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Frantz Fanon et l'intégration régionale en Afrique Centrale: défis et perspectives de la CEEACpar Vinny-Toussaint Dark Nkouma Emane ISM Dakar - Master sciences politiques et relations internationales: option diplomatie et geostrategie 2024 |
A- Intégration régionale et économique au seins de la CEEACL'intégration économique régionale est une priorité stratégique pour la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), créée pour fédérer les États membres autour d'un espace économique commun, capable de relever les défis structurels et de stimuler la compétitivité régionale à l'échelle continentale et mondiale. Actuellement composée de onze États, parmi lesquels l'Angola, le Cameroun, le Gabon et la République démocratique du Congo, la CEEAC vise à structurer un espace économique intégré dans une région marquée par une grande diversité économique, des infrastructures insuffisantes et des problématiques sécuritaires. Au plan institutionnel, la CEEAC s'inscrit dans le cadre plus large de l'intégration africaine sous l'égide de l'Union africaine et de ses initiatives telles que le Traité d'Abuja et le NEPAD, qui visent à promouvoir la coopération économique, sociale et politique entre États africains. Le traité instituant la CEEAC promeut l'harmonisation des politiques économiques, la libre circulation des personnes, des biens et services, ainsi que la coordination des efforts pour le développement infra-structurel. Pourtant, la CEEAC doit composer avec la coexistence de la 107 Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC), qui regroupe une partie de ses membres autour d'une union monétaire. Cette dualité institutionnelle complexifie la gouvernance et freine la mise en place cohérente d'une politique économique régionale consolidée302. Malgré ces défis, la CEEAC a enregistré des progrès tangibles. Un cadre réglementaire commun tend à faciliter les échanges intra-régionaux par une réduction progressive des barrières tarifaires mais aussi des barrières non tarifaires, avec la mise en place de procédures douanières harmonisées et la facilitation de la libre circulation303. La stratégie numérique régionale est également un levier puissant pour moderniser les échanges et les échanges commerciaux304. La promotion des chaînes de valeur régionales constitue une priorité. Les secteurs clé agricoles, miniers, énergétiques sont au coeur des stratégies de diversification économique, afin d'échapper à une dépendance excessive aux matières premières. Cette orientation soutenue est un élément clé pour renforcer la résilience économique de la région. Toutefois, la mise en oeuvre réelle de ces ambitions demeure contrainte par plusieurs obstacles. La fragmentation politique, la faible coordination entre la CEEAC et la CEMAC, ainsi que des disparités économiques persistent à freiner le processus d'intégration. Ces clivages ont un impact négatif sur la confiance des investisseurs et des opérateurs économiques. En outre, les infrastructures régionales restent sous-développées, notamment les réseaux de transport, logistiques et énergétiques, qui sont essentiels pour améliorer la connectivité territoriale et faciliter le commerce intra-régional. Les rapports de la Banque africaine de développement et d'autres institutions corroborent ces lacunes et appellent à des investissements majeurs305. 302 Analyse "Fusion CEEAC-CEMAC : enjeux et perspectives", https://www.jeuneafrique.com/1714940/economie-entreprises/afrique-centrale-pourquoi-la-fusion-de-la-cemac-et-de-la-ceeac-tarde-a-se-faire/ Consulté le 12/09/2025 a 17h 303 Note conceptuelle sur la facilitation du commerce, https://www.uneca.org/eca-events/sites/default/files/resources/documents/ritd/atpc/Ecommerce%20Central%20Africa/note_conceptuelle_v3 _28_08_2025.pdf Consulté le 12/09/2025 a 18h 304 ECDPM, Flux de données transfrontalières en
Afrique,2024. 305 Banque africaine de développement, Rapport 2024. 108 Socialement, l'intégration économique doit également s'accompagner d'une dimension inclusive. Le développement des petites et moyennes entreprises, la promotion de l'entrepreneuriat féminin, et l'amélioration de la formation professionnelle sont des éléments indispensables pour assurer une croissance équitable et durable. La CEEAC a intégré ces objectifs dans ses plans stratégiques récents306. Le commerce électronique et la transformation numérique jouent également un rôle croissant. La mise en oeuvre du Protocole sur le commerce numérique de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) facilite ces évolutions et ouvre de nouvelles possibilités pour les échanges régionaux. Pour accélérer cette dynamique, plusieurs recommandations clés se dégagent. Il est primordial d'avancer vers une fusion plus étroite de la CEEAC et de la CEMAC, permettant de clarifier les compétences et d'optimiser les ressources institutionnelles307. Par ailleurs, renforcer significativement les infrastructures physiques et numériques à travers une mobilisation renforcée des financements publics et privés est crucial308. Un cadre normatif harmonisé, assorti d'un mécanisme efficace de contrôle, permettra de renforcer la confiance des investisseurs et d'améliorer la transparence. La lutte contre la corruption et l'amélioration de la gouvernance économique doivent en constituer une priorité absolue. Enfin, l'intégration économique régionale ne pourra être pleinement efficace sans renforcer les dimensions sociales et humaines. Le soutien aux initiatives locales, à l'éducation et à la formation, ainsi qu'à l'inclusion sociale sont des facteurs essentiels pour un développement équilibré et pérenne309. La CEEAC, par sa vision stratégique à horizon 2025, reste consciente des défis mais demeure un acteur incontournable pour la construction d'un espace économique intégré en Afrique centrale. 306 Stratégie PME et entrepreneuriat, uneca.org, 2025 https://www.uneca.org/eca- events/sites/default/files/resources/cbw_tunis_note_conceptuelle_formatee_version_finale_002_ok.pdf Consulté le 07/11/2025 a 19h 307 Rapport sur la réforme institutionnelle en Afrique centrale, AU, 2025. 308 Plan directeur des infrastructures africaines, Union africaine, 2023 309 Étude sur le développement humain, UNDP, 2024. Rapport ONUCA sur initiatives sociales, 2025. 109 B- Renforcement de l'interconnexion des infrastructures en Afrique centrale L'Afrique centrale, une des régions les moins intégrées du continent, fait face à des défis majeurs dans ses infrastructures, freinant le développement économique et social. Le renforcement de l'interconnexion des infrastructures, notamment dans les secteurs des transports, de l'énergie et des télécommunications, est devenu un enjeu stratégique prioritaire identifié par la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC). En effet, face à des réseaux souvent fragmentés et peu connectés, la CEEAC a élaboré des plans structurants pour favoriser une meilleure mobilité régionale, renforcer le commerce intrarégional et améliorer l'accès aux services essentiels. Parmi ces initiatives se distingue le Plan Directeur Consensuel des Transports en Afrique centrale (PDCT-AC), adopté en 2004 lors de la conférence des chefs d'État de la CEEAC310. Ce plan vise à développer un réseau régional cohérent à travers environ trois cents projets incluant routes, corridors de transit, ports et aéroports, dont une première phase de 55 projets a été priorisée et réussit à mobiliser des financements significatifs311. L'objectif principal est de mailler l'espace économique sous-régional en améliorant les liaisons interétatiques, cruciales pour faciliter la libre circulation des personnes, des biens, et des investisseurs. Par exemple, la réhabilitation de corridor multimodal reliant Pointe-Noire (Congo), Brazzaville, Kinshasa et Bangui illustre la portée de ces travaux312. Le secteur des transports, l'interconnexion électrique est un levier essentiel pour le développement durable de la région. Parmi les projets emblématiques figure le projet d'interconnexion électrique entre les réseaux du Cameroun et du Tchad, financé par la Banque mondiale à hauteur de 385 millions de dollars313. Ce projet permettra d'améliorer l'accès à l'électricité dans le nord du Cameroun et au Tchad, notamment dans la capitale N'Djaména, en 310 CEEAC, Plan Directeur Consensuel des Transports en Afrique centrale (PDCT-AC), 2004, https://www.bdeac.org/jcms/pre_8235/plan-directeur-consensuel-des-transports-en-afrique-centrale Consulté le 07/11/2025 a 19h 311 UNECA, Plan Directeur Consensuel des Transports : bilan et perspectives, 2025 