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L'alternance politique au Sénégal : 1980-2000

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par Adrien THOUVENEL-AVENAS
Université Sorbonne Paris IV - Master 2 2007
  

Disponible en mode multipage

Thouvenel-Avenas Adrien

Mémoire de Master 2 d'Histoire contemporaine Directrice de mémoire : Mme Enders Armelle

 

L'alternance politique au

Sénégal :

1980-2000

 

Abréviations

ADS : Alliance Démocratique Sénégalaise

AFP : Alliance des Forces de Progrès

AJ/PADS : And Jëf / Parti Africain pour la Démocratie et le Socialisme BCG : Bloc des Centristes Gaïndé

BDS : Bloc Démocratique Sénégalais

BPS : Bloc Populaire Sénégalais

CENI : Commission Electorale Nationale Indépendante

CDP/Garab Gui : Convention des Démocrates et des Patriotes Garab Gui CNTS : Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal COSU : Coordination de l'Opposition Sénégalaise Unie

FAL : Front pour l'Alternance

FMI : Fonds Monétaire International

FRTE : Front pour la Régularité et la Transparence dans les Elections GER : Groupe d'Etude et de Recherche

HCRT : Haut Conseil de la Radio-Télévision

LD/MPT : Ligue Démocratique / Mouvement pour le Parti du Travail MFDC : Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance NPA : Nouvelle Politique Agricole

NPI : Nouvelle Politique Industrielle

ONEL : Observatoire National des Elections

OUA : Organisation de l'Unité Africaine

PAI : Parti Africain de l'Indépendance

PDS : Parti Démocratique Sénégalais

PIT : Parti de l'Indépendance et du Travail

PLS : Parti Libéral Sénégalais

PS : Parti Socialiste

RADDHO : Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l'Homme RND : Rassemblement National Démocratique

SUDES : Syndicat Unique et Démocratique des Enseignants Sénégalais UPS : Union Progressiste Sénégalaise

URD : Union pour le Renouveau Démocratique

Sommaire

Introduction

Chapitre préliminaire : Le Sénégal avant 1981

1. Du cahier de doléance de 1789 à la loi Lamine Guèye

2. L'avènement de l'hégémonie senghorienne

3. Le Présidentialisme senghorien

4. L'ouverture politique

5. L'ouverture démocratique

6. Le départ du "Père de la nation"

Chapitre 1 : L'état de grâce d'Abdou Diouf (1981-1983)

1. La mise en place d'un gouvernement "d'attente"

2. Abdou Diouf et la "réconciliation politique nationale"

2.1 Le désamorcement de la crise étudiante 2.2 L'avènement du multipartisme intégral 2.3 La loi sur l'enrichissement personnel

3. Abdou Diouf et la politique internationale 3.1 L'homme de Taïf

3.2 La formation de la Confédération de Sénégambie

4. La Basse-Casamance en ébullition

5. Les élections de 1983

5.1 Des élections plus démocratiques 5.2 Les forces en présence

5.2.1 L'opposition

5.2.1.1 L'absence d'un véritable front commun

5.2.1.2 Le PDS, un parti en crise mais toujours champion de l'opposition 5.2.2 Abdou Diouf et le Parti socialiste, des vainqueurs connus à l'avance

5.3 Un raz de marée socialiste

Chapitre 2 : Le temps des incertitudes (1983-1988)

1. Le retour à un régime présidentiel

2. La fin de l'Etat providence

3. Un PS remanié, une opposition retrouvée (1983-1985) 3.1. Un PS remanié

3.2. Une opposition désordonnée

3.3. Les élections municipales et communales de 1984 3.4. L'ADS

4. Une trêve politique (1985-1986)

5. Les élections de 1988

5.1. Une précampagne agitée

5.2. Une campagne électorale très tendue

5.2. Une "victoire" socialiste, une défaite pour la démocratie

Chapitre 3 : Abdou Diouf reprend la main (1988-1993)

1. Un monde politique en quête d'apaisement

2. Le procès d'Abdoulaye Wade et ses conséquences

3. Le PS, un parti à reconstruire

4. Le Sénégal 88-90, un pays en crise permanente

4.1. La crise économique 4.2. Les crises universitaires 4.3. Les crises diplomatiques

4.4. La crise politique : le boycott des élections municipales

5. Le gouvernement à majorité présidentielle élargie (avril 1991 - octobre 1992)

6. L'élection présidentielle de 1993 7. Les élections législatives de 1993

Chapitre 4 : Un Sénégal "dévalué" (1993-1998)

