pas compte des différences de prix entre
les pays et peut être artificiellement gonflé par des
activités à faible valeur ajoutée sociale ou
environnementale. C'est pourquoi les économistes lui
préfèrent souvent le PIB en parité de pouvoir d'achat
(PPA), qui permet des comparaisons internationales plus significatives en
éliminant les différences de niveaux de prix entre
pays98. En PPA, l'écart entre l'Angola (environ 220 milliards
de dollars) et la République centrafricaine (4,5 milliards de dollars)
reste considérable, mais le classement relatif des pays peut changer
sensiblement, certains pays à faibles revenus mais à coût
de la vie modéré voyant leur position relative
s'améliorer99.
Le PIB par habitant constitue un indicateur encore plus
pertinent pour appréhender les conditions de vie moyennes dans chaque
pays. Ici, les disparités apparaissent tout aussi marquées, avec
un écart de 1 à 20 entre la Guinée équatoriale
(environ 8 000 dollars par
95 FMI. "World Economic Outlook Database." Octobre
2023.
https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Consulté le 05/09/2025 a 3h
96 Banque Mondiale. "Guinée
équatoriale - Données économiques." 2023.
https://donnees.banquemondiale.org/pays/guinee-equatoriale
Consulté le 05/09/2025 a 3h
97 FMI. "Regional Economic Outlook: Central
Africa." 2023,
https://www.imf.org/en/publications/REO?sortby=Date&series=Sub-Saharan%20Africa
Consulté le 05/09/2025 a 3h
98 Taux de parité de pouvoir d'achat (PPA)
versus taux du marché,
https://www.imf.org/en/Publications/fandd/issues/Series/Back-to-Basics/Purchasing-Power-Parity-PPP#:~:text=Advantages%20of%20PPP:%20A%20main,in%20individual%20countries%20are%20stable.
Consulté le 05/09/2025 a 3h
99 FMI. "World Economic Outlook - PPP Based GDP."
2023.
https://openknowledge.worldbank.org/server/api/core/bitstreams/2106db86-a217-4f8f-81f2-7397feb83c1f/content#:~:text=GLOBAL%20OUTLOOK%20Page%202%20Page,in%202024%2C%20to%202.
4%20percent. Consulté le 05/09/2025 a 3h
48
habitant) et la République centrafricaine (moins de 500
dollars par habitant)100. Ces chiffres masquent toutefois
d'importantes inégalités internes : dans les pays
pétroliers, la répartition des revenus est extrêmement
concentrée, avec des coefficients de Gini dépassant souvent 0,5,
ce qui signifie que la richesse nationale est accaparée par une petite
fraction de la population101. Au Gabon, par exemple, les 10% les
plus riches détiennent 40% du revenu national, tandis que les 40% les
plus pauvres se partagent moins de 15% de la richesse totale102.
Au-delà des indicateurs monétaires, les
écarts de développement humain apparaissent encore plus
prononcés. L'indice de développement humain (IDH) du PNUD, qui
combine espérance de vie, niveau d'éducation et revenu par
habitant, classe les pays de la CEEAC sur une échelle allant de
"développement moyen" à "développement
faible"103. Le Gabon et le Congo affichent des IDH autour de
0,7, tandis que la République centrafricaine et le Tchad stagnent en
dessous de 0,4, ce qui les place parmi les pays les moins
développés au monde104. Ces écarts
reflètent des différences profondes dans l'accès aux
services sociaux de base : si 86% avec des disparité entre zones
urbaines et rurales, ce taux tombe à 36% en République
centrafricaine pour les service d'eau de base et 6,2% au Tchad pour les service
gères en toute sécurité105.
La structure des systèmes productifs varie
considérablement d'un pays à l'autre, ce qui influence fortement
leur degré d'intégration dans l'économie mondiale et
régionale. Les économies
100 Banque Mondiale. "GDP per capita - Central Africa." 2023
https://documents.banquemondiale.org/fr/publication/documents-
reports/documentdetail/099531104122326511#:~:text=Macro%20Poverty%20Outlook%20for%20Central%20A
frican%20Republic%20:%20April%202023%20(anglais,heightened%20external%20and%20internal%20risks.
Consulté le 21/09/2025 a 00h
101 OXFAM, La crise des inégalités en Afrique et la
montée des ultra-riches. 2025,
https://www.oxfam.org/fr/publications/la-crise-des-inegalites-en-afrique-et-la-montee-des-ultra-riches#:~:text=Les%20quatre%20personnes%20les%20plus,leur%20fortune%20augmenter%20de%2056%20%
25. Consulté le 21/09/2025 a 01h
102 Banque Mondiale. "Gabon Poverty Assessment." 2022,
https://documents1.worldbank.org/curated/en/712731593500551678/pdf/Gabon-Poverty-Assessment.pdf
103 PNUD. "Rapport sur le développement humain 2022.
https://www.undp.org/fr/publications/rapport-annuel-2022
Consulté le 21/09/2025 a 02h
104 PNUD. "Human Development Index - Central Africa." 2022.
https://www.undp.org/sites/g/files/zskgke326/files/202403/pnuds_gb._note_tech._sur_lidh_du_gabon_rmdh_202
3-24_004_1.pdf Consulté le 21/09/2025 a 23h
105 UNICEF. "2022-2023.
https://data.unicef.org/wp-content/uploads/2023/07/jmp-2023-wash-households-launch-version.pdf
Consulté le 21/09/2025 a 00h
49
pétrolières présentent une structure
dualiste, avec un secteur moderne tourné vers l'exportation
d'hydrocarbures et un secteur traditionnel peu productif106. La
valeur ajoutée manufacturière dépasse rarement 10% du PIB
dans ces pays, signe d'une désindustrialisation précoce
liée au syndrome hollandais107. À l'inverse, les pays
sans accès à la mer comme la République centrafricaine ou
le Tchad dépendent majoritairement de l'agriculture de subsistance et de
l'exploitation de ressources minières artisanales, avec des
chaînes de valeur peu transformatrices localement108. La
République Démocratique du Congo représente un cas
particulier, avec un immense potentiel agricole, minier et
hydroélectrique, mais une capacité limitée à
transformer ces avantages comparatifs en développement
durable109. Le pays reste largement dépendant des
exportations de matières premières non transformées
cuivre, cobalt, diamants - qui représentent plus de 90% de ses
exportations totales110. Cette spécialisation primaire le
rend vulnérable aux fluctuations des cours mondiaux et limite les
possibilités de création d'emplois productifs dans les secteurs
secondaire et tertiaire.
L'hétérogénéité des bases
productives se traduit par des cycles économiques non
synchronisés et des intérêts commerciaux divergents au sein
de la CEEAC. Les pays pétroliers, dont la croissance dépend
principalement de l'évolution des cours mondiaux du brut, affichent une
faible corrélation conjoncturelle avec les économies agricoles ou
minières de la sous-région. Cette désynchronisation rend
complexe l'harmonisation des politiques macroéconomiques et la mise en
place d'instruments de stabilisation régionaux. De plus, les
complémentarités commerciales potentielles restent
sous-exploitées : le commerce intra-régional ne dépasse
pas 628% du commerce total de la CEEAC, contre plus de 25,7% en Afrique de
l'Ouest et 41,4%
106 CNUCED. La dépendance à l'égard des
produits de base est profonde. Les pays en développement doivent ajouter
de la valeur pour inverser la tendance.2025,
https://unctad.org/fr/news/la-dependance-legard-des-produits-de-base-est-profonde-les-pays-en-developpement-doivent
Consulté le 25/09/2025 a 16h
107 Banque Mondiale. "The case of the Manufacturing Sector In
Africa." 2023.
https://openknowledge.worldbank.org/server/api/core/bitstreams/59357018-7c50-5925-b91d-e98d4966d14b/content#:~:text=Figure%201%20shows%20that%20the,(except%20in%20Eastern%20Africa).
Consulté le 25/09/2025 a 16h
108 FAO. "Agricultural Development in Fragile States." 2023.
https://www.fao.org/sustainable-development-goals-helpdesk/accelerate/publications/fr#:~:text=v%C3%A9ritable%20des%20aliments-,2023,%C3%A9conomique%20d'une%20alimentation%20saine.
Consulté le 25/09/2025 a 16h
109 Banque Mondiale. "RDC - Diagnostic de
compétitivité." 2024.
https://www.banquemondiale.org/fr/country/drc/overview
Consulté le 25/09/2025 a 18h
110 CNUCED. "RDC - Profile économique." 2023.
https://unctadstat.unctad.org/CountryProfile/GeneralProfile/fr-FR/178/index.html
Consulté le 25/09/2025 a 16h
50
en Afrique australe111. Les disparités
économiques et structurelles entre les États membres de la CEEAC
se matérialisent de manière tangible dans les
inégalités criantes en matière d'infrastructures, qui
constituent à la fois une cause et une conséquence des
écarts de développement. Les réseaux de transport
terrestre présentent des discontinuités majeures, avec seulement
12% des routes bitumées et 5% des routes non bitumées
étaient considérées en bon état112. La
densité routière en Afrique centrale était de 3,5 km pour
100 km2 (soit 35 km pour 1000 km2) en 2006, l'une des
plus faibles d'Afrique113. Ces disparités créent des
goulots d'étranglement majeurs pour le commerce intra-régional,
avec des temps de traversée des frontières pouvant
dépasser 48 heures dans certains corridors, contre moins de 6 heures
dans les régions mieux intégrées
d'Afrique114.
Le secteur énergétique illustre également
ces inégalités structurelles. Si des pays comme le Gabon et le
Congo affichent des taux d'électrification avoisinant 90% en zone
urbaine, la République centrafricaine et le Tchad stagnent à des
niveaux inférieurs à 10% en milieu rural115. La
capacité de production électrique installée varie de 450
MW a 473 MW au Gabon pour 2 millions d'habitants à moins de 50 MW en
République centrafricaine pour 5 millions d'habitants116. Ces
déficits énergétiques freinent le développement des
entreprises locales et
111 Intra-African trade up in 2023,
https://www.pacci.org/intra-african-trade-up-7-2-in-2023-report-finds/#:~:text=(Ecofin%20Agency)%20%E2%80%93%20Southern%20Africa,2023%2C%20totaling%20approx
imately%20$1.3%20trillion. Consulté le 27/09/2025 a 18h
112 Banque mondiale. Rapport intitulé "Projet de
facilitation du transport et du transit en Afrique centrale" (novembre
2021).
https://documents1.worldbank.org/curated/en/748791636383281048/pdf/Central-Africa-Transport-Transit-Facilitation-Project.pdf
Consulté le 27/09/2025 a 16h
113 Banque africaine de développement (BAD). Document
mentionné dans une publication de recherche de 2022
(Road infrastructure and intra-community trade in the Central
African...). file:///C:/Users/HP/Downloads/Article_Kamgaing+et+al.-infrastructure-trade_05_01_2022.pdf
Consulté le 27/09/2025 a 18h
114 Banque Mondiale. ECCAS's Infrastructure A Continental
Perspectiv. 2011
https://documents1.worldbank.org/curated/en/713791468017446148/pdf/WPS5857.pdf
Consulté le 27/09/2025 a 18h
115Melvil Bossé, Enjeux spatiaux de
l'électrification en Afrique australe et orientale. Les initiatives
bottom-up face au défi de l'accès à
l'électricité dans les territoires subsahariens.HAL Openscience
2022
https://www.pseau.org/outils/ouvrages/universite_de_reims_enjeux_spatiaux_de_l_electrification_en_afrique_au
strale_et_orientale_2022.pdf Consulté le 27/09/2025 a 19h
116BAD,ATLAS OF AFRICA ENERGY RESOURCES.
https://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/Atlas_of_Africa_Energy_Resources.pdf
Consulté le 27/09/2025 a 20h
51
imposent des coûts supplémentaires aux
unités de production, avec des tarifs électriques industriels
pouvant atteindre 0,25 $/kWh dans certains pays, contre 0,08 $/kWh en Afrique
du Sud117.
Les infrastructures de télécommunications
présentent des écarts tout aussi significatifs. Le taux de
pénétration d'Internet dépasse 60% au Gabon et au Congo,
mais reste inférieur à 20% en République centrafricaine et
dans certaines zones rurales du Tchad118. La qualité de la
connectivité internationale varie considérablement, avec des
coûts de bande passante jusqu'à trois fois plus
élevés dans les pays enclavés que dans les pays
côtiers de la région119. Ces inégalités
numériques créent une fracture en termes d'accès aux
marchés, à l'information et aux services numériques, ce
qui handicape l'émergence d'une économie régionale
intégrée.
Les inégalités infrastructurelles persistantes,
comme celles observables entre les pays de la CEEAC, ne se résorbent pas
spontanément par les mécanismes de marché. La
mobilité des facteurs de production, souvent présentée
comme un correcteur automatique des déséquilibres territoriaux,
rencontre des obstacles structurels importants dans le contexte centrafricain.
Les populations des régions les plus pauvres éprouvent des
difficultés à se déplacer vers les zones plus
prospères en raison des coûts de transport élevés,
des barrières linguistiques et administratives, et du manque de
réseaux sociaux facilitateurs120. Les capacités
administratives des États membres présentent des écarts
vertigineux qui reflètent et entretiennent les disparités
économiques régionales. Les pays pétroliers, malgré
des ressources financières parfois conséquentes, peuvent souffrir
de l'« effet de rente » qui affaiblit les institutions en
réduisant la redevabilité des gouvernants et en encourageant la
recherche de privilèges plutôt que l'efficacité
administrative121.
117 Jeune Afrique, Eneo, Senelec, Onee... Face à
l'envolée des coûts de l'électricité, le dilemme des
États.2023
https://www.jeuneafrique.com/1422751/economie-entreprises/eneo-senelec-onee-face-a-lenvolee-des-couts-de-lelectricite-le-dilemme-des-etats/
Consulté le 02/10/2025 a 18h
118 Rapport numérique mondial 2024 (Digital 2024 Global
Statshot Report) de DataReportal.
https://datareportal.com/library
Consulté le 02/10/2025 a 20h
119 Ibib.
120 Portail sur les données migratoires (Migration Data
Portal) de l'OIM (Organisation internationale pour les migrations). 2023.
https://www.migrationdataportal.org/fr/regional-data-overview/middle-africa
Consulté le 02/10/2025 a 21h
121 Universite nationale autonome du Mexique, Rentes des
ressources, démocratie et les huit leçons
politiques.2021.
https://www.scielo.org.mx/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S166553462020000400599#:~:tex
t=Results%20show%20on%20the%20one,licences%2C%20and%20for%20revenue%20collection.
52
L'hétérogénéité des
capacités de mise en oeuvre se traduit par une application
inégale des décisions et règlements communautaires,
créant des distorsions et sapant la crédibilité du
processus d'intégration. Les pays aux administrations plus performantes
tendent à transposer plus rapidement et plus complètement les
directives régionales dans leur droit national, ce qui peut
désavantager leurs producteurs face à la concurrence de pays
où la réglementation commune n'est pas appliquée avec la
même rigueur
La faiblesse des systèmes statistiques dans plusieurs
pays membres complique encore la coordination des politiques économiques
régionales. Des pays comme la République centrafricaine, le
Gabon, le Cameroun et le Tchad ne publient pas de comptes nationaux annuels
complets, et les données socio-économiques disponibles sont
souvent obsolètes ou peu fiables. Cette incertitude statistique
empêche une évaluation précise des progrès de
l'intégration et limite la capacité des institutions
régionales à concevoir des politiques adaptées aux
réalités de chaque pays membre.
B- Divergences politiques et souverainetés
nationales
Les dynamiques politiques internes à la CEEAC
révèlent des tensions structurelles qui entravent
considérablement le processus d'intégration régionale. Ces
divergences, ancrées dans des logiques historiques complexes et des
intérêts nationaux parfois contradictoires, se manifestent
à travers des conflits d'intérêts persistants, des
rivalités politiques sous-régionales et une réticence
marquée au transfert de compétences vers l'organisation
régionale. L'analyse de ces phénomènes nécessite
une approche multidimensionnelle, intégrant à la fois les
héritages historiques et les enjeux contemporains qui façonnent
les relations interétatiques en Afrique centrale. La CEEAC se
caractérise par une fragmentation politique prononcée, où
les intérêts nationaux prévalent souvent sur la vision
communautaire. Cette réalité s'explique en partie par la
persistance des logiques héritées de la Françafrique,
où les relations bilatérales privilégiées avec
l'ancienne puissance coloniale continuent d'influencer les alignements
politiques dans la région122.
Les rivalités pour le leadership régional
constituent un autre facteur de division. le Gabon, le Cameroun et le Congo,
traditionnellement considérés comme des pôles d'influence,
voient leur
122 F.-X. VERSCHAVE, "La Françafrique : le plus long
scandale de la République", Stock, 2022, p. 89.
53
position contestée par l'émergence de nouveaux
acteurs comme l'Angola, dont le poids économique ne cesse de
croître123. Cette compétition pour
l'hégémonie régionale se traduit par des positions
divergentes sur les grands dossiers stratégiques, notamment en
matière de sécurité et d'intégration
économique. Le cas de la gestion des conflits dans la région des
Grands Lacs illustre parfaitement ces tensions, où chaque puissance
régionale défend ses intérêts
géostratégiques au détriment d'une approche
coordonnée124.
La relation conflictuelle entre la République
Démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda représente
l'illustration la plus emblématique des tensions qui minent la
cohésion de la CEEAC. Ce conflit, qui puise ses racines dans l'histoire
complexe de la région des Grands Lacs, a connu des rebondissements
récents avec l'annonce du retrait du Rwanda de la CEEAC en
2024125. Les accusations mutuelles de soutien aux groupes rebelles
et les ingérences dans les affaires intérieures ont
créé un climat de méfiance persistante qui paralyse le
fonctionnement de l'organisation.
La dimension économique de ce conflit mérite une
attention particulière. Comme l'analyse la Commission Économique
pour l'Afrique dans son rapport sur les ressources naturelles,
"l'exploitation illégale des minerais congolais représente un
enjeu économique majeur qui alimente les tensions entre les deux
pays"126. Cette situation démontre comment les
convoitises économiques peuvent exacerber les conflits politiques et
entraver la coopération régionale. La communauté
internationale, par son approche souvent ambiguë, n'a fait qu'accentuer
ces tensions.La souveraineté nationale reste un principe sacro-saint
pour les États membres de la CEEAC, qui manifestent une réticence
systématique à transférer des compétences
significatives à l'organisation régionale. Cette attitude
s'explique par plusieurs facteurs, dont la crainte de perdre le contrôle
sur les ressources stratégiques et la méfiance à
l'égard des mécanismes de décision collective.
123 M.arc-Louis Ropivia , Géopolitique de l'Afrique
centrale. La CEEAC entre centralité introuvable et déficit
chronique d'intégration, Revue Herodote, 2020.
https://shs.cairn.info/revue-herodote-2020-4-page-130?lang=fr
Consulté le 14/10/2025 a 21h
124 Bethuel Tunga Dia Lutete, "La crise des Grands Lacs et ses
implications régionales", Harmattan, 2011,
125 Sahel Intelligence, Afrique : Rwanda se retire de la
CEEAC.2025.
https://sahelintelligence.com/38602afrique-rwandaseretiredelaceeac.html#:~:text=Le%20Rwanda%20a%20annonc%C3%A9%20son,communaut%C3%A9
%20le%2030%20ao%C3%BBt%202025. Consulté le 14/10/2025 a 21h
126 Nations Unies, Ressources naturelles et dynamisme de la
population, des atouts non négligeables de l'Afrique centrale 2023.
https://news.un.org/fr/story/2023/12/1141632
Consulté le 14/10/2025 a 21h
54
Le domaine de la sécurité illustre parfaitement
cette réticence. Malgré la création du Conseil de Paix et
de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), les États
membres maintiennent jalousement leur monopole sur les questions de
défense et de sécurité127. Les initiatives de
sécurité collective peinent à se concrétiser, comme
en témoigne le faible déploiement de la Force Multinationale de
l'Afrique Centrale (FOMAC) dans les crises régionales. Cette situation
reflète le paradoxe de l'intégration sécuritaire en
Afrique centrale : une rhétorique ambitieuse mais une mise en oeuvre
minimaliste"128.
Paragraphe 2 : Dépendance économique,
influence extérieure et déficit de gouvernance
régionale
Cette partie cruciale vise à démontrer comment
les vulnérabilités internes des États membres,
couplées aux pressions et aux logiques souvent contradictoires des
acteurs internationaux, sapent la capacité de l'organisation à
mettre en oeuvre son projet intégrationniste. Il s'agira d'illustrer la
manière dont ces facteurs combinés créent un cercle
vicieux qui perpétue la faiblesse institutionnelle de la
communauté.
A- Vulnérabilités économiques et
financières
L'analyse des vulnérabilités économiques
et financières de la CEEAC révèle des faiblesses
structurelles qui entravent considérablement le processus
d'intégration régionale. Ces vulnérabilités,
ancrées dans les caractéristiques économiques des
États membres et leurs capacités financières
limitées, créent un environnement peu propice à la mise en
oeuvre effective des politiques communautaires.
La structure économique des pays membres de la CEEAC se
caractérise par une dépendance excessive aux matières
premières, phénomène qui trouve ses racines dans
l'héritage colonial et la persistance des relations économiques
asymétriques. En Afrique centrale, le modèle économique
extractiviste, hérité de la période coloniale, continue de
dicter les orientations de développement de la
sous-région. Cette dépendance se manifeste par la
prédominance des hydrocarbures et des ressources minières dans
les exportations de la plupart des États membres.
127Jacques Didier Lavenir Mvom , " La politique de
sécurité collective en Afrique Centrale", Harmattan, 2024,
128 Ibib.
55
La volatilité des cours mondiaux des matières
premières expose les économies de la CEEAC à des chocs
externes récurrents. Les fluctuations des prix des commodités
créent une incertitude permanente qui compromet toute planification
économique à moyen et long terme. Cette instabilité se
répercute directement sur les budgets nationaux, les recettes
d'exportation constituant une part prépondérante des ressources
fiscales dans des pays comme l'Angola, le Gabon ou la République du
Congo. Cette situation perpétue la vulnérabilité des
économies face aux chocs exogènes et limite les
possibilités de création d'emplois dans les secteurs à
plus forte valeur ajoutée.
La fragilité des finances publiques des États
membres constitue un obstacle majeur au bon fonctionnement de la CEEAC. Les
budgets nationaux, tributaires des recettes d'exportation, subissent de plein
fouet les fluctuations des marchés internationaux.
Cette situation se traduit L'institution fait face à un
problème de sous-financement chronique qui s'aggrave au fil des temps.
Le taux de recouvrement des contributions des Etats membres est en baisse
régulière. Il est passé de 73% en 2013 à 11% en
2017 par des arriérés de cotisations récurrents qui
paralysent partiellement l'organisation régionale129. Ces
retards de paiement privent l'organisation des ressources nécessaires
à la mise en oeuvre de ses programmes et affectent sa
crédibilité auprès des partenaires techniques et
financiers. Les projets structurants, comme les corridors de transport ou les
interconnexions énergétiques, souffrent particulièrement
de cette insuffisance de financement. Cette situation perpétue
l'enclavement de certaines régions et limite les échanges
commerciaux intra-communautaires. La dépendance excessive
vis-à-vis des financements extérieurs constitue un autre
problème majeur. L'externalisation du financement crée une
dépendance qui peut influencer l'orientation des priorités
régionales.
Les mécanismes de financement innovants restent
sous-exploités. Pourtant, comme le montre l'expérience d'autres
communautés économiques régionales, de tels instruments
pourraient renforcer l'autonomie financière de la CEEAC.La faiblesse des
systèmes bancaires et financiers régionaux limite
également les possibilités de mobilisation de ressources. La
Banque de Développement des États de l'Afrique Centrale (BDEAC),
principale institution financière de
129 Le 360 Afrique. CEEAC : un trou de 40 milliards francs CFA
dans les caisses.2018.
https://afrique.le360.ma/autres-pays/economie/2018/02/16/19024-ceeac-un-trou-de-40-milliards-francs-cfa-dans-lescaisses19024/#:~:text=Le%20taux%20de%20recouvrement%20des%20contributions%20des,%C3%A0%20c
et%20effet%20%C3%A0%20l'ouverture%20de%20l Consulté le 14/10/2025
à 21h
56
la sous-région, dispose de capacités
d'intervention insuffisantes au regard des besoins. Son capital, d'environ 2,5
milliards de dollars , apparaît modeste comparé à celui
d'autres banques sous-régionales africaines130.
B- Influences extérieures et concurrence des
partenaires internationaux
L'environnement international de la CEEAC se
caractérise par une complexification croissante des rapports de force et
des logiques d'influence, où les acteurs traditionnels et
émergents rivalisent pour étendre leur présence dans cette
région stratégique. Cette compétition multiforme, si elle
offre aux États membres de nouvelles opportunités de
coopération, génère également des défis
majeurs pour la cohérence et l'effectivité des politiques
d'intégration régionale.
Les institutions financières internationales
historiques, notamment l'Union Européenne (UE), la Banque Mondiale et le
Fonds Monétaire International (FMI), conservent une influence
déterminante sur l'orientation des politiques économiques des
États membres de la CEEAC. Leurs interventions s'inscrivent dans des
cadres conditionnels qui façonnent profondément les choix de
développement de la sous-région. Le FMI, à travers ses
programmes d'ajustement structurel et ses facilités de crédit,
impose des conditionnalités rigoureuses axées sur la discipline
budgétaire, la libéralisation des échanges et les
réformes structurelles131. Ces conditionnalités, bien
que visant la stabilisation macroéconomique, limitent souvent la marge
de manoeuvre des États pour investir dans des projets
d'intégration régionale à long terme, privilégiant
une approche plutôt corrective que transformative132.
L'Union Européenne, principal partenaire au
développement de la région, exerce son influence à travers
divers instruments, notamment les Accords de Partenariat Économique
(APE) et le
130 Financiale Afrik, CEMAC : le capital social de la BDEAC
augmente à 2,5 milliards USD en 2023.
https://www.financialafrik.com/2024/10/14/cemac-le-capital-social-de-la-bdeac-setablit-a-pres-de-25-milliardsusden2023/#:~:text=CEMAC%20:%20le%20capital%20social%20de,USD%20en%202023%20%7C%
20Financial%20Afrik Consulté le 14/10/2025 a 21h
131 Kako Nubukpo, L'urgence Africaine : Changeons le modele de
croissances. 2021.P.27
132 Ibib.P.27
57
Fonds Européen de Développement133.
Son approche, bien que formellement alignée sur les objectifs de la
CEEAC, reste largement tributaire de procédures administratives
complexes et de cadres logiques prédéfinis qui ne correspondent
pas toujours aux réalités locales134. La Banque
Mondiale, quant à elle, influence les priorités de
développement à travers ses stratégies d'aide-pays et ses
prêts concessionnels, orientant les investissements vers des secteurs
spécifiques selon ses propres critères
d'efficacité135.
L'émergence de nouvelles puissances internationales,
notamment la Chine, la Turquie et les Émirats Arabes Unis, a
considérablement modifié le paysage de la coopération en
Afrique centrale136. Ces acteurs proposent des alternatives aux
modèles traditionnels, basées sur des principes de
non-ingérence et de coopération Sud-Sud. La Chine s'est
imposée comme un partenaire incontournable grâce à sa
stratégie combinant financements d'infrastructures et accès aux
ressources naturelles137. Ses investissements massifs dans les
secteurs miniers et les grands travaux répondent à des besoins
criants en matière d'équipement, mais suscitent des
interrogations quant à leur impact sur l'endettement public et les
équilibres environnementaux138.
La Turquie a développé une approche
multidimensionnelle combinant investissements agro-industriels,
coopération militaire et diplomatie culturelle. Son modèle
s'appuie sur des affinités historiques et religieuses pour
étendre son influence dans la région. Les Émirats Arabes
Unis, suivant une logique de diplomatie économique, investissent dans
des projets structurants comme les ports en eau profonde et les complexes
touristiques, promouvant un modèle de
133 UE, "Relations UE-AFRIQUE".
https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/eu-
africa/#:~:text=L'UE%20a%20copr%C3%A9sid%C3%A9%20le,r%C3%A9gionales%20et%20la%20soci%C3
%A9t%C3%A9%20civile. Consulté le 17/10/2025 a 18h
134Jok Oga Ukelo , " De la stratégie de
l'Union européenne dans l'intégration économique et la
consolidation de la paix en Afrique centrale post-conflit ".
https://books.openedition.org/pucl/3209?lang=fr
Consulté le 17/10/2025 a 20h
135 Kako Nubukpo, L'urgence Africaine : Changeons le modele de
croissances. 2021.P.24
136 Centre d'etudes strategiques de l'Afrique. Chine en
Afrique.
https://africacenter.org/fr/focus-sur/chine/
Consulté le 17/10/2025 a 20h
137 Ibib.
138 Ibib.
58
développement axé sur les
affaires139. Cette diversification des partenaires offre aux
États membres de la CEEAC de nouvelles marges de manoeuvre, mais
complique la coordination des politiques régionales. La multiplication
des acteurs internationaux dans l'espace de la CEEAC a engendré une
fragmentation préjudiciable à l'efficacité de l'aide au
développement. Les États membres doivent faire face à une
prolifération d'initiatives souvent non coordonnées, chacune avec
ses propres procédures et conditionnalités. Cette situation
génère des coûts de transaction élevés pour
des administrations déjà fragiles, qui consacrent une part
significative de leurs ressources à satisfaire des exigences de
reporting multiples et parfois contradictoires.
Le chevauchement des interventions est particulièrement
visible dans des secteurs comme les infrastructures ou l'énergie,
où différents bailleurs financent des projets similaires sans
nécessairement coordonner leurs actions. Cette fragmentation nuit
à l'appropriation des stratégies de développement par les
acteurs locaux et affaiblit l'efficacité collective des interventions.
Elle compromet également la vision intégrée portée
par la CEEAC, les logiques bilatérales prenant souvent le pas sur les
approches régionales.
Paragraphe 3 : Déficits institutionnels et
limites opérationnelles
La thématique de notre travail de recherche nous
amène à examiner les déficits institutionnels et les
limites opérationnelles qui grèvent l'efficacité de la
CEEAC. Au-delà des contraintes politiques et économiques
précédemment analysées, il importe en effet de
s'interroger sur la capacité interne de l'organisation à remplir
son mandat. Cette partie cruciale vise à démontrer que les
lacunes structurelles et les dysfonctionnements procéduraux constituent
un frein majeur à la matérialisation du projet
d'intégration. Nous verrons que ces limitations, souvent moins visibles
que les défis politiques, n'en sont pas moins déterminantes.
Notre analyse s'articulera autour de deux axes principaux.
Nous étudierons d'abord les faiblesses structurelles et les
capacités administratives limitées du Secrétariat
Général, en nous attachant particulièrement à
l'insuffisance de ses moyens humains et matériels, aux lourdeurs
139 Fatiha Dazi-Héni , " Les Émirats arabes unis
: un acteur majeur en Afrique dont la stratégie interroge ", Revue
Défense Nationale, 2025,
https://shs.cairn.info/revue-revue-defense-nationale-2025-8-page-117?lang=fr
Consulté le 17/10/2025 a 18h
59
bureaucratiques qui ralentissent ses processus
décisionnels, et aux difficultés persistantes de coordination
entre les différentes institutions régionales.
Dans un second temps, nous aborderons les défis
liés à la mise en oeuvre et à l'appropriation insuffisante
des politiques communautaires. Il s'agira d'analyser la faible internalisation
des normes communautaires dans les droits nationaux, le déficit de
communication et de participation des sociétés civiles au
processus d'intégration, ainsi que l'insuffisance des mécanismes
de suivi-évaluation et de redevabilité, qui privent
l'organisation des retours nécessaires à son amélioration
continue.
A- Faiblesses structurelles et capacités
administratives limitées
L'analyse des capacités opérationnelles de la
CEEAC révèle des contraintes structurelles majeures qui
hypothèquent considérablement son efficacité dans l'appui
à la gouvernance démocratique. Ces limitations, bien
documentées dans la littérature spécialisée,
concernent tant les ressources disponibles que les processus
décisionnels et la coordination institutionnelle.
Le Secrétariat Général de la CEEAC,
pilote opérationnel de la communauté, fait face à une
précarité chronique de ses moyens. Comme le souligne Fernande
Manga Diaba, "l'UAE semble ne pas disposer des ressources
financières et humaines suffisantes, nécessaires à leur
accomplissement"140. Cette situation affecte directement la
qualité des missions sur le terrain, notamment les Missions
d'Observation Électorale (MOE) qui "disposent rarement de 30
observateurs"141 selon les observations de l'auteure. La
faiblesse des effectifs contraste avec l'ampleur des mandats confiés
à l'organisation. Le Centre des Nations Unies pour les Droits de l'Homme
et la Démocratie en Afrique Centrale fonctionne avec "un effectif
très réduit : un directeur également représentant
régional, un conseiller régional pour la démocratie, deux
spécialistes des droits de l'Homme"142 seulement pour
couvrir les onze États membres. Cette sous-dotation humaine s'accompagne
d'une précarité financière persistante, comme en
témoigne l'échec du Fonds régional de lutte contre la
traite des personnes, pourtant créé par la décision
n°22/CEEAC/CCEG/XIII/07143.
140 Fernande M. Diaba, La CEEAC et la gouvernance
démocratique, 2021, p. 87
141 Ibid., p. 124
142 Rapport du Secrétaire Général des
Nations Unies, 6 octobre 2017, para. 23
143 Décision n°22/CEEAC/CCEG/XIII/07 portant
création d'un Fonds régional de lutte contre la traite des
personnes
60
La gouvernance interne de la CEEAC souffre de lourdeurs
procédurales significatives. Le processus décisionnel,
caractérisé par la règle du consensus, "sont de nature
à conforter le défaut de force obligatoire"144des
actes communautaires. Cette recherche systématique du consensus, bien
que respectueuse des souverainetés nationales, génère des
retards préjudiciables dans des contextes où la rapidité
d'intervention est souvent cruciale.
La Déclaration de Brazzaville de 2005 illustre
parfaitement ces limites procédurales. Comme le note Manga Diaba,
"la Déclaration de Brazzaville ne lie pas les États, elle
constitue un engagement de la communauté vis-à-vis de ses
États membres"145, ce qui en réduit
considérablement la portée opérationnelle. Cette absence
de force contraignante contraste avec l'approche d'autres organisations
régionales comme la CEDEAO, dont le Protocole sur la démocratie
et la bonne gouvernance présente un caractère obligatoire.
La coordination entre la CEEAC et les autres organisations
régionales reste perfectible, malgré les efforts de
rationalisation. La coexistence de la CEEAC avec la CEMAC crée des
chevauchements de compétences et une dispersion des ressources. Comme le
constate la Banque Africaine de Développement dans son rapport sur
l'intégration régionale, "la multiplicité des
organisations sous-régionales en Afrique centrale génère
des doublons institutionnels et une concurrence pour le financement
international"146. La difficulté à mutualiser
efficacement les ressources se manifeste également dans le domaine des
droits de l'Homme, où "le Centre sous-régional pour les
droits de l'Homme et la démocratie fonctionne en relative autonomie par
rapport au Secrétariat Général de la
CEEAC"147, limitant ainsi les synergies potentielles.
Ces faiblesses structurelles, combinées aux
défis de mise en oeuvre, constituent un frein majeur à
l'effectivité de l'action de la CEEAC en faveur de la gouvernance
démocratique. Elles appellent une réforme profonde des
capacités institutionnelles et des mécanismes
opérationnels de l'organisation.
144 Ibid., p. 54
145 Ibid., p. 56
146 BAD, Strategie d'intégration régionale pour
Afrique centrale 2019-2025, 2019,
https://www.afdb.org/sites/default/files/documents/strategy-documents/afrique_centrale_fr_250619_0.pdf
Consulté le 17/10/2025 à 14h
147 F. M. Diaba, op. cit., p. 138
61
B- Défis de mise en oeuvre et appropriation
insuffisante
Les capacités opérationnelles de la CEEAC
révèlent des défis persistants dans la mise en oeuvre
effective de ses politiques et leur appropriation par les acteurs nationaux,
malgré certains progrès récents. Le processus
d'intégration normative entre la CEEAC et ses États membres reste
marqué par des lacunes significatives. La relation entre la CEEAC et les
sociétés civiles nationales reste sous-optimale, malgré
des efforts récents de consultation. Ce déficit de participation
prive l'organisation d'expertise locale précieuse.
