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Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEAC


par Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane
ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024
  

Disponible en mode multipage

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GROUPE-ISM

Agrément/Habilitation n°001373MESRI/DGES/DESP

Domaine : SCIENCES JURIDIQUES, POLITIQUES ET DE L'ADMINISTRATION Mention : SCIENCE POLITIQUE

MEMOIRE

Présenté par NKOUMA EMANE Dark Vinny Toussaint Sous la supervision du Pr. Mohamed Bachir NIANG Co-encadrant : M. Peter KABO, Enseignant-chercheur

Pour l'obtention du diplôme de

Master en Science Politique et Relations Internationales Option : DIPLOMATIE ET GEOSTRATEGIE

SUJET :

FRANTZ FANON ET L'INTEGRATION REGIONAL EN
AFRIQUE CENTRALE : DEFIS ET PERSPECTIVES POUR LA

CEEAC

Soutenu à Dakar, le 18/05/2026 devant le jury composé de :

Président :

Pr. Abdou Rahmane THIAM

Structure de
Rattachement
UCAD

Examinateur 1 :

M. Boubacar Bertrand BALDE

Structure de
Rattachement
ISM

Examinateur 2 :

M. Bathie NDIAYE

Structure de
Rattachement
ISM

Année 2025-2026

RESUME

Ce mémoire examine les fondements idéologiques, politiques et géostratégiques de l'intégration régionale en Afrique centrale à la lumière de la pensée de Frantz Fanon. En s'appuyant sur le cas de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), il met en évidence les défis structurels, institutionnels et économiques qui freinent la mise en oeuvre d'une véritable intégration régionale au service des peuples. L'analyse explore les contradictions entre les idéaux panafricanistes de solidarité et d'unité, et les réalités postcoloniales marquées par la dépendance, la fragmentation politique et les influences extérieures. Inspiré par la critique fanonienne du néocolonialisme, le travail interroge la capacité des États membres à dépasser les logiques étatiques héritées de la colonisation pour construire une souveraineté collective. Il montre également que la réussite de l'intégration régionale passe par une refondation des institutions, une gouvernance démocratique partagée et une redéfinition des priorités géostratégiques dans un contexte mondial concurrentiel. Enfin, le mémoire propose des perspectives panafricaines orientées vers l'émancipation économique, la coopération sécuritaire et la consolidation d'une conscience politique commune, conditions essentielles à une intégration régionale durable et autonome.

Mots Clés : Frantz Fanon, CEEAC, intégration régionale, Afrique centrale, panafricanisme, néocolonialisme, souveraineté, géostratégie, diplomatie africaine, unité africaine, post-colonialisme, développement régional, coopération interétatique, gouvernance démocratique, émancipation politique, défis institutionnels, perspectives stratégiques, sécurité régionale, solidarité africaine, transformation structurelle.

II

ABSTRACT

This thesis examines the ideological, political and geostrategic foundations of regional integration in Central Africa in light of Frantz Fanon's thinking. Using the case of the Economic Community of Central African States (ECCAS) as a basis, it highlights the structural, institutional and economic challenges that hinder the implementation of genuine regional integration for the benefit of the people. The analysis explores the contradictions between the pan-Africanist ideals of solidarity and unity and the post-colonial realities marked by dependence, political fragmentation and external influences. Inspired by Fanon's critique of neo-colonialism, the work questions the ability of member states to move beyond the state-centric logic inherited from colonisation in order to build collective sovereignty. It also shows that the success of regional integration requires a re-founding of institutions, shared democratic governance and a redefinition of geostrategic priorities in a competitive global context. Finally, the thesis proposes pan-African perspectives oriented towards economic emancipation, security cooperation and the consolidation of a common political consciousness, which are essential conditions for sustainable and autonomous regional integration.

Keywords: Frantz Fanon, ECCAS, regional integration, Central Africa, pan-Africanism, neocolonialism, sovereignty, geostrategy, African diplomacy, African unity, post-colonialism, regional development, inter-state cooperation, democratic governance, political emancipation, institutional challenges, strategic perspectives, regional security, African solidarity, structural transformation.

III

DEDICACE

Je dédie ce modeste travail :

À mon regretté père, qui nous a quittés il y a plus de dix ans et qui demeure l'un des principaux facteurs de motivation, tant sur le plan personnel que professionnel, dans mon humble parcours.

À ma mère et à mon oncle, qui ont toujours été parmi mes principaux soutiens affectif, financier et psychologique, et pour la confiance qu'ils m'ont accordée.

À ma fille, pour la capacité de résilience qu'elle a su faire ressortir en moi par sa présence. À mes frères et soeurs, pour leurs prières et leurs encouragements.

À toute ma famille, pour l'engagement, la confiance et le soutien dont elle a fait preuve depuis le début de mon parcours universitaire loin de mon pays.

Et enfin, à mes amis, pour la motivation qu'ils m'apportent quotidiennement.

IV

REMERCIEMENTS

Je souhaite exprimer ma profonde gratitude à monsieur Peter KABO, pour son accompagnement méthodologique, sa rigueur scientifique et sa disponibilité tout au long de l'élaboration de ce travail. Ses remarques constructives et ses conseils pertinents ont largement contribué à l'enrichissement de cette recherche.

Mes remerciements s'adressent également à l'ensemble du corps professoral du Master en Diplomatie et Géostratégie, pour la qualité de leur enseignement et leur engagement à transmettre des savoirs essentiels à la compréhension des enjeux contemporains des relations internationales.

Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance envers toutes les personnes qui ont partagé avec moi témoignages et conseils pratiques ont été d'une grande utilité et ont enrichi ma réflexion tout au long du processus de rédaction de ce mémoire.

Je remercie enfin mes camarades de promotion pour les échanges fructueux, l'esprit d'entraide et la solidarité qui ont marqué ces années d'études.

À toutes celles et ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à la réalisation de ce travail, j'exprime ma sincère gratitude.

V

LISTES DES SIGLES ET ABREVIATIONS ET ACRONYMES

BRICS : Brazil, Russia, India, China, South Africa

CEDEAO : Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest

CEEAC : Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale

CNUCED : Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement

CSA : Conseil de Sécurité de l'Afrique

FMI : Fonds Monétaire International

FOMAC : Force Multinationale de l'Afrique Centrale

HCR : Haut Conseil des Réfugiés

IFI : Institutions Financières Internationales

MARAC : Mécanisme d'Alerte Rapide de l'Afrique Centrale

NEPAD : New Partnership for Africa's Development

ONG : Organisation Non Gouvernementale

OIF : Organisation Internationale de la Francophonie

ONUCA : Observatoire des Nations Unies pour l'Afrique Centrale

PNUD : Programme des Nations Unies pour le développement

RCA : République Centrafricaine

RDC : République Démocratique du Congo

UA : Union Africaine

UDEAC : Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale

UEMOA : Union Économique et Monétaire Ouest Africaine

UE : Union Européenne

ZLECAf : Zone de Libre-Échange Continentale Africaine

COPAX : Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale

FMI : Fonds Monétaire International

VI

SOMMAIRE

INTRODUCTION 1

PREMIÈRE PARTIE : LES FONDEMENTS STRUCTURELS, PHILOSOPHIQUES ET

IDÉOLOGIQUES DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE CENTRALE 18

CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE ET LES

LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC 19

CHAPITRE 2 : PENSÉE FANONIENNE ET IDÉAUX PANAFRICANISTES : BASES

THÉORIQUES D'UNE INTÉGRATION AUTHENTIQUEMENT AFRICAINE 61

DEUXIÈME PARTIE : LES PERSPECTIVES STRATEGIQUE DE L'INTÉGRATION

RÉGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE 93

CHAPITRE 1 : LES DYNAMIQUES GEOSTRATEGIQUES ET LEVIERS DE

TRANSFORMATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE 95

CHAPITRE 2 : VERS UNE REFONDATION PANAFRICANISTE ET SOUVERAINE DE

LA CEEAC 136

CONCLUSION 160

1

INTRODUCTION GENERALE

« Notre monde a raté sa décolonisation, tout comme son entrée dans la mondialisation. ».1 Cette réflexion de Bertrand Badie résume avec lucidité l'impasse historique dans laquelle se trouvent de nombreux États africains, notamment ceux d'Afrique centrale. Près de soixante ans après les indépendances, le continent peine encore à se libérer des structures de domination héritées de la colonisation, tout en s'insérant difficilement dans une mondialisation marquée par des rapports de force inégaux. Cette situation met en lumière les contradictions profondes des processus d'intégration régionale, censés incarner la renaissance politique, économique et culturelle de l'Afrique. L'Afrique centrale, à l'instar de l'ensemble du continent africain, reste profondément marquée par les séquelles historiques du colonialisme et les logiques de dépendance qu'il a engendrées.

Les questions liées sur l'importation de l'Etat en Afrique sont souvent marginalisées dans les sciences politiques, hors elles s'inscrivent dans une science empirique du politique, c'est aussi dans cette élan que le sociologue des relations international Bertrand Badie l'explique à travers ce paragraphe : « La recherche porte donc sur le processus de transfert d'un Etat a un autre potentiel ou réel, sur la qualification des résultats, fonctionnels ou dysfonctionnels à l'échelle de chaque Etat importateur, et enfin sur l'effet induit au sein d'un système international qui n'est plus simple addition de souverainetés, mais également le produit d'échanges tendant vers l'inégalités et l'univocité. Nul ne serait contester l'importance de ces questions qui restent pourtant marginalisées par la science politique (...) Importer pour combattre est un paradoxe longuement et couramment cultive. Le phénomène devint fréquent et remarquable lors de la décolonisation ». 2

Ce passage, d'une lucidité remarquable, trouve une résonance particulière dans le contexte africain, et plus précisément en Afrique centrale. En effet, après les indépendances politiques des années 1960, les États de cette région ont hérité de structures institutionnelles calquées sur les modèles européens, sans que celles-ci ne correspondent réellement à leurs réalités sociales, culturelles et historiques. Cette transposition, que Badie qualifie d' « importation de l'État », a abouti à la formation d'appareils étatiques dépourvus de racines endogènes, souvent perçus

1 Bertrand Badie, L'État importé. L'occidentalisation de l'ordre politique, Paris, Fayard, 1992, p.V

2 Ibib,p.VI

2

comme des prolongements du système colonial plutôt que comme des instruments de souveraineté populaire.

Dans la plupart des pays d'Afrique centrale Cameroun, Congo, Gabon, République centrafricaine, Tchad, Guinée équatoriale, ou encore République démocratique du Congo la décolonisation s'est limitée à un transfert formel de pouvoir. Les nouvelles élites, formées dans les cadres administratifs et intellectuels du colonisateur, ont reproduit les mécanismes institutionnels, économiques et politiques hérités de l'ordre colonial. L'État postcolonial africain s'est ainsi construit comme une continuité du système impérial, avec une administration centralisée, une économie extravertie et une dépendance persistante à l'égard des anciennes puissances. Cette configuration a engendré une souveraineté essentiellement juridique, sans autonomie économique ni culturelle réelle.

L'héritage colonial a façonné durablement la morphologie des États d'Afrique centrale. Le découpage arbitraire des frontières lors de la Conférence de Berlin (1884-1885) a créé des entités politiques artificielles, fragmentant les peuples et les identités culturelles. Les économies, quant à elles, furent organisées selon un modèle d'extraction et d'exportation des matières premières au profit des métropoles, ce qui a établi une dépendance structurelle. Cette dépendance s'est prolongée dans l'ère postcoloniale par des formes plus subtiles : la tutelle monétaire via le franc CFA, la mainmise des entreprises multinationales sur les ressources naturelles, et la persistance d'une coopération bilatérale asymétrique, notamment avec la France. Cette situation a limité les marges de manoeuvre politiques et économiques des États africains, tout en entretenant un déséquilibre profond entre leurs ambitions de développement et leurs capacités réelles d'action.

Dans ce contexte de fragmentation et de vulnérabilité, la création en 1983 de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) devait symboliser un tournant décisif. Son objectif affiché était de renforcer la solidarité régionale, de stimuler les échanges intra-africains et de doter la région d'un cadre de coopération économique et sécuritaire autonome. Cependant, plus de quatre décennies après sa fondation, la CEEAC peine encore à s'imposer comme un acteur stratégique de premier plan. Les rivalités politiques, les crises internes, la faiblesse institutionnelle, et la dépendance persistante vis-à-vis des partenaires extérieurs continuent de freiner son efficacité.

La pensée de Frantz Fanon apporte ici un cadre d'analyse critique essentiel. Dans Les Damnés de la Terre (1961), Fanon souligne que l'indépendance ne doit pas être une simple substitution

3

d'élites, mais une transformation radicale des structures économiques, sociales et mentales héritées du colonialisme. Il met en garde contre la formation d'une « bourgeoisie nationale » qui, au lieu de libérer le peuple, s'approprie l'appareil d'État pour perpétuer la domination sous une autre forme.3 Cette critique s'applique avec acuité à l'Afrique centrale, où les logiques de rente, de dépendance et de clientélisme ont souvent pris le pas sur la construction d'un projet collectif d'émancipation.

Pour Fanon, la décolonisation véritable implique une reconstruction de la conscience politique et une refondation du pouvoir à partir du peuple. Dans cette perspective, l'intégration régionale pourrait être perçue non pas comme une simple coopération économique, mais comme un projet de libération collective, visant à dépasser les frontières héritées du colonisateur et à créer une souveraineté partagée. L'unité régionale, si elle s'appuie sur une vision endogène et panafricaniste, peut devenir une réponse concrète à l'échec de la décolonisation politique.

Cette idée rejoint la thématique de l'année 2025 de l'Union africaine, proclamée sous le titre : « Justice for Africans and People of African Descent Through Reparations » (« Justice pour les Africains et les personnes d'origine africaine à travers les réparations »). 4Ce thème met en avant la nécessité d'une réparation structurelle et politique, dépassant la simple reconnaissance symbolique des injustices du passé. Il s'agit de repenser les modèles économiques, culturels et institutionnels qui perpétuent la dépendance du continent. Dans cette optique, l'intégration régionale et notamment la relance de la CEEAC peut être envisagée comme une forme de justice réparatrice collective, visant à reconstruire l'autonomie économique et politique de la région.

Ainsi, replacer la réflexion sur l'intégration de l'Afrique centrale dans la grille de lecture fanonienne permet de comprendre les défis actuels non comme des fatalités, mais comme les symptômes d'une décolonisation inachevée. Les difficultés de la CEEAC à s'affirmer traduisent moins une incapacité institutionnelle qu'une tension historique entre des structures importées et une quête d'identité politique africaine. En ce sens, l'unité régionale apparaît comme une exigence à la fois géopolitique et psychologique, une étape vers la réappropriation du destin collectif africain. C'est dans cette dialectique entre héritage, dépendance et renaissance que se situe la réflexion sur la reconstruction politique de l'Afrique centrale une

3 Fanon, Frantz. Les Damnés de la Terre. Paris : La Découverte, 2002 [1961].

4 Union africaine. (2025). Theme of the Year 2025: Justice for Africans and People of African Descent Through Reparations. Addis-Abeba : Commission de l'Union africaine. Disponible sur : https://au.int/en/theme/2025

4

réflexion que Frantz Fanon avait, dès les années 1960, anticipée comme le coeur même du combat pour la dignité et la souveraineté des peuples.

L'analyse de la CEEAC dans la littérature académique met en lumière les défis structurels et fonctionnels qui ont accompagné sa création. Dans son ouvrage « La Communauté économique des États de l'Afrique Centrale et la gouvernance démocratique économique de ses États membres », l'auteur Fernande Coeurbi Manga Diaba retrace avec une oeil juridique les insuffisances de l'intégration régionale au seins de la CEEAC. Ainsi, dans un article publié en 1987 dans l'Annuaire français de droit international, le professeur Maurice Kamto soulignait le classicisme institutionnel de la CEEAC et sa précipitation dans l'affirmation de certains acquis, s'interrogeant sur la capacité de l'institution à dépasser le simple modèle des expériences sous-régionales précédentes, comme la Communauté de l'Afrique de l'Est.5 En d'autres termes, il mettait en question la capacité de la CEEAC à tirer des leçons des expériences antérieures et à s'inscrire dans une dynamique durable d'intégration régionale.

De façon similaire, le professeur Guillaume Pambou Tchivounda (1984) considérait la CEEAC comme un exemple typique de l'intégration « rêvée » : même si la communauté voyait le jour, rien ne garantissait sa survie ni sa capacité à s'imposer comme un ordre juridique effectif. Ces observations, qualifiées par l'auteur de « corneilles à trois yeux », anticipaient avec justesse les difficultés persistantes de la CEEAC à exister en tant qu'institution capable d'apporter une réelle valeur ajoutée à la gouvernance démocratique et économique de ses États membres.6 En conséquence, la CEEAC a dû affronter des obstacles consubstantiels à sa création ainsi que des difficultés liées à son fonctionnement, lesquels limitent non seulement son efficacité dans la promotion de l'intégration économique, mais aussi sa capacité à renforcer la gouvernance démocratique au sein de ses États membres.

DEFINITION DES CONCEPTS

Notre sujet d'étude est constitué de plusieurs termes. Il faut au préalable les définir. L'histoire contemporaine de l'Afrique centrale montre que la décolonisation constitue un préalable indispensable à toute réflexion sur l'intégration régionale, car elle permet la création d'espaces

5 KAMTO (Maurice), « La CEEAC une communauté de plus? », AFDI, 1987.

6 PAMBOU TCHIVOUNDA (Guillaume), « Prospectives des intégrations régionales du tiers-monde », in : journal du droit international, 1984, p.280-290.

5

politiques et économiques autonomes. Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, soutient que « la décolonisation est la création d'hommes nouveaux », soulignant que ce processus dépasse la simple indépendance formelle et implique la transformation des structures sociales et psychologiques héritées du colonialisme.7 Par conséquent, l'intégration régionale, définie par Ernst B. Haas comme « le processus par lequel les acteurs politiques de plusieurs États distincts transfèrent leurs loyautés et activités vers un centre nouveau »8 , ne peut se concevoir que dans le cadre d'une décolonisation réelle, qui libère les États membres de toute dépendance extérieure.

Cependant, cette libération n'est pas seulement politique, elle est aussi psychologique et économique. L'aliénation, concept central chez Fanon dans Peau noire, masques blancs, est décrite comme « d'abord économique », puisque les populations colonisées ont été structurées par l'économie coloniale9. Cette aliénation perdure à travers les systèmes néocoloniaux et les dépendances économiques, soulignant l'importance d'une réflexion sur la souveraineté. En effet, Jean Bodin, dans Les Six Livres de la République, définit la souveraineté comme « la puissance absolue et perpétuelle d'une République » , mais dans le contexte africain postcolonial, elle se redéfinit à travers la coopération régionale, où les États acceptent de partager une partie de leurs prérogatives pour accroître leur poids collectif10.

En complément, la solidarité panafricaine, telle que formulée par Kwame Nkrumah dans Africa Must Unite, est « la condition première de la survie, du développement et de la libération complète des peuples africains »11. Cette solidarité dépasse l'idée d'un sentiment fraternel et se traduit par la volonté politique de construire des institutions régionales stables. Elle complète la notion de dépendance économique, analysée par Samir Amin dans L'Accumulation à l'échelle mondiale, qui la définit comme la « subordination des économies du Sud au système mondial »12. En Afrique centrale, la réduction de cette dépendance passe par des mécanismes d'intégration économique et par la valorisation des marchés internes.

La gouvernance constitue un pilier supplémentaire de cette intégration, puisque Daniel Kaufmann et Aart Kraay, dans Governance Matters, la décrivent comme « la manière dont le

7 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, La Découverte, 1961, p. 36.

8 Ernst B. Haas, The Uniting of Europe, Stanford University Press, 1958, p. 16.

9 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p. 112.

10 Jean Bodin, Les Six Livres de la République, Paris, Fayard, 1986, Livre I, chap. 8.

11 Kwame Nkrumah, Africa Must Unite, London, Heinemann, 1963, p. 132.

12 Samir Amin, L'Accumulation à l'échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1970, p. 45.

6

pouvoir est exercé dans la gestion des ressources économiques et sociales »13. Une gouvernance efficace et transparente est essentielle pour assurer la cohérence et la légitimité des structures régionales. Elle doit s'articuler avec la lutte contre le néo-colonialisme, que Kwame Nkrumah définit comme la situation où « l'État paraît indépendant mais reste dirigé économiquement et politiquement de l'extérieur » 14, démontrant ainsi que la souveraineté formelle ne suffit pas pour garantir l'autonomie réelle des États.

De surcroît, la libération, selon Fanon dans Les Damnés de la Terre, ne se limite pas à l'indépendance territoriale : « la libération nationale signifie en réalité la libération de l'homme »15. Cela implique une réflexion sur la conscience nationale et régionale, qui, toujours chez Fanon, doit être « sociale et politique » 16. La construction d'une conscience régionale commune est indispensable pour transformer l'intégration de la CEEAC en véritable projet collectif et non en simple coopération formelle.

Par ailleurs, les enjeux de sécurité régionale se révèlent cruciaux. Barry Buzan et Ole Wæver, dans Regions and Powers, soulignent que « les États d'un même complexe régional ne peuvent être étudiés isolément du point de vue de leur sécurité »17. Ainsi, la stabilité d'un pays comme la République centrafricaine influence directement celle des autres États de la CEEAC. Cette interdépendance explique l'importance des enjeux géostratégiques, analysés par Yves Lacoste dans La Géographie, ça sert d'abord à faire la guerre, qui définissent la géostratégie comme « l'analyse des rapports de force liés à l'espace et à la géographie dans la stratégie de puissance » 18.

Dans ce cadre, les conflits transnationaux, tels que décrits par Mary Kaldor dans New and Old Wars, impliquent des acteurs étatiques et non étatiques, et combinent des logiques économiques et identitaires.19 Ces conflits fragilisent l'intégration régionale et mettent en lumière la nécessité d'une coordination régionale efficace. Enfin, le panafricanisme, tel que repensé par Ahmzat Boukary dans Africa Unite, constitue le fil conducteur de l'ensemble : il s'agit « d'une

13 Daniel Kaufmann et Aart Kraay, Governance Matters, World Bank, 1999, p. 2.

14 Kwame Nkrumah, Le Néo-colonialisme, dernier stade de l'impérialisme, Paris, Présence Africaine, 1965, p. 11

15 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, op. cit., p. 52.

16 Ibid., p. 175.

17 Barry Buzan et Ole Wæver, Regions and Powers: The Structure of International Security, Cambridge University Press, 2003, p. 44.

18 Yves Lacoste, La Géographie, ça sert d'abord à faire la guerre, Paris, Maspero, 1976, p. 9.

19 Mary Kaldor, New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era, Stanford University Press, 1999, p. 5.

7

dynamique historique de libération, de conscience et d'unité des peuples africains autour d'un projet civilisationnel commun »20. Ce concept synthétise l'ensemble des idées précédentes en proposant un horizon idéologique et stratégique à l'intégration régionale, où souveraineté, sécurité, gouvernance et développement convergent vers un projet africain autonome et unifié.

Ainsi, l'ensemble de ces concepts, articulés les uns aux autres, offre une grille de lecture cohérente pour comprendre les défis et perspectives de la CEEAC. Ils permettent d'appréhender simultanément les dimensions économiques, politiques, géostratégiques et idéologiques de l'intégration régionale, tout en soulignant que la véritable unité ne peut émerger que par la combinaison d'une conscience collective, d'une gouvernance efficace et d'une stratégie régionale adaptée aux réalités africaines.

PROBLEMATIQUE

L'intégration régionale en Afrique centrale, portée par la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), constitue un enjeu majeur pour la stabilité politique, le développement économique et la souveraineté collective des États membres. Pourtant, malgré des objectifs ambitieux tels que l'harmonisation des politiques économiques, la libre circulation des personnes et des biens ou encore la coopération en matière de sécurité, la région demeure fragmentée et peine à concrétiser l'unité souhaitée. Cette situation s'explique par un ensemble d'obstacles interconnectés : les conflits armés récurrents, comme en République centrafricaine ou dans les zones frontalières entre le Tchad et le Cameroun, exacerbent les tensions internes et compromettent la mise en oeuvre des politiques régionales. Parallèlement, les défis structurels tels qu'une gouvernance faible, marquée par des régimes autoritaires ou corrompus, et une dépendance économique persistante vis-à-vis des puissances étrangères héritée de l'époque coloniale, limitent la capacité des États à agir de manière autonome et coordonnée.

Dans ce contexte, la réflexion sur les idées de Frantz Fanon offre un cadre théorique pertinent pour comprendre ces obstacles. Ses analyses sur la construction nationale et la libération des peuples colonisés mettent en évidence le lien entre autonomie intérieure et capacité à s'unir au niveau régional. Ainsi, appliquer les concepts fanoniens à l'Afrique centrale permet d'interroger la persistance des blocages : comment les États membres peuvent-ils dépasser

20 Ahmzat Boukary, Africa Unite, Paris, Présence Africaine, 2017, p. 27.

8

l'héritage colonial, renforcer leur souveraineté et développer une conscience régionale commune capable de soutenir l'intégration ?

La question centrale qui émerge de cette situation est donc la suivante : Comment les idées de Frantz Fanon sur la décolonisation et la construction nationale peuvent-elles être appliquées pour comprendre et surmonter les obstacles à l'intégration régionale en Afrique centrale ? Cette interrogation mobilise plusieurs concepts clés, tels que la souveraineté, la dépendance économique, la gouvernance, les conflits transnationaux, la sécurité régionale et le panafricanisme, chacun éclairant une dimension spécifique des défis rencontrés. Elle permet également de situer l'analyse dans une perspective critique, qui ne se limite pas aux contraintes matérielles, mais intègre les dimensions idéologiques et culturelles de l'intégration.

Enfin, l'importance de cette problématique réside dans sa double portée scientifique et pratique. Sur le plan théorique, elle contribue à enrichir la réflexion sur l'application des idées de Fanon dans un contexte contemporain d'intégration régionale. Sur le plan pratique, elle fournit des pistes pour les décideurs et les institutions régionales afin de renforcer la coopération, promouvoir une gouvernance efficace et réduire la vulnérabilité économique et sécuritaire des États membres. Par conséquent, cette problématique ne se limite pas à identifier les obstacles, mais propose également un cadre analytique permettant de penser des solutions durables pour l'unité et le développement de l'Afrique centrale.

OBJECTIFS DE RECHERCHE

Notre travail de recherche s'articule autour de trois objectifs, un objectif principale et deux objectifs spécifique visant à explorer l'apport des idées de Frantz Fanon à l'intégration régionale en Afrique centrale, dans le cadre de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC).

Objectif principale :

Analyser les défis actuels de l'intégration régionale au sein de la CEEAC : Cet objectif consiste à dresser un état des lieux des obstacles qui entravent la coopération entre les onze États membres. Il s'agira d'identifier les facteurs clés, tels que les conflits armés notamment en République centrafricaine et dans les régions du Tchad, les disparités économiques entre pays

9

riches en ressources (Gabon, Tchad) et ceux moins dotés (Burundi), ainsi que les faiblesses institutionnelles de la CEEAC, comme le manque de coordination ou de mise en oeuvre des politiques communes. Cette analyse permettra de comprendre les racines structurelles et historiques de ces défis.

Objectifs spécifique :

1. Examiner comment les théories de Fanon peuvent offrir des perspectives pour Surmonter ces défis : À partir des concepts de Fanon, notamment la décolonisation mentale et la critique des élites postcoloniales dans Les Damnés de la Terre, cet objectif vise à réinterpréter les problèmes identifiés. Par exemple, les divisions ethniques ou nationales, héritées du colonialisme, seront analysées comme des freins à une conscience régionale unifiée. Cette étape explorera comment la solidarité anticoloniale prônée par Fanon peut inspirer une approche nouvelle de l'intégration, au-delà des cadres purement économiques.

2. Dégager des perspectives basées sur les idées de Fanon pour renforcer L'intégration régionale : Enfin, le mémoire formulera des pistes concrètes, inspirées de Fanon, pour revitaliser la CEEAC. Cela pourrait inclure la promotion d'une identité régionale postcoloniale, la réforme des élites dirigeantes pour favoriser une gouvernance inclusive, ou encore des initiatives éducatives pour déconstruire les héritages coloniaux. Ces recommandations viseront à traduire la pensée fanonienne en actions pratiques adaptées au contexte actuel.

HYPOTHESES DE RECHERCHE

Les trois hypothèses qui orientent l'analyse de l'intégration régionale en Afrique centrale à travers les idées de Frantz Fanon :

Hypothèse générale

L'intégration régionale en Afrique centrale, à travers la CEEAC, reste fragile en raison des héritages coloniaux et des problématiques identitaires et politiques que Frantz Fanon avait déjà anticipées dans ses analyses sur la décolonisation et la construction nationale : Cette hypothèse générale met en avant l'idée que les blocages de la CEEAC ne sont pas seulement conjoncturels ou techniques, mais qu'ils trouvent leur origine dans des réalités

10

profondes héritées de la colonisation. Fanon a montré que la domination coloniale a fragmenté les sociétés africaines en créant des divisions ethniques, territoriales et culturelles, divisions qui continuent d'entraver la solidarité et l'unité régionales. Ainsi, comprendre les défis de la CEEAC nécessite de relire Fanon comme un guide intellectuel pour dépasser ces héritages et construire une intégration plus solide.

Hypothèse spécifique

Les idées de Fanon sur la décolonisation et la reconstruction identitaire sont pertinentes pour comprendre la persistance des divisions (ethniques, linguistiques et territoriales) qui freinent l'intégration régionale au sein de la CEEAC : Cette hypothèse postule que les concepts fanoniens, notamment développés dans Les Damnés de la Terre, restent utiles pour analyser les fractures actuelles en Afrique centrale. Le colonialisme a laissé derrière lui des États fragmentés, où les rivalités ethniques ou linguistiques alimentent des tensions, comme au Cameroun (conflit anglophone/francophone). En soulignant l'importance d'une décolonisation radicale, impliquant la refonte des identités et la solidarité panafricaine, Fanon permet de comprendre pourquoi l'unité régionale est fragile et propose une piste pour surmonter ces obstacles.

Les difficultés actuelles de l'intégration régionale en Afrique centrale trouvent leur origine dans des problèmes de gouvernance et d'absence d'identité régionale forte, des dynamiques déjà décrites par Fanon dans sa critique des élites postcoloniales : Cette hypothèse relie directement la critique fanonienne des élites postcoloniales aux réalités contemporaines de la CEEAC. Fanon dénonçait les dirigeants africains qui, au lieu de servir leurs peuples, reproduisent les logiques de domination coloniale. En Afrique centrale, cela se manifeste par la persistance de régimes autoritaires (comme au Tchad ou en Guinée équatoriale), la corruption et le manque de volonté politique pour promouvoir une véritable coopération régionale. De plus, l'absence d'une identité régionale commune, éclipsée par les loyautés nationales ou ethniques, reflète les obstacles identitaires décrits par Fanon. Cela explique en grande partie pourquoi la CEEAC peine à devenir un moteur d'intégration.

11

METHODE ET TECHNIQUE D'INVESTIGATION

Pour répondre à la question problématique et atteindre les objectifs de notre travail, une approche mixte entre quantitatif et qualitatif interdisciplinaire sera privilégiée, combinant des méthodes théoriques et empiriques. Cette méthodologie permettra d'explorer les liens entre les idées de Frantz Fanon et les défis de l'intégration régionale en Afrique centrale, tout en s'appuyant sur des données concrètes issues du contexte de la CEEAC. Quatre techniques d'investigation principales sont envisagées, chacune contribuant à une analyse rigoureuse et nuancée.

Dans un premier temps, l'analyse documentaire se concentrera sur les oeuvres majeures de Fanon, notamment Les Damnés de la Terre (1961) et Peau noire, masques blancs (1952), afin d'en dégager les concepts centraux tels que la décolonisation mentale, la critique des élites postcoloniales, la violence structurelle et la solidarité anticoloniale. Ces notions seront mises en relation avec les défis institutionnels et politiques rencontrés par la CEEAC. Une grille d'analyse thématique sera élaborée pour faciliter le croisement entre les thèses fanoniennes et les réalités régionales.

Ensuite, la revue de la littérature permettra d'élargir le cadre théorique à travers l'étude de sources secondaires : rapports officiels de la CEEAC (notamment le Rapport annuel 2023), travaux académiques comme ceux de Jean-François Bayart (L'État en Afrique, 1996) ou de Pierre Ngangue, ainsi que des analyses historiques sur le colonialisme français et belge. Cette étape visera à comprendre comment les logiques coloniales de division (« divide and rule ») se prolongent dans les relations interétatiques actuelles.

Par la suite, une étude de cas approfondira la réflexion à travers des exemples concrets tels que la crise centrafricaine, la guerre en RDC. Ces cas illustreront la persistance des fractures postcoloniales, les faiblesses institutionnelles et les enjeux de sécurité régionale (ex. Boko Haram). L'objectif sera d'évaluer la pertinence des propositions fanoniennes pour renforcer la solidarité et la gouvernance au sein de la région. De plus, des entretiens semi-directifs avec des experts en relations internationales et des acteurs de la CEEAC seront menés, si les conditions le permettent. Ces échanges permettront de confronter la théorie à la pratique, à travers des questions sur l'influence persistante des héritages coloniaux et la reproduction éventuelle des logiques de domination par les élites actuelles.

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Enfin, l'approche analytique reposera sur une triangulation des données théoriques, institutionnelles et empiriques afin d'assurer la fiabilité des résultats. Une comparaison entre les discours officiels de la CEEAC et les réalités observées sur le terrain permettra d'identifier les écarts et d'envisager des solutions inspirées de Fanon. Les résultats seront présentés sous forme de tableaux ou schémas illustrant les liens entre défis régionaux et réponses fanoniennes possibles.

Cette méthodologie vise à produire une étude rigoureuse, cohérente et innovante, mobilisant la pensée décoloniale de Frantz Fanon comme outil d'interprétation et de transformation des dynamiques d'intégration régionale en Afrique centrale.

INTERET DU SUJET

L'intérêt de ce sujet réside dans sa double portée théorique et pratique, à la croisée de la pensée décoloniale et des dynamiques contemporaines d'intégration régionale en Afrique centrale. En s'appuyant sur les analyses de Frantz Fanon, ce travail propose une relecture critique des défis auxquels fait face la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), à travers les prismes de la décolonisation, de la construction nationale et de la gouvernance postcoloniale. L'étude ambitionne ainsi de combler un vide dans la recherche académique en reliant la pensée politique et philosophique fanonienne à la réalité institutionnelle africaine, souvent marquée par des tensions entre héritages coloniaux, intérêts nationaux et aspirations panafricaines.

D'un point de vue scientifique, ce mémoire se distingue par son approche interdisciplinaire, mêlant philosophie politique, géostratégie et relations internationales. Alors que la plupart des études sur la CEEAC se concentrent sur des analyses institutionnelles ou économiques, cette recherche propose une lecture innovante en intégrant les dimensions psychologiques, identitaires et historiques de la décolonisation. En mobilisant les concepts de Fanon tels que la violence structurelle, la critique des élites postcoloniales ou la solidarité anticoloniale, elle ouvre une réflexion sur les conditions d'une véritable autonomie régionale, fondée sur la conscience collective et la refondation des structures politiques africaines.

Sur le plan géostratégique, l'intégration en Afrique centrale constitue un enjeu majeur pour la stabilité du continent. Les conflits transfrontaliers, la gestion des ressources stratégiques (notamment pétrolières) et l'influence persistante des acteurs extérieurs traduisent une

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dépendance structurelle héritée de la colonisation. Or, les analyses de Fanon sur les rapports de domination et les mécanismes du néocolonialisme offrent une grille de lecture précieuse pour comprendre les rivalités internes et les failles de la coopération régionale. Ce sujet permet ainsi de questionner les rapports de pouvoir à l'intérieur de la CEEAC tout en soulignant les défis de souveraineté collective face aux intérêts géopolitiques mondiaux.

Sur le plan diplomatique, la recherche met en évidence la fragilité des négociations et des alliances régionales, souvent affaiblies par la méfiance entre États et les héritages historiques du découpage colonial. En s'inspirant de la pensée fanonienne, ce mémoire aspire à identifier des mécanismes de solidarité régionale et des pratiques diplomatiques renouvelées, capables de dépasser les logiques de méfiance et de rivalité. L'objectif est d'envisager une diplomatie africaine autonome, fondée sur la coopération, la confiance mutuelle et la conscience panafricaine.

L'intérêt de ce sujet se justifie aussi par son ancrage dans la formation en Géostratégie et Diplomatie, qui vise à comprendre les relations internationales, les rapports de force et les mécanismes de coopération entre États. Ce mémoire s'inscrit pleinement dans cette perspective en articulant une réflexion critique sur les structures de pouvoir régionales et les possibilités d'émancipation collective. Il propose ainsi une contribution originale à la fois académique et pratique, susceptible d'alimenter les politiques d'intégration de la CEEAC et, plus largement, la construction d'une Afrique centrale unie, souveraine et solidaire.

REVUE DE LITTERATURE

Afin de situer cette recherche dans son cadre scientifique et d'en préciser la portée théorique, il est essentiel d'examiner les principaux travaux portant sur l'intégration régionale en Afrique centrale et la pensée de Frantz Fanon. Cette revue de la littérature s'articule autour d'un double axe : d'une part, les analyses institutionnelles, politiques et géostratégiques relatives à la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC) ; et d'autre part, les réflexions décoloniales issues des oeuvres majeures de Fanon sur la libération, la construction nationale et la solidarité panafricaine. En complément, d'autres auteurs tels que Kako Nubukpo, Amzat Boukari-Yabara, Bertrand Badie, Kwame Nkrumah ou bien d'autres seront mobilisés afin d'enrichir la réflexion et de proposer une lecture plurielle des dynamiques postcoloniales. En croisant ces différentes perspectives, cette revue vise à mettre en lumière les

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apports, les limites et les zones d'ombre de la recherche existante, tout en démontrant la pertinence d'une approche fanonienne pour repenser les fondements et les perspectives de l'intégration régionale en Afrique centrale.

Comme l'évoque Felwin Sarr dans son ouvrage Afrotopia « Les intellectuelle africains ont abondamment écrit et penser les dynamiques sociopolitiques du continent, et cela depuis fort longtemps »21. Ces derniers ont écrit sur le dynamique pouvoir, la liberté, les mécanismes de coopération international, l'Etat de droit, des textes juridique et théologique ayant un caractère critique et réflexif. Ainsi nous devront estimer que les contours d'une intégration régionale doivent être saisi à travers le discours propre à l'Afrique.

L'étude de l'intégration régionale en Afrique centrale a suscité de nombreuses réflexions dans la littérature scientifique, institutionnelle et politique. Plusieurs auteurs, à l'instar de Frantz Fanon, Kwame Nkrumah ou encore Bertrand Badie, ont proposé des grilles d'analyse permettant de comprendre les dynamiques postcoloniales et les freins structurels à la coopération entre États africains. Dans Les Damnés de la Terre, Fanon met en évidence le poids du colonialisme dans la fragmentation du continent et l'aliénation des élites nationales, soulignant que la décolonisation n'est pas seulement politique mais aussi psychologique et structurelle.22 Cette perspective offre une lecture pertinente des difficultés d'union régionale au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), où la logique des États-nations héritée de la colonisation demeure un obstacle majeur à la construction d'une identité régionale partagée.

Kwame Nkrumah, dans Le néocolonialisme : dernier stade de l'impérialisme, analyse la dépendance économique persistante des États africains envers les puissances étrangères. 23Cette dépendance structurelle, illustrée par la forte influence des multinationales et des bailleurs internationaux dans les politiques économiques des États membres de la CEEAC, explique en partie l'incapacité de la région à bâtir une intégration fondée sur l'autonomie stratégique. Ces idées rejoignent celles d'Ahmzat Boukary, dont l'ouvrage Africa Unite revisite la pensée panafricaniste en insistant sur la nécessité d'une unité fondée sur des valeurs culturelles et civilisationnelles africaines24. Boukary met en avant une conception militante du

21 Felwin Sarr,Afrotopia 2023. P.37

22 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, La Découverte, 2002, p. 45.

23 Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme : dernier stade de l'impérialisme, Présence Africaine, Paris, 1965, p. 78.

24 Ahmzat Boukary, Africa Unite, Éditions Afrocentric, Dakar, 2018, p. 112.

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panafricanisme, non pas comme simple idéal politique, mais comme une dynamique concrète de libération collective face à la domination économique et culturelle.

Comme nous l'avion mentionner dans l'introduction, cette importation institutionnelle expliquerait la faiblesse des institutions régionales comme la CEEAC, incapables d'imposer une légitimité endogène et de répondre efficacement aux défis sécuritaires et économiques.

Les travaux de Jean-François Bayart, notamment L'État en Afrique. La politique du ventre (1996), décrivent la manière dont les logiques clientélistes et néo patrimoniales minent la coopération régionale25, cette approche rejoint celle de Bertrand Badie dans L'État importé (1992),26. Ces analyses permettent de situer les difficultés de la CEEAC dans une continuité historique : la reproduction de structures étatiques importées et la fragilité des institutions démocratiques.

Les travaux de Maurice Kamto apportent également une perspective juridique à cette problématique : dans un article publié dans l'Annuaire français de droit international (1987), il critique le « classicisme institutionnel » de la CEEAC et sa précipitation dans la recherche d'acquis symboliques 27. Cette analyse met en lumière le décalage entre les ambitions affichées par les États et leur incapacité à opérationnaliser des politiques régionales cohérentes.

Les rapports institutionnels confirment ces constats. Le Rapport sur l'intégration régionale en Afrique de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) révèle que l'Afrique centrale demeure la région là moins intégrée du continent, notamment en raison du manque d'infrastructures, de la faiblesse du commerce intra-régional et de la persistance des barrières non tarifaires.28 De même, un rapport conjoint de la Banque africaine de développement (BAD) et de la CEEAC (2021) pointe la multiplicité des appartenances institutionnelles des États

25 Jean-François Bayart, L'État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1996, p. 212.

26 Bertrand Badie, L'État importé, Paris, Fayard, 1992, p. 98.

27 Maurice Kamto, « La CEEAC et les perspectives d'intégration en Afrique centrale », Annuaire français de droit international, vol. 33, 1987, p. 424.

28 Commission économique pour l'Afrique (CEA), Rapport sur l'intégration régionale en Afrique, Addis-Abeba, 2019. https://www.mfw4a.org/fr/publication/indice-dintegration-regionale-enafrique2019#:~:text=La%20deuxi%C3%A8me%20%C3%A9dition%20du%20Rapport%20de%20l'Indice,des %20%C3%A9conomies%20plus%20r%C3%A9silientes%20%C3%A0%20travers%20l'int%C3%A9gration.

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(CEEAC, CEMAC, CENSAD, etc.), qui engendre des chevauchements normatifs et une dilution des priorités régionales.29

Les études récentes de la COPAC (Coalition des Organisations de la Société Civile pour la Paix et la Prévention des Conflits en Afrique centrale) confirment la persistance de tensions structurelles dans la région. Son Rapport sécuritaire 2024-2025 et plan d'action 2025-2026 souligne que « la paix en Afrique centrale reste précaire, menacée par la prolifération des conflits transfrontaliers et par l'instrumentalisation politique des divisions communautaires ».30 Ces rapports offrent une base empirique précieuse pour relier les théories fanoniennes sur la violence structurelle à la réalité géopolitique actuelle.

Plusieurs chercheurs contemporains, tels que Pierre Ngangue et Francis Akindès, insistent sur la nécessité de revaloriser la coopération intra-africaine et de repenser les institutions régionales à travers une approche plus endogène 31. Cette orientation rejoint l'esprit de Fanon, qui appelait à un « humanisme nouveau » capable de libérer les peuples du double joug de la domination coloniale et de la dépendance économique. Dans cette perspective, la littérature sur la CEEAC et la pensée décoloniale convergent vers une même interrogation : comment refonder les bases de l'unité régionale sur une conscience historique, politique et identitaire commune ?

En définitive, la littérature existante converge vers un constat commun : l'intégration régionale en Afrique centrale ne peut se réduire à une simple coopération économique ou sécuritaire. Elle suppose une refondation intellectuelle et politique inspirée par des penseurs comme Fanon, Nkrumah et Boukary, mais aussi une réforme institutionnelle profonde comme le suggèrent Kamto et Badie. À travers cette diversité de contributions théoriques, juridiques et empiriques la présente recherche se situe à l'intersection de la pensée critique africaine et de l'analyse

29 Banque africaine de développement (BAD) & CEEAC, État de l'intégration régionale en Afrique centrale, Rapport 2021. https://www.afdb.org/fr/news-and-events/press-releases/afrique-centrale-la-banque-africaine-de-developpement-et-la-ceeac-evaluent-le-processus-dintegration-regionale-et-la-performance-du-portefeuille regional47986#:~:text=Il%20faudrait%20donc%20r%C3%A9duire%20les,accroissement%20de%2035%25%20 depuis%202018. Consulté le 23/01/2025 à 18h

30 COPAC, Rapport sécuritaire 2024-2025 et plan d'action 2025-2026 :
https://journalintegration.com/index.php/2025/08/21/paix-et-stabilite-en-afrique-centrale-la-copac-rend-son-rapport-securitaire-2024-2025-et-son-plan-daction-2025-2026/? Consulté le 23/01/2025 à 18h

31 Pierre Ngangue, « Gouvernance et intégration en Afrique centrale : défis et perspectives », Revue africaine de sciences politiques, vol. 12, n°2, 2022, p. 54 ; Francis Akindès, Penser la coopération africaine autrement, Dakar, Codesria, 2021, p. 73.

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géostratégique contemporaine. Elle ambitionne de combler un vide dans la littérature en articulant les enseignements de la décolonisation intellectuelle et politique aux défis actuels de la CEEAC, tout en s'appuyant sur des rapports institutionnels récents pour ancrer la réflexion dans la réalité du continent.

ANNONCE DU PLAN

Notre travail de recherche s'articulera autour de deux grandes parties visant à explorer les fondements, les défis et les perspectives de l'intégration régionale en Afrique centrale. La première partie, intitulée « Les fondements structurels, philosophiques et idéologiques de l'intégration en Afrique centrale », se concentre sur l'analyse historique et structurelle de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), ainsi que sur les bases théoriques et idéologiques qui pourraient soutenir une intégration véritablement africaine. Nous étudierons d'abord la genèse, l'évolution et les contraintes institutionnelles de la CEEAC, avant de nous pencher sur la pensée de Frantz Fanon et les idéaux panafricanistes en tant que moteur potentiel d'une intégration authentique. La deuxième partie, « Les perspectives stratégiques de l'intégration régionale en Afrique centrale », envisagera les leviers géostratégiques et les dynamiques nécessaires pour une transformation durable et souveraine de la région. Elle abordera les stratégies de renforcement institutionnel, la dimension géopolitique régionale, et enfin proposera une refondation panafricaniste et souveraine de la CEEAC à travers des réformes politiques, éducatives et diplomatiques.

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PREMIÈRE PARTIE : LES

FONDEMENTS STRUCTURELS,

 

PHILOSOPHIQUES ET

IDÉOLOGIQUES DE

L'INTÉGRATION EN AFRIQUE

CENTRALE

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PREMIÈRE PARTIE : LES FONDEMENTS STRUCTURELS, PHILOSOPHIQUES ET IDÉOLOGIQUES DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE CENTRALE

L'intégration régionale en Afrique centrale ne saurait être comprise sans une analyse approfondie de ses fondements structurels, philosophiques et idéologiques. En effet, au-delà des mécanismes institutionnels et économiques mis en place, l'intégration africaine repose sur une vision de civilisation et un projet politique de libération collective. L'Afrique centrale, marquée par une histoire coloniale complexe et des héritages étatiques souvent importés, se trouve à la croisée des chemins entre une intégration institutionnelle inachevée et la quête d'une unité fondée sur les valeurs africaines de solidarité et d'autodétermination. Comprendre cette dynamique suppose donc d'examiner à la fois les limites structurelles de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) et les fondements idéologiques qui devraient inspirer un modèle d'intégration authentiquement africain, ancré dans la pensée des idéaux du panafricanisme. Ainsi, cette première partie s'articule autour de deux grands chapitres.

