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L'activité culinaire des étudiants étrangers

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par Frédérique Giraud
Ens-Lsh - Master 1 de Sociologie 2006
  

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Une sociologie des migrations par l'alimentation

L'alimentation offre pour l'observation des processus d'insertion une des situations concrètes les plus étendues et les plus variées. Elle permet d'observer la socialisation à partir de plusieurs dimensions, solidaires intéressant aussi bien les domaines du public et du privé, que de l'ordinaire et du festif ou de l'individuel et du collectif. L'activité alimentaire permet d'avoir accès au concret des processus et des phénomènes qui les accompagnent et de caractériser les nouveaux rapports sociaux dans lesquels les groupes et les individus évoluent dans le quotidien de leur insertion. L'observation attentive des pratiques culinaires permet d'identifier dans les pratiques le maintien de pans de l'ancienne socialisation et l'incorporation de nouvelles pratiques.

Les habitudes alimentaires sont celles qui résistent le mieux au changement pour être culturellement et biologiquement intériorisées. De ce fait, elles sont devenues un indicateur du degré d'intégration des migrants, c'est-à-dire du processus par lequel les migrants participent à la vie sociale de la société d'accueil. Ainsi, au courant du XIXe siècle, alors que l'Amérique s'interroge sur l'intégration possible des migrants, le type d'alimentation est un critère d'américanisation pour l'administration. L'étude du changement alimentaire et du maintien de ses aspects identitaires n'est pas une exclusivité des recherches sur les migrants. Les changements alimentaires constatés à l'échelle régionale, voire nationale, soumettent à l'épreuve des faits et infirment la thèse de la convergence selon laquelle on assisterait à une uniformisation des pratiques.

Les activités alimentaires sont-elles immuables ? Si elles le sont, comment expliquer leur persistance ? Si non, en quel sens peuvent-elles varier ? Le changement culturel s'opère-t-il sur un mode linéaire et global ? L'ensemble des variations des comportements culinaires peutil être appréhendé à la lumière d'une opposition entre les pratiques d'aujourd'hui et les pratiques d'hier ? Assiste-t-on à la naissance d'un nouveau registre des pratiques alimentaires dans le pays d'accueil ?

L'ethnologie urbaine a trop tendance à analyser les comportements comme caractéristiques d'une identité culturelle, d'une ethnicité, l'observation des comportements alimentaires en situation de migration géographique permet de faire éclater les références trop monolithiques et à les scinder en une pluralité d'influences.

Un mangeur naît dans un espace social alimentaire, caractérisé par un répertoire du comestible, au sein duquel il est familiarisé à un ensemble d'aliments. Chaque espace nouveau de vie est créateur au sein de l'individu de nouvelles références alimentaires aimées ou non aimées, mais qui impriment leur marque chez l'individu. On définit l'itinéraire gustatif d'un individu comme la marque sur son patrimoine alimentaire de la fréquentation de différents espaces sociaux alimentaires. Le mangeur suit des itinéraires socioculturels pluriels. Son répertoire gastronomique, ses habitudes culinaires, alimentaires varient selon sa position sociale, son genre, son âge (et la cohorte à laquelle il appartient), sa région d'origine et celles où il a successivement résidé, selon qu'il existe un relatif continuum avec les socialisations induites par ses aînés ou qu'il se trouve impliqué dans une situation nouvelle. Il invente en combinant des influences diverses de nouvelles manières de faire culinaires.

La logique de l'itinéraire conduit à envisager les approvisionnements, la cuisine, les préférences, et dégoûts alimentaires du pays d'origine et ceux du pays d'accueil et les enjeux de la confrontation des références culinaires initiales aux normes du pays d'accueil.

Les itinéraires des étudiants que nous avons interrogés sont simples, deux modèles se distinguent. Soit l'étudiant n'a jamais quitté son pays ni même sa région, auquel cas S'intéresser à un public d'étudiants dont le projet de migration est uniquement lié à une situation d'études permet de se placer dans une situation d'observation où l'enjeu des modifications alimentaires est sans importance majeure pour l'individu et ne permet pas de résoudre a priori la question du maintien ou de la constance des styles alimentaires d'origine. L'étudiant peut a priori autant être attiré par la découverte de nouvelles façons de cuisiner parce que cette situation durera uniquement le temps du séjour ou à l'inverse refuser de s'ouvrir à un nouveau style alimentaire en raison de la durée courte et anodine du séjour. Choisir une population d'étudiants c'est aussi se confronter à une population que l'on peut supposer plus ouverte aux innovations culinaires, par suite le constat d'une volonté de maintien des habitudes alimentaires prend une résonance toute particulière. Notre démarche de recherche nous conduit à poser le problème de l'alimentation sous une forme diachronique.