L'opacité persiste concernant l'accès aux
documents stratégiques. Des rapports d'organisations non
gouvernementales ou d'organismes de la société civile (OSC),
souvent axés sur la gouvernance, la transparence ou l'intégration
régionale, mentionnent régulièrement le manque de
transparence et la difficulté d'accès à l'information au
sein des institutions de la CEEAC. La communication vers les citoyens reste un
défi majeur. Ces défis opérationnels, combinés aux
contraintes structurelles précédemment analysées,
soulignent la nécessité d'une réforme en profondeur des
mécanismes de mise en oeuvre et des processus d'appropriation des
actions de la CEEAC.
CHAPITRE 2 : PENSÉE FANONIENNE ET IDÉAUX
PANAFRICANISTES : BASES THÉORIQUES D'UNE INTÉGRATION
AUTHENTIQUEMENT AFRICAINE
La thématique de notre recherche nous conduit
naturellement à interroger les fondements philosophiques et politiques
d'une intégration africaine qui soit émancipatrice et
centrée sur les peuples. Ce deuxième chapitre a pour objet
d'établir les bases théoriques d'une telle vision, en mobilisant
la pensée fanonienne et les idéaux panafricanistes. Il s'agit de
démontrer que les défis contemporains de la CEEAC ne peuvent
être pleinement compris sans une analyse critique des séquelles
psychologiques, politiques et économiques de la colonisation, et sans se
ressourcer dans les projets d'unité conçus par et pour les
Africains. Ce chapitre s'articulera en trois sections principales. La
première sera consacrée à la pensée de Frantz
Fanon, en explorant les grandes lignes de son oeuvre et sa conception de la
décolonisation comme un processus total de libération mentale et
de reconstruction politique. La deuxième section analysera la critique
fanonienne du pouvoir postcolonial et de l'aliénation des élites,
ainsi que son appel à une conscience collective et solidaire. Enfin, la
troisième section se tournera vers le panafricanisme,
62
en retraçant ses origines, son évolution et ses
principes, pour examiner comment son ambition d'unité politique et
économique peut inspirer une nouvelle voie pour l'intégration en
Afrique centrale.
Section 1 : La décolonisation chez Fanon de la
libération mentale à la reconstruction politique
La problématique de notre recherche nous conduit
à examiner en profondeur l'oeuvre de Frantz Fanon, dont la pensée
radicale offre une grille de lecture incontournable des défis
postcoloniaux en Afrique. Cette première section se consacre ainsi
à sa conception de la décolonisation, qu'il présente comme
un processus global et multidimensionnel. Nous commencerons par tracer les
grandes lignes de sa pensée, en nous attachant particulièrement
aux concepts clés développés dans Les Damnés de
la Terre, tels que la violence décolonisatrice, le rôle
cathartique de la lutte de libération et la nécessaire
construction d'une conscience nationale. Nous analyserons ensuite sa vision de
la décolonisation comme un projet total, qui doit s'opérer
simultanément sur les plans mental, économique et institutionnel.
Pour Fanon, en effet, l'indépendance politique reste vaine si elle ne
s'accompagne pas d'une libération des mentalités du joug colonial
et d'une refondation complète des structures économiques et
institutionnelles héritées de la colonisation. Cette approche
holistique nous permettra de poser les bases théoriques
nécessaires pour évaluer, dans les chapitres suivants, dans
quelle mesure le projet d'intégration porté par la CEEAC
participe d'une véritable émancipation ou reproduit, au
contraire, des schémas hérités de la période
coloniale.
Paragraphe 1 : Les grandes lignes de la pensée
de Frantz Fanon
Notre travail explore la pertinence de la pensée de
Frantz Fanon pour analyser les défis contemporains de
l'intégration régionale en Afrique. Cette section examine comment
les concepts fanoniens éclairent les obstacles persistants à une
véritable unité africaine. Nous démontrerons que la
critique radicale du système colonial développée par Fanon
offre des outils essentiels pour comprendre les dynamiques postcoloniales qui
entravent le processus d'intégration. Son analyse des séquelles
psychiques de la colonisation et sa théorie de la
63
violence libératrice constituent des grilles de lecture
indispensables pour décrypter les relations interafricaines actuelles et
imaginer une intégration authentiquement émancipatrice.
La pensée de Frantz Fanon entretient une relation
profonde avec les enjeux de l'intégration régionale en Afrique.
Sa critique des séquelles psychologiques du colonialisme
révèle comment l'aliénation mentale et
l'infériorisation internalisée continuent d'affecter les
relations entre États africains. Les mécanismes de domination
coloniale analysés par Fanon persistent dans les dépendances
économiques et les rivalités artificiellement entretenues,
entravant la construction d'une conscience régionale solidaire. La
théorie fanonienne de la violence décolonisatrice, comprise comme
processus de libération collective, suggère que
l'intégration véritable nécessite une rupture
épistémique avec les logiques territoriales et institutionnelles
héritées de la colonisation. La dimension cathartique de la lutte
de libération trouve son écho dans la nécessité
d'un engagement militant pour dépasser les divisions coloniales et
construire des institutions régionales authentiquement africaines.
L'analyse fanonienne nous invite ainsi à repenser l'intégration
non comme simple coopération technique, mais comme projet politique de
reconstruction identitaire et de souveraineté collective.
En définitive, la pensée de Frantz Fanon fournit
un cadre théorique essentiel pour repenser les fondements de
l'intégration régionale en Afrique. Notre analyse s'articulera
autour de deux axes principaux qui structurent la réflexion fanonienne.
Dans un premier temps, nous examinerons sa critique radicale du système
colonial et de ses séquelles psychiques, en analysant les
mécanismes psychologiques de la domination coloniale et leurs
prolongements dans les relations interafricaines contemporaines. Nous
explorerons ensuite le concept d'aliénation et d'infériorisation
internalisée, et examinerons les effets persistants du racisme sur la
construction identitaire collective. Dans un second temps, nous aborderons sa
conception de la violence comme moyen de libération et de reconstruction
identitaire, en nous attachant à comprendre la théorie fanonienne
de la violence décolonisatrice et à analyser sa dimension
cathartique dans le contexte des luttes pour l'intégration
régionale. Cette grille de lecture nous permettra d'éclairer les
défis actuels de la construction d'une Afrique unie et souveraine.
A- La critique radicale du système colonial et de
ses séquelles psychiques
L'oeuvre de Frantz Fanon constitue une contribution majeure
à la compréhension des mécanismes psychologiques de la
domination coloniale et de leurs prolongements dans les
64
sociétés postcoloniales. Sa réflexion,
nourrie par sa pratique psychiatrique en Algérie et son engagement
anticolonial, offre des outils d'analyse essentiels pour décrypter les
obstacles à une intégration régionale authentique en
Afrique.
La pensée fanonienne révèle avec une
acuité remarquable comment le système colonial s'est
appuyé sur une entreprise de déshumanisation systématique
des populations dominées. Dans Peau noire, masques blancs, Fanon
démontre que la colonisation ne se limite pas à l'exploitation
économique et à la domination politique, mais qu'elle
opère principalement une violence symbolique et psychologique
destinée à détruire l'identité du
colonisé148. Le système colonial, selon Fanon,
instaure une "zoologie humaine" où le Noir est enfermé
dans une infériorité essentialisée149. Cette
entreprise de déshumanisation s'appuie sur un dispositif complexe de
stéréotypes et de représentations qui visent à
légitimer la domination. Fanon analyse comment le langage, les
médias et les institutions coloniales participent à la
construction d'une image bestialisée du colonisé, justifiant
ainsi son assujettissement150. Le travail d'Alice Cherki,
collaboratrice de Fanon à l'hôpital de Blida, souligne
l'importance de sa clinique dans l'élaboration de cette analyse des
pathologies créées par la situation coloniale151.
Les conséquences de cette violence psychologique se
manifestent dans ce que Fanon identifie comme une "névrose
collective" affectant les sociétés colonisées. Cette
névrose se caractérise par des troubles identitaires profonds,
une perte de repères culturels et une intériorisation de
l'infériorité152. Les travaux du psychiatre et
écrivain martiniquais restent d'une brûlante actualité pour
comprendre les difficultés persistantes des sociétés
africaines à se constituer en nations souveraines, comme le note le
professeur camerounais Achille Mbembe dans ses écrits sur la
postcolonie153.
Le concept d'aliénation occupe une place centrale dans
l'analyse fanonienne de la condition du colonisé. Fanon décrit un
processus complexe d'aliénation culturelle où le colonisé,
coupé de ses racines et de son histoire, développe une admiration
pathologique pour le colonisateur154.
148 F. FANON, Peau noire, masques blancs, Éditions du
Seuil, 1952, p. 89.
149 Ibid., p. 92.
150 F. FANON, L'An V de la révolution algérienne,
Maspero, 1959, p. 56.
151 A. CHERKI, Fanon, une vie, Éditions du Seuil, 2000, p.
134.
152 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p.
78.
153 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 45.
154 F. FANON, Peau noire..., op. cit., p. 112.
65
Cette aliénation se manifeste par ce qu'il appelle le
"désir mimétique" la volonté du Noir de
s'approprier les attributs du Blanc pour échapper à sa
condition155.
Le phénomène d'infériorisation
internalisée représente l'aboutissement le plus pervers du
système colonial. Fanon montre comment le colonisé finit par
adopter le regard méprisant du colonisateur sur lui-même et sur sa
culture156. Cette intériorisation de
l'infériorité produit ce que le psychologue malien Joseph
Tchundjang Pouemi qualifiera plus tard de "complexe du colonisé"
une forme d'auto-dépréciation
systémique157.
Les manifestations contemporaines de cette aliénation
sont multiples dans le contexte des relations internationales africaines. On
les observe dans la persistance de ce que le politologue ivoirien Francis
Akindès nomme la "dépendance mentale" vis-à-vis
des anciennes puissances coloniales158. Cette dépendance se
traduit par une préférence pour les modèles
institutionnels et les normes occidentales, au détriment d'initiatives
authentiquement africaines, comme le déplore le rapport de la Commission
économique pour l'Afrique sur l'intégration régionale.
Fanon a magistralement analysé comment le racisme colonial
déstructure la personnalité du colonisé et entrave la
construction d'une identité positive. Dans son analyse du "regard"
du Blanc, il montre comment la perception raciste fige le Noir dans une
altérité radicale, l'empêchant d'accéder à
une subjectivité pleine et entière159. Ce regard
objectivant produit ce que le philosophe sénégalais Souleymane
Bachir Diagne appelle une "crise de la reconnaissance" dans les
sociétés postcoloniales160. Les effets de ce racisme
sur la construction identitaire se manifestent par ce que Fanon identifie comme
un "cloisonnement du monde" une division manichéenne entre
Blancs et Noirs qui empêche toute relation authentique161.
La persistance de ces schémas racistes dans les
relations internationales contemporaines continue d'entraver les projets
d'intégration régionale. Ces hiérarchies,
internalisées pendant la période coloniale, expliquent en partie
les difficultés de la CEEAC à mettre en oeuvre une
155 Ibid., p. 118.
156 F. FANON, Les Damnés..., op. cit., p. 145.
157 J. TCHUNDJANG POUEMI, Monnaie, servitude et liberté,
Éditions Menaibuc, 1980, p. 67.
158 F. AKINDÈS, Les mirages de la démocratie en
Afrique subbsaharienne franccophone, 1996,
159 F. FANON, Peau noire..., op. cit., p. 134.
160 S.B. DIAGNE, En quête d'Afrique : Universalisme et
pensée colonial, Éditions Présence Africaine, 2019.
161 F. FANON, Les Damnés..., op. cit., p. 167
66
intégration égalitaire, comme le constate le
dernier rapport de l'organisation sur la gouvernance régionale.
B- La violence comme moyen de libération et de
reconstruction identitaire
La théorie fanonienne de la violence représente
l'un des aspects les plus controversés et les plus fondamentaux de sa
pensée. Loin d'être une apologie de la brutalité gratuite,
elle constitue une analyse rigoureuse du rôle de la violence dans les
processus de libération nationale et de reconstruction identitaire des
peuples colonisés. Pour Fanon, la violence décolonisatrice
s'inscrit dans une dialectique nécessaire de libération. Dans Les
Damnés de la Terre, il affirme que "le colonialisme n'est pas une
machine à penser, n'est pas un corps doué de raison. Il est la
violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une
plus grande violence"162. Cette conception s'ancre dans une
analyse historique des systèmes coloniaux qui, selon Fanon, ne peuvent
être démantelés par des moyens pacifiques.
La violence révolutionnaire constitue pour Fanon un
moment fondamental de reconquête de l'humanité du colonisé.
Le psychiatre martiniquais voit dans la lutte armée un processus de
"purification" qui permet au colonisé de se débarrasser
de son complexe d'infériorité et de sa peur163. Cette
perspective est étayée par les observations cliniques de Fanon
à l'hôpital de Blida, où il constate les effets
thérapeutiques de l'engagement dans la lutte de libération sur
les patients algériens164.
La dimension cathartique de la violence libératrice
occupe une place centrale dans l'analyse fanonienne. Fanon considère que
la lutte armée permet au colonisé de se libérer des
séquelles psychologiques de la colonisation165. Le processus
cathartique s'opère à travers ce que Fanon appelle la
"catharsis nationale" une purification collective qui permet la
naissance d'une nouvelle conscience politique166. Cette
transformation psychologique individuelle et collective est essentielle pour
fonder une citoyenneté nouvelle, dégagée des rapports de
domination coloniaux. Les travaux de l'historien béninois Paulin J.
Hountondji sur la déconstruction des
162 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p.
74.
163 Ibid., p. 85.
164 Ibid., p. 85.
165 Ibid., p. 128.
166 Ibid., p. 128.
67
savoirs coloniaux viennent étayer cette
analyse167. La persistance des conflits frontaliers et des
rivalités ethniques transétatiques témoigne de l'absence
de cette catharsis collective.
Fanon attribue à la lutte de libération un
rôle fondamental dans la formation de la conscience nationale. C'est
l'action révolutionnaire commune que se construit, selon lui, une
véritable solidarité entre les différentes composantes de
la nation en devenir168. Cette solidarité naissante
transcende les clivages ethniques et régionaux hérités de
la division coloniale. La conscience nationale qui émerge de la lutte
constitue pour Fanon le fondement nécessaire à toute construction
étatique postcoloniale viable169. Il met cependant en garde
contre les dérives du nationalisme étroit et plaide pour un
"nationalisme humaniste" ouvert sur l'universel170. Cette
mise en garde trouve un écho dans les analyses du philosophe
sénégalais Souleymane Bachir Diagne sur les risques du
particularisme identitaire dans les projets d'intégration
régionale171. Les enseignements de Fanon sur la formation de
la solidarité éclairent les défis actuels de la CEEAC. La
pensée fanonienne invite ainsi à repenser l'intégration
régionale comme un projet politique global devant s'appuyer sur une
conscience sous-régionale partagée. Cette observation rejoint
l'analyse de Fanon sur la formation de la solidarité dans l'action
commune.
En définitive, la théorie fanonienne de la
violence comme moyen de libération et de reconstruction identitaire
offre des outils précieux pour analyser les blocages de
l'intégration régionale en Afrique centrale. Elle souligne la
nécessité d'une rupture épistémique avec les
héritages coloniaux et d'une refondation symbolique des relations
interafricaines. Comme le conclut le politologue camerounais Achille Mbembe,
"sans une décolonisation mentale et sans la construction d'une
solidarité organique entre les peuples, les projets d'intégration
risquent de reproduire les logiques de domination qu'ils prétendent
combattre"172. Les perspectives ouvertes par Fanon trouvent un
écho dans les réflexions contemporaines sur la refondation de la
CEEAC. Le Livre Blanc sur la réforme de la CEEAC souligne la
nécessité de construire une
167 P.J. HOUNTONDJI, Combats pour le sens, Éditions
Flamboyant, 1997, p. 67.
168 F. FANON, Les Damnés..., op. cit., p. 134.
169 Ibid., p. 156.
170 Ibid., p. 156.
171 S.B. DIAGNE, L'encre des savants, Éditions
Présence Africaine, 2013, p. 112.
172 A. MBEMBE, Sortir de la grande nuit, La Découverte,
2010, p. 167.
68
communauté de destin centrafricaine fondée sur
des valeurs partagées et une vision commune du
développement173.
Section 2 : Fanon, critique du pouvoir postcolonial et de
l'aliénation africaine
La relation entre la pensée fanonienne et
l'intégration régionale éclaire particulièrement
son analyse des dynamiques de classe dans le processus de
décolonisation. Fanon insiste sur la nécessité d'une
libération mentale comme préalable à toute
émancipation politique véritable, en mettant en garde contre la
bourgeoisie nationale qui, selon lui, tend à reproduire les structures
de domination coloniale. Son analyse des différentes classes sociales
bourgeoisie compradore, paysannerie, prolétariat urbain
révèle les contradictions internes qui entravent
l'émergence d'une conscience nationale authentique. Cette grille de
lecture permet de comprendre les obstacles à une intégration
régionale effective en Afrique centrale, où les élites
politiques et économiques privilégient leurs
intérêts particuliers au détriment d'une vision commune. La
reconstruction économique et institutionnelle envisagée par Fanon
suppose une rupture avec les modèles hérités de la
colonisation et l'émergence d'institutions véritablement
africaines. Son critique du nationalisme ethnique et son plaidoyer pour un
universalisme concret éclairent les défis de construction d'une
intégration régionale qui transcende les particularismes sans les
nier.
La décolonisation comme processus total fournit des
instruments précieux pour analyser les limites de l'intégration
régionale actuelle. Sa distinction entre bourgeoisie nationale et masses
populaires, son analyse des risques de reproduction des systèmes de
domination, et son insistance sur la nécessaire transformation
simultanée des structures mentales, économiques et
institutionnelles offrent une grille de lecture pertinente pour comprendre les
blocages de la CEEAC. La pensée de Fanon nous invite à concevoir
l'intégration régionale non comme un simple projet technique de
coopération, mais comme un processus politique global de
libération et de reconstruction nécessitant une rupture avec les
héritages coloniaux.
173 CEEAC, Livre Blanc sur la réforme de la CEEAC et la
CEMAC, 2014.
https://www.se4all-africa.org/fileadmin/uploads/se4all/Documents/News___Partners_Docs/ECCAS_CEMAC_livre_blanc_energie_
2014.pdf Consulté le 28/10/2025 a 15h
69
Notre analyse de la pensée de Frantz Fanon s'articulera
autour de sa critique acerbe du pouvoir postcolonial et de son appel à
une conscience collective émancipatrice. Cette section se propose
d'explorer en deux temps les apports fondamentaux de Fanon à la
compréhension des dynamiques politiques africaines après les
indépendances.
Paragraphe 1 : Les élites postcoloniales et la
reproduction du système colonial
Notre analyse de la critique fanonienne du pouvoir
postcolonial s'ouvrira par un examen approfondi du rôle des élites
dans la perpétuation des structures de domination. Ce première
paragraphe, intitulée « Les élites postcoloniales et la
reproduction du système colonial », se propose de
décortiquer les mécanismes par lesquels la bourgeoisie nationale
et les structures mentales héritées de la colonisation entravent
l'avènement d'une véritable souveraineté.
A- La bourgeoisie nationale comme agent de la
néocolonisation
La bourgeoisie nationale postcoloniale constitue une
contribution majeure à la compréhension des obstacles structurels
au développement et à l'intégration régionale en
Afrique. Dans Les Damnés de la Terre, Fanon développe une
critique systématique de cette classe sociale qu'il perçoit comme
l'agent principal de la reproduction des rapports de domination
hérités de la période coloniale174. Sa
pensée, d'une actualité frappante, offre des clés de
lecture essentielles pour décrypter les dynamiques qui entravent le
processus d'intégration au sein de la CEEAC, où les élites
économiques et politiques semblent souvent privilégier leurs
intérêts particuliers au détriment d'une vision
régionale commune. La pertinence de l'analyse fanonienne réside
dans sa capacité à mettre en lumière les mécanismes
par lesquels une bourgeoisie "sous-développée" et
"compradore", selon ses termes, perpétue un système
économique extraverti qui mine toute tentative d'intégration
authentique175. Cette problématique revêt une
importance cruciale dans le contexte actuel de la CEEAC, où les
potentialités économiques considérables contrastent avec
les résultats décevants en matière d'intégration
régionale.
174 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p.
139.
175 Ibid., p. 142.
70
La caractérisation que fait Fanon de la bourgeoisie
nationale africaine comme étant "incapable de reproduire la
bourgeoisie occidentale dans son dynamisme et son esprit d'entreprise" 176
constitue le point de départ d'une réflexion approfondie sur les
obstacles endogènes au développement177. Pour Fanon,
cette bourgeoisie émergente des indépendances se
révèle être une classe "sans imagination ni
audace", qui se contente de jouer le rôle d'intermédiaire
entre les anciennes puissances coloniales et les économies
locales178. Cette analyse trouve des échos
particulièrement forts dans l'espace de la CEEAC, où l'on
observe, comme le note l'économiste camerounais Célestin Monga,
que "les élites économiques préfèrent investir
dans l'immobilier de prestige et le commerce d'import-export plutôt que
dans des secteurs productifs intégrateurs susceptibles de favoriser les
échanges intra-régionaux179". La notion de
"bourgeoisie de comprador" développée par Fanon
désigne précisément cette classe d'agents locaux au
service des intérêts économiques étrangers, dont les
activités s'inscrivent dans des logiques qui contredisent frontalement
les objectifs d'intégration régionale180. Les travaux
de François-Xavier Verschave sur la "Françafrique"
viennent étayer et actualiser l'analyse fanonienne en documentant
de manière précise les mécanismes de captation des rentes
économiques par des réseaux associant élites africaines et
françaises181. Dans son article "On joue mieux avec un
Ballon gonflé", Verschave montre comment ces réseaux
perpétuent un système d'extraversion économique qui rend
vaine toute tentative d'intégration régionale
authentique182. Cette dynamique est particulièrement visible
dans l'espace CEEAC, où les données de la CNUCED
révèlent que "85% des échanges commerciaux
s'effectuent avec l'extérieur de la région, principalement avec
l'Europe et l'Asie, tandis que le commerce intra-africain stagne à des
niveaux dérisoires"183. La persistance de ces circuits
commerciaux extravertis témoigne de la validité persistante de la
diagnose fanonienne concernant les orientations économiques des
bourgeoisies nationales africaines.
176 Ibid., p. 139.
177 Ibid., p. 139.
178 Ibid., p. 141.
179 C. MONGA, Nihilisme et négritude, PUF, 2009.
https://journals.openedition.org/etudesafricaines/14362
Consulté le 28/10/2025 a 18h
180 F. FANON, op. cit., p. 145.
181 F.-X. VERCHAVE, La Françafrique : le plus long
scandale de la République, Stock, 1998, p. 245.
182 F.-X. VERCHAVE, "On joue mieux avec un Ballon gonflé",
Politique Africaine, n°112, 2008, p. 134.
183 CNUCED, Rapport sur le commerce intra-africain, 2022.
https://unctad.org/system/files/official-document/tdr2022
fr.pdf Consulté le 28/10/2025 a 18h
71
Achille Mbembe, dans son article fondamental "De la
scène coloniale chez Frantz Fanon", apporte un éclairage
complémentaire en soulignant que "la bourgeoisie compradore
décrite par Fanon est le produit direct de la situation coloniale qui a
créé une classe de médiateurs entre le colonisateur et les
colonisés"184. Mbembe insiste sur la dimension
historique de cette formation sociale, montrant comment la colonisation a
systématiquement empêché l'émergence d'une
bourgeoisie nationale autonome, capable de porter un projet de
développement endogène185. Cette analyse permet de
comprendre les difficultés structurelles que rencontre la CEEAC dans la
promotion de l'intégration régionale, dans la mesure où
les élites économiques maintiennent des relations
privilégiées avec d'anciennes puissances coloniales au
détriment du développement des échanges
intra-régionaux. La configuration historique décrite par Mbembe
éclaire la persistance des dépendances économiques qui
caractérisent les pays membres de la CEEAC et entravent toute
velléité d'intégration régionale approfondie.
Les mécanismes de reproduction des dépendances
économiques identifiés par Fanon dans les premières
années des indépendances restent d'une actualité
troublante dans l'espace de la CEEAC contemporaine. Le système de la
"rente néocoloniale" décrit par l'économiste
béninois Joseph Tchundjang Pouemi trouve des illustrations
concrètes dans la gestion des ressources naturelles de la
région186. Cette situation correspond point par point
à la description fanonienne d'une bourgeoisie nationale qui "se
contente de gérer les restes de la fortune coloniale" sans jamais
remettre en cause les fondamentaux du système économique
hérité187.
La persistance des économies de rente dans l'espace
CEEAC constitue un obstacle structurel majeur à toute tentative
sérieuse d'intégration régionale. La prédiction
faite par Fanon selon laquelle la bourgeoisie nationale postcoloniale "se
contentera de jouer le rôle d'agent d'affaires pour les capitalistes
occidentaux" plutôt que de devenir le fer de lance d'un
développement économique autonome188. Les statistiques
économiques de la CEEAC confirment cette analyse, montrant que les
secteurs productifs orientés vers le marché régional
restent dramatiquement sous-développés par rapport aux industries
extractives tournées vers l'exportation.
184 A. MBEMBE, "De la scène coloniale chez Frantz Fanon",
Cahiers d'études africaines, n°45, 2005, p. 12.
185 Ibid., p. 15.
186 J. TCHUNDJANG POUEMI, Monnaie, servitude et liberté,
Éditions Menaibuc, 1980, p. 156.
187 F. FANON, op. cit., p. 148.
188 F. FANON, op. cit., p. 152.
72
Les mécanismes de dépendance financière
identifiés par Fanon comme l'un des ressorts essentiels de la domination
néocoloniale continuent de produire leurs effets dans l'espace de la
CEEAC. Les données du FMI sur l'endettement en Afrique centrale confirme
que le fardeau de la dette est élevé et pèse sur les
budgets nationaux, limitant les investissements, mais le chiffre exact
dépend du pays et de l'année. Cette situation correspond
parfaitement à la description fanonienne d'une bourgeoisie nationale
"enchaînée au capital étranger" et incapable de se
dégager des conditionnalités imposées par les
créanciers internationaux189. Le cas des programmes
d'ajustement structurel imposés dans plusieurs pays membres de la CEEAC
illustre cette dépendance structurelle, avec leur cortège de
coupes budgétaires qui affectent particulièrement les
investissements transfrontaliers.
La reproduction des dépendances économiques
passe également par le maintien de systèmes monétaires
hérités de la période coloniale, comme le Franc CFA dans
la zone CEMAC. Les critiques formulées par les économistes Kako
Nubukpo et Ndongo Samba Sylla contre cette monnaie soulignent son rôle
dans l'entretien des dépendances extérieures et son
incompatibilité avec les objectifs d'intégration
régionale190. Ce système monétaire, en
privilégiant la stabilité monétaire au détriment du
développement économique, illustre la persistance des
mécanismes de domination dénoncés par
Fanon191.
La collusion systémique entre élites locales et
intérêts étrangers représente un frein structurel
majeur à l'intégration régionale dans l'espace de la
CEEAC. Les travaux Patrick Mbeko sur ce qu'il appelle le "pillage
organisé des ressources naturelles" en Afrique centrale documentent
de manière précise les mécanismes complexes
d'évasion fiscale et de corruption qui privent les États de
ressources essentielles au financement des projets
d'intégration192. Ces pratiques, qui concernent
particulièrement les secteurs minier et pétrolier, correspondent
point par point à la description fanonienne d'une bourgeoisie "sans
vergogne et sans pitié, cynique dans son appétit de jouissance
immédiate"193. L'ampleur des détournements mis au
jour par le réseau d'investigation "Congo Hold-up", impliquant
plusieurs pays de la CEEAC, révèle l'existence de systèmes
sophistiqués de blanchiment d'argent et de fraude fiscale qui privent
les budgets
189 F. FANON, op. cit., p. 155.
190 K. NUBUKPO et al.,Chapitre 6 : Le Franc CFA les derniers
jours d'un condamne , L'urgence Africaine, p. 112.
191 Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, l'arme invisible de la
FranceAfrique, La Decouverte.2024
192 Patrick Mbeko, Stratégie du chaos et du mensonge:
poker menteur en Afrique des Grands Lacs. 2014.
193 F. FANON, op. cit., p. 162.
73
nationaux de ressources considérables194. La
persistance des accords de coopération militaire et économique
avec l'ancienne puissance coloniale française, documentée de
manière exhaustive par Antoine Glaser dans son livre "Arrogance
comme un français en Afrique", entretient un système de
dépendance mutuellement bénéfique pour les élites
au pouvoir195. Les bases militaires françaises maintenues
dans plusieurs pays de la CEEAC, et les interventions militaires
récurrentes, illustrent cette persistance des logiques
néocoloniales qui entravent l'émergence d'une architecture de
sécurité autonome.
B- La persistance des structures mentales coloniales
L'oeuvre de Frantz Fanon ne se limite pas à une
critique du colonialisme en tant que système politique et
économique ; elle explore avec une profondeur visionnaire les
séquelles psychiques et culturelles qui lui survivent196. La
persistance des structures mentales coloniales constitue un obstacle
fondamental, car elle innerve et perpétue les dépendances,
même sous le vernis des souverainetés nationales197.
Dans l'espace de la CEEAC, cette dynamique se manifeste par une «
pseudo-indépendance », la reproduction de schémas
bureaucratiques hérités de l'administration coloniale et une
aliénation culturelle profonde des élites, qui ensemble entravent
l'émergence d'une conscience régionale authentique et d'un projet
d'intégration émancipateur.
Pour Frantz Fanon, la « pseudo-indépendance
» désigne une souveraineté de façade, où
le transfert formel du pouvoir de l'administration coloniale vers une
bourgeoisie nationale masque la perpétuation des logiques profondes de
la domination198. Il s'agit d'une indépendance inaboutie,
où les nouveaux dirigeants, formés à l'école du
colonisateur, se contentent d'« occuper la case vide »
laissée par ce dernier, sans en transformer la fonction ou
l'essence199.
194 Congo Hold-up, Rapport d'enquête, 2021.
https://www.publiceye.ch/fr/thematiques/corruption/congo-hold-up
Consulté le 29/10/2025 a 20h
195 A. GLASER, Arrogance comme mode un francais en Afrique,
Fayard, 2016, p. 178.
196 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p.
89.
197 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 45.
198 F. FANON, op. cit., p. 139.
199 Ibid., p. 142.
74
Dans le contexte de la CEEAC, ce concept éclaire les
limites de l'intégration régionale. Les États membres
affichent une volonté politique d'union, matérialisée par
des traités et des institutions communes200. La
réforme de la CEEAC, évoquée dans un rapport remis au
président Paul Biya en 2019, visait justement à donner une
« impulsion nouvelle » à la communauté,
reconnaissant ainsi implicitement l'écart entre les ambitions
affichées et les réalisations concrètes201.
Cette « pseudo-indépendance » se
nourrit d'un rapport ambigu à l'ancienne puissance coloniale, la France.
Les travaux d'Antoine Glaser, notamment dans Africafrance, analysent comment
les dirigeants africains ont, après la Guerre froide, «
totalement inversé les rapports de dépendance » en
apparence, pour devenir « les vrais patrons » des
relations202. Glaser décrit un système où les
élites africaines, « habiles à se présenter en
"victimes" de la Françafrique », exploitent cette nouvelle
donne pour imposer leurs exigences, créant une relation de
dépendance mutuelle et cynique qui s'opère « à
huis clos »203. Cette inversion des rapports, si elle
confère une apparence de puissance aux dirigeants africains, ne remet
pas en cause la structure fondamentale de dépendance économique
et culturelle ; elle en déplace simplement les modalités,
perpétuant ainsi une forme moderne de «
pseudo-indépendance » au détriment d'une
souveraineté collective et solidaire au niveau
régional204.
L'un des héritages les plus tenaces du colonialisme est
la perpétuation de ses modèles administratifs et bureaucratiques.
Fanon avait prophétiquement dénoncé la tendance de la
bourgeoisie nationale à reprendre à son compte l'appareil
d'État colonial sans en transformer la nature profonde, créant
une bureaucratie coupée des réalités populaires et
reproduisant des logiques d'autorité et d'extraversion205.
Cette analyse trouve un écho frappant dans les
recherches historiques et socio-anthropologiques contemporaines. Un atelier du
GIS Études africaines en France, intitulé «
"Bureaucraties coloniales" en pratique », souligne le renouvellement
des réflexions sur la nature de l'appareil
200 CEEAC, Traité révisé, 2019.
201 Integration Regionale. Le rapport de la reforme de la
CEEAC remis au chef d'Etat. Presidence de la Republique du Cameroun.2019.
https://www.prc.cm/fr/actualites/audiences/3767-integration-regionale-le-rapport-de-la-reforme-de-la-ceeac-remis-au-chef-de-l-etat
Consulté le 30/10/2025 a 15h
202 A. GLASER, Africafrance, Fayard, 2021, p. 78.
203 Ibid., p. 89.
204 F.-X. VERCHAVE, La Françafrique, Stock, 1998, p.
245.
205 F. FANON, op. cit., p. 156.
75
bureaucratique en Afrique et la « prégnance du
legs colonial sur les cultures politiques comme sur les dispositifs
institutionnels contemporains »206. Les études
montrent que l'idéal-type bureaucratique occidental, fondé sur un
ordre légal-rationnel, a été transféré dans
les territoires coloniaux comme un instrument de « mise en valeur
» et de gouvernement, un modèle considéré comme
universellement valable207. Après les indépendances,
cette culture bureaucratique n'a fait que se renforcer. Jean-Pierre Chauveau,
dans son analyse du « populisme bureaucratique », observe
une « continuité formelle de la légitimité
bureaucratique » dans le « monde du développement
»208. Cette continuité est manifeste dans le
fonctionnement des institutions de la CEEAC, qui peinent souvent à
rompre avec des pratiques héritées : lourdeurs administratives,
centralisation excessive des décisions, et difficultés à
mettre en oeuvre des politiques véritablement inclusives. La «
bureaucratisation inéluctable » des organisations, y compris
celles issues de la société civile, pour accéder aux
ressources des bailleurs de fonds, est un phénomène
observé qui éloigne les institutions de leurs bases.
Cette reproduction des schémas a des
conséquences directes sur l'efficacité de l'intégration
régionale. Elle entrave la libre circulation, complique l'harmonisation
des politiques et maintient un cloisonnement administratif contraire à
l'idéal d'un marché et d'un espace communs209. La
Plateforme de l'indice de l'intégration régionale en Afrique de
la CEA mesure notamment la « libre circulation des personnes »
à travers la facilité d'obtention des visas, un indicateur
où de nombreux pays de la CEEAC obtiennent des scores modestes,
témoignant de la persistance de frontières mentales et
administratives210.
Le troisième pilier de la persistance des structures
mentales coloniales est l'aliénation culturelle des élites.
Fanon, dans Peau noire, masques blancs, a analysé de manière
magistrale les mécanismes psychologiques par lesquels le colonisé
intériorise une infériorité et développe une
206 GIS Études africaines, Bureaucraties coloniales en
pratique, 2022,
https://etudes-africaines.cnrs.fr/les-rencontres-du-gis/bureaucraties-coloniales-en-pratique-du-nouveau-chez-les-historiens/
Consulté le 05/11/2025 a 18h
207 Ibid.
208 J.-P. CHAUVEAU, Populisme bureaucratique, Politique
africaine, 2000, p. 112.
https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_7/b_fdi_53-54/010021169.pdf
Consulté le 03/11/2025 a 17h
209 CEA, Indice de l'intégration régionale en
Afrique, 2023,
https://arii.uneca.org/fr-FR
Consulté le 03/11/2025 a
18h
210 Ibid.
76
admiration pathologique pour le colonisateur, conduisant
à un rejet de sa propre culture et à une imitation des
modèles occidentaux211.