https://uneca.org/eca-events/sites/default/files/resources/documents/sro-ca/Transports%20and%20logistics/note-conceptuelle-webinar-aegm-ice-2025.pdf Consulté le 19/11/2025 a 20h 312 Trésor Économie France, Les projets intégrateurs de la CEMAC, 2021, https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/CG/les-projets-integrateurs-de-la-cemac Consulté le 19/11/2025 a 20h 313 Banque mondiale, Afrique centrale : favoriser l'interconnexion régionale des réseaux électriques, 2020, https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2020/06/16/promoting-regional-power-interconnection-in-central-afric 110 rendant plus fiable et économique l'approvisionnement en énergie314. Par ailleurs, la Banque islamique de développement a signé un accord de prêt pour un montant de 80,5 milliards FCFA destiné au renforcement de plusieurs infrastructures électriques dans la région, complétant cet effort d'interconnexion315. Parallèlement, la CEEAC collabore avec l'Union africaine à travers le Programme pour le Développement des Infrastructures en Afrique (PIDA), visant à intégrer les réseaux énergétiques du continent pour favoriser la densification des échanges et l'optimisation des ressources naturelles316. Cette stratégie a pour but d'accroître la capacité énergétique régionale en favorisant l'exploitation durable des ressources renouvelables et en renforçant la sécurité énergétique face aux aléas climatiques317. L'interconnexion des infrastructures de communication constitue un pilier fondamental pour l'intégration économique et sociale. La CEEAC a mis en place un plan consensuel avec des partenaires tels que la Commission de l'Union africaine et des agences internationales pour étendre le déploiement de réseaux télécoms à haut débit, notamment via la fibre optique et la technologie mobile 4G/5G318. Ce plan inclut la réalisation de liaisons sous-fluviales stratégiques, comme celle entre Kinshasa et Brazzaville, facilitant la circulation des données dans la région. La modernisation des réseaux supporte ainsi l'émergence d'une écosystème numérique capable d'améliorer l'accès à l'information, l'éducation et la santé, tout en dynamisant les activités commerciales en ligne. Des projets soutenus par l'Union européenne, dans le cadre du Programme d'électrification et de connectivité en Afrique centrale, encouragent la diffusion de l'accès aux technologies numériques aux zones rurales et périurbaines, contribuant à une inclusion sociale élargie319. Ces programmes d'interconnexion bénéficient d'une étroite collaboration entre les États membres de la CEEAC et les bailleurs de fonds internationaux, garantissant une approche 314 Investir au Cameroun, Accord de prêt avec la BID pour interconnexion Cameroun-Tchad, 2024. https://www.investiraucameroun.com/energie/3107-21079-interconnexion-electrique-cameroun-tchad-un-accord-de-pret-de-80-5-milliards-fcfa-signe-avec-la-bid 315 Banque islamique de développement, Projet d'interconnexion électrique régionale, 2024 316 Union africaine, Programme pour le Développement des Infrastructures en Afrique (PIDA), 2023, https://www.au-pida.org/wp-content/uploads/2023/09/PIDA-Progress-Report_WEB_FR_0.pdf 317 African Energy Chamber, Transition énergétique en Afrique centrale, 2023 318 CIO Magazine, CEEAC/Télécommunications : plan consensuel de déploiement, 2019, https://cio-mag.com/ceeactelecommunications-un-plan-consensuel-de-deploiement-des-infrastructures-telecoms-adopte 319 Union européenne, Programme d'électrification et de connectivité en Afrique centrale, 2023. https://africa-eu-energy-partnership.org/fr/the-european-union-unveils-the-flagship-projects-in-the-climate-energy-sector-for-africa/ 111 coordonnée et une mobilisation optimale des ressources financières. Le renforcement des partenariats avec la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, et les agences bilatérales permet d'assurer la viabilité financière des projets et d'intégrer ces infrastructures dans des stratégies plus larges de développement régional durable320.Cependant, ces efforts doivent encore combattre plusieurs obstacles persistants. Le financement global reste insuffisant face à l'ampleur des besoins et la mobilisation de fonds privés reste limitée par les risques politiques régionaux1. Par ailleurs, les enjeux sécuritaires affectent certains corridors logistiques stratégiques, freinant la circulation fluide des personnes et des marchandises. Ces difficultés nécessitent une coopération régionale renforcée, non seulement sur le plan économique, mais aussi politique, pour garantir la stabilité des infrastructures et des flux sur le long terme. En conclusion, le renforcement de l'interconnexion des infrastructures en Afrique centrale est un levier stratégique pour accélérer l'intégration régionale, promouvoir la croissance économique et améliorer les conditions sociales des populations. Les actions portées par la CEEAC, en partenariat avec les institutions internationales, démontrent une volonté claire d'ériger un réseau cohérent d'infrastructures modernes, résilientes et accessibles, indispensable à la consolidation d'une Afrique centrale solidaire et compétitive. Section 2 : La dimension géopolitique et géostratégique de l'Afrique centrale La section suivante propose une double analyse. D'abord, elle étudiera la place de l'Afrique centrale dans la compétition mondiale pour les ressources et les sphères d'influence, en examinant les intérêts stratégiques des puissances étrangères, les ressources convoitées, ainsi que les effets sur la souveraineté régionale. Ensuite, elle se penchera sur les enjeux de sécurité régionale, les stratégies de coopération diplomatique et les mécanismes mis en oeuvre par la CEEAC pour affirmer son rôle et son positionnement à l'international face aux multiples menaces et opportunités. 320 Union africaine, Stratégie africaine d'intégration régionale, 2023. 112 Paragraphe 1 : L'Afrique centrale dans la compétition mondiale pour les ressources et les influences L'Afrique centrale se trouve aujourd'hui au coeur d'une compétition mondiale intense centrée sur l'exploitation et le contrôle de ressources naturelles stratégiques. Cette région, riche en minerais précieux, hydrocarbures, forêts et autres matières premières, exerce une forte attractivité géopolitique qui suscite l'intérêt de nombreuses grandes puissances. Cette concurrence pour accéder aux ressources naturelles est accompagnée par le déploiement d'influences multiples, où s'entremêlent alliances économiques, enjeux sécuritaires et ambitions diplomatiques. Ce contexte complexe s'inscrit dans un cadre mondial marqué par l'intensification des rivalités entre puissances traditionnelles comme la Chine, les États-Unis et la Russie, mais aussi par l'entrée en scène de nouveaux acteurs cherchant à renforcer leur présence en Afrique centrale. L'analyse des stratégies d'influence met en lumière les modes d'intervention variés allant du soutien aux gouvernements locaux à la négociation de partenariats économiques, parfois accompagnés d'ingérences politiques ou militaires. Dans cette optique, ce paragraphe articule son étude autour de trois axes : A. l'inventaire et le rôle géopolitique des ressources naturelles stratégiques en Afrique centrale ; B. les grandes puissances et leurs stratégies d'influence et d'appropriation des ressources ; C. les conséquences économiques et les risques que cette compétition internationale implique pour la stabilité régionale et le développement. A- Ressources naturelles stratégiques et leur attractivité géopolitique L'Afrique centrale, vaste région riche en biodiversité et en ressources naturelles, représente un enjeu géopolitique de premier plan pour le continent africain et pour la communauté internationale en cette décennie. Sa richesse en minerais stratégiques, hydrocarbures, ressources forestières et énergétiques en fait une zone hautement convoitée, objet de rivalités économiques et politiques intenses. Ces différentes ressources jouent un rôle déterminant dans la dynamique de développement régional mais aussi dans la compétition des puissances mondiales et émergentes qui cherchent à asseoir leur influence sur le continent. 113 L'importance géopolitique de l'Afrique centrale découle d'abord de l'abondance et de la diversité de ses ressources naturelles, qui jouent un rôle crucial dans le développement économique régional et la compétition internationale. Pour mieux appréhender ce potentiel, le tableau ci-dessous synthétise les principales ressources naturelles stratégiques présentes dans la région, leur localisation clé, ainsi que leur importance géostratégique en lien avec les usages industriels et énergétiques.