Ce questionnement se pose différemment pour l'ensemble des personnes que nous avons interrogé. En effet nous avons choisi des étudiants de plusieurs nationalités dans l'objectif de faire varier la distance géographique et structurelle de leurs cuisines à la cuisine française. Nos enquêtés sont allemands, américains, italiens, chinois, roumains, et brésiliens. Il s'agissait d'essayer de mettre en relief des différences de comportements selon que le pays dont est originaire la personne se situe loin des pratiques de la France ou plus proches. Nous faisons l'hypothèse que cette différence joue un rôle dans la tendance à la variation ou au maintien des comportements alimentaires en France.

L'alimentation dans toute la complexité qu'elle recèle en tant que processus global inclue aussi bien les aliments consommés que la manière de les apprêter et la manière de les manger. Nous suivrons les pratiques alimentaires dans l'ordre du cycle culinaire, que l'on définit comme l'ensemble des activités ayant un lien avec l'acte culinaire : il comprend deux étapes bien distinctes que sont l'approvisionnement et l'acte culinaire en lui-même. La consommation ne sera abordée que plus épisodiquement, cette partie de l'analyse nécessite un approfondissement des données et un prolongement souhaitable de la recherche menée dans le cadre de cette année.

Les modes de consommations alimentaires sont compris ici comme l'articulation de formes d'approvisionnement et de formes de préparations. Par formes d'approvisionnement nous entendons l'ensemble des pratiques qui s'effectuent dans le but de se procurer des produits alimentaires finis ou semi-finis, elle comprend les modalités de déplacement vers les pôles commerciaux et celles de leurs fréquentations. Les formes de préparations désignent les techniques de préparation, les manières de cuisiner à partir des produits préalablement achetés qui prennent place à l'intérieur du groupe domestique. Les formes de la consommation désignent les pratiques qui prennent place à l'intérieur du groupe dome stique.

La cuisine des étudiants étrangers est étudiée en confrontant le cycle culinaire depuis les stratégies d'approvisionnement jusqu'aux pratiques culinaires en France à celles réalisées au pays. On définit la situation alimentaire de l'étudiant étranger comme l'ensemble des faits touchant l'alimentation depuis l'approvisionnement jusqu'aux pratiques culinaires, c'est à dire la situation géographique par rapport aux magasins où l'on fait ses courses, la possession d'aliments typiques du pays ou non, la disposition d'ustensiles divers, la maîtrise d'un certain nombre de recettes. C'est par rapport aux modifications de la situation alimentaire provoquées par le changement de pays, c'est à dire les remaniements du contexte géographique et relationnel que les pratiques de l'étudiant sont évoquées.

On appréhende les faits culinaires de manière à saisir d'une part les modifications apparues dans les produits choisis et consommés et les manières de les préparer en France par rapport au pays de façon générale, d'autre part le contraste existant entre les étudiants suivant leur nationalité et la distance géographique et structurelle de leur pays à la France. L'opposition principale relevée consiste dans le changement, l'accommodation à la situation alimentaire en France ou la tentative de maintien des pratiques à l'identique. Cette distinction entre le changement et la tradition servant de référence est cependant ambiguë si l'on considère que l'un et l'autre ne constituent pas des catégories ni statiques ni très précises.

Il faut s'interroger sur le détail de ce qui dans le pays d'accueil peut modifier le cadre de l'acte culinaire. Cette question se pose pour chaque mangeur pris individuellement : l'offre de produits alimentaires, c'est à dire les types de produits et leur variété distribués dans le pays, les lieux de leur achat, leur prix seront vraisemblablement différents d'un pays à l'autre, mais également les ustensiles dont dispose le mangeur, la cuisine en tant que pièce sont un ensemble de faits qui changent.