Cette aliénation se traduit économiquement par
des comportements de consommation déconnectés des
réalités locales. Dans son article « Élites
africaines, aliénation culturelle et sous-développement
», Makhtar Diouf montre que « l'aliénation culturelle
des élites africaines est porteuse de comportements économiques
néfastes »212. Il note que la consommation de ces
élites, notamment des hauts fonctionnaires, se porte « pour
l'essentiel sur des biens de luxe, importés de ou acquis en Occident
». Cette consommation ostentatoire, financée par « la
répartition très inégale des revenus » et
« la corruption », n'est pas productive et accentue
l'état de sous-développement, car les élites « se
sont endettées pour consommer, et non pas pour produire
»213.
Ce modèle de consommation extraverti a un impact direct
sur les projets d'intégration de la CEEAC.
Culturellement, cette aliénation se manifeste par une
dévalorisation des savoirs endogènes et une adhésion
quasi-systématique aux modèles de gouvernance et de
développement conçus ailleurs214. Elle explique en
partie la difficulté à forger un récit commun et une
vision partagée de l'intégration au sein de la CEEAC. Les
élites, formées dans les mêmes universités
occidentales et partageant souvent les mêmes références,
peinent à incarner et à porter un projet régional qui soit
culturellement et socialement ancré dans les réalités des
peuples d'Afrique centrale. Le travail de mémoire et de
réappropriation de l'histoire, que Fanon identifiait comme un outil
essentiel de résistance, fait souvent défaut, laissant la place
à une reproduction inconsciente des schémas
dominants215.
Section 3 : Le panafricanisme et la pensée de la
libération africaine
211 F. FANON, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, p. 12.
212 M. DIOUF, Élites africaines, aliénation
culturelle et sous-développement, Afrique et développement, 1995,
p. 45.
213 Ibid., p. 48.
214 P. HOUTONDJI, La rationalité dans les savoirs
endogènes, Présence Africaine, 2007, p. 112.
215 F. FANON, Les Damnés de la Terre, op. cit., p. 178.
77
Cette section aborde désormais le cadre
théorique fondamental qui sous-tend les projets d'intégration
africaine : la pensée panafricaniste et les idéaux de
libération continentale. Elle se propose d'explorer les fondements
philosophiques et politiques qui ont nourri l'aspiration à
l'unité africaine, tout en examinant leur traduction concrète
dans les mécanismes d'intégration économique
contemporains.
Cette analyse nous permettra d'établir des connections
fondamentales entre le corpus idéologique panafricain et les
défis contemporains de l'intégration régionale en Afrique
centrale, offrant ainsi une grille de lecture essentielle pour comprendre les
potentialités et les limites de la CEEAC.
Paragraphe 1 : Le panafricanisme comme matrice
idéologique de l'unité africaine : origines, évolution et
principes
Ce paragraphe analyse le panafricanisme comme matrice
idéologique de l'unité africaine. Nous examinerons d'abord les
sources du mouvement, en retraçant son émergence au sein de la
diaspora africaine comme réponse à l'oppression raciale et
coloniale. L'étude portera sur les figures fondatrices (W.E.B. Du Bois,
Marcus Garvey) et la première Conférence panafricaine de 1900, en
analysant leurs objectifs initiaux de lutte contre le racisme et d'affirmation
d'une solidarité noire transnationale. Nous étudierons ensuite
l'évolution et la cristallisation des principes fondamentaux du
mouvement. Il s'agira de retracer sa transformation d'une solidarité
culturelle vers un projet politique concret pour l'indépendance du
continent, en mettant en lumière les principes cardinaux qui se sont
dégagés : unité continentale, autodétermination des
peuples et souveraineté collective. Cette analyse nous permettra de
comprendre comment ces principes ont inspiré les projets
d'intégration régionale en Afrique.
A- Aux sources du mouvement : une réponse
à l'oppression et à la dispersion
Le panafricanisme émerge comme une réponse
intellectuelle et politique aux traumatismes historiques de la traite
négrière, de l'esclavage et de la colonisation européenne.
Ce mouvement incarne l'agrégation des legs historiques, culturels et
spirituels des peuples africains, forgés dans
78
la résistance à l'oppression
systématique216. L'expérience fondatrice de la
dispersion atlantique a paradoxalement joué un rôle crucial dans
la formation d'une conscience collective noire transnationale, créant
les conditions d'une solidarité par-delà les frontières
géographiques217. Dans son ouvrage fondamental "Africa
Unite! Une histoire du panafricanisme", l'historien Amzat Boukari-Yabara
démontre que c'est précisément l'éloignement du
continent qui a permis aux membres de la diaspora de développer une
vision d'ensemble des défis africains. Le mouvement s'est construit
comme un « espace privilégié de rencontres et de
mobilisations » transcendant les divisions imposées par le
colonialisme218. Cette prise de conscience a donné naissance
à une vision du monde spécifique, née de la
résistance à l'asservissement et à la domination raciale,
qui considère l'unité du peuple noir comme la clé de son
émancipation.
Le contexte de l'émergence du panafricanisme est
marqué par le partage de l'Afrique lors de la Conférence de
Berlin de 1884-1885, qui a accéléré la prise de conscience
de la nécessité d'une réponse unifiée face au
colonialisme219. Les frontières artificielles tracées
par les puissances coloniales ont créé une fragmentation durable
qui continue d'entraver les efforts d'intégration contemporains. W.E.B.
Du Bois a apporté au mouvement une rigueur académique et une
vision prophétique qui influenceront durablement la pensée
panafricaine220. Premier Afro-Américain à obtenir un
doctorat de Harvard, il déclare lors de la première
Conférence panafricaine de 1900 que "le problème du XXe
siècle est le problème de la ligne de partage raciale". Sa
conception de la "Talented Tenth" comme fer de lance du progrès de la
communauté noire influencera la formation des élites
africaines221.
Marcus Garvey incarne quant à lui une approche
populiste et mobilisatrice axée sur le nationalisme noir et la
fierté raciale. À travers son Universal Negro Improvement
Association (UNIA), il parvient à mobiliser des millions de personnes
autour d'un projet de retour en Afrique et d'autonomie
économique222. Son projet de Black Star Line, visant à
établir des liaisons maritimes entre la diaspora et le continent,
préfigure les initiatives contemporaines d'intégration
216 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du
panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 15.
217 P. O. ESEDEBE, Pan-Africanism: The Idea and Movement,
1776-1991, Howard University Press, 1994.
https://archive.org/details/panafricanismide0000esed
Consulté le 11/11/2025 a 10h
218 A. BOUKARI-YABARA, op. cit., p. 34.
219 I. GEISS, The Pan-African Movement, Methuen, 1974, p. 89.
220 D. LEVERING LEWIS, W.E.B. Du Bois: Biography of a Race,
1868-1919, Henry Holt, 1993, p. 78.
221 W.E.B. DU BOIS, "To the Nations of the World", Address to the
First Pan-African Conference, 1900.
222 E. D. CRONON, Black Moses: The Story of Marcus Garvey,
University of Wisconsin Press, 1969, p. 56.
79
économique africaine223. La Première
Conférence panafricaniste de 1900 à Londres, organisée par
Henry Sylvester Williams, représente un tournant décisif dans
l'institutionnalisation du mouvement. Cette rencontre, qui réunit 37
délégués provenant d'Afrique, des Caraïbes, des
États-Unis et du Royaume-Uni, marque le passage de la solidarité
informelle à l'action politique coordonnée. L'"Adresse aux
nations du monde", rédigée par Du Bois, établit les
revendications fondamentales du mouvement en matière de lutte contre le
racisme et d'autodétermination des peuples africains224. Les
premiers panafricanistes poursuivaient des objectifs à la fois
défensifs et constructifs, visant à la fois à contrer
l'oppression et à édifier une alternative politique viable. La
lutte contre le racisme scientifique et systémique constituait une
priorité absolue, nécessitant la déconstruction des
idéologies justifiant la domination coloniale225. L'obtention
de l'autodétermination et de la souveraineté politique pour les
colonies africaines représentait le coeur du projet politique.
L'affirmation d'une identité noire transnationale et d'une culture
commune constituait le deuxième pilier fondamental du mouvement. Comme
le souligne Boukari-Yabara, le panafricanisme a engendré une
"polyphonie panafricaine" intégrant les contributions
d'intellectuels, d'artistes et de musiciens, forgeant ainsi une culture
"monde noir" unifiée malgré la dispersion
géographique226. Cette dimension culturelle reste essentielle
pour comprendre la persistance de l'idéal panafricain dans les
initiatives contemporaines d'intégration comme la CEEA.
L'établissement des bases d'une solidarité
politique et économique concrète représentait le
troisième objectif fondamental. Dès les origines, l'idée
d'une union politique et économique du continent était
présente, comme en témoignent les projets de Garvey. Le mouvement
était animé par la conviction que l'unité constituait la
condition indispensable au progrès économique, social et
politique des peuples d'ascendance africaine. L'idéal panafricaniste des
origines conserve une actualité remarquable pour l'évaluation des
projets d'intégration régionaux comme la CEEAC. L'analyse des
penseurs fondateurs met en lumière des défis structurels qui
restent d'une brûlante actualité, notamment la persistance des
frontières économiques héritées de la colonisation.
Le Programme Frontières de la CEEAC, visant à transformer les
frontières
223 M. GARVEY, Philosophy and Opinions of Marcus Garvey, 1923, p.
45.
224 W.E.B. DU BOIS, op. cit.
225 I. GEISS, op. cit., p. 112.
226 A. BOUKARI-YABARA, op. cit., p. 67.
80
coloniales en espaces de coopération, s'inscrit
directement dans cette lignée227. La vision de Du Bois
concernant le rôle des élites intellectuelles trouve un
écho dans les efforts de la CEEAC pour développer des cadres
régionaux capables de porter le projet d'intégration. De
même, l'insistance de Garvey sur l'autonomie économique
préfigure les objectifs contemporains de création d'un
marché intégré au sein de la CEEAC.
Les objectifs initiaux de lutte contre le racisme et
d'affirmation identitaire se transforment aujourd'hui en impératif de
dépassement des clivages ethniques et nationaux au sein de l'espace
CEEAC. L'héritage des premiers panafricanistes invite ainsi à
repenser l'intégration portée par la CEEAC non comme une simple
coordination technique, mais comme un projet politique global visant
l'émancipation collective.
B- Évolution et cristallisation des principes
fondamentaux
L'évolution du panafricanisme vers un projet politique
concret s'est opérée un processus de radicalisation progressive,
particulièrement après la Seconde Guerre mondiale. Le
Cinquième Congrès panafricain de Manchester en 1945 a
marqué un tournant décisif dans cette transformation.
Contrairement aux congrès précédents qui prônaient
une approche réformiste, cette rencontre a adopté des
résolutions exigeant l'indépendance immédiate des colonies
africaines228. La participation massive de futurs leaders
indépendantistes comme Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta et Julius Nyerere a
insufflé une nouvelle dynamique au mouvement. La pensée de Kwame
Nkrumah a joué un rôle fondamental dans cette évolution.
Dans son ouvrage "L'Afrique doit s'unir", il développe la
thèse selon laquelle l'indépendance politique n'était
qu'une étape préalable à la véritable
libération du continent229. Pour Nkrumah,
"l'indépendance nationale est dépourvue de sens si elle n'est
pas accompagnée d'une union politique et économique des nations
africaines"230. Cette vision s'opposait à l'approche
227 UA Programme Frontier.
https://www.peaceau.org/fr/article/atelier-regional-pour-l-afrique-br-centrale-br-sur-la-mise-en-oeuvre-du-programme-br-frontiere-de-l-union-africaine-et-sur-br-le-programme-frontiere-de-la-ceeac
Consulté le 12/11/2025 a 13h
228 Cinquième Congrès panafricain de Manchester,
Déclaration finale, 1945.
229 K. NKRUMAH, L'Afrique doit s'unir, Présence Africaine,
1963, p. 45.
230 Ibid., p. 78.
81
gradualiste défendue par des leaders comme
Léopold Sédar Senghor, qui privilégiait une
coopération interétatique plus souple231.
Le contexte international de la décolonisation a
accéléré cette maturation idéologique. La
Conférence de Bandung en 1955 a permis aux leaders africains d'inscrire
leur lutte dans le cadre plus large du mouvement des
non-alignés232. Comme le note l'historien Amzat
Boukari-Yabara, "le panafricanisme s'est ainsi transformé d'un
mouvement de protestation en un projet de gouvernement
continental"233. Cette transition s'est
concrétisée par l'émergence de deux blocs distincts au
sein du mouvement panafricain : le groupe de Casablanca, favorable à une
intégration immédiate, et le groupe de Monrovia, partisan d'une
approche plus progressive234. L'unité continentale s'est
imposée comme le principe fondamental du projet panafricain. Ce principe
repose sur la conviction que la fragmentation héritée de la
colonisation perpétue la faiblesse politique et économique du
continent235.
Le principe d'autodétermination des peuples a
constitué le deuxième pilier de la doctrine panafricaine.
L'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) en a fait son cheval de
bataille, créant un Comité de libération pour coordonner
le soutien aux mouvements indépendantistes236. Ce principe
justifiait la lutte armée contre les régimes coloniaux et
d'apartheid, comme l'a rappelé la Déclaration sur la
décolonisation adoptée en 1963237. La
souveraineté collective représente le troisième principe
cardinal. Il s'agit de mutualiser les souverainetés nationales pour
renforcer la position internationale de l'Afrique. Ce principe trouve son
application dans les différentes politiques communes de l'Union
Africaine, notamment dans le domaine du commerce et de la paix238.
Le Plan d'action pour le renforcement du commerce intra-africain illustre cette
volonté de construire une souveraineté économique
collective239.
231 L.S. SENGHOR, Négritude et civilisation de
l'universel, Seuil, 1977, p. 112.
232 Acte final de la Conférence de Bandung, 1955.
233 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du
panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 215.
234 Z. CERVENKA, The Unfinished Quest for Unity: Africa and the
OAU, Africana Publishing, 1977, p. 89.
235 K. NKRUMAH, Le néo-colonialisme, stade suprême
de l'impérialisme, Présence Africaine, 1965, p. 156.
236 Charte de l'OUA, Article II, 1963.
237 OUA, Déclaration sur la décolonisation,
1963.
238 UA, Politique africaine de paix et de
sécurité, 2004.
https://www.peaceau.org/uploads/declaration-cadsp-fr.pdf
Consulté le 15/11/2025 a 22h
239 UA, Plan d'action pour le renforcement du commerce
intra-africain, 2012.
https://www.uneca.org/eca-events/fr/stories/stimuler-le-commerce-intra-africain-et-evaluer-lintegration-regionale-en-afrique-
82
La création de l'Organisation de l'Unité
Africaine en 1963 a marqué la première tentative
d'institutionnalisation du projet panafricain. La Charte de l'OUA,
adoptée le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, établissait un cadre
de coopération intergouvernementale fondé sur le respect de la
souveraineté nationale et de l'intégrité
territoriale240. Cependant, le principe de non-ingérence dans
les affaires intérieures des États membres a souvent
limité la capacité de l'organisation à résoudre les
conflits. La transformation de l'OUA en Union Africaine en 2002 a
représenté une étape cruciale dans l'approfondissement de
l'intégration. L'Acte constitutif de l'UA introduit des innovations
majeures, notamment le droit d'ingérence dans les cas de crimes de
guerre et de génocide241. La création du Conseil de
Paix et de Sécurité (CPS) en 2003 a doté l'organisation
d'un mécanisme permanent de gestion des crises242.
L'Agenda 2063, adopté en 2013, incarne la vision
prospective de cette nouvelle institution. Ce cadre stratégique vise
à "accélérer l'intégration politique et
socio-économique du continent" des projets phares comme la Zone de
Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf)243. La CEEAC
s'inscrit dans cette dynamique panafricaine comme l'un des piliers de
l'intégration régionale. Son Plan Stratégique Indicatif
à Moyen Terme 2021-2015 s'aligne explicitement sur les objectifs de
l'Agenda 2063244. L'évolution du panafricanisme continue
d'inspirer les réformes institutionnelles en Afrique centrale. Le projet
de révision du traité de la CEEAC s'inscrit dans cette dynamique
de renforcement de l'intégration. Les consultations menées en
2023 avec la société civile ont mis en lumière
l'importance d'une approche inclusive245. La question du financement
durable de l'intégration reste cruciale.
les#:~:text=Le%20cadre%20du%20BIAT%20et,un%20d%C3%A9veloppement%20socio%2D%C3%A9conomi
que%20durable. Consulté le 15/11/2025 a 22h
240 Charte de l'OUA, Article III, 1963.
241 UA, Acte constitutif, 2000.
242 UA, Protocole relatif au Conseil de Paix et de
Sécurité, 2002.
243 UA, Agenda 2063, 2013.
244 CEEAC, Plan Stratégique Indicatif à Moyen Terme
, 2021.
https://ceeac-eccas.org/en/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/
Consulté le 15/11/2025 a 22h
245 CEEAC, Projet de révision du traité,
2023.
https://ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2023/05/VF-officielle-TRAITE-REVISE-FINAL-17122019-version-finale-a-imprimer.pdf
Consulté le 15/11/2025 a 22h
83
Paragraphe 2 : De l'unité politique à
l'intégration économique : l'ambition d'une Afrique souveraine et
solidaire
Ce paragraphe examine la transition cruciale de l'idéal
politique panafricain vers sa concrétisation économique, en
identifiant les obstacles et les leviers de cette intégration. Nous
analyserons l'écart persistant entre la rhétorique de
l'unité politique et la réalité des souverainetés
nationales jalouses, qui freine les initiatives supranationales. L'étude
portera sur les obstacles structurels à une intégration
approfondie : la persistance des héritages coloniaux divergents, la
défiance entre États membres et le rôle souvent ambigu des
élites locales, plus attachées à leurs prérogatives
nationales qu'à un projet continental. Nous évaluerons enfin
l'impact des dépendances économiques persistantes, qui minent la
souveraineté collective en maintenant les économies africaines
dans une extraversion défavorable. Face à ces constats, nous
étudierons comment l'intégration économique est apparue
comme l'instrument privilégié pour concrétiser la
souveraineté collective. Nous examinerons les stratégies
continentales visant le développement endogène et
l'autosuffisance, avant d'analyser les projets structurants, en particulier la
Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), comme colonne
vertébrale de ce marché intégré. Enfin, nous
explorerons le lien fondamental entre la construction d'une
interdépendance économique prospère et
l'établissement d'une paix et d'une sécurité durables en
Afrique.
A- Les limites de la souveraineté formelle et les
défis de l'intégration politique
Le projet panafricain, depuis ses origines intellectuelles
avec des penseurs comme W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, a toujours
porté une vision ambitieuse d'unité politique
continentale246. Cette aspiration s'est cristallisée dans
l'idéal nkrumahiste des « États-Unis d'Afrique
», qui envisageait une intégration politique profonde comme
condition nécessaire au développement et à
l'émancipation du continent. Cependant, cette vision se heurte à
la réalité tenace des souverainetés nationales,
créant un décalage structurel qui entrave la
concrétisation d'une intégration politique effective au sein de
la CEEAC. Pourtant, comme le note le rapport de l'Union Africaine sur
l'état de l'intégration continentale, « la persistance
des souverainetés
246 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du
panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 89.
84
nationales rigidifiées constitue un obstacle majeur
à l'approfondissement de l'intégration politique
»247. Ce constat est particulièrement pertinent
pour la CEEAC, où les mécanismes de prise de décision,
souvent fondés sur l'unanimité, permettent à un seul
État de bloquer des initiatives d'intérêt commun.
La tension entre souveraineté nationale et
intégration régionale s'observe clairement dans la mise en oeuvre
des décisions de la CEEAC. Ce déficit d'appropriation traduit la
réticence chronique des États membres à transférer
des compétences substantielles à l'organisation régionale,
perpétuant ainsi une approche intergouvernementale qui prime sur la
vision fédéraliste des pères fondateurs du
panafricanisme.
Les obstacles à l'intégration politique ne sont
pas seulement conjoncturels mais trouvent leur source dans des structures
historiques et politiques profondément enracinées248.
La persistance des frontières coloniales héritées de la
Conférence de Berlin de 1884-1885 continue de fragmenter le tissu
économique, social et culturel de l'Afrique centrale. Le programme
Frontières de la CEEAC identifie ces « zones grises
territoriales » comme pouvant « se transformer en espaces de
non-droit » où les « ressources naturelles deviennent sources
de conflits »249. La construction historique
d'États-nations distincts, avec des langues administratives et des
systèmes juridiques différents, a créé des
barrières sociopolitiques durables250. Comme l'analyse
l'historien congolais Elikia M'Bokolo, « les frontières
artificielles ont brisé les ensembles culturels et économiques
cohérents, créant des États sans nation véritable
»251. Cette fragmentation est entretenue par des
élites politiques et économiques qui voient dans la
souveraineté nationale un moyen de préserver leurs rentes de
situation252.
La défiance mutuelle entre États membres,
alimentée par des rivalités historiques ou des conflits
d'intérêts économiques, mine la solidarité
panafricaine. L'historien camerounais Achille Mbembe note que « les
élites postcoloniales ont souvent intériorisé les logiques
de division héritées de la colonisation
»253. Cette dynamique est visible dans les
difficultés récurrentes de
247 UA, Rapport sur l'intégration continentale,
2023,
https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU-WD/EX%20CL%201505%20(XLIV)%20_F.pdf
Consulté le 15/11/2025 a 22h
248 E. M'BOKOLO, Afrique noire : histoire et civilisations,
Hatier, 2004, p. 112.
249 UA, Programme Frontières, 2020.
250 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 67.
251 E. M'BOKOLO, op. cit., p. 134.
252 J.-F. BAYART, L'État en Afrique, Fayard, 2006, p.
89.
253 A. MBEMBE, op. cit., p. 145.
85
la CEEAC à mettre en oeuvre des politiques communes,
notamment dans les domaines de la sécurité et du
développement des infrastructures.
La souveraineté politique ne peut être pleinement
exercée sans une certaine autonomie économique. La plupart des
pays de la CEEAC présentent des économies de rente, extraverties
et peu diversifiées, dépendant largement de l'exportation de
matières premières non transformées. Cette configuration
les rend extrêmement vulnérables aux fluctuations des cours
mondiaux et aux chocs exogènes. Cette dépendance perpétue
une insertion subie dans l'économie mondiale, limitant la marge de
manoeuvre des États pour définir des politiques industrielles et
de développement endogènes.
Les dépendances économiques
extrarégionales, souvent héritées des liens historiques
avec les anciennes puissances coloniales, entretiennent la fragmentation
économique de l'espace CEEAC. Les échanges commerciaux et les
flux d'investissement restent majoritairement orientés vers l'Europe,
l'Asie ou l'Amérique du Nord, au détriment du commerce et de
l'intégration productive intra-africaine. Elle ne crée pas
l'interdépendance économique positive et les chaînes de
valeur régionales qui pourraient servir de ciment à une union
politique plus poussée. Comme l'analysait déjà Kwame
Nkrumah dans son ouvrage « Le néo-colonialisme, stade
suprême de l'impérialisme », la domination
économique peut se substituer au contrôle politique direct pour
perpétuer l'influence étrangère254.
La persistance de ces dépendances économiques
explique en partie la faiblesse chronique des institutions régionales.
Le budget opérationnel de la CEEAC, estimé à environ 15
millions d'euros par an, apparaît dérisoire au regard des
enjeux255. Cette situation reflète la faible priorité
accordée par les États membres au projet d'intégration
régionale dans leurs allocations budgétaires.256
B- L'intégration économique comme levier
de la souveraineté et de la solidarité
254 K. NKRUMAH, Le néo-colonialisme, stade suprême
de l'impérialisme, Présence Africaine, 1965, p. 45.
255 CEEAC, Rapport financier annuel, 2023
256
https://ecomatin.net/confrontee-a-une-faible-contribution-des-etats-la-ceeac-resserre-son-budget-2025 Consulté
le 18/11/2025 a 20h
86
Face au fractionnement hérité de la
période coloniale et aux défis de la mondialisation,
l'intégration économique s'impose en Afrique comme un
impératif stratégique pour conquérir la
souveraineté et renforcer la solidarité entre les peuples. Ce
projet, profondément ancré dans l'idéal panafricain, vise
à transformer les économies du continent pour les rendre
autonomes, résilientes et interdépendantes. En nous appuyant sur
une riche littérature panafricaine et des rapports institutionnels
récents, nous analyserons dans cette rédaction comment les
stratégies continentales, notamment la Zone de Libre-Échange
Continentale Africaine (ZLECAf) et les initiatives de la CEEAC, oeuvrent
à la réalisation de cet objectif. Nous explorerons ensuite le
lien fondamental entre une interdépendance économique
prospère et l'édification d'une paix et d'une
sécurité durables en Afrique.
La quête d'une intégration économique
africaine ne saurait être comprise sans se référer au
panafricanisme, un mouvement intellectuel et politique qui a fourni le cadre
théorique et la justification morale à l'unification du
continent. Pour les pères fondateurs, l'intégration
n'était pas une simple option économique, mais une condition sine
qua non de la souveraineté et de la dignité africaines. De
l'unité politique à l'intégration économique :
Kwame Nkrumah, premier président du Ghana, fut un ardent
défenseur de cette vision. Dans son ouvrage fondateur Africa Must Unite,
il plaidait pour la création immédiate d'un gouvernement
continental unique, arguant que le « néo-colonialisme »
maintenait les États africains dans un état de
dépendance économique en les divisant257. Pour lui,
l'unité politique était le levier indispensable pour briser les
chaînes économiques et permettre un développement
endogène. Cette pensée est aujourd'hui réactualisée
dans des publications récentes, comme The Revolutionary Thoughts of
Kwame Nkrumah, qui soulignent la pertinence de ses analyses pour contrer les
attaques contemporaines contre la souveraineté des États
africains.258
La souveraineté comme prélude à la
dignité : Le Tricontinental Institute for Social Research, dans ses
dossiers, défend une conception moderne du panafricanisme
structurée autour des concepts jumeaux de « souveraineté
» et de « dignité »259. La
souveraineté est entendue comme le contrôle du territoire et la
liberté pour les pays de poursuivre des politiques essentielles à
leur peuple. Ce n'est qu'à cette condition que la «
dignité » des populations peut être assurée,
à la
257Nkrumah, K. (1963). Africa Must Unite.
Heinemann.
258 Biney, A. (2011). The Political and Social Thought of Kwame
Nkrumah. Palgrave Macmillan
259 Tricontinental: Institute for Social Research. (2022). The
People's Horizon: In Defence of Sovereignty and Dignity. Dossier no. 46.
https://thetricontinental.org/dossier-regionalism-new-international-order/
Consulté le 15/11/2025 a 22h
87
fois par l'amélioration de leurs conditions
matérielles et le développement de leurs univers sociaux et
culturels. Larticle de Tricontinental panafique, analyse comment la
présence persistante de bases militaires étrangères en
Afrique fragmente les institutions et entrave cette souveraineté
nécessaire à toute intégration
authentique260.
Dénoncer les dépendances économiques : La
pensée de Thomas Sankara, compilée dans Thomas Sankara Speaks,
apporte une critique acerbe des mécanismes de la dépendance. Il
liait explicitement l'origine de la dette à celle du colonialisme,
appelant à la création d'alternatives financières en
dehors du cadre néo-colonial261. Cette analyse est reprise et
prolongée dans le dossier Life or Debt (2023), qui présente la
crise de la dette non comme une simple mauvaise gestion, mais comme une
conséquence structurelle d'un ordre économique
inéquitable262. De même, l'ouvrage Neocolonialisme le
dernier stade du l'imperialisme de Kwame Nkrumah offre une grille de lecture
toujours valable pour comprendre comment les puissances
étrangères maintiennent leur influence sur le continent par des
canaux économiques263.
Ces fondements idéologiques, portés par une
littérature abondante et des penseurs de premier plan, ont directement
inspiré la création des institutions continentales et
sous-régionales que nous connaissons aujourd'hui, de l'Union Africaine
à la CEEAC, et continuent d'éclairer leur quête d'une
autonomie collective. L'idéal panafricain s'est incarné dans des
projets concrets et des stratégies ambitieuses visant à organiser
le développement du continent par et pour lui-même. Ces
initiatives, qui s'inscrivent dans le cadre de l'Agenda 2063 de l'Union
Africaine, cherchent à opérationnaliser le concept
d'autosuffisance en s'attaquant aux racines de la dépendance.
La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine
(ZLECAf) : Un catalyseur de transformation : Lancée en 2015 et
opérationnelle depuis 2021, la ZLECAf représente la
concrétisation la plus
260 Tricontinental: Institute for Social Research.
Défendre notre souveraineté : les bases militaires
américaines en Afrique et l'avenir de l'unité africaine,2023.
https://thetricontinental.org/pan-africa/dossier-42-militarisation-africa/
Consulté le 15/10/2025 a 23h
261 Sankara, T. (1988). *Thomas Sankara Speaks: The Burkina
Faso Revolution 1983-87*. Pathfinder Press.
https://library.agnescameron.info/revolutionary%20history/Thomas%20Sankara%20Speaks.pdf
Consulté le 15/10/2025 a 23h
262 Tricontinental: Institute for Social Research. (2023).
Life or Debt: The Stranglehold of Neocolonialism and Africa's Search for
Alternatives. Dossier no. 50.
https://thetricontinental.org/dossier-63-african-debt-crisis/
Consulté le 15/10/2025 a 00h
263 Nkrumah, K. (1965). Neo-Colonialism: The Last Stage of
Imperialism. Thomas Nelson & Sons.
88
aboutie de la vision d'intégration économique.
Son objectif principal est de créer un marché unique pour les
biens et les services, afin de dynamiser un commerce intra-africain
historiquement faible, stagnant autour de 14.4% à 16% des
échanges totaux du continent. L'initiative, la ZLECAf ne se limite pas
à un simple accord commercial ; elle est conçue comme un «
levier de transformation structurelle » et un moteur pour l'Agenda
2063264. En fluidifiant les échanges, elle permet
déjà à des PME, comme celles documentées dans des
rapports de terrain, d'exporter des produits en contournant les lourdeurs
douanières passées265. Les prévisions de la
UNCTAD indiquent que son plein déploiement pourrait booster le commerce
intra-africain d'environ 33% et réduire le déficit commercial du
continent de 51%266.
L'autosuffisance alimentaire comme priorité : Le
secteur agricole illustre parfaitement l'impératif d'autosuffisance. Un
rapport de la Commission Économique pour l'Afrique rappelle que le
continent dépense environ 50 milliards de dollars par an en importations
alimentaires, une dépendance qui crée une
vulnérabilité intolérable267. Promouvoir le
commerce intra-africain est donc une stratégie clé pour
réduire cette facture, renforcer les économies locales et
construire des systèmes alimentaires résilients. Des
organisations oeuvrent sur le terrain en renforçant les capacités
des acteurs pour qu'ils se conforment aux normes sanitaires, en soutenant des
accords de reconnaissance mutuelle pour simplifier les contrôles, et en
produisant des outils comme les bilans alimentaires régionaux pour
éclairer les décisions politiques268. Cela permet de
créer des chaînes d'approvisionnement efficaces et de
réduire les pertes post-récolte.
264 Analyse d'impact de la ZLCAF dans sa phase de mise en oeuvre
2021-2025.
https://www.tradeunionsinafcfta.org/wp-content/uploads/2025/04/Analyse-dimpact-de-la-ZLECA_2021-2025.pdf
Consulté le 10/10/2025 a 22h
265 Ibib.
266UNCTAD 2018
https://unctad.org/press-material/afcfta-could-boost-maritime- tradeafrica#:~:text=%EF%BB%BF,maritime%20transport%20and%20services%20trade.
Consulté le 10/10/2025 a 22h
267 CEA & UA (2024). Rapport sur la sécurité
alimentaire et le commerce intra-africain.
https://www.uneca.org/fr/stories/selon-le-rapport-de-la-cea%2C-les-pays-africains-commercent-davantage-%C3%A0-l%E2%80%99ext%C3%A9rieur-du
Consulté le 10/10/2025 a 22h
268 AGRA (2023). Rapport Annuel : Renforcer la
résilience des systèmes alimentaires africains.
https://agra.org/wp-content/uploads/2024/08/Africa-Agriculture-Status-Report-2023-French-
version compressed.pdf Consulté le 10/10/2025 a
22h
89
Cependant, son parcours est semé d'embûches. La
communauté a connu de longues périodes d'inactivité en
raison de difficultés financières et des conflits dans la
région des Grands Lacs. Un défi majeur réside dans le
chevauchement des mandats avec la Communauté Économique et
Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), une organisation plus
restreinte et plus homogène. L'Union Africaine préconise une
fusion des deux entités pour plus d'efficacité, mais celle-ci
« se fait attendre » par manque de volonté politique, selon
des analyses spécialisées269. Conséquence de
cette fragmentation, la région CEEAC, pourtant un marché de plus
de 200 millions d'habitants, est la moins intégrée du continent,
avec un taux d'échanges intra-régionaux d'environ 2%
seulement270. Malgré la création d'un Conseil pour la
Paix et la Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), les efforts pour
rationaliser les institutions et opérationnaliser des organes comme la
banque centrale ou la cour de justice peinent à aboutir.
|
Initiative
|
Objectif Principal
|
Etat d'avancement
|
Defis identifies
|
|
ZLECAf
|
Créer un marché continental unique ; booster le
commerce intra-africain.
|
47 pays sur 55 ont ratifié ; impacts progressifs.
|
Barrières non tarifaires, infrastructures
déficientes, crainte de pertes de revenus douaniers.
|
|
CEEAC
|
Promouvoir la coopération économique et l'autonomie
collective en Afrique centrale.
|
Taux d'intégration très faible (~3%) ;
réformes institutionnelles lentes.
|
Chevauchement avec la CEMAC ; manque de volonté politique
; instabilités sécuritaires.
|
|
Agenda 2063
|
Plan directeur pour une Afrique prospère, unie,
fondée sur une croissance inclusive.
|
Mise en oeuvre progressive ; la ZLECAf en est un projet phare.
|
Mise en oeuvre inégale ; dépendance persistante aux
modèles économiques extravertis.
|
Tableau 1 : Initiatives Clés pour
l'Intégration Économique en Afrique
269 Financial Afrik (2023). "Intégration en Afrique
centrale : CEEAC".
https://www.financialafrik.com/tag/ceeac/
270 Agence Ecofin. 2017.
https://www.agenceecofin.com/economie/1401-43906-le-commerce-intra-regional-dafrique-centrale-ne-pese-que-2-desechanges#:~:text=Le%20commerce%20intra%2Dr%C3%A9gional%20d,p%C3%A8se%20que%202%25%2
0des%20%C3%A9changes Consulté le 10/10/2025 a 22h
90
Ces stratégies montrent une prise de conscience
aiguë des enjeux et la mise en place d'un cadre politique ambitieux. Leur
succès, cependant, dépendra de la capacité des
États à dépasser les intérêts nationaux
immédiats pour embrasser une vision continentale solidaire. Un postulat
central du panafricanisme est que la prospérité économique
partagée et l'interdépendance sont les fondations les plus
solides sur lesquelles bâtir une paix durable. Cette vision
reconnaît le lien intrinsèque entre la sécurité des
personnes, la stabilité des États et l'intégration des
marchés.
Briser le cycle de la dépendance pour construire la
résilience : La dépendance économique vis-à-vis de
l'extérieur est perçue comme une source de
vulnérabilité stratégique. Une étude du Journal of
African Political Economy souligne que pour développer une réelle
résilience économique, l'Afrique doit « compter sur ses
propres ressources » et investir dans ses industries
locales271. Cette autonomisation des communautés et des
nations est une condition préalable à la stabilité. De
même, la dépendance alimentaire est un risque sécuritaire
majeur. Des rapports de la FAO affirment que des chaînes
d'approvisionnement régionales robustes, capables de s'adapter aux
conditions locales, « réduisent la vulnérabilité
de l'Afrique aux perturbations extérieures »272. En
cas de choc global, comme une crise des prix internationaux ou une
pandémie comme avec la COVID-19, un réseau commercial
intra-africain dynamique peut servir de tampon et assurer l'accès
à la nourriture, évitant ainsi des tensions sociales
explosives.