114 Ressource
Tableau 2 : Répartition et importance des principales ressources naturelles stratégiques en Afrique centrale Avec environ 30% des réserves minérales mondiales, l'Afrique subsaharienne, et notamment l'Afrique centrale, se positionne comme un fournisseur incontournable de minerais critiques indispensables aux industries technologiques et écologiques telles que le lithium, le cobalt, le cuivre, le manganèse et les terres rares321. En particulier, la République démocratique du Congo (RDC) détient à elle seule près de 70% des réserves mondiales de cobalt322, matériau clé pour les batteries des véhicules électriques et les technologies vertes. Cette suprématie minière confère à la région une attractivité stratégique, générant des flux financiers importants tout en posant des défis de gouvernance et des risques de dépendance économique323. 321 Traité de l'Union africaine sur l'intégration régionale, 2018. https://au.int/sites/default/files/treaties/36403-sl-PROTOCOL_TO_THE_TREATY_ESTABLISHING_THE_AFRICAN_ECONOMIC_COMMUNITY_RELAT ING_TO_FREE_MOVEMENT_OF_PERSONS-1.pdf 322 Statistiques géologiques, Ministère des Mines RDC, 2025. http://minerals-rdc.cd/ Consulté le 27/11/2025 a 20h 323 Rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 2023. https://www.undp.org/fr/publications Consulté le 27/11/2025 a 16h
115 Figures 7 : Golfe de Guinée Outre les minerais, la région est également dotée d'importants gisements pétroliers et gaziers, notamment dans le golfe de Guinée, avec des pays comme l'Angola, le Gabon et le Congo qui figurent parmi les principaux exportateurs africains de pétrole brut. Le golfe de Guinée, qui s'étend le long des côtes des pays membres de la CEEAC, revêt une importance géostratégique majeure en raison de ses ressources naturelles abondantes, particulièrement en matières premières telles que le pétrole, le gaz, le manganèse, le cuivre et le coltan. Cette région concentre près de 8% des réserves mondiales de pétrole, ce qui en fait la première zone pétrolière d'Afrique subsaharienne avec des gisements offshores parmi les plus importants au monde. Ces richesses attirent depuis les années 2000 l'attention croissante des grandes puissances économiques comme les États-Unis et la Chine, qui y développent des stratégies d'influence pour sécuriser l'accès à ces ressources stratégiques vitales pour leurs économies. Dans ce contexte, le golfe de Guinée est un espace clé de la compétition géopolitique mondiale, où les enjeux énergétiques, économiques et sécuritaires se mêlent étroitement. Les pays de la CEEAC, en tant qu'acteurs de cette zone, se trouvent exposés aux pressions extérieures, qu'il 116 s'agisse d'investissements massifs ou de présences militaires, comme le projet américain AFRICOM visant à sécuriser l'accès et la circulation dans cet espace maritime critique. La maîtrise souveraine des ressources du golfe constitue ainsi un levier central pour le développement régional et une condition essentielle pour affirmer une intégration politique et économique autonome. Les ressources forestières constituent un autre pilier de l'économie locale. La forêt du bassin du Congo, deuxième poumon vert de la planète, représente un réservoir crucial de biodiversité et une source importante de bois d'oeuvre, offrant des potentialités économiques non négligeables mais aussi une responsabilité environnementale considérable324. La gestion durable de ces ressources est au coeur des préoccupations internationales, notamment dans le cadre des accords sur le changement climatique325. Cette mosaïque de richesses naturelles attire les grandes puissances mondiales qui cherchent à sécuriser leur accès à ces ressources stratégiques. La Chine, les États-Unis, la Russie, mais aussi l'Union européenne et d'autres acteurs émergents déploient des stratégies complémentaires et parfois concurrentes, mêlant investissements massifs, coopération bilatérale, accords commerciaux et parfois interventions sécuritaires326. Ces approches multiformes prennent la forme de partenariats public-privé, de financements d'infrastructures, voire d'influence politique directe327. Par ailleurs, l'attractivité géopolitique des ressources naturelles expose la région à divers risques, notamment à des conflits liés au contrôle des gisements, à la montée en puissance des groupes armés paramilitaires, et à des tensions susceptibles de déstabiliser des États fragiles328. Ces conflits sont souvent exacerbés par des facteurs historiques, sociaux et économiques, résultant parfois en un cercle vicieux de violence et de sous-développement. 324 WWF, Rapport sur la forêt du bassin du Congo, 2024. https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-07/Coalition%20Bassin%20du%20Congo_V8.pdf Consulté le 27/11/2025 a 18h 325 Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 2023. https://restorationbarometer.org/wp-content/uploads/BE_IUCN_RestorationBarometer_FRA_V2.pdf Consulté le 22/11/2025 a 19h 326 Rapport Carnegie Endowment, 2025
https://restorationbarometer.org/wp- 327 Institut de relations internationales de Shanghai, Publications 2024. https://www.siis.org.cn/ Consulté le 27/11/2025 a 18h 328 International Crisis Group, Afrique, Rapport 2024. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2024-03/b195-au-priorities-2024-french.pdf Consulté le 27/11/2025 a 19h 117 Selon l'Observatoire d'Afrique centrale des Nations Unies (UNOCA), la sécurisation de ces ressources et la prévention des conflits liés à leur exploitation nécessitent une meilleure gouvernance régionale, une coopération renforcée entre États et une inclusion accrue des populations dans la gestion des richesses naturelles329. La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) est appelée à jouer un rôle central dans cette gouvernance, notamment par la mise en oeuvre de mécanismes régionaux visant à réguler l'exploitation minière et à promouvoir la transparence et la responsabilité sociale des entreprises330. Les ressources stratégiques africaines, particulièrement celles de l'Afrique centrale, sont aussi un moteur potentiel de transformation économique et d'industrialisation, à condition que les États parviennent à créer des chaînes de valeur intégrées et à favoriser le développement de secteurs annexes comme la métallurgie, la transformation industrielle et les énergies renouvelables331. Le rapport de la Banque mondiale de 2024 met en avant cette nécessité d'investissements ciblés pour faire passer l'exploitation minière d'une simple extraction de matières premières à un levier de développement durable. Les perspectives offertes par la transition énergétique globale ajoutent une pression nouvelle sur la région, dans la mesure où la demande mondiale pour les minerais indispensables à la green economy (lithium, cobalt, nickel, cuivre) est appelée à croître exponentiellement d'ici 2050. Cette dynamique peut être une opportunité majeure à condition d'anticiper les défis liés à la volatilité des marchés, l'impact environnemental et les questions sociales associées332. La CEEAC, à travers son plan stratégique indicatif 2021-2025, intègre ces dimensions en promouvant l'exploitation responsable des ressources naturelles et en favorisant les partenariats avec des acteurs internationaux supportant un développement inclusif et durable333. Cet 329 UNOCA, Rapport sur la sécurité régionale, 2024. https://reliefweb.int/report/cameroon/la-situation-en-afrique-centrale-et-les-activites-du-bureau-regional-des-nations-unies-pour-lafrique-centrale-rapport-du-secretaire-general-s2024865 Consulté le 15/11/2025 a 18h 330 Communiqué de la CEEAC, 2024. https://ceeac.int/actualites/ Consulté le 7/07/2025 a 00h 331 Banque mondiale, Rapport développement industriel, 2024 https://www.banquemondiale.org/fr/about/annual-report Consulté le 19/09/2025 a 16h 332 Fonds Monétaire International, Rapport sur les matières premières, 2024. https://www.imf.org/en/Publications/Search?series=Commodities+and+Global+Markets#sort=relevancy Consulté le 19/09/2025 a 16h 333 Plan stratégique CEEAC 2021-2025. https://ceeac.int/wp-content/uploads/2021/11/Plan-Strat%C3%A9gique-CEEAC-2021-2025.pdf Consulté le 19/09/2025 a 16h 118 engagement est renforcé par les engagements pris dans le cadre de l'Union africaine et des accords internationaux sur les ressources naturelles et le développement durable334. L'Afrique centrale représente un foyer d'attractivité géopolitique majeur grâce à ses ressources naturelles stratégiques. Toutefois, la concrétisation de ce potentiel est soumise à des exigences fortes en matière de gouvernance, de coopération régionale, de transparence et d'intégration économique. Les choix faits dans les prochaines années détermineront si cette région saura transformer ses ressources en un moteur pérenne de développement et de stabilité, plutôt qu'en facteur de rivalités et de conflits335. B- Les grandes puissances et leurs stratégies d'influence dans la région L'Afrique centrale, riche en ressources naturelles stratégiques, est aujourd'hui au centre des intérêts des grandes puissances mondiales qui cherchent à étendre leur influence dans cette région aux enjeux géopolitiques majeurs. Dans un contexte de concurrence exacerbée, ces puissances déploient des stratégies variées, mêlant diplomatie, coopération économique, investissements massifs, et soutien sécuritaire pour sécuriser l'accès aux ressources et affirmer leur présence politique. La Chine est l'un des acteurs les plus actifs en Afrique centrale. Son approche combine une politique dite de « diplomatie économique » fondée sur un investissement massif dans les infrastructures, notamment dans les secteurs miniers, routiers, énergétiques et portuaires3. Pékin privilégie aussi une diplomatie fondée sur le principe de non-ingérence dans les affaires internes des États, facilitant ainsi des alliances renouvelées et opportunistes avec les gouvernements locaux4. La stratégie chinoise s'appuie sur la signature de contrats et d'accords d'exploitation minière qui garantissent un approvisionnement durable en minerais rares, indispensables à la transition énergétique mondiale. Les États-Unis, quant à eux, concentrent leurs actions sur la dimension sécuritaire et technologique pour contrer l'influence chinoise. À travers des partenariats militaires, des formations des forces de sécurité et des investissements dans les secteurs stratégiques, 334 Union africaine, Agenda 2063, 2023. 