Le premier chapitre met en lumière les bases institutionnelles et structurelles de la CEEAC, en retraçant son évolution historique, ses missions et ses politiques, tout en mettant en exergue les défis persistants qui freinent son efficacité régionale. Le second chapitre, quant à lui, explore les fondements philosophiques et idéologiques de l'intégration africaine à travers la pensée fanonienne et le panafricanisme, en montrant comment ces courants de pensée offrent une alternative intellectuelle et politique capable de refonder l'unité africaine sur des valeurs de souveraineté, de dignité et de solidarité.

CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE ET LES LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC

L'intégration régionale en Afrique centrale s'inscrit dans un contexte historique et institutionnel complexe, marqué par la volonté des États de surmonter les fragmentations héritées de la colonisation et de construire un espace économique et politique cohérent. La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), créée en 1983, représente le principal

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cadre de cette ambition régionale. Elle vise à promouvoir la coopération économique, politique et sécuritaire entre les pays membres afin de renforcer leur développement collectif. Cependant, malgré des objectifs ambitieux et une architecture institutionnelle relativement complète, la CEEAC peine à atteindre une véritable efficacité intégratrice. Ses limites résident aussi bien dans la diversité structurelle de ses États membres que dans les contraintes économiques, politiques et géopolitiques qui freinent la réalisation d'une union solide et autonome. L'étude de cette dynamique permet ainsi de comprendre les tensions entre l'idéal d'unité africaine et la réalité des mécanismes régionaux encore dépendants des logiques extérieures et des intérêts nationaux divergents. Ce premier chapitre s'organise autour de deux grandes sections.

La première section retrace la genèse et l'évolution de la CEEAC, en présentant les origines de la coopération régionale en Afrique centrale, l'historique et les structures de l'organisation, ainsi que les principales politiques d'intégration économique, politique et sécuritaire mises en oeuvre depuis sa création. La deuxième section, quant à elle, s'intéresse aux défis et contraintes auxquels la CEEAC est confrontée, en analysant notamment l'hétérogénéité politique des États membres, la dépendance économique vis-à-vis de l'extérieur et les faiblesses de la gouvernance régionale, autant de facteurs qui entravent la consolidation d'une intégration africaine efficace et souveraine.

Section 1 : Genèse et évolution de la CEEAC

La question de la gouvernance constitue un enjeu central dans le processus d'intégration régionale en Afrique. Dans l'un de ses rapports, la Commission des Nations Unies pour l'Afrique soulignait avec justesse que « la mauvaise gouvernance, lorsqu'elle est mal exercée ou mal assumée, constitue un facteur de risque de guerres civiles et de crises, alors qu'une gouvernance démocratique favorise la consolidation durable de la paix et de la stabilité. (...) Les crises ont le pouvoir d'anéantir en un laps de temps les acquis de plusieurs années de coopération ou de développement ».32 Ces propos mettent en lumière la place déterminante que

32 Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (bureau sous régional des Nations Unies pour l'Afrique centrale), Rapport sur les Economies en Afrique Centrale :La réhabilitation des pays en post-conflit,2009 https://archive.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/economies_afrique_centrale_2009.pdf#:~:text=*%2 0LES%20%C3%89CONOMIES.%20*%20DE%20L'AFRIQUE%20CENTRALE.%20*%202009. Consulté le 12/02/2025 a 15h34

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les organisations internationales accordent à la gouvernance dans la construction d'espaces régionaux viables et durables. En Afrique centrale, cette relation entre gouvernance, stabilité et développement apparaît avec une acuité particulière. L'instabilité politique et institutionnelle, nourrie par des crises récurrentes, freine la mise en oeuvre d'une intégration régionale solide et cohérente. Consciente de ces défis, la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) a vu le jour dans la perspective de renforcer la coopération entre les pays de la sous-région, afin de consolider la paix, stimuler le développement économique et promouvoir une gouvernance collective plus efficace.

La présente section revient ainsi sur la genèse et l'évolution de la CEEAC, en retraçant les origines de la coopération régionale en Afrique centrale, l'historique de l'organisation, ainsi que ses missions, structures et principales politiques d'intégration mises en oeuvre depuis sa création en 1983.

Paragraphe 1 : Origines de la coopération régionale en Afrique centrale

Au lendemain des indépendances, l'Afrique se caractérisait par la coexistence de plus de quarante États souverains, présentant des disparités profondes en matière de population, de superficie et de ressources économiques. Dans ce contexte de fragmentation politique et économique, une forte aspiration à l'unité africaine s'est progressivement affirmée parmi les dirigeants du continent. Cette volonté d'unité s'est d'abord traduite par la formation de regroupements politiques à vocation continentale, inspirés par des affinités idéologiques distinctes, tels que le groupe de Casablanca et le groupe de Monrovia33.

Le rapprochement de ces deux courants a conduit, en 1963, à la signature de la Charte d'Addis-Abeba, acte fondateur de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA)34. Cet événement marquait un tournant historique en semblant ouvrir la voie à la réalisation du rêve panafricain d'unité

33 Le groupe de Casablanca est issu de la conférence qui s'est tenue en cette ville le 7 janvier 1 961 et concrétisée par la signature de la charte de Casablanca au Caire le 5 mai 1961 par cinq Etats, le Maroc, le Mali, la Guinée, le Ghana et la République arabe unie, charte proclamant une politique de non-alignement. Le groupe de Monrovia est issu de la conférence tenue en cette ville le 12 mai 1961 et unissait les pays africains désireux de conserver des rapports avec l'Occident.

34 Makinda, Samuel M. & Okumu, F. Wafula (2007). L'Union africaine : Défis de la mondialisation, de la sécurité et de la gouvernance

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politique. Cependant, l'expérience a rapidement montré les difficultés majeures auxquelles se heurtait la création d'un véritable ensemble politique africain unifié. Les divergences idéologiques, les intérêts nationaux et la fragilité institutionnelle des jeunes États indépendants ont limité la portée de cette ambition initiale.

Face à ces contraintes, les États africains ont progressivement privilégié des formes de rapprochement plus restreintes, axées principalement sur la coopération économique régionale. Celle-ci visait à favoriser l'intégration des économies nationales au sein d'espaces géographiques cohérents, afin de mutualiser les ressources, harmoniser les politiques de développement et réduire les effets du sous-développement. L'objectif était de constituer, à terme, de véritables marchés communs régionaux, conçus comme étapes préparatoires vers l'unité africaine globale.

C'est dans cette logique qu'ont vu le jour plusieurs organisations interétatiques régionales, dotées de traités instituant des cadres d'action communs sur la base de la juxtaposition des territoires nationaux. Ce modèle d'intégration territoriale, bien qu'ambitieux, s'est toutefois heurté à de nombreuses difficultés : inadéquation des moyens financiers et institutionnels, manque de coordination entre les politiques nationales, et déséquilibres économiques persistants entre États membres. Ces limites structurelles ont souvent conduit à des tensions internes et à des crises institutionnelles, révélant que les obstacles rencontrés au sein des organisations régionales n'étaient, en réalité, que la traduction politico-institutionnelle de problèmes économiques non résolus.35

A- Cadres institutionnels de l'intégration économique

Pour concrétiser le projet d'intégration économique progressive, les États africains ont adopté deux grands modèles institutionnels inspirés d'expériences réussies observées ailleurs dans le monde. Le premier est le modèle sectoriel, représenté par l'Union douanière, dont l'objectif principal est d'unifier les tarifs douaniers appliqués vis-à-vis des pays tiers. Cette formule, en harmonisant les droits de douane et en facilitant les échanges intra-régionaux, constitue un instrument efficace de rapprochement économique entre États.

35 Intégration territoriale et conflits institutionnels en Afrique Laï Kamara Revue Tiers Monde Année 1970 44 pp. 701-732 : https://www.persee.fr/doc/tiers 0040-7356 1970 num 11 44 1728 . Consulté le 12/03/2025 a 16h32

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Le second est le modèle global, incarné par le marché commun, qui vise la suppression graduelle des restrictions aux mouvements des biens, des services, des capitaux et des personnes au sein d'un même espace régional.

C'est dans cette perspective qu'a été instituée, le 8 décembre 1964 à Brazzaville, l'Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale (UDEAC), par un traité signé entre le Gabon, le Congo (Brazzaville), la République Centrafricaine, le Tchad et la République Fédérale du Cameroun. L'UDEAC succédait à l'ancienne Union Douanière Équatoriale, créée en 1961 et regroupant initialement les quatre premiers États.36 Ces pays partageaient déjà, depuis la période coloniale, une certaine forme d'intégration économique dans le cadre de l'Afrique Équatoriale Française (AEF), notamment à travers une administration douanière commune et la gestion conjointe de certains services publics.

Cependant, la répartition inégale des recettes au sein de la Fédération souvent au profit des colonies les plus défavorisées et dépourvues de façade maritime a engendré des tensions internes qui ont conduit à son éclatement au moment des indépendances. Conscients néanmoins de la faiblesse de leurs économies nationales et de la nécessité de maintenir une coopération régionale, les États concernés ont choisi de renouveler ce cadre sous la forme d'une Union douanière rénovée, intégrant progressivement le Cameroun et donnant naissance à l'UDEAC. Plus qu'une simple union douanière, l'UDEAC visait à créer un groupement économique sous-régional destiné à servir de base à un futur marché commun africain. L'Union, dotée de la personnalité juridique (article 23), reposait sur une structure institutionnelle articulée autour de trois organes principaux :

Le Conseil des Chefs d'État, organe décisionnel suprême statuant à l'unanimité (articles 3 et 10), ce qui limitait la dimension supranationale de l'organisation ;

Le Comité de direction, composé de deux représentants par État membre le ministre des Finances et un ministre chargé du développement chargé de la coordination des politiques économiques (article 11) ;

Le Secrétariat général, organe administratif permanent assurant la continuité des travaux de l'Union.

36 Intégration territoriale et conflits institutionnels en Afrique Laï Kamara Revue Tiers Monde Année 1970 44 pp. 701-732 : https://www.persee.fr/doc/tiers 0040-7356 1970 num 11 44 1728 . Consulté le 12/03/2025 a 16h32

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L'UDEAC constituait un territoire douanier unique, à l'intérieur duquel la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux était garantie (article 27). Tous les droits d'entrée étaient abolis entre les États membres, à l'exception de certaines productions industrielles soumises à une taxe unique redistribuée entre les États producteurs et consommateurs (articles 59 et 61). Un tarif extérieur commun était également adopté pour les échanges avec le reste du monde, accompagné d'une taxe complémentaire à l'importation dont les taux pouvaient varier selon les pays.

Enfin, la solidarité économique et financière entre les États membres se traduisait par divers mécanismes d'harmonisation et de compensation. Ces mesures concernaient notamment les fiscalités intérieures (article 42), la planification du développement (article 48), les politiques de transport et la coordination industrielle (Titre III). L'ensemble visait à réduire les déséquilibres entre les économies nationales et à poser les bases d'une intégration économique plus cohérente et durable dans la sous-région.37

B- De la coopération économique à l'intégration régionale en Afrique centrale

L'histoire de la coopération régionale en Afrique centrale s'inscrit dans la continuité des efforts africains en faveur de l'unité et du développement collectif. Dès les indépendances, les dirigeants du continent ont pris conscience de la nécessité d'unir leurs économies pour mieux surmonter les fragilités héritées de la colonisation. L'adoption de la Charte d'Addis-Abeba le 25 mai 1963, qui donna naissance à l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), symbolisa cette volonté d'unité continentale, en jetant les bases institutionnelles d'une coopération fondée sur la solidarité et l'intégration progressive des États africains38.

Dans cette dynamique, l'Afrique centrale a été parmi les premières régions du continent à tenter une intégration économique structurée. La création, en 1964 à Brazzaville, de l'Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale (UDEAC), marqua une étape essentielle dans

37 https://cemac-osidimbea.jimdofree.com/udeac/ Consulté le 15/03/2025 à 10H54

38 Organisation de l'Unité Africaine, Charte d'Addis-Abeba, 25 mai 1963. https://www.peaceau.org/uploads/charte-de-l-oua-fr.pdf Consulté le 15/03/2025 a 20h

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cette trajectoire39. Elle constitua le premier cadre institutionnel d'intégration régionale en Afrique centrale, et surtout, le socle fondateur de la CEMAC.

En effet, la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), instituée par le Traité de N'Djamena du 16 mars 1994, se présenta comme la continuité modernisée de l'UDEAC40. Regroupant les mêmes États membres, auxquels s'ajouta la Guinée équatoriale, elle visait à renforcer les acquis économiques tout en dotant la région d'institutions plus cohérentes et adaptées aux exigences de la mondialisation. La CEMAC repose sur deux piliers : l'Union Économique de l'Afrique Centrale (UEAC) et l'Union Monétaire de l'Afrique Centrale (UMAC), cette dernière placée sous la supervision de la BEAC.

Toutefois, comme le souligne Bertrand Badie, cette évolution s'est souvent opérée dans un cadre institutionnel largement inspiré des modèles européens, traduisant une certaine dépendance structurelle des États africains vis-à-vis de paradigmes extérieurs41. Ce constat met en lumière la difficulté persistante de concevoir une intégration fondée sur les réalités endogènes du continent, où les logiques économiques et politiques locales demeurent fragmentées.

C'est dans ce contexte qu'émergea la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), créée le 18 octobre 1983 à Libreville et opérationnelle à partir de 198542. Conçue comme une organisation régionale à vocation plus large, elle devait englober aussi bien les États membres de la CEMAC que d'autres pays d'Afrique centrale (Angola, RDC, Rwanda, Burundi, São Tomé-et-Príncipe). Son objectif principal était de renforcer la coopération économique et politique à l'échelle de la sous-région, conformément à la Charte de Lagos de 1980, qui prônait la création de communautés régionales comme fondement de la future Communauté Économique Africaine.43

39 Traité instituant l'Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale, Brazzaville, 8 décembre 1964. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=URISERV:1965_0048_SEC_1965_1464_package . Consulté le 15/03/2025 à 23h

40 Traité instituant la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale, N'Djamena, 16 mars 1994. https://www.beac.int/wp-content/uploads/2016/11/TrCemac-rev.pdf . Consulté le 15/03/2025 a 23h

41 Badie, Bertrand, L'État importé, Paris, Fayard, 1992, p. 221.

42 Traité instituant la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale, Libreville, 18 octobre 1983. https://faolex.fao.org/docs/pdf/mul-210749.pdf . Consulté le 21/03/2025 à 12h

43 Organisation de l'Unité Africaine, Charte de Lagos, 1980. https://au.int/sites/default/files/treaties/37636-treaty-TREATY ESTABLISHING THE African Economic Community French.pdf Consulté le 21/03/2025 à 12h

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Ainsi, l'intégration régionale en Afrique centrale est le fruit d'un long processus, débutant avec les premiers accords douaniers des années 1960 et évoluant vers des structures économiques et politiques plus ambitieuses dans les décennies suivantes. Si les organisations telles que l'UDEAC, la CEMAC et la CEEAC traduisent une continuité institutionnelle, elles témoignent également des limites structurelles et des tensions politiques qui accompagnent la quête d'unité dans un espace historiquement morcelé.

Paragraphe 2 : Historique, missions et structures de la CEEAC depuis 1983

L'Afrique centrale, confrontée dès les premières années post-indépendance à des défis économiques, politiques et sécuritaires majeurs, a vu naître la nécessité d'une coordination régionale plus étendue que celle assurée par l'UDEAC et la CEMAC. C'est dans ce contexte que la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) a été créée en 1983 à Libreville, afin de constituer un cadre institutionnel permettant de renforcer la coopération entre les pays de la sous-région et de promouvoir leur intégration économique, politique et sécuritaire. Dans ce cadre, la CEEAC s'est dotée de structures institutionnelles spécifiques, articulées autour d'un Conseil des chefs d'État, d'un Comité de direction, et d'un secrétariat permanent, destinées à assurer la prise de décision, la coordination des politiques régionales et la mise en oeuvre des programmes communautaires. Ces institutions reflètent une approche intergouvernementale, qui cherche à concilier souveraineté nationale et coopération régionale, tout en offrant un cadre institutionnel capable de gérer les enjeux complexes de la sous-région.

L'analyse historique, institutionnelle et fonctionnelle de la CEEAC permet ainsi de comprendre les fondements et les mécanismes de l'intégration régionale en Afrique centrale. Ce paragraphe se propose donc d'explorer successivement l'historique de la CEEAC, ses missions principales, ainsi que l'organisation et le fonctionnement de ses structures, afin d'offrir une vision complète de cette institution et de son rôle stratégique dans la sous-région.

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A- Historique et évolution de la CEEAC

Figures 1 : Cartographie des pays membres de la CEEAC

La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) voit le jour le 18 octobre 1983 à Libreville, au Gabon, suite à l'adoption du traité établissant l'organisation. Cette initiative s'inscrit dans le double contexte de la construction sous-régionale en Afrique centrale et des ambitions panafricaines portées par l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA).44 Comme nous l'avons mentionnés avant la création de la CEEAC résulte notamment de la fusion de l'Union Douanière et Économique de l'Afrique Centrale (UDEAC) et de la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL), visant à créer un cadre d'intégration plus large et plus ambitieux.45

44 Traité instituant la CEEAC (1983) : https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Trait%C3%A9-portant-Cr%C3%A9ation-de-la-CEEAC.pdf . Consulté le 21/05/2025 à 13h

45 Mope Simo, G. "L'intégration régionale en Afrique centrale: enjeux et perspectives." Annuaire Français de Relations Internationales, vol. 15, 2014, p. 712. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-annuaire-francais-de-relations-internationales-2014-page-711.htm . Consulté le 21/05/2025 à 13h

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Le contexte géopolitique des années 1980 en Afrique centrale était marqué par une forte hétérogénéité des systèmes politiques et économiques, allant des économies pétrolières (Gabon, Congo) aux économies agricoles, en passant par des États en situation de fragilité avancée. Cette diversité constituait à la fois un défi et une nécessité pour l'intégration régionale. La création de la CEEAC répondait également à la logique de création de grandes communautés économiques régionales sur le continent, suivant le modèle de la CEDEAO en Afrique de l'Ouest.46

Conformément à son traité fondateur, la CEEAC s'assignait comme objectifs principaux « la promotion et le renforcement d'une coopération harmonieuse et un développement équilibré et auto-entretenu dans tous les domaines de l'activité économique et sociale ».47 Plus spécifiquement, l'organisation visait à établir une union douanière, un marché commun, et à coordonner les politiques sectorielles entre ses onze États membres.48

Le traité définissait un programme ambitieux comprenant notamment l'élimination progressive des barrières tarifaires et non tarifaires, l'établissement d'un tarif extérieur commun, la libre circulation des personnes et des biens, et la coordination des politiques dans les domaines des transports, des télécommunications, de l'énergie et de l'industrie.49 Dans le domaine politique, la CEEAC se donnait également pour mission de promouvoir la paix et la sécurité dans la région, objectif qui deviendra crucial dans les années suivantes.

Dès ses premières années, la CEEAC a cependant fait face à d'importants défis structurels. Le secrétariat exécutif, établi à Libreville, souffrait de moyens financiers et humains limités, tandis que le manque de volonté politique des États membres et les chevauchements avec d'autres organisations sous-régionales ont entravé la mise en oeuvre effective de son programme

46 N'Diaye, B. "Les organisations internationales africaines." Paris, La Documentation française, 2006, p. 89. Disponible sur : https://www.ladocumentationfrancaise.fr/ouvrages/les-organisations-internationales-africaines . Consulté le 21/05/2025 à 13h

47 CEEAC. "Traité instituant la CEEAC." Article 4, 1983. Op. cit.

48 Commission Économique pour l'Afrique. "Évaluation des capacités des communautés économiques régionales." Nations Unies, 2006, p. 24. Disponible sur : https://repository.uneca.org/handle/10855/21065 . Consulté le 21/05/2025 à 14h01

49 CEEAC. "Traité instituant la CEEAC." Chapitre III, Articles 25-40, 1983. Op. cit.

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d'intégration.50 Le problème du financement chronique se manifestait par le non-paiement des contributions des États membres, paralysant partiellement le fonctionnement institutionnel.

La coexistence avec d'autres organisations sous-régionales, notamment la CEMAC (Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale) qui regroupait les pays de la zone franc, créait une complexité institutionnelle et une concurrence dans les agendas d'intégration. Cette situation conduisait à une dispersion des efforts et des ressources.51

La décennie 1990 a constitué une période de stagnation profonde pour la CEEAC. Plusieurs facteurs ont contribué à cette paralysie : les crises politiques et conflits armés dans plusieurs États membres (République du Congo, République Démocratique du Congo, République Centrafricaine), les difficultés économiques persistantes, et l'absence de mécanismes de financement durable.52

La situation en République Démocratique du Congo, alors déchirée par des conflits successifs, avait des répercussions déstabilisatrices sur l'ensemble de la sous-région. De même, les crises politiques au Congo-Brazzaville et en République Centrafricaine créaient un environnement peu propice aux avancées en matière d'intégration économique. Ces conflits non seulement détournaient l'attention politique des dirigeants de l'agenda d'intégration, mais généraient également des flux de réfugiés et une instabilité transfrontalière.53

Sur le plan économique, les programmes d'ajustement structurel mis en oeuvre dans la plupart des pays membres durant cette période conduisaient à un repli sur les priorités nationales au détriment des objectifs régionaux. La dette extérieure croissante et la détérioration des termes

50 Ngoupandou, E. "La CEEAC face aux défis de l'intégration en Afrique centrale." Afrique Contemporaine, vol. 255, no. 3, 2015, p. 115. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2015-3-page-113.htm . Consulté le 24/05/2025 à 14h

51 Matingu, R. "Le paysage institutionnel de l'intégration en Afrique centrale." Revue Juridique et Politique des États Francophones, vol. 72, no. 2, 2018, p. 234. Disponible sur : https://www.ripess.org/wp-content/uploads/2018/12/Revue-Juridique-72-2.pdf Consulté le 25/05/2025 à 12h

52 Mangala, J. "Africa and the New World Era: From Humanitarianism to a Strategic Framework." Palgrave Macmillan, 2010, p. 89. Disponible sur : https://link.springer.com/book/10.1057/9780230115563 . Consulté le 25/05/2025 à 12h

53 International Crisis Group. "Crises oubliées en Afrique centrale." Rapport Afrique no. 45, 2002, p. 12. Disponible sur : https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/democratic-republic-congo/forgotten-crises-central-africa . Consulté le 25/05/2025 à 13h

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de l'échange pour les économies dépendantes des matières premières limitaient davantage les capacités des États à financer les initiatives régionales.54

Cette situation a conduit à une quasi-inactivité de l'organisation pendant plusieurs années, avec une incapacité à mettre en oeuvre ses programmes fondamentaux d'intégration. Le secrétariat exécutif fonctionnait au ralenti, avec un personnel réduit et des ressources insuffisantes pour mener à bien son mandat. De nombreux projets ambitieux, comme l'établissement d'une union douanière ou la mise en place de politiques sectorielles communes, étaient soit reportés soit abandonnés.

La relance de la CEEAC intervient en 1999, dans un contexte marqué par la dissolution de la CEPGL et la nécessité de rationaliser le paysage institutionnel de l'intégration en Afrique centrale. Lors de la 9ème conférence des chefs d'État et de gouvernement tenue à Malabo en juin 1999, les dirigeants de la sous-région adoptent un protocole portant restructuration de la CEEAC.55 Cette décision cruciale vise à "redynamiser le processus d'intégration en Afrique Centrale" et à doter la communauté d'institutions plus efficaces, avec un secrétariat général restructuré et un recentrage sur des priorités essentielles, notamment la promotion de la paix et de la sécurité dans la sous-région.56

Le protocole de 1999 introduisait plusieurs innovations institutionnelles majeures. Il transformait le secrétariat exécutif en secrétariat général, avec un renforcement de ses prérogatives et de ses moyens. Il créait de nouveaux organes spécialisés, notamment le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), reconnaissant ainsi le lien fondamental entre sécurité et développement.57 Cette restructuration répondait également à la nécessité de clarifier les relations entre la CEEAC et la CEMAC, en établissant une répartition plus claire des rôles et des responsabilités.

54 Banque Mondiale. "Intégration régionale en Afrique centrale: bilan et perspectives." Document de travail no. 38742, 2007, p. 45. Disponible sur : https://documents.worldbank.org/fr/publication/documents-reports/documentdetail . Consulté le 26/05/2025 à 20h10

55 CEEAC. "Protocole portant restructuration de la CEEAC." Malabo, 24 juin 1999. Disponible sur : https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Protocole-portant-Restructuration-de-la-CEEAC.pdf . Consulté le 26/05/2025 à 21h

56 CEEAC. "Déclaration de la 9ème conférence des chefs d'État et de gouvernement." Malabo, 25 juin 1999.

57 CEEAC. "Protocole relatif au Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale." Malabo, 24 juin 1999. Disponible sur : https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Protocole-relatif-au-Conseil-de-Paix-et-de-S%C3%A9curit%C3%A9-de-lAfrique-Centrale-COPAX.pdf . Consulté le 26/05/2025 à 21h

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La dissolution de la CEPGL permettait de rationaliser le paysage institutionnel régional et de concentrer les efforts sur une seule organisation chargée de l'intégration en Afrique centrale. Cette consolidation institutionnelle s'accompagnait d'une nouvelle vision stratégique qui mettait l'accent sur l'intégration physique (infrastructures de transport et d'énergie), la sécurité alimentaire, et la gestion concertée des ressources naturelles.58

Le contexte international de l'époque, marqué par la montée en puissance des processus de globalisation, contribuait également à cette relance en faisant prendre conscience aux dirigeants de la sous-région de la nécessité de constituer des espaces économiques plus vastes et plus cohérents pour faire face à la concurrence internationale.59

Cette phase de relance posait les bases d'un nouveau départ pour l'organisation, même si de nombreux défis persistaient, notamment en matière de financement durable, de coordination entre les multiples initiatives d'intégration, et de mise en oeuvre effective des décisions au niveau national. La période post-1999 ouvrait ainsi un chapitre nouveau pour la CEEAC, avec des ambitions renouvelées mais également une conscience plus aiguë des obstacles à surmonter.60

58 CEEAC. "Plan directeur d'intégration 2000-2010." Libreville, 2000, p. 15. Disponible sur : https://www.ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2020/09/Plan-Directeur-dInt%C3%A9gration.pdf . Consulté le 26/05/2025 à 23h

59 Nations Unies. "Rapport du secrétaire général sur les causes des conflits en Afrique." New York, 1998, p. 22. Disponible sur : https://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/1998/318 . Consulté le 26/05/2025 à 23h

60 Doudou, M. "La relance de la CEEAC: enjeux et perspectives." Revue Africaine de l'Intégration Régionale, vol. 4, no. 1, 2001, p. 67. Disponible sur : https://www.persee.fr/doc/afri_0399-0344_2001_num_32_1_1562 . Consulté le 26/05/2025 à 21H

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B- Missions fondamentales et architecture institutionnelle

Figures 2 : Cartographie des pays membres de la CEEAC

Dès son origine, la CEEAC a intégré la paix et la sécurité comme condition préalable au développement. Cependant, ce n'est qu'avec l'adoption du Protocole relatif au Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX) en 1999 que cette mission s'est concrétisée institutionnellement61. Le Mécanisme d'Alerte Rapide de l'Afrique Centrale (MARAC) et la Force Multinationale de l'Afrique Centrale (FOMAC) ont été créés pour prévenir et gérer les conflits dans la sous-région. Entre 2000 et 2024, la CEEAC est intervenue dans plusieurs crises, notamment en République Centrafricaine et en République Démocratique du Congo, démontrant son rôle croissant dans la gouvernance sécuritaire régionale62.

L'intégration économique constitue le coeur historique du mandat de la CEEAC. Le Traité de 1983 prévoyait l'établissement progressif d'une union douanière et d'un marché commun. Le

61 CEEAC. "Protocole relatif au Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale." 1999. Disponible sur : https://www.ceeac-eccas.org . Consulté le 10/04/2025 à 02h

62 International Crisis Group. Violence et transhumance en Centrafrique : le temps d'agir, 2025. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2025-05/317-centrafrique-temps-d-agir_1.pdf . Consulté le 30/05/2025 à 02h

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Plan Directeur d'Intégration 2000-2010 puis la Stratégie 2025 ont précisé cette vision, avec des réalisations concrètes comme l'adoption du Programme Économique Régional (PER) en 201763. Cependant, la coexistence avec la CEMAC et les différences structurelles entre économies membres ont limité l'avancée vers l'union douanière, faisant de l'intégration économique un chantier toujours en cours en 2024. Initialement centrée sur le développement économique, la CEEAC a progressivement intégré les dimensions environnementales et sociales du développement durable. L'adoption de la Politique Régionale de l'Environnement et de Développement Durable en 2007 a marqué cette évolution64. La CEEAC coordonne désormais les positions de ses États membres dans les négociations climatiques internationales et met en oeuvre des programmes transfrontaliers de gestion des ressources naturelles65. Instance décisionnelle suprême, la Conférence définit les orientations politiques majeures et supervise la mise en oeuvre des traités. Elle se réunit ordinairement une fois par an et ses décisions sont théoriquement contraignantes pour les États membres. Entre 1983 et 2024, son rôle s'est renforcé, particulièrement dans la gestion des crises politiques et sécuritaires régionales.

L'architecture institutionnelle de la CEEAC, établie par le Traité fondateur de 1983 et substantiellement réformée par le Protocole de 1999, représente un cadre organisationnel qui a su évoluer pour répondre aux défis changeants de l'intégration régionale tout en maintenant une continuité structurelle essentielle à sa pérennité. Cette structure, articulée autour d'organes principaux complémentaires, illustre la recherche constante d'un équilibre entre la légitimité politique des États membres et l'efficacité opérationnelle d'une administration permanente. Le Secrétariat Général, situé à Libreville, constitue le pilier technique et exécutif de cette architecture, tandis que la Conférence des Chefs d'État et le Conseil des Ministres en forment les piliers décisionnels politiques. Au fil des décennies, cette construction institutionnelle a connu des adaptations significatives, notamment avec la création d'organes spécialisés comme le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), reflétant l'élargissement progressif des missions de la Communauté. L'analyse de cette architecture révèle ainsi une

63 CEEAC. "Plan Stratégique 2021-2025." , https://ceeac-eccas.org/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/ . Consulté le 26/05/2025 à 21h

64 CEEAC. "Politique Régionale de l'Environnement." 2007. Disponible sur : https://www.ceeac-eccas.org . Consulté le 26/05/2025

65 UNECA. "Rapport sur la mise en oeuvre des ODD en Afrique." 2023, https://www.uneca.org/fr/rapport-sur-le-d%C3%A9veloppement-durable-en-afrique-2023 . Consulté le 26/05/2025

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dynamique permanente entre la préservation des fondements initiaux et la nécessité d'innovations institutionnelles pour faire face aux nouveaux enjeux régionaux.

- Conseil des Ministres

Composé des ministres des Affaires Étrangères et de l'Intégration Régionale, le Conseil se réunit deux fois par an pour préparer les travaux de la Conférence et veiller à l'exécution de ses décisions. Son importance opérationnelle a crû avec la complexification des agendas d'intégration, faisant de lui le pivot entre orientations stratégiques et mise en oeuvre technique.

- Secrétariat Général

Établi à Libreville, le Secrétariat Général constitue l'organe exécutif permanent. Transformé en 1999 pour renforcer ses capacités, il est dirigé par un Secrétaire Général élu pour un mandat de quatre ans renouvelable. Ses compétences se sont élargies progressivement, notamment avec la création de directions spécialisées dans la paix et sécurité, l'intégration économique, et l'environnement. En 2024, il emploie plus de 150 cadres et experts, représentant une administration régionale substantielle.

- Commission consultative

Originellement conçue comme une chambre technique, la Commission consultative a évolué vers une fonction de représentation de la société civile et du secteur privé. Composée de représentants des différentes catégories socio-professionnelles, elle émet des avis sur les projets d'intégration et assure un rôle croissant dans le contrôle citoyen des politiques régionales.

La période récente a été marquée par plusieurs adaptations institutionnelles significatives. La création de l'Architecture Africaine de Gouvernance (AGA) en 2010 a renforcé les mécanismes de surveillance démocratique. L'établissement du Comité Technique Spécialisé sur les Finances et le Budget en 2015 a amélioré la gouvernance financière, tandis que la réforme du système de prise de décision en 2018 a accéléré les processus décisionnels.

Cette évolution reflète la maturation progressive de la CEEAC d'une organisation principalement symbolique vers une institution dotée de capacités opérationnelles croissantes,

même si des défis importants persistent en matière de mise en oeuvre effective et de coordination interinstitutionnelle.

Figure 3 : Organigrammes de la CEEAC

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Figure 4 : Poste, Nom et pays d'origine des responsables administrative de la CEEAC

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Paragraphe 3 : Les politiques d'intégration économique, politique et sécuritaire

Notre travail de recherche aborde désormais le coeur opérationnel du projet de la CEEAC : l'analyse de ses politiques concrètes d'intégration. Cette partie est consacrée à l'examen détaillé des mécanismes et des instruments que la communauté a mis en place pour traduire en actes ses ambitions fondatrices. Elle se structure autour de deux piliers fondamentaux et interdépendants : l'intégration économique, qui constitue la raison d'être originelle de l'organisation, et l'intégration sécuritaire, devenue une impérieuse nécessité pour créer un environnement stable propice au développement. L'objectif est d'évaluer la cohérence, la mise en oeuvre et l'efficacité de ces politiques, en identifiant à la fois les avancées significatives et les lacunes persistantes.

Dans une première section, nous explorerons les politiques d'intégration économique. Il s'agira d'analyser les stratégies déployées pour créer un marché régional unifié, en passant au crible les dispositifs de libéralisation des échanges, les projets d'union douanière et la coordination des politiques sectorielles. Nous évaluerons les progrès réalisés dans la libre circulation des biens et des personnes, ainsi que les efforts de convergence macroéconomique et financière. Cette analyse permettra de mesurer l'écart entre les objectifs ambitieux des traités et la réalité des réalisations sur le terrain, en pointant les freins structurels et politiques qui entravent l'approfondissement du marché commun.

La seconde section se concentrera sur les politiques d'intégration sécuritaire, dimension devenue centrale depuis la création du Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX). Nous examinerons l'architecture complexe de ce volet, en détaillant le rôle du Mécanisme d'Alerte Rapide (MARAC) et les capacités opérationnelles de la Force Multinationale (FOMAC). L'étude portera également sur l'action de la CEEAC en matière de diplomatie préventive, de médiation des conflits et de gestion post-crise. L'efficacité de ces interventions dans les théâtres de crise récents, comme en République Centrafricaine ou dans l'Est de la RDC, sera scrutée pour déterminer dans quelle mesure la communauté est parvenue à s'imposer comme un acteur crédible de la paix et de la sécurité dans son espace.

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A- Les politiques d'intégration économique

La CEEAC a déployé plusieurs mécanismes pour supprimer les barrières tarifaires et non tarifaires, conformément à son traité fondateur de 1983. Cependant, la mise en oeuvre a rencontré d'importants défis, avec seulement 55% des lignes tarifaires libéralisées en 2020 selon les rapports de la Commission Économique pour l'Afrique66. Le projet d'Union Douanière, initialement prévu pour 2014, a connu d'importants retards. L'adoption d'un Tarif Extérieur Commun (TEC) reste un objectif non atteint, principalement en raison des divergences entre les pays membres de la CEMAC et ceux n'appartenant pas à cette union monétaire. Les barrières non tarifaires persistent également, avec des procédures administratives complexes et des contrôles multiples aux frontières qui entravent la libre circulation des marchandises.67

Dans le domaine des infrastructures, la CEEAC a élaboré un Plan Directeur Consensuel des Transports , adopté en janvier 2004 actualisé en 2018, il s'agit essentiellement de la réalisation des liaisons inter-capitales, des corridors de transit et des liaisons d'interconnexion permettant le maillage du réseau par la mise en oeuvre d'environ trois cents projets dont une première tranche prioritaire de 55 a été adoptée en juin 2007 à Libreville (Gabon) par la 2ème Conférence des Ministres de l'Afrique Centrale en charge des Transports et des Travaux Publics. A ce jour, 36 de ces 55 projets ont déjà été réalisés ou disposent de financements, grâce aux efforts des Etats membres de la CEEAC pour la mobilisation de ressources internes et externes. Il est temps de trouver des financements pour la prochaine tranche de projets prioritaires.,68. Le corridor Douala-Bangui-N'Djamena a notamment bénéficié d'améliorations significatives, bien que de nombreux axes restent en mauvais état.

Le secteur énergétique représente un autre champ important de coordination, avec le Système d'Échanges d'Énergie Electrique d'Afrique Centrale (SIEAC) visant à créer un marché régional

66 Commission Économique pour l'Afrique. "Rapport sur l'intégration régionale en Afrique ." 2021, https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU WD/MYCM%20AU%202%20(III)%20RPT%20_F.pdf Consulté le 29/05/2025 à 14h

67 UNECA, Une plate-forme en ligne pour voir si les obstacles non tarifaires peuvent assurer le succès de la

ZLECA. 2020. https://www.uneca.org/fr/storys/une-plate-forme-en-ligne-pour-voir-si-les-obstacles-non-
tarifaires-peuvent-assurer-le-succ%C3%A8s Consulté le 4/06/2025

68 UNECA, Plan Directeur Consensuel des Transports en Afrique Centrale : le temps de la relance. https://archive.uneca.org/fr/stories/plan-directeur-consensuel-des-transports-en-afrique-centrale-le-temps-de-la-relance Consulté le 29/05/2025 à 14h

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de l'électricité69. Le projet Inga III en RDC, bien que retardé, illustre le potentiel de coopération énergétique régionale.

En matière agricole, la Politique Agricole Commune de la CEEAC (PAC), adoptée en 2015, cherche à améliorer la sécurité alimentaire à travers la mise en place de réserves régionales et l'harmonisation des normes sanitaires.70

La question monétaire reste particulièrement complexe en raison de la coexistence de plusieurs zones monétaires. Le projet de monnaie unique, reporté à plusieurs reprises, se heurte aux importants écarts de développement économique entre les États membres. La Banque des États de l'Afrique Centrale (BEAC) et la Banque de Développement des États de l'Afrique Centrale (BDEAC) jouent néanmoins un rôle crucial dans le financement des projets d'intégration.

B- Les politiques d'intégration sécuritaire

La CEEAC a développé un cadre normatif ambitieux pour la promotion de la démocratie et de la bonne gouvernance. L'adoption du Protocole relatif à la mise en place d'un Conseil de Paix et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX) en 1999 a marqué un tournant décisif, établissant des mécanismes institutionnels pour adresser les questions politiques et sécuritaires. Ce protocole a été complété par la Déclaration de Yaoundé de 2002 sur la démocratie, les droits de l'homme et le développement, qui institue des principes communs en matière de gouvernance démocratique71.

La Commission Consultative, composée de représentants de la société civile, des secteurs privé et académique, joue un rôle croissant dans le paysage institutionnel de la CEEAC. Instituée par l'article 16 du Traité révisé, cette instance émet des avis sur les projets d'intégration et participe à l'observation des processus électoraux dans la sous-région. Son implication dans le suivi des élections en République Démocratique du Congo (2023) a représenté une innovation significative, même si son indépendance opérationnelle reste tributaire des volontés politiques nationales.72

69 Pool Énergétique d'Afrique Centrale. https://peac-ac.org/documents/ Consulté le 14/06/2025

70 CEEAC. "Politique Agricole Commune." , https://ceeac-eccas.org/2024/01/19/conference-regionale-sur-le-processus-de-revision-de-la-politique-agricole-commune-et-du-programme-regional-dinvestissement-agricole-de-securite-alimentaire-et-nutritionnelle-priasan-de-la/ . 2024 Consulté le 2/06/2025

71 CEEAC, "Déclaration de Yaoundé sur la démocratie, les droits de l'homme et le développement", 2002, Principes 4-7.

72 Communique de presse annonçant l'arrivée de la mission internationale d'observation électorale de la CEEAC pour les élections générales du 20 décembre 2023 en RDC. https://ceeac-eccas.org/wp-

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Le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX) constitue la pierre angulaire du système sécuritaire de la CEEAC. Composé des ministres des Affaires étrangères et de la défense des États membres, il se réunit trimestriellement pour définir les orientations stratégiques en matière de prévention et de gestion des conflits73. Le COPAX supervise deux mécanismes opérationnels essentiels : le MARAC et la FOMAC.

Le Mécanisme d'Alerte Rapide de l'Afrique Centrale (MARAC), établi en 2001, dispose de bureaux régionaux à Libreville, Kinshasa et Bangui. Son système de monitoring permet la collecte et l'analyse d'informations sur les crises potentielles, avec la production de notes techniques mensuelles distribuées aux États membres. Cependant, le MARAC souffre de limitations structurelles, notamment un personnel réduit (seulement 15 analystes régionaux) et une dépendance aux contributions financières des partenaires techniques, principalement l'Union européenne74.

La Force Multinationale de l'Afrique Centrale (FOMAC), officiellement créée en 2002, représente la composante militaire du COPAX. Théoriquement constituée de brigades multinationales pouvant mobiliser jusqu'à 2 500 hommes, la FOMAC a connu des difficultés opérationnelles persistantes. Son premier déploiement significatif en République Centrafricaine (2013-2016) a mis en lumière les lacunes en matière d'interopérabilité, d'équipement et de financement, avec seulement 1 800 hommes effectivement déployés sur les 3 500 initialement prévus75.

La CEEAC a développé une expertise croissante dans la médiation des conflits, particulièrement visible dans son engagement en République Centrafricaine (RCA). Depuis 2013, l'organisation a successivement déployé la Mission de Consolidation de la Paix en Centrafrique (MICOPAX, 20082013) puis la Mission Internationale de Soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA, 20132014)76. Ces interventions, bien que critiquées pour leurs limitations opérationnelles, ont permis de stabiliser temporairement le pays et de faciliter la transition vers une mission de l'Union africaine puis des Nations Unies.

content/uploads/2023/12/COMMUNIQUE-DE-PRESSE-ANNONCANT-LARRIVEE-DE-LA-MIOE-DE-LA-CEEAC-EN-RDC-2023-1.pdf Consulté le 17/06/2025 21h

73 CEEAC, "Manuel de procédures du COPAX", 2019, https://ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2023/06/VF-officielle-PROTOCOLE-COPAX-18122019.pdf Consulté le 17/06/2025 a 20h

74 Rapport sur l'Afrique Centrale : Prévenir les conflits en Afrique Centrale, Institut d'études de sécurité. 2015. https://www.files.ethz.ch/isn/193351/CAR_No3FR.pdf Consulté le 9/07/2025 a 18h

75 L'architecture institutionnelle de paix et de sécurité en Afrique Centrale. Dr. Niagalé Bagayoko, 2020. https://www.africansecuritynetwork.org/assn/wp-content/uploads/2020/11/Larchitecture-institutionnelle-de-paix-et-de-se%CC%81curite%CC%81-en-Afrique-centrale.pdf Consulté le 9/07/2025 a 17h

76 Transfert d'autorité entre la MICOPAX et la MISCA,2023. https://www.peaceau.org/fr/article/transfert-d-autorite-entre-la-micopax-et-la-misca Consulté le 17/06/2025 a 20h

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En République Démocratique du Congo (RDC), la CEEAC a joué un rôle diplomatique important durant la crise de l'Est du pays. L'initiative de Luanda de 2022, médiée par l'Angola au nom de la CEEAC, a conduit à un accord de cessez-le-feu entre la RDC et le Rwanda, démontrant le potentiel de la diplomatie régionale. Néanmoins, la persistance des conflits armés dans la région du Kivu souligne les limites de ces médiations, souvent entravées par les divergences d'intérêts entre États membres.77

Figures 5 : Résultats du Questionnaire de sondage de notre enquête ,2025

Si nous nous bassons sur l'une des diverses réponses de notre sondage réalisés sur un nombre défini de personnes issus de pays de la CEEAC nous pouvons constater que le renforcement de la sécurité est l'un des piliers ou du moins l'une des actions la plus important pour renforcer l'intégration mais aussi la stabilité dans la zones. Néanmoins les défis opérationnels restent considérables. Le financement chroniquement insuffisant des mécanismes de sécurité représente un obstacle majeur, avec moins de 30% des contributions attendues effectivement versées par les États membres en 2023. La dépendance

77 L'Angola met fin à sa médiation entre la RDC et le Rwanda. AfricaNews. https://fr.africanews.com/2025/03/24/langola-met-fin-a-sa-mediation-entre-la-rdc-et-le-rwanda/#:~:text=L'Angola%20jette%20l'%C3%A9ponge,la%20RDC%20et%20le%20Rwanda. Consulté le 27/08/2025 a 19h

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aux bailleurs de fonds internationaux (Union européenne, France, États-Unis) qui financent près de 65% des opérations de paix de la CEEAC, compromet l'appropriation locale des processus de stabilisation78.

La capacité de déploiement rapide constitue une autre limitation structurelle. L'absence de forces en attente pré-positionnées et les lourdeurs bureaucratiques entraînent des délais de déploiement moyens de 90 jours, bien supérieurs aux standards internationaux79. Ces contraintes expliquent pourquoi la CEEAC a souvent dû céder le lead opérationnel à l'Union africaine ou aux Nations Unies dans les crises majeures.

Section 2 : Défis et contraintes de la CEEAC

Si la CEEAC dispose d'un cadre institutionnel formellement complet et d'ambitieux objectifs d'intégration, son action concrète se heurte à une multiplicité de défis structurels qui entravent sa pleine effectivité et remettent en cause son leadership régional. Cette section se propose d'analyser méthodiquement les contraintes majeures qui grèvent le processus d'intégration en Afrique centrale, en adoptant une approche triadique permettant de décrypter les interdépendances entre les facteurs politiques, économiques et institutionnels. L'organisation, bien que dotée d'une architecture sophistiquée sur le papier, peine en effet à transformer ses déclarations d'intention en réalisations tangibles, un décalage qui s'explique par la complexité du contexte régional et la persistance de dynamiques centrifuges.

Nous examinerons dans un premier temps l'hétérogénéité profonde des États membres et les obstacles politiques qui en découlent, en mettant en lumière comment les disparités économiques structurelles et les rivalités géopolitiques historiques entravent la construction d'une vision commune et l'émergence d'un leadership fédérateur. Cette analyse intégrera notamment les récents développements, tels que le retrait annoncé du Rwanda, qui illustrent l'acuité des tensions sous-régionales et leurs impacts sur la cohésion du bloc. Il s'agira de démontrer que la diversité des régimes politiques, des trajectoires historiques et des intérêts nationaux immédiats constitue un frein persistant à l'approfondissement de l'intégration. Dans

78Étude sur le financement des opérations de paix en Afrique centrale, Institut d'études stratégiques. David Ambrosetti et Romain Esmenjaud. https://shs.hal.science/halshs-01076254/document Consulté le 27/08/2025 a 19h

79 Analyse des capacités de déploiement de la CEEAC, Centre d'études stratégiques en Afrique, 2023. Par Dan Kuwali. https://africacenter.org/wp-content/uploads/2023/10/ASB-42-FR_FINAL.pdf Consulté le 27/08/2025 a 23h

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un second temps, l'étude se portera sur les vulnérabilités économiques et les influences extérieures qui limitent la marge de manoeuvre de l'organisation. La dépendance aux ressources naturelles, la faiblesse des systèmes productifs et la concurrence des puissances étrangères créent en effet un environnement où les logiques de coopération régionale peinent à s'imposer face aux stratégies nationales et aux intérêts externes. Enfin, nous aborderons les déficits institutionnels internes et les limites opérationnelles qui affectent la mise en oeuvre concrète des politiques régionales, en analysant notamment les insuffisances en matière de capacités administratives, de mécanismes de suivi et d'appropriation par les populations. L'analyse combinée de ces trois dimensions politique, économique et institutionnelle permettra de dresser un diagnostic complet et nuancé des freins à l'intégration, diagnostic essentiel pour envisager des pistes de relance crédibles et adaptées aux réalités complexes de l'Afrique centrale.