Les personnes étrangères dans leur pays d'accueil font face à une offre alimentaire qui ne leur permet pas toujours d'accéder de façon simple aux mêmes produits que dans leurs pays, ni aux mêmes ustensiles, aux mêmes modes de cuisson... Cette situation peut conduire à des modifications imposées des styles alimentaires qui connaissent un processus de réorganisation à tous les niveaux. En effet, le maintien d'une tradition alimentaire spécifique chez les immigrants dans leurs lieux de résidence n'est pas toujours facile à préserver et dépend, entre autres, des facilités d'approvisionnement.

Les faits empiriques témoignent à la fois d'une volonté de conservatisme actif des pratiques du pays d'origine sous deux aspects, l'un régulier et quotidien, l'autre plus ponctuel et de la volonté par d'autres de s'ouvrir à de nouvelles pratiques culinaires. Il faut alors se demander qui sont les étudiants dont les pratiques varient ? En quoi se différencient-ils des autres étudiants que nous avons interrogés ? Comment comprendre leur volonté de goûter à des nouveaux plats, est-elle liée à leur projet migratoire ? Il faut aussi s'intéresser aux modalités pratiques de la variation des actes culinaires. L'étude du faire-la-cuisine quotidien, habituel, modeste, anodin, répété, sous ses aspects les plus matériels (produire, acheter, préparer, conserver, consommer) est le cadre d'observatoire idéal d'un contexte social dans son dynamisme.

La variation des pratiques culinaires met en jeu les habitudes alimentaires du mangeur, mais aussi comme il s'agira de le montrer un ensemble de représentations symboliques

Comment accepte-t-on des aliments inconnus dans son corpus de recettes ? Comment s'intègrent-ils au registre du comestible ? Comment cuisiner avec des aliments inconnus ? Le processus d'insertion est marqué par la rétention, le remodelage ou l'abandon de produits et de pratiques. Quels sont les produits et pratiques conservés et à quel titre le sont-ils ? Certaines préparations doivent-elles être abandonnées faute de pouvoir être reproduites convenablement ou facilement ? Ce changement conduit-il à des techniques d'accommodation et au bout de combien de temps ? De quelle nature est cet apprentissage ? Est-il progressif ?

Quel rôle peut avoir le contexte dans la sélection des habitudes et des pratiques culinaires maintenues ? Quel est le rôle du mode d'approvisionnement dans la reconstitution, le maintien de pratiques alimentaires du pays d'origine ? Le budget économique a-t-il un rôle dans la possibilité de maintenir en France des pratiques culinaires proches de son pays ?

Les plats du pays d'origine sont-ils préparés en toutes circonstances ? Y-a-t-il des temps et des configurations sociales qui disposent plus que d'autres à la reconstitution des pratiques du

pays ? Les populations qui consomment les cuisines d'ailleurs expriment-elles un esprit d'ouverture, de curiosité, de partage ?

Dans le premier cas, il s'agit pour les étudiants de parvenir à manger en France au plus proche de leurs habitudes alimentaires de leur pays d'origine par le biais d'un approvisionnement en produits typiques de son pays, et de leur préparation dans les normes, dans le second cas, il s'agit en de temps et des circonstances particuliers de reconstituer l'espace d'un repas des plats du pays. On constate également chez certains étudiants des pratiques culinaires nouvelles, un nouveau registre de pratiques résultant de l'incorporation dans ses recettes d'aliments du pays d'accueil. Ces deux attitudes suggèrent l'existence de faits de continuité, de modification et parfois de rupture par rapport à la référence à un passé récent. Quels sens dégager de ces faits et quelle interprétation générale donner aux influences exercées par la mobilité spatiale et socioculturelle sur la composition, la structuration et le fonctionnement des habitudes alimentaires ? Quelle interprétation donner aux phénomènes de permanence, d'abandon, de changement ou de remodelage des pratiques culinaires? Les faits de maintien sont-ils l'expression d'une volonté de conservatisme actif, d'un attachement à des filiations culturelles irréductibles ? L`abandon et le changement de certaines habitudes sont-ils l'expression d'une acculturation et, à terme, d'une assimilation indifférenciée au pays d'accueil? La modification des logiques et des pratiques alimentaires et les faits d'innovation sont-ils annonciateurs d'un syncrétisme alimentaire, d'une forme combinée d'éléments de différenciation et d'indifférenciation ? Pour comprendre les pratiques culinaires des migrants, on peut les situer sur un axe qui oppose globalement les permanences de traits alimentaires du pays d'origines aux modifications intervenant dans ce style alimentaire.