335 https://www.policycenter.ma/sites/default/files/2025-10/PB 50-25 Abdelhak%20Bassou%20.pdf 119 Washington cherche à protéger ses intérêts, notamment les chaines d'approvisionnement en cobalt, cuivre et autres minéraux essentiels336. Par ailleurs, les USA mettent en avant des initiatives favorisant la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption, jouant sur l'image d'un partenaire soucieux de développement durable et transparent. La Russie maintient une présence active, en étendant ses ventes d'armements et en s'impliquant dans le secteur minier, particulièrement dans l'exploitation des métaux stratégiques comme le nickel et l'uranium337. Moscou vise également un rôle d'allié politique de certains régimes, renforçant ainsi son influence dans un contexte où les ressources naturelles sont souvent associées à des enjeux sécuritaires majeurs. L'Union européenne, quant à elle, articule sa stratégie autour d'un cadre multilatéral et de la promotion d'une exploitation responsable des ressources. Bâtie autour du Green Deal et des accords commerciaux comme la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), la diplomatie européenne privilégie la durabilité, la protection de l'environnement et le développement humain338. Bruxelles soutient la coopération régionale et les réformes institutionnelles visant une meilleure gestion collective des ressources. Par ailleurs, des États émergents tels que l'Inde et le Brésil adoptent une approche partenariale sud-sud, investissant dans certains secteurs comme l'agriculture, l'éducation, et les infrastructures tout en promouvant une coopération basée sur un respect mutuel et la non-ingérence339. Ces puissances jouent un rôle complémentaire, offrant des alternatives aux modèles occidentaux et chinois, parfois perçus comme trop dominants. Aussi, des acteurs moins classiques, notamment certaines puissances du Golfe ou la Turquie, développent leurs propres stratégies de soft power via des aides humanitaires, des projets culturels et religieux, et des investissements ciblés, s'insérant ainsi dans un jeu d'influence plus 336 Smith, J. (2023). U.S. Military and Economic Influence in Africa. African Security Review, 18(4). https://issafrica.org/research/african-security-review Consulté le 21/09/2025 a 09h 337 Russian Ministry of Foreign Affairs. (2024). Russia's Military Diplomacy in Africa. https://moderndiplomacy.eu/2024/11/07/russia-africa-forging-stronger-partnership/ Consulté le 20/10/2025 a 19h 338 European Commission. (2025). Africa-EU Partnership: Sustainability and Green Deal. https://africa-eu-energy- partnership.org/fr/the-european-union-unveils-the-flagship-projects-in-the-climate-energy-sector-for-africa/ Consulté le 30/09/2025 a 16h 339 Singh, R. India's South-South Cooperation in Africa. Journal of International Development. https://www.emerald.com/books/edited-volume/13536/chapter/84197445/South-South-Cooperation-India-s-Programme-of Consulté le 30/10/2025 a 15h 120 diversifié340. Le concept des BRICS, en intégrant plusieurs États africains, marque la volonté d'un bloc émergent de renforcer sa voix sur la scène internationale. Ces pays tendent à promouvoir une vision multipolaire, défendant les intérêts africains et cherchant à remodeler les règles du commerce mondial et des investissements341. Cependant, les stratégies des grandes puissances butent sur une réalité locale complexe. Les États d'Afrique centrale manifestent parfois une résilience et une autonomie croissante, multipliant les efforts pour reprendre la main sur leurs ressources, améliorer la gouvernance, et contrecarrer les effets négatifs des jeux d'influence étrangers342. Par ailleurs, la société civile, les mouvements citoyens et certains penseurs panafricanistes dénoncent les conséquences néfastes de cette compétition, qui souvent alimente les conflits et appauvrit les populations au lieu de favoriser un développement inclusif. Les débats autour de la souveraineté sur les ressources naturelles sont aujourd'hui au coeur des réflexions stratégiques à l'intérieur des États et des organisations régionales telles que la CEEAC. Face à ces enjeux, la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) tente de renforcer la coordination régionale pour mieux gérer l'exploitation des ressources, unifier les politiques et défendre les intérêts communs dans les négociations internationales. Son rôle est crucial pour limiter la vulnérabilité des États face aux pressions externes et promouvoir un développement intégré durable. Enfin, les grandes puissances adaptent constamment leurs stratégies, sous la pression de la transition énergétique mondiale, qui accentue la demande en métaux critiques et engendre de nouveaux défis environnementaux et sociaux343. Cette évolution ouvre une fenêtre d'opportunité pour une meilleure coopération multilatérale, tout en renforçant la compétition économique et politique344. Dans ce contexte mouvant et inédit, comprendre les dynamiques d'influence et leurs implications pour l'Afrique centrale est essentiel pour anticiper les 340 INSS. Soft Power: Saudi Arabia's Engagement in Africa. Middle East Studies Quarterly. https://www.inss.org.il/strategic assessment/soft-power-in-the-gulf/ Consulté le 29/07/2025 a 10h 341 BRICS Secretariat. (2025). Expansion and Engagement with Africa. https://brics.br/en/about-the-brics 342 Transparency International. (2024). Resource Governance and Corruption in Africa. https://knowledgehub.transparency.org/topics/natural-resource-governance Consulté le 29/07/2025 a 14h 343 Sonia Le Gouriellec, Géopolitique de l'Afrique. 2022 344 Fonds Monétaire International. (2024). Évolution des marchés des minerais stratégiques. https://www.imf.org/en/Publications/REO Consulté le 29/07/2025 a 10h 121 évolutions géopolitiques à long terme et ouvrir la voie à une coopération plus équitable et efficace entre la région et les grandes puissances. C-Impacts économiques et risques liés à la compétition internationale L'exploitation des ressources naturelles en Afrique centrale entraîne des impacts économiques considérables, mais également des risques majeurs liés à la compétition entre grandes puissances qui s'y livrent. La région, riche en minerais stratégiques, en hydrocarbures et en ressources forestières, génère d'importants flux financiers et des opportunités de développement, mais elle reste vulnérable à un ensemble de facteurs géopolitiques, économiques et sociaux qui peuvent freiner son progrès et accentuer les inégalités345. Sur le plan économique, la présence accrue des multinationales et des investisseurs étrangers se traduit par un apport significatif de capitaux, notamment dans les secteurs minier, pétrolier et énergétique. Ces investissements soutiennent le développement des infrastructures essentielles, facilitant le transport des ressources vers les marchés internationaux et améliorant l'intégration économique régionale346. Toutefois, cette dynamique repose souvent sur des contrats avantageant les investisseurs étrangers, laissant un faible rôle aux acteurs locaux et aux États dans la capture de la valeur ajoutée. La dépendance économique aux exportations de matières premières expose les pays d'Afrique centrale à une forte volatilité liée aux fluctuations des prix internationaux comme il a été mentionner dans la première partie de notre travail. Par exemple, le Cameroun, l'Angola et la RDC dépendent largement des recettes issues du pétrole et des minerais qui sont fortement impactés par les crises financières mondiales ou les tensions géopolitiques. Ce mode de 345 We Are CABEF. (2025). Les défis de l'industrialisation énergétique en Afrique centrale. https://wearecabef.org/les-defis-de-lindustrialisation-energetique-en-afrique-centrale-et-le-role-strategique-des-hydrocarbures/ Consulté le 29/07/2025 a 11h 346 FAOLEX. (2025). CEMAC 2025 : Vers une économie régionale intégrée et durable. https://www.fao.org/faolex/en/ Consulté le 29/07/2025 a 11h 122 croissance expose la région au risque de "maladie hollandaise" économique, réduisant la compétitivité des autres secteurs industriels et agricoles347. Par ailleurs, le retard industriel observé dans la région constitue un frein majeur à une croissance durable et équitable. La faible capacité à transformer localement les ressources minières et énergétiques limite la création d'emplois et l'acquisition de technologies. Le secteur artisanal demeure prédominant dans l'extraction minière, avec des conditions souvent précaires et une faible formalisation économique, ce qui impacte négativement les retombées économiques pour les populations locales348. Du point de vue social, l'exploitation compétitive des ressources naturelles engendre des tensions et conflits locaux. L'absence de redistribution équitable des richesses, l'accaparement des terres, et les pratiques non durables provoquent des marginalisations, des expropriations et parfois des violences communautaires349. Les ressources minières sont souvent au coeur des guerres locales et des conflits armés, comme en RDC où la présence de groupes armés contrôlant certains territoires enrichit illégalement