L'intégration comme outil de prévention des
conflits : Les institutions d'intégration ne se limitent pas à un
mandat économique. La CEEAC, par exemple, a fait de la paix et de la
sécurité une de ses priorités officielles. Elle a
adopté un Protocole relatif à l'établissement d'un Conseil
de Paix et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), qui inclut un
mécanisme d'alerte précoce (MARAC) et une force multinationale
(FOMAC)273 comme nous l'avons mentionné dans le premier
chapitre. L'idée sous-jacente est qu'une coopération
économique étroite crée des intérêts communs
et des canaux de dialogue qui peuvent désamorcer les tensions.
Inversement, comme l'a montré l'histoire de la CEEAC, un conflit dans un
État membre (comme celui en République Démocratique du
Congo) peut paralyser l'ensemble de l'organisation, démontrant
à
271 Ajayi, K. (2022). "Endogenous Development and Economic
Sovereignty in Africa" in Journal of African Political Economy, Vol. 55(2).
https://academic.oup.com/jae/article-abstract/17/suppl_1/3/839340
272 Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et
l'agriculture (FAO) (2023). Perspectives agricoles
de l'OCDE et de la FAO 2023-2032.
https://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2023/07/oecd-fao-agricultural-outlook-2023-2032_859ba0c2/a187ca6c-fr.pdf
273 Protocole relatif à la mise en place du Conseil de
Paix et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), 2002.
91
quel point la sécurité et l'intégration
sont inextricablement liées274. Le Pacte de non-agression
adopté par les États d'Afrique centrale en 1994 sous
l'égide de l'ONU est un autre exemple de cette volonté de
pacifier les relations par le droit et la coopération275.
Souveraineté collective et gestion des ressources :
Enfin, une interdépendance économique réussie renforce la
souveraineté collective du continent, lui permettant de mieux
défendre ses intérêts sur la scène internationale et
de gérer ses ressources stratégiques de manière plus
équitable De même, The Fate of Xolobeni documente la lutte d'une
communauté contre un conglomérat minier étranger qui
convoite ses terres riches en titane276. Ces luttes locales sont
emblématiques d'un enjeu continental : une intégration
économique solide, en créant des marchés et des
chaînes de valeur régionaux, peut aider les pays africains
à mieux valoriser leurs ressources naturelles et à éviter
leur pillage par des intérêts extérieurs, une source
fréquente de conflits. En s'unissant, les pays africains gagnent un
poids politique et un pouvoir de négociation qui leur permettent de
contester ce que le président Sankara appelait « l'ordre
néo-colonial ».
L'intégration économique en Afrique,
portée par l'idéal panafricain d'unité, de
souveraineté et de dignité, se présente bien comme un
levier puissant, quoique complexe, pour asseoir l'autonomie du continent et
renforcer la solidarité entre ses nations. Les stratégies
continentales, avec la ZLECAf en fer de lance, visent explicitement à
construire un développement endogène en libérant le
potentiel du commerce intra-africain et en réduisant une coûteuse
dépendance extérieure. Les travaux sur l'autosuffisance
alimentaire et les efforts de la CEEAC en matière de
sécurité collective illustrent la multidimensionalité de
cette quête.
Cependant, le chemin reste ardu. La faiblesse des
infrastructures, la persistance des barrières non tarifaires, les
réticences politiques à céder une parcelle de
souveraineté et les conflits armés constituent des obstacles de
taille. La réussite de ce projet historique dépendra de la
capacité des élites africaines à incarner la «
volonté politique » si souvent invoquée dans les rapports,
et
274 International Crisis Group (2025). "Crise en RDC : L'UE face
à des questions difficiles".
https://www.crisisgroup.org/fr/africa/great-lakes/democratic-republic-congo/turbulence-drc-raises-hard-questions-eu
Consulté le 8/10/2025 a 12h
275 Nations Unies (1994). Pacte de non-agression entre les Etats
membres de la CEEAC.
https://www.droitcongolais.info/files/0.42.07.96-Pacte-de-non-agression-du-8-juillet-1996-entre-les-Etats-membres-du-Comite-consultatif-permanent-des-Nations.pdf
Consulté le 8/10/2025 a 12h
276 Tricontinental: Institute for Social Research. (2019). The
Fate of Xolobeni: The Violence of Extractivism and Community Resistance in
South Africa. Dossier no.
https://thetricontinental.org/wp-content/uploads/2019/10/190928
Working-Document-2 EN Web-1.pdf Consulté le 23/07/2025 a 12h
92
à traduire dans les faits les engagements pris dans les
traités. Elle dépendra aussi de l'appropriation de ce projet par
les peuples, à qui il doit apporter des perspectives concrètes de
prospérité partagée. Si ces défis sont
relevés, l'interdépendance économique pourra alors
pleinement jouer son rôle de fondation pour une paix et une
sécurité durables, permettant enfin à l'Afrique de
réaliser sa propre destinée et d'occuper la place qui lui revient
dans le monde.
93
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DEUXIÈME PARTIE : LES
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PERSPECTIVES STRATEGIQUE
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RÉGIONALE EN AFRIQUE
CENTRALE
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DEUXIÈME PARTIE : LES PERSPECTIVES
STRATEGIQUE DE L'INTÉGRATION RÉGIONALE EN AFRIQUE
CENTRALE
Si la première partie a permis de poser le diagnostic
en analysant les fondements à la fois structurels et idéologiques
de l'intégration en Afrique centrale, la présente partie se
projette résolument dans l'action et l'avenir. Elle a pour objet
d'explorer les perspectives stratégiques qui s'offrent à la
région pour transcender ses limites actuelles et incarner une
unité plus effective, souveraine et tournée vers le
développement. Il ne s'agit plus seulement de constater les
fragilités de la CEEAC, mais d'identifier les leviers concrets de sa
transformation et de dessiner les contours d'un projet régional robuste,
capable de faire face aux enjeux géostratégiques du XXIe
siècle et de se réapproprier son destin.
Cette ambition se décline en deux chapitres
interdépendants. Le premier chapitre est consacré à
l'analyse des dynamiques géostratégiques et des leviers de
transformation immédiats. Il examine les fondements stratégiques
d'une intégration durable, à travers le renforcement de la
gouvernance et l'intégration économique, avant de
décrypter la place de l'Afrique centrale dans la compétition
mondiale et les impératifs de sécurité qui en
découlent.
Le second chapitre, plus prospectif et normatif, s'attelle
à la refondation panafricaniste et souveraine de la CEEAC. Il propose de
repenser l'intégration en profondeur, en plaidant pour une
décolonisation identitaire et l'émergence d'une conscience
régionale libérée. Enfin, il esquisse des perspectives
stratégiques et diplomatiques concrètes, articulées autour
de réformes institutionnelles audacieuses, d'un nouveau leadership et
d'une diplomatie ancrée dans la solidarité panafricaine.
95
CHAPITRE 1 : LES DYNAMIQUES GEOSTRATEGIQUES ET LEVIERS DE
TRANSFORMATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE
L'analyse des fondements structurels et idéologiques de
l'intégration en Afrique centrale, développée dans la
première partie, révèle la nécessité d'une
approche stratégique renouvelée pour transformer le potentiel
régional en réalisations concrètes. Ce premier chapitre de
la deuxième partie se consacre ainsi à l'examen des dynamiques
géostratégiques qui façonnent le présent et
l'avenir de la région, en identifiant simultanément les leviers
opérationnels susceptibles d'impulser une transformation durable. Il
s'agit de passer de la compréhension des défis à
l'identification des mécanismes pratiques et des orientations
stratégiques qui permettront à la CEEAC de consolider son
rôle et son efficacité.
Cette démarche s'articule autour de deux sections
complémentaires. La première section se concentre sur les
fondements stratégiques d'une intégration durable, en analysant
les impératifs de renforcement de la gouvernance régionale et de
cohérence institutionnelle d'une part, et les exigences de
l'intégration économique, de l'interconnexion infrastructurelle
et de la sécurité énergétique d'autre part. La
deuxième section élargit la perspective pour saisir la dimension
géopolitique et géostratégique de l'Afrique centrale, en
décryptant sa position dans la compétition mondiale pour les
ressources et les influences, avant d'évaluer les enjeux de
sécurité régionale et le positionnement diplomatique
international de la CEEAC.
Section 1 : Les fondements stratégiques d'une
intégration durable
L'intégration régionale en Afrique centrale se
trouve à un carrefour critique. D'un côté, les dynamiques
géostratégiques contemporaines et les impératifs de
développement imposent une coopération plus étroite et
efficace. De l'autre, ce projet bute sur des limites structurelles persistantes
qui appellent une réflexion profonde sur ses fondements mêmes.
Pour comprendre les enjeux actuels et envisager l'avenir, il est
nécessaire de conjuguer une analyse des leviers concrets de
transformation avec une critique inspirée des pensées
émancipatrices, notamment celle de Frantz Fanon. Fanon, qui a
profondément marqué la théorie de la libération.
Son oeuvre, plus actuelle que jamais, dépasse le seul cadre de la
décolonisation pour offrir une grille de lecture des rapports de
domination internationaux. Il insista notamment sur la nécessité
pour les peuples anciennement colonisés de forger leur propre
destinée par une volonté politique
96
collective et résolue, rejetant toute forme de
résignation ou d'adhésion à des modèles
imposés. Cette "volonté du peuple", concept clé chez
Fanon, n'est pas une simple impulsion mais un acte
délibéré et organisé visant à "forcer le
rythme du coeur du monde". Appliquée à l'intégration
régionale, cette pensée invite à une rupture avec des
schémas hérités et à une refondation souveraine du
projet commun, qui soit l'expression authentique des peuples d'Afrique
centrale.
Pour cerner les fondements stratégiques d'une
intégration durable en Afrique centrale, notre analyse s'organisera
autour de deux piliers essentiels. Dans un premier temps, nous examinerons le
renforcement de la gouvernance régionale et la cohérence
institutionnelle. Nous analyserons les réformes entreprises pour
moderniser l'architecture institutionnelle de la CEEAC, les mécanismes
opérationnels de mise en oeuvre des politiques régionales, ainsi
que les défis relatifs à l'autonomie et à la
pérennité financière des institutions
sous-régionales.
Dans un second temps, nous aborderons les enjeux de
l'intégration économique, de l'interconnexion et de la
sécurité énergétique. Nous étudierons les
perspectives offertes par la ZLECAF, les impératifs du
développement des infrastructures connectives, et les conditions
nécessaires à l'établissement d'une sécurité
énergétique collective au sein de l'espace communautaire.
Cette double approche nous permettra d'identifier tant les
leviers institutionnels que les ressorts économiques et infrastructurels
sur lesquels repose la construction d'une intégration régionale
viable et prospère en Afrique centrale.
Paragraphe 1 : Renforcement de la gouvernance
régionale et cohérence institutionnelle
Pour analyser les transformations nécessaires au
renforcement de la gouvernance régionale en Afrique centrale, notre
réflexion s'articulera autour des trois axes fondamentaux qui
structurent ce paragraphe. Premièrement, nous examinerons la
réforme institutionnelle et la modernisation de la CEEAC, en analysant
la révision de son traité fondateur, le renforcement de ses
organes décisionnels et l'amélioration de sa coordination avec
les autres organisations sous-régionales. Deuxièmement, nous
étudierons les mécanismes opérationnels et la mise en
oeuvre des politiques régionales, à travers le
développement de systèmes de suivi-évaluation performants,
la création d'organes techniques spécialisés et
l'opérationnalisation concrète des programmes régionaux.
Enfin, nous aborderons la question cruciale de l'autonomie et de la
pérennité
97
financière, en considérant la mise en place de
contributions obligatoires des États membres, le développement de
partenariats public-privé innovants et la recherche de financements
alternatifs stables. Cette progression nous permettra d'appréhender tant
la dimension structurelle que les conditions pratiques d'une gouvernance
régionale renouvelée, capable d'incarner les aspirations à
une intégration authentiquement souveraine.
A- Réforme institutionnelle et modernisation
La persistance d'un idéal panafricain, depuis les
pères fondateurs jusqu'aux architectures continentales contemporaines,
trouve un de ses terrains d'application les plus concrets et exigeants dans les
dynamiques d'intégration régionale. La Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), en initiant
à partir de 2019 une réforme profonde et ambitieuse de ses
structures institutionnelles, incarne cette quête permanente d'une
unité opérationnelle, efficace et capable de répondre aux
défis multiformes du continent. Ce processus de réforme
institutionnelle et de modernisation, qui passe impérativement par la
révision du traité fondateur, le renforcement substantiel des
organes décisionnels et l'amélioration systémique de la
coordination, peut être lu comme une tentative de concrétisation,
à l'échelle sous-régionale, des aspirations
théoriques et politiques portées par des figures
emblématiques comme Kwame Nkrumah et Frantz Fanon. En effet, si Nkrumah
ne cessait de plaider, dès les indépendances, pour que l'Afrique
s'unisse politiquement et économiquement afin d'échapper aux
logiques néocoloniales et de peser sur la scène internationale,
la CEEAC s'efforce, à travers cette restructuration, de donner une
« impulsion nouvelle et décisive » à la
communauté économique sous-régionale, selon les termes
mêmes employés par ses dirigeants lors du sommet extraordinaire de
N'Djamena le 25 Janvier 2019. Cette modernisation ne représente donc pas
un simple ajustement technique, mais un effort tangible et volontariste pour
dépasser le modèle souvent timoré d'une coopération
intergouvernementale, vivement critiqué par les panafricanistes
radicaux, et pour instaurer une gouvernance régionale plus
intégrée, plus souveraine et capable de relever les défis
sécuritaires, économiques et sociaux du XXIe siècle.
L'initiative la plus significative et structurante entreprise
par la CEEAC dans le cadre de sa mue institutionnelle est sans conteste la
révision de son cadre juridique fondamental, son traité
fondateur. Démarré formellement en 2019, ce processus de longue
haleine vise explicitement à adapter le traité originel de 1983
aux réalités géopolitiques, économiques et
sécuritaires
98
contemporaines de l'Afrique centrale, et à combler le
fossé persistant qui sépare trop souvent les ambitions
rhétoriques affichées des capacités opérationnelles
réelles des organisations régionales africaines. Ce chantier de
révision, bien au-delà d'une simple mise à jour technique
ou cosmétique, s'apparente à une refonte doctrinale
destinée à rendre la Communauté plus efficace dans son
action, plus réactive face aux crises et, fondamentalement, plus proche
des préoccupations quotidiennes des populations qu'elle est
censée servir. Comme le souligne avec force le discours officiel, cette
restructuration engagée sous l'impulsion des Chefs d'État et de
Gouvernement a pour objectif central et affirmé de donner une impulsion
nouvelle à la communauté économique sous-régionale,
en lui offrant un cadre juridique modernisé, clarifié et
ambitieux277
Cette démarche volontariste s'inscrit en écho
direct aux préoccupations stratégiques des grands
théoriciens et acteurs du panafricanisme. Déjà, Kwame
Nkrumah, confronté à l'échec cuisant de son projet de
gouvernement continental unifié face au groupe de Monrovia, insistait
avec une clairvoyance alarmée sur la nécessité absolue de
se doter de structures continentales fortes, audacieuses et dotées de
pouvoirs supranationaux pour éviter que l'Afrique ne reste
éternellement un « assemblage incohérent d'États
pauvres et faibles », incapable de défendre ses
intérêts propres278. La révision du
traité de la CEEAC peut être interprétée comme une
réponse pragmatique, à l'échelle régionale,
à cette alerte prophétique. Elle vise méthodiquement
à corriger les lacunes structurelles et les ambiguïtés
juridiques qui entravaient son action et à se doter d'une base juridique
plus solide, plus légitime et plus contraignante pour mener à
bien ses missions prioritaires. Les axes majeurs de cette réforme, tels
que présentés dans les documents de travail et les projets de
texte, portent notamment sur la garantie d'un climat global de paix, de
sécurité et de stabilité comme préalable
indispensable à tout développement279, ainsi que sur
l'encouragement résolu de l'intégration et du commerce
intra-régional via le développement et l'interconnexion
systématique des infrastructures de transport et de communication. En
élargissant ainsi son champ d'action au-delà du strict cadre de
la coopération économique pour embrasser de manière
intégrée des dimensions sécuritaires, sociales,
environnementales et de
277 CEEAC (2020), *Document Cadre de la Stratégie de
Réforme Institutionnelle de la CEEAC (2019-2025)*, Secrétariat
Général, Introduction, p. 2.
278 Nkrumah, K. (1965). Neo-Colonialism: The Last Stage of
Imperialism. Thomas Nelson & Sons, Londres, p. 255.
279 CEEAC (2019), Projet de Traité Révisé
de la Communauté Économique des États de l'Afrique
Centrale, Version consolidée, Article 4 : « Objectifs »,
alinéa b.
99
connectivité physique, la CEEAC modernisée
s'aligne sur une vision plus holistique et ambitieuse de l'intégration,
une vision que Frantz Fanon appelait de ses voeux en imaginant une Afrique
« rassemblée », dynamique et
décomplexée, où les déserts tant
géographiques qu'institutionnels seraient définitivement
abolis280.
Le processus d'adoption et de ratification de ces nouveaux
textes fondateurs suit une voie diplomatique classique mais essentielle,
reflétant la souveraineté des États membres : après
une phase intensive de validation technique par les groupes d'experts
indépendants et le comité des ministres sectoriels, les projets
révisés doivent être soumis à l'approbation finale
et formelle des chefs d'État des onze pays membres lors d'un sommet
extraordinaire dédié281. Cette procédure
solennelle souligne l'importance stratégique accordée à
cette réforme fondatrice et la volonté politique affichée
au plus haut niveau de lui conférer une légitimité
incontestable et un large assentiment. Elle marque une étape cruciale et
symbolique dans la longue et difficile concrétisation de l'idéal
panafricain, qui doit constamment naviguer, comme le soulignait Ali Mazrui,
entre le rocher de la souveraineté nationale jalouse et le fleuve
tumultueux des impératifs de l'unité
supranationale282. Le succès de cette révision
tacitéenne est perçu comme un test décisif de la
maturité politique de la région et de sa capacité à
transcender les intérêts particuliers au profit d'un destin
commun.
Le second pilier, tout aussi fondamental, de la modernisation
de la CEEAC réside dans le renforcement ciblé de ses organes
décisionnels et exécutifs. Une organisation internationale, aussi
noble soit sa finalité, ne peut prétendre à la performance
et à l'impact que si ses institutions centrales sont dotées de
l'autorité politique nécessaire, des moyens financiers
adéquats et de la clarté fonctionnelle indispensable pour
concevoir, décider et agir avec efficacité283. La
réforme de la CEEAC s'attaque de front à cet impératif de
gouvernance en cherchant à clarifier les rôles et les
compétences de chaque organe, à accroître significativement
l'efficacité exécutive du Secrétariat
Général et à garantir une meilleure
représentativité et une plus grande réactivité
des
280 Fanon, F. (1961). Op. Cit., Chapitre «
Mésaventures de la conscience nationale », p. 165.
281 Procès-verbal de la 35ème réunion
ordinaire du Comité des Ministres chargés de l'Intégration
Économique Régionale, Libreville, Gabon, 15-16 Juillet 2019,
point 5.2 de l'ordre du jour.
282 Mazrui, A. A. (1977). Africa's International Relations:
The Diplomacy of Dependency and Change. Westview Press, p. 112.
https://thecrucibleinstitute.org/wp-content/uploads/2025/02/Africas-International-Relations.pdf
Consulté le 21/10/2025 a 20h
283 CEEAC (2020), Rapport du Secrétariat
Général sur le Renforcement des Capacités
Institutionnelles et Opérationnelles, p. 12-15.
100
instances délibérantes. Ce renforcement
institutionnel ciblé est une condition sine qua non pour opérer
la transition périlleuse d'une communauté essentiellement
symbolique et protocolaire, souvent perçue comme un « club de chefs
d'État », vers une entité opérationnelle et
intégrée, capable de concevoir, de financer et de mettre en
oeuvre des politiques communes ambitieuses et transformatrices.
Cette nécessité de structures fortes,
légitimes et efficientes était au coeur de la réflexion
politique des pionniers du panafricanisme. La proposition avancée par
certains intellectuels et militants, à l'instar de George Padmore, de
créer un « Parti de l'Étoile Africaine »,
c'est-à-dire un parti politique panafricaniste transnational capable de
fédérer les énergies populaires et d'incarner un projet
commun de libération et de développement au-delà des seuls
appareils d'État hérités de la colonisation,
témoigne de cette recherche perpétuelle et inachevée d'une
instance décisionnelle efficace, représentative et tournée
vers l'action284. Si la CEEAC n'a évidemment ni la nature ni
l'ambition d'un parti politique, le défi organisationnel fondamental
reste similaire : il s'agit de créer et de consolider une «
instance de travail » crédible et permanente, selon la formule
de Fanon, qui puisse orienter, impulser et coordonner l'action collective de
manière cohérente, efficace et dans l'intérêt
supérieur des peuples. Le renforcement du Secrétariat
Général, pilier administratif et exécutif de la
Communauté, est à cet égard primordial. La réforme
vise, selon les rapports internes, à lui conférer une plus grande
autonomie d'initiative dans la mise en oeuvre des décisions, des
capacités techniques et analytiques accrues pour anticiper les crises et
formuler des politiques innovantes, et une autorité morale
renforcée dans le dialogue avec les États membres285.
Il s'agit ni plus ni moins que de transformer le Secrétariat d'une
administration passive en un véritable moteur exécutif de
l'intégration.
En parallèle, le rôle, la composition et le mode
de fonctionnement de la Commission de la CEEAC et du Conseil des Ministres sont
également l'objet d'une reconsidération approfondie. L'objectif
déclaré est de s'assurer que ces organes essentiels, où
s'expriment et se négocient les intérêts souverains des
États membres, puissent délibérer, arbitrer et statuer
avec une agilité et une célérité accrues, en
évitant les blocages diplomatiques et les lourdeurs procédurales
qui paralysent trop souvent l'action des organisations intergouvernementales.
Cette recherche
284 Padmore, G. (1956). Pan-Africanism or Communism? The
Coming Struggle for Africa. The Anchor Press, Londres, Chapitre 18.
285 Entretiens avec des fonctionnaires internationaux et des
diplomates accrédités auprès de la CEEAC, cités
dans un article de Jeune Afrique intitulé « La CEEAC en quête
d'efficacité : le défi de la réforme », paru en
Octobre 2020.
101
d'efficacité et de rapidité dans la prise de
décision est une traduction pratique et nécessaire des
leçons amères de l'histoire du panafricanisme, qui montrent,
comme l'analysait Claude Ake, comment des projets continentaux ambitieux
peuvent échouer en raison de l'isolement diplomatique, du durcissement
nationaliste des régimes ou, plus simplement, de l'absence de
mécanismes de décision robustes, inclusifs et
rapides286. En modernisant et en rationalisant son architecture de
pouvoir interne, la CEEAC tente de se prémunir stratégiquement
contre ces écueils bien identifiés et de construire une
gouvernance régionale résiliente, capable de produire des
politiques publiques régionales tangibles, de gérer les crises
complexes et de répondre enfin aux attentes légitimes des peuples
d'Afrique centrale en matière de développement partagé, de
sécurité collective et de prospérité inclusive.
Un troisième axe fondamental, et souvent
sous-estimé, de la réforme de la CEEAC est l'amélioration
systémique de la coordination inter-institutionnelle, tant en son sein
même que dans ses relations stratégiques avec les autres acteurs
clés de l'écosystème africain de la gouvernance, au
premier rang desquels l'Union Africaine (UA) et la Communauté
Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale
(CEMAC)287. Une intégration régionale réussie
et profonde ne peut en effet se contenter d'institutions fortes mais
cloisonnées, oeuvrant en silos ; elle exige au contraire une synergie
opérationnelle constante, une complémentarité
stratégique assumée et une circulation fluide de l'information,
des ressources et de l'action entre toutes les parties prenantes, à tous
les niveaux de gouvernance. C'est précisément en forgeant ces
liens organiques, ces réseaux d'interaction et ces mécanismes de
collaboration permanents que l'intégration régionale cesse
d'être un simple assemblage d'initiatives disparates et concurrentes pour
devenir un système cohérent, puissant et vertueux, où le
tout devient supérieur à la somme des parties.
La réforme globale menée par la CEEAC
reconnaît explicitement et fermement cet impératif de coordination
systémique. En affirmant avec force sa volonté d'encourager
l'intégration et le commerce à travers l'interconnexion des
infrastructures de communication et de connectivité288, elle
ne se limite pas, dans sa vision, aux seules infrastructures physiques (routes,
rails, fibres
286 Ake, C. (1996). Democracy and Development in Africa. The
Brookings Institution, Washington D.C., p. 89.
287 Union Africaine (2016). Cadre de Coopération
Renforcée entre l'Union Africaine et les Communautés
Économiques Régionales, adopté par la 27ème
Assemblée de l'UA, Kigali, Juillet 2016.
https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU-WD/Assembly%20AU%207%20(XXVII)%20_F.pdf
288 CEEAC, Document Cadre de la Stratégie de
Réforme Institutionnelle..., Axe prioritaire 2 : «
Intégration Économique et Marché Commun », p. 8.
102
optiques). Cette vision stratégique sous-entend et
exige également une « interconnexion » tout aussi vitale des
dispositifs institutionnels, des agendas politiques, des systèmes
d'information et des cycles de planification entre les différentes
entités. Une meilleure coordination interne, par exemple entre le
Secrétariat Général de la CEEAC, son organe
spécialisé de paix et de sécurité (le COPAX,
Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale), et ses
différentes directions techniques (commerce, infrastructure,
environnement) est absolument essentielle pour assurer la cohérence et
la complémentarité des interventions sur des enjeux aussi
étroitement imbriqués que la sécurisation des corridors,
le développement des infrastructures transfrontalières et la
facilitation des échanges commerciaux289. Cette recherche de
cohérence et d'harmonisation internes n'est pas un luxe bureaucratique,
mais un prérequis stratégique pour que la Communauté
puisse parler d'une seule voix, forte et crédible, et agir de
manière unifiée, rapide et déterminée sur la
scène régionale et internationale.
Sur le plan externe, le défi de la coordination est
tout aussi crucial, sinon plus. La CEEAC doit impérativement articuler
et aligner son action avec celle de l'Union Africaine, dont elle est
constitutionnellement l'un des huit piliers régionaux reconnus dans
l'architecture de gouvernance continentale. Le rapport stratégique remis
au Président Paul Biya du Cameroun en septembre 2019, en sa
qualité de facilitateur du processus de réforme, s'inscrit
explicitement dans cette logique de concertation permanente, d'alignement
programmatique et de subsidiarité effective avec les objectifs
stratégiques de plus haut niveau définis par l'Agenda 2063 de
290l'UA. Par ailleurs, la relation de coordination avec la CEMAC,
qui partage plusieurs États membres avec la CEEAC mais possède un
agenda d'intégration plus poussé et spécifique (notamment
monétaire et financier), constitue un enjeu de gouvernance multi-niveaux
majeur et historiquement complexe. Une coordination renforcée,
formalisée et opérationnelle entre ces deux organisations soeurs
est absolument vitale pour éviter les doublons coûteux,
rationaliser les ressources financières et humaines rares, harmoniser
les réglementations sectorielles et créer un effet de levier
maximal dans la mise en oeuvre concertée de projets communs d'envergure,
comme l'illustrent concrètement les discussions et partenariats
récurrents entre le Cameroun et
289 Rapport annuel 2021 du Mécanisme d'Alerte Rapide de
l'Afrique Centrale (MARAC) de la CEEAC, section sur la coordination
sécuritaire.
https://wanep.org/wanep/wp-content/uploads/2022/03/Wanep-2021_French.pdf
290 Rapport de la Présidence de la République du
Cameroun sur les Réformes Institutionnelles de la CEEAC, remis au
Président Paul Biya, Yaoundé, Septembre 2019, p. 4.
103
le Tchad sur le renforcement de la coopération
économique et sécuritaire en zone CEMAC291. Cette
approche résolument systémique, collaborative et
coordonnée est la matérialisation institutionnelle et
opérationnelle de l'appel fanonien à « rassembler le
continent dans sa diversité » et à « créer de
grandes lignes de force et de communication » à travers les
frontières artificielles et fragmentantes héritées de la
colonisation292. Elle incarne la volonté politique
partagée de faire de l'intégration régionale en Afrique
centrale non plus un simple slogan politique incantatoire, mais une
réalité opérationnelle quotidienne, visible et
bénéfique pour les citoyens.
La réforme institutionnelle et la modernisation
gouvernance engagées résolument par la CEEAC à partir de
2019 représentent donc une étape significative, probablement
historique, dans la laborieuse mais persistante matérialisation,
à l'échelle de l'Afrique centrale, du projet panafricain
d'unité, de dignité et de souveraineté retrouvées.
La révision ambitieuse du traité fondateur, le renforcement
ciblé des organes décisionnels et exécutifs et
l'amélioration systémique de la coordination
inter-institutionnelle sont trois leviers stratégiques et
interdépendants pour opérer la transformation profonde d'une
communauté existant jusqu'alors surtout sur le papier et dans les
discours en un acteur régional influent, efficace et respecté,
capable de peser dans les équilibres continentaux et
mondiaux293. Ce processus pragmatique, exigeant et de long terme de
construction institutionnelle progressive répond point par point aux
critiques lucides et sévères de Frantz Fanon sur les limites et
les « mésaventures » des indépendances purement
formelles, et tente de concrétiser pas à pas la vision unitaire
et fédératrice de Kwame Nkrumah dans un cadre régional
adapté aux réalités complexes, aux contraintes et aux
opportunités du XXIe siècle294.
En cherchant résolument à donner une impulsion
nouvelle à une intégration régionale parfois en panne de
vitesse et de résultats visibles, la CEEAC réformée
incarne la quête permanente et dynamique d'une Afrique qui, pour
reprendre la sagesse du concept Akan de Sankofa popularisé par la
pensée panafricaine, avance résolument et confiantement vers
l'avenir tout en se
291 Déclaration conjointe Cameroun-Tchad sur
l'approfondissement de l'intégration économique et
sécuritaire en zone CEMAC, signée à Yaoundé, 18
Mars 2022.
https://www.prc.cm/fr/actualites/audiences/7033-cameroun-tchad-la-cooperation-en-zone-cemac-au-menu
Consulté le 12/10/2025 a 23h
292 Fanon, F. (1961). Op. Cit., p. 190.
293 Bach, D. (2016). « Regionalism in Africa:
Genealogies, Dynamics and Perspectives ». Revue Internationale de
Politique de Développement, 7.1, p. 15.
294 Nkrumah, K. (1963). Op. Cit., p. 217 ; Fanon, F. (1961). Op.
Cit., p. 165.
104
nourrissant constamment des leçons, des échecs
et des succès du passé pour construire collectivement un avenir
plus intégré, plus prospère, plus pacifique et plus
souverain295. Le succès final de cette entreprise ambitieuse
demeure bien entendu tributaire de la volonté politique persistante, du
financement adéquat et de l'engagement sans faille des États
membres, ainsi que de l'adhésion active des sociétés
civiles et des peuples de la région. Néanmoins, la dynamique de
réforme elle-même, par son existence, son ampleur et sa
volonté de changement, témoigne de manière
éclatante de la vitalité, de la pertinence durable et de la
capacité d'adaptation de l'idéal panafricain, qui continue
d'inspirer et de guider, plus d'un demi-siècle après les
indépendances, le projet politique le plus ambitieux du continent : son
unité dans la diversité et sa renaissance par
l'intégration.
B- Autonomie et pérennité
financière
L'autonomie financière constitue le fondement
indispensable de l'efficacité et de la crédibilité de tout
projet d'intégration régionale. Pour la CEEAC, atteindre cette
autonomie représente un défi de taille dans un contexte
économique régional encore marqué par une croissance atone
et des vulnérabilités persistantes296. Les recherches
de la Banque Mondiale et du FMI soulignent que la dépendance excessive
aux financements extérieurs et les chocs exogènes compromettent
la stabilité macroéconomique et la capacité des
États à investir dans les biens publics régionaux.
Le système de contributions obligatoires des
États membres est la colonne vertébrale du financement autonome
de toute organisation régionale. Dans le contexte de la CEEAC, ce
système se heurte à la réalité économique de
ses membres. La région CEMAC (qui chevauche largement la CEEAC) affiche
une croissance économique qui, bien qu'étant passée
à 3.0 % en 2024, reste insuffisante pour une création d'emplois
substantielle et une réduction de la pauvreté, le revenu par
habitant n'ayant crû que de 0,2 % la même
année297. Cette faible croissance, couplée à
des pressions budgétaires importantes, limite la capacité des
États à honorer leurs engagements financiers. Cette
détérioration, due à la baisse des prix du pétrole,
la réduction des recettes issues des matières premières et
les fortes pressions sur les dépenses,
295 Asante, M. K. (2003). Afrocentricity: The Theory of Social
Change. African American Images, Chicago, p. 56.
296 Banque Mondiale, "Africa's Pulse", Avril 2025.
https://www.banquemondiale.org/fr/publication/africa-pulse/april-2025
Consulté le 09/06/2025 a 21h
297 Ibib.
105
réduit drastiquement la marge de manoeuvre des
États pour contribuer au budget communautaire298. Des
coûts de service de la dette élevés grèvent les
budgets nationaux, laissant moins de ressources pour des dépenses
essentielles et, par extension, pour les contributions aux organisations
régionales299.
Face aux contraintes budgétaires des États, les
partenariats public-privé émergent comme un levier crucial pour
mobiliser des capitaux en faveur des infrastructures régionales, un
domaine où les déficits sont immenses. Leur succès
dépend néanmoins de la création d'un environnement
économique et réglementaire favorable. Les PPP bien
structurés peuvent favoriser l'émergence de moyennes et grandes
entreprises, essentielles pour générer des emplois de
qualité à grande échelle300. La stimulation du
secteur privé, y compris via les PPP, nécessite de réduire
le coût des affaires et de fournir de meilleures infrastructures
énergétiques, numériques et de transport. Au-delà
des contributions directes et des PPP, la CEEAC devrait explorer des
mécanismes de financement innovants et moins sensibles aux aléas
politiques et économiques nationaux. Le renforcement de la mobilisation
des recettes domestiques est un impératif qui s'applique aussi bien aux
États membres qu'à l'échelle régionale.
La recherche de financements alternatifs doit tenir compte de
la vulnérabilité de la région aux chocs externes. Le FMI
note que les perspectives économiques de l'Afrique subsaharienne sont
assombries par "un environnement extérieur difficile avec des
perspectives inégales pour les prix des produits de base, des conditions
d'emprunt toujours strictes et une détérioration du paysage
commercial et de l'aide internationale"301. Tout modèle
financier doit donc intégrer une forte capacité de
résilience et de diversification pour atténuer l'impact de ces
facteurs. La quête d'autonomie financière pour la CEEAC est un
exercice d'équilibre complexe. Elle nécessite de conjuguer le
respect des contraintes budgétaires de ses membres, la création
d'un environnement attractif pour les investisseurs privés et
l'innovation financière pour assurer sa stabilité à long
terme.
298 FMI, "Fiscal Monitor", Avril 2024.
https://www.imf.org/fr/Publications/FM/Issues/2024/04/17/fiscal-monitor-april-2024
299 Banque Mondiale, "International Debt Report", 2024.
https://openknowledge.worldbank.org/entities/publication/f1700aa0-cc73-42b7-8ceb-630c5528a574
300 CNUCED, "World Investment Report", 2023.
https://unctad.org/publication/world-investment-report-2023
301 FMI, "Global Financial Stability Report", Avril 2024, p.
63
https://www.imf.org/fr/Publications/GFSR/Issues/2024/04/16/global-financial-stability-report-april-2024
106
Paragraphe 2 : Intégration économique,
interconnexion et sécurité énergétique
L'Afrique centrale est une région
caractérisée par une grande diversité économique et
des défis structurels majeurs qui freinent son développement
harmonieux. Dans ce contexte, la Communauté Économique des
États de l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un rôle crucial pour
favoriser l'intégration économique régionale, renforcer
les infrastructures d'interconnexion et assurer la sécurité
énergétique des États membres. Ce paragraphe se propose
d'analyser successivement trois dimensions fondamentales de cette dynamique
régionale : d'abord, les mécanismes et enjeux de
l'intégration économique au sein de la CEEAC ; ensuite, le
développement des interconnexions infrastructurelles permettant une
meilleure cohésion territoriale ; enfin, les stratégies mises en
oeuvre pour garantir une sécurité énergétique
durable et partagée. Cette introduction pose ainsi le cadre
d'étude pour comprendre comment ces trois aspects interdépendants
contribuent à la construction d'une Afrique centrale plus unie et
prospère.