Paragraphe 1 : Hétérogénéité des États membres et obstacles politiques

« Pour changer un système il faut au préalable le connaître, le comprendre et assumer notre part d'aliénation due à notre endoctrinement par celui-ci. Après, seulement nous aurons la capacité de nous corriger, et changer de l'environnement décrépi ce qui doit l'être. »80 Cette réflexion profonde de Kemi Seba s'applique avec une pertinence particulière à l'analyse des défis de la CEEAC. Elle invite à un examen sans complaisance des contraintes structurelles qui entravent l'intégration régionale, tout en reconnaissant la part de responsabilité des acteurs eux-mêmes dans la perpétuation des dysfonctionnements. Connaître et comprendre la CEEAC nécessite de dépasser les constats superficiels pour identifier les racines profondes des blocages, qu'ils soient politiques, économiques ou institutionnels. Cette démarche analytique exigeante doit nous conduire à examiner comment les États membres, tout en dénonçant les limites de l'intégration régionale, participent souvent involontairement au maintien des faiblesses structurelles par leurs actions ou leurs omissions. L'aliénation dont parle Kemi Seba se manifeste dans la persistance de schémas de pensée et de fonctionnement hérités de l'histoire, qui freinent l'émergence d'une vision véritablement commune. Assumer cette part d'aliénation collective est la condition préalable à toute transformation significative du paysage institutionnel et opérationnel de la CEEAC.

80 Kemi Seba, `'philosophie de la panafricanité fondamentale»2023

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Ce n'est qu'à travers cette lucidité assumée que pourront émerger les corrections nécessaires et les transformations ambitieuses dont l'espace centrafricain a besoin. La présente section se propose ainsi d'entreprendre ce travail de connaissance et de compréhension approfondie des défis de la CEEAC, en analysant successivement l'hétérogénéité des États membres et les obstacles politiques, les dépendances économiques et les influences extérieures, puis les déficits institutionnels qui entravent son action. Ce diagnostic complet et sans concession constituera le socle sur lequel pourront s'élaborer des propositions de réforme crédibles et adaptées aux réalités complexes de la sous-région.

A- Diversité économique et disparités structurelles

L'hétérogénéité économique constitue un défi fondamental pour l'intégration régionale en Afrique centrale. La CEEAC regroupe des économies aux structures et aux niveaux de développement profondément divergents, allant des États rentiers pétroliers à des pays en situation de fragilité avancée81. Cette diversité, si elle représente un potentiel de complémentarité, engendre des disparités structurelles qui entravent la formulation et la mise en oeuvre de politiques économiques communes. La compréhension de ces disparités nécessite une analyse multidimensionnelle, examinant successivement les contrastes entre économies pétrolières et États fragiles, les différences de PIB et de niveaux de développement, et les inégalités infrastructurelles et administratives qui en découlent. Cette analyse révèle les fondements structurels des obstacles à l'intégration régionale et permet d'identifier les leviers potentiels pour une harmonisation progressive des économies de la sous-région.

Le paysage économique de la CEEAC est marqué par un clivage net entre les pays exportateurs de pétrole et les autres, créant une dichotomie structurelle qui influence profondément les dynamiques d'intégration régionale. Des États comme l'Angola, le Gabon, la République du Congo et la Guinée équatoriale dépendent largement des hydrocarbures, qui représentent souvent plus de 80% de leurs recettes d'exportation et une part prépondérante de leurs budgets

81 Banque Mondiale. BUREAU DE L'ADMINISTRATEUR DU GROUPE AFRIQUE II 2023, https://thedocs.worldbank.org/en/doc/efe1bebcc5b38ae12f732f24e9c5b81f-0330202023/original/Rapport-Annuel-2023-Bureau-de-l-Administrateur-Groupe-Afrique-II.pdf Consulté le 12/08/2025 a 20h

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nationaux82. Cette configuration les expose de manière aiguë à la volatilité des cours mondiaux, comme l'a dramatiquement illustré le contre-choc pétrolier de 2014-2016, qui a provoqué une contraction moyenne de 5% du PIB dans ces économies entre 2014 et 201683. La dépendance aux ressources naturelles engendre ce que les économistes appellent le "syndrome hollandais", caractérisé par une appréciation du taux de change réel qui nuit à la compétitivité des autres secteurs exportateurs, particulièrement l'agriculture et l'industrie manufacturière.84

La structure économique des pays pétroliers de la CEEAC présente des caractéristiques communes : un secteur des hydrocarbures capital-intensif mais peu pourvoyeur d'emplois, représentant moins de 3% de l'emploi total dans la plupart des cas, coexistant avec un secteur informel important qui absorbe jusqu'à 60% de la main-d'oeuvre dans certains pays85. Cette dualité sectorielle crée des défis sociaux considérables, avec des inégalités de revenus parmi les plus élevées au monde le coefficient de Gini dépasse souvent 0,5 dans ces économies et une faible diversification économique qui les rend vulnérables aux chocs externes86. Les tentatives de diversification, comme le Plan National de Développement 2018-2022 du Gabon ou la stratégie de diversification angolaise, ont obtenu des résultats mitigés en raison de la persistance de distorsions institutionnelles et d'un environnement des affaires difficile87.

À l'opposé du spectre économique, des pays comme la République centrafricaine, le Tchad ou la République démocratique du Congo (malgré ses immenses ressources minières) sont souvent

82FMI. "Perspectives économiques régionales : Afrique centrale." 2024,

https://www.imf.org/fr/Publications/REO/SSA/Issues/2024/10/25/regional-economic-outlook-for-sub-saharan-africa-october-2024 Consulté le 30/08/2025 a 02h

83 FMI. "Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa." 2017.
https://www.imf.org/en/Publications/REO/SSA/Issues/2017/05/03/sreo0517 Consulté le 30/08/2025 a 02h

84 Corden, W.M. "Booming Sector and Dutch Disease Economics: Survey and Consolidation." Oxford Economic Papers, 1984. https://www.depfe.unam.mx/doctorado/teorias-crecimiento-desarrollo/corden_1984.pdf Consulté le 30/08/2025 a 02h

85 OIT. "Emploi et questions sociales dans le monde." 2022. https://www.ilo.org/fr/publications/flagship-reports/emploi-et-questions-sociales-dans-le-monde-tendances-2022 Consulté le 30/08/2025 a 02h

86 Banque Mondiale. "GINI index - Central Africa." 2023.
https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SI.POV.GINI?locations=C9 Consulté le 30/08/2025 a 02h

87 BAD. Perspectives économiques au Gabon. https://www.afdb.org/fr/countries/central-africa/gabon/gabon-economicoutlook#:~:text=Malgr%C3%A9%20la%20richesse%20en%20ressources,28%2C8%20%25%20en%2 02021. Consulté le 30/08/2025 a 02h

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classifiés comme des États fragiles88. Leur fragilité se manifeste à travers plusieurs dimensions : capacité limitée à assurer les fonctions régaliennes de base, instabilité politique chronique, faible résilience aux chocs économiques et environnementaux, et difficulté à mobiliser des ressources fiscales suffisantes. Le Tchad, par exemple, consacre moins de 15% de son budget aux dépenses sociales essentielles, contre plus de 35% pour le service de sa dette et les dépenses de sécurité89. La République centrafricaine, quant à elle, présente des indicateurs de développement parmi les plus faibles au monde, avec près de 70% de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté et une espérance de vie inférieure à 55 ans90.

La recherche académique établit un lien étroit entre la fragilité étatique et des problèmes structurels de gouvernance, notamment la corruption qui mine l'efficacité des administrations et détourne les ressources nécessaires au développement91. L'indice de perception de la corruption de Transparency International place systématiquement les États fragiles de la CEEAC dans le quartile inférieur du classement mondial, avec des scores souvent inférieurs à 30 sur 10092. Cette situation perpétue un cercle vicieux où la faible capacité institutionnelle limite la mobilisation des ressources fiscales le ratio impôts/PIB ne dépasse pas 10% en République centrafricaine contre une moyenne de 25% dans les pays pétroliers de la région ce qui à son tour affecte la qualité des services publics et la légitimité de l'État.93

88 États de fragilité 2025, OCDE. https://www.oecd.org/fr/publications/etats-de-fragilite-2025_3797ea0f-fr.html Consulté le 30/08/2025 a 02h

89Traiding Economics. https://fr.tradingeconomics.com/chad/government-debt-to-

gdp#:~:text=%C3%80%20long%20terme%2C%20la%20dette,2027%2C%20selon%20nos%20mod%C3%A8les %20%C3%A9conom%C3%A9triques. Consulté le 23/08/2025 a 23h

90 Banque Mondiale. "Note de conjoncture économique République Centrafricaine." 2023. https://www.banquemondiale.org/fr/country/centralafricanrepublic/publication/key-highlights-on-the-central-african-republic-economic-update-focus-on-fuel-subsidies Consulté le 23/08/2025 a 23h

91 Kodila-Tedika & Bolito-Losembe. "Corruption et États fragiles africains." African Development Review, 2023. https://ideas.repec.org/p/pra/mprapa/44686.html Consulté le 23/08/2025 a 23h

92 Transparency International. "Corruption Perception Index 2023." https://www.acc.org.bt/transparency-internationals-corruption-perception-index 2023/#:~:text=The%20global%20findings%20indicate%20that,highest%2Dranking%20country%20like%20Swe den. Consulté le 23/08/2025 a 00h

93 Banque Mondiale Blogs.2020. https://blogs.worldbank.org/fr/africacan/republique-centrafricaine-comment-expliquer-la-faible-mobilisation-fiscale-et-y-remedier#:~:text=R%C3%A9publique%20centrafricaine%20:%20comment%20expliquer%20la%20faible%20m obilisation%20fiscale%20et%20y%20rem%C3%A9dier Consulté le 23/08/2025 a 01h

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Figure 6 : Résultats du Questionnaire de sondage de notre enquête ,2025

Outres les données de Transparency International et du FMI ce graphique émanant de notre sondage auprès d'une partie de la population de la zone confirme que la corruption est l'un des principaux problèmes de l'intégration en Afrique centrale à travers la CEEAC.

La fracture entre pétro-États et États fragiles crée une asymétrie de pouvoir et d'intérêts économiques qui complique considérablement la coordination des politiques au sein de la CEEAC. Les premiers, disposant de ressources financières plus importantes, tendent à dominer les processus décisionnels et à orienter l'agenda d'intégration en fonction de leurs priorités nationales. Les seconds, souvent dépendants de l'aide internationale et confrontés à des urgences humanitaires, peinent à faire entendre leurs préoccupations spécifiques dans les instances régionales. Cette dynamique asymétrique se manifeste clairement dans les négociations commerciales, où les pays pétroliers, moins dépendants du commerce intra-régional, affichent une flexibilité limitée dans l'ouverture de leurs marchés aux produits des États fragiles94.

Les écarts de richesse entre les États membres de la CEEAC sont abyssaux et reflètent les profondes disparités structurelles qui caractérisent la sous-région. Le Produit Intérieur Brut (PIB) nominal varie considérablement d'un pays à l'autre, avec l'Angola qui domine largement le paysage économique régional avec un PIB dépassant 120 milliards de dollars, soit près de

94 CNUCED. "Economic Development in Africa Report 2023." p. 45. https://unctad.org/fr/isar/publication/economic-development-africa-report-2023 Consulté le 5/09/2025 a 21h

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40% du PIB total de la CEEAC95. Viennent ensuite la République Démocratique du Congo (55 milliards de dollars) et le Gabon (18 milliards de dollars), tandis que des économies comme la Guinée équatoriale ont connu un déclin marqué depuis le pic pétrolier de 2012, passant de 30 à 10 milliards de dollars en l'espace d'une décennie.96 À l'autre extrémité du spectre, la République centrafricaine et Sao Tomé-et-Principe affichent des PIB nominaux inférieurs à 2,5 milliards de dollars, ce qui illustre l'ampleur des disparités économiques au sein de la communauté97.

Cependant, le PIB nominal présente des limites importantes pour mesurer le niveau de développement réel des économies. Il ne tient pas compte des différences de prix entre les pays et peut être artificiellement gonflé par des activités à faible valeur ajoutée sociale ou environnementale. C'est pourquoi les économistes lui préfèrent souvent le PIB en parité de pouvoir d'achat (PPA), qui permet des comparaisons internationales plus significatives en éliminant les différences de niveaux de prix entre pays98. En PPA, l'écart entre l'Angola (environ 220 milliards de dollars) et la République centrafricaine (4,5 milliards de dollars) reste considérable, mais le classement relatif des pays peut changer sensiblement, certains pays à faibles revenus mais à coût de la vie modéré voyant leur position relative s'améliorer99.

Le PIB par habitant constitue un indicateur encore plus pertinent pour appréhender les conditions de vie moyennes dans chaque pays. Ici, les disparités apparaissent tout aussi marquées, avec un écart de 1 à 20 entre la Guinée équatoriale (environ 8 000 dollars par

95 FMI. "World Economic Outlook Database." Octobre 2023. https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October Consulté le 05/09/2025 a 3h

96 Banque Mondiale. "Guinée équatoriale - Données économiques." 2023.
https://donnees.banquemondiale.org/pays/guinee-equatoriale Consulté le 05/09/2025 a 3h

97 FMI. "Regional Economic Outlook: Central Africa." 2023,
https://www.imf.org/en/publications/REO?sortby=Date&series=Sub-Saharan%20Africa Consulté le 05/09/2025 a 3h

98 Taux de parité de pouvoir d'achat (PPA) versus taux du marché, https://www.imf.org/en/Publications/fandd/issues/Series/Back-to-Basics/Purchasing-Power-Parity-PPP#:~:text=Advantages%20of%20PPP:%20A%20main,in%20individual%20countries%20are%20stable. Consulté le 05/09/2025 a 3h

99 FMI. "World Economic Outlook - PPP Based GDP." 2023.
https://openknowledge.worldbank.org/server/api/core/bitstreams/2106db86-a217-4f8f-81f2-7397feb83c1f/content#:~:text=GLOBAL%20OUTLOOK%20Page%202%20Page,in%202024%2C%20to%202. 4%20percent. Consulté le 05/09/2025 a 3h

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habitant) et la République centrafricaine (moins de 500 dollars par habitant)100. Ces chiffres masquent toutefois d'importantes inégalités internes : dans les pays pétroliers, la répartition des revenus est extrêmement concentrée, avec des coefficients de Gini dépassant souvent 0,5, ce qui signifie que la richesse nationale est accaparée par une petite fraction de la population101. Au Gabon, par exemple, les 10% les plus riches détiennent 40% du revenu national, tandis que les 40% les plus pauvres se partagent moins de 15% de la richesse totale102.

Au-delà des indicateurs monétaires, les écarts de développement humain apparaissent encore plus prononcés. L'indice de développement humain (IDH) du PNUD, qui combine espérance de vie, niveau d'éducation et revenu par habitant, classe les pays de la CEEAC sur une échelle allant de "développement moyen" à "développement faible"103. Le Gabon et le Congo affichent des IDH autour de 0,7, tandis que la République centrafricaine et le Tchad stagnent en dessous de 0,4, ce qui les place parmi les pays les moins développés au monde104. Ces écarts reflètent des différences profondes dans l'accès aux services sociaux de base : si 86% avec des disparité entre zones urbaines et rurales, ce taux tombe à 36% en République centrafricaine pour les service d'eau de base et 6,2% au Tchad pour les service gères en toute sécurité105.

La structure des systèmes productifs varie considérablement d'un pays à l'autre, ce qui influence fortement leur degré d'intégration dans l'économie mondiale et régionale. Les économies

100 Banque Mondiale. "GDP per capita - Central Africa." 2023

https://documents.banquemondiale.org/fr/publication/documents-

reports/documentdetail/099531104122326511#:~:text=Macro%20Poverty%20Outlook%20for%20Central%20A frican%20Republic%20:%20April%202023%20(anglais,heightened%20external%20and%20internal%20risks. Consulté le 21/09/2025 a 00h

101 OXFAM, La crise des inégalités en Afrique et la montée des ultra-riches. 2025, https://www.oxfam.org/fr/publications/la-crise-des-inegalites-en-afrique-et-la-montee-des-ultra-riches#:~:text=Les%20quatre%20personnes%20les%20plus,leur%20fortune%20augmenter%20de%2056%20% 25. Consulté le 21/09/2025 a 01h

102 Banque Mondiale. "Gabon Poverty Assessment." 2022,
https://documents1.worldbank.org/curated/en/712731593500551678/pdf/Gabon-Poverty-Assessment.pdf

103 PNUD. "Rapport sur le développement humain 2022. https://www.undp.org/fr/publications/rapport-annuel-2022 Consulté le 21/09/2025 a 02h

104 PNUD. "Human Development Index - Central Africa." 2022.
https://www.undp.org/sites/g/files/zskgke326/files/202403/pnuds_gb._note_tech._sur_lidh_du_gabon_rmdh_202 3-24_004_1.pdf Consulté le 21/09/2025 a 23h

105 UNICEF. "2022-2023. https://data.unicef.org/wp-content/uploads/2023/07/jmp-2023-wash-households-launch-version.pdf Consulté le 21/09/2025 a 00h

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pétrolières présentent une structure dualiste, avec un secteur moderne tourné vers l'exportation d'hydrocarbures et un secteur traditionnel peu productif106. La valeur ajoutée manufacturière dépasse rarement 10% du PIB dans ces pays, signe d'une désindustrialisation précoce liée au syndrome hollandais107. À l'inverse, les pays sans accès à la mer comme la République centrafricaine ou le Tchad dépendent majoritairement de l'agriculture de subsistance et de l'exploitation de ressources minières artisanales, avec des chaînes de valeur peu transformatrices localement108. La République Démocratique du Congo représente un cas particulier, avec un immense potentiel agricole, minier et hydroélectrique, mais une capacité limitée à transformer ces avantages comparatifs en développement durable109. Le pays reste largement dépendant des exportations de matières premières non transformées cuivre, cobalt, diamants - qui représentent plus de 90% de ses exportations totales110. Cette spécialisation primaire le rend vulnérable aux fluctuations des cours mondiaux et limite les possibilités de création d'emplois productifs dans les secteurs secondaire et tertiaire.

L'hétérogénéité des bases productives se traduit par des cycles économiques non synchronisés et des intérêts commerciaux divergents au sein de la CEEAC. Les pays pétroliers, dont la croissance dépend principalement de l'évolution des cours mondiaux du brut, affichent une faible corrélation conjoncturelle avec les économies agricoles ou minières de la sous-région. Cette désynchronisation rend complexe l'harmonisation des politiques macroéconomiques et la mise en place d'instruments de stabilisation régionaux. De plus, les complémentarités commerciales potentielles restent sous-exploitées : le commerce intra-régional ne dépasse pas 628% du commerce total de la CEEAC, contre plus de 25,7% en Afrique de l'Ouest et 41,4%

106 CNUCED. La dépendance à l'égard des produits de base est profonde. Les pays en développement doivent ajouter de la valeur pour inverser la tendance.2025, https://unctad.org/fr/news/la-dependance-legard-des-produits-de-base-est-profonde-les-pays-en-developpement-doivent Consulté le 25/09/2025 a 16h

107 Banque Mondiale. "The case of the Manufacturing Sector In Africa." 2023. https://openknowledge.worldbank.org/server/api/core/bitstreams/59357018-7c50-5925-b91d-e98d4966d14b/content#:~:text=Figure%201%20shows%20that%20the,(except%20in%20Eastern%20Africa). Consulté le 25/09/2025 a 16h

108 FAO. "Agricultural Development in Fragile States." 2023. https://www.fao.org/sustainable-development-goals-helpdesk/accelerate/publications/fr#:~:text=v%C3%A9ritable%20des%20aliments-,2023,%C3%A9conomique%20d'une%20alimentation%20saine. Consulté le 25/09/2025 a 16h

109 Banque Mondiale. "RDC - Diagnostic de compétitivité." 2024.
https://www.banquemondiale.org/fr/country/drc/overview Consulté le 25/09/2025 a 18h

110 CNUCED. "RDC - Profile économique." 2023. https://unctadstat.unctad.org/CountryProfile/GeneralProfile/fr-FR/178/index.html Consulté le 25/09/2025 a 16h

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en Afrique australe111. Les disparités économiques et structurelles entre les États membres de la CEEAC se matérialisent de manière tangible dans les inégalités criantes en matière d'infrastructures, qui constituent à la fois une cause et une conséquence des écarts de développement. Les réseaux de transport terrestre présentent des discontinuités majeures, avec seulement 12% des routes bitumées et 5% des routes non bitumées étaient considérées en bon état112. La densité routière en Afrique centrale était de 3,5 km pour 100 km2 (soit 35 km pour 1000 km2) en 2006, l'une des plus faibles d'Afrique113. Ces disparités créent des goulots d'étranglement majeurs pour le commerce intra-régional, avec des temps de traversée des frontières pouvant dépasser 48 heures dans certains corridors, contre moins de 6 heures dans les régions mieux intégrées d'Afrique114.

Le secteur énergétique illustre également ces inégalités structurelles. Si des pays comme le Gabon et le Congo affichent des taux d'électrification avoisinant 90% en zone urbaine, la République centrafricaine et le Tchad stagnent à des niveaux inférieurs à 10% en milieu rural115. La capacité de production électrique installée varie de 450 MW a 473 MW au Gabon pour 2 millions d'habitants à moins de 50 MW en République centrafricaine pour 5 millions d'habitants116. Ces déficits énergétiques freinent le développement des entreprises locales et

111 Intra-African trade up in 2023, https://www.pacci.org/intra-african-trade-up-7-2-in-2023-report-finds/#:~:text=(Ecofin%20Agency)%20%E2%80%93%20Southern%20Africa,2023%2C%20totaling%20approx imately%20$1.3%20trillion. Consulté le 27/09/2025 a 18h

112 Banque mondiale. Rapport intitulé "Projet de facilitation du transport et du transit en Afrique centrale" (novembre 2021). https://documents1.worldbank.org/curated/en/748791636383281048/pdf/Central-Africa-Transport-Transit-Facilitation-Project.pdf Consulté le 27/09/2025 a 16h

113 Banque africaine de développement (BAD). Document mentionné dans une publication de recherche de 2022

(Road infrastructure and intra-community trade in the Central African...).
file:///C:/Users/HP/Downloads/Article_Kamgaing+et+al.-infrastructure-trade_05_01_2022.pdf Consulté le 27/09/2025 a 18h

114 Banque Mondiale. ECCAS's Infrastructure A Continental Perspectiv. 2011 https://documents1.worldbank.org/curated/en/713791468017446148/pdf/WPS5857.pdf Consulté le 27/09/2025 a 18h

115Melvil Bossé, Enjeux spatiaux de l'électrification en Afrique australe et orientale. Les initiatives bottom-up face au défi de l'accès à l'électricité dans les territoires subsahariens.HAL Openscience 2022 https://www.pseau.org/outils/ouvrages/universite_de_reims_enjeux_spatiaux_de_l_electrification_en_afrique_au strale_et_orientale_2022.pdf Consulté le 27/09/2025 a 19h

116BAD,ATLAS OF AFRICA ENERGY RESOURCES.
https://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/Atlas_of_Africa_Energy_Resources.pdf Consulté le 27/09/2025 a 20h

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imposent des coûts supplémentaires aux unités de production, avec des tarifs électriques industriels pouvant atteindre 0,25 $/kWh dans certains pays, contre 0,08 $/kWh en Afrique du Sud117.

Les infrastructures de télécommunications présentent des écarts tout aussi significatifs. Le taux de pénétration d'Internet dépasse 60% au Gabon et au Congo, mais reste inférieur à 20% en République centrafricaine et dans certaines zones rurales du Tchad118. La qualité de la connectivité internationale varie considérablement, avec des coûts de bande passante jusqu'à trois fois plus élevés dans les pays enclavés que dans les pays côtiers de la région119. Ces inégalités numériques créent une fracture en termes d'accès aux marchés, à l'information et aux services numériques, ce qui handicape l'émergence d'une économie régionale intégrée.

Les inégalités infrastructurelles persistantes, comme celles observables entre les pays de la CEEAC, ne se résorbent pas spontanément par les mécanismes de marché. La mobilité des facteurs de production, souvent présentée comme un correcteur automatique des déséquilibres territoriaux, rencontre des obstacles structurels importants dans le contexte centrafricain. Les populations des régions les plus pauvres éprouvent des difficultés à se déplacer vers les zones plus prospères en raison des coûts de transport élevés, des barrières linguistiques et administratives, et du manque de réseaux sociaux facilitateurs120. Les capacités administratives des États membres présentent des écarts vertigineux qui reflètent et entretiennent les disparités économiques régionales. Les pays pétroliers, malgré des ressources financières parfois conséquentes, peuvent souffrir de l'« effet de rente » qui affaiblit les institutions en réduisant la redevabilité des gouvernants et en encourageant la recherche de privilèges plutôt que l'efficacité administrative121.

117 Jeune Afrique, Eneo, Senelec, Onee... Face à l'envolée des coûts de l'électricité, le dilemme des États.2023 https://www.jeuneafrique.com/1422751/economie-entreprises/eneo-senelec-onee-face-a-lenvolee-des-couts-de-lelectricite-le-dilemme-des-etats/ Consulté le 02/10/2025 a 18h

118 Rapport numérique mondial 2024 (Digital 2024 Global Statshot Report) de DataReportal. https://datareportal.com/library Consulté le 02/10/2025 a 20h

119 Ibib.

120 Portail sur les données migratoires (Migration Data Portal) de l'OIM (Organisation internationale pour les migrations). 2023. https://www.migrationdataportal.org/fr/regional-data-overview/middle-africa Consulté le 02/10/2025 a 21h

121 Universite nationale autonome du Mexique, Rentes des ressources, démocratie et les huit leçons

politiques.2021. https://www.scielo.org.mx/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S166553462020000400599#:~:tex t=Results%20show%20on%20the%20one,licences%2C%20and%20for%20revenue%20collection.

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L'hétérogénéité des capacités de mise en oeuvre se traduit par une application inégale des décisions et règlements communautaires, créant des distorsions et sapant la crédibilité du processus d'intégration. Les pays aux administrations plus performantes tendent à transposer plus rapidement et plus complètement les directives régionales dans leur droit national, ce qui peut désavantager leurs producteurs face à la concurrence de pays où la réglementation commune n'est pas appliquée avec la même rigueur

La faiblesse des systèmes statistiques dans plusieurs pays membres complique encore la coordination des politiques économiques régionales. Des pays comme la République centrafricaine, le Gabon, le Cameroun et le Tchad ne publient pas de comptes nationaux annuels complets, et les données socio-économiques disponibles sont souvent obsolètes ou peu fiables. Cette incertitude statistique empêche une évaluation précise des progrès de l'intégration et limite la capacité des institutions régionales à concevoir des politiques adaptées aux réalités de chaque pays membre.

B- Divergences politiques et souverainetés nationales

Les dynamiques politiques internes à la CEEAC révèlent des tensions structurelles qui entravent considérablement le processus d'intégration régionale. Ces divergences, ancrées dans des logiques historiques complexes et des intérêts nationaux parfois contradictoires, se manifestent à travers des conflits d'intérêts persistants, des rivalités politiques sous-régionales et une réticence marquée au transfert de compétences vers l'organisation régionale. L'analyse de ces phénomènes nécessite une approche multidimensionnelle, intégrant à la fois les héritages historiques et les enjeux contemporains qui façonnent les relations interétatiques en Afrique centrale. La CEEAC se caractérise par une fragmentation politique prononcée, où les intérêts nationaux prévalent souvent sur la vision communautaire. Cette réalité s'explique en partie par la persistance des logiques héritées de la Françafrique, où les relations bilatérales privilégiées avec l'ancienne puissance coloniale continuent d'influencer les alignements politiques dans la région122.

Les rivalités pour le leadership régional constituent un autre facteur de division. le Gabon, le Cameroun et le Congo, traditionnellement considérés comme des pôles d'influence, voient leur

122 F.-X. VERSCHAVE, "La Françafrique : le plus long scandale de la République", Stock, 2022, p. 89.

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position contestée par l'émergence de nouveaux acteurs comme l'Angola, dont le poids économique ne cesse de croître123. Cette compétition pour l'hégémonie régionale se traduit par des positions divergentes sur les grands dossiers stratégiques, notamment en matière de sécurité et d'intégration économique. Le cas de la gestion des conflits dans la région des Grands Lacs illustre parfaitement ces tensions, où chaque puissance régionale défend ses intérêts géostratégiques au détriment d'une approche coordonnée124.

La relation conflictuelle entre la République Démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda représente l'illustration la plus emblématique des tensions qui minent la cohésion de la CEEAC. Ce conflit, qui puise ses racines dans l'histoire complexe de la région des Grands Lacs, a connu des rebondissements récents avec l'annonce du retrait du Rwanda de la CEEAC en 2024125. Les accusations mutuelles de soutien aux groupes rebelles et les ingérences dans les affaires intérieures ont créé un climat de méfiance persistante qui paralyse le fonctionnement de l'organisation.

La dimension économique de ce conflit mérite une attention particulière. Comme l'analyse la Commission Économique pour l'Afrique dans son rapport sur les ressources naturelles, "l'exploitation illégale des minerais congolais représente un enjeu économique majeur qui alimente les tensions entre les deux pays"126. Cette situation démontre comment les convoitises économiques peuvent exacerber les conflits politiques et entraver la coopération régionale. La communauté internationale, par son approche souvent ambiguë, n'a fait qu'accentuer ces tensions.La souveraineté nationale reste un principe sacro-saint pour les États membres de la CEEAC, qui manifestent une réticence systématique à transférer des compétences significatives à l'organisation régionale. Cette attitude s'explique par plusieurs facteurs, dont la crainte de perdre le contrôle sur les ressources stratégiques et la méfiance à l'égard des mécanismes de décision collective.

123 M.arc-Louis Ropivia , Géopolitique de l'Afrique centrale. La CEEAC entre centralité introuvable et déficit chronique d'intégration, Revue Herodote, 2020. https://shs.cairn.info/revue-herodote-2020-4-page-130?lang=fr Consulté le 14/10/2025 a 21h

124 Bethuel Tunga Dia Lutete, "La crise des Grands Lacs et ses implications régionales", Harmattan, 2011,

125 Sahel Intelligence, Afrique : Rwanda se retire de la CEEAC.2025. https://sahelintelligence.com/38602afrique-rwandaseretiredelaceeac.html#:~:text=Le%20Rwanda%20a%20annonc%C3%A9%20son,communaut%C3%A9 %20le%2030%20ao%C3%BBt%202025. Consulté le 14/10/2025 a 21h

126 Nations Unies, Ressources naturelles et dynamisme de la population, des atouts non négligeables de l'Afrique centrale 2023. https://news.un.org/fr/story/2023/12/1141632 Consulté le 14/10/2025 a 21h

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Le domaine de la sécurité illustre parfaitement cette réticence. Malgré la création du Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), les États membres maintiennent jalousement leur monopole sur les questions de défense et de sécurité127. Les initiatives de sécurité collective peinent à se concrétiser, comme en témoigne le faible déploiement de la Force Multinationale de l'Afrique Centrale (FOMAC) dans les crises régionales. Cette situation reflète le paradoxe de l'intégration sécuritaire en Afrique centrale : une rhétorique ambitieuse mais une mise en oeuvre minimaliste"128.

Paragraphe 2 : Dépendance économique, influence extérieure et déficit de gouvernance régionale

Cette partie cruciale vise à démontrer comment les vulnérabilités internes des États membres, couplées aux pressions et aux logiques souvent contradictoires des acteurs internationaux, sapent la capacité de l'organisation à mettre en oeuvre son projet intégrationniste. Il s'agira d'illustrer la manière dont ces facteurs combinés créent un cercle vicieux qui perpétue la faiblesse institutionnelle de la communauté.

A- Vulnérabilités économiques et financières

L'analyse des vulnérabilités économiques et financières de la CEEAC révèle des faiblesses structurelles qui entravent considérablement le processus d'intégration régionale. Ces vulnérabilités, ancrées dans les caractéristiques économiques des États membres et leurs capacités financières limitées, créent un environnement peu propice à la mise en oeuvre effective des politiques communautaires.

La structure économique des pays membres de la CEEAC se caractérise par une dépendance excessive aux matières premières, phénomène qui trouve ses racines dans l'héritage colonial et la persistance des relations économiques asymétriques. En Afrique centrale, le modèle économique extractiviste, hérité de la période coloniale, continue de dicter les orientations de développement de la sous-région. Cette dépendance se manifeste par la prédominance des hydrocarbures et des ressources minières dans les exportations de la plupart des États membres.

127Jacques Didier Lavenir Mvom , " La politique de sécurité collective en Afrique Centrale", Harmattan, 2024,

128 Ibib.

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La volatilité des cours mondiaux des matières premières expose les économies de la CEEAC à des chocs externes récurrents. Les fluctuations des prix des commodités créent une incertitude permanente qui compromet toute planification économique à moyen et long terme. Cette instabilité se répercute directement sur les budgets nationaux, les recettes d'exportation constituant une part prépondérante des ressources fiscales dans des pays comme l'Angola, le Gabon ou la République du Congo. Cette situation perpétue la vulnérabilité des économies face aux chocs exogènes et limite les possibilités de création d'emplois dans les secteurs à plus forte valeur ajoutée.

La fragilité des finances publiques des États membres constitue un obstacle majeur au bon fonctionnement de la CEEAC. Les budgets nationaux, tributaires des recettes d'exportation, subissent de plein fouet les fluctuations des marchés internationaux.

Cette situation se traduit L'institution fait face à un problème de sous-financement chronique qui s'aggrave au fil des temps. Le taux de recouvrement des contributions des Etats membres est en baisse régulière. Il est passé de 73% en 2013 à 11% en 2017 par des arriérés de cotisations récurrents qui paralysent partiellement l'organisation régionale129. Ces retards de paiement privent l'organisation des ressources nécessaires à la mise en oeuvre de ses programmes et affectent sa crédibilité auprès des partenaires techniques et financiers. Les projets structurants, comme les corridors de transport ou les interconnexions énergétiques, souffrent particulièrement de cette insuffisance de financement. Cette situation perpétue l'enclavement de certaines régions et limite les échanges commerciaux intra-communautaires. La dépendance excessive vis-à-vis des financements extérieurs constitue un autre problème majeur. L'externalisation du financement crée une dépendance qui peut influencer l'orientation des priorités régionales.

Les mécanismes de financement innovants restent sous-exploités. Pourtant, comme le montre l'expérience d'autres communautés économiques régionales, de tels instruments pourraient renforcer l'autonomie financière de la CEEAC.La faiblesse des systèmes bancaires et financiers régionaux limite également les possibilités de mobilisation de ressources. La Banque de Développement des États de l'Afrique Centrale (BDEAC), principale institution financière de

129 Le 360 Afrique. CEEAC : un trou de 40 milliards francs CFA dans les caisses.2018. https://afrique.le360.ma/autres-pays/economie/2018/02/16/19024-ceeac-un-trou-de-40-milliards-francs-cfa-dans-lescaisses19024/#:~:text=Le%20taux%20de%20recouvrement%20des%20contributions%20des,%C3%A0%20c et%20effet%20%C3%A0%20l'ouverture%20de%20l Consulté le 14/10/2025 à 21h

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la sous-région, dispose de capacités d'intervention insuffisantes au regard des besoins. Son capital, d'environ 2,5 milliards de dollars , apparaît modeste comparé à celui d'autres banques sous-régionales africaines130.

B- Influences extérieures et concurrence des partenaires internationaux

L'environnement international de la CEEAC se caractérise par une complexification croissante des rapports de force et des logiques d'influence, où les acteurs traditionnels et émergents rivalisent pour étendre leur présence dans cette région stratégique. Cette compétition multiforme, si elle offre aux États membres de nouvelles opportunités de coopération, génère également des défis majeurs pour la cohérence et l'effectivité des politiques d'intégration régionale.

Les institutions financières internationales historiques, notamment l'Union Européenne (UE), la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI), conservent une influence déterminante sur l'orientation des politiques économiques des États membres de la CEEAC. Leurs interventions s'inscrivent dans des cadres conditionnels qui façonnent profondément les choix de développement de la sous-région. Le FMI, à travers ses programmes d'ajustement structurel et ses facilités de crédit, impose des conditionnalités rigoureuses axées sur la discipline budgétaire, la libéralisation des échanges et les réformes structurelles131. Ces conditionnalités, bien que visant la stabilisation macroéconomique, limitent souvent la marge de manoeuvre des États pour investir dans des projets d'intégration régionale à long terme, privilégiant une approche plutôt corrective que transformative132.

L'Union Européenne, principal partenaire au développement de la région, exerce son influence à travers divers instruments, notamment les Accords de Partenariat Économique (APE) et le

130 Financiale Afrik, CEMAC : le capital social de la BDEAC augmente à 2,5 milliards USD en 2023. https://www.financialafrik.com/2024/10/14/cemac-le-capital-social-de-la-bdeac-setablit-a-pres-de-25-milliardsusden2023/#:~:text=CEMAC%20:%20le%20capital%20social%20de,USD%20en%202023%20%7C% 20Financial%20Afrik Consulté le 14/10/2025 a 21h

131 Kako Nubukpo, L'urgence Africaine : Changeons le modele de croissances. 2021.P.27

132 Ibib.P.27

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Fonds Européen de Développement133. Son approche, bien que formellement alignée sur les objectifs de la CEEAC, reste largement tributaire de procédures administratives complexes et de cadres logiques prédéfinis qui ne correspondent pas toujours aux réalités locales134. La Banque Mondiale, quant à elle, influence les priorités de développement à travers ses stratégies d'aide-pays et ses prêts concessionnels, orientant les investissements vers des secteurs spécifiques selon ses propres critères d'efficacité135.

L'émergence de nouvelles puissances internationales, notamment la Chine, la Turquie et les Émirats Arabes Unis, a considérablement modifié le paysage de la coopération en Afrique centrale136. Ces acteurs proposent des alternatives aux modèles traditionnels, basées sur des principes de non-ingérence et de coopération Sud-Sud. La Chine s'est imposée comme un partenaire incontournable grâce à sa stratégie combinant financements d'infrastructures et accès aux ressources naturelles137. Ses investissements massifs dans les secteurs miniers et les grands travaux répondent à des besoins criants en matière d'équipement, mais suscitent des interrogations quant à leur impact sur l'endettement public et les équilibres environnementaux138.

La Turquie a développé une approche multidimensionnelle combinant investissements agro-industriels, coopération militaire et diplomatie culturelle. Son modèle s'appuie sur des affinités historiques et religieuses pour étendre son influence dans la région. Les Émirats Arabes Unis, suivant une logique de diplomatie économique, investissent dans des projets structurants comme les ports en eau profonde et les complexes touristiques, promouvant un modèle de

133 UE, "Relations UE-AFRIQUE". https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/eu-

africa/#:~:text=L'UE%20a%20copr%C3%A9sid%C3%A9%20le,r%C3%A9gionales%20et%20la%20soci%C3 %A9t%C3%A9%20civile. Consulté le 17/10/2025 a 18h

134Jok Oga Ukelo , " De la stratégie de l'Union européenne dans l'intégration économique et la consolidation de la paix en Afrique centrale post-conflit ". https://books.openedition.org/pucl/3209?lang=fr Consulté le 17/10/2025 a 20h

135 Kako Nubukpo, L'urgence Africaine : Changeons le modele de croissances. 2021.P.24

136 Centre d'etudes strategiques de l'Afrique. Chine en Afrique. https://africacenter.org/fr/focus-sur/chine/ Consulté le 17/10/2025 a 20h

137 Ibib.

138 Ibib.

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développement axé sur les affaires139. Cette diversification des partenaires offre aux États membres de la CEEAC de nouvelles marges de manoeuvre, mais complique la coordination des politiques régionales. La multiplication des acteurs internationaux dans l'espace de la CEEAC a engendré une fragmentation préjudiciable à l'efficacité de l'aide au développement. Les États membres doivent faire face à une prolifération d'initiatives souvent non coordonnées, chacune avec ses propres procédures et conditionnalités. Cette situation génère des coûts de transaction élevés pour des administrations déjà fragiles, qui consacrent une part significative de leurs ressources à satisfaire des exigences de reporting multiples et parfois contradictoires.

Le chevauchement des interventions est particulièrement visible dans des secteurs comme les infrastructures ou l'énergie, où différents bailleurs financent des projets similaires sans nécessairement coordonner leurs actions. Cette fragmentation nuit à l'appropriation des stratégies de développement par les acteurs locaux et affaiblit l'efficacité collective des interventions. Elle compromet également la vision intégrée portée par la CEEAC, les logiques bilatérales prenant souvent le pas sur les approches régionales.

Paragraphe 3 : Déficits institutionnels et limites opérationnelles

La thématique de notre travail de recherche nous amène à examiner les déficits institutionnels et les limites opérationnelles qui grèvent l'efficacité de la CEEAC. Au-delà des contraintes politiques et économiques précédemment analysées, il importe en effet de s'interroger sur la capacité interne de l'organisation à remplir son mandat. Cette partie cruciale vise à démontrer que les lacunes structurelles et les dysfonctionnements procéduraux constituent un frein majeur à la matérialisation du projet d'intégration. Nous verrons que ces limitations, souvent moins visibles que les défis politiques, n'en sont pas moins déterminantes.

Notre analyse s'articulera autour de deux axes principaux. Nous étudierons d'abord les faiblesses structurelles et les capacités administratives limitées du Secrétariat Général, en nous attachant particulièrement à l'insuffisance de ses moyens humains et matériels, aux lourdeurs

139 Fatiha Dazi-Héni , " Les Émirats arabes unis : un acteur majeur en Afrique dont la stratégie interroge ", Revue Défense Nationale, 2025, https://shs.cairn.info/revue-revue-defense-nationale-2025-8-page-117?lang=fr Consulté le 17/10/2025 a 18h

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bureaucratiques qui ralentissent ses processus décisionnels, et aux difficultés persistantes de coordination entre les différentes institutions régionales.

Dans un second temps, nous aborderons les défis liés à la mise en oeuvre et à l'appropriation insuffisante des politiques communautaires. Il s'agira d'analyser la faible internalisation des normes communautaires dans les droits nationaux, le déficit de communication et de participation des sociétés civiles au processus d'intégration, ainsi que l'insuffisance des mécanismes de suivi-évaluation et de redevabilité, qui privent l'organisation des retours nécessaires à son amélioration continue.

A- Faiblesses structurelles et capacités administratives limitées

L'analyse des capacités opérationnelles de la CEEAC révèle des contraintes structurelles majeures qui hypothèquent considérablement son efficacité dans l'appui à la gouvernance démocratique. Ces limitations, bien documentées dans la littérature spécialisée, concernent tant les ressources disponibles que les processus décisionnels et la coordination institutionnelle.

Le Secrétariat Général de la CEEAC, pilote opérationnel de la communauté, fait face à une précarité chronique de ses moyens. Comme le souligne Fernande Manga Diaba, "l'UAE semble ne pas disposer des ressources financières et humaines suffisantes, nécessaires à leur accomplissement"140. Cette situation affecte directement la qualité des missions sur le terrain, notamment les Missions d'Observation Électorale (MOE) qui "disposent rarement de 30 observateurs"141 selon les observations de l'auteure. La faiblesse des effectifs contraste avec l'ampleur des mandats confiés à l'organisation. Le Centre des Nations Unies pour les Droits de l'Homme et la Démocratie en Afrique Centrale fonctionne avec "un effectif très réduit : un directeur également représentant régional, un conseiller régional pour la démocratie, deux spécialistes des droits de l'Homme"142 seulement pour couvrir les onze États membres. Cette sous-dotation humaine s'accompagne d'une précarité financière persistante, comme en témoigne l'échec du Fonds régional de lutte contre la traite des personnes, pourtant créé par la décision n°22/CEEAC/CCEG/XIII/07143.

140 Fernande M. Diaba, La CEEAC et la gouvernance démocratique, 2021, p. 87

141 Ibid., p. 124

142 Rapport du Secrétaire Général des Nations Unies, 6 octobre 2017, para. 23

143 Décision n°22/CEEAC/CCEG/XIII/07 portant création d'un Fonds régional de lutte contre la traite des personnes

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La gouvernance interne de la CEEAC souffre de lourdeurs procédurales significatives. Le processus décisionnel, caractérisé par la règle du consensus, "sont de nature à conforter le défaut de force obligatoire"144des actes communautaires. Cette recherche systématique du consensus, bien que respectueuse des souverainetés nationales, génère des retards préjudiciables dans des contextes où la rapidité d'intervention est souvent cruciale.

La Déclaration de Brazzaville de 2005 illustre parfaitement ces limites procédurales. Comme le note Manga Diaba, "la Déclaration de Brazzaville ne lie pas les États, elle constitue un engagement de la communauté vis-à-vis de ses États membres"145, ce qui en réduit considérablement la portée opérationnelle. Cette absence de force contraignante contraste avec l'approche d'autres organisations régionales comme la CEDEAO, dont le Protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance présente un caractère obligatoire.

La coordination entre la CEEAC et les autres organisations régionales reste perfectible, malgré les efforts de rationalisation. La coexistence de la CEEAC avec la CEMAC crée des chevauchements de compétences et une dispersion des ressources. Comme le constate la Banque Africaine de Développement dans son rapport sur l'intégration régionale, "la multiplicité des organisations sous-régionales en Afrique centrale génère des doublons institutionnels et une concurrence pour le financement international"146. La difficulté à mutualiser efficacement les ressources se manifeste également dans le domaine des droits de l'Homme, où "le Centre sous-régional pour les droits de l'Homme et la démocratie fonctionne en relative autonomie par rapport au Secrétariat Général de la CEEAC"147, limitant ainsi les synergies potentielles.

Ces faiblesses structurelles, combinées aux défis de mise en oeuvre, constituent un frein majeur à l'effectivité de l'action de la CEEAC en faveur de la gouvernance démocratique. Elles appellent une réforme profonde des capacités institutionnelles et des mécanismes opérationnels de l'organisation.

144 Ibid., p. 54

145 Ibid., p. 56

146 BAD, Strategie d'intégration régionale pour Afrique centrale 2019-2025, 2019, https://www.afdb.org/sites/default/files/documents/strategy-documents/afrique_centrale_fr_250619_0.pdf Consulté le 17/10/2025 à 14h

147 F. M. Diaba, op. cit., p. 138

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B- Défis de mise en oeuvre et appropriation insuffisante

Les capacités opérationnelles de la CEEAC révèlent des défis persistants dans la mise en oeuvre effective de ses politiques et leur appropriation par les acteurs nationaux, malgré certains progrès récents. Le processus d'intégration normative entre la CEEAC et ses États membres reste marqué par des lacunes significatives. La relation entre la CEEAC et les sociétés civiles nationales reste sous-optimale, malgré des efforts récents de consultation. Ce déficit de participation prive l'organisation d'expertise locale précieuse.

L'opacité persiste concernant l'accès aux documents stratégiques. Des rapports d'organisations non gouvernementales ou d'organismes de la société civile (OSC), souvent axés sur la gouvernance, la transparence ou l'intégration régionale, mentionnent régulièrement le manque de transparence et la difficulté d'accès à l'information au sein des institutions de la CEEAC. La communication vers les citoyens reste un défi majeur. Ces défis opérationnels, combinés aux contraintes structurelles précédemment analysées, soulignent la nécessité d'une réforme en profondeur des mécanismes de mise en oeuvre et des processus d'appropriation des actions de la CEEAC.