plusieurs acteurs tandis que l'État peine à imposer son autorité350. Les conséquences environnementales résultant de la surexploitation constituent également un défi majeur. La déforestation massive dans le bassin du Congo et la pollution liée à l'exploitation minière et pétrolière menacent la biodiversité, affectent la santé des populations riveraines et fragilisent les écosystèmes essentiels à la régulation climatique régionale351. La dégradation des sols et la perte de ressources naturelles aggravent la vulnérabilité alimentaire et accroissent la précarité des communautés rurales352. Face à ces enjeux, la gouvernance des 347 Agence Ecofin. (2025). L'Afrique doit rattraper son retard industriel face au risque des actifs échoués. https://www.agenceecofin.com/ Consulté le 01/10/2025 a 16h 348 Banque Africaine de Développement. (2020). Perspectives économiques en Afrique https://www.afdb.org/en/documents/african-economic-outlook-2020 349 Transparency International. (2024). Gouvernance et corruption en Afrique centrale. https://knowledgehub.transparency.org/topics/natural-resource-governance Consulté le 08/07/2025 a 15h 350 International Crisis Group. (2024). Analyse des conflits armés liés aux ressources en RDC. https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/democratic-republic-congo Consulté le 30/07/2025 a 10h 351 WWF. (2024). Rapports sur la déforestation et changements climatiques. https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-07/Coalition%20Bassin%20du%20Congo_V8.pdf Consulté le 29/09/2025 a 18h 352 Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). (2023). https://restorationbarometer.org/wp-content/uploads/BE IUCN RestorationBarometer FRA V2.pdf Consulté le 29/09/2025 a 19h 123 ressources reste une problématique centrale. La faiblesse des institutions, la corruption et la mauvaise gestion freinent l'efficacité des politiques publiques visant une exploitation responsable et équitable. En outre, l'influence des grandes puissances étrangères peut parfois renforcer des dynamiques inégalitaires, favorisant des élites complices et alimentant des stratégies extractives déconnectées des besoins sociaux locaux353. La Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC) et la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) tentent ainsi de mettre en place des cadres institutionnels harmonisés pour coordonner la gestion des ressources, encourager la transparence, lutter contre l'exploitation illégale et promouvoir une intégration régionale plus équilibrée. Ces initiatives visent également à améliorer la capacité des États à négocier avec les multinationales et à optimiser les retombées économiques et sociales locale. Cependant, ces démarches rencontrent des difficultés liées aux divergences d'intérêts entre pays membres, à l'instabilité politique persistante, et au manque de moyens techniques et financiers. Dans ce contexte, le rôle des organisations de la société civile et des mouvements citoyens est crucial pour renforcer la pression sur les gouvernements et promouvoir une justice sociale autour des ressources354. Du point de vue économique global, bien que la croissance devrait se maintenir dans la région autour de 4% à 4,5% en 2025, la fragilité des systèmes économiques impose prudence et anticipation face aux risques externes, notamment la montée des tensions commerciales entre grandes puissances et la crise climatique355. Les investissements étrangers, souvent concentrés dans des secteurs peu générateurs d'emplois, doivent être réorientés vers un développement inclusif pour bénéficier véritablement aux populations356. L'importance croissante des minerais 353 Banque mondiale, perspectives économiques 2025, Risques liés au pétrole et dépendance. https://documents1.worldbank.org/curated/en/099704106172541359/pdf/IDU-8589354c-99c8-4442-944a-6f8a5da5cfa8.pdf Consulté le 29/09/2025 a 19h 354 Amnesty International. (2025). Droits humains. https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-annuel-situation-des-droits-humains-dans-le-monde-2025 Consulté le 29/09/2025 a 17h 355 Banque Africaine de Développement. (2025). Croissance et perspective économique en Afrique centrale. https://fr.apanews.net/news/croissance-en-afrique-une-reprise-timide-et-prometteuse-bad/ Consulté le 21/09/2025 a 17h 356 Agence Ecofin. (2025). Les enjeux de la transition énergétique en Afrique. https://www.agenceecofin.com/actualites/2406-129460-transition-energetique-les-pays-africains-les-plus-performants-en-2025-selon-le-wef Consulté le 15/09/2025 a 18h 124 stratégiques dans la transition énergétique mondiale génère par ailleurs une forte demande qui peut être une opportunité majeure pour l'Afrique centrale. Néanmoins, cette opportunité s'accompagne de risques d'accroissement des pressions sur les territoires sensibles et la biodiversité, ce qui nécessite la mise en oeuvre de standards internationaux exigeants en matière environnementale et sociale357. La compétition pour les ressources naturelles en Afrique centrale appelle à un équilibre délicat entre valorisation économique et gestion des risques. Seule une gouvernance renforcée, une intégration régionale effective, et la mobilisation d'acteurs africains soucieux d'une croissance durable pourront transformer ces défis en leviers de développement équitable et de stabilité pour la région358. Paragraphe 2 : Sécurité régionale, diplomatie et positionnement international de la CEEAC L'Afrique centrale, caractérisée par sa richesse en ressources naturelles mais aussi par une instabilité persistante, se trouve aujourd'hui confrontée à des défis sécuritaires majeurs. Les menaces transnationales telles que les groupes armés, le terrorisme, les trafics illicites et les risques environnementaux constituent un cocktail déstabilisateur qui oblige les États de la région à coopérer plus étroitement. La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un rôle crucial dans cette dynamique, en pilotant les efforts de coordination régionale pour réduire ces menaces et renforcer la paix et la sécurité au sein de la zone. Au-delà de la sécurité, la CEEAC s'affirme comme un acteur diplomatique majeur. Sa stratégie consiste non seulement à gérer les risques internes via la coopération, mais aussi à positionner l'Afrique centrale sur la scène internationale. Par ses alliances, ses partenariats et sa diplomatie active, la CEEAC travaille à défendre les intérêts collectifs de ses membres, tout en cherchant à peser dans les grands équilibres géopolitiques actuels. Ce paragraphe est organisé en trois volets : d'abord, l'examen des multiples enjeux sécuritaires et des menaces transnationales qui affectent la région ; ensuite, l'analyse de la coopération régionale en matière de sécurité et du rôle central de la CEEAC ; enfin, l'étude des stratégies 357 Agence internationale de l'énergie. (2025). Perspectives sur les matières premières. https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2025 Consulté le 15/09/2025 a 18h 358 UNOCA. (2025). Sécurité et prévention des conflits en Afrique centrale. https://unoca.unmissions.org/fr/rapports-et-publications Consulté le 18/09/2025 a 18h 125 diplomatiques et des alliances internationales qui renforcent l'influence de la CEEAC à l'échelle mondiale. A- Enjeux sécuritaires majeurs et menaces transnationales en Afrique centrale L'Afrique centrale se trouve à la croisée de multiples défis sécuritaires majeurs qui compromettent la stabilité politique, le développement économique et la cohésion sociale de la région. Malgré des avancées institutionnelles récentes dans certains pays, la sous-région reste soumise à une multitude de menaces transnationales qui transcendent les frontières étatiques et obligent à repenser la coopération régionale. Ces menaces s'apparentent à un cocktail explosif où se mêlent conflits armés, terrorismes, trafics illégaux, migrations forcées et risques environnementaux exacerbés par les changements climatiques359. Parmi les principales sources d'instabilité figurent les conflits armés endémiques qui déchirent certains États, notamment la République démocratique du Congo (RDC), le Tchad et la République centrafricaine (RCA). La RDC, dotée de ressources minières abondantes, connaît des violences quasiment permanentes dues à la présence de multiples groupes armés et à la faiblesse de l'autorité de l'État. Ces conflits se traduisent par des déplacements massifs de populations, une dégradation des infrastructures et un climat d'insécurité pour les investisseurs et les populations locales360. La situation est similaire en RCA et au Tchad, où les conflits communautaires et les tensions politico-militaires fragilisent durablement la paix et freinent les projets de développement361. Le terrorisme constitue une menace croissante en Afrique centrale, avec la présence d'éléments affiliés à des organisations telles qu'Al-Qaïda ou l'État islamique dans certaines zones frontalières particulièrement vulnérables. Ces groupes exploitent les failles sécuritaires régionales, les rivalités ethniques et la pauvreté pour recruter et étendre leur influence, 359 ONUCA, Afrique centrale, défis sécuritaires, 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231 Consulté le 14/09/2025 a 20h 360 International Crisis Group, Conflits armés en RDC, 2025. https://africacenter.org/fr/daily-media-review/revue-de-presse-du-23-septembre-2025/ Consulté le 12/09/2025 a 22h 361 UNOCA, Rapport sur la RCA, 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231 Consulté le 12/09/2025 a 22h 126 notamment dans le bassin du Lac Tchad et certaines régions frontalières de la RDC et du Cameroun. La nature transnationale de ces réseaux oblige les États à renforcer leurs capacités de renseignement et leurs interventions concertées362.