A- Intégration régionale et économique
au seins de la CEEAC
L'intégration économique régionale est
une priorité stratégique pour la Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC),
créée pour fédérer les États membres autour
d'un espace économique commun, capable de relever les défis
structurels et de stimuler la compétitivité régionale
à l'échelle continentale et mondiale. Actuellement
composée de onze États, parmi lesquels l'Angola, le Cameroun, le
Gabon et la République démocratique du Congo, la CEEAC vise
à structurer un espace économique intégré dans une
région marquée par une grande diversité économique,
des infrastructures insuffisantes et des problématiques
sécuritaires.
Au plan institutionnel, la CEEAC s'inscrit dans le cadre plus
large de l'intégration africaine sous l'égide de l'Union
africaine et de ses initiatives telles que le Traité d'Abuja et le
NEPAD, qui visent à promouvoir la coopération économique,
sociale et politique entre États africains. Le traité instituant
la CEEAC promeut l'harmonisation des politiques économiques, la libre
circulation des personnes, des biens et services, ainsi que la coordination des
efforts pour le développement infra-structurel. Pourtant, la CEEAC doit
composer avec la coexistence de la
107
Communauté économique et monétaire de
l'Afrique centrale (CEMAC), qui regroupe une partie de ses membres autour d'une
union monétaire. Cette dualité institutionnelle complexifie la
gouvernance et freine la mise en place cohérente d'une politique
économique régionale consolidée302.
Malgré ces défis, la CEEAC a enregistré
des progrès tangibles. Un cadre réglementaire commun tend
à faciliter les échanges intra-régionaux par une
réduction progressive des barrières tarifaires mais aussi des
barrières non tarifaires, avec la mise en place de procédures
douanières harmonisées et la facilitation de la libre
circulation303. La stratégie numérique
régionale est également un levier puissant pour moderniser les
échanges et les échanges commerciaux304.
La promotion des chaînes de valeur régionales
constitue une priorité. Les secteurs clé agricoles, miniers,
énergétiques sont au coeur des stratégies de
diversification économique, afin d'échapper à une
dépendance excessive aux matières premières. Cette
orientation soutenue est un élément clé pour renforcer la
résilience économique de la région. Toutefois, la mise en
oeuvre réelle de ces ambitions demeure contrainte par plusieurs
obstacles. La fragmentation politique, la faible coordination entre la CEEAC et
la CEMAC, ainsi que des disparités économiques persistent
à freiner le processus d'intégration. Ces clivages ont un impact
négatif sur la confiance des investisseurs et des opérateurs
économiques. En outre, les infrastructures régionales restent
sous-développées, notamment les réseaux de transport,
logistiques et énergétiques, qui sont essentiels pour
améliorer la connectivité territoriale et faciliter le commerce
intra-régional. Les rapports de la Banque africaine de
développement et d'autres institutions corroborent ces lacunes et
appellent à des investissements majeurs305.
302 Analyse "Fusion CEEAC-CEMAC : enjeux et perspectives",
https://www.jeuneafrique.com/1714940/economie-entreprises/afrique-centrale-pourquoi-la-fusion-de-la-cemac-et-de-la-ceeac-tarde-a-se-faire/
Consulté le 12/09/2025 a 17h
303 Note conceptuelle sur la facilitation du commerce,
https://www.uneca.org/eca-events/sites/default/files/resources/documents/ritd/atpc/Ecommerce%20Central%20Africa/note_conceptuelle_v3
_28_08_2025.pdf Consulté le 12/09/2025 a 18h
304 ECDPM, Flux de données transfrontalières en
Afrique,2024.
https://ecdpm.org/application/files/4717/3202/2129/Flux-Donnees-Transfrontaliers-Afrique-Ambitions-Continentales-Realites-Politiques-Document-Reflexion-379-ECDPM-2024.pdf
Consulté le 12/09/2025 a 17h
305 Banque africaine de développement, Rapport 2024.
https://www.afdb.org/sites/default/files/documents/publications/afdb-annual_report-fr_0.pdf
Consulté le 07/11/2025 a 19h
108
Socialement, l'intégration économique doit
également s'accompagner d'une dimension inclusive. Le
développement des petites et moyennes entreprises, la promotion de
l'entrepreneuriat féminin, et l'amélioration de la formation
professionnelle sont des éléments indispensables pour assurer une
croissance équitable et durable. La CEEAC a intégré ces
objectifs dans ses plans stratégiques récents306.
Le commerce électronique et la transformation
numérique jouent également un rôle croissant. La mise en
oeuvre du Protocole sur le commerce numérique de la Zone de
libre-échange continentale africaine (ZLECAf) facilite ces
évolutions et ouvre de nouvelles possibilités pour les
échanges régionaux.
Pour accélérer cette dynamique, plusieurs
recommandations clés se dégagent. Il est primordial d'avancer
vers une fusion plus étroite de la CEEAC et de la CEMAC, permettant de
clarifier les compétences et d'optimiser les ressources
institutionnelles307. Par ailleurs, renforcer significativement les
infrastructures physiques et numériques à travers une
mobilisation renforcée des financements publics et privés est
crucial308.
Un cadre normatif harmonisé, assorti d'un
mécanisme efficace de contrôle, permettra de renforcer la
confiance des investisseurs et d'améliorer la transparence. La lutte
contre la corruption et l'amélioration de la gouvernance
économique doivent en constituer une priorité absolue. Enfin,
l'intégration économique régionale ne pourra être
pleinement efficace sans renforcer les dimensions sociales et humaines. Le
soutien aux initiatives locales, à l'éducation et à la
formation, ainsi qu'à l'inclusion sociale sont des facteurs essentiels
pour un développement équilibré et
pérenne309.
La CEEAC, par sa vision stratégique à horizon
2025, reste consciente des défis mais demeure un acteur incontournable
pour la construction d'un espace économique intégré en
Afrique centrale.
306 Stratégie PME et entrepreneuriat,
uneca.org, 2025
https://www.uneca.org/eca-
events/sites/default/files/resources/cbw_tunis_note_conceptuelle_formatee_version_finale_002_ok.pdf
Consulté le 07/11/2025 a 19h
307 Rapport sur la réforme institutionnelle en Afrique
centrale, AU, 2025.
308 Plan directeur des infrastructures africaines, Union
africaine, 2023
309 Étude sur le développement humain, UNDP, 2024.
Rapport ONUCA sur initiatives sociales, 2025.
109
B- Renforcement de l'interconnexion des infrastructures
en Afrique centrale
L'Afrique centrale, une des régions les moins
intégrées du continent, fait face à des défis
majeurs dans ses infrastructures, freinant le développement
économique et social. Le renforcement de l'interconnexion des
infrastructures, notamment dans les secteurs des transports, de
l'énergie et des télécommunications, est devenu un enjeu
stratégique prioritaire identifié par la Communauté
économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC). En effet,
face à des réseaux souvent fragmentés et peu
connectés, la CEEAC a élaboré des plans structurants pour
favoriser une meilleure mobilité régionale, renforcer le commerce
intrarégional et améliorer l'accès aux services
essentiels. Parmi ces initiatives se distingue le Plan Directeur Consensuel des
Transports en Afrique centrale (PDCT-AC), adopté en 2004 lors de la
conférence des chefs d'État de la CEEAC310. Ce plan
vise à développer un réseau régional
cohérent à travers environ trois cents projets incluant routes,
corridors de transit, ports et aéroports, dont une première phase
de 55 projets a été priorisée et réussit à
mobiliser des financements significatifs311. L'objectif principal
est de mailler l'espace économique sous-régional en
améliorant les liaisons interétatiques, cruciales pour faciliter
la libre circulation des personnes, des biens, et des investisseurs. Par
exemple, la réhabilitation de corridor multimodal reliant Pointe-Noire
(Congo), Brazzaville, Kinshasa et Bangui illustre la portée de ces
travaux312.
Le secteur des transports, l'interconnexion électrique
est un levier essentiel pour le développement durable de la
région. Parmi les projets emblématiques figure le projet
d'interconnexion électrique entre les réseaux du Cameroun et du
Tchad, financé par la Banque mondiale à hauteur de 385 millions
de dollars313. Ce projet permettra d'améliorer l'accès
à l'électricité dans le nord du Cameroun et au Tchad,
notamment dans la capitale N'Djaména, en
310 CEEAC, Plan Directeur Consensuel des Transports en Afrique
centrale (PDCT-AC), 2004,
https://www.bdeac.org/jcms/pre_8235/plan-directeur-consensuel-des-transports-en-afrique-centrale
Consulté le 07/11/2025 a 19h
311 UNECA, Plan Directeur Consensuel des Transports : bilan et
perspectives, 2025
https://uneca.org/eca-events/sites/default/files/resources/documents/sro-ca/Transports%20and%20logistics/note-conceptuelle-webinar-aegm-ice-2025.pdf
Consulté le 19/11/2025 a 20h
312 Trésor Économie France, Les projets
intégrateurs de la CEMAC, 2021,
https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/CG/les-projets-integrateurs-de-la-cemac
Consulté le 19/11/2025 a 20h
313 Banque mondiale, Afrique centrale : favoriser
l'interconnexion régionale des réseaux électriques, 2020,
https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2020/06/16/promoting-regional-power-interconnection-in-central-afric
110
rendant plus fiable et économique l'approvisionnement
en énergie314. Par ailleurs, la Banque islamique de
développement a signé un accord de prêt pour un montant de
80,5 milliards FCFA destiné au renforcement de plusieurs infrastructures
électriques dans la région, complétant cet effort
d'interconnexion315. Parallèlement, la CEEAC collabore avec
l'Union africaine à travers le Programme pour le Développement
des Infrastructures en Afrique (PIDA), visant à intégrer les
réseaux énergétiques du continent pour favoriser la
densification des échanges et l'optimisation des ressources
naturelles316. Cette stratégie a pour but d'accroître
la capacité énergétique régionale en favorisant
l'exploitation durable des ressources renouvelables et en renforçant la
sécurité énergétique face aux aléas
climatiques317.
L'interconnexion des infrastructures de communication
constitue un pilier fondamental pour l'intégration économique et
sociale. La CEEAC a mis en place un plan consensuel avec des partenaires tels
que la Commission de l'Union africaine et des agences internationales pour
étendre le déploiement de réseaux télécoms
à haut débit, notamment via la fibre optique et la technologie
mobile 4G/5G318. Ce plan inclut la réalisation de liaisons
sous-fluviales stratégiques, comme celle entre Kinshasa et Brazzaville,
facilitant la circulation des données dans la région. La
modernisation des réseaux supporte ainsi l'émergence d'une
écosystème numérique capable d'améliorer
l'accès à l'information, l'éducation et la santé,
tout en dynamisant les activités commerciales en ligne. Des projets
soutenus par l'Union européenne, dans le cadre du Programme
d'électrification et de connectivité en Afrique centrale,
encouragent la diffusion de l'accès aux technologies numériques
aux zones rurales et périurbaines, contribuant à une inclusion
sociale élargie319.
Ces programmes d'interconnexion bénéficient
d'une étroite collaboration entre les États membres de la CEEAC
et les bailleurs de fonds internationaux, garantissant une approche
314 Investir au Cameroun, Accord de prêt avec la BID pour
interconnexion Cameroun-Tchad, 2024.
https://www.investiraucameroun.com/energie/3107-21079-interconnexion-electrique-cameroun-tchad-un-accord-de-pret-de-80-5-milliards-fcfa-signe-avec-la-bid
315 Banque islamique de développement, Projet
d'interconnexion électrique régionale, 2024
316 Union africaine, Programme pour le Développement
des Infrastructures en Afrique (PIDA), 2023,
https://www.au-pida.org/wp-content/uploads/2023/09/PIDA-Progress-Report_WEB_FR_0.pdf
317 African Energy Chamber, Transition énergétique
en Afrique centrale, 2023
318 CIO Magazine, CEEAC/Télécommunications :
plan consensuel de déploiement, 2019,
https://cio-mag.com/ceeactelecommunications-un-plan-consensuel-de-deploiement-des-infrastructures-telecoms-adopte
319 Union européenne, Programme d'électrification
et de connectivité en Afrique centrale, 2023.
https://africa-eu-energy-partnership.org/fr/the-european-union-unveils-the-flagship-projects-in-the-climate-energy-sector-for-africa/
111
coordonnée et une mobilisation optimale des ressources
financières. Le renforcement des partenariats avec la Banque africaine
de développement, la Banque mondiale, et les agences bilatérales
permet d'assurer la viabilité financière des projets et
d'intégrer ces infrastructures dans des stratégies plus larges de
développement régional durable320.Cependant, ces
efforts doivent encore combattre plusieurs obstacles persistants. Le
financement global reste insuffisant face à l'ampleur des besoins et la
mobilisation de fonds privés reste limitée par les risques
politiques régionaux1. Par ailleurs, les enjeux
sécuritaires affectent certains corridors logistiques
stratégiques, freinant la circulation fluide des personnes et des
marchandises. Ces difficultés nécessitent une coopération
régionale renforcée, non seulement sur le plan économique,
mais aussi politique, pour garantir la stabilité des infrastructures et
des flux sur le long terme. En conclusion, le renforcement de l'interconnexion
des infrastructures en Afrique centrale est un levier stratégique pour
accélérer l'intégration régionale, promouvoir la
croissance économique et améliorer les conditions sociales des
populations. Les actions portées par la CEEAC, en partenariat avec les
institutions internationales, démontrent une volonté claire
d'ériger un réseau cohérent d'infrastructures modernes,
résilientes et accessibles, indispensable à la consolidation
d'une Afrique centrale solidaire et compétitive.
Section 2 : La dimension géopolitique et
géostratégique de l'Afrique centrale
La section suivante propose une double analyse. D'abord, elle
étudiera la place de l'Afrique centrale dans la compétition
mondiale pour les ressources et les sphères d'influence, en examinant
les intérêts stratégiques des puissances
étrangères, les ressources convoitées, ainsi que les
effets sur la souveraineté régionale. Ensuite, elle se penchera
sur les enjeux de sécurité régionale, les
stratégies de coopération diplomatique et les mécanismes
mis en oeuvre par la CEEAC pour affirmer son rôle et son positionnement
à l'international face aux multiples menaces et opportunités.
320 Union africaine, Stratégie africaine
d'intégration régionale, 2023.
112
Paragraphe 1 : L'Afrique centrale dans la
compétition mondiale pour les ressources et les influences
L'Afrique centrale se trouve aujourd'hui au coeur d'une
compétition mondiale intense centrée sur l'exploitation et le
contrôle de ressources naturelles stratégiques. Cette
région, riche en minerais précieux, hydrocarbures, forêts
et autres matières premières, exerce une forte
attractivité géopolitique qui suscite l'intérêt de
nombreuses grandes puissances. Cette concurrence pour accéder aux
ressources naturelles est accompagnée par le déploiement
d'influences multiples, où s'entremêlent alliances
économiques, enjeux sécuritaires et ambitions diplomatiques. Ce
contexte complexe s'inscrit dans un cadre mondial marqué par
l'intensification des rivalités entre puissances traditionnelles comme
la Chine, les États-Unis et la Russie, mais aussi par l'entrée en
scène de nouveaux acteurs cherchant à renforcer leur
présence en Afrique centrale. L'analyse des stratégies
d'influence met en lumière les modes d'intervention variés allant
du soutien aux gouvernements locaux à la négociation de
partenariats économiques, parfois accompagnés d'ingérences
politiques ou militaires.
Dans cette optique, ce paragraphe articule son étude
autour de trois axes : A. l'inventaire et le rôle géopolitique des
ressources naturelles stratégiques en Afrique centrale ; B. les grandes
puissances et leurs stratégies d'influence et d'appropriation des
ressources ; C. les conséquences économiques et les risques que
cette compétition internationale implique pour la stabilité
régionale et le développement.
A- Ressources naturelles stratégiques et leur
attractivité géopolitique
L'Afrique centrale, vaste région riche en
biodiversité et en ressources naturelles, représente un enjeu
géopolitique de premier plan pour le continent africain et pour la
communauté internationale en cette décennie. Sa richesse en
minerais stratégiques, hydrocarbures, ressources forestières et
énergétiques en fait une zone hautement convoitée, objet
de rivalités économiques et politiques intenses. Ces
différentes ressources jouent un rôle déterminant dans la
dynamique de développement régional mais aussi dans la
compétition des puissances mondiales et émergentes qui cherchent
à asseoir leur influence sur le continent.
113
L'importance géopolitique de l'Afrique centrale
découle d'abord de l'abondance et de la diversité de ses
ressources naturelles, qui jouent un rôle crucial dans le
développement économique régional et la compétition
internationale. Pour mieux appréhender ce potentiel, le tableau
ci-dessous synthétise les principales ressources naturelles
stratégiques présentes dans la région, leur localisation
clé, ainsi que leur importance géostratégique en lien avec
les usages industriels et énergétiques.
|
Ressource
|
Principaux pays
producteurs
|
Volume
/ Réserves estimées
|
Importance géostratégique
|
Usage majeur
|
|
Pétrole
|
Angola, Gabon, République du Congo
|
> 2 millions de barils/jour (Angola)
|
Élevée - source majeure d'export
|
Énergie, exportation, revenu national
|
|
Gaz naturel
|
Cameroun, Tchad, Gabon
|
Importants gisements dans le Golfe de Guinée
|
Croissant, appui à la transition
|
Energie, industrie
|
|
Cuivre
|
RDC
|
1,1 million de tonnes/an
|
Crucial pour l'industrie technologique
|
Composant électronique, batteries
|
|
Cobalt
|
RDC
|
Premier producteur mondial (~70% réserve mondiale)
|
Extrêmement stratégique, batteries
électriques
|
Batteries voitures électriques, électronique
|
|
Diamant
|
RDC, République centrafricaine, Angola
|
Plusieurs millions de carats/an
|
Source importante de devises
|
Joaillerie, industrie
|
|
Or
|
RDC, Gabon, République centrafricaine
|
Plusieurs centaines de tonnes/an
|
Valeur refuge, commerce international
|
Ornement, réserve de valeur
|
|
Manganèse
|
Gabon
|
Réserves importantes
|
Alliage industriel, acier
|
Sidérurgie
|
114
Ressource
|
Principaux pays
producteurs
|
Volume
/ Réserves estimées
|
Importance géostratégique
|
Usage majeur
|
|
Uranium
|
Gabon, Tchad
|
Réserves modérées
|
Pesant du point de vue énergétique
|
Énergie nucléaire
|
|
Bois et ressources forestières
|
RDC, Gabon, Cameroun
|
Forêts tropicales denses
|
Ressource renouvelable stratégique
|
Construction, mobilier,
industrie papier
|
Tableau 2 : Répartition et importance
des principales ressources naturelles stratégiques en Afrique
centrale
Avec environ 30% des réserves minérales
mondiales, l'Afrique subsaharienne, et notamment l'Afrique centrale, se
positionne comme un fournisseur incontournable de minerais critiques
indispensables aux industries technologiques et écologiques telles que
le lithium, le cobalt, le cuivre, le manganèse et les terres
rares321. En particulier, la République démocratique
du Congo (RDC) détient à elle seule près de 70% des
réserves mondiales de cobalt322, matériau clé
pour les batteries des véhicules électriques et les technologies
vertes. Cette suprématie minière confère à la
région une attractivité stratégique,
générant des flux financiers importants tout en posant des
défis de gouvernance et des risques de dépendance
économique323.
321 Traité de l'Union africaine sur
l'intégration régionale, 2018.
https://au.int/sites/default/files/treaties/36403-sl-PROTOCOL_TO_THE_TREATY_ESTABLISHING_THE_AFRICAN_ECONOMIC_COMMUNITY_RELAT
ING_TO_FREE_MOVEMENT_OF_PERSONS-1.pdf
322 Statistiques géologiques, Ministère des
Mines RDC, 2025. http://minerals-rdc.cd/ Consulté le 27/11/2025 a
20h
323 Rapport du Programme des Nations Unies pour le
Développement (PNUD), 2023.
https://www.undp.org/fr/publications
Consulté le 27/11/2025 a 16h

115
Figures 7 : Golfe de Guinée
Outre les minerais, la région est également
dotée d'importants gisements pétroliers et gaziers, notamment
dans le golfe de Guinée, avec des pays comme l'Angola, le Gabon et le
Congo qui figurent parmi les principaux exportateurs africains de
pétrole brut. Le golfe de Guinée, qui s'étend le long des
côtes des pays membres de la CEEAC, revêt une importance
géostratégique majeure en raison de ses ressources naturelles
abondantes, particulièrement en matières premières telles
que le pétrole, le gaz, le manganèse, le cuivre et le coltan.
Cette région concentre près de 8% des réserves mondiales
de pétrole, ce qui en fait la première zone
pétrolière d'Afrique subsaharienne avec des gisements offshores
parmi les plus importants au monde. Ces richesses attirent depuis les
années 2000 l'attention croissante des grandes puissances
économiques comme les États-Unis et la Chine, qui y
développent des stratégies d'influence pour sécuriser
l'accès à ces ressources stratégiques vitales pour leurs
économies. Dans ce contexte, le golfe de Guinée est un espace
clé de la compétition géopolitique mondiale, où les
enjeux énergétiques, économiques et sécuritaires se
mêlent étroitement. Les pays de la CEEAC, en tant qu'acteurs de
cette zone, se trouvent exposés aux pressions extérieures,
qu'il
116
s'agisse d'investissements massifs ou de présences
militaires, comme le projet américain AFRICOM visant à
sécuriser l'accès et la circulation dans cet espace maritime
critique. La maîtrise souveraine des ressources du golfe constitue ainsi
un levier central pour le développement régional et une condition
essentielle pour affirmer une intégration politique et économique
autonome.
Les ressources forestières constituent un autre pilier
de l'économie locale. La forêt du bassin du Congo, deuxième
poumon vert de la planète, représente un réservoir crucial
de biodiversité et une source importante de bois d'oeuvre, offrant des
potentialités économiques non négligeables mais aussi une
responsabilité environnementale considérable324. La
gestion durable de ces ressources est au coeur des préoccupations
internationales, notamment dans le cadre des accords sur le changement
climatique325.
Cette mosaïque de richesses naturelles attire les grandes
puissances mondiales qui cherchent à sécuriser leur accès
à ces ressources stratégiques. La Chine, les États-Unis,
la Russie, mais aussi l'Union européenne et d'autres acteurs
émergents déploient des stratégies complémentaires
et parfois concurrentes, mêlant investissements massifs,
coopération bilatérale, accords commerciaux et parfois
interventions sécuritaires326. Ces approches multiformes
prennent la forme de partenariats public-privé, de financements
d'infrastructures, voire d'influence politique directe327.
Par ailleurs, l'attractivité géopolitique des
ressources naturelles expose la région à divers risques,
notamment à des conflits liés au contrôle des gisements,
à la montée en puissance des groupes armés paramilitaires,
et à des tensions susceptibles de déstabiliser des États
fragiles328. Ces conflits sont souvent exacerbés par des
facteurs historiques, sociaux et économiques, résultant parfois
en un cercle vicieux de violence et de sous-développement.
324 WWF, Rapport sur la forêt du bassin du Congo,
2024.
https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-07/Coalition%20Bassin%20du%20Congo_V8.pdf
Consulté le 27/11/2025 a 18h
325 Union internationale pour la conservation de la nature
(UICN), 2023.
https://restorationbarometer.org/wp-content/uploads/BE_IUCN_RestorationBarometer_FRA_V2.pdf
Consulté le 22/11/2025 a 19h
326 Rapport Carnegie Endowment, 2025
https://restorationbarometer.org/wp- content/uploads/BE_IUCN_RestorationBarometer_FRA_V2.pdf
Consulté le 27/11/2025 a 18h
327 Institut de relations internationales de Shanghai,
Publications 2024. https://www.siis.org.cn/ Consulté le
27/11/2025 a 18h
328 International Crisis Group, Afrique, Rapport 2024.
https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2024-03/b195-au-priorities-2024-french.pdf
Consulté le 27/11/2025 a 19h
117
Selon l'Observatoire d'Afrique centrale des Nations Unies
(UNOCA), la sécurisation de ces ressources et la prévention des
conflits liés à leur exploitation nécessitent une
meilleure gouvernance régionale, une coopération renforcée
entre États et une inclusion accrue des populations dans la gestion des
richesses naturelles329. La Communauté Économique des
États de l'Afrique Centrale (CEEAC) est appelée à jouer un
rôle central dans cette gouvernance, notamment par la mise en oeuvre de
mécanismes régionaux visant à réguler
l'exploitation minière et à promouvoir la transparence et la
responsabilité sociale des entreprises330.
Les ressources stratégiques africaines,
particulièrement celles de l'Afrique centrale, sont aussi un moteur
potentiel de transformation économique et d'industrialisation, à
condition que les États parviennent à créer des
chaînes de valeur intégrées et à favoriser le
développement de secteurs annexes comme la métallurgie, la
transformation industrielle et les énergies renouvelables331.
Le rapport de la Banque mondiale de 2024 met en avant cette
nécessité d'investissements ciblés pour faire passer
l'exploitation minière d'une simple extraction de matières
premières à un levier de développement durable.
Les perspectives offertes par la transition
énergétique globale ajoutent une pression nouvelle sur la
région, dans la mesure où la demande mondiale pour les minerais
indispensables à la green economy (lithium, cobalt, nickel, cuivre) est
appelée à croître exponentiellement d'ici 2050. Cette
dynamique peut être une opportunité majeure à condition
d'anticiper les défis liés à la volatilité des
marchés, l'impact environnemental et les questions sociales
associées332.
La CEEAC, à travers son plan stratégique
indicatif 2021-2025, intègre ces dimensions en promouvant l'exploitation
responsable des ressources naturelles et en favorisant les partenariats avec
des acteurs internationaux supportant un développement inclusif et
durable333. Cet
329 UNOCA, Rapport sur la sécurité
régionale, 2024.
https://reliefweb.int/report/cameroon/la-situation-en-afrique-centrale-et-les-activites-du-bureau-regional-des-nations-unies-pour-lafrique-centrale-rapport-du-secretaire-general-s2024865
Consulté le 15/11/2025 a 18h
330 Communiqué de la CEEAC, 2024.
https://ceeac.int/actualites/
Consulté le 7/07/2025 a 00h
331 Banque mondiale, Rapport développement industriel,
2024
https://www.banquemondiale.org/fr/about/annual-report
Consulté le 19/09/2025 a 16h
332 Fonds Monétaire International, Rapport sur les
matières premières, 2024.
https://www.imf.org/en/Publications/Search?series=Commodities+and+Global+Markets#sort=relevancy
Consulté le 19/09/2025 a 16h
333 Plan stratégique CEEAC 2021-2025.
https://ceeac.int/wp-content/uploads/2021/11/Plan-Strat%C3%A9gique-CEEAC-2021-2025.pdf
Consulté le 19/09/2025 a 16h
118
engagement est renforcé par les engagements pris dans
le cadre de l'Union africaine et des accords internationaux sur les ressources
naturelles et le développement durable334.
L'Afrique centrale représente un foyer
d'attractivité géopolitique majeur grâce à ses
ressources naturelles stratégiques. Toutefois, la concrétisation
de ce potentiel est soumise à des exigences fortes en matière de
gouvernance, de coopération régionale, de transparence et
d'intégration économique. Les choix faits dans les prochaines
années détermineront si cette région saura transformer ses
ressources en un moteur pérenne de développement et de
stabilité, plutôt qu'en facteur de rivalités et de
conflits335.
B- Les grandes puissances et leurs stratégies
d'influence dans la région
L'Afrique centrale, riche en ressources naturelles
stratégiques, est aujourd'hui au centre des intérêts des
grandes puissances mondiales qui cherchent à étendre leur
influence dans cette région aux enjeux géopolitiques majeurs.
Dans un contexte de concurrence exacerbée, ces puissances
déploient des stratégies variées, mêlant diplomatie,
coopération économique, investissements massifs, et soutien
sécuritaire pour sécuriser l'accès aux ressources et
affirmer leur présence politique.
La Chine est l'un des acteurs les plus actifs en Afrique
centrale. Son approche combine une politique dite de « diplomatie
économique » fondée sur un investissement massif dans les
infrastructures, notamment dans les secteurs miniers, routiers,
énergétiques et portuaires3. Pékin
privilégie aussi une diplomatie fondée sur le principe de
non-ingérence dans les affaires internes des États, facilitant
ainsi des alliances renouvelées et opportunistes avec les gouvernements
locaux4. La stratégie chinoise s'appuie sur la signature de
contrats et d'accords d'exploitation minière qui garantissent un
approvisionnement durable en minerais rares, indispensables à la
transition énergétique mondiale.
Les États-Unis, quant à eux, concentrent leurs
actions sur la dimension sécuritaire et technologique pour contrer
l'influence chinoise. À travers des partenariats militaires, des
formations des forces de sécurité et des investissements dans les
secteurs stratégiques,
334 Union africaine, Agenda 2063, 2023.
335
https://www.policycenter.ma/sites/default/files/2025-10/PB
50-25 Abdelhak%20Bassou%20.pdf
119
Washington cherche à protéger ses
intérêts, notamment les chaines d'approvisionnement en cobalt,
cuivre et autres minéraux essentiels336. Par ailleurs, les
USA mettent en avant des initiatives favorisant la bonne gouvernance et la
lutte contre la corruption, jouant sur l'image d'un partenaire soucieux de
développement durable et transparent.
La Russie maintient une présence active, en
étendant ses ventes d'armements et en s'impliquant dans le secteur
minier, particulièrement dans l'exploitation des métaux
stratégiques comme le nickel et l'uranium337. Moscou vise
également un rôle d'allié politique de certains
régimes, renforçant ainsi son influence dans un contexte
où les ressources naturelles sont souvent associées à des
enjeux sécuritaires majeurs.
L'Union européenne, quant à elle, articule sa
stratégie autour d'un cadre multilatéral et de la promotion d'une
exploitation responsable des ressources. Bâtie autour du Green Deal et
des accords commerciaux comme la Zone de libre-échange continentale
africaine (ZLECAf), la diplomatie européenne privilégie la
durabilité, la protection de l'environnement et le développement
humain338. Bruxelles soutient la coopération régionale
et les réformes institutionnelles visant une meilleure gestion
collective des ressources.
Par ailleurs, des États émergents tels que
l'Inde et le Brésil adoptent une approche partenariale sud-sud,
investissant dans certains secteurs comme l'agriculture, l'éducation, et
les infrastructures tout en promouvant une coopération basée sur
un respect mutuel et la non-ingérence339. Ces puissances
jouent un rôle complémentaire, offrant des alternatives aux
modèles occidentaux et chinois, parfois perçus comme trop
dominants.
Aussi, des acteurs moins classiques, notamment certaines
puissances du Golfe ou la Turquie, développent leurs propres
stratégies de soft power via des aides humanitaires, des projets
culturels et religieux, et des investissements ciblés, s'insérant
ainsi dans un jeu d'influence plus
336 Smith, J. (2023). U.S. Military and Economic Influence in
Africa. African Security Review, 18(4).
https://issafrica.org/research/african-security-review
Consulté le 21/09/2025 a 09h
337 Russian Ministry of Foreign Affairs. (2024). Russia's
Military Diplomacy in Africa.
https://moderndiplomacy.eu/2024/11/07/russia-africa-forging-stronger-partnership/
Consulté le 20/10/2025 a 19h
338 European Commission. (2025). Africa-EU Partnership:
Sustainability and Green Deal.
https://africa-eu-energy-
partnership.org/fr/the-european-union-unveils-the-flagship-projects-in-the-climate-energy-sector-for-africa/
Consulté le 30/09/2025 a 16h
339 Singh, R. India's South-South Cooperation in Africa. Journal
of International Development.
https://www.emerald.com/books/edited-volume/13536/chapter/84197445/South-South-Cooperation-India-s-Programme-of
Consulté le 30/10/2025 a 15h
120
diversifié340. Le concept des BRICS, en
intégrant plusieurs États africains, marque la volonté
d'un bloc émergent de renforcer sa voix sur la scène
internationale. Ces pays tendent à promouvoir une vision multipolaire,
défendant les intérêts africains et cherchant à
remodeler les règles du commerce mondial et des
investissements341.
Cependant, les stratégies des grandes puissances butent
sur une réalité locale complexe. Les États d'Afrique
centrale manifestent parfois une résilience et une autonomie croissante,
multipliant les efforts pour reprendre la main sur leurs ressources,
améliorer la gouvernance, et contrecarrer les effets négatifs des
jeux d'influence étrangers342. Par ailleurs, la
société civile, les mouvements citoyens et certains penseurs
panafricanistes dénoncent les conséquences néfastes de
cette compétition, qui souvent alimente les conflits et appauvrit les
populations au lieu de favoriser un développement inclusif.
Les débats autour de la souveraineté sur les
ressources naturelles sont aujourd'hui au coeur des réflexions
stratégiques à l'intérieur des États et des
organisations régionales telles que la CEEAC. Face à ces enjeux,
la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale
(CEEAC) tente de renforcer la coordination régionale pour mieux
gérer l'exploitation des ressources, unifier les politiques et
défendre les intérêts communs dans les négociations
internationales. Son rôle est crucial pour limiter la
vulnérabilité des États face aux pressions externes et
promouvoir un développement intégré durable.
Enfin, les grandes puissances adaptent constamment leurs
stratégies, sous la pression de la transition énergétique
mondiale, qui accentue la demande en métaux critiques et engendre de
nouveaux défis environnementaux et sociaux343. Cette
évolution ouvre une fenêtre d'opportunité pour une
meilleure coopération multilatérale, tout en renforçant la
compétition économique et politique344. Dans ce
contexte mouvant et inédit, comprendre les dynamiques d'influence et
leurs implications pour l'Afrique centrale est essentiel pour anticiper les
340 INSS. Soft Power: Saudi Arabia's Engagement in Africa.
Middle East Studies Quarterly.
https://www.inss.org.il/strategic
assessment/soft-power-in-the-gulf/ Consulté le 29/07/2025 a 10h
341 BRICS Secretariat. (2025). Expansion and Engagement with
Africa.
https://brics.br/en/about-the-brics
342 Transparency International. (2024). Resource Governance
and Corruption in Africa.
https://knowledgehub.transparency.org/topics/natural-resource-governance
Consulté le 29/07/2025 a 14h
343 Sonia Le Gouriellec, Géopolitique de l'Afrique.
2022
344 Fonds Monétaire International. (2024).
Évolution des marchés des minerais stratégiques.
https://www.imf.org/en/Publications/REO
Consulté le 29/07/2025 a 10h
121
évolutions géopolitiques à long terme et
ouvrir la voie à une coopération plus équitable et
efficace entre la région et les grandes puissances.
C-Impacts économiques et risques liés
à la compétition internationale
L'exploitation des ressources naturelles en Afrique centrale
entraîne des impacts économiques considérables, mais
également des risques majeurs liés à la compétition
entre grandes puissances qui s'y livrent. La région, riche en minerais
stratégiques, en hydrocarbures et en ressources forestières,
génère d'importants flux financiers et des opportunités de
développement, mais elle reste vulnérable à un ensemble de
facteurs géopolitiques, économiques et sociaux qui peuvent
freiner son progrès et accentuer les
inégalités345.
Sur le plan économique, la présence accrue des
multinationales et des investisseurs étrangers se traduit par un apport
significatif de capitaux, notamment dans les secteurs minier, pétrolier
et énergétique. Ces investissements soutiennent le
développement des infrastructures essentielles, facilitant le transport
des ressources vers les marchés internationaux et améliorant
l'intégration économique régionale346.
Toutefois, cette dynamique repose souvent sur des contrats avantageant les
investisseurs étrangers, laissant un faible rôle aux acteurs
locaux et aux États dans la capture de la valeur ajoutée.