CHAPITRE 2 : PENSÉE FANONIENNE ET IDÉAUX PANAFRICANISTES : BASES THÉORIQUES D'UNE INTÉGRATION AUTHENTIQUEMENT AFRICAINE

La thématique de notre recherche nous conduit naturellement à interroger les fondements philosophiques et politiques d'une intégration africaine qui soit émancipatrice et centrée sur les peuples. Ce deuxième chapitre a pour objet d'établir les bases théoriques d'une telle vision, en mobilisant la pensée fanonienne et les idéaux panafricanistes. Il s'agit de démontrer que les défis contemporains de la CEEAC ne peuvent être pleinement compris sans une analyse critique des séquelles psychologiques, politiques et économiques de la colonisation, et sans se ressourcer dans les projets d'unité conçus par et pour les Africains. Ce chapitre s'articulera en trois sections principales. La première sera consacrée à la pensée de Frantz Fanon, en explorant les grandes lignes de son oeuvre et sa conception de la décolonisation comme un processus total de libération mentale et de reconstruction politique. La deuxième section analysera la critique fanonienne du pouvoir postcolonial et de l'aliénation des élites, ainsi que son appel à une conscience collective et solidaire. Enfin, la troisième section se tournera vers le panafricanisme,

62

en retraçant ses origines, son évolution et ses principes, pour examiner comment son ambition d'unité politique et économique peut inspirer une nouvelle voie pour l'intégration en Afrique centrale.

Section 1 : La décolonisation chez Fanon de la libération mentale à la reconstruction politique

La problématique de notre recherche nous conduit à examiner en profondeur l'oeuvre de Frantz Fanon, dont la pensée radicale offre une grille de lecture incontournable des défis postcoloniaux en Afrique. Cette première section se consacre ainsi à sa conception de la décolonisation, qu'il présente comme un processus global et multidimensionnel. Nous commencerons par tracer les grandes lignes de sa pensée, en nous attachant particulièrement aux concepts clés développés dans Les Damnés de la Terre, tels que la violence décolonisatrice, le rôle cathartique de la lutte de libération et la nécessaire construction d'une conscience nationale. Nous analyserons ensuite sa vision de la décolonisation comme un projet total, qui doit s'opérer simultanément sur les plans mental, économique et institutionnel. Pour Fanon, en effet, l'indépendance politique reste vaine si elle ne s'accompagne pas d'une libération des mentalités du joug colonial et d'une refondation complète des structures économiques et institutionnelles héritées de la colonisation. Cette approche holistique nous permettra de poser les bases théoriques nécessaires pour évaluer, dans les chapitres suivants, dans quelle mesure le projet d'intégration porté par la CEEAC participe d'une véritable émancipation ou reproduit, au contraire, des schémas hérités de la période coloniale.

Paragraphe 1 : Les grandes lignes de la pensée de Frantz Fanon

Notre travail explore la pertinence de la pensée de Frantz Fanon pour analyser les défis contemporains de l'intégration régionale en Afrique. Cette section examine comment les concepts fanoniens éclairent les obstacles persistants à une véritable unité africaine. Nous démontrerons que la critique radicale du système colonial développée par Fanon offre des outils essentiels pour comprendre les dynamiques postcoloniales qui entravent le processus d'intégration. Son analyse des séquelles psychiques de la colonisation et sa théorie de la

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violence libératrice constituent des grilles de lecture indispensables pour décrypter les relations interafricaines actuelles et imaginer une intégration authentiquement émancipatrice.

La pensée de Frantz Fanon entretient une relation profonde avec les enjeux de l'intégration régionale en Afrique. Sa critique des séquelles psychologiques du colonialisme révèle comment l'aliénation mentale et l'infériorisation internalisée continuent d'affecter les relations entre États africains. Les mécanismes de domination coloniale analysés par Fanon persistent dans les dépendances économiques et les rivalités artificiellement entretenues, entravant la construction d'une conscience régionale solidaire. La théorie fanonienne de la violence décolonisatrice, comprise comme processus de libération collective, suggère que l'intégration véritable nécessite une rupture épistémique avec les logiques territoriales et institutionnelles héritées de la colonisation. La dimension cathartique de la lutte de libération trouve son écho dans la nécessité d'un engagement militant pour dépasser les divisions coloniales et construire des institutions régionales authentiquement africaines. L'analyse fanonienne nous invite ainsi à repenser l'intégration non comme simple coopération technique, mais comme projet politique de reconstruction identitaire et de souveraineté collective.

En définitive, la pensée de Frantz Fanon fournit un cadre théorique essentiel pour repenser les fondements de l'intégration régionale en Afrique. Notre analyse s'articulera autour de deux axes principaux qui structurent la réflexion fanonienne. Dans un premier temps, nous examinerons sa critique radicale du système colonial et de ses séquelles psychiques, en analysant les mécanismes psychologiques de la domination coloniale et leurs prolongements dans les relations interafricaines contemporaines. Nous explorerons ensuite le concept d'aliénation et d'infériorisation internalisée, et examinerons les effets persistants du racisme sur la construction identitaire collective. Dans un second temps, nous aborderons sa conception de la violence comme moyen de libération et de reconstruction identitaire, en nous attachant à comprendre la théorie fanonienne de la violence décolonisatrice et à analyser sa dimension cathartique dans le contexte des luttes pour l'intégration régionale. Cette grille de lecture nous permettra d'éclairer les défis actuels de la construction d'une Afrique unie et souveraine.

A- La critique radicale du système colonial et de ses séquelles psychiques

L'oeuvre de Frantz Fanon constitue une contribution majeure à la compréhension des mécanismes psychologiques de la domination coloniale et de leurs prolongements dans les

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sociétés postcoloniales. Sa réflexion, nourrie par sa pratique psychiatrique en Algérie et son engagement anticolonial, offre des outils d'analyse essentiels pour décrypter les obstacles à une intégration régionale authentique en Afrique.

La pensée fanonienne révèle avec une acuité remarquable comment le système colonial s'est appuyé sur une entreprise de déshumanisation systématique des populations dominées. Dans Peau noire, masques blancs, Fanon démontre que la colonisation ne se limite pas à l'exploitation économique et à la domination politique, mais qu'elle opère principalement une violence symbolique et psychologique destinée à détruire l'identité du colonisé148. Le système colonial, selon Fanon, instaure une "zoologie humaine" où le Noir est enfermé dans une infériorité essentialisée149. Cette entreprise de déshumanisation s'appuie sur un dispositif complexe de stéréotypes et de représentations qui visent à légitimer la domination. Fanon analyse comment le langage, les médias et les institutions coloniales participent à la construction d'une image bestialisée du colonisé, justifiant ainsi son assujettissement150. Le travail d'Alice Cherki, collaboratrice de Fanon à l'hôpital de Blida, souligne l'importance de sa clinique dans l'élaboration de cette analyse des pathologies créées par la situation coloniale151.

Les conséquences de cette violence psychologique se manifestent dans ce que Fanon identifie comme une "névrose collective" affectant les sociétés colonisées. Cette névrose se caractérise par des troubles identitaires profonds, une perte de repères culturels et une intériorisation de l'infériorité152. Les travaux du psychiatre et écrivain martiniquais restent d'une brûlante actualité pour comprendre les difficultés persistantes des sociétés africaines à se constituer en nations souveraines, comme le note le professeur camerounais Achille Mbembe dans ses écrits sur la postcolonie153.

Le concept d'aliénation occupe une place centrale dans l'analyse fanonienne de la condition du colonisé. Fanon décrit un processus complexe d'aliénation culturelle où le colonisé, coupé de ses racines et de son histoire, développe une admiration pathologique pour le colonisateur154.

148 F. FANON, Peau noire, masques blancs, Éditions du Seuil, 1952, p. 89.

149 Ibid., p. 92.

150 F. FANON, L'An V de la révolution algérienne, Maspero, 1959, p. 56.

151 A. CHERKI, Fanon, une vie, Éditions du Seuil, 2000, p. 134.

152 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p. 78.

153 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 45.

154 F. FANON, Peau noire..., op. cit., p. 112.

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Cette aliénation se manifeste par ce qu'il appelle le "désir mimétique" la volonté du Noir de s'approprier les attributs du Blanc pour échapper à sa condition155.

Le phénomène d'infériorisation internalisée représente l'aboutissement le plus pervers du système colonial. Fanon montre comment le colonisé finit par adopter le regard méprisant du colonisateur sur lui-même et sur sa culture156. Cette intériorisation de l'infériorité produit ce que le psychologue malien Joseph Tchundjang Pouemi qualifiera plus tard de "complexe du colonisé" une forme d'auto-dépréciation systémique157.

Les manifestations contemporaines de cette aliénation sont multiples dans le contexte des relations internationales africaines. On les observe dans la persistance de ce que le politologue ivoirien Francis Akindès nomme la "dépendance mentale" vis-à-vis des anciennes puissances coloniales158. Cette dépendance se traduit par une préférence pour les modèles institutionnels et les normes occidentales, au détriment d'initiatives authentiquement africaines, comme le déplore le rapport de la Commission économique pour l'Afrique sur l'intégration régionale. Fanon a magistralement analysé comment le racisme colonial déstructure la personnalité du colonisé et entrave la construction d'une identité positive. Dans son analyse du "regard" du Blanc, il montre comment la perception raciste fige le Noir dans une altérité radicale, l'empêchant d'accéder à une subjectivité pleine et entière159. Ce regard objectivant produit ce que le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne appelle une "crise de la reconnaissance" dans les sociétés postcoloniales160. Les effets de ce racisme sur la construction identitaire se manifestent par ce que Fanon identifie comme un "cloisonnement du monde" une division manichéenne entre Blancs et Noirs qui empêche toute relation authentique161.

La persistance de ces schémas racistes dans les relations internationales contemporaines continue d'entraver les projets d'intégration régionale. Ces hiérarchies, internalisées pendant la période coloniale, expliquent en partie les difficultés de la CEEAC à mettre en oeuvre une

155 Ibid., p. 118.

156 F. FANON, Les Damnés..., op. cit., p. 145.

157 J. TCHUNDJANG POUEMI, Monnaie, servitude et liberté, Éditions Menaibuc, 1980, p. 67.

158 F. AKINDÈS, Les mirages de la démocratie en Afrique subbsaharienne franccophone, 1996,

159 F. FANON, Peau noire..., op. cit., p. 134.

160 S.B. DIAGNE, En quête d'Afrique : Universalisme et pensée colonial, Éditions Présence Africaine, 2019.

161 F. FANON, Les Damnés..., op. cit., p. 167

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intégration égalitaire, comme le constate le dernier rapport de l'organisation sur la gouvernance régionale.

B- La violence comme moyen de libération et de reconstruction identitaire

La théorie fanonienne de la violence représente l'un des aspects les plus controversés et les plus fondamentaux de sa pensée. Loin d'être une apologie de la brutalité gratuite, elle constitue une analyse rigoureuse du rôle de la violence dans les processus de libération nationale et de reconstruction identitaire des peuples colonisés. Pour Fanon, la violence décolonisatrice s'inscrit dans une dialectique nécessaire de libération. Dans Les Damnés de la Terre, il affirme que "le colonialisme n'est pas une machine à penser, n'est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence"162. Cette conception s'ancre dans une analyse historique des systèmes coloniaux qui, selon Fanon, ne peuvent être démantelés par des moyens pacifiques.

La violence révolutionnaire constitue pour Fanon un moment fondamental de reconquête de l'humanité du colonisé. Le psychiatre martiniquais voit dans la lutte armée un processus de "purification" qui permet au colonisé de se débarrasser de son complexe d'infériorité et de sa peur163. Cette perspective est étayée par les observations cliniques de Fanon à l'hôpital de Blida, où il constate les effets thérapeutiques de l'engagement dans la lutte de libération sur les patients algériens164.

La dimension cathartique de la violence libératrice occupe une place centrale dans l'analyse fanonienne. Fanon considère que la lutte armée permet au colonisé de se libérer des séquelles psychologiques de la colonisation165. Le processus cathartique s'opère à travers ce que Fanon appelle la "catharsis nationale" une purification collective qui permet la naissance d'une nouvelle conscience politique166. Cette transformation psychologique individuelle et collective est essentielle pour fonder une citoyenneté nouvelle, dégagée des rapports de domination coloniaux. Les travaux de l'historien béninois Paulin J. Hountondji sur la déconstruction des

162 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p. 74.

163 Ibid., p. 85.

164 Ibid., p. 85.

165 Ibid., p. 128.

166 Ibid., p. 128.

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savoirs coloniaux viennent étayer cette analyse167. La persistance des conflits frontaliers et des rivalités ethniques transétatiques témoigne de l'absence de cette catharsis collective.

Fanon attribue à la lutte de libération un rôle fondamental dans la formation de la conscience nationale. C'est l'action révolutionnaire commune que se construit, selon lui, une véritable solidarité entre les différentes composantes de la nation en devenir168. Cette solidarité naissante transcende les clivages ethniques et régionaux hérités de la division coloniale. La conscience nationale qui émerge de la lutte constitue pour Fanon le fondement nécessaire à toute construction étatique postcoloniale viable169. Il met cependant en garde contre les dérives du nationalisme étroit et plaide pour un "nationalisme humaniste" ouvert sur l'universel170. Cette mise en garde trouve un écho dans les analyses du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne sur les risques du particularisme identitaire dans les projets d'intégration régionale171. Les enseignements de Fanon sur la formation de la solidarité éclairent les défis actuels de la CEEAC. La pensée fanonienne invite ainsi à repenser l'intégration régionale comme un projet politique global devant s'appuyer sur une conscience sous-régionale partagée. Cette observation rejoint l'analyse de Fanon sur la formation de la solidarité dans l'action commune.

En définitive, la théorie fanonienne de la violence comme moyen de libération et de reconstruction identitaire offre des outils précieux pour analyser les blocages de l'intégration régionale en Afrique centrale. Elle souligne la nécessité d'une rupture épistémique avec les héritages coloniaux et d'une refondation symbolique des relations interafricaines. Comme le conclut le politologue camerounais Achille Mbembe, "sans une décolonisation mentale et sans la construction d'une solidarité organique entre les peuples, les projets d'intégration risquent de reproduire les logiques de domination qu'ils prétendent combattre"172. Les perspectives ouvertes par Fanon trouvent un écho dans les réflexions contemporaines sur la refondation de la CEEAC. Le Livre Blanc sur la réforme de la CEEAC souligne la nécessité de construire une

167 P.J. HOUNTONDJI, Combats pour le sens, Éditions Flamboyant, 1997, p. 67.

168 F. FANON, Les Damnés..., op. cit., p. 134.

169 Ibid., p. 156.

170 Ibid., p. 156.

171 S.B. DIAGNE, L'encre des savants, Éditions Présence Africaine, 2013, p. 112.

172 A. MBEMBE, Sortir de la grande nuit, La Découverte, 2010, p. 167.

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communauté de destin centrafricaine fondée sur des valeurs partagées et une vision commune du développement173.

Section 2 : Fanon, critique du pouvoir postcolonial et de l'aliénation africaine

La relation entre la pensée fanonienne et l'intégration régionale éclaire particulièrement son analyse des dynamiques de classe dans le processus de décolonisation. Fanon insiste sur la nécessité d'une libération mentale comme préalable à toute émancipation politique véritable, en mettant en garde contre la bourgeoisie nationale qui, selon lui, tend à reproduire les structures de domination coloniale. Son analyse des différentes classes sociales bourgeoisie compradore, paysannerie, prolétariat urbain révèle les contradictions internes qui entravent l'émergence d'une conscience nationale authentique. Cette grille de lecture permet de comprendre les obstacles à une intégration régionale effective en Afrique centrale, où les élites politiques et économiques privilégient leurs intérêts particuliers au détriment d'une vision commune. La reconstruction économique et institutionnelle envisagée par Fanon suppose une rupture avec les modèles hérités de la colonisation et l'émergence d'institutions véritablement africaines. Son critique du nationalisme ethnique et son plaidoyer pour un universalisme concret éclairent les défis de construction d'une intégration régionale qui transcende les particularismes sans les nier.

La décolonisation comme processus total fournit des instruments précieux pour analyser les limites de l'intégration régionale actuelle. Sa distinction entre bourgeoisie nationale et masses populaires, son analyse des risques de reproduction des systèmes de domination, et son insistance sur la nécessaire transformation simultanée des structures mentales, économiques et institutionnelles offrent une grille de lecture pertinente pour comprendre les blocages de la CEEAC. La pensée de Fanon nous invite à concevoir l'intégration régionale non comme un simple projet technique de coopération, mais comme un processus politique global de libération et de reconstruction nécessitant une rupture avec les héritages coloniaux.

173 CEEAC, Livre Blanc sur la réforme de la CEEAC et la CEMAC, 2014. https://www.se4all-africa.org/fileadmin/uploads/se4all/Documents/News___Partners_Docs/ECCAS_CEMAC_livre_blanc_energie_ 2014.pdf Consulté le 28/10/2025 a 15h

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Notre analyse de la pensée de Frantz Fanon s'articulera autour de sa critique acerbe du pouvoir postcolonial et de son appel à une conscience collective émancipatrice. Cette section se propose d'explorer en deux temps les apports fondamentaux de Fanon à la compréhension des dynamiques politiques africaines après les indépendances.

Paragraphe 1 : Les élites postcoloniales et la reproduction du système colonial

Notre analyse de la critique fanonienne du pouvoir postcolonial s'ouvrira par un examen approfondi du rôle des élites dans la perpétuation des structures de domination. Ce première paragraphe, intitulée « Les élites postcoloniales et la reproduction du système colonial », se propose de décortiquer les mécanismes par lesquels la bourgeoisie nationale et les structures mentales héritées de la colonisation entravent l'avènement d'une véritable souveraineté.

A- La bourgeoisie nationale comme agent de la néocolonisation

La bourgeoisie nationale postcoloniale constitue une contribution majeure à la compréhension des obstacles structurels au développement et à l'intégration régionale en Afrique. Dans Les Damnés de la Terre, Fanon développe une critique systématique de cette classe sociale qu'il perçoit comme l'agent principal de la reproduction des rapports de domination hérités de la période coloniale174. Sa pensée, d'une actualité frappante, offre des clés de lecture essentielles pour décrypter les dynamiques qui entravent le processus d'intégration au sein de la CEEAC, où les élites économiques et politiques semblent souvent privilégier leurs intérêts particuliers au détriment d'une vision régionale commune. La pertinence de l'analyse fanonienne réside dans sa capacité à mettre en lumière les mécanismes par lesquels une bourgeoisie "sous-développée" et "compradore", selon ses termes, perpétue un système économique extraverti qui mine toute tentative d'intégration authentique175. Cette problématique revêt une importance cruciale dans le contexte actuel de la CEEAC, où les potentialités économiques considérables contrastent avec les résultats décevants en matière d'intégration régionale.

174 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p. 139.

175 Ibid., p. 142.

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La caractérisation que fait Fanon de la bourgeoisie nationale africaine comme étant "incapable de reproduire la bourgeoisie occidentale dans son dynamisme et son esprit d'entreprise" 176 constitue le point de départ d'une réflexion approfondie sur les obstacles endogènes au développement177. Pour Fanon, cette bourgeoisie émergente des indépendances se révèle être une classe "sans imagination ni audace", qui se contente de jouer le rôle d'intermédiaire entre les anciennes puissances coloniales et les économies locales178. Cette analyse trouve des échos particulièrement forts dans l'espace de la CEEAC, où l'on observe, comme le note l'économiste camerounais Célestin Monga, que "les élites économiques préfèrent investir dans l'immobilier de prestige et le commerce d'import-export plutôt que dans des secteurs productifs intégrateurs susceptibles de favoriser les échanges intra-régionaux179". La notion de "bourgeoisie de comprador" développée par Fanon désigne précisément cette classe d'agents locaux au service des intérêts économiques étrangers, dont les activités s'inscrivent dans des logiques qui contredisent frontalement les objectifs d'intégration régionale180. Les travaux de François-Xavier Verschave sur la "Françafrique" viennent étayer et actualiser l'analyse fanonienne en documentant de manière précise les mécanismes de captation des rentes économiques par des réseaux associant élites africaines et françaises181. Dans son article "On joue mieux avec un Ballon gonflé", Verschave montre comment ces réseaux perpétuent un système d'extraversion économique qui rend vaine toute tentative d'intégration régionale authentique182. Cette dynamique est particulièrement visible dans l'espace CEEAC, où les données de la CNUCED révèlent que "85% des échanges commerciaux s'effectuent avec l'extérieur de la région, principalement avec l'Europe et l'Asie, tandis que le commerce intra-africain stagne à des niveaux dérisoires"183. La persistance de ces circuits commerciaux extravertis témoigne de la validité persistante de la diagnose fanonienne concernant les orientations économiques des bourgeoisies nationales africaines.

176 Ibid., p. 139.

177 Ibid., p. 139.

178 Ibid., p. 141.

179 C. MONGA, Nihilisme et négritude, PUF, 2009. https://journals.openedition.org/etudesafricaines/14362 Consulté le 28/10/2025 a 18h

180 F. FANON, op. cit., p. 145.

181 F.-X. VERCHAVE, La Françafrique : le plus long scandale de la République, Stock, 1998, p. 245.

182 F.-X. VERCHAVE, "On joue mieux avec un Ballon gonflé", Politique Africaine, n°112, 2008, p. 134.

183 CNUCED, Rapport sur le commerce intra-africain, 2022. https://unctad.org/system/files/official-document/tdr2022 fr.pdf Consulté le 28/10/2025 a 18h

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Achille Mbembe, dans son article fondamental "De la scène coloniale chez Frantz Fanon", apporte un éclairage complémentaire en soulignant que "la bourgeoisie compradore décrite par Fanon est le produit direct de la situation coloniale qui a créé une classe de médiateurs entre le colonisateur et les colonisés"184. Mbembe insiste sur la dimension historique de cette formation sociale, montrant comment la colonisation a systématiquement empêché l'émergence d'une bourgeoisie nationale autonome, capable de porter un projet de développement endogène185. Cette analyse permet de comprendre les difficultés structurelles que rencontre la CEEAC dans la promotion de l'intégration régionale, dans la mesure où les élites économiques maintiennent des relations privilégiées avec d'anciennes puissances coloniales au détriment du développement des échanges intra-régionaux. La configuration historique décrite par Mbembe éclaire la persistance des dépendances économiques qui caractérisent les pays membres de la CEEAC et entravent toute velléité d'intégration régionale approfondie.

Les mécanismes de reproduction des dépendances économiques identifiés par Fanon dans les premières années des indépendances restent d'une actualité troublante dans l'espace de la CEEAC contemporaine. Le système de la "rente néocoloniale" décrit par l'économiste béninois Joseph Tchundjang Pouemi trouve des illustrations concrètes dans la gestion des ressources naturelles de la région186. Cette situation correspond point par point à la description fanonienne d'une bourgeoisie nationale qui "se contente de gérer les restes de la fortune coloniale" sans jamais remettre en cause les fondamentaux du système économique hérité187.

La persistance des économies de rente dans l'espace CEEAC constitue un obstacle structurel majeur à toute tentative sérieuse d'intégration régionale. La prédiction faite par Fanon selon laquelle la bourgeoisie nationale postcoloniale "se contentera de jouer le rôle d'agent d'affaires pour les capitalistes occidentaux" plutôt que de devenir le fer de lance d'un développement économique autonome188. Les statistiques économiques de la CEEAC confirment cette analyse, montrant que les secteurs productifs orientés vers le marché régional restent dramatiquement sous-développés par rapport aux industries extractives tournées vers l'exportation.

184 A. MBEMBE, "De la scène coloniale chez Frantz Fanon", Cahiers d'études africaines, n°45, 2005, p. 12.

185 Ibid., p. 15.

186 J. TCHUNDJANG POUEMI, Monnaie, servitude et liberté, Éditions Menaibuc, 1980, p. 156.

187 F. FANON, op. cit., p. 148.

188 F. FANON, op. cit., p. 152.

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Les mécanismes de dépendance financière identifiés par Fanon comme l'un des ressorts essentiels de la domination néocoloniale continuent de produire leurs effets dans l'espace de la CEEAC. Les données du FMI sur l'endettement en Afrique centrale confirme que le fardeau de la dette est élevé et pèse sur les budgets nationaux, limitant les investissements, mais le chiffre exact dépend du pays et de l'année. Cette situation correspond parfaitement à la description fanonienne d'une bourgeoisie nationale "enchaînée au capital étranger" et incapable de se dégager des conditionnalités imposées par les créanciers internationaux189. Le cas des programmes d'ajustement structurel imposés dans plusieurs pays membres de la CEEAC illustre cette dépendance structurelle, avec leur cortège de coupes budgétaires qui affectent particulièrement les investissements transfrontaliers.

La reproduction des dépendances économiques passe également par le maintien de systèmes monétaires hérités de la période coloniale, comme le Franc CFA dans la zone CEMAC. Les critiques formulées par les économistes Kako Nubukpo et Ndongo Samba Sylla contre cette monnaie soulignent son rôle dans l'entretien des dépendances extérieures et son incompatibilité avec les objectifs d'intégration régionale190. Ce système monétaire, en privilégiant la stabilité monétaire au détriment du développement économique, illustre la persistance des mécanismes de domination dénoncés par Fanon191.

La collusion systémique entre élites locales et intérêts étrangers représente un frein structurel majeur à l'intégration régionale dans l'espace de la CEEAC. Les travaux Patrick Mbeko sur ce qu'il appelle le "pillage organisé des ressources naturelles" en Afrique centrale documentent de manière précise les mécanismes complexes d'évasion fiscale et de corruption qui privent les États de ressources essentielles au financement des projets d'intégration192. Ces pratiques, qui concernent particulièrement les secteurs minier et pétrolier, correspondent point par point à la description fanonienne d'une bourgeoisie "sans vergogne et sans pitié, cynique dans son appétit de jouissance immédiate"193. L'ampleur des détournements mis au jour par le réseau d'investigation "Congo Hold-up", impliquant plusieurs pays de la CEEAC, révèle l'existence de systèmes sophistiqués de blanchiment d'argent et de fraude fiscale qui privent les budgets

189 F. FANON, op. cit., p. 155.

190 K. NUBUKPO et al.,Chapitre 6 : Le Franc CFA les derniers jours d'un condamne , L'urgence Africaine, p. 112.

191 Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, l'arme invisible de la FranceAfrique, La Decouverte.2024

192 Patrick Mbeko, Stratégie du chaos et du mensonge: poker menteur en Afrique des Grands Lacs. 2014.

193 F. FANON, op. cit., p. 162.

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nationaux de ressources considérables194. La persistance des accords de coopération militaire et économique avec l'ancienne puissance coloniale française, documentée de manière exhaustive par Antoine Glaser dans son livre "Arrogance comme un français en Afrique", entretient un système de dépendance mutuellement bénéfique pour les élites au pouvoir195. Les bases militaires françaises maintenues dans plusieurs pays de la CEEAC, et les interventions militaires récurrentes, illustrent cette persistance des logiques néocoloniales qui entravent l'émergence d'une architecture de sécurité autonome.

B- La persistance des structures mentales coloniales

L'oeuvre de Frantz Fanon ne se limite pas à une critique du colonialisme en tant que système politique et économique ; elle explore avec une profondeur visionnaire les séquelles psychiques et culturelles qui lui survivent196. La persistance des structures mentales coloniales constitue un obstacle fondamental, car elle innerve et perpétue les dépendances, même sous le vernis des souverainetés nationales197. Dans l'espace de la CEEAC, cette dynamique se manifeste par une « pseudo-indépendance », la reproduction de schémas bureaucratiques hérités de l'administration coloniale et une aliénation culturelle profonde des élites, qui ensemble entravent l'émergence d'une conscience régionale authentique et d'un projet d'intégration émancipateur.

Pour Frantz Fanon, la « pseudo-indépendance » désigne une souveraineté de façade, où le transfert formel du pouvoir de l'administration coloniale vers une bourgeoisie nationale masque la perpétuation des logiques profondes de la domination198. Il s'agit d'une indépendance inaboutie, où les nouveaux dirigeants, formés à l'école du colonisateur, se contentent d'« occuper la case vide » laissée par ce dernier, sans en transformer la fonction ou l'essence199.

194 Congo Hold-up, Rapport d'enquête, 2021. https://www.publiceye.ch/fr/thematiques/corruption/congo-hold-up Consulté le 29/10/2025 a 20h

195 A. GLASER, Arrogance comme mode un francais en Afrique, Fayard, 2016, p. 178.

196 F. FANON, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1961, p. 89.

197 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 45.

198 F. FANON, op. cit., p. 139.

199 Ibid., p. 142.

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Dans le contexte de la CEEAC, ce concept éclaire les limites de l'intégration régionale. Les États membres affichent une volonté politique d'union, matérialisée par des traités et des institutions communes200. La réforme de la CEEAC, évoquée dans un rapport remis au président Paul Biya en 2019, visait justement à donner une « impulsion nouvelle » à la communauté, reconnaissant ainsi implicitement l'écart entre les ambitions affichées et les réalisations concrètes201.

Cette « pseudo-indépendance » se nourrit d'un rapport ambigu à l'ancienne puissance coloniale, la France. Les travaux d'Antoine Glaser, notamment dans Africafrance, analysent comment les dirigeants africains ont, après la Guerre froide, « totalement inversé les rapports de dépendance » en apparence, pour devenir « les vrais patrons » des relations202. Glaser décrit un système où les élites africaines, « habiles à se présenter en "victimes" de la Françafrique », exploitent cette nouvelle donne pour imposer leurs exigences, créant une relation de dépendance mutuelle et cynique qui s'opère « à huis clos »203. Cette inversion des rapports, si elle confère une apparence de puissance aux dirigeants africains, ne remet pas en cause la structure fondamentale de dépendance économique et culturelle ; elle en déplace simplement les modalités, perpétuant ainsi une forme moderne de « pseudo-indépendance » au détriment d'une souveraineté collective et solidaire au niveau régional204.

L'un des héritages les plus tenaces du colonialisme est la perpétuation de ses modèles administratifs et bureaucratiques. Fanon avait prophétiquement dénoncé la tendance de la bourgeoisie nationale à reprendre à son compte l'appareil d'État colonial sans en transformer la nature profonde, créant une bureaucratie coupée des réalités populaires et reproduisant des logiques d'autorité et d'extraversion205.

Cette analyse trouve un écho frappant dans les recherches historiques et socio-anthropologiques contemporaines. Un atelier du GIS Études africaines en France, intitulé « "Bureaucraties coloniales" en pratique », souligne le renouvellement des réflexions sur la nature de l'appareil

200 CEEAC, Traité révisé, 2019.

201 Integration Regionale. Le rapport de la reforme de la CEEAC remis au chef d'Etat. Presidence de la Republique du Cameroun.2019. https://www.prc.cm/fr/actualites/audiences/3767-integration-regionale-le-rapport-de-la-reforme-de-la-ceeac-remis-au-chef-de-l-etat Consulté le 30/10/2025 a 15h

202 A. GLASER, Africafrance, Fayard, 2021, p. 78.

203 Ibid., p. 89.

204 F.-X. VERCHAVE, La Françafrique, Stock, 1998, p. 245.

205 F. FANON, op. cit., p. 156.

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bureaucratique en Afrique et la « prégnance du legs colonial sur les cultures politiques comme sur les dispositifs institutionnels contemporains »206. Les études montrent que l'idéal-type bureaucratique occidental, fondé sur un ordre légal-rationnel, a été transféré dans les territoires coloniaux comme un instrument de « mise en valeur » et de gouvernement, un modèle considéré comme universellement valable207. Après les indépendances, cette culture bureaucratique n'a fait que se renforcer. Jean-Pierre Chauveau, dans son analyse du « populisme bureaucratique », observe une « continuité formelle de la légitimité bureaucratique » dans le « monde du développement »208. Cette continuité est manifeste dans le fonctionnement des institutions de la CEEAC, qui peinent souvent à rompre avec des pratiques héritées : lourdeurs administratives, centralisation excessive des décisions, et difficultés à mettre en oeuvre des politiques véritablement inclusives. La « bureaucratisation inéluctable » des organisations, y compris celles issues de la société civile, pour accéder aux ressources des bailleurs de fonds, est un phénomène observé qui éloigne les institutions de leurs bases.

Cette reproduction des schémas a des conséquences directes sur l'efficacité de l'intégration régionale. Elle entrave la libre circulation, complique l'harmonisation des politiques et maintient un cloisonnement administratif contraire à l'idéal d'un marché et d'un espace communs209. La Plateforme de l'indice de l'intégration régionale en Afrique de la CEA mesure notamment la « libre circulation des personnes » à travers la facilité d'obtention des visas, un indicateur où de nombreux pays de la CEEAC obtiennent des scores modestes, témoignant de la persistance de frontières mentales et administratives210.

Le troisième pilier de la persistance des structures mentales coloniales est l'aliénation culturelle des élites. Fanon, dans Peau noire, masques blancs, a analysé de manière magistrale les mécanismes psychologiques par lesquels le colonisé intériorise une infériorité et développe une

206 GIS Études africaines, Bureaucraties coloniales en pratique, 2022, https://etudes-africaines.cnrs.fr/les-rencontres-du-gis/bureaucraties-coloniales-en-pratique-du-nouveau-chez-les-historiens/ Consulté le 05/11/2025 a 18h

207 Ibid.

208 J.-P. CHAUVEAU, Populisme bureaucratique, Politique africaine, 2000, p. 112. https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_7/b_fdi_53-54/010021169.pdf Consulté le 03/11/2025 a 17h

209 CEA, Indice de l'intégration régionale en Afrique, 2023, https://arii.uneca.org/fr-FR Consulté le 03/11/2025 a

18h

210 Ibid.

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admiration pathologique pour le colonisateur, conduisant à un rejet de sa propre culture et à une imitation des modèles occidentaux211.

Cette aliénation se traduit économiquement par des comportements de consommation déconnectés des réalités locales. Dans son article « Élites africaines, aliénation culturelle et sous-développement », Makhtar Diouf montre que « l'aliénation culturelle des élites africaines est porteuse de comportements économiques néfastes »212. Il note que la consommation de ces élites, notamment des hauts fonctionnaires, se porte « pour l'essentiel sur des biens de luxe, importés de ou acquis en Occident ». Cette consommation ostentatoire, financée par « la répartition très inégale des revenus » et « la corruption », n'est pas productive et accentue l'état de sous-développement, car les élites « se sont endettées pour consommer, et non pas pour produire »213.

Ce modèle de consommation extraverti a un impact direct sur les projets d'intégration de la CEEAC.

Culturellement, cette aliénation se manifeste par une dévalorisation des savoirs endogènes et une adhésion quasi-systématique aux modèles de gouvernance et de développement conçus ailleurs214. Elle explique en partie la difficulté à forger un récit commun et une vision partagée de l'intégration au sein de la CEEAC. Les élites, formées dans les mêmes universités occidentales et partageant souvent les mêmes références, peinent à incarner et à porter un projet régional qui soit culturellement et socialement ancré dans les réalités des peuples d'Afrique centrale. Le travail de mémoire et de réappropriation de l'histoire, que Fanon identifiait comme un outil essentiel de résistance, fait souvent défaut, laissant la place à une reproduction inconsciente des schémas dominants215.

Section 3 : Le panafricanisme et la pensée de la libération africaine

211 F. FANON, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, p. 12.

212 M. DIOUF, Élites africaines, aliénation culturelle et sous-développement, Afrique et développement, 1995, p. 45.

213 Ibid., p. 48.

214 P. HOUTONDJI, La rationalité dans les savoirs endogènes, Présence Africaine, 2007, p. 112.

215 F. FANON, Les Damnés de la Terre, op. cit., p. 178.

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Cette section aborde désormais le cadre théorique fondamental qui sous-tend les projets d'intégration africaine : la pensée panafricaniste et les idéaux de libération continentale. Elle se propose d'explorer les fondements philosophiques et politiques qui ont nourri l'aspiration à l'unité africaine, tout en examinant leur traduction concrète dans les mécanismes d'intégration économique contemporains.

Cette analyse nous permettra d'établir des connections fondamentales entre le corpus idéologique panafricain et les défis contemporains de l'intégration régionale en Afrique centrale, offrant ainsi une grille de lecture essentielle pour comprendre les potentialités et les limites de la CEEAC.

Paragraphe 1 : Le panafricanisme comme matrice idéologique de l'unité africaine : origines, évolution et principes

Ce paragraphe analyse le panafricanisme comme matrice idéologique de l'unité africaine. Nous examinerons d'abord les sources du mouvement, en retraçant son émergence au sein de la diaspora africaine comme réponse à l'oppression raciale et coloniale. L'étude portera sur les figures fondatrices (W.E.B. Du Bois, Marcus Garvey) et la première Conférence panafricaine de 1900, en analysant leurs objectifs initiaux de lutte contre le racisme et d'affirmation d'une solidarité noire transnationale. Nous étudierons ensuite l'évolution et la cristallisation des principes fondamentaux du mouvement. Il s'agira de retracer sa transformation d'une solidarité culturelle vers un projet politique concret pour l'indépendance du continent, en mettant en lumière les principes cardinaux qui se sont dégagés : unité continentale, autodétermination des peuples et souveraineté collective. Cette analyse nous permettra de comprendre comment ces principes ont inspiré les projets d'intégration régionale en Afrique.

A- Aux sources du mouvement : une réponse à l'oppression et à la dispersion

Le panafricanisme émerge comme une réponse intellectuelle et politique aux traumatismes historiques de la traite négrière, de l'esclavage et de la colonisation européenne. Ce mouvement incarne l'agrégation des legs historiques, culturels et spirituels des peuples africains, forgés dans

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la résistance à l'oppression systématique216. L'expérience fondatrice de la dispersion atlantique a paradoxalement joué un rôle crucial dans la formation d'une conscience collective noire transnationale, créant les conditions d'une solidarité par-delà les frontières géographiques217. Dans son ouvrage fondamental "Africa Unite! Une histoire du panafricanisme", l'historien Amzat Boukari-Yabara démontre que c'est précisément l'éloignement du continent qui a permis aux membres de la diaspora de développer une vision d'ensemble des défis africains. Le mouvement s'est construit comme un « espace privilégié de rencontres et de mobilisations » transcendant les divisions imposées par le colonialisme218. Cette prise de conscience a donné naissance à une vision du monde spécifique, née de la résistance à l'asservissement et à la domination raciale, qui considère l'unité du peuple noir comme la clé de son émancipation.

Le contexte de l'émergence du panafricanisme est marqué par le partage de l'Afrique lors de la Conférence de Berlin de 1884-1885, qui a accéléré la prise de conscience de la nécessité d'une réponse unifiée face au colonialisme219. Les frontières artificielles tracées par les puissances coloniales ont créé une fragmentation durable qui continue d'entraver les efforts d'intégration contemporains. W.E.B. Du Bois a apporté au mouvement une rigueur académique et une vision prophétique qui influenceront durablement la pensée panafricaine220. Premier Afro-Américain à obtenir un doctorat de Harvard, il déclare lors de la première Conférence panafricaine de 1900 que "le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage raciale". Sa conception de la "Talented Tenth" comme fer de lance du progrès de la communauté noire influencera la formation des élites africaines221.

Marcus Garvey incarne quant à lui une approche populiste et mobilisatrice axée sur le nationalisme noir et la fierté raciale. À travers son Universal Negro Improvement Association (UNIA), il parvient à mobiliser des millions de personnes autour d'un projet de retour en Afrique et d'autonomie économique222. Son projet de Black Star Line, visant à établir des liaisons maritimes entre la diaspora et le continent, préfigure les initiatives contemporaines d'intégration

216 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 15.

217 P. O. ESEDEBE, Pan-Africanism: The Idea and Movement, 1776-1991, Howard University Press, 1994. https://archive.org/details/panafricanismide0000esed Consulté le 11/11/2025 a 10h

218 A. BOUKARI-YABARA, op. cit., p. 34.

219 I. GEISS, The Pan-African Movement, Methuen, 1974, p. 89.

220 D. LEVERING LEWIS, W.E.B. Du Bois: Biography of a Race, 1868-1919, Henry Holt, 1993, p. 78.

221 W.E.B. DU BOIS, "To the Nations of the World", Address to the First Pan-African Conference, 1900.

222 E. D. CRONON, Black Moses: The Story of Marcus Garvey, University of Wisconsin Press, 1969, p. 56.

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économique africaine223. La Première Conférence panafricaniste de 1900 à Londres, organisée par Henry Sylvester Williams, représente un tournant décisif dans l'institutionnalisation du mouvement. Cette rencontre, qui réunit 37 délégués provenant d'Afrique, des Caraïbes, des États-Unis et du Royaume-Uni, marque le passage de la solidarité informelle à l'action politique coordonnée. L'"Adresse aux nations du monde", rédigée par Du Bois, établit les revendications fondamentales du mouvement en matière de lutte contre le racisme et d'autodétermination des peuples africains224. Les premiers panafricanistes poursuivaient des objectifs à la fois défensifs et constructifs, visant à la fois à contrer l'oppression et à édifier une alternative politique viable. La lutte contre le racisme scientifique et systémique constituait une priorité absolue, nécessitant la déconstruction des idéologies justifiant la domination coloniale225. L'obtention de l'autodétermination et de la souveraineté politique pour les colonies africaines représentait le coeur du projet politique. L'affirmation d'une identité noire transnationale et d'une culture commune constituait le deuxième pilier fondamental du mouvement. Comme le souligne Boukari-Yabara, le panafricanisme a engendré une "polyphonie panafricaine" intégrant les contributions d'intellectuels, d'artistes et de musiciens, forgeant ainsi une culture "monde noir" unifiée malgré la dispersion géographique226. Cette dimension culturelle reste essentielle pour comprendre la persistance de l'idéal panafricain dans les initiatives contemporaines d'intégration comme la CEEA.

L'établissement des bases d'une solidarité politique et économique concrète représentait le troisième objectif fondamental. Dès les origines, l'idée d'une union politique et économique du continent était présente, comme en témoignent les projets de Garvey. Le mouvement était animé par la conviction que l'unité constituait la condition indispensable au progrès économique, social et politique des peuples d'ascendance africaine. L'idéal panafricaniste des origines conserve une actualité remarquable pour l'évaluation des projets d'intégration régionaux comme la CEEAC. L'analyse des penseurs fondateurs met en lumière des défis structurels qui restent d'une brûlante actualité, notamment la persistance des frontières économiques héritées de la colonisation. Le Programme Frontières de la CEEAC, visant à transformer les frontières

223 M. GARVEY, Philosophy and Opinions of Marcus Garvey, 1923, p. 45.

224 W.E.B. DU BOIS, op. cit.

225 I. GEISS, op. cit., p. 112.

226 A. BOUKARI-YABARA, op. cit., p. 67.

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coloniales en espaces de coopération, s'inscrit directement dans cette lignée227. La vision de Du Bois concernant le rôle des élites intellectuelles trouve un écho dans les efforts de la CEEAC pour développer des cadres régionaux capables de porter le projet d'intégration. De même, l'insistance de Garvey sur l'autonomie économique préfigure les objectifs contemporains de création d'un marché intégré au sein de la CEEAC.

Les objectifs initiaux de lutte contre le racisme et d'affirmation identitaire se transforment aujourd'hui en impératif de dépassement des clivages ethniques et nationaux au sein de l'espace CEEAC. L'héritage des premiers panafricanistes invite ainsi à repenser l'intégration portée par la CEEAC non comme une simple coordination technique, mais comme un projet politique global visant l'émancipation collective.

B- Évolution et cristallisation des principes fondamentaux

L'évolution du panafricanisme vers un projet politique concret s'est opérée un processus de radicalisation progressive, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale. Le Cinquième Congrès panafricain de Manchester en 1945 a marqué un tournant décisif dans cette transformation. Contrairement aux congrès précédents qui prônaient une approche réformiste, cette rencontre a adopté des résolutions exigeant l'indépendance immédiate des colonies africaines228. La participation massive de futurs leaders indépendantistes comme Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta et Julius Nyerere a insufflé une nouvelle dynamique au mouvement. La pensée de Kwame Nkrumah a joué un rôle fondamental dans cette évolution. Dans son ouvrage "L'Afrique doit s'unir", il développe la thèse selon laquelle l'indépendance politique n'était qu'une étape préalable à la véritable libération du continent229. Pour Nkrumah, "l'indépendance nationale est dépourvue de sens si elle n'est pas accompagnée d'une union politique et économique des nations africaines"230. Cette vision s'opposait à l'approche

227 UA Programme Frontier. https://www.peaceau.org/fr/article/atelier-regional-pour-l-afrique-br-centrale-br-sur-la-mise-en-oeuvre-du-programme-br-frontiere-de-l-union-africaine-et-sur-br-le-programme-frontiere-de-la-ceeac Consulté le 12/11/2025 a 13h

228 Cinquième Congrès panafricain de Manchester, Déclaration finale, 1945.

229 K. NKRUMAH, L'Afrique doit s'unir, Présence Africaine, 1963, p. 45.

230 Ibid., p. 78.

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gradualiste défendue par des leaders comme Léopold Sédar Senghor, qui privilégiait une coopération interétatique plus souple231.

Le contexte international de la décolonisation a accéléré cette maturation idéologique. La Conférence de Bandung en 1955 a permis aux leaders africains d'inscrire leur lutte dans le cadre plus large du mouvement des non-alignés232. Comme le note l'historien Amzat Boukari-Yabara, "le panafricanisme s'est ainsi transformé d'un mouvement de protestation en un projet de gouvernement continental"233. Cette transition s'est concrétisée par l'émergence de deux blocs distincts au sein du mouvement panafricain : le groupe de Casablanca, favorable à une intégration immédiate, et le groupe de Monrovia, partisan d'une approche plus progressive234. L'unité continentale s'est imposée comme le principe fondamental du projet panafricain. Ce principe repose sur la conviction que la fragmentation héritée de la colonisation perpétue la faiblesse politique et économique du continent235.

Le principe d'autodétermination des peuples a constitué le deuxième pilier de la doctrine panafricaine. L'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) en a fait son cheval de bataille, créant un Comité de libération pour coordonner le soutien aux mouvements indépendantistes236. Ce principe justifiait la lutte armée contre les régimes coloniaux et d'apartheid, comme l'a rappelé la Déclaration sur la décolonisation adoptée en 1963237. La souveraineté collective représente le troisième principe cardinal. Il s'agit de mutualiser les souverainetés nationales pour renforcer la position internationale de l'Afrique. Ce principe trouve son application dans les différentes politiques communes de l'Union Africaine, notamment dans le domaine du commerce et de la paix238. Le Plan d'action pour le renforcement du commerce intra-africain illustre cette volonté de construire une souveraineté économique collective239.

231 L.S. SENGHOR, Négritude et civilisation de l'universel, Seuil, 1977, p. 112.

232 Acte final de la Conférence de Bandung, 1955.

233 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 215.

234 Z. CERVENKA, The Unfinished Quest for Unity: Africa and the OAU, Africana Publishing, 1977, p. 89.

235 K. NKRUMAH, Le néo-colonialisme, stade suprême de l'impérialisme, Présence Africaine, 1965, p. 156.

236 Charte de l'OUA, Article II, 1963.

237 OUA, Déclaration sur la décolonisation, 1963.

238 UA, Politique africaine de paix et de sécurité, 2004. https://www.peaceau.org/uploads/declaration-cadsp-fr.pdf Consulté le 15/11/2025 a 22h

239 UA, Plan d'action pour le renforcement du commerce intra-africain, 2012. https://www.uneca.org/eca-events/fr/stories/stimuler-le-commerce-intra-africain-et-evaluer-lintegration-regionale-en-afrique-

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La création de l'Organisation de l'Unité Africaine en 1963 a marqué la première tentative d'institutionnalisation du projet panafricain. La Charte de l'OUA, adoptée le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, établissait un cadre de coopération intergouvernementale fondé sur le respect de la souveraineté nationale et de l'intégrité territoriale240. Cependant, le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États membres a souvent limité la capacité de l'organisation à résoudre les conflits. La transformation de l'OUA en Union Africaine en 2002 a représenté une étape cruciale dans l'approfondissement de l'intégration. L'Acte constitutif de l'UA introduit des innovations majeures, notamment le droit d'ingérence dans les cas de crimes de guerre et de génocide241. La création du Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) en 2003 a doté l'organisation d'un mécanisme permanent de gestion des crises242.