1. Une période troublée (1993-1995)

1.1. Le nouveau gouvernement à majorité présidentielle élargie 1.2. L'affaire Babacar Sèye

1.3. Le Sénégal face à la dévaluation

2. Le retour du PDS au gouvernement

3. Les élections régionales, municipales et rurales de 1996 3.1. Les objectifs de la décentralisation

3.2. Une confrontation inédite Tanor Dieng - Wade 3.2.1. Un PS "tanorisé"

3.2.2. Le "troisième tour" d'Abdoulaye Wade 3.3. Les autres enjeux de ce scrutin

3.4. Une confiance rompue

4. Abdou Diouf : un Président consensuel ?

4.1. "La CENI sinon rien"

4.2. La crise rénovatrice

5. Les élections législatives de 1998

5.1. Le départ des ministres PDS

5.2. Des élections plus transparentes

5.3. La campagne législative

5.4. Les résultats des élections législatives de 1998

Chapitre 5 : La chute d'Abdou Diouf (1998-2000)

1. En attendant les présidentielles

1.1. Un gouvernement remodelé et féminisé

1.2. Une chambre parlementaire plurielle et active 1.3. Un Sénat boudé par l'opposition

2. Le Sénégal : une vitrine craquelée

2.1. L'intervention militaire en Guinée-Bissau

2.2. La visite officielle d'Abdou Diouf à Paris (octobre 1998)

3. Vers une opposition unifiée et forte

3.1. Le départ de Moustapha Niasse du Parti socialiste 3.2. L'exil volontaire d'Abdoulaye Wade

3.3. Un cadre d'action, le FRTE

3.4. L'opposition : un groupe de pression efficace 3.4.1. Changement à la tête de l'ONEL 3.4.2. L'affaire des cartes israéliennes 3.4.3. La crise ivoirienne

4. Abdou Diouf, une branche sur laquelle le PS est assis 4.1. La recherche d'une cohésion socialiste autour d'Abdou Diouf 4.2. Ousmane Tanor Dieng : un homme omniprésent... et impopulaire 4.3. Abdou Diouf à la recherche d'un bilan

5. Le déracinement du baobab

5.1. Les candidats et la campagne du premier tour 5.2. Les résultats du premier tour

5.3. Un entre-deux tour mouvementé

5.4. Les résultats du second tour

5.5. La victoire d'Abdoulaye Wade

Conclusion

Sources

Bibliographie

Introduction

Après vingt ans de pouvoir, Abdou Diouf est battu le 19 mars 2000 par son adversaire de touj ours, Abdoulaye Wade. Dès le lendemain matin, le Président sénégalais appelle au téléphone l'heureux vainqueur, le félicite, reconnaissant ainsi sa défaite. Dans le monde entier, on salue la dignité dioufiste et l'exemplarité sénégalaise. Quelques semaines à peine après le coup d'Etat militaire en Côte-d'Ivoire, cette alternance politique réconcilie l'Afrique avec la vie démocratique. Le Sénégal justifie alors son titre de "vitrine démocratique de l'Afrique".

Cette expression tire son origine de la présidence de Léopold Sédar Senghor. Bien que le pays connaisse durant plus d'une décennie un régime de parti unique (1962-1974), le "verrouillage pacifiste" du système et le retour rapide au multipartisme, à une époque où la majorité des pays africains sont des Etats autocratiques et autoritaires, favorisent la propagation de l'idée que le Sénégal est un pays avant-gardiste, "une oasis de démocratie".

Cette impression positive est toutefois à nuancer. Le Sénégal ressemble à bien des égards à ses voisins africains. Il connaît la corruption, les bourrages d'urnes, les monopoles étatiques, un parti gouvernemental omniprésent et omnipotent, une justice partisane etc.

Le pays mélange donc les genres, tiraillé entre deux modèles politiques. Un modèle français, dont les fondements sont l'Etat jacobin, le pluralisme politique, la liberté de la presse et la laïcité. Et un "modèle africain", hérité de la période coloniale, qui fait la part belle au clientélisme, à la corruption et aux relations étroites entre gouvernants et chefs religieux locaux.