La dépendance économique aux exportations de
matières premières expose les pays d'Afrique centrale à
une forte volatilité liée aux fluctuations des prix
internationaux comme il a été mentionner dans la première
partie de notre travail. Par exemple, le Cameroun, l'Angola et la RDC
dépendent largement des recettes issues du pétrole et des
minerais qui sont fortement impactés par les crises financières
mondiales ou les tensions géopolitiques. Ce mode de
345 We Are CABEF. (2025). Les défis de l'industrialisation
énergétique en Afrique centrale.
https://wearecabef.org/les-defis-de-lindustrialisation-energetique-en-afrique-centrale-et-le-role-strategique-des-hydrocarbures/
Consulté le 29/07/2025 a 11h
346 FAOLEX. (2025). CEMAC 2025 : Vers une économie
régionale intégrée et durable.
https://www.fao.org/faolex/en/
Consulté le 29/07/2025 a 11h
122
croissance expose la région au risque de "maladie
hollandaise" économique, réduisant la compétitivité
des autres secteurs industriels et agricoles347.
Par ailleurs, le retard industriel observé dans la
région constitue un frein majeur à une croissance durable et
équitable. La faible capacité à transformer localement les
ressources minières et énergétiques limite la
création d'emplois et l'acquisition de technologies. Le secteur
artisanal demeure prédominant dans l'extraction minière, avec des
conditions souvent précaires et une faible formalisation
économique, ce qui impacte négativement les retombées
économiques pour les populations locales348.
Du point de vue social, l'exploitation compétitive des
ressources naturelles engendre des tensions et conflits locaux. L'absence de
redistribution équitable des richesses, l'accaparement des terres, et
les pratiques non durables provoquent des marginalisations, des expropriations
et parfois des violences communautaires349. Les ressources
minières sont souvent au coeur des guerres locales et des conflits
armés, comme en RDC où la présence de groupes armés
contrôlant certains territoires enrichit illégalement plusieurs
acteurs tandis que l'État peine à imposer son
autorité350.
Les conséquences environnementales résultant de
la surexploitation constituent également un défi majeur. La
déforestation massive dans le bassin du Congo et la pollution
liée à l'exploitation minière et pétrolière
menacent la biodiversité, affectent la santé des populations
riveraines et fragilisent les écosystèmes essentiels à la
régulation climatique régionale351. La
dégradation des sols et la perte de ressources naturelles aggravent la
vulnérabilité alimentaire et accroissent la
précarité des communautés rurales352. Face
à ces enjeux, la gouvernance des
347 Agence Ecofin. (2025). L'Afrique doit rattraper son retard
industriel face au risque des actifs échoués.
https://www.agenceecofin.com/ Consulté le 01/10/2025 a 16h
348 Banque Africaine de Développement. (2020).
Perspectives économiques en Afrique
https://www.afdb.org/en/documents/african-economic-outlook-2020
349 Transparency International. (2024). Gouvernance et
corruption en Afrique centrale.
https://knowledgehub.transparency.org/topics/natural-resource-governance
Consulté le 08/07/2025 a 15h
350 International Crisis Group. (2024). Analyse des conflits
armés liés aux ressources en RDC.
https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/democratic-republic-congo
Consulté le 30/07/2025 a 10h
351 WWF. (2024). Rapports sur la déforestation et
changements climatiques.
https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-07/Coalition%20Bassin%20du%20Congo_V8.pdf
Consulté le 29/09/2025 a 18h
352 Union internationale pour la conservation de la nature
(UICN). (2023).
https://restorationbarometer.org/wp-content/uploads/BE
IUCN RestorationBarometer FRA V2.pdf Consulté le 29/09/2025 a 19h
123
ressources reste une problématique centrale. La
faiblesse des institutions, la corruption et la mauvaise gestion freinent
l'efficacité des politiques publiques visant une exploitation
responsable et équitable. En outre, l'influence des grandes puissances
étrangères peut parfois renforcer des dynamiques
inégalitaires, favorisant des élites complices et alimentant des
stratégies extractives déconnectées des besoins sociaux
locaux353.
La Communauté Économique et Monétaire de
l'Afrique Centrale (CEMAC) et la Communauté Économique des
États de l'Afrique Centrale (CEEAC) tentent ainsi de mettre en place des
cadres institutionnels harmonisés pour coordonner la gestion des
ressources, encourager la transparence, lutter contre l'exploitation
illégale et promouvoir une intégration régionale plus
équilibrée. Ces initiatives visent également à
améliorer la capacité des États à négocier
avec les multinationales et à optimiser les retombées
économiques et sociales locale.
Cependant, ces démarches rencontrent des
difficultés liées aux divergences d'intérêts entre
pays membres, à l'instabilité politique persistante, et au manque
de moyens techniques et financiers. Dans ce contexte, le rôle des
organisations de la société civile et des mouvements citoyens est
crucial pour renforcer la pression sur les gouvernements et promouvoir une
justice sociale autour des ressources354.
Du point de vue économique global, bien que la
croissance devrait se maintenir dans la région autour de 4% à
4,5% en 2025, la fragilité des systèmes économiques impose
prudence et anticipation face aux risques externes, notamment la montée
des tensions commerciales entre grandes puissances et la crise
climatique355. Les investissements étrangers, souvent
concentrés dans des secteurs peu générateurs d'emplois,
doivent être réorientés vers un développement
inclusif pour bénéficier véritablement aux
populations356. L'importance croissante des minerais
353 Banque mondiale, perspectives économiques 2025,
Risques liés au pétrole et dépendance.
https://documents1.worldbank.org/curated/en/099704106172541359/pdf/IDU-8589354c-99c8-4442-944a-6f8a5da5cfa8.pdf
Consulté le 29/09/2025 a 19h
354 Amnesty International. (2025). Droits humains.
https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-annuel-situation-des-droits-humains-dans-le-monde-2025
Consulté le 29/09/2025 a 17h
355 Banque Africaine de Développement. (2025).
Croissance et perspective économique en Afrique centrale.
https://fr.apanews.net/news/croissance-en-afrique-une-reprise-timide-et-prometteuse-bad/
Consulté le 21/09/2025 a 17h
356 Agence Ecofin. (2025). Les enjeux de la transition
énergétique en Afrique.
https://www.agenceecofin.com/actualites/2406-129460-transition-energetique-les-pays-africains-les-plus-performants-en-2025-selon-le-wef
Consulté le 15/09/2025 a 18h
124
stratégiques dans la transition
énergétique mondiale génère par ailleurs une forte
demande qui peut être une opportunité majeure pour l'Afrique
centrale. Néanmoins, cette opportunité s'accompagne de risques
d'accroissement des pressions sur les territoires sensibles et la
biodiversité, ce qui nécessite la mise en oeuvre de standards
internationaux exigeants en matière environnementale et
sociale357. La compétition pour les ressources naturelles en
Afrique centrale appelle à un équilibre délicat entre
valorisation économique et gestion des risques. Seule une gouvernance
renforcée, une intégration régionale effective, et la
mobilisation d'acteurs africains soucieux d'une croissance durable pourront
transformer ces défis en leviers de développement
équitable et de stabilité pour la région358.
Paragraphe 2 : Sécurité régionale,
diplomatie et positionnement international de la CEEAC
L'Afrique centrale, caractérisée par sa richesse
en ressources naturelles mais aussi par une instabilité persistante, se
trouve aujourd'hui confrontée à des défis
sécuritaires majeurs. Les menaces transnationales telles que les groupes
armés, le terrorisme, les trafics illicites et les risques
environnementaux constituent un cocktail déstabilisateur qui oblige les
États de la région à coopérer plus
étroitement. La Communauté Économique des États de
l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un rôle crucial dans cette dynamique, en
pilotant les efforts de coordination régionale pour réduire ces
menaces et renforcer la paix et la sécurité au sein de la zone.
Au-delà de la sécurité, la CEEAC s'affirme comme un acteur
diplomatique majeur. Sa stratégie consiste non seulement à
gérer les risques internes via la coopération, mais aussi
à positionner l'Afrique centrale sur la scène internationale. Par
ses alliances, ses partenariats et sa diplomatie active, la CEEAC travaille
à défendre les intérêts collectifs de ses membres,
tout en cherchant à peser dans les grands équilibres
géopolitiques actuels.
Ce paragraphe est organisé en trois volets : d'abord,
l'examen des multiples enjeux sécuritaires et des menaces
transnationales qui affectent la région ; ensuite, l'analyse de la
coopération régionale en matière de sécurité
et du rôle central de la CEEAC ; enfin, l'étude des
stratégies
357 Agence internationale de l'énergie. (2025).
Perspectives sur les matières premières.
https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2025
Consulté le 15/09/2025 a 18h
358 UNOCA. (2025). Sécurité et prévention
des conflits en Afrique centrale.
https://unoca.unmissions.org/fr/rapports-et-publications
Consulté le 18/09/2025 a 18h
125
diplomatiques et des alliances internationales qui renforcent
l'influence de la CEEAC à l'échelle mondiale.
A- Enjeux sécuritaires majeurs et menaces
transnationales en Afrique centrale
L'Afrique centrale se trouve à la croisée de
multiples défis sécuritaires majeurs qui compromettent la
stabilité politique, le développement économique et la
cohésion sociale de la région. Malgré des avancées
institutionnelles récentes dans certains pays, la sous-région
reste soumise à une multitude de menaces transnationales qui
transcendent les frontières étatiques et obligent à
repenser la coopération régionale. Ces menaces s'apparentent
à un cocktail explosif où se mêlent conflits armés,
terrorismes, trafics illégaux, migrations forcées et risques
environnementaux exacerbés par les changements
climatiques359.
Parmi les principales sources d'instabilité figurent
les conflits armés endémiques qui déchirent certains
États, notamment la République démocratique du Congo
(RDC), le Tchad et la République centrafricaine (RCA). La RDC,
dotée de ressources minières abondantes, connaît des
violences quasiment permanentes dues à la présence de multiples
groupes armés et à la faiblesse de l'autorité de
l'État. Ces conflits se traduisent par des déplacements massifs
de populations, une dégradation des infrastructures et un climat
d'insécurité pour les investisseurs et les populations
locales360. La situation est similaire en RCA et au Tchad, où
les conflits communautaires et les tensions politico-militaires fragilisent
durablement la paix et freinent les projets de
développement361.
Le terrorisme constitue une menace croissante en Afrique
centrale, avec la présence d'éléments affiliés
à des organisations telles qu'Al-Qaïda ou l'État islamique
dans certaines zones frontalières particulièrement
vulnérables. Ces groupes exploitent les failles sécuritaires
régionales, les rivalités ethniques et la pauvreté pour
recruter et étendre leur influence,
359 ONUCA, Afrique centrale, défis sécuritaires,
2025.
https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231
Consulté le 14/09/2025 a 20h
360 International Crisis Group, Conflits armés en RDC,
2025.
https://africacenter.org/fr/daily-media-review/revue-de-presse-du-23-septembre-2025/
Consulté le 12/09/2025 a 22h
361 UNOCA, Rapport sur la RCA, 2025.
https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231
Consulté le 12/09/2025 a 22h
126
notamment dans le bassin du Lac Tchad et certaines
régions frontalières de la RDC et du Cameroun. La nature
transnationale de ces réseaux oblige les États à renforcer
leurs capacités de renseignement et leurs interventions
concertées362.

Figure 8 : Les corridors régionaux
à l'épreuve des insécurités en Afrique centrale, de
Emmanuel Chauvin et Géraud Magrin, dans « Violences et
régionalisation en Afrique centrale ».
Les trafics illicites d'armes, de drogues, de minerais
précieux, et de personnes constituent également une source
majeure d'instabilité. Ces réseaux criminels profitent des
frontières poreuses et du manque de moyens des forces de
sécurité pour alimenter les conflits armés, financer des
groupes rebelles et générer une corruption protéiforme au
coeur des institutions. La
362
Peaceau.org, Atlas continental de la
sécurité, 2025.
https://www.peaceau.org/uploads/1298.comm-fr.pdf
Consulté le 12/09/2025 a 23h
127
région est devenue un carrefour essentiel pour ces
trafics, affectant durablement la sécurité des populations et
l'intégrité des États363.
Les déplacements massifs de populations, qu'ils soient
liés aux conflits ou aux crises climatiques, ajoutent une contrainte
humanitaire intense. Les camps de réfugiés et les personnes
déplacées internes se multiplient, exacerbant les tensions
socio-économiques dans les zones d'accueil et créant un contexte
fertile pour la résurgence de violences communautaires364.
Ces flux migratoires sont un vecteur de propagation des tensions
transfrontalières et d'instabilité politique365.

Figures 9 : Commission des Mouvements de
Population, Rapport CMP mars 2025. Analyse intégrée, rapport CMP
mars 2025.
363 UNODC, Rapport mondial sur les drogues 2024.
https://www.incb.org/documents/Publications/AnnualReports/AR2024/Annual_Report/E-INCB-2024-1-FRE.pdf
Consulté le 12/09/2025 a 22h
364 OCHA, Crises humanitaires, 2025.
https://www.unocha.org/publications/report/democratic-republic-congo/afrique-de-louest-et-centrale-derniers-evenements-en-bref-11-17-mars-2025
Consulté le 12/09/2025 a 23h
365 African Migration Report, 2025.
https://africacenter.org/fr/spotlight/tendances-migratoires-2025/
Consulté le 06/09/2025 a 21h
128
Pour mieux comprendre l'ampleur et la répartition des
conséquences humaines liées aux conflits armés et aux
menaces sécuritaires en Afrique centrale, la carte des populations
déplacées internes (PDI) en République centrafricaine
(RCA) à fin mars 2025, issue du rapport CMP (Commission des Mouvements
de Population), offre une visualisation claire et précise. Cette
cartographie met en lumière les zones les plus touchées par les
violences et les déplacements forcés, soulignant les
sous-préfectures où la pression sur les populations est la plus
forte. On observe notamment une concentration significative des PDI dans des
zones telles que Ouham-Fafa, Ouaka, Basse-Kotto, Haut-Mbomou et Mbomou, qui
enregistrent plusieurs dizaines de milliers de déplacés
répartis entre sites officiels et familles d'accueil. La carte fait
également apparaître les zones de retour des populations
déplacées, révélant ainsi la dynamique complexe et
fluctuante des déplacements, où sécurisation relative et
instabilité coexistante provoquent des mouvements
répétés. La représentation graphique des flux et
accumulations de PDI montre aussi l'impact multidimensionnel des conflits : non
seulement sur la stabilité des États concernés, mais aussi
sur la pression humanitaire, les infrastructures locales et le tissu social.
Ces migrations forcées à l'intérieur des territoires
fragilisent les capacités étatiques et régionales à
garantir sécurité, accès aux soins, et moyens de
subsistance.
Ainsi, cette carte illustre concrètement les enjeux
sécuritaires majeurs de la sous-région, en reliant la
géographie des conflits à leurs répercussions humaines
directes, essentielle pour une analyse réaliste et contextualisée
des menaces transnationales en Afrique centrale.
La question environnementale, souvent négligée
dans le cadre sécuritaire, prend de plus en plus d'ampleur comme facteur
de menace transnationale. La déforestation
accélérée, la dégradation des sols, la pollution
liée à l'exploitation minière et pétrolière
contribuent à détériorer les conditions de vie et à
alimenter les conflits d'usage entre populations rurales, urbaines et
industries extractives366. Le changement climatique accentue la
raréfaction de ressources vitales telles que l'eau et les terres
cultivables, multipliant ainsi les conflits
intercommunautaires367.
Face à cette complexité, la coopération
régionale est devenue une nécessité impérieuse. La
mobilisation progressive d'organisations régionales telles que la CEEAC,
en partenariat avec les Nations unies et des acteurs internationaux, vise
à instaurer des cadres communs pour la
366 WWF, Déforestation bassin du Congo, 2024.
https://www.wwfdrc.org/?49742%2FPourquoi-le-Bassin-du-Congo-merite-une-attention-financiere-accrue
Consulté le 12/09/2025 a 22h
367 UICN, Impact environnemental et conflit, 2024.
https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-12/Rapport%20Activite%CC%81%202023-24.pdf
Consulté le 12/09/2025 a 22h
129
gestion des crises, la régulation des mouvements
transfrontaliers et la lutte coordonnée contre les réseaux
criminels368. L'efficacité de ces dispositifs dépend
cependant de l'intégration politique et de la capacité des
États membres à partager renseignement et
ressources369.
Le renforcement des capacités des forces de
sécurité régionales est aussi un axe central. La
formation, l'équipement et la modernisation des armées et polices
dans les pays d'Afrique centrale, souvent conditionnés à l'aide
internationale, cherchent à améliorer le contrôle du
territoire et la répression des groupes armés et
terroristes370. Néanmoins, cette militarisation peut parfois
aggraver les tensions socio-politiques si elle n'est pas accompagnée
d'efforts inclusifs de paix et de développement371.
La dimension juridique et institutionnelle est cruciale. Il
existe un besoin urgent d'harmonisation des législations concernant la
lutte contre le terrorisme, le trafic illicite et les violations des droits de
l'homme, afin de pouvoir engager des poursuites efficaces et de limiter les
impunités. La consolidation des liens entre les pays d'Afrique centrale
et avec les institutions internationales revêt une importance
stratégique. Les forums multilatéraux permettent
d'échanger sur les meilleures pratiques, d'harmoniser les politiques
sécuritaires et de mobiliser des ressources financières et
humaines372. Ils constituent également des espaces pour
l'élaboration d'une narrative partagée autour des enjeux de
sécurité et de développement, créant les conditions
favorables à une coopération durable373.
368 CEEAC & ONU partnership, coopération
régionale, 2025.
https://unoca.unmissions.org/paix-et-d%C3%A9veloppement-en-afrique-centrale%%A0-faire-progresser-le-partenariat-entre-la-ceeac-et-l%E2%80%99onu
Consulté le 07/09/2025 a 2h
369 African Union, Renfrcement de la sécurité,
2025.
https://www.peaceau.org/uploads/1298.comm-fr.pdf
Consulté le 07/09/2025 a 22h
370 Ministère de la Défense, États
centrafricains, rapport 2025.
https://ceeac-eccas.org/2025/05/17/7eme-session-ordinaire-du-cts-sur-la-defense-la-surete-et-la-securite-segment-des-ministres-du-copax/
Consulté le072/09/2025 a 22h
371 UNODC, Militarisation et paix, 2024.
https://www.unodc.org/westandcentralafrica/fr/westandcentralafrica/stories/2024/strengthening-stability-and-border-security-through-development.html
Consulté le 03/09/2025 a 12h
372 UN Security Council, multilateral diplomacy, 2025.
https://docs.un.org/fr/S/PV.9931
Consulté le 12/09/2025 a 22h
373 African Union, Stratégies diplomatiques, 2025.
http://www.aupaps.org/fr/page/7-peace-support-operations
Consulté le 12/09/2025 a 22h
130
Les menaces transnationales sont également
exacerbées par des facteurs externes. La compétition
géopolitique entre grandes puissances pour l'accès aux ressources
naturelles et l'influence politique dans la région alimente
indirectement certains conflits, en renforçant les réseaux
d'armement illégaux et en influençant les équilibres
politiques locaux374. Il en résulte une
vulnérabilité accrue des États face aux ingérences
et une complexification des efforts de pacification et de reconstruction. Le
rôle des organisations non gouvernementales, la société
civile et les groupes communautaires est aussi déterminant. Ces acteurs
participent à la prévention des conflits, au dialogue
intercommunautaire et à la promotion des droits fondamentaux, tout en
contribuant à la sensibilisation et à la mobilisation autour des
enjeux sécuritaires375. Leur implication est un
élément clé pour obtenir des solutions pérennes et
adaptées aux réalités locales376.
Enfin, la jeunesse, très présente dans la
population africaine centrale, constitue à la fois un défi et une
opportunité en matière de sécurité. Le
chômage élevé et le manque d'accès à
l'éducation transforment parfois cette jeunesse en terreau fertile pour
le recrutement par des groupes violents. Parallèlement, des politiques
ciblées d'inclusion sociale, d'éducation et de formation
professionnelle représentent un levier essentiel pour prévenir la
violence et assurer un avenir stabilisateur à la
région377. Ainsi, les enjeux sécuritaires majeurs et
menaces transnationales en Afrique centrale exigent une approche
multidimensionnelle et intégrée, conjuguant actions militaires,
réforme institutionnelle, coopération diplomatique,
développement social et engagement citoyen. Ce défi complexe
appelle une mobilisation collective, régionale et internationale,
soucieuse d'équilibre entre sécurité, développement
et droits humains378.
B- Coopération régionale en matière
de sécurité et rôle de la CEEAC
374 Carnegie Endowment, Géopolitique et ressources,
2025.
https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-as-a-brand-and-its-african-dimension/
375 Amnesty International, Rôle Sociétal,
2025.
https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-annuel-situation-des-droits-humains-dans-le-monde-2025
376 African Civil Society, dialogue et paix, 2025.
https://www.africancivilsociety.org/
377 World Bank, Jeunesse et sécurité, 2025.
https://www.worldbank.org/en/topic/fragilityconflictviolence/brief/youth-security-and-development-in-africa
378 UNOCA, Stratégies et partenariats, 2025.
https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231
131
L'Afrique centrale continue d'être marquée par
des défis sécuritaires majeurs qui constituent autant d'obstacles
à la paix, au développement et à la stabilité
régionale. Face à cette situation, la Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un
rôle fondamental dans la construction d'une coopération
régionale solide, structurée et durable en matière de
sécurité. Cela s'inscrit dans une perspective panafricaine de
refondation de la paix, influencée notamment par des penseurs comme
Frantz Fanon, dont la pensée sur la décolonisation et les
conflits postcoloniaux éclaire les dynamiques contemporaines de la
région.
La CEEAC est consciente que la sécurité en
Afrique centrale ne peut être assurée isolément par chaque
État, et qu'elle nécessite une approche collective face aux
menaces transnationales. Ces menaces comprennent la persistance des groupes
armés, le terrorisme, les trafics illicites, mais aussi les conflits
intercommunautaires et les conséquences de la crise climatique qui
exacerbe les tensions sociales379. La coopération
régionale organisée par la CEEAC vise à créer un
cadre institutionnel cohérent pour prévenir les conflits,
gérer les crises, et promouvoir un environnement pacifique favorable
à l'intégration économique et politique. La pertinence de
ces dispositifs s'est notamment manifestée dans la réponse aux
crises dans l'Est de la RDC et en République centrafricaine, où
la CEEAC a joué un rôle de médiation et de soutien à
la reconstruction institutionnelle et sécuritaire380. Cette
coopération se traduit aussi par des opérations conjointes et des
missions de maintien de la paix pour contenir les violences, protéger
les populations civiles et garantir l'accès humanitaire dans les zones
les plus affectées381.
Un aspect clé du rôle de la CEEAC est aussi de
promouvoir une gouvernance sécuritaire conforme aux droits humains et
aux normes internationales. Cela inclut des efforts pour prévenir les
discours de haine, la propagande violente, et toutes formes d'incitation
à la violence. Cette dimension sociopolitique est capitale pour
construire des bases durables de paix, en s'inspirant des analyses de Frantz
Fanon qui soulignait la nécessité de dépasser les
héritages coloniaux et les divisions artificielles exacerbées par
la violence382.
379 UNOWAS. (2025). Revue géopolitique de l'Afrique
centrale. https://unowas.unmissions.org/
380 International Crisis Group. (2024). Gestion des conflits
en RDC et RCA.
https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa
381 ONU. (2025). Opérations de maintien de la paix en
Afrique centrale.
https://unoca.unmissions.org/fr/rapport-et-publications
382 Fanon, F. (1963). Pour la révolution africaine.
132
La pensée de Fanon est une source d'inspiration majeure
dans la conception panafricaine de la sécurité. Il mettait
notamment en exergue l'importance de combattre les causes profondes des
conflits, comme l'exclusion sociale, les divisions ethniques
instrumentalisées, et l'absence de souveraineté
économique, qui nourrissent la violence et l'instabilité
postcoloniale383. La CEEAC intègre ces dimensions dans ses
stratégies de prévention et de gestion des conflits, en
s'efforçant de créer un environnement intégré
politiquement et économiquement, capable de résorber les
fractures internes qui alimentent les tensions384.
La coopération sécuritaire régionale est
également renforcée par les partenariats avec l'Union africaine
et les Nations unies, formant un réseau global de coordination qui
associe assistance technique, appui au dialogue politique multipartite, et
facilitation des processus électoraux apaisés. Ces partenariats
contribuent à accroître la légitimité et la
portée des actions de la CEEAC sur le terrain385.
Toutefois, cette coopération régionale fait face
à plusieurs défis majeurs. Le premier est la disparité des
capacités militaires, policières, et institutionnelles entre les
États membres qui limite l'efficacité des opérations
conjointes et le partage de renseignements sensible386. Le second
problème tient à l'instabilité politique persistante dans
certains pays, qui fragilise la volonté politique nécessaire
à une intégration sécuritaire profonde387.
Enfin, la compétition internationale, qui se manifeste par l'influence
des grandes puissances dans la région, complique parfois la mise en
oeuvre de réponses unifiées388.
La nécessité de renforcer la synergie entre
sécurité, développement et gouvernance démocratique
est au coeur de l'agenda de la CEEAC. Cela implique des programmes qui visent
l'inclusion socioéconomique des populations vulnérables, la lutte
contre la pauvreté dont Fanon rappelait l'impact déstabilisateur,
et le renforcement de l'État de droit389. Par ailleurs,
les
383 Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs.
384 African Union. (2025). Stratégie de prévention
des conflits.
385 African Union Peace and Security Council. (2025). Rapport
annuel.
386 SIPRI. (2024). Capacités militaires en Afrique
centrale. https://sipri.org/
387 Freedom House. (2025). Indices d'instabilité
politique.
https://freedomhouse.org/report/freedom-world/2025
388 Carnegie Endowment. (2025). Influence géopolitique
en Afrique centrale.
https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-as-a-brand-and-its-african-dimension/
389 UNDP. (2024). Inclusion et développement
socioéconomique.
https://www.undp.org/publications
133
changements climatiques et leurs effets sur les ressources
naturelles sont désormais intégrés dans la planification
sécuritaire régionale, témoignant d'une approche
holistique390.
Les efforts de la CEEAC s'insèrent dans le contexte
plus large du Programme de relance et de redynamisation adopté en 1999
et continuellement ajusté, qui cherche à faire de la
Communauté un pilier régional de la paix, la
sécurité et de la coopération. Cette vision ambitionne de
dépasser les crises à court terme pour construire une
stabilité durable, nécessaire au progrès économique
et social que réclament les peuples d'Afrique centrale.
La CEEAC, par sa diplomatie proactive, s'efforce aussi de
renforcer son poids dans les enceintes internationales, pour inscrire les
problématiques de l'Afrique centrale au centre des débats sur la
sécurité, la paix et le développement durable. Ces
stratégies diplomatiques sont vitales pour mobiliser ressources et
soutiens nécessaires aux actions régionales.
La mobilisation collective de la région,
inspirée par les appels de Frantz Fanon à une
décolonisation véritable et à une autonomie africaine
retrouvée, constitue la base pour relever les multiples défis
sécuritaires. Car la paix et la sécurité en Afrique
centrale sont indissociables d'une émancipation politique pleinement
assumée et portée par une coopération solidaire entre
États et populations391.
C- Stratégies diplomatiques et alliances
internationales de la CEEAC
La Communauté Économique des États de
l'Afrique Centrale (CEEAC) est un acteur central de la diplomatie
régionale, jouant un rôle décisif dans la promotion de la
paix, de la sécurité et du développement durable au sein
de la sous-région. Face aux défis géopolitiques
contemporains, la CEEAC s'efforce de renforcer la cohésion politique de
ses États membres et de bâtir une diplomatie collective qui puisse
peser efficacement sur la scène internationale. Dans cette perspective,
la CEEAC s'attache à cultiver une souveraineté régionale
consolidée, non seulement pour gérer les conflits internes, mais
aussi pour affirmer une diplomatie
390 UNEP. (2025). Impact climatique sur la sécurité
régionale.
https://www.unep.org/resources/report
391 Nkrumah, K. (1965). L'Afrique doit se libérer.
134
autonome et stratégique. La construction d'institutions
régionales solides, comme le Conseil de Paix et de
Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), représente un
pilier fondamental392.
Sur le plan international, la CEEAC établit des
partenariats stratégiques avec l'Union africaine, les Nations unies,
l'Union européenne, ainsi qu'avec des puissances mondiales telles que la
Chine et les États-Unis393. Ces alliances apportent des
ressources, un soutien politique et contribuent à la visibilité
de la région dans les forums internationaux394.
Achille Mbembe souligne que cette diplomatie doit s'inscrire
dans une logique de décolonisation des rapports internationaux,
permettant à la région d'affirmer sa souveraineté à
travers une diplomatie critique, indépendante, et forte sur le plan
symbolique et stratégique395. Cette position invite la CEEAC
à forger un agenda régional propre, respectueux des histoires,
cultures et besoins d'Afrique centrale396. Patrick Mbeko analyse la
diplomatie régionale comme un levier indispensable pour stabiliser la
région tout en stimulant la croissance via une intégration
économique durable. Il met en avant la nécessité d'une
diplomatie économique qui favorise la libre circulation des biens et des
personnes, essentielle pour renforcer la compétitivité de
l'Afrique centrale sur la scène
mondiale397.Concrètement, la CEEAC s'engage dans une
diplomatie proactive, coordonnant les positions diplomatiques des États
membres pour peser collectivement dans la résolution des crises telles
que celles qui affectent la République démocratique du Congo, la
Centrafrique ou le Tchad398. Cette coordination favorise aussi la
mise en oeuvre de politiques régionales communes pour la
sécurité, la lutte contre le terrorisme et la criminalité
transnationale.
392 Vision stratégique CEEAC, 2025.
https://acpclima.dev4u.it/document/acppolicies/TD/Vision%20Strategique%20de%20la%20Ceeac%20Horizon
%202025.pdf
393 African Union, Stratégie de paix et
sécurité, 2025.
394 ONU, Coopération diplomatique, 2025.
395 Achille Mbembe. (2021). Politiques de la
souveraineté. Sommet Afrique-France de 2021, intitulé « Les
nouvelles relations Afrique-France : Relever ensemble les défis de
demain ».
396 Achille Mbembe, (2016). Critique de la raison
nègre.
397 Patrick Mbeko. (2023). La diplomatie africaine face aux
défis contemporains.
https://www.thinkingafrica.org/V2/portfolio/leadership-panafricanisme-et-enjeux-de-paix-en-afrique-centrale-patrick-mbeko/
398 International Crisis Group. (2024). Gestion des conflits en
Afrique centrale.
135
En matière économique, la CEEAC utilise la
diplomatie pour attirer des investissements étrangers responsables,
mettant en avant la gestion transparente des richesses et la promotion d'une
croissance inclusive et durable399. Ces efforts répondent
à l'ambition panafricaine d'utiliser les ressources naturelles comme
levier d'autonomie et de développement durable. Par ailleurs, la CEEAC
porte une attention particulière à la diplomatie culturelle et
sociale, promouvant le dialogue intercommunautaire pour renforcer la paix
sociale et la cohésion nationale. Cette orientation participe à
la prévention des conflits et à la construction d'une
société civique africaine forte400.
La modernisation institutionnelle est également au
coeur des réformes diplomatiques. L'adoption d'outils communicationnels
modernes, la formation continue des diplomates et l'amélioration des
structures de coordination renforcent la réactivité et
l'efficacité de la CEEAC dans sa diplomatie externe. Toutefois, cette
diplomatie régionale est confrontée à des défis
importants. Les disparités internes entre États membres, les
tensions politiques et les influences extérieures peuvent ralentir la
prise de décisions collectives. Le récent retrait du Rwanda de la
CEEAC illustre les difficultés liées à la gestion des
divergences et la nécessité d'une diplomatie inclusive et
apaisante401. Malgré ces obstacles, la CEEAC s'efforce de
consolider son impact sur la scène internationale. Ses interventions
dans les débats sur la sécurité, les changements
climatiques et la gouvernance économique démontrent une ambition
renouvelée de faire de la région un partenaire
incontournable402.
La CEEAC oeuvre pour une diplomatie qui intègre
étroitement les questions de droits humains, de justice sociale et
d'inclusion, assurant que la paix régionale soit soutenue par un
développement harmonieux et la reconnaissance des diversités
culturelles et ethniques403. Cette approche s'inspire des analyses
profondes de Fanon sur la nécessité de réinventer les
rapports sociaux et politiques africains pour bâtir une paix durable,
libre des oppressions externes et des
399 UNDP. (2024). Diplomatie économique et
développement durable.
400 UNESCO, Dialogue interculturel et paix, 2025.
https://www.unesco.org/fr/articles/infos-culture-afrique-centrale-ndeg13-janvier-mars-2025
401 Reuters, Retrait du Rwanda de la CEEAC, 2025.
https://fr.apanews.net/diplomacy/ceeac-le-rwanda-annonce-son-retrait-lors-du-sommet-de-malabo/
402 Policy Center for The New South, Analyse
géopolitique, 2025.
https://www.policycenter.ma/publications/rapport-annuel-sur-la-geopolitique-de-lafrique-2025
403 ONU, Droits humains et diplomatie inclusive, 2024.
136
conflits internes404. En somme, la diplomatie
régionale de la CEEAC est plus qu'une simple coordination politique :
elle est une démarche panafricaine ambitieuse visant à construire
un avenir stable, souverain et prospère pour l'Afrique centrale, en
s'appuyant sur les valeurs d'émancipation, de justice et de
coopération solidaire, même si elle demeure toujours inefficace
sur plusieurs plans.
CHAPITRE 2 : VERS UNE REFONDATION PANAFRICANISTE ET
SOUVERAINE DE LA CEEAC
L'Afrique centrale, riche de sa diversité culturelle et
de ses ressources naturelles, est une région porteuse d'immenses
potentialités économiques et politiques. Cependant, elle demeure
confrontée à des défis majeurs liés à son
histoire coloniale, à la persistance des divisions politiques, ainsi
qu'à l'insécurité qui freine son essor. À l'aube de
nouvelles aspirations, la nécessité d'une refondation profonde de
l'intégration régionale s'impose pour mettre en oeuvre une
stratégie de souveraineté et de solidarité
véritablement panafricaine. C'est dans cette optique que la
Communauté économique des États de l'Afrique centrale
(CEEAC) se trouve à un carrefour décisif : penser et agir pour un
avenir commun affranchi des entraves coloniales et des ingérences
externes.
Ce chapitre propose d'analyser cette dynamique sous le prisme de
la pensée de Frantz Fanon, qui incarne la critique la plus aiguë
des postcolonialismes et qui appelle à une décolonisation non
seulement politique mais aussi identitaire et culturelle. En intégrant
ce cadre théorique, nous chercherons à mettre en lumière
les défis que rencontre la CEEAC dans sa quête d'unité et
de souveraineté régionales, mais aussi les perspectives d'une
intégration renouvelée, fondée sur une conscience
partagée.
Section 1 : Repenser l'intégration au seins de
la CEEAC
L'Union africaine a désigné l'année 2025
comme « Année des réparations : Justice pour les
Africains et les peuples d'ascendance africaine par le biais des
réparations » , un thème qui
404 Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs.
137
place la reconnaissance des injustices historiques au coeur
des enjeux actuels du continent africain. Cette initiative ambitionne de
renforcer non seulement la mémoire collective mais aussi la
souveraineté politique et sociale des peuples africains à travers
le monde. Dans ce contexte panafricain dynamique, la Communauté
économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC) se trouve
également à un moment charnière pour repenser son projet
d'intégration et pour contribuer à cet élan de justice et
d'émancipation.
Cette section propose d'explorer comment la CEEAC peut
renouveler sa démarche intégrative en s'appuyant sur une
conscience régionale récemment libérée des entraves
historiques et coloniales. Cette conscience est une condition fondamentale pour
bâtir une unité régionale authentique et dynamique. Cela
passe par une analyse du contexte historique et politique de la région,
l'identification des facteurs contemporains favorisant cette émergence
collective, mais aussi la prise en compte des obstacles encore
présents.