L'Agenda 2063, adopté en 2013, incarne la vision prospective de cette nouvelle institution. Ce cadre stratégique vise à "accélérer l'intégration politique et socio-économique du continent" des projets phares comme la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf)243. La CEEAC s'inscrit dans cette dynamique panafricaine comme l'un des piliers de l'intégration régionale. Son Plan Stratégique Indicatif à Moyen Terme 2021-2015 s'aligne explicitement sur les objectifs de l'Agenda 2063244. L'évolution du panafricanisme continue d'inspirer les réformes institutionnelles en Afrique centrale. Le projet de révision du traité de la CEEAC s'inscrit dans cette dynamique de renforcement de l'intégration. Les consultations menées en 2023 avec la société civile ont mis en lumière l'importance d'une approche inclusive245. La question du financement durable de l'intégration reste cruciale.

les#:~:text=Le%20cadre%20du%20BIAT%20et,un%20d%C3%A9veloppement%20socio%2D%C3%A9conomi que%20durable. Consulté le 15/11/2025 a 22h

240 Charte de l'OUA, Article III, 1963.

241 UA, Acte constitutif, 2000.

242 UA, Protocole relatif au Conseil de Paix et de Sécurité, 2002.

243 UA, Agenda 2063, 2013.

244 CEEAC, Plan Stratégique Indicatif à Moyen Terme , 2021. https://ceeac-eccas.org/en/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/ Consulté le 15/11/2025 a 22h

245 CEEAC, Projet de révision du traité, 2023. https://ceeac-eccas.org/wp-content/uploads/2023/05/VF-officielle-TRAITE-REVISE-FINAL-17122019-version-finale-a-imprimer.pdf Consulté le 15/11/2025 a 22h

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Paragraphe 2 : De l'unité politique à l'intégration économique : l'ambition d'une Afrique souveraine et solidaire

Ce paragraphe examine la transition cruciale de l'idéal politique panafricain vers sa concrétisation économique, en identifiant les obstacles et les leviers de cette intégration. Nous analyserons l'écart persistant entre la rhétorique de l'unité politique et la réalité des souverainetés nationales jalouses, qui freine les initiatives supranationales. L'étude portera sur les obstacles structurels à une intégration approfondie : la persistance des héritages coloniaux divergents, la défiance entre États membres et le rôle souvent ambigu des élites locales, plus attachées à leurs prérogatives nationales qu'à un projet continental. Nous évaluerons enfin l'impact des dépendances économiques persistantes, qui minent la souveraineté collective en maintenant les économies africaines dans une extraversion défavorable. Face à ces constats, nous étudierons comment l'intégration économique est apparue comme l'instrument privilégié pour concrétiser la souveraineté collective. Nous examinerons les stratégies continentales visant le développement endogène et l'autosuffisance, avant d'analyser les projets structurants, en particulier la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), comme colonne vertébrale de ce marché intégré. Enfin, nous explorerons le lien fondamental entre la construction d'une interdépendance économique prospère et l'établissement d'une paix et d'une sécurité durables en Afrique.

A- Les limites de la souveraineté formelle et les défis de l'intégration politique

Le projet panafricain, depuis ses origines intellectuelles avec des penseurs comme W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, a toujours porté une vision ambitieuse d'unité politique continentale246. Cette aspiration s'est cristallisée dans l'idéal nkrumahiste des « États-Unis d'Afrique », qui envisageait une intégration politique profonde comme condition nécessaire au développement et à l'émancipation du continent. Cependant, cette vision se heurte à la réalité tenace des souverainetés nationales, créant un décalage structurel qui entrave la concrétisation d'une intégration politique effective au sein de la CEEAC. Pourtant, comme le note le rapport de l'Union Africaine sur l'état de l'intégration continentale, « la persistance des souverainetés

246 A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014, p. 89.

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nationales rigidifiées constitue un obstacle majeur à l'approfondissement de l'intégration politique »247. Ce constat est particulièrement pertinent pour la CEEAC, où les mécanismes de prise de décision, souvent fondés sur l'unanimité, permettent à un seul État de bloquer des initiatives d'intérêt commun.

La tension entre souveraineté nationale et intégration régionale s'observe clairement dans la mise en oeuvre des décisions de la CEEAC. Ce déficit d'appropriation traduit la réticence chronique des États membres à transférer des compétences substantielles à l'organisation régionale, perpétuant ainsi une approche intergouvernementale qui prime sur la vision fédéraliste des pères fondateurs du panafricanisme.

Les obstacles à l'intégration politique ne sont pas seulement conjoncturels mais trouvent leur source dans des structures historiques et politiques profondément enracinées248. La persistance des frontières coloniales héritées de la Conférence de Berlin de 1884-1885 continue de fragmenter le tissu économique, social et culturel de l'Afrique centrale. Le programme Frontières de la CEEAC identifie ces « zones grises territoriales » comme pouvant « se transformer en espaces de non-droit » où les « ressources naturelles deviennent sources de conflits »249. La construction historique d'États-nations distincts, avec des langues administratives et des systèmes juridiques différents, a créé des barrières sociopolitiques durables250. Comme l'analyse l'historien congolais Elikia M'Bokolo, « les frontières artificielles ont brisé les ensembles culturels et économiques cohérents, créant des États sans nation véritable »251. Cette fragmentation est entretenue par des élites politiques et économiques qui voient dans la souveraineté nationale un moyen de préserver leurs rentes de situation252.

La défiance mutuelle entre États membres, alimentée par des rivalités historiques ou des conflits d'intérêts économiques, mine la solidarité panafricaine. L'historien camerounais Achille Mbembe note que « les élites postcoloniales ont souvent intériorisé les logiques de division héritées de la colonisation »253. Cette dynamique est visible dans les difficultés récurrentes de

247 UA, Rapport sur l'intégration continentale, 2023, https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU-WD/EX%20CL%201505%20(XLIV)%20_F.pdf Consulté le 15/11/2025 a 22h

248 E. M'BOKOLO, Afrique noire : histoire et civilisations, Hatier, 2004, p. 112.

249 UA, Programme Frontières, 2020.

250 A. MBEMBE, De la postcolonie, Karthala, 2000, p. 67.

251 E. M'BOKOLO, op. cit., p. 134.

252 J.-F. BAYART, L'État en Afrique, Fayard, 2006, p. 89.

253 A. MBEMBE, op. cit., p. 145.

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la CEEAC à mettre en oeuvre des politiques communes, notamment dans les domaines de la sécurité et du développement des infrastructures.

La souveraineté politique ne peut être pleinement exercée sans une certaine autonomie économique. La plupart des pays de la CEEAC présentent des économies de rente, extraverties et peu diversifiées, dépendant largement de l'exportation de matières premières non transformées. Cette configuration les rend extrêmement vulnérables aux fluctuations des cours mondiaux et aux chocs exogènes. Cette dépendance perpétue une insertion subie dans l'économie mondiale, limitant la marge de manoeuvre des États pour définir des politiques industrielles et de développement endogènes.

Les dépendances économiques extrarégionales, souvent héritées des liens historiques avec les anciennes puissances coloniales, entretiennent la fragmentation économique de l'espace CEEAC. Les échanges commerciaux et les flux d'investissement restent majoritairement orientés vers l'Europe, l'Asie ou l'Amérique du Nord, au détriment du commerce et de l'intégration productive intra-africaine. Elle ne crée pas l'interdépendance économique positive et les chaînes de valeur régionales qui pourraient servir de ciment à une union politique plus poussée. Comme l'analysait déjà Kwame Nkrumah dans son ouvrage « Le néo-colonialisme, stade suprême de l'impérialisme », la domination économique peut se substituer au contrôle politique direct pour perpétuer l'influence étrangère254.

La persistance de ces dépendances économiques explique en partie la faiblesse chronique des institutions régionales. Le budget opérationnel de la CEEAC, estimé à environ 15 millions d'euros par an, apparaît dérisoire au regard des enjeux255. Cette situation reflète la faible priorité accordée par les États membres au projet d'intégration régionale dans leurs allocations budgétaires.256

B- L'intégration économique comme levier de la souveraineté et de la solidarité

254 K. NKRUMAH, Le néo-colonialisme, stade suprême de l'impérialisme, Présence Africaine, 1965, p. 45.

255 CEEAC, Rapport financier annuel, 2023

256 https://ecomatin.net/confrontee-a-une-faible-contribution-des-etats-la-ceeac-resserre-son-budget-2025
Consulté le 18/11/2025 a 20h

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Face au fractionnement hérité de la période coloniale et aux défis de la mondialisation, l'intégration économique s'impose en Afrique comme un impératif stratégique pour conquérir la souveraineté et renforcer la solidarité entre les peuples. Ce projet, profondément ancré dans l'idéal panafricain, vise à transformer les économies du continent pour les rendre autonomes, résilientes et interdépendantes. En nous appuyant sur une riche littérature panafricaine et des rapports institutionnels récents, nous analyserons dans cette rédaction comment les stratégies continentales, notamment la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) et les initiatives de la CEEAC, oeuvrent à la réalisation de cet objectif. Nous explorerons ensuite le lien fondamental entre une interdépendance économique prospère et l'édification d'une paix et d'une sécurité durables en Afrique.

La quête d'une intégration économique africaine ne saurait être comprise sans se référer au panafricanisme, un mouvement intellectuel et politique qui a fourni le cadre théorique et la justification morale à l'unification du continent. Pour les pères fondateurs, l'intégration n'était pas une simple option économique, mais une condition sine qua non de la souveraineté et de la dignité africaines. De l'unité politique à l'intégration économique : Kwame Nkrumah, premier président du Ghana, fut un ardent défenseur de cette vision. Dans son ouvrage fondateur Africa Must Unite, il plaidait pour la création immédiate d'un gouvernement continental unique, arguant que le « néo-colonialisme » maintenait les États africains dans un état de dépendance économique en les divisant257. Pour lui, l'unité politique était le levier indispensable pour briser les chaînes économiques et permettre un développement endogène. Cette pensée est aujourd'hui réactualisée dans des publications récentes, comme The Revolutionary Thoughts of Kwame Nkrumah, qui soulignent la pertinence de ses analyses pour contrer les attaques contemporaines contre la souveraineté des États africains.258

La souveraineté comme prélude à la dignité : Le Tricontinental Institute for Social Research, dans ses dossiers, défend une conception moderne du panafricanisme structurée autour des concepts jumeaux de « souveraineté » et de « dignité »259. La souveraineté est entendue comme le contrôle du territoire et la liberté pour les pays de poursuivre des politiques essentielles à leur peuple. Ce n'est qu'à cette condition que la « dignité » des populations peut être assurée, à la

257Nkrumah, K. (1963). Africa Must Unite. Heinemann.

258 Biney, A. (2011). The Political and Social Thought of Kwame Nkrumah. Palgrave Macmillan

259 Tricontinental: Institute for Social Research. (2022). The People's Horizon: In Defence of Sovereignty and Dignity. Dossier no. 46. https://thetricontinental.org/dossier-regionalism-new-international-order/ Consulté le 15/11/2025 a 22h

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fois par l'amélioration de leurs conditions matérielles et le développement de leurs univers sociaux et culturels. Larticle de Tricontinental panafique, analyse comment la présence persistante de bases militaires étrangères en Afrique fragmente les institutions et entrave cette souveraineté nécessaire à toute intégration authentique260.

Dénoncer les dépendances économiques : La pensée de Thomas Sankara, compilée dans Thomas Sankara Speaks, apporte une critique acerbe des mécanismes de la dépendance. Il liait explicitement l'origine de la dette à celle du colonialisme, appelant à la création d'alternatives financières en dehors du cadre néo-colonial261. Cette analyse est reprise et prolongée dans le dossier Life or Debt (2023), qui présente la crise de la dette non comme une simple mauvaise gestion, mais comme une conséquence structurelle d'un ordre économique inéquitable262. De même, l'ouvrage Neocolonialisme le dernier stade du l'imperialisme de Kwame Nkrumah offre une grille de lecture toujours valable pour comprendre comment les puissances étrangères maintiennent leur influence sur le continent par des canaux économiques263.

Ces fondements idéologiques, portés par une littérature abondante et des penseurs de premier plan, ont directement inspiré la création des institutions continentales et sous-régionales que nous connaissons aujourd'hui, de l'Union Africaine à la CEEAC, et continuent d'éclairer leur quête d'une autonomie collective. L'idéal panafricain s'est incarné dans des projets concrets et des stratégies ambitieuses visant à organiser le développement du continent par et pour lui-même. Ces initiatives, qui s'inscrivent dans le cadre de l'Agenda 2063 de l'Union Africaine, cherchent à opérationnaliser le concept d'autosuffisance en s'attaquant aux racines de la dépendance.

La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) : Un catalyseur de transformation : Lancée en 2015 et opérationnelle depuis 2021, la ZLECAf représente la concrétisation la plus

260 Tricontinental: Institute for Social Research. Défendre notre souveraineté : les bases militaires américaines en Afrique et l'avenir de l'unité africaine,2023. https://thetricontinental.org/pan-africa/dossier-42-militarisation-africa/ Consulté le 15/10/2025 a 23h

261 Sankara, T. (1988). *Thomas Sankara Speaks: The Burkina Faso Revolution 1983-87*. Pathfinder Press. https://library.agnescameron.info/revolutionary%20history/Thomas%20Sankara%20Speaks.pdf Consulté le 15/10/2025 a 23h

262 Tricontinental: Institute for Social Research. (2023). Life or Debt: The Stranglehold of Neocolonialism and Africa's Search for Alternatives. Dossier no. 50. https://thetricontinental.org/dossier-63-african-debt-crisis/ Consulté le 15/10/2025 a 00h

263 Nkrumah, K. (1965). Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism. Thomas Nelson & Sons.

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aboutie de la vision d'intégration économique. Son objectif principal est de créer un marché unique pour les biens et les services, afin de dynamiser un commerce intra-africain historiquement faible, stagnant autour de 14.4% à 16% des échanges totaux du continent. L'initiative, la ZLECAf ne se limite pas à un simple accord commercial ; elle est conçue comme un « levier de transformation structurelle » et un moteur pour l'Agenda 2063264. En fluidifiant les échanges, elle permet déjà à des PME, comme celles documentées dans des rapports de terrain, d'exporter des produits en contournant les lourdeurs douanières passées265. Les prévisions de la UNCTAD indiquent que son plein déploiement pourrait booster le commerce intra-africain d'environ 33% et réduire le déficit commercial du continent de 51%266.

L'autosuffisance alimentaire comme priorité : Le secteur agricole illustre parfaitement l'impératif d'autosuffisance. Un rapport de la Commission Économique pour l'Afrique rappelle que le continent dépense environ 50 milliards de dollars par an en importations alimentaires, une dépendance qui crée une vulnérabilité intolérable267. Promouvoir le commerce intra-africain est donc une stratégie clé pour réduire cette facture, renforcer les économies locales et construire des systèmes alimentaires résilients. Des organisations oeuvrent sur le terrain en renforçant les capacités des acteurs pour qu'ils se conforment aux normes sanitaires, en soutenant des accords de reconnaissance mutuelle pour simplifier les contrôles, et en produisant des outils comme les bilans alimentaires régionaux pour éclairer les décisions politiques268. Cela permet de créer des chaînes d'approvisionnement efficaces et de réduire les pertes post-récolte.

264 Analyse d'impact de la ZLCAF dans sa phase de mise en oeuvre 2021-2025. https://www.tradeunionsinafcfta.org/wp-content/uploads/2025/04/Analyse-dimpact-de-la-ZLECA_2021-2025.pdf Consulté le 10/10/2025 a 22h

265 Ibib.

266UNCTAD 2018 https://unctad.org/press-material/afcfta-could-boost-maritime-
tradeafrica#:~:text=%EF%BB%BF,maritime%20transport%20and%20services%20trade. Consulté le 10/10/2025 a 22h

267 CEA & UA (2024). Rapport sur la sécurité alimentaire et le commerce intra-africain. https://www.uneca.org/fr/stories/selon-le-rapport-de-la-cea%2C-les-pays-africains-commercent-davantage-%C3%A0-l%E2%80%99ext%C3%A9rieur-du Consulté le 10/10/2025 a 22h

268 AGRA (2023). Rapport Annuel : Renforcer la résilience des systèmes alimentaires africains. https://agra.org/wp-content/uploads/2024/08/Africa-Agriculture-Status-Report-2023-French-

version compressed.pdf Consulté le 10/10/2025 a 22h

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Cependant, son parcours est semé d'embûches. La communauté a connu de longues périodes d'inactivité en raison de difficultés financières et des conflits dans la région des Grands Lacs. Un défi majeur réside dans le chevauchement des mandats avec la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), une organisation plus restreinte et plus homogène. L'Union Africaine préconise une fusion des deux entités pour plus d'efficacité, mais celle-ci « se fait attendre » par manque de volonté politique, selon des analyses spécialisées269. Conséquence de cette fragmentation, la région CEEAC, pourtant un marché de plus de 200 millions d'habitants, est la moins intégrée du continent, avec un taux d'échanges intra-régionaux d'environ 2% seulement270. Malgré la création d'un Conseil pour la Paix et la Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), les efforts pour rationaliser les institutions et opérationnaliser des organes comme la banque centrale ou la cour de justice peinent à aboutir.

Initiative

Objectif Principal

Etat d'avancement

Defis identifies

ZLECAf

Créer un marché continental unique ; booster le commerce intra-africain.

47 pays sur 55 ont ratifié ; impacts progressifs.

Barrières non tarifaires, infrastructures déficientes, crainte de pertes de revenus douaniers.

CEEAC

Promouvoir la coopération économique et l'autonomie collective en Afrique centrale.

Taux d'intégration très faible (~3%) ; réformes institutionnelles lentes.

Chevauchement avec la CEMAC ; manque de volonté politique ; instabilités sécuritaires.

Agenda 2063

Plan directeur pour une Afrique prospère, unie, fondée sur une croissance inclusive.

Mise en oeuvre progressive ; la ZLECAf en est un projet phare.

Mise en oeuvre inégale ; dépendance persistante aux modèles économiques extravertis.

Tableau 1 : Initiatives Clés pour l'Intégration Économique en Afrique

269 Financial Afrik (2023). "Intégration en Afrique centrale : CEEAC". https://www.financialafrik.com/tag/ceeac/

270 Agence Ecofin. 2017. https://www.agenceecofin.com/economie/1401-43906-le-commerce-intra-regional-dafrique-centrale-ne-pese-que-2-desechanges#:~:text=Le%20commerce%20intra%2Dr%C3%A9gional%20d,p%C3%A8se%20que%202%25%2 0des%20%C3%A9changes Consulté le 10/10/2025 a 22h

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Ces stratégies montrent une prise de conscience aiguë des enjeux et la mise en place d'un cadre politique ambitieux. Leur succès, cependant, dépendra de la capacité des États à dépasser les intérêts nationaux immédiats pour embrasser une vision continentale solidaire. Un postulat central du panafricanisme est que la prospérité économique partagée et l'interdépendance sont les fondations les plus solides sur lesquelles bâtir une paix durable. Cette vision reconnaît le lien intrinsèque entre la sécurité des personnes, la stabilité des États et l'intégration des marchés.

Briser le cycle de la dépendance pour construire la résilience : La dépendance économique vis-à-vis de l'extérieur est perçue comme une source de vulnérabilité stratégique. Une étude du Journal of African Political Economy souligne que pour développer une réelle résilience économique, l'Afrique doit « compter sur ses propres ressources » et investir dans ses industries locales271. Cette autonomisation des communautés et des nations est une condition préalable à la stabilité. De même, la dépendance alimentaire est un risque sécuritaire majeur. Des rapports de la FAO affirment que des chaînes d'approvisionnement régionales robustes, capables de s'adapter aux conditions locales, « réduisent la vulnérabilité de l'Afrique aux perturbations extérieures »272. En cas de choc global, comme une crise des prix internationaux ou une pandémie comme avec la COVID-19, un réseau commercial intra-africain dynamique peut servir de tampon et assurer l'accès à la nourriture, évitant ainsi des tensions sociales explosives.

L'intégration comme outil de prévention des conflits : Les institutions d'intégration ne se limitent pas à un mandat économique. La CEEAC, par exemple, a fait de la paix et de la sécurité une de ses priorités officielles. Elle a adopté un Protocole relatif à l'établissement d'un Conseil de Paix et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), qui inclut un mécanisme d'alerte précoce (MARAC) et une force multinationale (FOMAC)273 comme nous l'avons mentionné dans le premier chapitre. L'idée sous-jacente est qu'une coopération économique étroite crée des intérêts communs et des canaux de dialogue qui peuvent désamorcer les tensions. Inversement, comme l'a montré l'histoire de la CEEAC, un conflit dans un État membre (comme celui en République Démocratique du Congo) peut paralyser l'ensemble de l'organisation, démontrant à

271 Ajayi, K. (2022). "Endogenous Development and Economic Sovereignty in Africa" in Journal of African Political Economy, Vol. 55(2). https://academic.oup.com/jae/article-abstract/17/suppl_1/3/839340

272 Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) (2023). Perspectives agricoles

de l'OCDE et de la FAO 2023-2032.
https://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2023/07/oecd-fao-agricultural-outlook-2023-2032_859ba0c2/a187ca6c-fr.pdf

273 Protocole relatif à la mise en place du Conseil de Paix et de Sécurité en Afrique Centrale (COPAX), 2002.

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quel point la sécurité et l'intégration sont inextricablement liées274. Le Pacte de non-agression adopté par les États d'Afrique centrale en 1994 sous l'égide de l'ONU est un autre exemple de cette volonté de pacifier les relations par le droit et la coopération275.

Souveraineté collective et gestion des ressources : Enfin, une interdépendance économique réussie renforce la souveraineté collective du continent, lui permettant de mieux défendre ses intérêts sur la scène internationale et de gérer ses ressources stratégiques de manière plus équitable De même, The Fate of Xolobeni documente la lutte d'une communauté contre un conglomérat minier étranger qui convoite ses terres riches en titane276. Ces luttes locales sont emblématiques d'un enjeu continental : une intégration économique solide, en créant des marchés et des chaînes de valeur régionaux, peut aider les pays africains à mieux valoriser leurs ressources naturelles et à éviter leur pillage par des intérêts extérieurs, une source fréquente de conflits. En s'unissant, les pays africains gagnent un poids politique et un pouvoir de négociation qui leur permettent de contester ce que le président Sankara appelait « l'ordre néo-colonial ».

L'intégration économique en Afrique, portée par l'idéal panafricain d'unité, de souveraineté et de dignité, se présente bien comme un levier puissant, quoique complexe, pour asseoir l'autonomie du continent et renforcer la solidarité entre ses nations. Les stratégies continentales, avec la ZLECAf en fer de lance, visent explicitement à construire un développement endogène en libérant le potentiel du commerce intra-africain et en réduisant une coûteuse dépendance extérieure. Les travaux sur l'autosuffisance alimentaire et les efforts de la CEEAC en matière de sécurité collective illustrent la multidimensionalité de cette quête.

Cependant, le chemin reste ardu. La faiblesse des infrastructures, la persistance des barrières non tarifaires, les réticences politiques à céder une parcelle de souveraineté et les conflits armés constituent des obstacles de taille. La réussite de ce projet historique dépendra de la capacité des élites africaines à incarner la « volonté politique » si souvent invoquée dans les rapports, et

274 International Crisis Group (2025). "Crise en RDC : L'UE face à des questions difficiles". https://www.crisisgroup.org/fr/africa/great-lakes/democratic-republic-congo/turbulence-drc-raises-hard-questions-eu Consulté le 8/10/2025 a 12h

275 Nations Unies (1994). Pacte de non-agression entre les Etats membres de la CEEAC. https://www.droitcongolais.info/files/0.42.07.96-Pacte-de-non-agression-du-8-juillet-1996-entre-les-Etats-membres-du-Comite-consultatif-permanent-des-Nations.pdf Consulté le 8/10/2025 a 12h

276 Tricontinental: Institute for Social Research. (2019). The Fate of Xolobeni: The Violence of Extractivism and Community Resistance in South Africa. Dossier no. https://thetricontinental.org/wp-content/uploads/2019/10/190928 Working-Document-2 EN Web-1.pdf Consulté le 23/07/2025 a 12h

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à traduire dans les faits les engagements pris dans les traités. Elle dépendra aussi de l'appropriation de ce projet par les peuples, à qui il doit apporter des perspectives concrètes de prospérité partagée. Si ces défis sont relevés, l'interdépendance économique pourra alors pleinement jouer son rôle de fondation pour une paix et une sécurité durables, permettant enfin à l'Afrique de réaliser sa propre destinée et d'occuper la place qui lui revient dans le monde.

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DEUXIÈME PARTIE : LES

PERSPECTIVES STRATEGIQUE

DE L'INTÉGRATION

RÉGIONALE EN AFRIQUE

CENTRALE

 

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DEUXIÈME PARTIE : LES PERSPECTIVES STRATEGIQUE
DE L'INTÉGRATION RÉGIONALE EN AFRIQUE

CENTRALE

Si la première partie a permis de poser le diagnostic en analysant les fondements à la fois structurels et idéologiques de l'intégration en Afrique centrale, la présente partie se projette résolument dans l'action et l'avenir. Elle a pour objet d'explorer les perspectives stratégiques qui s'offrent à la région pour transcender ses limites actuelles et incarner une unité plus effective, souveraine et tournée vers le développement. Il ne s'agit plus seulement de constater les fragilités de la CEEAC, mais d'identifier les leviers concrets de sa transformation et de dessiner les contours d'un projet régional robuste, capable de faire face aux enjeux géostratégiques du XXIe siècle et de se réapproprier son destin.

Cette ambition se décline en deux chapitres interdépendants. Le premier chapitre est consacré à l'analyse des dynamiques géostratégiques et des leviers de transformation immédiats. Il examine les fondements stratégiques d'une intégration durable, à travers le renforcement de la gouvernance et l'intégration économique, avant de décrypter la place de l'Afrique centrale dans la compétition mondiale et les impératifs de sécurité qui en découlent.

Le second chapitre, plus prospectif et normatif, s'attelle à la refondation panafricaniste et souveraine de la CEEAC. Il propose de repenser l'intégration en profondeur, en plaidant pour une décolonisation identitaire et l'émergence d'une conscience régionale libérée. Enfin, il esquisse des perspectives stratégiques et diplomatiques concrètes, articulées autour de réformes institutionnelles audacieuses, d'un nouveau leadership et d'une diplomatie ancrée dans la solidarité panafricaine.

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CHAPITRE 1 : LES DYNAMIQUES GEOSTRATEGIQUES ET LEVIERS DE TRANSFORMATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE

L'analyse des fondements structurels et idéologiques de l'intégration en Afrique centrale, développée dans la première partie, révèle la nécessité d'une approche stratégique renouvelée pour transformer le potentiel régional en réalisations concrètes. Ce premier chapitre de la deuxième partie se consacre ainsi à l'examen des dynamiques géostratégiques qui façonnent le présent et l'avenir de la région, en identifiant simultanément les leviers opérationnels susceptibles d'impulser une transformation durable. Il s'agit de passer de la compréhension des défis à l'identification des mécanismes pratiques et des orientations stratégiques qui permettront à la CEEAC de consolider son rôle et son efficacité.

Cette démarche s'articule autour de deux sections complémentaires. La première section se concentre sur les fondements stratégiques d'une intégration durable, en analysant les impératifs de renforcement de la gouvernance régionale et de cohérence institutionnelle d'une part, et les exigences de l'intégration économique, de l'interconnexion infrastructurelle et de la sécurité énergétique d'autre part. La deuxième section élargit la perspective pour saisir la dimension géopolitique et géostratégique de l'Afrique centrale, en décryptant sa position dans la compétition mondiale pour les ressources et les influences, avant d'évaluer les enjeux de sécurité régionale et le positionnement diplomatique international de la CEEAC.

Section 1 : Les fondements stratégiques d'une intégration durable

L'intégration régionale en Afrique centrale se trouve à un carrefour critique. D'un côté, les dynamiques géostratégiques contemporaines et les impératifs de développement imposent une coopération plus étroite et efficace. De l'autre, ce projet bute sur des limites structurelles persistantes qui appellent une réflexion profonde sur ses fondements mêmes. Pour comprendre les enjeux actuels et envisager l'avenir, il est nécessaire de conjuguer une analyse des leviers concrets de transformation avec une critique inspirée des pensées émancipatrices, notamment celle de Frantz Fanon. Fanon, qui a profondément marqué la théorie de la libération. Son oeuvre, plus actuelle que jamais, dépasse le seul cadre de la décolonisation pour offrir une grille de lecture des rapports de domination internationaux. Il insista notamment sur la nécessité pour les peuples anciennement colonisés de forger leur propre destinée par une volonté politique

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collective et résolue, rejetant toute forme de résignation ou d'adhésion à des modèles imposés. Cette "volonté du peuple", concept clé chez Fanon, n'est pas une simple impulsion mais un acte délibéré et organisé visant à "forcer le rythme du coeur du monde". Appliquée à l'intégration régionale, cette pensée invite à une rupture avec des schémas hérités et à une refondation souveraine du projet commun, qui soit l'expression authentique des peuples d'Afrique centrale.

Pour cerner les fondements stratégiques d'une intégration durable en Afrique centrale, notre analyse s'organisera autour de deux piliers essentiels. Dans un premier temps, nous examinerons le renforcement de la gouvernance régionale et la cohérence institutionnelle. Nous analyserons les réformes entreprises pour moderniser l'architecture institutionnelle de la CEEAC, les mécanismes opérationnels de mise en oeuvre des politiques régionales, ainsi que les défis relatifs à l'autonomie et à la pérennité financière des institutions sous-régionales.

Dans un second temps, nous aborderons les enjeux de l'intégration économique, de l'interconnexion et de la sécurité énergétique. Nous étudierons les perspectives offertes par la ZLECAF, les impératifs du développement des infrastructures connectives, et les conditions nécessaires à l'établissement d'une sécurité énergétique collective au sein de l'espace communautaire.

Cette double approche nous permettra d'identifier tant les leviers institutionnels que les ressorts économiques et infrastructurels sur lesquels repose la construction d'une intégration régionale viable et prospère en Afrique centrale.

Paragraphe 1 : Renforcement de la gouvernance régionale et cohérence institutionnelle

Pour analyser les transformations nécessaires au renforcement de la gouvernance régionale en Afrique centrale, notre réflexion s'articulera autour des trois axes fondamentaux qui structurent ce paragraphe. Premièrement, nous examinerons la réforme institutionnelle et la modernisation de la CEEAC, en analysant la révision de son traité fondateur, le renforcement de ses organes décisionnels et l'amélioration de sa coordination avec les autres organisations sous-régionales. Deuxièmement, nous étudierons les mécanismes opérationnels et la mise en oeuvre des politiques régionales, à travers le développement de systèmes de suivi-évaluation performants, la création d'organes techniques spécialisés et l'opérationnalisation concrète des programmes régionaux. Enfin, nous aborderons la question cruciale de l'autonomie et de la pérennité

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financière, en considérant la mise en place de contributions obligatoires des États membres, le développement de partenariats public-privé innovants et la recherche de financements alternatifs stables. Cette progression nous permettra d'appréhender tant la dimension structurelle que les conditions pratiques d'une gouvernance régionale renouvelée, capable d'incarner les aspirations à une intégration authentiquement souveraine.

A- Réforme institutionnelle et modernisation

La persistance d'un idéal panafricain, depuis les pères fondateurs jusqu'aux architectures continentales contemporaines, trouve un de ses terrains d'application les plus concrets et exigeants dans les dynamiques d'intégration régionale. La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), en initiant à partir de 2019 une réforme profonde et ambitieuse de ses structures institutionnelles, incarne cette quête permanente d'une unité opérationnelle, efficace et capable de répondre aux défis multiformes du continent. Ce processus de réforme institutionnelle et de modernisation, qui passe impérativement par la révision du traité fondateur, le renforcement substantiel des organes décisionnels et l'amélioration systémique de la coordination, peut être lu comme une tentative de concrétisation, à l'échelle sous-régionale, des aspirations théoriques et politiques portées par des figures emblématiques comme Kwame Nkrumah et Frantz Fanon. En effet, si Nkrumah ne cessait de plaider, dès les indépendances, pour que l'Afrique s'unisse politiquement et économiquement afin d'échapper aux logiques néocoloniales et de peser sur la scène internationale, la CEEAC s'efforce, à travers cette restructuration, de donner une « impulsion nouvelle et décisive » à la communauté économique sous-régionale, selon les termes mêmes employés par ses dirigeants lors du sommet extraordinaire de N'Djamena le 25 Janvier 2019. Cette modernisation ne représente donc pas un simple ajustement technique, mais un effort tangible et volontariste pour dépasser le modèle souvent timoré d'une coopération intergouvernementale, vivement critiqué par les panafricanistes radicaux, et pour instaurer une gouvernance régionale plus intégrée, plus souveraine et capable de relever les défis sécuritaires, économiques et sociaux du XXIe siècle.

L'initiative la plus significative et structurante entreprise par la CEEAC dans le cadre de sa mue institutionnelle est sans conteste la révision de son cadre juridique fondamental, son traité fondateur. Démarré formellement en 2019, ce processus de longue haleine vise explicitement à adapter le traité originel de 1983 aux réalités géopolitiques, économiques et sécuritaires

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contemporaines de l'Afrique centrale, et à combler le fossé persistant qui sépare trop souvent les ambitions rhétoriques affichées des capacités opérationnelles réelles des organisations régionales africaines. Ce chantier de révision, bien au-delà d'une simple mise à jour technique ou cosmétique, s'apparente à une refonte doctrinale destinée à rendre la Communauté plus efficace dans son action, plus réactive face aux crises et, fondamentalement, plus proche des préoccupations quotidiennes des populations qu'elle est censée servir. Comme le souligne avec force le discours officiel, cette restructuration engagée sous l'impulsion des Chefs d'État et de Gouvernement a pour objectif central et affirmé de donner une impulsion nouvelle à la communauté économique sous-régionale, en lui offrant un cadre juridique modernisé, clarifié et ambitieux277

Cette démarche volontariste s'inscrit en écho direct aux préoccupations stratégiques des grands théoriciens et acteurs du panafricanisme. Déjà, Kwame Nkrumah, confronté à l'échec cuisant de son projet de gouvernement continental unifié face au groupe de Monrovia, insistait avec une clairvoyance alarmée sur la nécessité absolue de se doter de structures continentales fortes, audacieuses et dotées de pouvoirs supranationaux pour éviter que l'Afrique ne reste éternellement un « assemblage incohérent d'États pauvres et faibles », incapable de défendre ses intérêts propres278. La révision du traité de la CEEAC peut être interprétée comme une réponse pragmatique, à l'échelle régionale, à cette alerte prophétique. Elle vise méthodiquement à corriger les lacunes structurelles et les ambiguïtés juridiques qui entravaient son action et à se doter d'une base juridique plus solide, plus légitime et plus contraignante pour mener à bien ses missions prioritaires. Les axes majeurs de cette réforme, tels que présentés dans les documents de travail et les projets de texte, portent notamment sur la garantie d'un climat global de paix, de sécurité et de stabilité comme préalable indispensable à tout développement279, ainsi que sur l'encouragement résolu de l'intégration et du commerce intra-régional via le développement et l'interconnexion systématique des infrastructures de transport et de communication. En élargissant ainsi son champ d'action au-delà du strict cadre de la coopération économique pour embrasser de manière intégrée des dimensions sécuritaires, sociales, environnementales et de

277 CEEAC (2020), *Document Cadre de la Stratégie de Réforme Institutionnelle de la CEEAC (2019-2025)*, Secrétariat Général, Introduction, p. 2.

278 Nkrumah, K. (1965). Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism. Thomas Nelson & Sons, Londres, p. 255.

279 CEEAC (2019), Projet de Traité Révisé de la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale, Version consolidée, Article 4 : « Objectifs », alinéa b.

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connectivité physique, la CEEAC modernisée s'aligne sur une vision plus holistique et ambitieuse de l'intégration, une vision que Frantz Fanon appelait de ses voeux en imaginant une Afrique « rassemblée », dynamique et décomplexée, où les déserts tant géographiques qu'institutionnels seraient définitivement abolis280.

Le processus d'adoption et de ratification de ces nouveaux textes fondateurs suit une voie diplomatique classique mais essentielle, reflétant la souveraineté des États membres : après une phase intensive de validation technique par les groupes d'experts indépendants et le comité des ministres sectoriels, les projets révisés doivent être soumis à l'approbation finale et formelle des chefs d'État des onze pays membres lors d'un sommet extraordinaire dédié281. Cette procédure solennelle souligne l'importance stratégique accordée à cette réforme fondatrice et la volonté politique affichée au plus haut niveau de lui conférer une légitimité incontestable et un large assentiment. Elle marque une étape cruciale et symbolique dans la longue et difficile concrétisation de l'idéal panafricain, qui doit constamment naviguer, comme le soulignait Ali Mazrui, entre le rocher de la souveraineté nationale jalouse et le fleuve tumultueux des impératifs de l'unité supranationale282. Le succès de cette révision tacitéenne est perçu comme un test décisif de la maturité politique de la région et de sa capacité à transcender les intérêts particuliers au profit d'un destin commun.

Le second pilier, tout aussi fondamental, de la modernisation de la CEEAC réside dans le renforcement ciblé de ses organes décisionnels et exécutifs. Une organisation internationale, aussi noble soit sa finalité, ne peut prétendre à la performance et à l'impact que si ses institutions centrales sont dotées de l'autorité politique nécessaire, des moyens financiers adéquats et de la clarté fonctionnelle indispensable pour concevoir, décider et agir avec efficacité283. La réforme de la CEEAC s'attaque de front à cet impératif de gouvernance en cherchant à clarifier les rôles et les compétences de chaque organe, à accroître significativement l'efficacité exécutive du Secrétariat Général et à garantir une meilleure représentativité et une plus grande réactivité des

280 Fanon, F. (1961). Op. Cit., Chapitre « Mésaventures de la conscience nationale », p. 165.

281 Procès-verbal de la 35ème réunion ordinaire du Comité des Ministres chargés de l'Intégration Économique Régionale, Libreville, Gabon, 15-16 Juillet 2019, point 5.2 de l'ordre du jour.

282 Mazrui, A. A. (1977). Africa's International Relations: The Diplomacy of Dependency and Change. Westview Press, p. 112. https://thecrucibleinstitute.org/wp-content/uploads/2025/02/Africas-International-Relations.pdf Consulté le 21/10/2025 a 20h

283 CEEAC (2020), Rapport du Secrétariat Général sur le Renforcement des Capacités Institutionnelles et Opérationnelles, p. 12-15.

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instances délibérantes. Ce renforcement institutionnel ciblé est une condition sine qua non pour opérer la transition périlleuse d'une communauté essentiellement symbolique et protocolaire, souvent perçue comme un « club de chefs d'État », vers une entité opérationnelle et intégrée, capable de concevoir, de financer et de mettre en oeuvre des politiques communes ambitieuses et transformatrices.

Cette nécessité de structures fortes, légitimes et efficientes était au coeur de la réflexion politique des pionniers du panafricanisme. La proposition avancée par certains intellectuels et militants, à l'instar de George Padmore, de créer un « Parti de l'Étoile Africaine », c'est-à-dire un parti politique panafricaniste transnational capable de fédérer les énergies populaires et d'incarner un projet commun de libération et de développement au-delà des seuls appareils d'État hérités de la colonisation, témoigne de cette recherche perpétuelle et inachevée d'une instance décisionnelle efficace, représentative et tournée vers l'action284. Si la CEEAC n'a évidemment ni la nature ni l'ambition d'un parti politique, le défi organisationnel fondamental reste similaire : il s'agit de créer et de consolider une « instance de travail » crédible et permanente, selon la formule de Fanon, qui puisse orienter, impulser et coordonner l'action collective de manière cohérente, efficace et dans l'intérêt supérieur des peuples. Le renforcement du Secrétariat Général, pilier administratif et exécutif de la Communauté, est à cet égard primordial. La réforme vise, selon les rapports internes, à lui conférer une plus grande autonomie d'initiative dans la mise en oeuvre des décisions, des capacités techniques et analytiques accrues pour anticiper les crises et formuler des politiques innovantes, et une autorité morale renforcée dans le dialogue avec les États membres285. Il s'agit ni plus ni moins que de transformer le Secrétariat d'une administration passive en un véritable moteur exécutif de l'intégration.

En parallèle, le rôle, la composition et le mode de fonctionnement de la Commission de la CEEAC et du Conseil des Ministres sont également l'objet d'une reconsidération approfondie. L'objectif déclaré est de s'assurer que ces organes essentiels, où s'expriment et se négocient les intérêts souverains des États membres, puissent délibérer, arbitrer et statuer avec une agilité et une célérité accrues, en évitant les blocages diplomatiques et les lourdeurs procédurales qui paralysent trop souvent l'action des organisations intergouvernementales. Cette recherche

284 Padmore, G. (1956). Pan-Africanism or Communism? The Coming Struggle for Africa. The Anchor Press, Londres, Chapitre 18.

285 Entretiens avec des fonctionnaires internationaux et des diplomates accrédités auprès de la CEEAC, cités dans un article de Jeune Afrique intitulé « La CEEAC en quête d'efficacité : le défi de la réforme », paru en Octobre 2020.

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d'efficacité et de rapidité dans la prise de décision est une traduction pratique et nécessaire des leçons amères de l'histoire du panafricanisme, qui montrent, comme l'analysait Claude Ake, comment des projets continentaux ambitieux peuvent échouer en raison de l'isolement diplomatique, du durcissement nationaliste des régimes ou, plus simplement, de l'absence de mécanismes de décision robustes, inclusifs et rapides286. En modernisant et en rationalisant son architecture de pouvoir interne, la CEEAC tente de se prémunir stratégiquement contre ces écueils bien identifiés et de construire une gouvernance régionale résiliente, capable de produire des politiques publiques régionales tangibles, de gérer les crises complexes et de répondre enfin aux attentes légitimes des peuples d'Afrique centrale en matière de développement partagé, de sécurité collective et de prospérité inclusive.

Un troisième axe fondamental, et souvent sous-estimé, de la réforme de la CEEAC est l'amélioration systémique de la coordination inter-institutionnelle, tant en son sein même que dans ses relations stratégiques avec les autres acteurs clés de l'écosystème africain de la gouvernance, au premier rang desquels l'Union Africaine (UA) et la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC)287. Une intégration régionale réussie et profonde ne peut en effet se contenter d'institutions fortes mais cloisonnées, oeuvrant en silos ; elle exige au contraire une synergie opérationnelle constante, une complémentarité stratégique assumée et une circulation fluide de l'information, des ressources et de l'action entre toutes les parties prenantes, à tous les niveaux de gouvernance. C'est précisément en forgeant ces liens organiques, ces réseaux d'interaction et ces mécanismes de collaboration permanents que l'intégration régionale cesse d'être un simple assemblage d'initiatives disparates et concurrentes pour devenir un système cohérent, puissant et vertueux, où le tout devient supérieur à la somme des parties.

La réforme globale menée par la CEEAC reconnaît explicitement et fermement cet impératif de coordination systémique. En affirmant avec force sa volonté d'encourager l'intégration et le commerce à travers l'interconnexion des infrastructures de communication et de connectivité288, elle ne se limite pas, dans sa vision, aux seules infrastructures physiques (routes, rails, fibres

286 Ake, C. (1996). Democracy and Development in Africa. The Brookings Institution, Washington D.C., p. 89.

287 Union Africaine (2016). Cadre de Coopération Renforcée entre l'Union Africaine et les Communautés Économiques Régionales, adopté par la 27ème Assemblée de l'UA, Kigali, Juillet 2016. https://portal.africa-union.org/DVD/Documents/DOC-AU-WD/Assembly%20AU%207%20(XXVII)%20_F.pdf

288 CEEAC, Document Cadre de la Stratégie de Réforme Institutionnelle..., Axe prioritaire 2 : « Intégration Économique et Marché Commun », p. 8.

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optiques). Cette vision stratégique sous-entend et exige également une « interconnexion » tout aussi vitale des dispositifs institutionnels, des agendas politiques, des systèmes d'information et des cycles de planification entre les différentes entités. Une meilleure coordination interne, par exemple entre le Secrétariat Général de la CEEAC, son organe spécialisé de paix et de sécurité (le COPAX, Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale), et ses différentes directions techniques (commerce, infrastructure, environnement) est absolument essentielle pour assurer la cohérence et la complémentarité des interventions sur des enjeux aussi étroitement imbriqués que la sécurisation des corridors, le développement des infrastructures transfrontalières et la facilitation des échanges commerciaux289. Cette recherche de cohérence et d'harmonisation internes n'est pas un luxe bureaucratique, mais un prérequis stratégique pour que la Communauté puisse parler d'une seule voix, forte et crédible, et agir de manière unifiée, rapide et déterminée sur la scène régionale et internationale.

Sur le plan externe, le défi de la coordination est tout aussi crucial, sinon plus. La CEEAC doit impérativement articuler et aligner son action avec celle de l'Union Africaine, dont elle est constitutionnellement l'un des huit piliers régionaux reconnus dans l'architecture de gouvernance continentale. Le rapport stratégique remis au Président Paul Biya du Cameroun en septembre 2019, en sa qualité de facilitateur du processus de réforme, s'inscrit explicitement dans cette logique de concertation permanente, d'alignement programmatique et de subsidiarité effective avec les objectifs stratégiques de plus haut niveau définis par l'Agenda 2063 de 290l'UA. Par ailleurs, la relation de coordination avec la CEMAC, qui partage plusieurs États membres avec la CEEAC mais possède un agenda d'intégration plus poussé et spécifique (notamment monétaire et financier), constitue un enjeu de gouvernance multi-niveaux majeur et historiquement complexe. Une coordination renforcée, formalisée et opérationnelle entre ces deux organisations soeurs est absolument vitale pour éviter les doublons coûteux, rationaliser les ressources financières et humaines rares, harmoniser les réglementations sectorielles et créer un effet de levier maximal dans la mise en oeuvre concertée de projets communs d'envergure, comme l'illustrent concrètement les discussions et partenariats récurrents entre le Cameroun et

289 Rapport annuel 2021 du Mécanisme d'Alerte Rapide de l'Afrique Centrale (MARAC) de la CEEAC, section sur la coordination sécuritaire. https://wanep.org/wanep/wp-content/uploads/2022/03/Wanep-2021_French.pdf

290 Rapport de la Présidence de la République du Cameroun sur les Réformes Institutionnelles de la CEEAC, remis au Président Paul Biya, Yaoundé, Septembre 2019, p. 4.

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le Tchad sur le renforcement de la coopération économique et sécuritaire en zone CEMAC291. Cette approche résolument systémique, collaborative et coordonnée est la matérialisation institutionnelle et opérationnelle de l'appel fanonien à « rassembler le continent dans sa diversité » et à « créer de grandes lignes de force et de communication » à travers les frontières artificielles et fragmentantes héritées de la colonisation292. Elle incarne la volonté politique partagée de faire de l'intégration régionale en Afrique centrale non plus un simple slogan politique incantatoire, mais une réalité opérationnelle quotidienne, visible et bénéfique pour les citoyens.

La réforme institutionnelle et la modernisation gouvernance engagées résolument par la CEEAC à partir de 2019 représentent donc une étape significative, probablement historique, dans la laborieuse mais persistante matérialisation, à l'échelle de l'Afrique centrale, du projet panafricain d'unité, de dignité et de souveraineté retrouvées. La révision ambitieuse du traité fondateur, le renforcement ciblé des organes décisionnels et exécutifs et l'amélioration systémique de la coordination inter-institutionnelle sont trois leviers stratégiques et interdépendants pour opérer la transformation profonde d'une communauté existant jusqu'alors surtout sur le papier et dans les discours en un acteur régional influent, efficace et respecté, capable de peser dans les équilibres continentaux et mondiaux293. Ce processus pragmatique, exigeant et de long terme de construction institutionnelle progressive répond point par point aux critiques lucides et sévères de Frantz Fanon sur les limites et les « mésaventures » des indépendances purement formelles, et tente de concrétiser pas à pas la vision unitaire et fédératrice de Kwame Nkrumah dans un cadre régional adapté aux réalités complexes, aux contraintes et aux opportunités du XXIe siècle294.