Figure 8 : Les corridors régionaux à l'épreuve des insécurités en Afrique centrale, de Emmanuel Chauvin et Géraud Magrin, dans « Violences et régionalisation en Afrique centrale ». Les trafics illicites d'armes, de drogues, de minerais précieux, et de personnes constituent également une source majeure d'instabilité. Ces réseaux criminels profitent des frontières poreuses et du manque de moyens des forces de sécurité pour alimenter les conflits armés, financer des groupes rebelles et générer une corruption protéiforme au coeur des institutions. La 362 Peaceau.org, Atlas continental de la sécurité, 2025. https://www.peaceau.org/uploads/1298.comm-fr.pdf Consulté le 12/09/2025 a 23h 127 région est devenue un carrefour essentiel pour ces trafics, affectant durablement la sécurité des populations et l'intégrité des États363. Les déplacements massifs de populations, qu'ils soient liés aux conflits ou aux crises climatiques, ajoutent une contrainte humanitaire intense. Les camps de réfugiés et les personnes déplacées internes se multiplient, exacerbant les tensions socio-économiques dans les zones d'accueil et créant un contexte fertile pour la résurgence de violences communautaires364. Ces flux migratoires sont un vecteur de propagation des tensions transfrontalières et d'instabilité politique365.
Figures 9 : Commission des Mouvements de Population, Rapport CMP mars 2025. Analyse intégrée, rapport CMP mars 2025. 363 UNODC, Rapport mondial sur les drogues 2024. https://www.incb.org/documents/Publications/AnnualReports/AR2024/Annual_Report/E-INCB-2024-1-FRE.pdf Consulté le 12/09/2025 a 22h 364 OCHA, Crises humanitaires, 2025. https://www.unocha.org/publications/report/democratic-republic-congo/afrique-de-louest-et-centrale-derniers-evenements-en-bref-11-17-mars-2025 Consulté le 12/09/2025 a 23h 365 African Migration Report, 2025. https://africacenter.org/fr/spotlight/tendances-migratoires-2025/ Consulté le 06/09/2025 a 21h 128 Pour mieux comprendre l'ampleur et la répartition des conséquences humaines liées aux conflits armés et aux menaces sécuritaires en Afrique centrale, la carte des populations déplacées internes (PDI) en République centrafricaine (RCA) à fin mars 2025, issue du rapport CMP (Commission des Mouvements de Population), offre une visualisation claire et précise. Cette cartographie met en lumière les zones les plus touchées par les violences et les déplacements forcés, soulignant les sous-préfectures où la pression sur les populations est la plus forte. On observe notamment une concentration significative des PDI dans des zones telles que Ouham-Fafa, Ouaka, Basse-Kotto, Haut-Mbomou et Mbomou, qui enregistrent plusieurs dizaines de milliers de déplacés répartis entre sites officiels et familles d'accueil. La carte fait également apparaître les zones de retour des populations déplacées, révélant ainsi la dynamique complexe et fluctuante des déplacements, où sécurisation relative et instabilité coexistante provoquent des mouvements répétés. La représentation graphique des flux et accumulations de PDI montre aussi l'impact multidimensionnel des conflits : non seulement sur la stabilité des États concernés, mais aussi sur la pression humanitaire, les infrastructures locales et le tissu social. Ces migrations forcées à l'intérieur des territoires fragilisent les capacités étatiques et régionales à garantir sécurité, accès aux soins, et moyens de subsistance. Ainsi, cette carte illustre concrètement les enjeux sécuritaires majeurs de la sous-région, en reliant la géographie des conflits à leurs répercussions humaines directes, essentielle pour une analyse réaliste et contextualisée des menaces transnationales en Afrique centrale. La question environnementale, souvent négligée dans le cadre sécuritaire, prend de plus en plus d'ampleur comme facteur de menace transnationale. La déforestation accélérée, la dégradation des sols, la pollution liée à l'exploitation minière et pétrolière contribuent à détériorer les conditions de vie et à alimenter les conflits d'usage entre populations rurales, urbaines et industries extractives366. Le changement climatique accentue la raréfaction de ressources vitales telles que l'eau et les terres cultivables, multipliant ainsi les conflits intercommunautaires367. Face à cette complexité, la coopération régionale est devenue une nécessité impérieuse. La mobilisation progressive d'organisations régionales telles que la CEEAC, en partenariat avec les Nations unies et des acteurs internationaux, vise à instaurer des cadres communs pour la 366 WWF, Déforestation bassin du Congo, 2024. https://www.wwfdrc.org/?49742%2FPourquoi-le-Bassin-du-Congo-merite-une-attention-financiere-accrue Consulté le 12/09/2025 a 22h 367 UICN, Impact environnemental et conflit, 2024. https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2024-12/Rapport%20Activite%CC%81%202023-24.pdf Consulté le 12/09/2025 a 22h 129 gestion des crises, la régulation des mouvements transfrontaliers et la lutte coordonnée contre les réseaux criminels368. L'efficacité de ces dispositifs dépend cependant de l'intégration politique et de la capacité des États membres à partager renseignement et ressources369. Le renforcement des capacités des forces de sécurité régionales est aussi un axe central. La formation, l'équipement et la modernisation des armées et polices dans les pays d'Afrique centrale, souvent conditionnés à l'aide internationale, cherchent à améliorer le contrôle du territoire et la répression des groupes armés et terroristes370. Néanmoins, cette militarisation peut parfois aggraver les tensions socio-politiques si elle n'est pas accompagnée d'efforts inclusifs de paix et de développement371. La dimension juridique et institutionnelle est cruciale. Il existe un besoin urgent d'harmonisation des législations concernant la lutte contre le terrorisme, le trafic illicite et les violations des droits de l'homme, afin de pouvoir engager des poursuites efficaces et de limiter les impunités. La consolidation des liens entre les pays d'Afrique centrale et avec les institutions internationales revêt une importance stratégique. Les forums multilatéraux permettent d'échanger sur les meilleures pratiques, d'harmoniser les politiques sécuritaires et de mobiliser des ressources financières et humaines372. Ils constituent également des espaces pour l'élaboration d'une narrative partagée autour des enjeux de sécurité et de développement, créant les conditions favorables à une coopération durable373. 368 CEEAC & ONU partnership, coopération régionale, 2025. https://unoca.unmissions.org/paix-et-d%C3%A9veloppement-en-afrique-centrale%%A0-faire-progresser-le-partenariat-entre-la-ceeac-et-l%E2%80%99onu Consulté le 07/09/2025 a 2h 369 African Union, Renfrcement de la sécurité, 2025. https://www.peaceau.org/uploads/1298.comm-fr.pdf Consulté le 07/09/2025 a 22h 370 Ministère de la Défense, États centrafricains, rapport 2025. https://ceeac-eccas.org/2025/05/17/7eme-session-ordinaire-du-cts-sur-la-defense-la-surete-et-la-securite-segment-des-ministres-du-copax/ Consulté le072/09/2025 a 22h 371 UNODC, Militarisation et paix, 2024. https://www.unodc.org/westandcentralafrica/fr/westandcentralafrica/stories/2024/strengthening-stability-and-border-security-through-development.html Consulté le 03/09/2025 a 12h 372 UN Security Council, multilateral diplomacy, 2025. https://docs.un.org/fr/S/PV.9931 Consulté le 12/09/2025 a 22h 373 African Union, Stratégies diplomatiques, 2025. http://www.aupaps.org/fr/page/7-peace-support-operations Consulté le 12/09/2025 a 22h 130 Les menaces transnationales sont également exacerbées par des facteurs externes. La compétition géopolitique entre grandes puissances pour l'accès aux ressources naturelles et l'influence politique dans la région alimente indirectement certains conflits, en renforçant les réseaux d'armement illégaux et en influençant les équilibres politiques locaux374. Il en résulte une vulnérabilité accrue des États face aux ingérences et une complexification des efforts de pacification et de reconstruction. Le rôle des organisations non gouvernementales, la société civile et les groupes communautaires est aussi