Nous étudierons ensuite l'importance de la
décolonisation identitaire, perçue comme la pierre angulaire
d'une unité régionale pérenne. Cette décolonisation
passe par la reconnaissance et la valorisation des mémoires et des
cultures régionales, qui donnent sens à cette unité, tout
en gérant les tensions identitaires par une gouvernance inclusive et
participative. Ce travail s'inscrit dans une vision lucide et prospective,
visant à éclairer le rôle de la CEEAC dans la construction
d'une Afrique centrale unie, souveraine et consciente de ses héritages
et de son avenir.
Paragraphe 1 : L'émergence d'une conscience
régionale libérée
L'intégration régionale en Afrique centrale
s'inscrit dans une dynamique complexe, marquée par un héritage
historique lourd et par des réalités politiques en constante
évolution. La Communauté économique des États de
l'Afrique centrale (CEEAC), créée officiellement en 1983, est
à la croisée des chemins pour repenser ses fondations et ses
objectifs face aux attentes renouvelées des peuples et des États
membres. Comprendre le contexte historique et politique de la région
s'avère indispensable pour saisir les enjeux actuels liés
à l'émergence d'une conscience régionale
libérée, qui se manifeste aujourd'hui avec force dans les
débats politiques et sociaux. Cette conscience collective est
également nourrie par des facteurs contemporains favorisant une plus
grande unité régionale, tels que la nécessité
commune de sécurité, de développement économique et
la quête d'une identité partagée. Toutefois, des obstacles
et des dilemmes persistent, freinant parfois la pleine affirmation de cette
intégration.
138
Ce paragraphe se déploie autour de deux axes principaux
: Le contexte historique et politique qui a forgé la région et
les facteurs contemporains d'émergence d'une conscience
régionale. Ce cadre permettra de mieux situer la CEEAC dans un processus
de transformation profonde, à la recherche d'une intégration
effective et durable.
A- Contexte historique et politique

Figures 10 : Elikia M'BOKOLO, L'Afrique au XXe
siècle. Le continent convoite, Paris, Seuil,
1985
La décolonisation de l'Afrique centrale
représente une mutation fondamentale qui a façonné les
trajectoires politiques, économiques et sociales de la région. Ce
processus trouve ses racines dans l'histoire coloniale marquée par un
contrôle européen étroit et souvent très brutal,
notamment sous la France, la Belgique et, dans certains cas, l'Allemagne. La
décolonisation n'a pas seulement signifié la fin des
administrations coloniales, mais aussi l'amorce d'une transformation profonde
des structures sociales et politiques, entre espoirs d'émancipation et
permanence des influences exogènes. Dans cette perspective, l'analyse du
contextes historiques et politiques est essentielle pour comprendre les
défis actuels d'intégration régionale auxquels
139
la CEEAC est confrontée. Ce contexte éclaire
également les racines des enjeux identitaires et des tensions qui
affectent la construction d'une unité africaine véritable.
La colonisation en Afrique centrale, souvent qualifiée
d'« entreprise extractive », a reposé sur
l'exploitation systématique des ressources naturelles, soutenue par un
système d'administration autoritaire et sélective. Dans des pays
comme le Congo belge, la République centrafricaine, le Gabon ou encore
le Cameroun, la spoliation des terres et la mise en place d'un régime de
travail forcé ont durablement affecté les tissus
sociaux405. La violence et les inégalités
générées par ces politiques coloniales ont laissé
des séquelles profondes, suscitant une méfiance et une
défiance qui perdurent dans la région406. Les
colonisateurs ont aussi instauré une structuration étatique
artificielle, qui ne tenait guère compte des réalités
ethniques, économiques ou culturelles préexistantes. Cette
fragmentation territoriale a souvent aggravé les clivages,
établissant les bases d'un ordre politique instable
post-indépendance407. De ce fait, la question de la
souveraineté étatique a toujours été complexe, les
États se trouvant à la fois investis d'autorité mais
confrontés à des défis internes majeurs, notamment en
matière d'intégration sociale.
Comme dans le reste du continent, la Seconde Guerre mondiale a
été un catalyseur important des revendications
indépendantistes en Afrique centrale. L'effort de guerre des colonies
africaines et la diffusion progressive des idéaux
d'autodétermination dans le monde ont encouragé la formation de
mouvements politiques à la fois modérés et radicaux. Les
élites politiques émergentes, formées souvent dans des
institutions métropolitaines ou religieuses, ont joué un
rôle central dans la sensibilisation des populations408.
Cependant, contrairement à certaines régions d'Afrique, la
mobilisation politique a été freinée par plusieurs
facteurs : répression coloniale sévère, contrôle
étroit des élites politiques, faible développement
économique et faible densité démographique dans certaines
zones409. Malgré cela, la
405 Jean Nanga, "Les indépendances
néocoloniales", CADTM, 2021.
https://www.cadtm.org/Jean-Nanga?lang=fr#pagination_tous_articles_auteur
406 René Maran, Batouala ou l'Afro-français,
1921.
https://histoirecoloniale.net/batouala-de-rene-maran-1921-le-premier-prix-goncourt-critique-de-la/
407 Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au XXe
siècle, Fayard, 2012.
https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1975_num_22_3_2331_t1_0488_0000_1
408Decolonization and African Independence: The
Transfers of Power, 1960-1980, edited by Prosser Gifford and Wm. Roger
Louis.
https://dokumen.pub/decolonization-and-african-independence-the-transfers-of-power-1960-1980-0300040709-9780300040708.html
409 Crawford Young, The African Colonial State, Yale UP, 1994.
https://www.jstor.org/stable/j.ctt1npcmc
140
décolonisation s'est enclenchée progressivement,
avec des processus parfois difficiles et des consensus économiques et
politiques précaires qui ont abouti à des indépendances
formelles dans les années 1960.
Si la décolonisation a donné naissance à
des États souverains, la réalité post-indépendance
à souvent masquer des formes renouvelées de domination
néocoloniale410. Plusieurs auteurs africains, dont Frantz
Fanon, ont critiqué la continuité des rapports de pouvoir sous
des formes économiques, militaires ou culturelles, pointant
l'inefficacité des indépendances politiques à transformer
fondamentalement les structures héritées du
colonialisme411. Les États nouvellement indépendants
d'Afrique centrale ont été confrontés à l'enjeu de
construire un État-nation viable, souvent en l'absence de cadres
institutionnels solides et avec des rivalités politiques internes
exacerbé412. Par ailleurs, la Guerre froide a introduit un
facteur supplémentaire de polarisation, avec les puissances mondiales
intervenant indirectement dans les affaires régionales413.
Une conséquence majeure a été le recours
généralisé à des modèles autoritaires
centralisés, où la contestation politique réelle
était souvent marginalisée, générant ainsi une
instabilité chronique414. Ce contexte a favorisé
l'émergence de fractures sociales, politiques et ethniques profondes,
qui continuent à peser sur la région415.
La pensée panafricaine, portée par des
intellectuels africains, a apporté une grille critique essentielle pour
comprendre ces enjeux et proposer des alternatives. Frantz Fanon, par exemple,
souligne dans « Les Damnés de la Terre » l'impérieuse
nécessité d'une décolonisation non seulement politique
mais aussi mentale416. Cette idée implique une remise en
question des héritages coloniales dans les mentalités, les
identités et les institutions417. Dans cette optique, la
construction d'une conscience régionale en Afrique centrale ne peut
s'opérer sans un travail de déconstruction des
représentations imposées et une valorisation des cultures et
histoires
410 Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, La
Découverte, 2013.
411 Georges Nzongola-Ntalaja, The Politics of Liberation in
Africa, 2003.
412 Didier Gondola, Les guerres en Afrique, L'Harmattan, 2010.
413 Jean-François Bayart, L'État en Afrique,
Fayard, 1989.
414 Théophile Obenga, Identités africaines,
Présence africaine, 2001.
415 Talal Asad (ed.), Governance and Identity in Africa, Oxford
UP, 2017.
416 Frantz Fanon, Les dames de la terre.
417 Paulin Hountondji, Les savoirs endogènes, Karthala,
1997.
141
locales418. C'est aussi un appel à un
nouveau contrat social, républicain et inclusif, qui dépasse les
clivages ethniques et régionaux419.
Tous ces éléments historiques et politiques
expliquent en grande partie les difficultés rencontrées par la
CEEAC dans son projet d'intégration régionale. La coexistence
d'intérêts divergents des États membres, les tensions
identitaires, et la persistance des influences externes compliquent la
consolidation d'une unité politique et économique420.
La décolonisation non achevée nourrit ainsi des dilemmes qui
freinent le progrès structurel, imposant à la CEEAC une
stratégie de renouvellement et de refondation.
Cela passe par un renforcement des capacités
institutionnelles, mais aussi par une ambition panafricaine affirmée qui
met au centre la justice historique et la solidarité entre peuples. Les
récentes initiatives de la CEEAC, notamment dans la lutte contre les
conflits armés et la promotion de la souveraineté
économique, montrent une volonté de répondre à ces
défis421.
Par ailleurs, les débats contemporains sur la
mémoire, la justice et les réparations, notamment à
l'échelle de l'Union africaine, résonnent particulièrement
avec cette réflexion. Ils contribuent à nourrir une dynamique
nouvelle autour de la décolonisation intégrale, condition sine
qua non d'une intégration effective et durable dans la
région422.
B- Facteurs contemporains d'unité
régionale
L'Afrique centrale fait face aujourd'hui à des
défis profonds, mais également à des opportunités
inédites pour affirmer une unité régionale
décomplexée. Cette unité, loin de se limiter à des
dispositifs institutionnels formels comme la CEEAC, s'inscrit dans une
pensée renouvelée, ouverte aux réalités sociales,
culturelles et économiques actuelles. La conscience régionale
forge peu à peu un espace de coopération sincère,
portée par une nouvelle génération d'intellectuels, de
leaders et d'acteurs sociaux africains qui entendent dépasser les
clivages hérités du passé colonial.
418 Amílcar Cabral, La révolution dans les colonies
portugaises, 1969.
419 Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit, 2010.
420 CEEAC, Plan Stratégique 2021-2025, 2023.
421 UNOCA, Rapport sur la sécurité en Afrique
centrale, 2025.
422 Union africaine, Année des réparations 2025,
2025.
142
Dès les années post-indépendance, la
pensée panafricaine a promu l'idée d'une unité africaine
authentique, débarrassée de l'héritage colonial racial et
linguistique, visant à briser les frontières artificiellement
tracées par la Conférence de Berlin. Cette aspiration a, au fil
du temps, évolué vers une conscience plus pragmatique et
décomplexée, qui ne nie pas la diversité interne à
la région, mais souhaite la gérer comme une richesse plutôt
qu'un obstacle.
Cette décomplexification dans la pensée de
l'unité régionale s'incarne dans un rejet des anciennes
idéalisations uniformisantes, au profit d'une approche pluraliste et
inclusive qui valorise la complémentarité des peuples et des
cultures. L'Afrique centrale se projette ainsi vers une intégration
respectueuse des identités multiples, consciente de la
nécessité de forger un projet politique et économique
commun dans un monde globalisé.
Les expériences institutionnelles ont montré les
limites d'une intégration rigide souvent freinée par les
intérêts étatiques divergents et la complexité
bureaucratique. La nouvelle dynamique mise en avant par de nombreux analystes
africains invite à davantage de souplesse et de pragmatisme, favorisant
des partenariats sectoriels et intercommunautaires ciblés, plutôt
qu'une uniformisation forcée. Par exemple, la collaboration dans le
secteur de la sécurité entre les armées nationales et les
organisations de maintien de la paix, la mise en place de projets agricoles ou
éducatifs transfrontaliers fonctionnent comme des laboratoires
d'intégration concrète, générant un sentiment
d'appartenance progressive à l'Afrique centrale.
Certains travaux contemporains soulignent que c'est la
jeunesse africaine qui incarne le moteur principal de cette pensée
décomplexée d'unité, à travers les mobilisations
citoyennes, les initiatives entrepreneuriales régionales et l'usage des
nouvelles technologies de communication. Cette génération,
informée et connectée, contribue à créer des
réseaux transnationaux et à diffuser une culture partagée
de solidarité, en dehors des contraintes étatiques parfois
rigides. La société civile, dans ses diversités, joue
aussi un rôle de médiateur entre les populations et les structures
officielles, en faisant la promotion de valeurs communes comme la paix, les
droits humains et la justice sociale. La reconnaissance des langues et cultures
locales dans les programmes éducatifs régionaux devient un pilier
essentiel de l'unité décomplexée, favorisant le
dépassement des antagonismes passés.
Dans un contexte de mondialisation, l'Afrique centrale voit
dans son intégration économique un vecteur clé
d'unité. L'accès à un vaste marché régional
par la réduction des barrières douanières et la
facilitation des échanges internes offre des opportunités pour
dynamiser la croissance locale et mieux intégrer la région dans
les chaînes de valeur mondiales. La Zone de
143
libre-échange continentale africaine (ZLECAf)
représente le cadre supra-régional qui soutient ce projet
d'intégration économique décomplexée. Cette espace
commerciale africain interconnecté vise à renforcer la
coopération entre États en dépassant les frontières
politiques traditionnelles pour construire un espace économique
solidaire et compétitif. L'économie numérique, en
particulier, est envisagée comme un levier d'intégration,
réduisant les distances et permettant une meilleure diffusion des
connaissances et des opportunités économiques. La prise en compte
de la diversité culturelle constitue une révolution conceptuelle
dans la pensée de l'unité régionale. Plutôt que
d'imposer une uniformité culturelle, il s'agit désormais de
construire des passerelles entre les identités pour nourrir un projet
commun. Cette reconnaissance est à la fois un facteur d'acceptation
sociale et un levier de développement inclusif. Les festivals
régionaux, les échanges artistiques et les projets
éducatifs multilingues en Afrique centrale participent activement
à la construction de cette conscience collective, nourrissant
l'émancipation des peuples vis-à-vis des narratifs coloniales
antérieurs423.
Un facteur clé qui catalyse l'unité
régionale est la gestion concertée des défis
sécuritaires, notamment face aux groupes armés non
étatiques, au terrorisme et aux trafics illicites
intra-régionaux. L'essor de mécanismes régionaux de
coopération sécuritaire, qu'ils soient formels comme le Conseil
de paix et de sécurité ou plus souples à travers des
accords bilatéraux, illustre la capacité des États
à se coordonner pour défendre des intérêts communs.
Cette coordination sécuritaire renforce la confiance entre États
et populations, élément indispensable à la consolidation
d'une unité régionale effective et stable424.
Malgré les avancées, la construction d'une
unité régionale décomplexée est confrontée
à des obstacles majeurs. Le poids des frontières
héritées du colonialisme demeure une réalité
politique difficile à dépasser1. De plus, la
prédominance des intérêts étatiques de court terme
conduit parfois à des rivalités, freinant une coopération
approfondie. La faiblesse des infrastructures, la disparité des niveaux
de développement et la persistance des clivages ethniques et culturels
représentent également des freins réels à
l'intégration. Ces facteurs exigent une gouvernance régionale
innovante et participative, capable d'agir avec flexibilité et
inclusivité pour dépasser ces barrières. La pensée
de l'unité régionale en Afrique centrale est en mutation, de plus
en plus décomplexée, pragmatique et tournée vers l'avenir.
Elle
423
https://www.unesco.org/fr/weeks/africa#:~:text=La%20Semaine%20africaine%202025%20:%20Solidarit%C3
%A9,durable%20et%20de%20l'innovation.
424
https://africacenter.org/fr/spotlight/tendances-afrique-2024/
144
s'affranchit des modèles figés pour s'adapter
aux réalités plurielles et aux défis contemporains. Cette
évolution est portée par des acteurs multiples, des institutions
flexibles, et une jeunesse dynamique, forgeant progressivement une certaine
unité régionale solide et inclusive, malgré les nombreux
obstacles historiques et géopolitiques encore présents
Paragraphe 2 : La décolonisation identitaire comme
base d'unité régionale
Ce paragraphe s'articulera autour de deux axes principaux.
Dans un premier temps, il s'agira d'analyser la portée politique et
sociale de la décolonisation identitaire. Cette phase explorera comment
la réappropriation culturelle et historique constitue un fondement
indispensable à la cohésion sociale et à la
souveraineté politique des peuples d'Afrique centrale. Ensuite, nous
étudierons la valorisation des mémoires et cultures
régionales, en insistant sur leur rôle dans la consolidation d'un
sentiment d'appartenance collective. La diversité culturelle, loin
d'être un obstacle, devient une richesse à intégrer dans
une unité régionale volontairement décomplexée. Par
ce double éclairage, il sera possible de saisir comment la
décolonisation identitaire, en Afrique centrale, est devenue la pierre
angulaire d'une unité régionale moderne, inclusive et porteuse
d'avenir.
A- Portée politique et sociale de la
décolonisation identitaire
La décolonisation identitaire est un processus central
dans la construction d'une unité régionale
décomplexée en Afrique centrale. Cette dynamique dépasse
les simples indépendances politiques obtenues dans la seconde
moitié du 20e siècle pour s'inscrire dans une mutation profonde
des identités collectives et des rapports sociaux. Felwine Sarr, dans
son ouvrage Afrotopia, insiste sur le fait que la décolonisation doit
avant tout libérer les esprits et repenser le rapport au monde à
travers une affirmation renouvelée des identités
africaines425. Il souligne que cette démarche fondatrice
constitue un levier essentiel pour la création d'un espace
425 Felwine Sarr, Afrotopia, Philippe Rey, 2016.
https://www.philomag.com/articles/felwine-sarr-heinz-wismann-le-pluriel-et-luniversel
145
politique et social commun, fondé sur la reconnaissance
des diversités tout en posant les bases d'une souveraineté
collective.
Politiquement, la décolonisation identitaire remet en
question le modèle d'État-nation hérité du
colonialisme, qui a tranché les territoires sans considération
pour les identités ethniques et culturelles locales.
Frédéric Mambenga-Ylagou montre que cette coupure historique a
fragmenté les peuples et miné la cohésion politique en
Afrique centrale426. La CEEAC, dans ce contexte, se positionne comme
un cadre d'intégration régionale où la prise en compte de
cette diversité s'avère cruciale pour favoriser un dialogue
politique transparent et inclusif427. Ainsi, la
décolonisation à la fois politique et identitaire doit encourager
la construction d'une souveraineté partagée, conciliant les
réalités locales et régionales.
Sur le plan social, la valorisation des cultures ancestrales,
longtemps marginalisées dans les systèmes éducatifs,
participe à la décolonisation identitaire428. Cette
valorisation s'appuie notamment sur la promotion des langues nationales et des
savoirs endogènes qui renforcent le sentiment d'appartenance collective
et une redéfinition du « vivre-ensemble
»429. L'éducation occupe ainsi une place centrale
dans cette dynamique, via la refonte des programmes scolaires qui
intègrent les références culturelles et historiques
propres à la région. La mémoire collective joue
également un rôle clé dans cette décolonisation. Le
travail de reconnaissance des violences passées, la commémoration
des résistances et la restitution des biens culturels alimentent un
sentiment d'identification régional renforcé. Les pratiques
culturelles, telles que les arts, la musique et les festivals, deviennent
autant d'espaces de reconquête identitaire et de partage oeuvrant
à l'unité sociale en Afrique centrale.
Cependant, les facteurs contemporains freinent encore le
processus. La persistance des conflits ethniques et la faiblesse des
institutions politiques renforcent la méfiance intercommunautaire. La
CEEAC doit composer avec ces tensions tout en travaillant à un cadre
institutionnel flexible,
426 Frédéric Mambenga-Ylagou,
Représentations et identité culturelle en Afrique centrale,
GERFLINT, 2017. https://gerflint.fr/
427 Felwine Sarr, « Sénégal : L'Afrique
n'est toujours pas décolonisée », Jeune Afrique, 2016.
https://www.jeuneafrique.com/mag/307679
428 UNESCO, Rapport sur éducation et patrimoine en
Afrique, 2023.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000372345
429 Magatte Diouf, La société civile africaine et
la décolonisation, Journal of African Affairs, 2022.
146
qui reconnaisse la multiplicité des identités
comme une force potentielle. Le défi réside dans la
création d'un espace politique dans lequel se conjuguent
diversité culturelle et volonté d'unité.
À cette complexité s'ajoute la
problématique des influences néocoloniales, économiques et
culturelles, qui limitent la pleine autonomie des États et des
sociétés d'Afrique centrale. La souveraineté réelle
ne peut s'établir que par la maîtrise par les peuples
eux-mêmes de leurs ressources, de leurs savoirs et de leurs institutions.
La décolonisation identitaire devient alors un combat politique pour
défendre ces prérogatives.
La jeunesse, souvent désignée comme moteur du
changement en Afrique, occupe une place centrale dans ce processus. Elle
incarne une force de renouvellement dans l'appropriation des identités,
mêlant traditions et modernités, contestant les élites
anciennes et proposant une gouvernance plus démocratique et inclusive.
Les mouvements culturels et associatifs dans la région traduisent cette
aspiration à un collectif régional différent, plus humain
et solidaire.
L'intégration régionale menée par la
CEEAC offre un cadre institutionnel à ce renouveau identitaire, mais
elle doit nécessairement s'adapter à ces réalités
sociales. La réforme des organes décisionnels intègre
désormais davantage la diversité des langues et cultures afin
d'assurer une représentativité plus large et légitime. Par
ailleurs, la décolonisation identitaire se traduit aussi par une
conscience accrue des équilibres environnementaux et de la gestion
durable des ressources. Le retour aux modes traditionnels de gestion des
forêts et des territoires communautaires offre un socle pour une
région durable soucieuse de son avenir collectif.
Néanmoins, la coexistence de récits historiques
divergents, ainsi que les compétences limitées des États
pour gérer ces questions, posent encore des défis majeurs
à la décolonisation sociale. Le chantier reste ouvert, demandant
une volonté politique renforcée et un engagement citoyen plus
vaste. Cette décolonisation identitaire se manifeste également
par la construction d'une citoyenneté régionale fondée sur
le respect mutuel, la reconnaissance de la pluralité et la
coopération. Cette citoyenneté nourrit l'idée d'un espace
politique où les différences sont une richesse et non une
faiblesse.
Enfin, ce processus remet en question les modèles
occidentaux de gouvernance et affirme l'importance des savoirs et pratiques
africains pour répondre aux enjeux spécifiques de la
région. La reconquête identitaire passe par la pensée
critique et la revalorisation des expériences endogènes. La
portée politique et sociale de la décolonisation identitaire en
Afrique centrale est un levier fondamental pour la construction d'une
unité régionale décomplexée. Elle pose les bases
d'une souveraineté régionale renouvelée, garante de la
stabilité, de la démocratie et de la
147
paix. La CEEAC, en intégrant ces dimensions, joue un
rôle essentiel dans ce processus, mais le chemin reste semé
d'embûches qui exigent une volonté collective
renouvelée.
B- Valorisation des mémoires et cultures
régionales
La valorisation des mémoires et cultures
régionales est aujourd'hui un enjeu crucial pour consolider
l'unité en Afrique centrale, région marquée par une grande
diversité ethnique et culturelle. Cette diversité, loin de
constituer un facteur de division irréconciliable, est désormais
perçue comme une richesse à préserver et à
promouvoir, pour bâtir une identité régionale forte et
partagée. Dans cette optique, la Communauté économique des
États de l'Afrique centrale (CEEAC), en partenariat avec plusieurs
organisations internationales, mène des initiatives visant à
sauvegarder et à mettre en valeur les patrimoines culturels et
mémoriels. Ces actions participent à la construction d'un
sentiment commun, base indispensable à la cohésion
régionale. En collaboration avec l'UNESCO, l'organisation internationale
reconnait l'importance de préserver le patrimoine immatériel
africain, notamment les langues, les traditions orales et les pratiques
culturelles qui portent la mémoire des peuples. Ces initiatives se
traduisent par des programmes de formation, d'archivage et de transmission des
savoirs locaux qui transcendent les frontières nationales pour
créer un espace culturel régional partagé430.
Par exemple, l'UNESCO enjoint les pays d'Afrique centrale à intensifier
leurs efforts pour protéger les sites historiques et culturels ainsi que
pour valoriser les pratiques traditionnelles qui participent au
développement durable.431
La CEEAC travaille avec plusieurs partenaires internationaux,
telles que la Commission de l'Union africaine, la Banque africaine de
développement, et le Programme des Nations unies pour le
développement (PNUD), à la promotion des industries culturelles
et créatives. Ces partenariats visent à renforcer les
capacités locales en matière de gestion culturelle, de droits de
propriété intellectuelle, et de commercialisation des oeuvres
d'art et savoir-faire traditionnels. Ce secteur culturel se présente
ainsi comme un levier économique tout en étant un vecteur de
430. Rapport biennium 2022-2023: UNESCO Afrique centrale.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000391664fre
431
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000391664fre
148
l'identité régionale. Une attention
particulière est portée aux jeunes artistes qui portent une
vision innovante intégrant modernité et racines culturelles.
La valorisation des langues nationales constitue un autre axe
majeur de cette politique. En partenariat avec l'Institut pour la promotion des
langues africaines (IPLA) et l'Organisation internationale de la Francophonie
(OIF), la CEEAC encourage la pédagogie bilingue et multilingue dans les
systèmes scolaires régionaux, avec l'objectif de renforcer
l'accès à l'éducation tout en enracinant les jeunes
générations dans leurs cultures propres. Cette démarche
contribue à la lutte contre l'exclusion sociale et à la
reconquête de l'identité, en vue d'une meilleure
intégration régionale.
Les mémoires régionales portent aussi sur les
récits historiques, souvent occultés ou déformés
par les anciennes dominations coloniales. Ces archives participent à un
apprentissage commun qui nourrit la construction d'une histoire
régionale partagée, condition sine qua non à la
cohésion sociale et politique. En effet, l'intégration culturelle
proposée par la CEEAC repose aussi sur la reconnaissance du rôle
apaisant et fédérateur des cultures régionales dans un
contexte longtemps marqué par des guerres civiles et des violences
ethniques. Les forums régionaux sur le dialogue interculturel qui
réunissent États, société civile et organisations
internationales témoignent de cette volonté d'utiliser la culture
comme outil de paix.
Cependant, malgré ces avancées, les défis
restent nombreux. Le financement des projets culturels reste insuffisant,
souvent marginalisés au profit des secteurs économiques
traditionnels. De plus, la coordination entre les différents acteurs
régionaux et internationaux souffre parfois de doublons institutionnels
et d'une vision insuffisamment intégrée. Néanmoins, des
progrès constants sont observés, notamment à travers le
développement de politiques culturelles régionales plus
cohérentes et inclusives.
Le rôle des acteurs locaux est également
déterminant : les communautés sont invitées à
s'approprier ces initiatives pour qu'elles répondent réellement
à leurs attentes et besoins. Cet ancrage local renforce la
pérennité des projets et leur impact social. Des exemples tels
que la protection des danses traditionnelles rituelles au Cameroun ou la
promotion des langues bantoues au Gabon illustrent bien cette dynamique
participative432. L'impact des politiques culturelles
combinées à une stratégie régionale ambitieuse
devrait être soutenue par la CEEAC afin de déclenché un
regain d'intérêt pour les cultures africaines postcoloniales et
encourage un
432
https://www.unesco.org/fr/articles/patrimoine-culturel-immateriel-le-cameroun-entame-son-inventaire-pour-sa-region-du-centre
149
dialogue interculturel fondé sur le respect mutuel.
Cette valorisation est un moteur pour la reconnaissance internationale des
cultures d'Afrique centrale et participe à l'émergence d'une
nouvelle voix culturelle africaine sur la scène mondiale.
Au-delà des actions culturelles, la valorisation des
mémoires s'inscrit parfois dans des programmes plus larges de justice
transitionnelle appuyés par l'Union africaine et les Nations unies. Ces
démarches visent à reconnaître et réparer les
traumatismes historiques, contribuant à apaiser les tensions
héritées du passé et à fortifier les bases d'une
unité régionale durable. En Afrique centrale, ces initiatives
innovantes sont associées à la construction d'une narration
commune, évitant la reproduction des conflits liés à la
mémoire433.
Section 2 : Perspectives stratégiques et
diplomatiques
Cette section se propose d'analyser d'abord les enjeux
liés aux réformes institutionnelles et au rôle crucial du
leadership dans la CEEAC. Nous examinerons les problèmes actuels qui
affectent les institutions régionales ainsi que les solutions
envisageables pour une gouvernance plus intégrée et dynamique.
Nous mettrons également en lumière l'importance d'un leadership
transformationnel, capable d'assurer la cohérence et l'élan
nécessaires à la progression du processus
d'intégration.
Ensuite, la réflexion portera sur l'éducation
politique comme facteur d'unification des sociétés de la
région, en lien avec la construction d'une conscience collective. Nous
aborderons enfin le rôle de la diplomatie panafricaine, qui constitue un
vecteur stratégique de solidarité et de coopération
renforcée, en phase avec les idéaux panafricains qui sous-tendent
toute démarche d'intégration en Afrique.
Paragraphe 1 : Réformes institutionnelles et
leadership transformationnel
Ce paragraphe analysera d'abord les principaux
problèmes rencontrés par les institutions de la CEEAC ainsi que
les solutions envisageables pour renforcer leur fonctionnement et leur
433
https://www.ictj.org/fr/derni%C3%A8res-nouvelles/l%E2%80%99initiative-pour-la-justice-transitionnelle-en-afrique-promet-de-dynamiser-les
150
légitimité. Nous étudierons ensuite
l'importance d'un leadership vigoureux, doté d'une vision claire et
d'une capacité d'action décisive, afin de mener le processus
d'intégration à son terme. Ce double regard, institutionnel et
leadership, permet de comprendre les conditions indispensables pour faire face
aux défis actuels et initier un réel renouveau politique au sein
de la région.
A- Problèmes et solutions dans les institutions de
la CEEAC et des Etats Membres
Les institutions en Afrique centrale rencontrent des
défis structurels profonds qui freinent la construction d'une
intégration régionale effective. Cette région est
marquée par une faible institutionnalisation des États, affectant
directement la capacité des organisations régionales à
fonctionner de manière efficiente. Le constat est partagé par de
nombreux experts : les États de la région peinent à
remplir leurs missions régaliennes, notamment la maîtrise des
frontières, le maintien de l'ordre et la sécurité, en
raison des conflits politiques récurrents et de l'instabilité
chronique dans plusieurs pays434. Ces difficultés
s'amplifient en raison de problématiques socio-économiques
persistantes, d'inégalités sociales, de clivages ethniques et
d'un déficit d'identité régionale, fragilisant ainsi les
bases mêmes de l'intégration435. Les institutions
régionales héritent de ces vulnérabilités, avec des
structures souvent peu adaptées aux enjeux contemporains et un pouvoir
limité face aux réalités nationales
tumultueuses436.
Un problème majeur réside dans le financement
des institutions et la mobilisation des ressources. La faible contribution des
États membres dans les budgets régionaux affaiblit la
capacité de ces organisations à mener leurs missions. En effet,
des rapports récents démontrent que le budget de fonctionnement
de plusieurs institutions régionales, notamment celles chargées
de la paix et du développement, est souvent en deçà des
besoins opérationnels437. Cette situation se traduit par des
difficultés à lancer ou achever des projets structurants et
à déployer
434
Popups.uliege.be, « Cas de la
CEMAC et de la CEEAC », Université de Liège, 2023.
https://popups.uliege.be/2593-9483/index.php?id=316&lang=nl
435 Ibid.
436
https://africacenter.org/fr/spotlight/difficultes-reformer-union-africaine/
437
Ecomatin.net, « Faible
contribution des États à la CEEAC », 2025.
https://ecomatin.net/confrontee-a-une-faible-contribution-des-etats-la-ceeac-resserre-son-budget-2025
151
efficacement des forces régionales face aux crises
humanitaires et sécuritaires438. Cette sous-finance est
aggravée par la prolifération des instances parfois redondantes
et mal coordonnées, notamment la coexistence de la CEEAC et de la CEMAC,
provoquant des chevauchements de compétences et une dilution des
efforts.
La longévité au pouvoir de certains chefs
d'État dans la région est aussi une dimension politique qui
affecte les institutions. Des présidents en fonction depuis plusieurs
décennies, tels que Paul Biya au Cameroun, en poste depuis 1982 et
réélu pour un huitième mandat en 2025439, ou
encore Faustin-Archange Touadéra en République centrafricaine,
sont emblématiques de ce phénomène440. Ces
mandats prolongés, souvent permises par des révisions
constitutionnelles qui contournent les limites démocratiques, freinent
le renouvellement politique et peuvent entretenir des pratiques
institutionnelles rigides et peu propices à l'innovation441.
Cette situation a des répercussions directes sur la gouvernance
régionale, ralentissant la mise en oeuvre des réformes
indispensables, comme l'a souligné le Président Félix
Tshisekedi lors d'un récent sommet où il a insisté sur la
nécessité d'un « leadership renouvelé capable
d'impulser un changement profond »442.
Pour répondre à ces défis, plusieurs
propositions de réformes institutionnelles ont été
avancées. Elles insistent sur la modernisation des organes
régionaux, l'harmonisation des compétences entre institutions, et
surtout sur une meilleure mobilisation des ressources financières
à travers des contributions plus régulières et l'appui de
partenaires internationaux443. La transformation de certaines
structures centralisées en commissions plus opérationnelles
permettrait d'accroître
438
Africa24tv.com, « Crises
humanitaires en Afrique centrale », 2025.
https://africa24tv.com/afrique-crises-et-catastrophes-naturelles-a-lorigine-des-besoins-humanitaires-dans-la-ceeac
439 Le Brief.ma, « Paul Biya réélu au
Cameroun », 2025.
https://www.lebrief.ma/afrique/paul-biya-reelu-a-92-ans-pour-un-huitieme-mandat-au-cameroun-100128013/
440
Africanews.com, «
Touadéra candidat pour un troisième mandat », 2025.
https://fr.africanews.com/2025/10/03/election-presidentielle-en-centrafrique-le-president-touadera-depose-sa-candidature//
441
Africacenter.org, «
Contournement des limites de mandats en Afrique », 2020.
https://africacenter.org/wp-content/uploads/2024/11/En-Afrique-le-contournement-des-limites-de-mandats-et-les-putschs.pdf
442 Discours présidentiel, sommet régional CEEAC,
Malabo.
443 Plan stratégique indicatif à moyen terme,
CEEAC, 2021-2025.
https://ceeac-eccas.org/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/
152
la réactivité et la coordination des politiques
régionales444. De même, la rationalisation des
institutions régionales, notamment via une meilleure articulation entre
la CEEAC et la CEMAC, vise à réduire les chevauchements et
optimiser les moyens445. Le renforcement des capacités
humaines, notamment par la formation ciblée et le maintien des cadres
qualifiés, constitue un facteur clé pour relever les défis
administratifs et techniques présents446.
Un changement qualitatif du leadership politique au niveau
régional est indispensable pour dynamiser les réformes. Les
experts préconisent un leadership transformationnel capable d'asseoir
une vision collective et solidaire, dépassant les intérêts
étatiques immédiats pour porter une dynamique
d'intégration plus efficace447. Le développement du
Conseil de paix et de sécurité régional, ainsi que la
coopération avec les partenaires internationaux dans la gestion des
crises, sont des exemples concrets de ces stratégies448. La
réussite de ces réformes repose aussi sur la capacité
à garantir la transparence, à encourager la responsabilisation
des acteurs et à renforcer la légitimité des institutions
auprès des populations locales449. Ces mesures contribueront
à inscrire la région vers une stabilité durable, à
condition d'être soutenues par un engagement politique sincère et
une mobilisation accrue des ressources.
B- L'importance d'un leadership fort pour le changement
Un leadership fort est une condition sine qua non pour
engendrer le changement profond et durable dont l'Afrique centrale a besoin.