En cherchant résolument à donner une impulsion nouvelle à une intégration régionale parfois en panne de vitesse et de résultats visibles, la CEEAC réformée incarne la quête permanente et dynamique d'une Afrique qui, pour reprendre la sagesse du concept Akan de Sankofa popularisé par la pensée panafricaine, avance résolument et confiantement vers l'avenir tout en se

291 Déclaration conjointe Cameroun-Tchad sur l'approfondissement de l'intégration économique et sécuritaire en zone CEMAC, signée à Yaoundé, 18 Mars 2022. https://www.prc.cm/fr/actualites/audiences/7033-cameroun-tchad-la-cooperation-en-zone-cemac-au-menu Consulté le 12/10/2025 a 23h

292 Fanon, F. (1961). Op. Cit., p. 190.

293 Bach, D. (2016). « Regionalism in Africa: Genealogies, Dynamics and Perspectives ». Revue Internationale de Politique de Développement, 7.1, p. 15.

294 Nkrumah, K. (1963). Op. Cit., p. 217 ; Fanon, F. (1961). Op. Cit., p. 165.

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nourrissant constamment des leçons, des échecs et des succès du passé pour construire collectivement un avenir plus intégré, plus prospère, plus pacifique et plus souverain295. Le succès final de cette entreprise ambitieuse demeure bien entendu tributaire de la volonté politique persistante, du financement adéquat et de l'engagement sans faille des États membres, ainsi que de l'adhésion active des sociétés civiles et des peuples de la région. Néanmoins, la dynamique de réforme elle-même, par son existence, son ampleur et sa volonté de changement, témoigne de manière éclatante de la vitalité, de la pertinence durable et de la capacité d'adaptation de l'idéal panafricain, qui continue d'inspirer et de guider, plus d'un demi-siècle après les indépendances, le projet politique le plus ambitieux du continent : son unité dans la diversité et sa renaissance par l'intégration.

B- Autonomie et pérennité financière

L'autonomie financière constitue le fondement indispensable de l'efficacité et de la crédibilité de tout projet d'intégration régionale. Pour la CEEAC, atteindre cette autonomie représente un défi de taille dans un contexte économique régional encore marqué par une croissance atone et des vulnérabilités persistantes296. Les recherches de la Banque Mondiale et du FMI soulignent que la dépendance excessive aux financements extérieurs et les chocs exogènes compromettent la stabilité macroéconomique et la capacité des États à investir dans les biens publics régionaux.

Le système de contributions obligatoires des États membres est la colonne vertébrale du financement autonome de toute organisation régionale. Dans le contexte de la CEEAC, ce système se heurte à la réalité économique de ses membres. La région CEMAC (qui chevauche largement la CEEAC) affiche une croissance économique qui, bien qu'étant passée à 3.0 % en 2024, reste insuffisante pour une création d'emplois substantielle et une réduction de la pauvreté, le revenu par habitant n'ayant crû que de 0,2 % la même année297. Cette faible croissance, couplée à des pressions budgétaires importantes, limite la capacité des États à honorer leurs engagements financiers. Cette détérioration, due à la baisse des prix du pétrole, la réduction des recettes issues des matières premières et les fortes pressions sur les dépenses,

295 Asante, M. K. (2003). Afrocentricity: The Theory of Social Change. African American Images, Chicago, p. 56.

296 Banque Mondiale, "Africa's Pulse", Avril 2025. https://www.banquemondiale.org/fr/publication/africa-pulse/april-2025 Consulté le 09/06/2025 a 21h

297 Ibib.

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réduit drastiquement la marge de manoeuvre des États pour contribuer au budget communautaire298. Des coûts de service de la dette élevés grèvent les budgets nationaux, laissant moins de ressources pour des dépenses essentielles et, par extension, pour les contributions aux organisations régionales299.

Face aux contraintes budgétaires des États, les partenariats public-privé émergent comme un levier crucial pour mobiliser des capitaux en faveur des infrastructures régionales, un domaine où les déficits sont immenses. Leur succès dépend néanmoins de la création d'un environnement économique et réglementaire favorable. Les PPP bien structurés peuvent favoriser l'émergence de moyennes et grandes entreprises, essentielles pour générer des emplois de qualité à grande échelle300. La stimulation du secteur privé, y compris via les PPP, nécessite de réduire le coût des affaires et de fournir de meilleures infrastructures énergétiques, numériques et de transport. Au-delà des contributions directes et des PPP, la CEEAC devrait explorer des mécanismes de financement innovants et moins sensibles aux aléas politiques et économiques nationaux. Le renforcement de la mobilisation des recettes domestiques est un impératif qui s'applique aussi bien aux États membres qu'à l'échelle régionale.

La recherche de financements alternatifs doit tenir compte de la vulnérabilité de la région aux chocs externes. Le FMI note que les perspectives économiques de l'Afrique subsaharienne sont assombries par "un environnement extérieur difficile avec des perspectives inégales pour les prix des produits de base, des conditions d'emprunt toujours strictes et une détérioration du paysage commercial et de l'aide internationale"301. Tout modèle financier doit donc intégrer une forte capacité de résilience et de diversification pour atténuer l'impact de ces facteurs. La quête d'autonomie financière pour la CEEAC est un exercice d'équilibre complexe. Elle nécessite de conjuguer le respect des contraintes budgétaires de ses membres, la création d'un environnement attractif pour les investisseurs privés et l'innovation financière pour assurer sa stabilité à long terme.

298 FMI, "Fiscal Monitor", Avril 2024. https://www.imf.org/fr/Publications/FM/Issues/2024/04/17/fiscal-monitor-april-2024

299 Banque Mondiale, "International Debt Report", 2024.

https://openknowledge.worldbank.org/entities/publication/f1700aa0-cc73-42b7-8ceb-630c5528a574

300 CNUCED, "World Investment Report", 2023. https://unctad.org/publication/world-investment-report-2023

301 FMI, "Global Financial Stability Report", Avril 2024, p. 63
https://www.imf.org/fr/Publications/GFSR/Issues/2024/04/16/global-financial-stability-report-april-2024

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Paragraphe 2 : Intégration économique, interconnexion et sécurité énergétique

L'Afrique centrale est une région caractérisée par une grande diversité économique et des défis structurels majeurs qui freinent son développement harmonieux. Dans ce contexte, la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un rôle crucial pour favoriser l'intégration économique régionale, renforcer les infrastructures d'interconnexion et assurer la sécurité énergétique des États membres. Ce paragraphe se propose d'analyser successivement trois dimensions fondamentales de cette dynamique régionale : d'abord, les mécanismes et enjeux de l'intégration économique au sein de la CEEAC ; ensuite, le développement des interconnexions infrastructurelles permettant une meilleure cohésion territoriale ; enfin, les stratégies mises en oeuvre pour garantir une sécurité énergétique durable et partagée. Cette introduction pose ainsi le cadre d'étude pour comprendre comment ces trois aspects interdépendants contribuent à la construction d'une Afrique centrale plus unie et prospère.

A- Intégration régionale et économique au seins de la CEEAC

L'intégration économique régionale est une priorité stratégique pour la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), créée pour fédérer les États membres autour d'un espace économique commun, capable de relever les défis structurels et de stimuler la compétitivité régionale à l'échelle continentale et mondiale. Actuellement composée de onze États, parmi lesquels l'Angola, le Cameroun, le Gabon et la République démocratique du Congo, la CEEAC vise à structurer un espace économique intégré dans une région marquée par une grande diversité économique, des infrastructures insuffisantes et des problématiques sécuritaires.

Au plan institutionnel, la CEEAC s'inscrit dans le cadre plus large de l'intégration africaine sous l'égide de l'Union africaine et de ses initiatives telles que le Traité d'Abuja et le NEPAD, qui visent à promouvoir la coopération économique, sociale et politique entre États africains. Le traité instituant la CEEAC promeut l'harmonisation des politiques économiques, la libre circulation des personnes, des biens et services, ainsi que la coordination des efforts pour le développement infra-structurel. Pourtant, la CEEAC doit composer avec la coexistence de la

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Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC), qui regroupe une partie de ses membres autour d'une union monétaire. Cette dualité institutionnelle complexifie la gouvernance et freine la mise en place cohérente d'une politique économique régionale consolidée302.

Malgré ces défis, la CEEAC a enregistré des progrès tangibles. Un cadre réglementaire commun tend à faciliter les échanges intra-régionaux par une réduction progressive des barrières tarifaires mais aussi des barrières non tarifaires, avec la mise en place de procédures douanières harmonisées et la facilitation de la libre circulation303. La stratégie numérique régionale est également un levier puissant pour moderniser les échanges et les échanges commerciaux304.

La promotion des chaînes de valeur régionales constitue une priorité. Les secteurs clé agricoles, miniers, énergétiques sont au coeur des stratégies de diversification économique, afin d'échapper à une dépendance excessive aux matières premières. Cette orientation soutenue est un élément clé pour renforcer la résilience économique de la région. Toutefois, la mise en oeuvre réelle de ces ambitions demeure contrainte par plusieurs obstacles. La fragmentation politique, la faible coordination entre la CEEAC et la CEMAC, ainsi que des disparités économiques persistent à freiner le processus d'intégration. Ces clivages ont un impact négatif sur la confiance des investisseurs et des opérateurs économiques. En outre, les infrastructures régionales restent sous-développées, notamment les réseaux de transport, logistiques et énergétiques, qui sont essentiels pour améliorer la connectivité territoriale et faciliter le commerce intra-régional. Les rapports de la Banque africaine de développement et d'autres institutions corroborent ces lacunes et appellent à des investissements majeurs305.

302 Analyse "Fusion CEEAC-CEMAC : enjeux et perspectives",

https://www.jeuneafrique.com/1714940/economie-entreprises/afrique-centrale-pourquoi-la-fusion-de-la-cemac-et-de-la-ceeac-tarde-a-se-faire/ Consulté le 12/09/2025 a 17h

303 Note conceptuelle sur la facilitation du commerce, https://www.uneca.org/eca-events/sites/default/files/resources/documents/ritd/atpc/Ecommerce%20Central%20Africa/note_conceptuelle_v3 _28_08_2025.pdf Consulté le 12/09/2025 a 18h

304 ECDPM, Flux de données transfrontalières en Afrique,2024.
https://ecdpm.org/application/files/4717/3202/2129/Flux-Donnees-Transfrontaliers-Afrique-Ambitions-Continentales-Realites-Politiques-Document-Reflexion-379-ECDPM-2024.pdf Consulté le 12/09/2025 a 17h

305 Banque africaine de développement, Rapport 2024.
https://www.afdb.org/sites/default/files/documents/publications/afdb-annual_report-fr_0.pdf Consulté le 07/11/2025 a 19h

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Socialement, l'intégration économique doit également s'accompagner d'une dimension inclusive. Le développement des petites et moyennes entreprises, la promotion de l'entrepreneuriat féminin, et l'amélioration de la formation professionnelle sont des éléments indispensables pour assurer une croissance équitable et durable. La CEEAC a intégré ces objectifs dans ses plans stratégiques récents306.

Le commerce électronique et la transformation numérique jouent également un rôle croissant. La mise en oeuvre du Protocole sur le commerce numérique de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) facilite ces évolutions et ouvre de nouvelles possibilités pour les échanges régionaux.

Pour accélérer cette dynamique, plusieurs recommandations clés se dégagent. Il est primordial d'avancer vers une fusion plus étroite de la CEEAC et de la CEMAC, permettant de clarifier les compétences et d'optimiser les ressources institutionnelles307. Par ailleurs, renforcer significativement les infrastructures physiques et numériques à travers une mobilisation renforcée des financements publics et privés est crucial308.

Un cadre normatif harmonisé, assorti d'un mécanisme efficace de contrôle, permettra de renforcer la confiance des investisseurs et d'améliorer la transparence. La lutte contre la corruption et l'amélioration de la gouvernance économique doivent en constituer une priorité absolue. Enfin, l'intégration économique régionale ne pourra être pleinement efficace sans renforcer les dimensions sociales et humaines. Le soutien aux initiatives locales, à l'éducation et à la formation, ainsi qu'à l'inclusion sociale sont des facteurs essentiels pour un développement équilibré et pérenne309.

La CEEAC, par sa vision stratégique à horizon 2025, reste consciente des défis mais demeure un acteur incontournable pour la construction d'un espace économique intégré en Afrique centrale.

306 Stratégie PME et entrepreneuriat, uneca.org, 2025 https://www.uneca.org/eca-

events/sites/default/files/resources/cbw_tunis_note_conceptuelle_formatee_version_finale_002_ok.pdf Consulté le 07/11/2025 a 19h

307 Rapport sur la réforme institutionnelle en Afrique centrale, AU, 2025.

308 Plan directeur des infrastructures africaines, Union africaine, 2023

309 Étude sur le développement humain, UNDP, 2024. Rapport ONUCA sur initiatives sociales, 2025.

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B- Renforcement de l'interconnexion des infrastructures en Afrique centrale

L'Afrique centrale, une des régions les moins intégrées du continent, fait face à des défis majeurs dans ses infrastructures, freinant le développement économique et social. Le renforcement de l'interconnexion des infrastructures, notamment dans les secteurs des transports, de l'énergie et des télécommunications, est devenu un enjeu stratégique prioritaire identifié par la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC). En effet, face à des réseaux souvent fragmentés et peu connectés, la CEEAC a élaboré des plans structurants pour favoriser une meilleure mobilité régionale, renforcer le commerce intrarégional et améliorer l'accès aux services essentiels. Parmi ces initiatives se distingue le Plan Directeur Consensuel des Transports en Afrique centrale (PDCT-AC), adopté en 2004 lors de la conférence des chefs d'État de la CEEAC310. Ce plan vise à développer un réseau régional cohérent à travers environ trois cents projets incluant routes, corridors de transit, ports et aéroports, dont une première phase de 55 projets a été priorisée et réussit à mobiliser des financements significatifs311. L'objectif principal est de mailler l'espace économique sous-régional en améliorant les liaisons interétatiques, cruciales pour faciliter la libre circulation des personnes, des biens, et des investisseurs. Par exemple, la réhabilitation de corridor multimodal reliant Pointe-Noire (Congo), Brazzaville, Kinshasa et Bangui illustre la portée de ces travaux312.

Le secteur des transports, l'interconnexion électrique est un levier essentiel pour le développement durable de la région. Parmi les projets emblématiques figure le projet d'interconnexion électrique entre les réseaux du Cameroun et du Tchad, financé par la Banque mondiale à hauteur de 385 millions de dollars313. Ce projet permettra d'améliorer l'accès à l'électricité dans le nord du Cameroun et au Tchad, notamment dans la capitale N'Djaména, en

310 CEEAC, Plan Directeur Consensuel des Transports en Afrique centrale (PDCT-AC), 2004, https://www.bdeac.org/jcms/pre_8235/plan-directeur-consensuel-des-transports-en-afrique-centrale Consulté le 07/11/2025 a 19h

311 UNECA, Plan Directeur Consensuel des Transports : bilan et perspectives, 2025 https://uneca.org/eca-events/sites/default/files/resources/documents/sro-ca/Transports%20and%20logistics/note-conceptuelle-webinar-aegm-ice-2025.pdf Consulté le 19/11/2025 a 20h

312 Trésor Économie France, Les projets intégrateurs de la CEMAC, 2021, https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/CG/les-projets-integrateurs-de-la-cemac Consulté le 19/11/2025 a 20h

313 Banque mondiale, Afrique centrale : favoriser l'interconnexion régionale des réseaux électriques, 2020, https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2020/06/16/promoting-regional-power-interconnection-in-central-afric

110

rendant plus fiable et économique l'approvisionnement en énergie314. Par ailleurs, la Banque islamique de développement a signé un accord de prêt pour un montant de 80,5 milliards FCFA destiné au renforcement de plusieurs infrastructures électriques dans la région, complétant cet effort d'interconnexion315. Parallèlement, la CEEAC collabore avec l'Union africaine à travers le Programme pour le Développement des Infrastructures en Afrique (PIDA), visant à intégrer les réseaux énergétiques du continent pour favoriser la densification des échanges et l'optimisation des ressources naturelles316. Cette stratégie a pour but d'accroître la capacité énergétique régionale en favorisant l'exploitation durable des ressources renouvelables et en renforçant la sécurité énergétique face aux aléas climatiques317.

L'interconnexion des infrastructures de communication constitue un pilier fondamental pour l'intégration économique et sociale. La CEEAC a mis en place un plan consensuel avec des partenaires tels que la Commission de l'Union africaine et des agences internationales pour étendre le déploiement de réseaux télécoms à haut débit, notamment via la fibre optique et la technologie mobile 4G/5G318. Ce plan inclut la réalisation de liaisons sous-fluviales stratégiques, comme celle entre Kinshasa et Brazzaville, facilitant la circulation des données dans la région. La modernisation des réseaux supporte ainsi l'émergence d'une écosystème numérique capable d'améliorer l'accès à l'information, l'éducation et la santé, tout en dynamisant les activités commerciales en ligne. Des projets soutenus par l'Union européenne, dans le cadre du Programme d'électrification et de connectivité en Afrique centrale, encouragent la diffusion de l'accès aux technologies numériques aux zones rurales et périurbaines, contribuant à une inclusion sociale élargie319.

Ces programmes d'interconnexion bénéficient d'une étroite collaboration entre les États membres de la CEEAC et les bailleurs de fonds internationaux, garantissant une approche

314 Investir au Cameroun, Accord de prêt avec la BID pour interconnexion Cameroun-Tchad, 2024. https://www.investiraucameroun.com/energie/3107-21079-interconnexion-electrique-cameroun-tchad-un-accord-de-pret-de-80-5-milliards-fcfa-signe-avec-la-bid

315 Banque islamique de développement, Projet d'interconnexion électrique régionale, 2024

316 Union africaine, Programme pour le Développement des Infrastructures en Afrique (PIDA), 2023, https://www.au-pida.org/wp-content/uploads/2023/09/PIDA-Progress-Report_WEB_FR_0.pdf

317 African Energy Chamber, Transition énergétique en Afrique centrale, 2023

318 CIO Magazine, CEEAC/Télécommunications : plan consensuel de déploiement, 2019, https://cio-mag.com/ceeactelecommunications-un-plan-consensuel-de-deploiement-des-infrastructures-telecoms-adopte

319 Union européenne, Programme d'électrification et de connectivité en Afrique centrale, 2023. https://africa-eu-energy-partnership.org/fr/the-european-union-unveils-the-flagship-projects-in-the-climate-energy-sector-for-africa/

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coordonnée et une mobilisation optimale des ressources financières. Le renforcement des partenariats avec la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, et les agences bilatérales permet d'assurer la viabilité financière des projets et d'intégrer ces infrastructures dans des stratégies plus larges de développement régional durable320.Cependant, ces efforts doivent encore combattre plusieurs obstacles persistants. Le financement global reste insuffisant face à l'ampleur des besoins et la mobilisation de fonds privés reste limitée par les risques politiques régionaux1. Par ailleurs, les enjeux sécuritaires affectent certains corridors logistiques stratégiques, freinant la circulation fluide des personnes et des marchandises. Ces difficultés nécessitent une coopération régionale renforcée, non seulement sur le plan économique, mais aussi politique, pour garantir la stabilité des infrastructures et des flux sur le long terme. En conclusion, le renforcement de l'interconnexion des infrastructures en Afrique centrale est un levier stratégique pour accélérer l'intégration régionale, promouvoir la croissance économique et améliorer les conditions sociales des populations. Les actions portées par la CEEAC, en partenariat avec les institutions internationales, démontrent une volonté claire d'ériger un réseau cohérent d'infrastructures modernes, résilientes et accessibles, indispensable à la consolidation d'une Afrique centrale solidaire et compétitive.

Section 2 : La dimension géopolitique et géostratégique de l'Afrique centrale

La section suivante propose une double analyse. D'abord, elle étudiera la place de l'Afrique centrale dans la compétition mondiale pour les ressources et les sphères d'influence, en examinant les intérêts stratégiques des puissances étrangères, les ressources convoitées, ainsi que les effets sur la souveraineté régionale. Ensuite, elle se penchera sur les enjeux de sécurité régionale, les stratégies de coopération diplomatique et les mécanismes mis en oeuvre par la CEEAC pour affirmer son rôle et son positionnement à l'international face aux multiples menaces et opportunités.

320 Union africaine, Stratégie africaine d'intégration régionale, 2023.

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Paragraphe 1 : L'Afrique centrale dans la compétition mondiale pour les ressources et les influences

L'Afrique centrale se trouve aujourd'hui au coeur d'une compétition mondiale intense centrée sur l'exploitation et le contrôle de ressources naturelles stratégiques. Cette région, riche en minerais précieux, hydrocarbures, forêts et autres matières premières, exerce une forte attractivité géopolitique qui suscite l'intérêt de nombreuses grandes puissances. Cette concurrence pour accéder aux ressources naturelles est accompagnée par le déploiement d'influences multiples, où s'entremêlent alliances économiques, enjeux sécuritaires et ambitions diplomatiques. Ce contexte complexe s'inscrit dans un cadre mondial marqué par l'intensification des rivalités entre puissances traditionnelles comme la Chine, les États-Unis et la Russie, mais aussi par l'entrée en scène de nouveaux acteurs cherchant à renforcer leur présence en Afrique centrale. L'analyse des stratégies d'influence met en lumière les modes d'intervention variés allant du soutien aux gouvernements locaux à la négociation de partenariats économiques, parfois accompagnés d'ingérences politiques ou militaires.

Dans cette optique, ce paragraphe articule son étude autour de trois axes : A. l'inventaire et le rôle géopolitique des ressources naturelles stratégiques en Afrique centrale ; B. les grandes puissances et leurs stratégies d'influence et d'appropriation des ressources ; C. les conséquences économiques et les risques que cette compétition internationale implique pour la stabilité régionale et le développement.

A- Ressources naturelles stratégiques et leur attractivité géopolitique

L'Afrique centrale, vaste région riche en biodiversité et en ressources naturelles, représente un enjeu géopolitique de premier plan pour le continent africain et pour la communauté internationale en cette décennie. Sa richesse en minerais stratégiques, hydrocarbures, ressources forestières et énergétiques en fait une zone hautement convoitée, objet de rivalités économiques et politiques intenses. Ces différentes ressources jouent un rôle déterminant dans la dynamique de développement régional mais aussi dans la compétition des puissances mondiales et émergentes qui cherchent à asseoir leur influence sur le continent.

113

L'importance géopolitique de l'Afrique centrale découle d'abord de l'abondance et de la diversité de ses ressources naturelles, qui jouent un rôle crucial dans le développement économique régional et la compétition internationale. Pour mieux appréhender ce potentiel, le tableau ci-dessous synthétise les principales ressources naturelles stratégiques présentes dans la région, leur localisation clé, ainsi que leur importance géostratégique en lien avec les usages industriels et énergétiques.

Ressource

Principaux
pays

producteurs

Volume /
Réserves
estimées

Importance
géostratégique

Usage majeur

Pétrole

Angola, Gabon, République du Congo

> 2 millions de barils/jour (Angola)

Élevée - source majeure d'export

Énergie, exportation, revenu national

Gaz naturel

Cameroun, Tchad, Gabon

Importants gisements dans le Golfe de Guinée

Croissant, appui à la transition

Energie, industrie

Cuivre

RDC

1,1 million de tonnes/an

Crucial pour l'industrie technologique

Composant électronique, batteries

Cobalt

RDC

Premier producteur mondial (~70% réserve mondiale)

Extrêmement stratégique, batteries électriques

Batteries voitures électriques, électronique

Diamant

RDC, République centrafricaine, Angola

Plusieurs millions de carats/an

Source importante de devises

Joaillerie, industrie

Or

RDC, Gabon, République centrafricaine

Plusieurs centaines de tonnes/an

Valeur refuge, commerce international

Ornement, réserve de valeur

Manganèse

Gabon

Réserves importantes

Alliage industriel, acier

Sidérurgie

114

Ressource

 

Principaux
pays

producteurs

Volume /
Réserves
estimées

Importance
géostratégique

Usage majeur

Uranium

Gabon, Tchad

Réserves modérées

Pesant du point de vue énergétique

Énergie nucléaire

Bois et ressources forestières

RDC, Gabon, Cameroun

Forêts tropicales denses

Ressource renouvelable stratégique

Construction, mobilier,

industrie papier

Tableau 2 : Répartition et importance des principales ressources naturelles stratégiques en Afrique centrale

Avec environ 30% des réserves minérales mondiales, l'Afrique subsaharienne, et notamment l'Afrique centrale, se positionne comme un fournisseur incontournable de minerais critiques indispensables aux industries technologiques et écologiques telles que le lithium, le cobalt, le cuivre, le manganèse et les terres rares321. En particulier, la République démocratique du Congo (RDC) détient à elle seule près de 70% des réserves mondiales de cobalt322, matériau clé pour les batteries des véhicules électriques et les technologies vertes. Cette suprématie minière confère à la région une attractivité stratégique, générant des flux financiers importants tout en posant des défis de gouvernance et des risques de dépendance économique323.

321 Traité de l'Union africaine sur l'intégration régionale, 2018. https://au.int/sites/default/files/treaties/36403-sl-PROTOCOL_TO_THE_TREATY_ESTABLISHING_THE_AFRICAN_ECONOMIC_COMMUNITY_RELAT ING_TO_FREE_MOVEMENT_OF_PERSONS-1.pdf

322 Statistiques géologiques, Ministère des Mines RDC, 2025. http://minerals-rdc.cd/ Consulté le 27/11/2025 a 20h

323 Rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 2023. https://www.undp.org/fr/publications Consulté le 27/11/2025 a 16h

115

Figures 7 : Golfe de Guinée

Outre les minerais, la région est également dotée d'importants gisements pétroliers et gaziers, notamment dans le golfe de Guinée, avec des pays comme l'Angola, le Gabon et le Congo qui figurent parmi les principaux exportateurs africains de pétrole brut. Le golfe de Guinée, qui s'étend le long des côtes des pays membres de la CEEAC, revêt une importance géostratégique majeure en raison de ses ressources naturelles abondantes, particulièrement en matières premières telles que le pétrole, le gaz, le manganèse, le cuivre et le coltan. Cette région concentre près de 8% des réserves mondiales de pétrole, ce qui en fait la première zone pétrolière d'Afrique subsaharienne avec des gisements offshores parmi les plus importants au monde. Ces richesses attirent depuis les années 2000 l'attention croissante des grandes puissances économiques comme les États-Unis et la Chine, qui y développent des stratégies d'influence pour sécuriser l'accès à ces ressources stratégiques vitales pour leurs économies. Dans ce contexte, le golfe de Guinée est un espace clé de la compétition géopolitique mondiale, où les enjeux énergétiques, économiques et sécuritaires se mêlent étroitement. Les pays de la CEEAC, en tant qu'acteurs de cette zone, se trouvent exposés aux pressions extérieures, qu'il

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s'agisse d'investissements massifs ou de présences militaires, comme le projet américain AFRICOM visant à sécuriser l'accès et la circulation dans cet espace maritime critique. La maîtrise souveraine des ressources du golfe constitue ainsi un levier central pour le développement régional et une condition essentielle pour affirmer une intégration politique et économique autonome.

Les ressources forestières constituent un autre pilier de l'économie locale. La forêt du bassin du Congo, deuxième poumon vert de la planète, représente un réservoir crucial de biodiversité et une source importante de bois d'oeuvre, offrant des potentialités économiques non négligeables mais aussi une responsabilité environnementale considérable324. La gestion durable de ces ressources est au coeur des préoccupations internationales, notamment dans le cadre des accords sur le changement climatique325.

Cette mosaïque de richesses naturelles attire les grandes puissances mondiales qui cherchent à sécuriser leur accès à ces ressources stratégiques. La Chine, les États-Unis, la Russie, mais aussi l'Union européenne et d'autres acteurs émergents déploient des stratégies complémentaires et parfois concurrentes, mêlant investissements massifs, coopération bilatérale, accords commerciaux et parfois interventions sécuritaires326. Ces approches multiformes prennent la forme de partenariats public-privé, de financements d'infrastructures, voire d'influence politique directe327.

Par ailleurs, l'attractivité géopolitique des ressources naturelles expose la région à divers risques, notamment à des conflits liés au contrôle des gisements, à la montée en puissance des groupes armés paramilitaires, et à des tensions susceptibles de déstabiliser des États fragiles328. Ces conflits sont souvent exacerbés par des facteurs historiques, sociaux et économiques, résultant parfois en un cercle vicieux de violence et de sous-développement.

324 WWF, Rapport sur la forêt du bassin du Congo, 2024. https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-07/Coalition%20Bassin%20du%20Congo_V8.pdf Consulté le 27/11/2025 a 18h

325 Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 2023. https://restorationbarometer.org/wp-content/uploads/BE_IUCN_RestorationBarometer_FRA_V2.pdf Consulté le 22/11/2025 a 19h

326 Rapport Carnegie Endowment, 2025 https://restorationbarometer.org/wp-
content/uploads/BE_IUCN_RestorationBarometer_FRA_V2.pdf Consulté le 27/11/2025 a 18h

327 Institut de relations internationales de Shanghai, Publications 2024. https://www.siis.org.cn/ Consulté le 27/11/2025 a 18h

328 International Crisis Group, Afrique, Rapport 2024. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2024-03/b195-au-priorities-2024-french.pdf Consulté le 27/11/2025 a 19h

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Selon l'Observatoire d'Afrique centrale des Nations Unies (UNOCA), la sécurisation de ces ressources et la prévention des conflits liés à leur exploitation nécessitent une meilleure gouvernance régionale, une coopération renforcée entre États et une inclusion accrue des populations dans la gestion des richesses naturelles329. La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) est appelée à jouer un rôle central dans cette gouvernance, notamment par la mise en oeuvre de mécanismes régionaux visant à réguler l'exploitation minière et à promouvoir la transparence et la responsabilité sociale des entreprises330.

Les ressources stratégiques africaines, particulièrement celles de l'Afrique centrale, sont aussi un moteur potentiel de transformation économique et d'industrialisation, à condition que les États parviennent à créer des chaînes de valeur intégrées et à favoriser le développement de secteurs annexes comme la métallurgie, la transformation industrielle et les énergies renouvelables331. Le rapport de la Banque mondiale de 2024 met en avant cette nécessité d'investissements ciblés pour faire passer l'exploitation minière d'une simple extraction de matières premières à un levier de développement durable.

Les perspectives offertes par la transition énergétique globale ajoutent une pression nouvelle sur la région, dans la mesure où la demande mondiale pour les minerais indispensables à la green economy (lithium, cobalt, nickel, cuivre) est appelée à croître exponentiellement d'ici 2050. Cette dynamique peut être une opportunité majeure à condition d'anticiper les défis liés à la volatilité des marchés, l'impact environnemental et les questions sociales associées332.

La CEEAC, à travers son plan stratégique indicatif 2021-2025, intègre ces dimensions en promouvant l'exploitation responsable des ressources naturelles et en favorisant les partenariats avec des acteurs internationaux supportant un développement inclusif et durable333. Cet

329 UNOCA, Rapport sur la sécurité régionale, 2024. https://reliefweb.int/report/cameroon/la-situation-en-afrique-centrale-et-les-activites-du-bureau-regional-des-nations-unies-pour-lafrique-centrale-rapport-du-secretaire-general-s2024865 Consulté le 15/11/2025 a 18h

330 Communiqué de la CEEAC, 2024. https://ceeac.int/actualites/ Consulté le 7/07/2025 a 00h

331 Banque mondiale, Rapport développement industriel, 2024 https://www.banquemondiale.org/fr/about/annual-report Consulté le 19/09/2025 a 16h

332 Fonds Monétaire International, Rapport sur les matières premières, 2024. https://www.imf.org/en/Publications/Search?series=Commodities+and+Global+Markets#sort=relevancy

Consulté le 19/09/2025 a 16h

333 Plan stratégique CEEAC 2021-2025. https://ceeac.int/wp-content/uploads/2021/11/Plan-Strat%C3%A9gique-CEEAC-2021-2025.pdf Consulté le 19/09/2025 a 16h

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engagement est renforcé par les engagements pris dans le cadre de l'Union africaine et des accords internationaux sur les ressources naturelles et le développement durable334.

L'Afrique centrale représente un foyer d'attractivité géopolitique majeur grâce à ses ressources naturelles stratégiques. Toutefois, la concrétisation de ce potentiel est soumise à des exigences fortes en matière de gouvernance, de coopération régionale, de transparence et d'intégration économique. Les choix faits dans les prochaines années détermineront si cette région saura transformer ses ressources en un moteur pérenne de développement et de stabilité, plutôt qu'en facteur de rivalités et de conflits335.

B- Les grandes puissances et leurs stratégies d'influence dans la région

L'Afrique centrale, riche en ressources naturelles stratégiques, est aujourd'hui au centre des intérêts des grandes puissances mondiales qui cherchent à étendre leur influence dans cette région aux enjeux géopolitiques majeurs. Dans un contexte de concurrence exacerbée, ces puissances déploient des stratégies variées, mêlant diplomatie, coopération économique, investissements massifs, et soutien sécuritaire pour sécuriser l'accès aux ressources et affirmer leur présence politique.

La Chine est l'un des acteurs les plus actifs en Afrique centrale. Son approche combine une politique dite de « diplomatie économique » fondée sur un investissement massif dans les infrastructures, notamment dans les secteurs miniers, routiers, énergétiques et portuaires3. Pékin privilégie aussi une diplomatie fondée sur le principe de non-ingérence dans les affaires internes des États, facilitant ainsi des alliances renouvelées et opportunistes avec les gouvernements locaux4. La stratégie chinoise s'appuie sur la signature de contrats et d'accords d'exploitation minière qui garantissent un approvisionnement durable en minerais rares, indispensables à la transition énergétique mondiale.

Les États-Unis, quant à eux, concentrent leurs actions sur la dimension sécuritaire et technologique pour contrer l'influence chinoise. À travers des partenariats militaires, des formations des forces de sécurité et des investissements dans les secteurs stratégiques,

334 Union africaine, Agenda 2063, 2023.

335 https://www.policycenter.ma/sites/default/files/2025-10/PB 50-25 Abdelhak%20Bassou%20.pdf

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Washington cherche à protéger ses intérêts, notamment les chaines d'approvisionnement en cobalt, cuivre et autres minéraux essentiels336. Par ailleurs, les USA mettent en avant des initiatives favorisant la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption, jouant sur l'image d'un partenaire soucieux de développement durable et transparent.

La Russie maintient une présence active, en étendant ses ventes d'armements et en s'impliquant dans le secteur minier, particulièrement dans l'exploitation des métaux stratégiques comme le nickel et l'uranium337. Moscou vise également un rôle d'allié politique de certains régimes, renforçant ainsi son influence dans un contexte où les ressources naturelles sont souvent associées à des enjeux sécuritaires majeurs.

L'Union européenne, quant à elle, articule sa stratégie autour d'un cadre multilatéral et de la promotion d'une exploitation responsable des ressources. Bâtie autour du Green Deal et des accords commerciaux comme la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), la diplomatie européenne privilégie la durabilité, la protection de l'environnement et le développement humain338. Bruxelles soutient la coopération régionale et les réformes institutionnelles visant une meilleure gestion collective des ressources.

Par ailleurs, des États émergents tels que l'Inde et le Brésil adoptent une approche partenariale sud-sud, investissant dans certains secteurs comme l'agriculture, l'éducation, et les infrastructures tout en promouvant une coopération basée sur un respect mutuel et la non-ingérence339. Ces puissances jouent un rôle complémentaire, offrant des alternatives aux modèles occidentaux et chinois, parfois perçus comme trop dominants.

Aussi, des acteurs moins classiques, notamment certaines puissances du Golfe ou la Turquie, développent leurs propres stratégies de soft power via des aides humanitaires, des projets culturels et religieux, et des investissements ciblés, s'insérant ainsi dans un jeu d'influence plus

336 Smith, J. (2023). U.S. Military and Economic Influence in Africa. African Security Review, 18(4). https://issafrica.org/research/african-security-review Consulté le 21/09/2025 a 09h

337 Russian Ministry of Foreign Affairs. (2024). Russia's Military Diplomacy in Africa. https://moderndiplomacy.eu/2024/11/07/russia-africa-forging-stronger-partnership/ Consulté le 20/10/2025 a 19h

338 European Commission. (2025). Africa-EU Partnership: Sustainability and Green Deal. https://africa-eu-energy-

partnership.org/fr/the-european-union-unveils-the-flagship-projects-in-the-climate-energy-sector-for-africa/ Consulté le 30/09/2025 a 16h

339 Singh, R. India's South-South Cooperation in Africa. Journal of International Development. https://www.emerald.com/books/edited-volume/13536/chapter/84197445/South-South-Cooperation-India-s-Programme-of Consulté le 30/10/2025 a 15h

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diversifié340. Le concept des BRICS, en intégrant plusieurs États africains, marque la volonté d'un bloc émergent de renforcer sa voix sur la scène internationale. Ces pays tendent à promouvoir une vision multipolaire, défendant les intérêts africains et cherchant à remodeler les règles du commerce mondial et des investissements341.

Cependant, les stratégies des grandes puissances butent sur une réalité locale complexe. Les États d'Afrique centrale manifestent parfois une résilience et une autonomie croissante, multipliant les efforts pour reprendre la main sur leurs ressources, améliorer la gouvernance, et contrecarrer les effets négatifs des jeux d'influence étrangers342. Par ailleurs, la société civile, les mouvements citoyens et certains penseurs panafricanistes dénoncent les conséquences néfastes de cette compétition, qui souvent alimente les conflits et appauvrit les populations au lieu de favoriser un développement inclusif.

Les débats autour de la souveraineté sur les ressources naturelles sont aujourd'hui au coeur des réflexions stratégiques à l'intérieur des États et des organisations régionales telles que la CEEAC. Face à ces enjeux, la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) tente de renforcer la coordination régionale pour mieux gérer l'exploitation des ressources, unifier les politiques et défendre les intérêts communs dans les négociations internationales. Son rôle est crucial pour limiter la vulnérabilité des États face aux pressions externes et promouvoir un développement intégré durable.

Enfin, les grandes puissances adaptent constamment leurs stratégies, sous la pression de la transition énergétique mondiale, qui accentue la demande en métaux critiques et engendre de nouveaux défis environnementaux et sociaux343. Cette évolution ouvre une fenêtre d'opportunité pour une meilleure coopération multilatérale, tout en renforçant la compétition économique et politique344. Dans ce contexte mouvant et inédit, comprendre les dynamiques d'influence et leurs implications pour l'Afrique centrale est essentiel pour anticiper les

340 INSS. Soft Power: Saudi Arabia's Engagement in Africa. Middle East Studies Quarterly. https://www.inss.org.il/strategic assessment/soft-power-in-the-gulf/ Consulté le 29/07/2025 a 10h

341 BRICS Secretariat. (2025). Expansion and Engagement with Africa. https://brics.br/en/about-the-brics

342 Transparency International. (2024). Resource Governance and Corruption in Africa. https://knowledgehub.transparency.org/topics/natural-resource-governance Consulté le 29/07/2025 a 14h

343 Sonia Le Gouriellec, Géopolitique de l'Afrique. 2022

344 Fonds Monétaire International. (2024). Évolution des marchés des minerais stratégiques. https://www.imf.org/en/Publications/REO Consulté le 29/07/2025 a 10h

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évolutions géopolitiques à long terme et ouvrir la voie à une coopération plus équitable et efficace entre la région et les grandes puissances.

C-Impacts économiques et risques liés à la compétition internationale

L'exploitation des ressources naturelles en Afrique centrale entraîne des impacts économiques considérables, mais également des risques majeurs liés à la compétition entre grandes puissances qui s'y livrent. La région, riche en minerais stratégiques, en hydrocarbures et en ressources forestières, génère d'importants flux financiers et des opportunités de développement, mais elle reste vulnérable à un ensemble de facteurs géopolitiques, économiques et sociaux qui peuvent freiner son progrès et accentuer les inégalités345.

Sur le plan économique, la présence accrue des multinationales et des investisseurs étrangers se traduit par un apport significatif de capitaux, notamment dans les secteurs minier, pétrolier et énergétique. Ces investissements soutiennent le développement des infrastructures essentielles, facilitant le transport des ressources vers les marchés internationaux et améliorant l'intégration économique régionale346. Toutefois, cette dynamique repose souvent sur des contrats avantageant les investisseurs étrangers, laissant un faible rôle aux acteurs locaux et aux États dans la capture de la valeur ajoutée.

La dépendance économique aux exportations de matières premières expose les pays d'Afrique centrale à une forte volatilité liée aux fluctuations des prix internationaux comme il a été mentionner dans la première partie de notre travail. Par exemple, le Cameroun, l'Angola et la RDC dépendent largement des recettes issues du pétrole et des minerais qui sont fortement impactés par les crises financières mondiales ou les tensions géopolitiques. Ce mode de

345 We Are CABEF. (2025). Les défis de l'industrialisation énergétique en Afrique centrale. https://wearecabef.org/les-defis-de-lindustrialisation-energetique-en-afrique-centrale-et-le-role-strategique-des-hydrocarbures/ Consulté le 29/07/2025 a 11h

346 FAOLEX. (2025). CEMAC 2025 : Vers une économie régionale intégrée et durable. https://www.fao.org/faolex/en/ Consulté le 29/07/2025 a 11h

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croissance expose la région au risque de "maladie hollandaise" économique, réduisant la compétitivité des autres secteurs industriels et agricoles347.

Par ailleurs, le retard industriel observé dans la région constitue un frein majeur à une croissance durable et équitable. La faible capacité à transformer localement les ressources minières et énergétiques limite la création d'emplois et l'acquisition de technologies. Le secteur artisanal demeure prédominant dans l'extraction minière, avec des conditions souvent précaires et une faible formalisation économique, ce qui impacte négativement les retombées économiques pour les populations locales348.

Du point de vue social, l'exploitation compétitive des ressources naturelles engendre des tensions et conflits locaux. L'absence de redistribution équitable des richesses, l'accaparement des terres, et les pratiques non durables provoquent des marginalisations, des expropriations et parfois des violences communautaires349. Les ressources minières sont souvent au coeur des guerres locales et des conflits armés, comme en RDC où la présence de groupes armés contrôlant certains territoires enrichit illégalement plusieurs acteurs tandis que l'État peine à imposer son autorité350.

Les conséquences environnementales résultant de la surexploitation constituent également un défi majeur. La déforestation massive dans le bassin du Congo et la pollution liée à l'exploitation minière et pétrolière menacent la biodiversité, affectent la santé des populations riveraines et fragilisent les écosystèmes essentiels à la régulation climatique régionale351. La dégradation des sols et la perte de ressources naturelles aggravent la vulnérabilité alimentaire et accroissent la précarité des communautés rurales352. Face à ces enjeux, la gouvernance des

347 Agence Ecofin. (2025). L'Afrique doit rattraper son retard industriel face au risque des actifs échoués. https://www.agenceecofin.com/ Consulté le 01/10/2025 a 16h

348 Banque Africaine de Développement. (2020). Perspectives économiques en Afrique https://www.afdb.org/en/documents/african-economic-outlook-2020

349 Transparency International. (2024). Gouvernance et corruption en Afrique centrale. https://knowledgehub.transparency.org/topics/natural-resource-governance Consulté le 08/07/2025 a 15h

350 International Crisis Group. (2024). Analyse des conflits armés liés aux ressources en RDC. https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/democratic-republic-congo Consulté le 30/07/2025 a 10h

351 WWF. (2024). Rapports sur la déforestation et changements climatiques. https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-07/Coalition%20Bassin%20du%20Congo_V8.pdf Consulté le 29/09/2025 a 18h

352 Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). (2023). https://restorationbarometer.org/wp-content/uploads/BE IUCN RestorationBarometer FRA V2.pdf Consulté le 29/09/2025 a 19h

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ressources reste une problématique centrale. La faiblesse des institutions, la corruption et la mauvaise gestion freinent l'efficacité des politiques publiques visant une exploitation responsable et équitable. En outre, l'influence des grandes puissances étrangères peut parfois renforcer des dynamiques inégalitaires, favorisant des élites complices et alimentant des stratégies extractives déconnectées des besoins sociaux locaux353.

La Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC) et la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) tentent ainsi de mettre en place des cadres institutionnels harmonisés pour coordonner la gestion des ressources, encourager la transparence, lutter contre l'exploitation illégale et promouvoir une intégration régionale plus équilibrée. Ces initiatives visent également à améliorer la capacité des États à négocier avec les multinationales et à optimiser les retombées économiques et sociales locale.

Cependant, ces démarches rencontrent des difficultés liées aux divergences d'intérêts entre pays membres, à l'instabilité politique persistante, et au manque de moyens techniques et financiers. Dans ce contexte, le rôle des organisations de la société civile et des mouvements citoyens est crucial pour renforcer la pression sur les gouvernements et promouvoir une justice sociale autour des ressources354.

Du point de vue économique global, bien que la croissance devrait se maintenir dans la région autour de 4% à 4,5% en 2025, la fragilité des systèmes économiques impose prudence et anticipation face aux risques externes, notamment la montée des tensions commerciales entre grandes puissances et la crise climatique355. Les investissements étrangers, souvent concentrés dans des secteurs peu générateurs d'emplois, doivent être réorientés vers un développement inclusif pour bénéficier véritablement aux populations356. L'importance croissante des minerais

353 Banque mondiale, perspectives économiques 2025, Risques liés au pétrole et dépendance. https://documents1.worldbank.org/curated/en/099704106172541359/pdf/IDU-8589354c-99c8-4442-944a-6f8a5da5cfa8.pdf Consulté le 29/09/2025 a 19h

354 Amnesty International. (2025). Droits humains. https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-annuel-situation-des-droits-humains-dans-le-monde-2025 Consulté le 29/09/2025 a 17h

355 Banque Africaine de Développement. (2025). Croissance et perspective économique en Afrique centrale. https://fr.apanews.net/news/croissance-en-afrique-une-reprise-timide-et-prometteuse-bad/ Consulté le 21/09/2025 a 17h

356 Agence Ecofin. (2025). Les enjeux de la transition énergétique en Afrique. https://www.agenceecofin.com/actualites/2406-129460-transition-energetique-les-pays-africains-les-plus-performants-en-2025-selon-le-wef Consulté le 15/09/2025 a 18h

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stratégiques dans la transition énergétique mondiale génère par ailleurs une forte demande qui peut être une opportunité majeure pour l'Afrique centrale. Néanmoins, cette opportunité s'accompagne de risques d'accroissement des pressions sur les territoires sensibles et la biodiversité, ce qui nécessite la mise en oeuvre de standards internationaux exigeants en matière environnementale et sociale357. La compétition pour les ressources naturelles en Afrique centrale appelle à un équilibre délicat entre valorisation économique et gestion des risques. Seule une gouvernance renforcée, une intégration régionale effective, et la mobilisation d'acteurs africains soucieux d'une croissance durable pourront transformer ces défis en leviers de développement équitable et de stabilité pour la région358.

Paragraphe 2 : Sécurité régionale, diplomatie et positionnement international de la CEEAC

L'Afrique centrale, caractérisée par sa richesse en ressources naturelles mais aussi par une instabilité persistante, se trouve aujourd'hui confrontée à des défis sécuritaires majeurs. Les menaces transnationales telles que les groupes armés, le terrorisme, les trafics illicites et les risques environnementaux constituent un cocktail déstabilisateur qui oblige les États de la région à coopérer plus étroitement. La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un rôle crucial dans cette dynamique, en pilotant les efforts de coordination régionale pour réduire ces menaces et renforcer la paix et la sécurité au sein de la zone. Au-delà de la sécurité, la CEEAC s'affirme comme un acteur diplomatique majeur. Sa stratégie consiste non seulement à gérer les risques internes via la coopération, mais aussi à positionner l'Afrique centrale sur la scène internationale. Par ses alliances, ses partenariats et sa diplomatie active, la CEEAC travaille à défendre les intérêts collectifs de ses membres, tout en cherchant à peser dans les grands équilibres géopolitiques actuels.