déterminant. Ces acteurs participent à la prévention des conflits, au dialogue intercommunautaire et à la promotion des droits fondamentaux, tout en contribuant à la sensibilisation et à la mobilisation autour des enjeux sécuritaires375. Leur implication est un élément clé pour obtenir des solutions pérennes et adaptées aux réalités locales376. Enfin, la jeunesse, très présente dans la population africaine centrale, constitue à la fois un défi et une opportunité en matière de sécurité. Le chômage élevé et le manque d'accès à l'éducation transforment parfois cette jeunesse en terreau fertile pour le recrutement par des groupes violents. Parallèlement, des politiques ciblées d'inclusion sociale, d'éducation et de formation professionnelle représentent un levier essentiel pour prévenir la violence et assurer un avenir stabilisateur à la région377. Ainsi, les enjeux sécuritaires majeurs et menaces transnationales en Afrique centrale exigent une approche multidimensionnelle et intégrée, conjuguant actions militaires, réforme institutionnelle, coopération diplomatique, développement social et engagement citoyen. Ce défi complexe appelle une mobilisation collective, régionale et internationale, soucieuse d'équilibre entre sécurité, développement et droits humains378. B- Coopération régionale en matière de sécurité et rôle de la CEEAC 374 Carnegie Endowment, Géopolitique et ressources, 2025. https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-as-a-brand-and-its-african-dimension/ 375 Amnesty International, Rôle Sociétal, 2025. https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-annuel-situation-des-droits-humains-dans-le-monde-2025 376 African Civil Society, dialogue et paix, 2025. https://www.africancivilsociety.org/ 377 World Bank, Jeunesse et sécurité, 2025. 378 UNOCA, Stratégies et partenariats, 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156231 131 L'Afrique centrale continue d'être marquée par des défis sécuritaires majeurs qui constituent autant d'obstacles à la paix, au développement et à la stabilité régionale. Face à cette situation, la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) joue un rôle fondamental dans la construction d'une coopération régionale solide, structurée et durable en matière de sécurité. Cela s'inscrit dans une perspective panafricaine de refondation de la paix, influencée notamment par des penseurs comme Frantz Fanon, dont la pensée sur la décolonisation et les conflits postcoloniaux éclaire les dynamiques contemporaines de la région. La CEEAC est consciente que la sécurité en Afrique centrale ne peut être assurée isolément par chaque État, et qu'elle nécessite une approche collective face aux menaces transnationales. Ces menaces comprennent la persistance des groupes armés, le terrorisme, les trafics illicites, mais aussi les conflits intercommunautaires et les conséquences de la crise climatique qui exacerbe les tensions sociales379. La coopération régionale organisée par la CEEAC vise à créer un cadre institutionnel cohérent pour prévenir les conflits, gérer les crises, et promouvoir un environnement pacifique favorable à l'intégration économique et politique. La pertinence de ces dispositifs s'est notamment manifestée dans la réponse aux crises dans l'Est de la RDC et en République centrafricaine, où la CEEAC a joué un rôle de médiation et de soutien à la reconstruction institutionnelle et sécuritaire380. Cette coopération se traduit aussi par des opérations conjointes et des missions de maintien de la paix pour contenir les violences, protéger les populations civiles et garantir l'accès humanitaire dans les zones les plus affectées381. Un aspect clé du rôle de la CEEAC est aussi de promouvoir une gouvernance sécuritaire conforme aux droits humains et aux normes internationales. Cela inclut des efforts pour prévenir les discours de haine, la propagande violente, et toutes formes d'incitation à la violence. Cette dimension sociopolitique est capitale pour construire des bases durables de paix, en s'inspirant des analyses de Frantz Fanon qui soulignait la nécessité de dépasser les héritages coloniaux et les divisions artificielles exacerbées par la violence382. 379 UNOWAS. (2025). Revue géopolitique de l'Afrique centrale. https://unowas.unmissions.org/ 380 International Crisis Group. (2024). Gestion des conflits en RDC et RCA. https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa 381 ONU. (2025). Opérations de maintien de la paix en Afrique centrale. https://unoca.unmissions.org/fr/rapport-et-publications 382 Fanon, F. (1963). Pour la révolution africaine. 132 La pensée de Fanon est une source d'inspiration majeure dans la conception panafricaine de la sécurité. Il mettait notamment en exergue l'importance de combattre les causes profondes des conflits, comme l'exclusion sociale, les divisions ethniques instrumentalisées, et l'absence de souveraineté économique, qui nourrissent la violence et l'instabilité postcoloniale383. La CEEAC intègre ces dimensions dans ses stratégies de prévention et de gestion des conflits, en s'efforçant de créer un environnement intégré politiquement et économiquement, capable de résorber les fractures internes qui alimentent les tensions384. La coopération sécuritaire régionale est également renforcée par les partenariats avec l'Union africaine et les Nations unies, formant un réseau global de coordination qui associe assistance technique, appui au dialogue politique multipartite, et facilitation des processus électoraux apaisés. Ces partenariats contribuent à accroître la légitimité et la portée des actions de la CEEAC sur le terrain385. Toutefois, cette coopération régionale fait face à plusieurs défis majeurs. Le premier est la disparité des capacités militaires, policières, et institutionnelles entre les États membres qui limite l'efficacité des opérations conjointes et le partage de renseignements sensible386. Le second problème tient à l'instabilité politique persistante dans certains pays, qui fragilise la volonté politique nécessaire à une intégration sécuritaire profonde387. Enfin, la compétition internationale, qui se manifeste par l'influence des grandes puissances dans la région, complique parfois la mise en oeuvre de réponses unifiées388. La nécessité de renforcer la synergie entre sécurité, développement et gouvernance démocratique est au coeur de l'agenda de la CEEAC. Cela implique des programmes qui visent l'inclusion socioéconomique des populations vulnérables, la lutte contre la pauvreté dont Fanon rappelait l'impact déstabilisateur, et le renforcement de l'État de droit389. Par ailleurs, les 383 Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. 384 African Union. (2025). Stratégie de prévention des conflits. 385 African Union Peace and Security Council. (2025). Rapport annuel. 386 SIPRI. (2024). Capacités militaires en Afrique centrale. https://sipri.org/ 387 Freedom House. (2025). Indices d'instabilité politique. https://freedomhouse.org/report/freedom-world/2025 388 Carnegie Endowment. (2025). Influence géopolitique