La compréhension de certains comportements de maintien des pratiques culinaires par-delà la migration nous amènera à nous demander si l'on peut considérer la nourriture comme un instrument identificateur. La cuisine fonctionne-t-elle comme un marqueur identitaire ? Estelle en situation de migration une manière de se retrouver, de se rassembler ? Les habitudes alimentaires ne possèdent-elles pas une dimension patrimoniale et identitaire ? Les revendications d'appartenances peuvent-elles se référer à l'intimité des pratiques alimentaires ?.

On verra qu'en certains contextes, elle rend possible une recréation de l'identité et un retour à soi dans le pays étranger. L'acte culinaire peut permettre pour un migrant depuis le pays étranger de recréer un univers de sensations olfactives et gustatives connues, de renouer avec son pays, sa région, sa famille et de combler une nostalgie. Les comportements alimentaires sont un instrument explicite dont dispose les émigrants pour maintenir identité dans l'émigration. Pour cela il faut essayer de manger dans le pays d'accueil les mêmes plats que chez soi, cela suppose de reconstituer en France un univers de saveurs au plus proche du pays. Cette reconstitution de plats du pays passe d'abord par un approvisionnement en produits typiques, originaires du pays, par l'utilisation d'ustensiles spécifique et une préparation dans les règles.

Ce travail est organisé en chapitres successifs. Dans un premier temps, il s'agit de démontrer que l'acte alimentaire est un fait social, qui demande pour être compris à être saisi dans un ensemble de déterminations culturelles, que l'alimentation n'est pas un fait anodin et que la situation de migration met en exergue l'enjeu que recouvre l'acte alimentaire et culinaire. A travers la situation de mobilité géographique, l'étudiant change d'espace social alimentaire et se voit confronté à de nouvelles définitions du comestible. Il s'agira de regarder en quoi cette situation de mise en contact avec de nouveaux aliments, de nouvelles manières de faire... .peut poser des difficultés au mangeur dans un second chapitre traitant spécifiquement des pratiques alimentaires en situation de migration. Le troisième chapitre amènera le lecteur à pénétrer de façon beaucoup plus précise dans les coulisses de l'enquête, puisque celui-ci présente les modalités de la recherche. Les chapitres suivants seront consacrés de façon plus exclusive aux analyses.

Celles-ci seront développées en plusieurs temps qui permettront de suivre l'acte culinaire selon son déroulement temporel réel. En premier lieu, on verra que l'étudiant étranger peut préparer la phase alimentaire du séj our à l'étranger et que cette étape est loin d'être anodine pour le bon déroulement de l'expérience de vie en France.

Ensuite, l'analyse sera focalisée sur la phase première du cycle culinaire qui est l'approvisionnement. Comment l'étudiant étranger fait-il ses courses en France ? La futilité apparente de la question cache des difficultés de mise en oeuvre pour des personnes étrangères. On verra que la démarche d'approvisionnement sous ses multiples modalités nécessite la mise en place de stratégies, qu'il fait apprendre à faire les courses alimentaires. Les deux derniers chapitres de l'étude se consacreront à la manière de faire la cuisine en France, il s'agira de saisir les deux modalités principales de l'acte culinaire. En France, l'étudiant peut cuisiner d'une façon qui se rapproche de celle de son pays ou chercher à découvrir des ingrédients nouveaux et à modifier ses pratiques culinaires. Nous verrons que les deux démarches engagent très différemment le mangeur. Le dernier chapitre de la démonstration beaucoup est plus court que les précédents. Il permet de synthétiser l'ensemble de ce qui a démontré sur le rôle du groupe dans la situation migratoire. Il recense dans l'analyse les éléments démontrés et propose quelques conclusions.

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"Soit réservé sans ostentation pour éviter de t'attirer l'incompréhension haineuse des ignorants"   Pythagore