Ce paragraphe est organisé en trois volets : d'abord, l'examen des multiples enjeux sécuritaires et des menaces transnationales qui affectent la région ; ensuite, l'analyse de la coopération régionale en matière de sécurité et du rôle central de la CEEAC ; enfin, l'étude des stratégies

357 Agence internationale de l'énergie. (2025). Perspectives sur les matières premières. https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2025 Consulté le 15/09/2025 a 18h

358 UNOCA. (2025). Sécurité et prévention des conflits en Afrique centrale. https://unoca.unmissions.org/fr/rapports-et-publications Consulté le 18/09/2025 a 18h

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diplomatiques et des alliances internationales qui renforcent l'influence de la CEEAC à l'échelle mondiale.

A- Enjeux sécuritaires majeurs et menaces transnationales en Afrique centrale

L'Afrique centrale se trouve à la croisée de multiples défis sécuritaires majeurs qui compromettent la stabilité politique, le développement économique et la cohésion sociale de la région. Malgré des avancées institutionnelles récentes dans certains pays, la sous-région reste soumise à une multitude de menaces transnationales qui transcendent les frontières étatiques et obligent à repenser la coopération régionale. Ces menaces s'apparentent à un cocktail explosif où se mêlent conflits armés, terrorismes, trafics illégaux, migrations forcées et risques environnementaux exacerbés par les changements climatiques359.

Parmi les principales sources d'instabilité figurent les conflits armés endémiques qui déchirent certains États, notamment la République démocratique du Congo (RDC), le Tchad et la République centrafricaine (RCA). La RDC, dotée de ressources minières abondantes, connaît des violences quasiment permanentes dues à la présence de multiples groupes armés et à la faiblesse de l'autorité de l'État. Ces conflits se traduisent par des déplacements massifs de populations, une dégradation des infrastructures et un climat d'insécurité pour les investisseurs et les populations locales360. La situation est similaire en RCA et au Tchad, où les conflits communautaires et les tensions politico-militaires fragilisent durablement la paix et freinent les projets de développement361.

Le terrorisme constitue une menace croissante en Afrique centrale, avec la présence d'éléments affiliés à des organisations telles qu'Al-Qaïda ou l'État islamique dans certaines zones frontalières particulièrement vulnérables. Ces groupes exploitent les failles sécuritaires régionales, les rivalités ethniques et la pauvreté pour recruter et étendre leur influence,

359 ONUCA, Afrique centrale, défis sécuritaires, 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231 Consulté le 14/09/2025 a 20h

360 International Crisis Group, Conflits armés en RDC, 2025. https://africacenter.org/fr/daily-media-review/revue-de-presse-du-23-septembre-2025/ Consulté le 12/09/2025 a 22h

361 UNOCA, Rapport sur la RCA, 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231 Consulté le 12/09/2025 a 22h

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notamment dans le bassin du Lac Tchad et certaines régions frontalières de la RDC et du Cameroun. La nature transnationale de ces réseaux oblige les États à renforcer leurs capacités de renseignement et leurs interventions concertées362.

Figure 8 : Les corridors régionaux à l'épreuve des insécurités en Afrique centrale, de Emmanuel Chauvin et Géraud Magrin, dans « Violences et régionalisation en Afrique centrale ».

Les trafics illicites d'armes, de drogues, de minerais précieux, et de personnes constituent également une source majeure d'instabilité. Ces réseaux criminels profitent des frontières poreuses et du manque de moyens des forces de sécurité pour alimenter les conflits armés, financer des groupes rebelles et générer une corruption protéiforme au coeur des institutions. La

362 Peaceau.org, Atlas continental de la sécurité, 2025. https://www.peaceau.org/uploads/1298.comm-fr.pdf Consulté le 12/09/2025 a 23h

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région est devenue un carrefour essentiel pour ces trafics, affectant durablement la sécurité des populations et l'intégrité des États363.

Les déplacements massifs de populations, qu'ils soient liés aux conflits ou aux crises climatiques, ajoutent une contrainte humanitaire intense. Les camps de réfugiés et les personnes déplacées internes se multiplient, exacerbant les tensions socio-économiques dans les zones d'accueil et créant un contexte fertile pour la résurgence de violences communautaires364. Ces flux migratoires sont un vecteur de propagation des tensions transfrontalières et d'instabilité politique365.

Figures 9 : Commission des Mouvements de Population, Rapport CMP mars 2025. Analyse intégrée, rapport CMP mars 2025.

363 UNODC, Rapport mondial sur les drogues 2024.

https://www.incb.org/documents/Publications/AnnualReports/AR2024/Annual_Report/E-INCB-2024-1-FRE.pdf Consulté le 12/09/2025 a 22h

364 OCHA, Crises humanitaires, 2025. https://www.unocha.org/publications/report/democratic-republic-congo/afrique-de-louest-et-centrale-derniers-evenements-en-bref-11-17-mars-2025 Consulté le 12/09/2025 a 23h

365 African Migration Report, 2025. https://africacenter.org/fr/spotlight/tendances-migratoires-2025/ Consulté le 06/09/2025 a 21h

128

Pour mieux comprendre l'ampleur et la répartition des conséquences humaines liées aux conflits armés et aux menaces sécuritaires en Afrique centrale, la carte des populations déplacées internes (PDI) en République centrafricaine (RCA) à fin mars 2025, issue du rapport CMP (Commission des Mouvements de Population), offre une visualisation claire et précise. Cette cartographie met en lumière les zones les plus touchées par les violences et les déplacements forcés, soulignant les sous-préfectures où la pression sur les populations est la plus forte. On observe notamment une concentration significative des PDI dans des zones telles que Ouham-Fafa, Ouaka, Basse-Kotto, Haut-Mbomou et Mbomou, qui enregistrent plusieurs dizaines de milliers de déplacés répartis entre sites officiels et familles d'accueil. La carte fait également apparaître les zones de retour des populations déplacées, révélant ainsi la dynamique complexe et fluctuante des déplacements, où sécurisation relative et instabilité coexistante provoquent des mouvements répétés. La représentation graphique des flux et accumulations de PDI montre aussi l'impact multidimensionnel des conflits : non seulement sur la stabilité des États concernés, mais aussi sur la pression humanitaire, les infrastructures locales et le tissu social. Ces migrations forcées à l'intérieur des territoires fragilisent les capacités étatiques et régionales à garantir sécurité, accès aux soins, et moyens de subsistance.

Ainsi, cette carte illustre concrètement les enjeux sécuritaires majeurs de la sous-région, en reliant la géographie des conflits à leurs répercussions humaines directes, essentielle pour une analyse réaliste et contextualisée des menaces transnationales en Afrique centrale.

La question environnementale, souvent négligée dans le cadre sécuritaire, prend de plus en plus d'ampleur comme facteur de menace transnationale. La déforestation accélérée, la dégradation des sols, la pollution liée à l'exploitation minière et pétrolière contribuent à détériorer les conditions de vie et à alimenter les conflits d'usage entre populations rurales, urbaines et industries extractives366. Le changement climatique accentue la raréfaction de ressources vitales telles que l'eau et les terres cultivables, multipliant ainsi les conflits intercommunautaires367.

Face à cette complexité, la coopération régionale est devenue une nécessité impérieuse. La mobilisation progressive d'organisations régionales telles que la CEEAC, en partenariat avec les Nations unies et des acteurs internationaux, vise à instaurer des cadres communs pour la

366 WWF, Déforestation bassin du Congo, 2024. https://www.wwfdrc.org/?49742%2FPourquoi-le-Bassin-du-Congo-merite-une-attention-financiere-accrue Consulté le 12/09/2025 a 22h

367 UICN, Impact environnemental et conflit, 2024. https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-12/Rapport%20Activite%CC%81%202023-24.pdf Consulté le 12/09/2025 a 22h

129

gestion des crises, la régulation des mouvements transfrontaliers et la lutte coordonnée contre les réseaux criminels368. L'efficacité de ces dispositifs dépend cependant de l'intégration politique et de la capacité des États membres à partager renseignement et ressources369.

Le renforcement des capacités des forces de sécurité régionales est aussi un axe central. La formation, l'équipement et la modernisation des armées et polices dans les pays d'Afrique centrale, souvent conditionnés à l'aide internationale, cherchent à améliorer le contrôle du territoire et la répression des groupes armés et terroristes370. Néanmoins, cette militarisation peut parfois aggraver les tensions socio-politiques si elle n'est pas accompagnée d'efforts inclusifs de paix et de développement371.

La dimension juridique et institutionnelle est cruciale. Il existe un besoin urgent d'harmonisation des législations concernant la lutte contre le terrorisme, le trafic illicite et les violations des droits de l'homme, afin de pouvoir engager des poursuites efficaces et de limiter les impunités. La consolidation des liens entre les pays d'Afrique centrale et avec les institutions internationales revêt une importance stratégique. Les forums multilatéraux permettent d'échanger sur les meilleures pratiques, d'harmoniser les politiques sécuritaires et de mobiliser des ressources financières et humaines372. Ils constituent également des espaces pour l'élaboration d'une narrative partagée autour des enjeux de sécurité et de développement, créant les conditions favorables à une coopération durable373.

368 CEEAC & ONU partnership, coopération régionale, 2025. https://unoca.unmissions.org/paix-et-d%C3%A9veloppement-en-afrique-centrale%%A0-faire-progresser-le-partenariat-entre-la-ceeac-et-l%E2%80%99onu Consulté le 07/09/2025 a 2h

369 African Union, Renfrcement de la sécurité, 2025. https://www.peaceau.org/uploads/1298.comm-fr.pdf Consulté le 07/09/2025 a 22h

370 Ministère de la Défense, États centrafricains, rapport 2025. https://ceeac-eccas.org/2025/05/17/7eme-session-ordinaire-du-cts-sur-la-defense-la-surete-et-la-securite-segment-des-ministres-du-copax/ Consulté le072/09/2025 a 22h

371 UNODC, Militarisation et paix, 2024.

https://www.unodc.org/westandcentralafrica/fr/westandcentralafrica/stories/2024/strengthening-stability-and-border-security-through-development.html Consulté le 03/09/2025 a 12h

372 UN Security Council, multilateral diplomacy, 2025. https://docs.un.org/fr/S/PV.9931 Consulté le 12/09/2025 a 22h

373 African Union, Stratégies diplomatiques, 2025. http://www.aupaps.org/fr/page/7-peace-support-operations Consulté le 12/09/2025 a 22h

130

Les menaces transnationales sont également exacerbées par des facteurs externes. La compétition géopolitique entre grandes puissances pour l'accès aux ressources naturelles et l'influence politique dans la région alimente indirectement certains conflits, en renforçant les réseaux d'armement illégaux et en influençant les équilibres politiques locaux374. Il en résulte une vulnérabilité accrue des États face aux ingérences et une complexification des efforts de pacification et de reconstruction. Le rôle des organisations non gouvernementales, la société civile et les groupes communautaires est aussi déterminant. Ces acteurs participent à la prévention des conflits, au dialogue intercommunautaire et à la promotion des droits fondamentaux, tout en contribuant à la sensibilisation et à la mobilisation autour des enjeux sécuritaires375. Leur implication est un élément clé pour obtenir des solutions pérennes et adaptées aux réalités locales376.

Enfin, la jeunesse, très présente dans la population africaine centrale, constitue à la fois un défi et une opportunité en matière de sécurité. Le chômage élevé et le manque d'accès à l'éducation transforment parfois cette jeunesse en terreau fertile pour le recrutement par des groupes violents. Parallèlement, des politiques ciblées d'inclusion sociale, d'éducation et de formation professionnelle représentent un levier essentiel pour prévenir la violence et assurer un avenir stabilisateur à la région377. Ainsi, les enjeux sécuritaires majeurs et menaces transnationales en Afrique centrale exigent une approche multidimensionnelle et intégrée, conjuguant actions militaires, réforme institutionnelle, coopération diplomatique, développement social et engagement citoyen. Ce défi complexe appelle une mobilisation collective, régionale et internationale, soucieuse d'équilibre entre sécurité, développement et droits humains378.

B- Coopération régionale en matière de sécurité et rôle de la CEEAC

374 Carnegie Endowment, Géopolitique et ressources, 2025. https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-as-a-brand-and-its-african-dimension/

375 Amnesty International, Rôle Sociétal, 2025. https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-annuel-situation-des-droits-humains-dans-le-monde-2025

376 African Civil Society, dialogue et paix, 2025. https://www.africancivilsociety.org/

377 World Bank, Jeunesse et sécurité, 2025.
https://www.worldbank.org/en/topic/fragilityconflictviolence/brief/youth-security-and-development-in-africa

378 UNOCA, Stratégies et partenariats, 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231

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L'Afrique centrale continue d'être marquée par des défis sécuritaires majeurs qui constituent autant d'obstacles à la paix, au développement et à la stabilité régionale. Face à cette situation, la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un rôle fondamental dans la construction d'une coopération régionale solide, structurée et durable en matière de sécurité. Cela s'inscrit dans une perspective panafricaine de refondation de la paix, influencée notamment par des penseurs comme Frantz Fanon, dont la pensée sur la décolonisation et les conflits postcoloniaux éclaire les dynamiques contemporaines de la région.

La CEEAC est consciente que la sécurité en Afrique centrale ne peut être assurée isolément par chaque État, et qu'elle nécessite une approche collective face aux menaces transnationales. Ces menaces comprennent la persistance des groupes armés, le terrorisme, les trafics illicites, mais aussi les conflits intercommunautaires et les conséquences de la crise climatique qui exacerbe les tensions sociales379. La coopération régionale organisée par la CEEAC vise à créer un cadre institutionnel cohérent pour prévenir les conflits, gérer les crises, et promouvoir un environnement pacifique favorable à l'intégration économique et politique. La pertinence de ces dispositifs s'est notamment manifestée dans la réponse aux crises dans l'Est de la RDC et en République centrafricaine, où la CEEAC a joué un rôle de médiation et de soutien à la reconstruction institutionnelle et sécuritaire380. Cette coopération se traduit aussi par des opérations conjointes et des missions de maintien de la paix pour contenir les violences, protéger les populations civiles et garantir l'accès humanitaire dans les zones les plus affectées381.

Un aspect clé du rôle de la CEEAC est aussi de promouvoir une gouvernance sécuritaire conforme aux droits humains et aux normes internationales. Cela inclut des efforts pour prévenir les discours de haine, la propagande violente, et toutes formes d'incitation à la violence. Cette dimension sociopolitique est capitale pour construire des bases durables de paix, en s'inspirant des analyses de Frantz Fanon qui soulignait la nécessité de dépasser les héritages coloniaux et les divisions artificielles exacerbées par la violence382.

379 UNOWAS. (2025). Revue géopolitique de l'Afrique centrale. https://unowas.unmissions.org/

380 International Crisis Group. (2024). Gestion des conflits en RDC et RCA. https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa

381 ONU. (2025). Opérations de maintien de la paix en Afrique centrale. https://unoca.unmissions.org/fr/rapport-et-publications

382 Fanon, F. (1963). Pour la révolution africaine.

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La pensée de Fanon est une source d'inspiration majeure dans la conception panafricaine de la sécurité. Il mettait notamment en exergue l'importance de combattre les causes profondes des conflits, comme l'exclusion sociale, les divisions ethniques instrumentalisées, et l'absence de souveraineté économique, qui nourrissent la violence et l'instabilité postcoloniale383. La CEEAC intègre ces dimensions dans ses stratégies de prévention et de gestion des conflits, en s'efforçant de créer un environnement intégré politiquement et économiquement, capable de résorber les fractures internes qui alimentent les tensions384.

La coopération sécuritaire régionale est également renforcée par les partenariats avec l'Union africaine et les Nations unies, formant un réseau global de coordination qui associe assistance technique, appui au dialogue politique multipartite, et facilitation des processus électoraux apaisés. Ces partenariats contribuent à accroître la légitimité et la portée des actions de la CEEAC sur le terrain385.

Toutefois, cette coopération régionale fait face à plusieurs défis majeurs. Le premier est la disparité des capacités militaires, policières, et institutionnelles entre les États membres qui limite l'efficacité des opérations conjointes et le partage de renseignements sensible386. Le second problème tient à l'instabilité politique persistante dans certains pays, qui fragilise la volonté politique nécessaire à une intégration sécuritaire profonde387. Enfin, la compétition internationale, qui se manifeste par l'influence des grandes puissances dans la région, complique parfois la mise en oeuvre de réponses unifiées388.

La nécessité de renforcer la synergie entre sécurité, développement et gouvernance démocratique est au coeur de l'agenda de la CEEAC. Cela implique des programmes qui visent l'inclusion socioéconomique des populations vulnérables, la lutte contre la pauvreté dont Fanon rappelait l'impact déstabilisateur, et le renforcement de l'État de droit389. Par ailleurs, les

383 Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs.

384 African Union. (2025). Stratégie de prévention des conflits.

385 African Union Peace and Security Council. (2025). Rapport annuel.

386 SIPRI. (2024). Capacités militaires en Afrique centrale. https://sipri.org/

387 Freedom House. (2025). Indices d'instabilité politique. https://freedomhouse.org/report/freedom-world/2025

388 Carnegie Endowment. (2025). Influence géopolitique en Afrique centrale.
https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-as-a-brand-and-its-african-dimension/

389 UNDP. (2024). Inclusion et développement socioéconomique. https://www.undp.org/publications

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changements climatiques et leurs effets sur les ressources naturelles sont désormais intégrés dans la planification sécuritaire régionale, témoignant d'une approche holistique390.

Les efforts de la CEEAC s'insèrent dans le contexte plus large du Programme de relance et de redynamisation adopté en 1999 et continuellement ajusté, qui cherche à faire de la Communauté un pilier régional de la paix, la sécurité et de la coopération. Cette vision ambitionne de dépasser les crises à court terme pour construire une stabilité durable, nécessaire au progrès économique et social que réclament les peuples d'Afrique centrale.

La CEEAC, par sa diplomatie proactive, s'efforce aussi de renforcer son poids dans les enceintes internationales, pour inscrire les problématiques de l'Afrique centrale au centre des débats sur la sécurité, la paix et le développement durable. Ces stratégies diplomatiques sont vitales pour mobiliser ressources et soutiens nécessaires aux actions régionales.

La mobilisation collective de la région, inspirée par les appels de Frantz Fanon à une décolonisation véritable et à une autonomie africaine retrouvée, constitue la base pour relever les multiples défis sécuritaires. Car la paix et la sécurité en Afrique centrale sont indissociables d'une émancipation politique pleinement assumée et portée par une coopération solidaire entre États et populations391.

C- Stratégies diplomatiques et alliances internationales de la CEEAC

La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) est un acteur central de la diplomatie régionale, jouant un rôle décisif dans la promotion de la paix, de la sécurité et du développement durable au sein de la sous-région. Face aux défis géopolitiques contemporains, la CEEAC s'efforce de renforcer la cohésion politique de ses États membres et de bâtir une diplomatie collective qui puisse peser efficacement sur la scène internationale. Dans cette perspective, la CEEAC s'attache à cultiver une souveraineté régionale consolidée, non seulement pour gérer les conflits internes, mais aussi pour affirmer une diplomatie

390 UNEP. (2025). Impact climatique sur la sécurité régionale. https://www.unep.org/resources/report

391 Nkrumah, K. (1965). L'Afrique doit se libérer.

134

autonome et stratégique. La construction d'institutions régionales solides, comme le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), représente un pilier fondamental392.

Sur le plan international, la CEEAC établit des partenariats stratégiques avec l'Union africaine, les Nations unies, l'Union européenne, ainsi qu'avec des puissances mondiales telles que la Chine et les États-Unis393. Ces alliances apportent des ressources, un soutien politique et contribuent à la visibilité de la région dans les forums internationaux394.

Achille Mbembe souligne que cette diplomatie doit s'inscrire dans une logique de décolonisation des rapports internationaux, permettant à la région d'affirmer sa souveraineté à travers une diplomatie critique, indépendante, et forte sur le plan symbolique et stratégique395. Cette position invite la CEEAC à forger un agenda régional propre, respectueux des histoires, cultures et besoins d'Afrique centrale396. Patrick Mbeko analyse la diplomatie régionale comme un levier indispensable pour stabiliser la région tout en stimulant la croissance via une intégration économique durable. Il met en avant la nécessité d'une diplomatie économique qui favorise la libre circulation des biens et des personnes, essentielle pour renforcer la compétitivité de l'Afrique centrale sur la scène mondiale397.Concrètement, la CEEAC s'engage dans une diplomatie proactive, coordonnant les positions diplomatiques des États membres pour peser collectivement dans la résolution des crises telles que celles qui affectent la République démocratique du Congo, la Centrafrique ou le Tchad398. Cette coordination favorise aussi la mise en oeuvre de politiques régionales communes pour la sécurité, la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale.

392 Vision stratégique CEEAC, 2025.

https://acpclima.dev4u.it/document/acppolicies/TD/Vision%20Strategique%20de%20la%20Ceeac%20Horizon %202025.pdf

393 African Union, Stratégie de paix et sécurité, 2025.

394 ONU, Coopération diplomatique, 2025.

395 Achille Mbembe. (2021). Politiques de la souveraineté. Sommet Afrique-France de 2021, intitulé « Les nouvelles relations Afrique-France : Relever ensemble les défis de demain ».

396 Achille Mbembe, (2016). Critique de la raison nègre.

397 Patrick Mbeko. (2023). La diplomatie africaine face aux défis contemporains. https://www.thinkingafrica.org/V2/portfolio/leadership-panafricanisme-et-enjeux-de-paix-en-afrique-centrale-patrick-mbeko/

398 International Crisis Group. (2024). Gestion des conflits en Afrique centrale.

135

En matière économique, la CEEAC utilise la diplomatie pour attirer des investissements étrangers responsables, mettant en avant la gestion transparente des richesses et la promotion d'une croissance inclusive et durable399. Ces efforts répondent à l'ambition panafricaine d'utiliser les ressources naturelles comme levier d'autonomie et de développement durable. Par ailleurs, la CEEAC porte une attention particulière à la diplomatie culturelle et sociale, promouvant le dialogue intercommunautaire pour renforcer la paix sociale et la cohésion nationale. Cette orientation participe à la prévention des conflits et à la construction d'une société civique africaine forte400.

La modernisation institutionnelle est également au coeur des réformes diplomatiques. L'adoption d'outils communicationnels modernes, la formation continue des diplomates et l'amélioration des structures de coordination renforcent la réactivité et l'efficacité de la CEEAC dans sa diplomatie externe. Toutefois, cette diplomatie régionale est confrontée à des défis importants. Les disparités internes entre États membres, les tensions politiques et les influences extérieures peuvent ralentir la prise de décisions collectives. Le récent retrait du Rwanda de la CEEAC illustre les difficultés liées à la gestion des divergences et la nécessité d'une diplomatie inclusive et apaisante401. Malgré ces obstacles, la CEEAC s'efforce de consolider son impact sur la scène internationale. Ses interventions dans les débats sur la sécurité, les changements climatiques et la gouvernance économique démontrent une ambition renouvelée de faire de la région un partenaire incontournable402.

La CEEAC oeuvre pour une diplomatie qui intègre étroitement les questions de droits humains, de justice sociale et d'inclusion, assurant que la paix régionale soit soutenue par un développement harmonieux et la reconnaissance des diversités culturelles et ethniques403. Cette approche s'inspire des analyses profondes de Fanon sur la nécessité de réinventer les rapports sociaux et politiques africains pour bâtir une paix durable, libre des oppressions externes et des

399 UNDP. (2024). Diplomatie économique et développement durable.

400 UNESCO, Dialogue interculturel et paix, 2025. https://www.unesco.org/fr/articles/infos-culture-afrique-centrale-ndeg13-janvier-mars-2025

401 Reuters, Retrait du Rwanda de la CEEAC, 2025. https://fr.apanews.net/diplomacy/ceeac-le-rwanda-annonce-son-retrait-lors-du-sommet-de-malabo/

402 Policy Center for The New South, Analyse géopolitique, 2025.
https://www.policycenter.ma/publications/rapport-annuel-sur-la-geopolitique-de-lafrique-2025

403 ONU, Droits humains et diplomatie inclusive, 2024.

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conflits internes404. En somme, la diplomatie régionale de la CEEAC est plus qu'une simple coordination politique : elle est une démarche panafricaine ambitieuse visant à construire un avenir stable, souverain et prospère pour l'Afrique centrale, en s'appuyant sur les valeurs d'émancipation, de justice et de coopération solidaire, même si elle demeure toujours inefficace sur plusieurs plans.

CHAPITRE 2 : VERS UNE REFONDATION
PANAFRICANISTE ET SOUVERAINE DE LA CEEAC

L'Afrique centrale, riche de sa diversité culturelle et de ses ressources naturelles, est une région porteuse d'immenses potentialités économiques et politiques. Cependant, elle demeure confrontée à des défis majeurs liés à son histoire coloniale, à la persistance des divisions politiques, ainsi qu'à l'insécurité qui freine son essor. À l'aube de nouvelles aspirations, la nécessité d'une refondation profonde de l'intégration régionale s'impose pour mettre en oeuvre une stratégie de souveraineté et de solidarité véritablement panafricaine. C'est dans cette optique que la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC) se trouve à un carrefour décisif : penser et agir pour un avenir commun affranchi des entraves coloniales et des ingérences externes.

Ce chapitre propose d'analyser cette dynamique sous le prisme de la pensée de Frantz Fanon, qui incarne la critique la plus aiguë des postcolonialismes et qui appelle à une décolonisation non seulement politique mais aussi identitaire et culturelle. En intégrant ce cadre théorique, nous chercherons à mettre en lumière les défis que rencontre la CEEAC dans sa quête d'unité et de souveraineté régionales, mais aussi les perspectives d'une intégration renouvelée, fondée sur une conscience partagée.

Section 1 : Repenser l'intégration au seins de la CEEAC

L'Union africaine a désigné l'année 2025 comme « Année des réparations : Justice pour les Africains et les peuples d'ascendance africaine par le biais des réparations » , un thème qui

404 Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs.

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place la reconnaissance des injustices historiques au coeur des enjeux actuels du continent africain. Cette initiative ambitionne de renforcer non seulement la mémoire collective mais aussi la souveraineté politique et sociale des peuples africains à travers le monde. Dans ce contexte panafricain dynamique, la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC) se trouve également à un moment charnière pour repenser son projet d'intégration et pour contribuer à cet élan de justice et d'émancipation.

Cette section propose d'explorer comment la CEEAC peut renouveler sa démarche intégrative en s'appuyant sur une conscience régionale récemment libérée des entraves historiques et coloniales. Cette conscience est une condition fondamentale pour bâtir une unité régionale authentique et dynamique. Cela passe par une analyse du contexte historique et politique de la région, l'identification des facteurs contemporains favorisant cette émergence collective, mais aussi la prise en compte des obstacles encore présents.

Nous étudierons ensuite l'importance de la décolonisation identitaire, perçue comme la pierre angulaire d'une unité régionale pérenne. Cette décolonisation passe par la reconnaissance et la valorisation des mémoires et des cultures régionales, qui donnent sens à cette unité, tout en gérant les tensions identitaires par une gouvernance inclusive et participative. Ce travail s'inscrit dans une vision lucide et prospective, visant à éclairer le rôle de la CEEAC dans la construction d'une Afrique centrale unie, souveraine et consciente de ses héritages et de son avenir.

Paragraphe 1 : L'émergence d'une conscience régionale libérée

L'intégration régionale en Afrique centrale s'inscrit dans une dynamique complexe, marquée par un héritage historique lourd et par des réalités politiques en constante évolution. La Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), créée officiellement en 1983, est à la croisée des chemins pour repenser ses fondations et ses objectifs face aux attentes renouvelées des peuples et des États membres. Comprendre le contexte historique et politique de la région s'avère indispensable pour saisir les enjeux actuels liés à l'émergence d'une conscience régionale libérée, qui se manifeste aujourd'hui avec force dans les débats politiques et sociaux. Cette conscience collective est également nourrie par des facteurs contemporains favorisant une plus grande unité régionale, tels que la nécessité commune de sécurité, de développement économique et la quête d'une identité partagée. Toutefois, des obstacles et des dilemmes persistent, freinant parfois la pleine affirmation de cette intégration.

138

Ce paragraphe se déploie autour de deux axes principaux : Le contexte historique et politique qui a forgé la région et les facteurs contemporains d'émergence d'une conscience régionale. Ce cadre permettra de mieux situer la CEEAC dans un processus de transformation profonde, à la recherche d'une intégration effective et durable.

A- Contexte historique et politique

Figures 10 : Elikia M'BOKOLO, L'Afrique au XXe siècle. Le continent convoite, Paris, Seuil,

1985

La décolonisation de l'Afrique centrale représente une mutation fondamentale qui a façonné les trajectoires politiques, économiques et sociales de la région. Ce processus trouve ses racines dans l'histoire coloniale marquée par un contrôle européen étroit et souvent très brutal, notamment sous la France, la Belgique et, dans certains cas, l'Allemagne. La décolonisation n'a pas seulement signifié la fin des administrations coloniales, mais aussi l'amorce d'une transformation profonde des structures sociales et politiques, entre espoirs d'émancipation et permanence des influences exogènes. Dans cette perspective, l'analyse du contextes historiques et politiques est essentielle pour comprendre les défis actuels d'intégration régionale auxquels

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la CEEAC est confrontée. Ce contexte éclaire également les racines des enjeux identitaires et des tensions qui affectent la construction d'une unité africaine véritable.

La colonisation en Afrique centrale, souvent qualifiée d'« entreprise extractive », a reposé sur l'exploitation systématique des ressources naturelles, soutenue par un système d'administration autoritaire et sélective. Dans des pays comme le Congo belge, la République centrafricaine, le Gabon ou encore le Cameroun, la spoliation des terres et la mise en place d'un régime de travail forcé ont durablement affecté les tissus sociaux405. La violence et les inégalités générées par ces politiques coloniales ont laissé des séquelles profondes, suscitant une méfiance et une défiance qui perdurent dans la région406. Les colonisateurs ont aussi instauré une structuration étatique artificielle, qui ne tenait guère compte des réalités ethniques, économiques ou culturelles préexistantes. Cette fragmentation territoriale a souvent aggravé les clivages, établissant les bases d'un ordre politique instable post-indépendance407. De ce fait, la question de la souveraineté étatique a toujours été complexe, les États se trouvant à la fois investis d'autorité mais confrontés à des défis internes majeurs, notamment en matière d'intégration sociale.

Comme dans le reste du continent, la Seconde Guerre mondiale a été un catalyseur important des revendications indépendantistes en Afrique centrale. L'effort de guerre des colonies africaines et la diffusion progressive des idéaux d'autodétermination dans le monde ont encouragé la formation de mouvements politiques à la fois modérés et radicaux. Les élites politiques émergentes, formées souvent dans des institutions métropolitaines ou religieuses, ont joué un rôle central dans la sensibilisation des populations408. Cependant, contrairement à certaines régions d'Afrique, la mobilisation politique a été freinée par plusieurs facteurs : répression coloniale sévère, contrôle étroit des élites politiques, faible développement économique et faible densité démographique dans certaines zones409. Malgré cela, la

405 Jean Nanga, "Les indépendances néocoloniales", CADTM, 2021. https://www.cadtm.org/Jean-Nanga?lang=fr#pagination_tous_articles_auteur

406 René Maran, Batouala ou l'Afro-français, 1921. https://histoirecoloniale.net/batouala-de-rene-maran-1921-le-premier-prix-goncourt-critique-de-la/

407 Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au XXe siècle, Fayard, 2012. https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1975_num_22_3_2331_t1_0488_0000_1

408Decolonization and African Independence: The Transfers of Power, 1960-1980, edited by Prosser Gifford and Wm. Roger Louis. https://dokumen.pub/decolonization-and-african-independence-the-transfers-of-power-1960-1980-0300040709-9780300040708.html

409 Crawford Young, The African Colonial State, Yale UP, 1994. https://www.jstor.org/stable/j.ctt1npcmc

140

décolonisation s'est enclenchée progressivement, avec des processus parfois difficiles et des consensus économiques et politiques précaires qui ont abouti à des indépendances formelles dans les années 1960.

Si la décolonisation a donné naissance à des États souverains, la réalité post-indépendance à souvent masquer des formes renouvelées de domination néocoloniale410. Plusieurs auteurs africains, dont Frantz Fanon, ont critiqué la continuité des rapports de pouvoir sous des formes économiques, militaires ou culturelles, pointant l'inefficacité des indépendances politiques à transformer fondamentalement les structures héritées du colonialisme411. Les États nouvellement indépendants d'Afrique centrale ont été confrontés à l'enjeu de construire un État-nation viable, souvent en l'absence de cadres institutionnels solides et avec des rivalités politiques internes exacerbé412. Par ailleurs, la Guerre froide a introduit un facteur supplémentaire de polarisation, avec les puissances mondiales intervenant indirectement dans les affaires régionales413. Une conséquence majeure a été le recours généralisé à des modèles autoritaires centralisés, où la contestation politique réelle était souvent marginalisée, générant ainsi une instabilité chronique414. Ce contexte a favorisé l'émergence de fractures sociales, politiques et ethniques profondes, qui continuent à peser sur la région415.

La pensée panafricaine, portée par des intellectuels africains, a apporté une grille critique essentielle pour comprendre ces enjeux et proposer des alternatives. Frantz Fanon, par exemple, souligne dans « Les Damnés de la Terre » l'impérieuse nécessité d'une décolonisation non seulement politique mais aussi mentale416. Cette idée implique une remise en question des héritages coloniales dans les mentalités, les identités et les institutions417. Dans cette optique, la construction d'une conscience régionale en Afrique centrale ne peut s'opérer sans un travail de déconstruction des représentations imposées et une valorisation des cultures et histoires

410 Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, La Découverte, 2013.

411 Georges Nzongola-Ntalaja, The Politics of Liberation in Africa, 2003.

412 Didier Gondola, Les guerres en Afrique, L'Harmattan, 2010.

413 Jean-François Bayart, L'État en Afrique, Fayard, 1989.

414 Théophile Obenga, Identités africaines, Présence africaine, 2001.

415 Talal Asad (ed.), Governance and Identity in Africa, Oxford UP, 2017.

416 Frantz Fanon, Les dames de la terre.

417 Paulin Hountondji, Les savoirs endogènes, Karthala, 1997.

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locales418. C'est aussi un appel à un nouveau contrat social, républicain et inclusif, qui dépasse les clivages ethniques et régionaux419.

Tous ces éléments historiques et politiques expliquent en grande partie les difficultés rencontrées par la CEEAC dans son projet d'intégration régionale. La coexistence d'intérêts divergents des États membres, les tensions identitaires, et la persistance des influences externes compliquent la consolidation d'une unité politique et économique420. La décolonisation non achevée nourrit ainsi des dilemmes qui freinent le progrès structurel, imposant à la CEEAC une stratégie de renouvellement et de refondation.

Cela passe par un renforcement des capacités institutionnelles, mais aussi par une ambition panafricaine affirmée qui met au centre la justice historique et la solidarité entre peuples. Les récentes initiatives de la CEEAC, notamment dans la lutte contre les conflits armés et la promotion de la souveraineté économique, montrent une volonté de répondre à ces défis421.

Par ailleurs, les débats contemporains sur la mémoire, la justice et les réparations, notamment à l'échelle de l'Union africaine, résonnent particulièrement avec cette réflexion. Ils contribuent à nourrir une dynamique nouvelle autour de la décolonisation intégrale, condition sine qua non d'une intégration effective et durable dans la région422.

B- Facteurs contemporains d'unité régionale

L'Afrique centrale fait face aujourd'hui à des défis profonds, mais également à des opportunités inédites pour affirmer une unité régionale décomplexée. Cette unité, loin de se limiter à des dispositifs institutionnels formels comme la CEEAC, s'inscrit dans une pensée renouvelée, ouverte aux réalités sociales, culturelles et économiques actuelles. La conscience régionale forge peu à peu un espace de coopération sincère, portée par une nouvelle génération d'intellectuels, de leaders et d'acteurs sociaux africains qui entendent dépasser les clivages hérités du passé colonial.

418 Amílcar Cabral, La révolution dans les colonies portugaises, 1969.

419 Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit, 2010.

420 CEEAC, Plan Stratégique 2021-2025, 2023.

421 UNOCA, Rapport sur la sécurité en Afrique centrale, 2025.

422 Union africaine, Année des réparations 2025, 2025.

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Dès les années post-indépendance, la pensée panafricaine a promu l'idée d'une unité africaine authentique, débarrassée de l'héritage colonial racial et linguistique, visant à briser les frontières artificiellement tracées par la Conférence de Berlin. Cette aspiration a, au fil du temps, évolué vers une conscience plus pragmatique et décomplexée, qui ne nie pas la diversité interne à la région, mais souhaite la gérer comme une richesse plutôt qu'un obstacle.

Cette décomplexification dans la pensée de l'unité régionale s'incarne dans un rejet des anciennes idéalisations uniformisantes, au profit d'une approche pluraliste et inclusive qui valorise la complémentarité des peuples et des cultures. L'Afrique centrale se projette ainsi vers une intégration respectueuse des identités multiples, consciente de la nécessité de forger un projet politique et économique commun dans un monde globalisé.

Les expériences institutionnelles ont montré les limites d'une intégration rigide souvent freinée par les intérêts étatiques divergents et la complexité bureaucratique. La nouvelle dynamique mise en avant par de nombreux analystes africains invite à davantage de souplesse et de pragmatisme, favorisant des partenariats sectoriels et intercommunautaires ciblés, plutôt qu'une uniformisation forcée. Par exemple, la collaboration dans le secteur de la sécurité entre les armées nationales et les organisations de maintien de la paix, la mise en place de projets agricoles ou éducatifs transfrontaliers fonctionnent comme des laboratoires d'intégration concrète, générant un sentiment d'appartenance progressive à l'Afrique centrale.

Certains travaux contemporains soulignent que c'est la jeunesse africaine qui incarne le moteur principal de cette pensée décomplexée d'unité, à travers les mobilisations citoyennes, les initiatives entrepreneuriales régionales et l'usage des nouvelles technologies de communication. Cette génération, informée et connectée, contribue à créer des réseaux transnationaux et à diffuser une culture partagée de solidarité, en dehors des contraintes étatiques parfois rigides. La société civile, dans ses diversités, joue aussi un rôle de médiateur entre les populations et les structures officielles, en faisant la promotion de valeurs communes comme la paix, les droits humains et la justice sociale. La reconnaissance des langues et cultures locales dans les programmes éducatifs régionaux devient un pilier essentiel de l'unité décomplexée, favorisant le dépassement des antagonismes passés.

Dans un contexte de mondialisation, l'Afrique centrale voit dans son intégration économique un vecteur clé d'unité. L'accès à un vaste marché régional par la réduction des barrières douanières et la facilitation des échanges internes offre des opportunités pour dynamiser la croissance locale et mieux intégrer la région dans les chaînes de valeur mondiales. La Zone de

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libre-échange continentale africaine (ZLECAf) représente le cadre supra-régional qui soutient ce projet d'intégration économique décomplexée. Cette espace commerciale africain interconnecté vise à renforcer la coopération entre États en dépassant les frontières politiques traditionnelles pour construire un espace économique solidaire et compétitif. L'économie numérique, en particulier, est envisagée comme un levier d'intégration, réduisant les distances et permettant une meilleure diffusion des connaissances et des opportunités économiques. La prise en compte de la diversité culturelle constitue une révolution conceptuelle dans la pensée de l'unité régionale. Plutôt que d'imposer une uniformité culturelle, il s'agit désormais de construire des passerelles entre les identités pour nourrir un projet commun. Cette reconnaissance est à la fois un facteur d'acceptation sociale et un levier de développement inclusif. Les festivals régionaux, les échanges artistiques et les projets éducatifs multilingues en Afrique centrale participent activement à la construction de cette conscience collective, nourrissant l'émancipation des peuples vis-à-vis des narratifs coloniales antérieurs423.

Un facteur clé qui catalyse l'unité régionale est la gestion concertée des défis sécuritaires, notamment face aux groupes armés non étatiques, au terrorisme et aux trafics illicites intra-régionaux. L'essor de mécanismes régionaux de coopération sécuritaire, qu'ils soient formels comme le Conseil de paix et de sécurité ou plus souples à travers des accords bilatéraux, illustre la capacité des États à se coordonner pour défendre des intérêts communs. Cette coordination sécuritaire renforce la confiance entre États et populations, élément indispensable à la consolidation d'une unité régionale effective et stable424.

Malgré les avancées, la construction d'une unité régionale décomplexée est confrontée à des obstacles majeurs. Le poids des frontières héritées du colonialisme demeure une réalité politique difficile à dépasser1. De plus, la prédominance des intérêts étatiques de court terme conduit parfois à des rivalités, freinant une coopération approfondie. La faiblesse des infrastructures, la disparité des niveaux de développement et la persistance des clivages ethniques et culturels représentent également des freins réels à l'intégration. Ces facteurs exigent une gouvernance régionale innovante et participative, capable d'agir avec flexibilité et inclusivité pour dépasser ces barrières. La pensée de l'unité régionale en Afrique centrale est en mutation, de plus en plus décomplexée, pragmatique et tournée vers l'avenir. Elle

423 https://www.unesco.org/fr/weeks/africa#:~:text=La%20Semaine%20africaine%202025%20:%20Solidarit%C3 %A9,durable%20et%20de%20l'innovation.

424 https://africacenter.org/fr/spotlight/tendances-afrique-2024/

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s'affranchit des modèles figés pour s'adapter aux réalités plurielles et aux défis contemporains. Cette évolution est portée par des acteurs multiples, des institutions flexibles, et une jeunesse dynamique, forgeant progressivement une certaine unité régionale solide et inclusive, malgré les nombreux obstacles historiques et géopolitiques encore présents

Paragraphe 2 : La décolonisation identitaire comme base d'unité régionale

Ce paragraphe s'articulera autour de deux axes principaux. Dans un premier temps, il s'agira d'analyser la portée politique et sociale de la décolonisation identitaire. Cette phase explorera comment la réappropriation culturelle et historique constitue un fondement indispensable à la cohésion sociale et à la souveraineté politique des peuples d'Afrique centrale. Ensuite, nous étudierons la valorisation des mémoires et cultures régionales, en insistant sur leur rôle dans la consolidation d'un sentiment d'appartenance collective. La diversité culturelle, loin d'être un obstacle, devient une richesse à intégrer dans une unité régionale volontairement décomplexée. Par ce double éclairage, il sera possible de saisir comment la décolonisation identitaire, en Afrique centrale, est devenue la pierre angulaire d'une unité régionale moderne, inclusive et porteuse d'avenir.

A- Portée politique et sociale de la décolonisation identitaire

La décolonisation identitaire est un processus central dans la construction d'une unité régionale décomplexée en Afrique centrale. Cette dynamique dépasse les simples indépendances politiques obtenues dans la seconde moitié du 20e siècle pour s'inscrire dans une mutation profonde des identités collectives et des rapports sociaux. Felwine Sarr, dans son ouvrage Afrotopia, insiste sur le fait que la décolonisation doit avant tout libérer les esprits et repenser le rapport au monde à travers une affirmation renouvelée des identités africaines425. Il souligne que cette démarche fondatrice constitue un levier essentiel pour la création d'un espace

425 Felwine Sarr, Afrotopia, Philippe Rey, 2016. https://www.philomag.com/articles/felwine-sarr-heinz-wismann-le-pluriel-et-luniversel

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politique et social commun, fondé sur la reconnaissance des diversités tout en posant les bases d'une souveraineté collective.

Politiquement, la décolonisation identitaire remet en question le modèle d'État-nation hérité du colonialisme, qui a tranché les territoires sans considération pour les identités ethniques et culturelles locales. Frédéric Mambenga-Ylagou montre que cette coupure historique a fragmenté les peuples et miné la cohésion politique en Afrique centrale426. La CEEAC, dans ce contexte, se positionne comme un cadre d'intégration régionale où la prise en compte de cette diversité s'avère cruciale pour favoriser un dialogue politique transparent et inclusif427. Ainsi, la décolonisation à la fois politique et identitaire doit encourager la construction d'une souveraineté partagée, conciliant les réalités locales et régionales.

Sur le plan social, la valorisation des cultures ancestrales, longtemps marginalisées dans les systèmes éducatifs, participe à la décolonisation identitaire428. Cette valorisation s'appuie notamment sur la promotion des langues nationales et des savoirs endogènes qui renforcent le sentiment d'appartenance collective et une redéfinition du « vivre-ensemble »429. L'éducation occupe ainsi une place centrale dans cette dynamique, via la refonte des programmes scolaires qui intègrent les références culturelles et historiques propres à la région. La mémoire collective joue également un rôle clé dans cette décolonisation. Le travail de reconnaissance des violences passées, la commémoration des résistances et la restitution des biens culturels alimentent un sentiment d'identification régional renforcé. Les pratiques culturelles, telles que les arts, la musique et les festivals, deviennent autant d'espaces de reconquête identitaire et de partage oeuvrant à l'unité sociale en Afrique centrale.

Cependant, les facteurs contemporains freinent encore le processus. La persistance des conflits ethniques et la faiblesse des institutions politiques renforcent la méfiance intercommunautaire. La CEEAC doit composer avec ces tensions tout en travaillant à un cadre institutionnel flexible,

426 Frédéric Mambenga-Ylagou, Représentations et identité culturelle en Afrique centrale, GERFLINT, 2017. https://gerflint.fr/

427 Felwine Sarr, « Sénégal : L'Afrique n'est toujours pas décolonisée », Jeune Afrique, 2016. https://www.jeuneafrique.com/mag/307679

428 UNESCO, Rapport sur éducation et patrimoine en Afrique, 2023.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000372345

429 Magatte Diouf, La société civile africaine et la décolonisation, Journal of African Affairs, 2022.

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qui reconnaisse la multiplicité des identités comme une force potentielle. Le défi réside dans la création d'un espace politique dans lequel se conjuguent diversité culturelle et volonté d'unité.

À cette complexité s'ajoute la problématique des influences néocoloniales, économiques et culturelles, qui limitent la pleine autonomie des États et des sociétés d'Afrique centrale. La souveraineté réelle ne peut s'établir que par la maîtrise par les peuples eux-mêmes de leurs ressources, de leurs savoirs et de leurs institutions. La décolonisation identitaire devient alors un combat politique pour défendre ces prérogatives.

La jeunesse, souvent désignée comme moteur du changement en Afrique, occupe une place centrale dans ce processus. Elle incarne une force de renouvellement dans l'appropriation des identités, mêlant traditions et modernités, contestant les élites anciennes et proposant une gouvernance plus démocratique et inclusive. Les mouvements culturels et associatifs dans la région traduisent cette aspiration à un collectif régional différent, plus humain et solidaire.

L'intégration régionale menée par la CEEAC offre un cadre institutionnel à ce renouveau identitaire, mais elle doit nécessairement s'adapter à ces réalités sociales. La réforme des organes décisionnels intègre désormais davantage la diversité des langues et cultures afin d'assurer une représentativité plus large et légitime. Par ailleurs, la décolonisation identitaire se traduit aussi par une conscience accrue des équilibres environnementaux et de la gestion durable des ressources. Le retour aux modes traditionnels de gestion des forêts et des territoires communautaires offre un socle pour une région durable soucieuse de son avenir collectif.

Néanmoins, la coexistence de récits historiques divergents, ainsi que les compétences limitées des États pour gérer ces questions, posent encore des défis majeurs à la décolonisation sociale. Le chantier reste ouvert, demandant une volonté politique renforcée et un engagement citoyen plus vaste. Cette décolonisation identitaire se manifeste également par la construction d'une citoyenneté régionale fondée sur le respect mutuel, la reconnaissance de la pluralité et la coopération. Cette citoyenneté nourrit l'idée d'un espace politique où les différences sont une richesse et non une faiblesse.

Enfin, ce processus remet en question les modèles occidentaux de gouvernance et affirme l'importance des savoirs et pratiques africains pour répondre aux enjeux spécifiques de la région. La reconquête identitaire passe par la pensée critique et la revalorisation des expériences endogènes. La portée politique et sociale de la décolonisation identitaire en Afrique centrale est un levier fondamental pour la construction d'une unité régionale décomplexée. Elle pose les bases d'une souveraineté régionale renouvelée, garante de la stabilité, de la démocratie et de la

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paix. La CEEAC, en intégrant ces dimensions, joue un rôle essentiel dans ce processus, mais le chemin reste semé d'embûches qui exigent une volonté collective renouvelée.