en Afrique centrale. 389 UNDP. (2024). Inclusion et développement socioéconomique. https://www.undp.org/publications 133 changements climatiques et leurs effets sur les ressources naturelles sont désormais intégrés dans la planification sécuritaire régionale, témoignant d'une approche holistique390. Les efforts de la CEEAC s'insèrent dans le contexte plus large du Programme de relance et de redynamisation adopté en 1999 et continuellement ajusté, qui cherche à faire de la Communauté un pilier régional de la paix, la sécurité et de la coopération. Cette vision ambitionne de dépasser les crises à court terme pour construire une stabilité durable, nécessaire au progrès économique et social que réclament les peuples d'Afrique centrale. La CEEAC, par sa diplomatie proactive, s'efforce aussi de renforcer son poids dans les enceintes internationales, pour inscrire les problématiques de l'Afrique centrale au centre des débats sur la sécurité, la paix et le développement durable. Ces stratégies diplomatiques sont vitales pour mobiliser ressources et soutiens nécessaires aux actions régionales. La mobilisation collective de la région, inspirée par les appels de Frantz Fanon à une décolonisation véritable et à une autonomie africaine retrouvée, constitue la base pour relever les multiples défis sécuritaires. Car la paix et la sécurité en Afrique centrale sont indissociables d'une émancipation politique pleinement assumée et portée par une coopération solidaire entre États et populations391. C- Stratégies diplomatiques et alliances internationales de la CEEAC La Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC) est un acteur central de la diplomatie régionale, jouant un rôle décisif dans la promotion de la paix, de la sécurité et du développement durable au sein de la sous-région. Face aux défis géopolitiques contemporains, la CEEAC s'efforce de renforcer la cohésion politique de ses États membres et de bâtir une diplomatie collective qui puisse peser efficacement sur la scène internationale. Dans cette perspective, la CEEAC s'attache à cultiver une souveraineté régionale consolidée, non seulement pour gérer les conflits internes, mais aussi pour affirmer une diplomatie 390 UNEP. (2025). Impact climatique sur la sécurité régionale. https://www.unep.org/resources/report 391 Nkrumah, K. (1965). L'Afrique doit se libérer. 134 autonome et stratégique. La construction d'institutions régionales solides, comme le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Afrique Centrale (COPAX), représente un pilier fondamental392. Sur le plan international, la CEEAC établit des partenariats stratégiques avec l'Union africaine, les Nations unies, l'Union européenne, ainsi qu'avec des puissances mondiales telles que la Chine et les États-Unis393. Ces alliances apportent des ressources, un soutien politique et contribuent à la visibilité de la région dans les forums internationaux394. Achille Mbembe souligne que cette diplomatie doit s'inscrire dans une logique de décolonisation des rapports internationaux, permettant à la région d'affirmer sa souveraineté à travers une diplomatie critique, indépendante, et forte sur le plan symbolique et stratégique395. Cette position invite la CEEAC à forger un agenda régional propre, respectueux des histoires, cultures et besoins d'Afrique centrale396. Patrick Mbeko analyse la diplomatie régionale comme un levier indispensable pour stabiliser la région tout en stimulant la croissance via une intégration économique durable. Il met en avant la nécessité d'une diplomatie économique qui favorise la libre circulation des biens et des personnes, essentielle pour renforcer la compétitivité de l'Afrique centrale sur la scène mondiale397.Concrètement, la CEEAC s'engage dans une diplomatie proactive, coordonnant les positions diplomatiques des États membres pour peser collectivement dans la résolution des crises telles que celles qui affectent la République démocratique du Congo, la Centrafrique ou le Tchad398. Cette coordination favorise aussi la mise en oeuvre de politiques régionales communes pour la sécurité, la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale. 392 Vision stratégique CEEAC, 2025. https://acpclima.dev4u.it/document/acppolicies/TD/Vision%20Strategique%20de%20la%20Ceeac%20Horizon %202025.pdf 393 African Union, Stratégie de paix et sécurité, 2025. 394 ONU, Coopération diplomatique, 2025. 395 Achille Mbembe. (2021). Politiques de la souveraineté. Sommet Afrique-France de 2021, intitulé « Les nouvelles relations Afrique-France : Relever ensemble les défis de demain ». 396 Achille Mbembe, (2016). Critique de la raison nègre. 397 Patrick Mbeko. (2023). La diplomatie africaine face aux défis contemporains. https://www.thinkingafrica.org/V2/portfolio/leadership-panafricanisme-et-enjeux-de-paix-en-afrique-centrale-patrick-mbeko/ 398 International Crisis Group. (2024). Gestion des conflits en Afrique centrale. 135 En matière économique, la CEEAC utilise la diplomatie pour attirer des investissements étrangers responsables, mettant en avant la gestion transparente des richesses et la promotion d'une croissance inclusive et durable399. Ces efforts répondent à l'ambition panafricaine d'utiliser les ressources naturelles comme levier d'autonomie et de développement durable. Par ailleurs, la CEEAC porte une attention particulière à la diplomatie culturelle et sociale, promouvant le dialogue intercommunautaire pour renforcer la paix sociale et la cohésion nationale. Cette orientation participe à la prévention des conflits et à la construction d'une société civique africaine forte400. La modernisation institutionnelle est également au coeur des réformes diplomatiques. L'adoption d'outils communicationnels modernes, la formation continue des diplomates et l'amélioration des structures de coordination renforcent la réactivité et l'efficacité de la CEEAC dans sa diplomatie externe. Toutefois, cette diplomatie régionale est confrontée à des défis importants. Les disparités internes entre États membres, les tensions politiques et les influences extérieures peuvent ralentir la prise de décisions collectives. Le récent retrait du Rwanda de la CEEAC illustre les difficultés liées à la gestion des divergences et la nécessité d'une diplomatie inclusive et apaisante401. Malgré ces obstacles, la CEEAC s'efforce de consolider son impact sur la scène internationale. Ses interventions dans les débats sur la sécurité, les changements climatiques et la gouvernance économique démontrent une ambition renouvelée de faire de la région un partenaire incontournable402. La CEEAC oeuvre pour une diplomatie qui intègre étroitement les questions de droits humains, de justice sociale et d'inclusion, assurant que la paix régionale soit soutenue par un développement harmonieux et la reconnaissance des diversités culturelles et ethniques403. Cette approche s'inspire des analyses profondes de Fanon sur la nécessité de réinventer les rapports sociaux et politiques africains pour bâtir une paix durable, libre des oppressions externes et des 399 UNDP. (2024). Diplomatie économique et développement durable. 400 UNESCO, Dialogue interculturel et paix, 2025. https://www.unesco.org/fr/articles/infos-culture-afrique-centrale-ndeg13-janvier-mars-2025 401 Reuters, Retrait du Rwanda de la CEEAC, 2025. https://fr.apanews.net/diplomacy/ceeac-le-rwanda-annonce-son-retrait-lors-du-sommet-de-malabo/ 402 Policy Center for The New South, Analyse
géopolitique, 2025. 403 ONU, Droits humains et diplomatie inclusive, 2024. 136 conflits internes404. En somme, la diplomatie régionale de la CEEAC est plus qu'une simple coordination politique : elle est une démarche panafricaine ambitieuse visant à construire un avenir stable, souverain et prospère pour l'Afrique centrale, en s'appuyant sur les valeurs d'émancipation, de justice et de coopération solidaire, même si elle demeure toujours inefficace sur plusieurs plans. CHAPITRE 2 : VERS UNE REFONDATION L'Afrique centrale, riche de sa diversité culturelle et de ses ressources naturelles, est une région porteuse d'immenses potentialités économiques et politiques. Cependant, elle demeure confrontée à des défis majeurs liés à son histoire coloniale, à la persistance des divisions politiques, ainsi qu'à l'insécurité qui freine son essor. À l'aube de nouvelles aspirations, la nécessité d'une refondation profonde de l'intégration régionale s'impose pour mettre en oeuvre une stratégie de souveraineté et de solidarité véritablement panafricaine. C'est dans cette optique que la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC) se trouve à un carrefour décisif : penser et agir pour un avenir commun affranchi des entraves coloniales et des ingérences externes. Ce chapitre propose d'analyser cette dynamique sous le prisme de la pensée de Frantz Fanon, qui incarne la critique la plus aiguë des postcolonialismes et qui appelle à une décolonisation non seulement politique mais aussi identitaire et culturelle. En intégrant ce cadre théorique, nous chercherons à mettre en lumière les défis que rencontre la CEEAC dans sa quête d'unité et de souveraineté régionales, mais aussi les perspectives d'une intégration renouvelée, fondée sur une conscience partagée. |
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