Dans une région marquée par de nombreuses crises
sécuritaires, sociales et économiques, l'efficacité des
institutions dépend largement de la qualité
444 Communiqué final XXIV CCEG CEEAC, 2024.
https://ceeac-eccas.org/2024/03/12/communique-final-xxiveme-cceg-de-la-ceeac/
445 Rapport de rationalisation des CER, Union Africaine,
2022.
https://archives.au.int/bitstream/handle/123456789/4309/EX%20CL%20218%20VIII_F.PDF?sequence=6&isAll
owed=y
446 Site officiel CEEAC, formation et développement des
capacités.
https://ceeac-eccas.org/2025/02/28/renforcement-des-capacites-des-fonctionnaires-et-agents-de-la-ceeac/
447 Déclaration du sommet exceptionnel, Malabo,
2025.
https://ceeac-eccas.org/2025/02/07/vieme-session-extraordinaire-de-la-conference-des-chefs-detat-et-de-gouvernement-de-la-ceeac/
448 Union Africaine, Conseil de paix et sécurité,
2023.
https://www.peaceau.org/fr/article/187
449 Banque mondiale, rapport CPIA Afrique, 2025.
https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2025/07/09/building-trust-through-effective-service-delivery-in-africa
153
du leadership politique et administratif. Frantz Fanon, dans
son ouvrage majeur Les Damnés de la Terre, souligne que la
spontanéité des masses populaires, bien que source de grandeur
potentielle, est aussi susceptible de faiblesses graves sans un leadership
conscient, organisé et visionnaire capable de canaliser cet élan.
Cette idée révèle que sans cadre dirigeant lucide et
engagé, les mouvements sociaux peuvent se dissiper ou être
détournés, privant ainsi la population de la transformation
réelle qu'elle espère. Cet enseignement de Fanon est fondamental
pour comprendre les enjeux du leadership en Afrique centrale où les
élites doivent porter une vision claire tout en étant proches des
aspirations populaires450.
Par ailleurs, le concept d' "appréhension de soi"
développé par Wole Soyinka vient enrichir cette
réflexion. Pour Soyinka, un leadership fort s'appuie sur une conscience
profonde de son rôle historique et une capacité à se
confronter à ses faiblesses et contradictions dans un processus
d'amélioration constante451. En Afrique centrale, où
le passé colonial et postcolonial a laissé des traces profondes
sur les systèmes politiques, l'aptitude des dirigeants à
s'autoévaluer et à se renouveler est un facteur clé pour
dépasser les blocages institutionnels. Cette introspection est
nécessaire pour éviter les pièges de l'autoritarisme et
pour promouvoir un leadership qui valorise la participation, l'inclusion et la
justice sociale.
Le constat est cependant alarmant quant à la
longévité au pouvoir de certains chefs d'État dans la
région, souvent au détriment des processus démocratiques
et de la régénération du leadership. Paul Biya,
président du Cameroun depuis plus de 40 ans et réélu en
2025 pour un huitième mandat, incarne cette résistance au
changement institutionnel452. De même, Faustin-Archange
Touadéra en République centrafricaine a récemment obtenu
un troisième mandat contesté après la suppression des
limites constitutionnelles aux mandats présidentiels453.
Cette permanence prolongée freine l'émergence d'une nouvelle
classe dirigeante capable de porter l'innovation politique, économique
et sociale et contribue à l'enracinement de formes de gouvernance qui
peuvent nourrir la corruption, la division et la faible efficacité
administrative. Dans cette optique, Fanon avertit contre le risque que
« l'élite dirigeante, au lieu de libérer, reproduise les
structures d'oppression » si elle n'évolue pas en conscience
et en responsabilité454.
450 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, chapitre «
Grandeur et faiblesses de la spontanéité », 1961.
451 Etinne Galle « La vision du monde yoruba dans la
pensée critique de Wole Soyinka, l'Afrique littéraire, n86, 1990,
p. 84. Cite par Bernard Mouralis, L'Europe, L'Afrique et la folie,
Présence africaine, 1993.
452 Le Brief, « Paul Biya réélu pour un
huitième mandat », octobre 2025.
453 Africanews, « Touadéra candidat pour un
troisième mandat », juillet 2025.
454 Fanon, op. cit.
154
En leadership fort en Afrique centrale ne peut être
uniquement une question de durée au pouvoir ou de concentration du
pouvoir exécutif. Il s'agit surtout d'un leadership
éclairé, capable de conjuguer conscience historique,
introspection critique (comme le souligne Soyinka) et mobilisation
organisée des forces populaires (à la manière
évoquée par Fanon). Ce leadership doit encourager le
renouvellement des élites, la transparence, la responsabilisation, et
s'ancrer dans un projet politique définissant clairement une vision
collective d'avenir pour l'Afrique centrale. Ces conditions sont indispensables
pour permettre aux institutions régionales et nationales de jouer
pleinement leur rôle dans la réduction des
inégalités, la promotion de la paix, et la construction d'un
développement économique inclusif et durable. La
responsabilité est grande, mais les potentialités de
transformation existent, portées par des acteurs politiques, sociaux et
intellectuels engagés qui sauront relever le défi du
changement.
Paragraphe 2 : Éducation politique et diplomatie
africaine
L'éducation politique et la diplomatie panafricaine
sont des dimensions fondamentales pour renforcer l'intégration et la
solidarité en Afrique centrale. Dans une région marquée
par la diversité ethnique, culturelle et politique, l'éducation
politique apparaît comme un levier indispensable pour construire une
conscience collective et former des citoyens informés, engagés et
capables de participer pleinement à la vie démocratique. Ce
processus éducatif favorise non seulement la compréhension des
enjeux régionaux, mais il contribue aussi à forger un sentiment
d'appartenance à une communauté plus large, condition essentielle
pour une intégration durable. En ce sens, l'éducation politique
transcende la simple transmission de savoirs pour devenir un outil
d'émancipation et de cohésion sociale.
Parallèlement, la diplomatie panafricaine joue un
rôle stratégique majeur pour tisser des liens de solidarité
entre les États et promouvoir des intérêts communs face aux
défis globaux. Cette diplomatie repose sur des principes historiques de
coopération, de respect mutuel et d'autodétermination,
s'inscrivant dans la continuité des idéaux panafricains chers
à de nombreuses élites africaines. Elle vise à
dépasser les particularismes nationaux pour instaurer un dialogue
constructif, fondé sur la concertation et la recherche de solutions
collectives. En renforçant la solidarité régionale, la
diplomatie panafricaine contribue à réduire les tensions et
à consolider la paix, préalables indispensables à tout
développement soutenable.
155
Cette section se déclinera en deux volets
complémentaires. D'une part, elle expliquera comment l'éducation
politique peut servir d'agent unificateur en Afrique centrale, en formant des
citoyens conscients et solidaires capables de nourrir l'intégration.
D'autre part, elle analysera le rôle de la diplomatie panafricaine dans
la promotion de la coopération régionale et le renforcement des
liens de solidarité entre les États membres, en insistant sur ses
mécanismes, ses enjeux et ses perspectives.
A- Comment l'éducation politique peut unir la
région
L'éducation politique constitue un levier fondamental
pour l'unification de l'Afrique centrale, une région longue à
s'affirmer dans ses dynamiques d'intégration sous-régionale. Plus
qu'une simple transmission de connaissances, elle vise à former des
citoyens conscients de leurs droits, de leurs devoirs, et des enjeux
régionaux, appelés à participer activement à la vie
politique. Or, dans beaucoup de pays d'Afrique centrale, l'héritage
colonial a laissé une empreinte profonde sur les systèmes
éducatifs et sur la perception même des masses à
l'égard du pouvoir politique455. Frantz Fanon, dans Les
Damnés de la Terre, met en garde contre le rôle ambigu de
« l'intellectuel colonisé », qui peut tantôt
s'aliéner en reproduisant des schémas étrangers,
tantôt agir comme agent de libération s'il parvient à
rompre avec l'aliénation456. Ce constat revêt une
grande pertinence pour comprendre les défis de l'éducation
politique dans la région, où il est impératif de
dépasser cet héritage pour éveiller une conscience
collective réellement émancipatrice. Pour Fanon, une des
faiblesses majeures des mouvements de libération est une
spontanéité populaire non encadrée adéquatement,
qui peut se désagréger ou se voir récupérée.
L'éducation politique au sein de l'Afrique centrale ne doit pas
infantiliser les masses mais leur donner des outils pour une politisation
éclairée, permettant de surmonter à la fois l'ignorance
politique et les manipulations autoritaires457. Cela
nécessite une approche éducative qui associe information
rigoureuse et capacité critique, pour que chaque citoyen soit à
même de comprendre les mécanismes du pouvoir, les enjeux de la
régionalisation, et les bénéfices d'une solidarité
renforcée sur le plan politique.
455 Enseignement supérieur en afrique noire francophone La
catastrophe ? Paul Tedga,2000.
456 Fanon, Frantz, Les Damnés de la Terre, 1961.
457 Ibid
156
Le rôle social de l'éducation politique passe
également par la construction d'une identité régionale
partagée. L'Afrique centrale est une mosaïque de peuples, de
langues et d'intérêts divers, ce qui requiert de créer des
liens culturels et politiques au-delà des frontières nationales.
La sensibilisation aux valeurs démocratiques et panafricaines permet
d'atténuer les fractures ethniques et fédérales, qui
constituent des freins puissants à l'intégration. Des programmes
adaptés, soutenus par les États membres et les institutions
régionales, peuvent ainsi jeter les bases d'un vivre-ensemble
fédérateur. La formation doit également porter sur
l'histoire régionale, pour mieux comprendre les dynamiques internes et
l'importance de la coopération comme levier de développement.
L'éducation politique a aussi un rôle apaisant
dans un contexte souvent marqué par des conflits armés ou des
tensions politiques. En formant les citoyens à la culture de la paix, au
dialogue et à la gestion non violente des différends, elle
participe activement à la prévention des crises et à la
stabilisation politique. Ce volet éducatif doit inclure l'éveil
au respect des droits humains et à la participation civile,
éléments indispensables pour promouvoir la transparence et lutter
contre la corruption. Les médias et la société civile
jouent ici un rôle d'accompagnement essentiel, élargissant la
sphère d'information et d'échange.
Néanmoins, l'éducation politique en Afrique
centrale fait face à plusieurs défis : systèmes
éducatifs souvent fragiles, accès inégal à
l'éducation, manque de contenus pédagogiques adaptés
à la réalité régionale, faible financement, et
parfois désintérêt des milieux politiques pour ces
questions. Malgré ces défis, des initiatives existent, notamment
dans le cadre de projets de la CEEAC et de ses partenaires visant à
introduire l'éducation civique et politique dans les cursus scolaires,
à renforcer la formation des enseignants et à utiliser les
nouveaux médias pour atteindre les populations éloignées.
Toutefois, ces programmes demeurent souvent insuffisants et doivent être
renforcés en synergie avec les stratégies de développement
régional.458
Pour que l'éducation politique soit un véritable
moteur d'unité régionale, elle doit inclure une réflexion
sur l'émancipation intellectuelle et politique des peuples,
dépassant les logiques descendantes, souvent héritées du
colonialisme. L'approche de Fanon sur l'intellectuel colonisé et la
nécessité d'une politisation active des masses sont fondamentales
pour concevoir un programme éducatif qui responsabilise et valorise la
participation populaire. Cela permettra de
458
https://africa24tv.com/afrique-la-ceeac-prone-des-systemes-educatifs-adaptes-au-21eme-siecle
157
créer un environnement où la citoyenneté
régionale devient un projet à la fois politique, social et
culturel, capable de transformer durablement l'espace communautaire en Afrique
centrale.
B- La diplomatie panafricaine pour renforcer la
solidarité
La diplomatie panafricaine est une démarche politique,
sociale et culturelle majeure qui vise à consolider la solidarité
entre les États africains autour d'objectifs communs. Issue des luttes
anticoloniales et portée par des leaders comme Kwame Nkrumah ou Julius
Nyerere, elle repose sur la conviction que l'unité du continent est la
clé de son émancipation et de son développement durable.
Dans une Afrique centrale marquée par des divisions historiques et des
conflits récurrents, la diplomatie panafricaine représente une
voie privilégiée pour transformer ces fragilités en forces
collectives. Cette diplomatie est aussi une réponse à la longue
histoire de domination extérieure, notamment celle incarnée par
la Françafrique, qui, à travers des réseaux et relations
occultes, a continuellement perturbé l'autonomie des États
africains459. En ce sens, elle s'inscrit dans un désir
profond de souveraineté et de libération politique.
Les organisations régionales telles que la CEEAC jouent
un rôle incontournable dans la mise en oeuvre de cette diplomatie
panafricaine. En facilitant le dialogue politique, la coopération
économique et la gestion concertée des crises, elles incarnent
des espaces où s'exprime cette solidarité
régionale3. La CEEAC a d'ailleurs inscrit dans son plan
stratégique des priorités visant à renforcer la diplomatie
régionale, notamment dans la gestion des conflits et le
développement intégré460. Par ailleurs, la
diplomatie tant régionale que continentale s'articule autour de
mécanismes formels comme le Conseil de paix et sécurité de
l'Union africaine, mais également autour d'initiatives
décentralisées favorisant des partenariats multiples entre
États, institutions et société civile461. Cette
pluralité d'acteurs enrichit la diplomatie panafricaine et renforce ses
capacités d'adaptation face aux défis locaux et globaux.
Un aspect central de cette diplomatie est la recherche
constante de cohésion politique pour faire face à des enjeux
communs, qu'ils soient sécuritaires, économiques ou
environnementaux. Dans une région vulnérable aux conflits
armés, à la pauvreté et à la fragilité
institutionnelle, la diplomatie panafricaine agit comme un système
préventif en favorisant la médiation et la négociation
avant que les situations ne dégénèrent. Son
efficacité dépend toutefois de la capacité des
États à dépasser leurs intérêts
étatiques immédiats pour intégrer une vision à long
terme, fondée sur la solidarité et l'intégration
continentale.
459 M. Saliou et autres, « France-Afrique : histoire
d'une diplomatie opaque », Revue Africaines, 2023.
https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1994_num_81_302_3181_t1_0105_0000_1
460 CEEAC, Plan stratégique indicatif 2021-2025.
461 Union Africaine, Conseil de paix et sécurité,
2023.
158
Ce paradigme prépare l'espace africain à mieux
négocier avec les puissances extérieures dans un ordre mondial en
mutation.
L'histoire récente d'Afrique centrale montre
néanmoins que cette diplomatie panafricaine est mise à rude
épreuve par la persistance d'influences extérieures, notamment la
diplomatie Françafrique, critiquée pour perpétuer des
rapports asymétriques de puissance. La Françafrique se
caractérise par des liens étroits entre élites
françaises et africaines, parfois opaques, qui ont freiné la
pleine souveraineté de plusieurs États de la
région462. Les relations tissées dans ce cadre ont
souvent exacerbé les divisions internes, contribué à des
ingérences politiques et miné la crédibilité de la
solidarité africaine. Le défi pour la diplomatie panafricaine
reste donc aussi de s'affirmer contre ces logiques néocoloniales, en
proposant des partenariats fondés sur l'équité, le respect
et l'autonomie463.
Dans une perspective d'avenir, le renforcement de la
diplomatie panafricaine passe par une transformation qualitative de ses
modalités d'action. Un accent nouveau est mis sur la diplomatie
culturelle, économique et sociale, qui mobilise le soft power
africain464 ; le rayonnement des valeurs africaines, la promotion de
la jeunesse et des femmes, ainsi que l'innovation technologique sont des
leviers essentiels identifiés lors de la Conférence Diplomatique
Panafricaine de 2025. Cette diplomatie renouvelée engage
également une codification des savoirs africains et une
professionnalisation des diplomates à travers des institutions comme le
CAFRAD, pour asseoir une diplomatie africaine d'influence465.
Parallèlement, la solidarité devrait s'appuyer sur le
développement d'infrastructures collectives, la facilitation des
échanges et la gestion commune des ressources, afin d'ancrer
réellement l'intégration régionale dans la vie quotidienne
des populations.
La diffusion de la diplomatie panafricaine
bénéficie des initiatives nationales pionnières
encouragées par l'Union africaine. La levée progressive des
visas, comme mise en oeuvre par des pays tels que le Rwanda ancien membre de la
CEEAC, est un exemple concret vers la libre circulation des personnes, symbole
fort d'une solidarité tangible et d'une intégration
humaine466. Ces progrès favorisent également la
mobilité économique et culturelle, éléments
clés du rapprochement des peuples. Toutefois, la diplomatie panafricaine
ne peut se passer d'une confrontation lucide avec ses limites, marquées
par des disparités économiques, des conflits
d'intérêts politiques, et les inégalités
d'accès aux plateformes
462 S. Ndinga-Mbobda, « Françafrique, un frein pour
la souveraineté africaine », 2025.
463
https://journals.openedition.org/politics/1203
464 CAFRAD, « La diplomatie africaine d'influence »,
2025.
https://cafrad.io/invitation-a-la-conference-diplomatique-panafricaine-du-cafrad-15-mai-2025-a-rabat-vers-une-diplomatie-dinfluence-pour-une-afrique-forte-et-souveraine/
465 Ibid.
466 Africanews, « Afrique : levée des visas et
libre circulation », 2024.
https://fr.africanews.com/2017/12/15/afrique-libre-circulation-entre-progres-et-attentes//
159
décisionnelles. La consolidation d'une
solidarité effective en Afrique centrale reste donc un chantier majeur,
nécessitant engagement politique, mobilisation citoyenne et
coopération renforcée entre les acteurs africains et
internationaux.
160
CONCLUSION
L'état des lieux mené dans ce mémoire
autour du thème révèle une double réalité
à la fois structurelle et idéologique. D'une part, les
institutions régionales, notamment la Communauté
Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC),
présentent des défis significatifs liés à leur
genèse historique, leur hétérogénéité
politique, leurs contraintes économiques et leurs limites
institutionnelles. Ces éléments freinent la pleine
réalisation d'une intégration efficace sur le terrain. D'autre
part, la réflexion s'est largement appuyée sur la pensée
de Frantz Fanon pour replacer l'intégration dans une perspective
profonde de décolonisation mentale, politique et sociale. Fanon offre
une grille d'analyse critique des mécanismes postcoloniaux, notamment
à travers la dénonciation de l'élite aliénée
et la nécessité de reconstruire des solidarités
enracinées dans la conscience collective africaine. Les idéaux
panafricanistes, forts de cette philosophie libératrice, apparaissent
comme une base nécessaire pour surmonter les failles structurelles de la
CEEAC et forger une unité véritablement africaine.
Cette étude met ainsi en lumière
l'impérieuse nécessité d'allier stratégies
institutionnelles et réappropriation identitaire pour bâtir une
intégration régionale durable et souveraine. L'état des
lieux souligne que sans une refondation idéologique inspirée des
principes fanoniens, les efforts d'intégration resteront limités,
souffrant d'un manque de cohérence politique et d'une dépendance
persistante à des modèles externes. L'intégration
régionale en Afrique centrale est un chantier complexe où la
convergence des réalités structurelles et des visions
émancipatrices doit être pensée simultanément pour
nourrir un avenir authentiquement africain, libre et solidaire. Les
résultats de cette recherche révèlent les efforts
nécessaires pour dépasser les obstacles actuels et ouvrir la voie
à une nouvelle dynamique d'indépendance régionale
fondée sur la pensée de Fanon.
Concernant la vérification de nos hypothèses de
recherche, l'hypothèse générale affirmant que
l'intégration régionale, telle que portée par la CEEAC,
reste fragile en raison des héritages coloniaux et des
problématiques identitaires et politiques que Fanon avait
anticipées, se révèle particulièrement verifiabl.
En effet, la recherche a mis en exergue combien les structures
héritées de la période coloniale ont laissé un legs
difficile à effacer, tant institutionnellement que socialement. Les
frontières tracées arbitrairement, le cloisonnement des peuples,
ainsi que les institutions hétérogènes et souvent
inefficaces constituent un socle de fragilité toujours présent.
Ces conditions nourrissent des tensions identitaires et politiques qui minent
la volonté
161
d'intégration. La conceptualisation de Fanon sur la
nécessité d'une décolonisation mentale profonde rejoint
ces constats, soulignant que sans une libération des esprits et une
réappropriation collective des identités, les vieilles influences
coloniales continuent d'entraver la construction régionale.
En ce qui concerne la première hypothèse
spécifique, la pertinence des idées fanoniennes sur la
décolonisation et la reconstruction identitaire est solidement
confirmée dans l'analyse des divisions internes à la CEEAC. Ces
divisions, qu'elles soient ethniques, linguistiques ou territoriales,
apparaissent comme les principales entraves aux projets d'intégration
politique et économique. Fanon, en tant que penseur de la
décolonisation totaliste, avait anticipé ces clivages comme des
manifestations d'un héritage colonial profondément inscrit dans
les mentalités et les rapports sociaux. Leur persistance aujourd'hui
montre que les approches purement institutionnelles ou économiques de
l'intégration ne peuvent suffire sans un travail profond sur la
conscience collective et les identités régionales.
Enfin, la deuxième hypothèse spécifique,
qui met en lumière les difficultés de gouvernance et le
déficit d'une identité régionale forte, s'appuie
également sur les analyses fanoniennes de la reproduction des dynamiques
coloniales par des élites postcoloniales asservies à des
intérêts extérieurs. Cette double fracture interne à
travers une gouvernance faible et externe par la dépendance aux
influences étrangères est un frein majeur à la
consolidation des initiatives régionales. La recherche a montré
que ces blocages institutionnels, combinés à un manque de
sentiment d'appartenance régionale, affaiblissent la CEEAC et limitent
ses capacités d'action. En cela, la critique fanonienne des
élites comme agents d'aliénation et d'immobilisme offre une
grille d'analyse précieuse et toujours d'actualité.
Dans l'ensemble, la confrontation des résultats aux
hypothèses confirme que l'intégration régionale en Afrique
centrale doit être pensée au-delà des simples
mécanismes économiques ou politiques. Elle nécessite une
démarche globale articulant décolonisation mentale,
réformes institutionnelles et reconstruction identitaire, s'inspirant
fortement de la pensée émancipatrice de Frantz Fanon. Ce constat
renforce l'importance de dépasser les héritages coloniaux non
seulement dans les structures formelles, mais aussi dans les imaginaires
collectifs, pour bâtir une unité régionale durable,
souveraine et légitime.
À la lumière des analyses et de la
vérification des hypothèses, plusieurs recommandations
concrètes peuvent être formulées pour renforcer
l'intégration régionale en Afrique centrale sous l'égide
de la CEEAC, en s'appuyant sur les enseignements de la pensée
fanonienne.
162
Premièrement, il est crucial d'engager une profonde
réforme institutionnelle qui dépasse les simples ajustements
formels. Ces réformes doivent viser à renforcer la
cohérence et la légitimité des institutions
régionales, en améliorant la gouvernance, la transparence et
l'efficacité des mécanismes décisionnels. Une gouvernance
régionale renforcée, capable de dépasser les
intérêts étatiques particuliers, favorisera une meilleure
coordination des politiques économiques, sécuritaires et
sociales. Deuxièmement, il faut impérativement promouvoir une
réappropriation identitaire collective à travers des initiatives
éducatives et culturelles qui valorisent la conscience panafricaine et
les valeurs d'émancipation proposées par Fanon. Cette
éducation politique et civique, tant à l'échelle locale
que régionale, doit encourager la solidarité, la
décolonisation des mentalités et la construction d'un sentiment
d'appartenance à une Afrique centrale unie.
Troisièmement, les stratégies
d'intégration doivent intégrer la dimension de la
sécurité et de l'interconnexion énergétique,
économique et infrastructurelle, afin de créer des synergies
tangibles entre les États membres. Renforcer ces interconnexions
permettrait de réduire les déséquilibres et les
vulnérabilités économiques, tout en consolidant la
souveraineté régionale sur ses ressources naturelles. Enfin, il
convient d'adopter une diplomatie régionale affirmée qui
réponde aux défis géopolitiques et à la
compétition mondiale pour les ressources. Cette diplomatie devra
s'appuyer sur un leadership transformationnel régional capable
d'affirmer une position forte et solidaire sur la scène internationale,
en défendant les intérêts communs et en favorisant des
partenariats équitables.
Ces recommandations, combinant réformes
institutionnelles, renforcement identitaire, intégration
économique et diplomatique, constituent une feuille de route pragmatique
et crédible pour surmonter les fragilités actuelles. Elles
s'inscrivent dans une logique de continuité avec les visions de Fanon,
qui appelait à une décolonisation intégrale comme
condition sine qua non d'une véritable unité africaine.
En termes de perspectives, cette réflexion ouvre la
voie à plusieurs pistes pour prolonger la recherche et la pratique de
l'intégration. Il serait pertinent d'approfondir l'étude des
mécanismes culturels et éducatifs favorisant la construction
d'une identité régionale inclusive et décolonisée.
En outre, l'analyse des dynamiques internes aux élites régionales
et leur rôle dans la gouvernance pourrait offrir de nouvelles clés
pour comprendre les blocages actuels. Enfin, l'impact des transformations
numériques et environnementales sur l'intégration
régionale constitue un champ de recherche prometteur qui pourrait
enrichir la compréhension des défis à venir.
163
BIBLIOGRAPHIE
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https://www.cairn.info/revue-politique-africaine.htm
IX
FIGURES ET TABLEAUX
Figure 1 : Cartographie des pays membres de la
CEEAC
Figure 2 : Cartographie des pays membres de la
CEEAC
Figure 3 : Organigramme de la CEEAC
Figure 4 : Poste, Nom et pays d'origine des
responsables administrative de la CEEAC
Figure 5 : Résultats du Questionnaire de
sondage de notre enquête ,2025
Figure 6 : Résultats du Questionnaire de
sondage de notre enquête ,2025
Figure 7 : Golfe de Guinée
Figure 8 : Les corridors régionaux
à l'épreuve des insécurités en Afrique centrale,
de
Emmanuel Chauvin et Géraud Magrin, dans « Violences
et régionalisation en Afrique centrale ».
Figure 9 : Commission des Mouvements de
Population, Rapport CMP mars 2025. Analyse intégrée, rapport CMP
mars 2025.
Figure 10 : Elikia M'BOKOLO, L'Afrique au XXe
siècle. Le continent convoite, Paris, Seuil,
1985
Tableau 1 : Initiatives Clés pour
l'Intégration Économique en Afrique
Tableau 2 : Répartition et importance des
principales ressources naturelles stratégiques en Afrique centrale
X
ANNEXE
Questionnaire de recherche
Questionnaire 1- Laa CEEAC et l'intégration
régionale en Afrique centrale (Population locale)
Partie I - Connaissance et perception générale
1- Connaissez-vous la CEEAC ?
El Oui El Non
2- La CEEAC aide-t-elle les pays à mieux travailler
ensemble ?
El Oui El Non
El Pas sûr
3- La CEEAC rend-elle la vie des habitants meilleure ?
El Oui El Non
El Un peu
4- Quels domaines devraient être améliorés ?
(plusieurs réponses possibles)
El Sécurité
El Commerce
El Éducation
El Routes et infrastructures
El Autre
5- La coopération entre les pays voisins est-elle
suffisante ?
El Oui El Non
El Un peu
XI
Partie II - Défis et obstacles
6- Qu'est-ce qui freine l'entente entre les pays ? (plusieurs
réponses possibles)
D Conflits
D Politique
D Argent
D Manque de coopération
D Autre
7- Faites-vous confiance à la CEEAC pour résoudre
ces problèmes ?
D Oui D Non
D Un peu
8- Est-il facile de voyager et d'échanger des
marchandises entre les pays voisins ? D Oui D Non D Parfois
9- Les pays respectent-ils leurs accords entre eux ?
D Oui D Non
D Parfois
10- Les principaux problèmes pour l'intégration
sont :
D Manque de ressources
D Instabilité politique
D Corruption
D Conflits internes
D Autre
Partie III - Rôle des habitants et perspectives
11- Les habitants participent-ils assez aux activités de
la CEEAC ? D Oui
XII
D Non
D Un peu
12- Que faudrait-il améliorer en priorité ?
(plusieurs réponses possibles)
D Sécurité
D Économie
D Éducation
D Gouvernance
D Autre
13- Pensez-vous qu'une monnaie unique aiderait la région
?
D Oui D Non
D Pas sûr
14- Les obstacles principaux pour une bonne coopération
sont : (plusieurs réponses
possibles)
D Conflits
D Manque de confiance D Différences culturelles D
Corruption
D Autre
15- Les actions les plus importantes pour renforcer
l'intégration sont : (plusieurs réponses
possibles)
D Renforcer la sécurité
D Améliorer les infrastructures
D Développer le commerce
D Impliquer la société civile
D Autre
Questionnaire 2 - Frantz Fanon et le panafricanisme
(Population locale)
Partie I - Connaissance et perception
générale
XIII
1-
Avez-vous entendu parler de Frantz Fanon ?
El Oui El Non
2- Ses idées parlent-elles de liberté,
unité et justice pour l'Afrique ?
El Oui El Non
El Un peu
3- Ses idées peuvent-elles encore aider les pays
africains aujourd'hui ?
El Oui El Non
El Un peu
4- Les habitants connaissent-ils suffisamment le panafricanisme
?
El Oui El Non
El Un peu
5- La jeunesse s'intéresse-t-elle aux idées de
Fanon ?
El Oui
El Non
El Un peu
Partie II - Fanon et intégration
6- Les idées de Fanon peuvent-elles aider les pays
à mieux travailler ensemble ? El Oui El Non El Un peu
7- Les problèmes entre pays viennent-ils encore de
l'histoire coloniale ?
El Oui El Non
El Un peu
XIV
8-
Les autorités utilisent-elles les idées de Fanon
pour mieux gérer la coopération ?
El Oui El Non
El Un peu
9- Les habitants et la jeunesse participent-ils à
renforcer la solidarité entre pays ?
El Oui El Non
El Un peu
10- Les aspects de la pensée de Fanon les plus importants
sont : (plusieurs réponses
possibles)
El Décolonisation El Unité africaine El Justice
sociale El Solidarité
El Autre
Partie III - Rôle de la jeunesse et perspectives
11- La jeunesse peut-elle aider à appliquer les
idées de Fanon ?
El Oui El Non
El Un peu
12- Les écoles devraient promouvoir le panafricanisme via
: (plusieurs réponses possibles)
El Cours
El Clubs
El Séminaires
El Autre
13- La pensée de Fanon peut-elle aider à unir les
pays de la région ?
El Oui El Non
XV
D Un peu
14- Les moyens pour rendre la pensée de Fanon accessible
: (plusieurs réponses possibles)
D Médias locaux
D Écoles / Universités
D Réunions communautaires
D Autre
15- Les actions prioritaires pour mieux comprendre le
panafricanisme sont : (plusieurs réponses possibles)
D Sensibilisation jeunesse
D Ateliers communautaires
D Cours scolaires
D Médias
D Autre
Guide d'entretien
Thème 1 : Intégration régionale et
CEEAC
Objectif : Comprendre les perceptions et analyses des
acteurs sur l'intégration régionale. Questions :
1- Selon vous, quel est l'état actuel de
l'intégration régionale en Afrique centrale ?
2- Quels sont les principaux obstacles qui freinent la
coopération entre États membres ?
3- Quelles mesures institutionnelles ou politiques pourraient
renforcer l'efficacité de la CEEAC ?
4- Comment percevez-vous la participation de la
société civile et des citoyens dans ce processus ?
Thème 2 : Panafricanisme et pensée de
Frantz Fanon
Objectif : Évaluer la pertinence des
idées de Fanon pour comprendre et améliorer l'intégration
régionale.
Questions :
XVI
5-
Pensez-vous que les analyses de Fanon sur la
décolonisation et la construction nationale restent pertinentes pour
l'Afrique centrale ?
6- Comment la pensée de Fanon peut-elle aider à
comprendre les divisions ethniques, linguistiques ou territoriales qui freinent
l'intégration ?
7- Selon vous, quelles valeurs panafricanistes
(solidarité, unité, justice sociale) sont les plus importantes
pour la CEEAC aujourd'hui ?
8- Comment la jeunesse et les acteurs de la
société civile peuvent-ils appliquer ces idées dans la
pratique ?
Thème 3 : Perspectives et
recommandations
Objectif : Identifier des pistes concrètes pour
renforcer l'intégration régionale à partir des
idées de Fanon.
Questions :
9- Quelles actions concrètes recommanderiez-vous pour
renforcer la solidarité entre États membres ?
10- Quels mécanismes pourraient permettre d'ancrer la
pensée panafricaniste dans les politiques régionales ?
11- À votre avis, comment sensibiliser davantage les
jeunes et les institutions à ces idées pour améliorer la
coopération régionale ?
XVII
|
Tableau croisé : Objectif, hypothèses,
outils de recherche et apports attendue
|
Apports attendus
Comprendre le niveau de connaissance et la perception des
habtants vis-à-vis de la CEEAC et identifier les attentes et obstacles
à l'intégration
Identifier les obstacles structurels, cultures et institutionnels
à l'intégration et relier ces observations aux analyses de
Fanon
impact potentiel sur l'unité et la coopération
régionale
Objectifs spécifiques
|
1. Analyser les perceptions des habitants sur
l'intégration régionale en Afrique centrale
|
|
2. Identifier les facteurs qui freinent l'intégration
régionale
|
|
3. Évaluer l'influence des idées de Fanon sur le
panafricanisme et la solidarité régionale
|
Hypothèses de recherche
H1 : Les idées de Fanon sur la décolonisation et la
construction nationale sont pertinentes pour comprendre les dynamiques
régionales en Afrique centrale.
|
H2 : Les défis de l'intégration régionale
sont liés à des problèmes de gouvernance et
d'identité, comme abordés par Fanon
|
|
H3 : L'application des idées de Fanon peut contribuer
à renforcer la cohésion régionale et le panafricanisme
|
Outil : Guide d'entretien
Questions : 1, 2, 3 (perception de la CEEAC, rôle des
habitants, avantages et limites de la coopération régionale)
Questions : 4, 5, 6 (obstacles politiques, économiques et
culturels, problèmes de gouvernance, suggestions pour améliorer
la coopération)
|
Questions : 7, 8, 9 (connaissance de Fanon, contribution de ses
idées à l'unité et solidarité, rôle de la
jeunesse)
|
|
Outil :
Questionnaire / Sondage
|
Questions : 1, 2, 3, 5 (connaissance de la CEEAC, perception de
son rôle, amélioration perçue, coopération
suffisante)
Questions : 6, 7, 8, 9, 10 (obstacles, confiance envers la CEEAC,
facilité des échanges, respect des accords, principaux
problèmes)
|
Questions : 1, 2, 3, 6, 9 (connaissance de Fanon, pertinence de
ses idées, appropriation par la jeunesse et habitants, impact sur
solidarité régionale)
|
la
leur
XVIII
Mesurer la connaissance et l'appropriation des idées de
Fanon par population et la jeunesse et évaluer
TABLES DES MATIERES
RESUME I
ABSTRACT II
DEDICACE III
REMERCIEMENTS IV
LISTES DES SIGLES ET ABREVIATIONS ET ACRONYMES
V
SOMMAIRE VI
OBJECTIFS DE RECHERCHE 8
PREMIÈRE PARTIE : LES FONDEMENTS STRUCTURELS,
PHILOSOPHIQUES ET
IDÉOLOGIQUES DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE
CENTRALE 18
CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE
CENTRALE ET LES
LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC 19
Section 1 : Genèse et évolution de la CEEAC
20
Paragraphe 1 : Origines de la coopération
régionale en Afrique centrale 21
A- Cadres institutionnels de l'intégration
économique 22
B- De la coopération économique à
l'intégration régionale en Afrique centrale 24
Paragraphe 2 : Historique, missions et structures de la
CEEAC depuis 1983 26
A- Historique et évolution de la CEEAC
27
B- Missions fondamentales et architecture
institutionnelle 32
Paragraphe 3 : Les politiques d'intégration
économique, politique et sécuritaire 36
A- Les politiques d'intégration économique
37
B- Les politiques d'intégration
sécuritaire 38
Section 2 : Défis et contraintes de la CEEAC
41
Paragraphe 1 :
Hétérogénéité des États membres et
obstacles politiques 42
A- Diversité économique et
disparités structurelles 43
B- Divergences politiques et souverainetés
nationales 52 Paragraphe 2 : Dépendance
économique, influence extérieure et déficit de
gouvernance
régionale 54
A- Vulnérabilités économiques et
financières 54
B- Influences extérieures et concurrence des
partenaires internationaux 56
Paragraphe 3 : Déficits institutionnels et limites
opérationnelles 58
A- Faiblesses structurelles et capacités
administratives limitées 59
B- Défis de mise en oeuvre et appropriation
insuffisante 61
XIX
|