B- Valorisation des mémoires et cultures régionales

La valorisation des mémoires et cultures régionales est aujourd'hui un enjeu crucial pour consolider l'unité en Afrique centrale, région marquée par une grande diversité ethnique et culturelle. Cette diversité, loin de constituer un facteur de division irréconciliable, est désormais perçue comme une richesse à préserver et à promouvoir, pour bâtir une identité régionale forte et partagée. Dans cette optique, la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), en partenariat avec plusieurs organisations internationales, mène des initiatives visant à sauvegarder et à mettre en valeur les patrimoines culturels et mémoriels. Ces actions participent à la construction d'un sentiment commun, base indispensable à la cohésion régionale. En collaboration avec l'UNESCO, l'organisation internationale reconnait l'importance de préserver le patrimoine immatériel africain, notamment les langues, les traditions orales et les pratiques culturelles qui portent la mémoire des peuples. Ces initiatives se traduisent par des programmes de formation, d'archivage et de transmission des savoirs locaux qui transcendent les frontières nationales pour créer un espace culturel régional partagé430. Par exemple, l'UNESCO enjoint les pays d'Afrique centrale à intensifier leurs efforts pour protéger les sites historiques et culturels ainsi que pour valoriser les pratiques traditionnelles qui participent au développement durable.431

La CEEAC travaille avec plusieurs partenaires internationaux, telles que la Commission de l'Union africaine, la Banque africaine de développement, et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), à la promotion des industries culturelles et créatives. Ces partenariats visent à renforcer les capacités locales en matière de gestion culturelle, de droits de propriété intellectuelle, et de commercialisation des oeuvres d'art et savoir-faire traditionnels. Ce secteur culturel se présente ainsi comme un levier économique tout en étant un vecteur de

430. Rapport biennium 2022-2023: UNESCO Afrique centrale. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000391664fre

431 https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000391664fre

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l'identité régionale. Une attention particulière est portée aux jeunes artistes qui portent une vision innovante intégrant modernité et racines culturelles.

La valorisation des langues nationales constitue un autre axe majeur de cette politique. En partenariat avec l'Institut pour la promotion des langues africaines (IPLA) et l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la CEEAC encourage la pédagogie bilingue et multilingue dans les systèmes scolaires régionaux, avec l'objectif de renforcer l'accès à l'éducation tout en enracinant les jeunes générations dans leurs cultures propres. Cette démarche contribue à la lutte contre l'exclusion sociale et à la reconquête de l'identité, en vue d'une meilleure intégration régionale.

Les mémoires régionales portent aussi sur les récits historiques, souvent occultés ou déformés par les anciennes dominations coloniales. Ces archives participent à un apprentissage commun qui nourrit la construction d'une histoire régionale partagée, condition sine qua non à la cohésion sociale et politique. En effet, l'intégration culturelle proposée par la CEEAC repose aussi sur la reconnaissance du rôle apaisant et fédérateur des cultures régionales dans un contexte longtemps marqué par des guerres civiles et des violences ethniques. Les forums régionaux sur le dialogue interculturel qui réunissent États, société civile et organisations internationales témoignent de cette volonté d'utiliser la culture comme outil de paix.

Cependant, malgré ces avancées, les défis restent nombreux. Le financement des projets culturels reste insuffisant, souvent marginalisés au profit des secteurs économiques traditionnels. De plus, la coordination entre les différents acteurs régionaux et internationaux souffre parfois de doublons institutionnels et d'une vision insuffisamment intégrée. Néanmoins, des progrès constants sont observés, notamment à travers le développement de politiques culturelles régionales plus cohérentes et inclusives.

Le rôle des acteurs locaux est également déterminant : les communautés sont invitées à s'approprier ces initiatives pour qu'elles répondent réellement à leurs attentes et besoins. Cet ancrage local renforce la pérennité des projets et leur impact social. Des exemples tels que la protection des danses traditionnelles rituelles au Cameroun ou la promotion des langues bantoues au Gabon illustrent bien cette dynamique participative432. L'impact des politiques culturelles combinées à une stratégie régionale ambitieuse devrait être soutenue par la CEEAC afin de déclenché un regain d'intérêt pour les cultures africaines postcoloniales et encourage un

432 https://www.unesco.org/fr/articles/patrimoine-culturel-immateriel-le-cameroun-entame-son-inventaire-pour-sa-region-du-centre

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dialogue interculturel fondé sur le respect mutuel. Cette valorisation est un moteur pour la reconnaissance internationale des cultures d'Afrique centrale et participe à l'émergence d'une nouvelle voix culturelle africaine sur la scène mondiale.

Au-delà des actions culturelles, la valorisation des mémoires s'inscrit parfois dans des programmes plus larges de justice transitionnelle appuyés par l'Union africaine et les Nations unies. Ces démarches visent à reconnaître et réparer les traumatismes historiques, contribuant à apaiser les tensions héritées du passé et à fortifier les bases d'une unité régionale durable. En Afrique centrale, ces initiatives innovantes sont associées à la construction d'une narration commune, évitant la reproduction des conflits liés à la mémoire433.

Section 2 : Perspectives stratégiques et diplomatiques

Cette section se propose d'analyser d'abord les enjeux liés aux réformes institutionnelles et au rôle crucial du leadership dans la CEEAC. Nous examinerons les problèmes actuels qui affectent les institutions régionales ainsi que les solutions envisageables pour une gouvernance plus intégrée et dynamique. Nous mettrons également en lumière l'importance d'un leadership transformationnel, capable d'assurer la cohérence et l'élan nécessaires à la progression du processus d'intégration.

Ensuite, la réflexion portera sur l'éducation politique comme facteur d'unification des sociétés de la région, en lien avec la construction d'une conscience collective. Nous aborderons enfin le rôle de la diplomatie panafricaine, qui constitue un vecteur stratégique de solidarité et de coopération renforcée, en phase avec les idéaux panafricains qui sous-tendent toute démarche d'intégration en Afrique.

Paragraphe 1 : Réformes institutionnelles et leadership transformationnel

Ce paragraphe analysera d'abord les principaux problèmes rencontrés par les institutions de la CEEAC ainsi que les solutions envisageables pour renforcer leur fonctionnement et leur

433 https://www.ictj.org/fr/derni%C3%A8res-nouvelles/l%E2%80%99initiative-pour-la-justice-transitionnelle-en-afrique-promet-de-dynamiser-les

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légitimité. Nous étudierons ensuite l'importance d'un leadership vigoureux, doté d'une vision claire et d'une capacité d'action décisive, afin de mener le processus d'intégration à son terme. Ce double regard, institutionnel et leadership, permet de comprendre les conditions indispensables pour faire face aux défis actuels et initier un réel renouveau politique au sein de la région.

A- Problèmes et solutions dans les institutions de la CEEAC et des Etats Membres

Les institutions en Afrique centrale rencontrent des défis structurels profonds qui freinent la construction d'une intégration régionale effective. Cette région est marquée par une faible institutionnalisation des États, affectant directement la capacité des organisations régionales à fonctionner de manière efficiente. Le constat est partagé par de nombreux experts : les États de la région peinent à remplir leurs missions régaliennes, notamment la maîtrise des frontières, le maintien de l'ordre et la sécurité, en raison des conflits politiques récurrents et de l'instabilité chronique dans plusieurs pays434. Ces difficultés s'amplifient en raison de problématiques socio-économiques persistantes, d'inégalités sociales, de clivages ethniques et d'un déficit d'identité régionale, fragilisant ainsi les bases mêmes de l'intégration435. Les institutions régionales héritent de ces vulnérabilités, avec des structures souvent peu adaptées aux enjeux contemporains et un pouvoir limité face aux réalités nationales tumultueuses436.

Un problème majeur réside dans le financement des institutions et la mobilisation des ressources. La faible contribution des États membres dans les budgets régionaux affaiblit la capacité de ces organisations à mener leurs missions. En effet, des rapports récents démontrent que le budget de fonctionnement de plusieurs institutions régionales, notamment celles chargées de la paix et du développement, est souvent en deçà des besoins opérationnels437. Cette situation se traduit par des difficultés à lancer ou achever des projets structurants et à déployer

434 Popups.uliege.be, « Cas de la CEMAC et de la CEEAC », Université de Liège, 2023. https://popups.uliege.be/2593-9483/index.php?id=316&lang=nl

435 Ibid.

436 https://africacenter.org/fr/spotlight/difficultes-reformer-union-africaine/

437 Ecomatin.net, « Faible contribution des États à la CEEAC », 2025. https://ecomatin.net/confrontee-a-une-faible-contribution-des-etats-la-ceeac-resserre-son-budget-2025

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efficacement des forces régionales face aux crises humanitaires et sécuritaires438. Cette sous-finance est aggravée par la prolifération des instances parfois redondantes et mal coordonnées, notamment la coexistence de la CEEAC et de la CEMAC, provoquant des chevauchements de compétences et une dilution des efforts.

La longévité au pouvoir de certains chefs d'État dans la région est aussi une dimension politique qui affecte les institutions. Des présidents en fonction depuis plusieurs décennies, tels que Paul Biya au Cameroun, en poste depuis 1982 et réélu pour un huitième mandat en 2025439, ou encore Faustin-Archange Touadéra en République centrafricaine, sont emblématiques de ce phénomène440. Ces mandats prolongés, souvent permises par des révisions constitutionnelles qui contournent les limites démocratiques, freinent le renouvellement politique et peuvent entretenir des pratiques institutionnelles rigides et peu propices à l'innovation441. Cette situation a des répercussions directes sur la gouvernance régionale, ralentissant la mise en oeuvre des réformes indispensables, comme l'a souligné le Président Félix Tshisekedi lors d'un récent sommet où il a insisté sur la nécessité d'un « leadership renouvelé capable d'impulser un changement profond »442.

Pour répondre à ces défis, plusieurs propositions de réformes institutionnelles ont été avancées. Elles insistent sur la modernisation des organes régionaux, l'harmonisation des compétences entre institutions, et surtout sur une meilleure mobilisation des ressources financières à travers des contributions plus régulières et l'appui de partenaires internationaux443. La transformation de certaines structures centralisées en commissions plus opérationnelles permettrait d'accroître

438 Africa24tv.com, « Crises humanitaires en Afrique centrale », 2025. https://africa24tv.com/afrique-crises-et-catastrophes-naturelles-a-lorigine-des-besoins-humanitaires-dans-la-ceeac

439 Le Brief.ma, « Paul Biya réélu au Cameroun », 2025. https://www.lebrief.ma/afrique/paul-biya-reelu-a-92-ans-pour-un-huitieme-mandat-au-cameroun-100128013/

440 Africanews.com, « Touadéra candidat pour un troisième mandat », 2025. https://fr.africanews.com/2025/10/03/election-presidentielle-en-centrafrique-le-president-touadera-depose-sa-candidature//

441 Africacenter.org, « Contournement des limites de mandats en Afrique », 2020. https://africacenter.org/wp-content/uploads/2024/11/En-Afrique-le-contournement-des-limites-de-mandats-et-les-putschs.pdf

442 Discours présidentiel, sommet régional CEEAC, Malabo.

443 Plan stratégique indicatif à moyen terme, CEEAC, 2021-2025. https://ceeac-eccas.org/document/plan-strategique-indicatif-a-moyen-terme-2021-2025-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-centrale-ceeac/

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la réactivité et la coordination des politiques régionales444. De même, la rationalisation des institutions régionales, notamment via une meilleure articulation entre la CEEAC et la CEMAC, vise à réduire les chevauchements et optimiser les moyens445. Le renforcement des capacités humaines, notamment par la formation ciblée et le maintien des cadres qualifiés, constitue un facteur clé pour relever les défis administratifs et techniques présents446.

Un changement qualitatif du leadership politique au niveau régional est indispensable pour dynamiser les réformes. Les experts préconisent un leadership transformationnel capable d'asseoir une vision collective et solidaire, dépassant les intérêts étatiques immédiats pour porter une dynamique d'intégration plus efficace447. Le développement du Conseil de paix et de sécurité régional, ainsi que la coopération avec les partenaires internationaux dans la gestion des crises, sont des exemples concrets de ces stratégies448. La réussite de ces réformes repose aussi sur la capacité à garantir la transparence, à encourager la responsabilisation des acteurs et à renforcer la légitimité des institutions auprès des populations locales449. Ces mesures contribueront à inscrire la région vers une stabilité durable, à condition d'être soutenues par un engagement politique sincère et une mobilisation accrue des ressources.

B- L'importance d'un leadership fort pour le changement

Un leadership fort est une condition sine qua non pour engendrer le changement profond et durable dont l'Afrique centrale a besoin. Dans une région marquée par de nombreuses crises sécuritaires, sociales et économiques, l'efficacité des institutions dépend largement de la qualité

444 Communiqué final XXIV CCEG CEEAC, 2024. https://ceeac-eccas.org/2024/03/12/communique-final-xxiveme-cceg-de-la-ceeac/

445 Rapport de rationalisation des CER, Union Africaine, 2022.
https://archives.au.int/bitstream/handle/123456789/4309/EX%20CL%20218%20VIII_F.PDF?sequence=6&isAll owed=y

446 Site officiel CEEAC, formation et développement des capacités. https://ceeac-eccas.org/2025/02/28/renforcement-des-capacites-des-fonctionnaires-et-agents-de-la-ceeac/

447 Déclaration du sommet exceptionnel, Malabo, 2025. https://ceeac-eccas.org/2025/02/07/vieme-session-extraordinaire-de-la-conference-des-chefs-detat-et-de-gouvernement-de-la-ceeac/

448 Union Africaine, Conseil de paix et sécurité, 2023. https://www.peaceau.org/fr/article/187

449 Banque mondiale, rapport CPIA Afrique, 2025. https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2025/07/09/building-trust-through-effective-service-delivery-in-africa

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du leadership politique et administratif. Frantz Fanon, dans son ouvrage majeur Les Damnés de la Terre, souligne que la spontanéité des masses populaires, bien que source de grandeur potentielle, est aussi susceptible de faiblesses graves sans un leadership conscient, organisé et visionnaire capable de canaliser cet élan. Cette idée révèle que sans cadre dirigeant lucide et engagé, les mouvements sociaux peuvent se dissiper ou être détournés, privant ainsi la population de la transformation réelle qu'elle espère. Cet enseignement de Fanon est fondamental pour comprendre les enjeux du leadership en Afrique centrale où les élites doivent porter une vision claire tout en étant proches des aspirations populaires450.

Par ailleurs, le concept d' "appréhension de soi" développé par Wole Soyinka vient enrichir cette réflexion. Pour Soyinka, un leadership fort s'appuie sur une conscience profonde de son rôle historique et une capacité à se confronter à ses faiblesses et contradictions dans un processus d'amélioration constante451. En Afrique centrale, où le passé colonial et postcolonial a laissé des traces profondes sur les systèmes politiques, l'aptitude des dirigeants à s'autoévaluer et à se renouveler est un facteur clé pour dépasser les blocages institutionnels. Cette introspection est nécessaire pour éviter les pièges de l'autoritarisme et pour promouvoir un leadership qui valorise la participation, l'inclusion et la justice sociale.

Le constat est cependant alarmant quant à la longévité au pouvoir de certains chefs d'État dans la région, souvent au détriment des processus démocratiques et de la régénération du leadership. Paul Biya, président du Cameroun depuis plus de 40 ans et réélu en 2025 pour un huitième mandat, incarne cette résistance au changement institutionnel452. De même, Faustin-Archange Touadéra en République centrafricaine a récemment obtenu un troisième mandat contesté après la suppression des limites constitutionnelles aux mandats présidentiels453. Cette permanence prolongée freine l'émergence d'une nouvelle classe dirigeante capable de porter l'innovation politique, économique et sociale et contribue à l'enracinement de formes de gouvernance qui peuvent nourrir la corruption, la division et la faible efficacité administrative. Dans cette optique, Fanon avertit contre le risque que « l'élite dirigeante, au lieu de libérer, reproduise les structures d'oppression » si elle n'évolue pas en conscience et en responsabilité454.

450 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, chapitre « Grandeur et faiblesses de la spontanéité », 1961.

451 Etinne Galle « La vision du monde yoruba dans la pensée critique de Wole Soyinka, l'Afrique littéraire, n86, 1990, p. 84. Cite par Bernard Mouralis, L'Europe, L'Afrique et la folie, Présence africaine, 1993.

452 Le Brief, « Paul Biya réélu pour un huitième mandat », octobre 2025.

453 Africanews, « Touadéra candidat pour un troisième mandat », juillet 2025.

454 Fanon, op. cit.

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En leadership fort en Afrique centrale ne peut être uniquement une question de durée au pouvoir ou de concentration du pouvoir exécutif. Il s'agit surtout d'un leadership éclairé, capable de conjuguer conscience historique, introspection critique (comme le souligne Soyinka) et mobilisation organisée des forces populaires (à la manière évoquée par Fanon). Ce leadership doit encourager le renouvellement des élites, la transparence, la responsabilisation, et s'ancrer dans un projet politique définissant clairement une vision collective d'avenir pour l'Afrique centrale. Ces conditions sont indispensables pour permettre aux institutions régionales et nationales de jouer pleinement leur rôle dans la réduction des inégalités, la promotion de la paix, et la construction d'un développement économique inclusif et durable. La responsabilité est grande, mais les potentialités de transformation existent, portées par des acteurs politiques, sociaux et intellectuels engagés qui sauront relever le défi du changement.

Paragraphe 2 : Éducation politique et diplomatie africaine

L'éducation politique et la diplomatie panafricaine sont des dimensions fondamentales pour renforcer l'intégration et la solidarité en Afrique centrale. Dans une région marquée par la diversité ethnique, culturelle et politique, l'éducation politique apparaît comme un levier indispensable pour construire une conscience collective et former des citoyens informés, engagés et capables de participer pleinement à la vie démocratique. Ce processus éducatif favorise non seulement la compréhension des enjeux régionaux, mais il contribue aussi à forger un sentiment d'appartenance à une communauté plus large, condition essentielle pour une intégration durable. En ce sens, l'éducation politique transcende la simple transmission de savoirs pour devenir un outil d'émancipation et de cohésion sociale.

Parallèlement, la diplomatie panafricaine joue un rôle stratégique majeur pour tisser des liens de solidarité entre les États et promouvoir des intérêts communs face aux défis globaux. Cette diplomatie repose sur des principes historiques de coopération, de respect mutuel et d'autodétermination, s'inscrivant dans la continuité des idéaux panafricains chers à de nombreuses élites africaines. Elle vise à dépasser les particularismes nationaux pour instaurer un dialogue constructif, fondé sur la concertation et la recherche de solutions collectives. En renforçant la solidarité régionale, la diplomatie panafricaine contribue à réduire les tensions et à consolider la paix, préalables indispensables à tout développement soutenable.

155

Cette section se déclinera en deux volets complémentaires. D'une part, elle expliquera comment l'éducation politique peut servir d'agent unificateur en Afrique centrale, en formant des citoyens conscients et solidaires capables de nourrir l'intégration. D'autre part, elle analysera le rôle de la diplomatie panafricaine dans la promotion de la coopération régionale et le renforcement des liens de solidarité entre les États membres, en insistant sur ses mécanismes, ses enjeux et ses perspectives.

A- Comment l'éducation politique peut unir la région

L'éducation politique constitue un levier fondamental pour l'unification de l'Afrique centrale, une région longue à s'affirmer dans ses dynamiques d'intégration sous-régionale. Plus qu'une simple transmission de connaissances, elle vise à former des citoyens conscients de leurs droits, de leurs devoirs, et des enjeux régionaux, appelés à participer activement à la vie politique. Or, dans beaucoup de pays d'Afrique centrale, l'héritage colonial a laissé une empreinte profonde sur les systèmes éducatifs et sur la perception même des masses à l'égard du pouvoir politique455. Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, met en garde contre le rôle ambigu de « l'intellectuel colonisé », qui peut tantôt s'aliéner en reproduisant des schémas étrangers, tantôt agir comme agent de libération s'il parvient à rompre avec l'aliénation456. Ce constat revêt une grande pertinence pour comprendre les défis de l'éducation politique dans la région, où il est impératif de dépasser cet héritage pour éveiller une conscience collective réellement émancipatrice. Pour Fanon, une des faiblesses majeures des mouvements de libération est une spontanéité populaire non encadrée adéquatement, qui peut se désagréger ou se voir récupérée. L'éducation politique au sein de l'Afrique centrale ne doit pas infantiliser les masses mais leur donner des outils pour une politisation éclairée, permettant de surmonter à la fois l'ignorance politique et les manipulations autoritaires457. Cela nécessite une approche éducative qui associe information rigoureuse et capacité critique, pour que chaque citoyen soit à même de comprendre les mécanismes du pouvoir, les enjeux de la régionalisation, et les bénéfices d'une solidarité renforcée sur le plan politique.

455 Enseignement supérieur en afrique noire francophone La catastrophe ? Paul Tedga,2000.

456 Fanon, Frantz, Les Damnés de la Terre, 1961.

457 Ibid

156

Le rôle social de l'éducation politique passe également par la construction d'une identité régionale partagée. L'Afrique centrale est une mosaïque de peuples, de langues et d'intérêts divers, ce qui requiert de créer des liens culturels et politiques au-delà des frontières nationales. La sensibilisation aux valeurs démocratiques et panafricaines permet d'atténuer les fractures ethniques et fédérales, qui constituent des freins puissants à l'intégration. Des programmes adaptés, soutenus par les États membres et les institutions régionales, peuvent ainsi jeter les bases d'un vivre-ensemble fédérateur. La formation doit également porter sur l'histoire régionale, pour mieux comprendre les dynamiques internes et l'importance de la coopération comme levier de développement.

L'éducation politique a aussi un rôle apaisant dans un contexte souvent marqué par des conflits armés ou des tensions politiques. En formant les citoyens à la culture de la paix, au dialogue et à la gestion non violente des différends, elle participe activement à la prévention des crises et à la stabilisation politique. Ce volet éducatif doit inclure l'éveil au respect des droits humains et à la participation civile, éléments indispensables pour promouvoir la transparence et lutter contre la corruption. Les médias et la société civile jouent ici un rôle d'accompagnement essentiel, élargissant la sphère d'information et d'échange.

Néanmoins, l'éducation politique en Afrique centrale fait face à plusieurs défis : systèmes éducatifs souvent fragiles, accès inégal à l'éducation, manque de contenus pédagogiques adaptés à la réalité régionale, faible financement, et parfois désintérêt des milieux politiques pour ces questions. Malgré ces défis, des initiatives existent, notamment dans le cadre de projets de la CEEAC et de ses partenaires visant à introduire l'éducation civique et politique dans les cursus scolaires, à renforcer la formation des enseignants et à utiliser les nouveaux médias pour atteindre les populations éloignées. Toutefois, ces programmes demeurent souvent insuffisants et doivent être renforcés en synergie avec les stratégies de développement régional.458

Pour que l'éducation politique soit un véritable moteur d'unité régionale, elle doit inclure une réflexion sur l'émancipation intellectuelle et politique des peuples, dépassant les logiques descendantes, souvent héritées du colonialisme. L'approche de Fanon sur l'intellectuel colonisé et la nécessité d'une politisation active des masses sont fondamentales pour concevoir un programme éducatif qui responsabilise et valorise la participation populaire. Cela permettra de

458 https://africa24tv.com/afrique-la-ceeac-prone-des-systemes-educatifs-adaptes-au-21eme-siecle

157

créer un environnement où la citoyenneté régionale devient un projet à la fois politique, social et culturel, capable de transformer durablement l'espace communautaire en Afrique centrale.

B- La diplomatie panafricaine pour renforcer la solidarité

La diplomatie panafricaine est une démarche politique, sociale et culturelle majeure qui vise à consolider la solidarité entre les États africains autour d'objectifs communs. Issue des luttes anticoloniales et portée par des leaders comme Kwame Nkrumah ou Julius Nyerere, elle repose sur la conviction que l'unité du continent est la clé de son émancipation et de son développement durable. Dans une Afrique centrale marquée par des divisions historiques et des conflits récurrents, la diplomatie panafricaine représente une voie privilégiée pour transformer ces fragilités en forces collectives. Cette diplomatie est aussi une réponse à la longue histoire de domination extérieure, notamment celle incarnée par la Françafrique, qui, à travers des réseaux et relations occultes, a continuellement perturbé l'autonomie des États africains459. En ce sens, elle s'inscrit dans un désir profond de souveraineté et de libération politique.

Les organisations régionales telles que la CEEAC jouent un rôle incontournable dans la mise en oeuvre de cette diplomatie panafricaine. En facilitant le dialogue politique, la coopération économique et la gestion concertée des crises, elles incarnent des espaces où s'exprime cette solidarité régionale3. La CEEAC a d'ailleurs inscrit dans son plan stratégique des priorités visant à renforcer la diplomatie régionale, notamment dans la gestion des conflits et le développement intégré460. Par ailleurs, la diplomatie tant régionale que continentale s'articule autour de mécanismes formels comme le Conseil de paix et sécurité de l'Union africaine, mais également autour d'initiatives décentralisées favorisant des partenariats multiples entre États, institutions et société civile461. Cette pluralité d'acteurs enrichit la diplomatie panafricaine et renforce ses capacités d'adaptation face aux défis locaux et globaux.

Un aspect central de cette diplomatie est la recherche constante de cohésion politique pour faire face à des enjeux communs, qu'ils soient sécuritaires, économiques ou environnementaux. Dans une région vulnérable aux conflits armés, à la pauvreté et à la fragilité institutionnelle, la diplomatie panafricaine agit comme un système préventif en favorisant la médiation et la négociation avant que les situations ne dégénèrent. Son efficacité dépend toutefois de la capacité des États à dépasser leurs intérêts étatiques immédiats pour intégrer une vision à long terme, fondée sur la solidarité et l'intégration continentale.

459 M. Saliou et autres, « France-Afrique : histoire d'une diplomatie opaque », Revue Africaines, 2023. https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1994_num_81_302_3181_t1_0105_0000_1

460 CEEAC, Plan stratégique indicatif 2021-2025.

461 Union Africaine, Conseil de paix et sécurité, 2023.

158

Ce paradigme prépare l'espace africain à mieux négocier avec les puissances extérieures dans un ordre mondial en mutation.

L'histoire récente d'Afrique centrale montre néanmoins que cette diplomatie panafricaine est mise à rude épreuve par la persistance d'influences extérieures, notamment la diplomatie Françafrique, critiquée pour perpétuer des rapports asymétriques de puissance. La Françafrique se caractérise par des liens étroits entre élites françaises et africaines, parfois opaques, qui ont freiné la pleine souveraineté de plusieurs États de la région462. Les relations tissées dans ce cadre ont souvent exacerbé les divisions internes, contribué à des ingérences politiques et miné la crédibilité de la solidarité africaine. Le défi pour la diplomatie panafricaine reste donc aussi de s'affirmer contre ces logiques néocoloniales, en proposant des partenariats fondés sur l'équité, le respect et l'autonomie463.

Dans une perspective d'avenir, le renforcement de la diplomatie panafricaine passe par une transformation qualitative de ses modalités d'action. Un accent nouveau est mis sur la diplomatie culturelle, économique et sociale, qui mobilise le soft power africain464 ; le rayonnement des valeurs africaines, la promotion de la jeunesse et des femmes, ainsi que l'innovation technologique sont des leviers essentiels identifiés lors de la Conférence Diplomatique Panafricaine de 2025. Cette diplomatie renouvelée engage également une codification des savoirs africains et une professionnalisation des diplomates à travers des institutions comme le CAFRAD, pour asseoir une diplomatie africaine d'influence465. Parallèlement, la solidarité devrait s'appuyer sur le développement d'infrastructures collectives, la facilitation des échanges et la gestion commune des ressources, afin d'ancrer réellement l'intégration régionale dans la vie quotidienne des populations.

La diffusion de la diplomatie panafricaine bénéficie des initiatives nationales pionnières encouragées par l'Union africaine. La levée progressive des visas, comme mise en oeuvre par des pays tels que le Rwanda ancien membre de la CEEAC, est un exemple concret vers la libre circulation des personnes, symbole fort d'une solidarité tangible et d'une intégration humaine466. Ces progrès favorisent également la mobilité économique et culturelle, éléments clés du rapprochement des peuples. Toutefois, la diplomatie panafricaine ne peut se passer d'une confrontation lucide avec ses limites, marquées par des disparités économiques, des conflits d'intérêts politiques, et les inégalités d'accès aux plateformes

462 S. Ndinga-Mbobda, « Françafrique, un frein pour la souveraineté africaine », 2025.

463 https://journals.openedition.org/politics/1203

464 CAFRAD, « La diplomatie africaine d'influence », 2025. https://cafrad.io/invitation-a-la-conference-diplomatique-panafricaine-du-cafrad-15-mai-2025-a-rabat-vers-une-diplomatie-dinfluence-pour-une-afrique-forte-et-souveraine/

465 Ibid.

466 Africanews, « Afrique : levée des visas et libre circulation », 2024. https://fr.africanews.com/2017/12/15/afrique-libre-circulation-entre-progres-et-attentes//

159

décisionnelles. La consolidation d'une solidarité effective en Afrique centrale reste donc un chantier majeur, nécessitant engagement politique, mobilisation citoyenne et coopération renforcée entre les acteurs africains et internationaux.

160

CONCLUSION

L'état des lieux mené dans ce mémoire autour du thème révèle une double réalité à la fois structurelle et idéologique. D'une part, les institutions régionales, notamment la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), présentent des défis significatifs liés à leur genèse historique, leur hétérogénéité politique, leurs contraintes économiques et leurs limites institutionnelles. Ces éléments freinent la pleine réalisation d'une intégration efficace sur le terrain. D'autre part, la réflexion s'est largement appuyée sur la pensée de Frantz Fanon pour replacer l'intégration dans une perspective profonde de décolonisation mentale, politique et sociale. Fanon offre une grille d'analyse critique des mécanismes postcoloniaux, notamment à travers la dénonciation de l'élite aliénée et la nécessité de reconstruire des solidarités enracinées dans la conscience collective africaine. Les idéaux panafricanistes, forts de cette philosophie libératrice, apparaissent comme une base nécessaire pour surmonter les failles structurelles de la CEEAC et forger une unité véritablement africaine.

Cette étude met ainsi en lumière l'impérieuse nécessité d'allier stratégies institutionnelles et réappropriation identitaire pour bâtir une intégration régionale durable et souveraine. L'état des lieux souligne que sans une refondation idéologique inspirée des principes fanoniens, les efforts d'intégration resteront limités, souffrant d'un manque de cohérence politique et d'une dépendance persistante à des modèles externes. L'intégration régionale en Afrique centrale est un chantier complexe où la convergence des réalités structurelles et des visions émancipatrices doit être pensée simultanément pour nourrir un avenir authentiquement africain, libre et solidaire. Les résultats de cette recherche révèlent les efforts nécessaires pour dépasser les obstacles actuels et ouvrir la voie à une nouvelle dynamique d'indépendance régionale fondée sur la pensée de Fanon.

Concernant la vérification de nos hypothèses de recherche, l'hypothèse générale affirmant que l'intégration régionale, telle que portée par la CEEAC, reste fragile en raison des héritages coloniaux et des problématiques identitaires et politiques que Fanon avait anticipées, se révèle particulièrement verifiabl. En effet, la recherche a mis en exergue combien les structures héritées de la période coloniale ont laissé un legs difficile à effacer, tant institutionnellement que socialement. Les frontières tracées arbitrairement, le cloisonnement des peuples, ainsi que les institutions hétérogènes et souvent inefficaces constituent un socle de fragilité toujours présent. Ces conditions nourrissent des tensions identitaires et politiques qui minent la volonté

161

d'intégration. La conceptualisation de Fanon sur la nécessité d'une décolonisation mentale profonde rejoint ces constats, soulignant que sans une libération des esprits et une réappropriation collective des identités, les vieilles influences coloniales continuent d'entraver la construction régionale.

En ce qui concerne la première hypothèse spécifique, la pertinence des idées fanoniennes sur la décolonisation et la reconstruction identitaire est solidement confirmée dans l'analyse des divisions internes à la CEEAC. Ces divisions, qu'elles soient ethniques, linguistiques ou territoriales, apparaissent comme les principales entraves aux projets d'intégration politique et économique. Fanon, en tant que penseur de la décolonisation totaliste, avait anticipé ces clivages comme des manifestations d'un héritage colonial profondément inscrit dans les mentalités et les rapports sociaux. Leur persistance aujourd'hui montre que les approches purement institutionnelles ou économiques de l'intégration ne peuvent suffire sans un travail profond sur la conscience collective et les identités régionales.

Enfin, la deuxième hypothèse spécifique, qui met en lumière les difficultés de gouvernance et le déficit d'une identité régionale forte, s'appuie également sur les analyses fanoniennes de la reproduction des dynamiques coloniales par des élites postcoloniales asservies à des intérêts extérieurs. Cette double fracture interne à travers une gouvernance faible et externe par la dépendance aux influences étrangères est un frein majeur à la consolidation des initiatives régionales. La recherche a montré que ces blocages institutionnels, combinés à un manque de sentiment d'appartenance régionale, affaiblissent la CEEAC et limitent ses capacités d'action. En cela, la critique fanonienne des élites comme agents d'aliénation et d'immobilisme offre une grille d'analyse précieuse et toujours d'actualité.

Dans l'ensemble, la confrontation des résultats aux hypothèses confirme que l'intégration régionale en Afrique centrale doit être pensée au-delà des simples mécanismes économiques ou politiques. Elle nécessite une démarche globale articulant décolonisation mentale, réformes institutionnelles et reconstruction identitaire, s'inspirant fortement de la pensée émancipatrice de Frantz Fanon. Ce constat renforce l'importance de dépasser les héritages coloniaux non seulement dans les structures formelles, mais aussi dans les imaginaires collectifs, pour bâtir une unité régionale durable, souveraine et légitime.

À la lumière des analyses et de la vérification des hypothèses, plusieurs recommandations concrètes peuvent être formulées pour renforcer l'intégration régionale en Afrique centrale sous l'égide de la CEEAC, en s'appuyant sur les enseignements de la pensée fanonienne.

162

Premièrement, il est crucial d'engager une profonde réforme institutionnelle qui dépasse les simples ajustements formels. Ces réformes doivent viser à renforcer la cohérence et la légitimité des institutions régionales, en améliorant la gouvernance, la transparence et l'efficacité des mécanismes décisionnels. Une gouvernance régionale renforcée, capable de dépasser les intérêts étatiques particuliers, favorisera une meilleure coordination des politiques économiques, sécuritaires et sociales. Deuxièmement, il faut impérativement promouvoir une réappropriation identitaire collective à travers des initiatives éducatives et culturelles qui valorisent la conscience panafricaine et les valeurs d'émancipation proposées par Fanon. Cette éducation politique et civique, tant à l'échelle locale que régionale, doit encourager la solidarité, la décolonisation des mentalités et la construction d'un sentiment d'appartenance à une Afrique centrale unie.

Troisièmement, les stratégies d'intégration doivent intégrer la dimension de la sécurité et de l'interconnexion énergétique, économique et infrastructurelle, afin de créer des synergies tangibles entre les États membres. Renforcer ces interconnexions permettrait de réduire les déséquilibres et les vulnérabilités économiques, tout en consolidant la souveraineté régionale sur ses ressources naturelles. Enfin, il convient d'adopter une diplomatie régionale affirmée qui réponde aux défis géopolitiques et à la compétition mondiale pour les ressources. Cette diplomatie devra s'appuyer sur un leadership transformationnel régional capable d'affirmer une position forte et solidaire sur la scène internationale, en défendant les intérêts communs et en favorisant des partenariats équitables.

Ces recommandations, combinant réformes institutionnelles, renforcement identitaire, intégration économique et diplomatique, constituent une feuille de route pragmatique et crédible pour surmonter les fragilités actuelles. Elles s'inscrivent dans une logique de continuité avec les visions de Fanon, qui appelait à une décolonisation intégrale comme condition sine qua non d'une véritable unité africaine.

En termes de perspectives, cette réflexion ouvre la voie à plusieurs pistes pour prolonger la recherche et la pratique de l'intégration. Il serait pertinent d'approfondir l'étude des mécanismes culturels et éducatifs favorisant la construction d'une identité régionale inclusive et décolonisée. En outre, l'analyse des dynamiques internes aux élites régionales et leur rôle dans la gouvernance pourrait offrir de nouvelles clés pour comprendre les blocages actuels. Enfin, l'impact des transformations numériques et environnementales sur l'intégration régionale constitue un champ de recherche prometteur qui pourrait enrichir la compréhension des défis à venir.

163

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IX

FIGURES ET TABLEAUX

Figure 1 : Cartographie des pays membres de la CEEAC

Figure 2 : Cartographie des pays membres de la CEEAC

Figure 3 : Organigramme de la CEEAC

Figure 4 : Poste, Nom et pays d'origine des responsables administrative de la CEEAC

Figure 5 : Résultats du Questionnaire de sondage de notre enquête ,2025

Figure 6 : Résultats du Questionnaire de sondage de notre enquête ,2025

Figure 7 : Golfe de Guinée

Figure 8 : Les corridors régionaux à l'épreuve des insécurités en Afrique centrale, de

Emmanuel Chauvin et Géraud Magrin, dans « Violences et régionalisation en Afrique centrale ».

Figure 9 : Commission des Mouvements de Population, Rapport CMP mars 2025. Analyse intégrée, rapport CMP mars 2025.

Figure 10 : Elikia M'BOKOLO, L'Afrique au XXe siècle. Le continent convoite, Paris, Seuil,

1985

Tableau 1 : Initiatives Clés pour l'Intégration Économique en Afrique

Tableau 2 : Répartition et importance des principales ressources naturelles stratégiques en Afrique centrale

X

ANNEXE

Questionnaire de recherche

Questionnaire 1- Laa CEEAC et l'intégration régionale en Afrique centrale (Population locale)

Partie I - Connaissance et perception générale

1- Connaissez-vous la CEEAC ?

El Oui El Non

2- La CEEAC aide-t-elle les pays à mieux travailler ensemble ?

El Oui El Non

El Pas sûr

3- La CEEAC rend-elle la vie des habitants meilleure ?

El Oui El Non

El Un peu

4- Quels domaines devraient être améliorés ? (plusieurs réponses possibles)

El Sécurité

El Commerce

El Éducation

El Routes et infrastructures

El Autre

5- La coopération entre les pays voisins est-elle suffisante ?

El Oui El Non

El Un peu

XI

Partie II - Défis et obstacles

6- Qu'est-ce qui freine l'entente entre les pays ? (plusieurs réponses possibles)

D Conflits

D Politique

D Argent

D Manque de coopération

D Autre

7- Faites-vous confiance à la CEEAC pour résoudre ces problèmes ?

D Oui D Non

D Un peu

8- Est-il facile de voyager et d'échanger des marchandises entre les pays voisins ? D Oui D Non D Parfois

9- Les pays respectent-ils leurs accords entre eux ?

D Oui D Non

D Parfois

10- Les principaux problèmes pour l'intégration sont :

D Manque de ressources

D Instabilité politique

D Corruption

D Conflits internes

D Autre

Partie III - Rôle des habitants et perspectives

11- Les habitants participent-ils assez aux activités de la CEEAC ? D Oui

XII

D Non

D Un peu

12- Que faudrait-il améliorer en priorité ? (plusieurs réponses possibles)

D Sécurité

D Économie

D Éducation

D Gouvernance

D Autre

13- Pensez-vous qu'une monnaie unique aiderait la région ?

D Oui D Non

D Pas sûr

14- Les obstacles principaux pour une bonne coopération sont : (plusieurs réponses

possibles)

D Conflits

D Manque de confiance D Différences culturelles D Corruption

D Autre

15- Les actions les plus importantes pour renforcer l'intégration sont : (plusieurs réponses

possibles)

D Renforcer la sécurité

D Améliorer les infrastructures

D Développer le commerce

D Impliquer la société civile

D Autre

Questionnaire 2 - Frantz Fanon et le panafricanisme (Population locale)

Partie I - Connaissance et perception générale

XIII

1-

Avez-vous entendu parler de Frantz Fanon ?

El Oui El Non

2- Ses idées parlent-elles de liberté, unité et justice pour l'Afrique ?

El Oui El Non

El Un peu

3- Ses idées peuvent-elles encore aider les pays africains aujourd'hui ?

El Oui El Non

El Un peu

4- Les habitants connaissent-ils suffisamment le panafricanisme ?

El Oui El Non

El Un peu

5- La jeunesse s'intéresse-t-elle aux idées de Fanon ?

El Oui

El Non

El Un peu

Partie II - Fanon et intégration

6- Les idées de Fanon peuvent-elles aider les pays à mieux travailler ensemble ? El Oui El Non El Un peu

7- Les problèmes entre pays viennent-ils encore de l'histoire coloniale ?

El Oui El Non

El Un peu

XIV

8-

Les autorités utilisent-elles les idées de Fanon pour mieux gérer la coopération ?

El Oui El Non

El Un peu

9- Les habitants et la jeunesse participent-ils à renforcer la solidarité entre pays ?

El Oui El Non

El Un peu

10- Les aspects de la pensée de Fanon les plus importants sont : (plusieurs réponses

possibles)

El Décolonisation El Unité africaine El Justice sociale El Solidarité

El Autre

Partie III - Rôle de la jeunesse et perspectives

11- La jeunesse peut-elle aider à appliquer les idées de Fanon ?

El Oui El Non

El Un peu

12- Les écoles devraient promouvoir le panafricanisme via : (plusieurs réponses possibles)

El Cours

El Clubs

El Séminaires

El Autre

13- La pensée de Fanon peut-elle aider à unir les pays de la région ?

El Oui El Non

XV

D Un peu

14- Les moyens pour rendre la pensée de Fanon accessible : (plusieurs réponses possibles)

D Médias locaux

D Écoles / Universités

D Réunions communautaires

D Autre

15- Les actions prioritaires pour mieux comprendre le panafricanisme sont : (plusieurs réponses possibles)

D Sensibilisation jeunesse

D Ateliers communautaires

D Cours scolaires

D Médias

D Autre

Guide d'entretien

Thème 1 : Intégration régionale et CEEAC

Objectif : Comprendre les perceptions et analyses des acteurs sur l'intégration régionale. Questions :

1- Selon vous, quel est l'état actuel de l'intégration régionale en Afrique centrale ?

2- Quels sont les principaux obstacles qui freinent la coopération entre États membres ?

3- Quelles mesures institutionnelles ou politiques pourraient renforcer l'efficacité de la CEEAC ?

4- Comment percevez-vous la participation de la société civile et des citoyens dans ce processus ?

Thème 2 : Panafricanisme et pensée de Frantz Fanon

Objectif : Évaluer la pertinence des idées de Fanon pour comprendre et améliorer l'intégration régionale.

Questions :

XVI

5-

Pensez-vous que les analyses de Fanon sur la décolonisation et la construction nationale restent pertinentes pour l'Afrique centrale ?

6- Comment la pensée de Fanon peut-elle aider à comprendre les divisions ethniques, linguistiques ou territoriales qui freinent l'intégration ?

7- Selon vous, quelles valeurs panafricanistes (solidarité, unité, justice sociale) sont les plus importantes pour la CEEAC aujourd'hui ?

8- Comment la jeunesse et les acteurs de la société civile peuvent-ils appliquer ces idées dans la pratique ?

Thème 3 : Perspectives et recommandations

Objectif : Identifier des pistes concrètes pour renforcer l'intégration régionale à partir des idées de Fanon.

Questions :

9- Quelles actions concrètes recommanderiez-vous pour renforcer la solidarité entre États membres ?

10- Quels mécanismes pourraient permettre d'ancrer la pensée panafricaniste dans les politiques régionales ?

11- À votre avis, comment sensibiliser davantage les jeunes et les institutions à ces idées pour améliorer la coopération régionale ?

XVII

Tableau croisé : Objectif, hypothèses, outils de recherche et
apports attendue

Apports attendus

Comprendre le niveau de connaissance et la perception des habtants vis-à-vis de la CEEAC et identifier les attentes et obstacles à l'intégration

Identifier les obstacles structurels, cultures et institutionnels à l'intégration et relier ces observations aux analyses de Fanon

impact potentiel sur l'unité et la coopération régionale

Objectifs spécifiques

1. Analyser les perceptions des habitants sur l'intégration régionale en Afrique centrale

2. Identifier les facteurs qui freinent l'intégration régionale

3. Évaluer l'influence des idées de Fanon sur le panafricanisme et la solidarité régionale

Hypothèses de
recherche

H1 : Les idées de Fanon sur la décolonisation et la construction nationale sont pertinentes pour comprendre les dynamiques régionales en Afrique centrale.

H2 : Les défis de l'intégration régionale sont liés à des problèmes de gouvernance et d'identité, comme abordés par Fanon

H3 : L'application des idées de Fanon peut contribuer à renforcer la cohésion régionale et le panafricanisme

Outil : Guide
d'entretien

Questions : 1, 2, 3 (perception de la CEEAC, rôle des habitants, avantages et limites de la coopération régionale)

Questions : 4, 5, 6 (obstacles politiques, économiques et culturels, problèmes de gouvernance, suggestions pour améliorer la coopération)

Questions : 7, 8, 9 (connaissance de Fanon, contribution de ses idées à l'unité et solidarité, rôle de la jeunesse)

Outil :

Questionnaire / Sondage

Questions : 1, 2, 3, 5 (connaissance de la CEEAC, perception de son rôle, amélioration perçue, coopération suffisante)

Questions : 6, 7, 8, 9, 10 (obstacles, confiance envers la CEEAC, facilité des échanges, respect des accords, principaux problèmes)

Questions : 1, 2, 3, 6, 9 (connaissance de Fanon, pertinence de ses idées, appropriation par la jeunesse et habitants, impact sur solidarité régionale)

la

leur

XVIII

Mesurer la connaissance et l'appropriation des idées de Fanon par population et la jeunesse et évaluer

TABLES DES MATIERES

RESUME I

ABSTRACT II

DEDICACE III

REMERCIEMENTS IV

LISTES DES SIGLES ET ABREVIATIONS ET ACRONYMES V

SOMMAIRE VI

OBJECTIFS DE RECHERCHE 8

PREMIÈRE PARTIE : LES FONDEMENTS STRUCTURELS, PHILOSOPHIQUES ET

IDÉOLOGIQUES DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE CENTRALE 18

CHAPITRE 1 : L'INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE CENTRALE ET LES

LIMITES STRUCTURELLES DE LA CEEAC 19

Section 1 : Genèse et évolution de la CEEAC 20

Paragraphe 1 : Origines de la coopération régionale en Afrique centrale 21

A- Cadres institutionnels de l'intégration économique 22

B- De la coopération économique à l'intégration régionale en Afrique centrale 24

Paragraphe 2 : Historique, missions et structures de la CEEAC depuis 1983 26

A- Historique et évolution de la CEEAC 27

B- Missions fondamentales et architecture institutionnelle 32

Paragraphe 3 : Les politiques d'intégration économique, politique et sécuritaire 36

A- Les politiques d'intégration économique 37

B- Les politiques d'intégration sécuritaire 38

Section 2 : Défis et contraintes de la CEEAC 41

Paragraphe 1 : Hétérogénéité des États membres et obstacles politiques 42

A- Diversité économique et disparités structurelles 43

B- Divergences politiques et souverainetés nationales 52
Paragraphe 2 : Dépendance économique, influence extérieure et déficit de gouvernance

régionale 54

A- Vulnérabilités économiques et financières 54

B- Influences extérieures et concurrence des partenaires internationaux 56

Paragraphe 3 : Déficits institutionnels et limites opérationnelles 58

A- Faiblesses structurelles et capacités administratives limitées 59

B- Défis de mise en oeuvre et appropriation insuffisante 61

XIX






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"Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit."   La Rochefoucault