Le Sénégal est de ce fait un pays politiquement complexe, d'une surface de 196.722 km² . Il comprend environ 5,5 millions d'âmes au début des 1980 mais connaît au cours des vingt ans d'étude une forte progression de sa population. Situé à la pointe de l'Afrique occidentale, il a pour voisin la Mauritanie, le Mali, la Guinée et la Guinée-Bissau, sans oublier l'enclave gambienne. La capitale du Sénégal est Dakar, mais il y a d'autres villes importantes. On peut citer Thiès, Kaolack, l'ancienne capitale Saint-Louis ou encore la capitale mouride, Touba. Le territoire est quant à lui divisé entre 1983 et 2000 en dix régions : Dakar - Diourbel - Fatick - Kaolack - Kolda - Louga - Saint Louis - Tambacounda - Thiès et Ziguinchor. La langue officielle est le français, selon une volonté de Senghor, mais la langue la plus parlée est le wolof (qui est aussi l'ethnie majoritaire), à hauteur de 60-65 %, contre à peine 10% pour le français.

Le pays est à plus de 90 % musulman, principalement des sunnites de rite malékite. On compte diverses confréries - associations laïques dirigées par des religieux - ayant une grande importance dans la vie quotidienne des Sénégalais. Les deux principales sont les confréries Mouride (région de Diourbel) et Tidjane (région de Kaolack et Thiès), dirigées par des Khalifes généraux, descendants directs des fondateurs des confréries.

Si les Tidjanes sont deux fois plus nombreux que les Mourides, ces derniers jouent un rôle économique très important. En effet, la valorisation du travail et de l'effort, ainsi que l'insertion des membres mourides dans les tissus économiques sénégalais, est l'une des bases du mouridisme. Que ce soit dans l'agriculture ou le commerce, les Mourides sont omniprésents et incontournables. Le Khalife général des Mourides est donc une personne relativement courtisée par le palais présidentiel.

Il y a néanmoins dans ce pays fortement islamisé une minorité chrétienne, principalement catholique, qui représente 5 % de sa population. Léopold Sédar Senghor, catholique pratiquant, a fait appliquer dans la Constitution de 1960 une laïcité "à la française" dans le but d'éviter tout

affrontement à caractère religieux, chose récurrente en Afrique. La filiation entre l'Etat et les religieux est tout de même ostensible, la solidité du régime senghorien reposant en partie sur un "contrat social" avec les confréries musulmanes. Outre le fait d'avoir une influence spirituelle, les marabouts sont indispensables au pouvoir car ils quadrillent le pays. Ils détiennent une bonne partie des leviers de production de la principale culture du pays, l'arachide. Faisant la richesse du Sénégal entre 1960 et 1980, cette monoculture est mise à mal par les sécheresses successives de la fin des années 1970 et l'effondrement de son cours international. L'affaiblissement de l'arachide et l'incapacité des dirigeants sénégalais à trouver une culture de substitution rentable explique en partie les graves difficultés économiques que connaît le pays à partir de 1979.

Incapable de faire face à cette récession, Léopold Sédar Senghor passe la main volontairement à son dauphin putatif Abdou Diouf à la fin de l'année 1980. En décidant de ne pas s'accrocher éternellement au pouvoir, le "Père de la nation" transgresse les habitudes africaines et contribue à la bonne réputation de la République sénégalaise. Si cette passation de pouvoir est louée par l'opinion internationale, elle est très vivement critiquée par l'opposition sénégalaise, qui exige la démission immédiate de Diouf et la tenue de nouvelles élections. Ainsi, dès sa prise de fonction, Abdou Diouf est aux yeux d'une partie de la population un usurpateur, un homme "qui a triché".

La rupture entre le peuple et le Président n'est cependant pas effective durant les premières années de l'ère dioufiste. Le pouvoir promeut le multipartisme total, maintient "les acquis sociaux senghoriens" et tient un discours consensuel. Entre 1981 et 1985, Diouf est un chef d'Etat moderne, qui comble les attentes de son peuple. Si Abdoulaye Wade représente dès cette période une alternative, son action politique est étouffée par le discours novateur dioufiste.

Les choses changent après 1985 et l'adoption des nouvelles politiques économiques. A partir de cette période, Diouf n'est plus l'homme du changement, mais l'homme de la paupérisation. De plus, le chef de l'Etat refuse d'aller plus loin en matière de démocratie en ne reformant pas le code électoral. Il ne peut donc plus s'approprier la cause démocratique, qui lui est reprise par Abdoulaye Wade, via son cri de ralliement, le sopi ("changement" en wolof).

Dès 1988, Diouf est dans une position relativement inconfortable. Les régions qui ont le plus souffert durant son quinquennat, Dakar et la Casamance, lui tournent déjà le dos. Les violences urbaines qui suivent l'annonce de la réélection dioufiste attestent le désamour naissant entre le Président et son peuple.

Après avoir cru au cours de son "état de grâce" pouvoir se passer d'une filiation avec Léopold Sédar Senghor, Diouf se résout après 1988 à ramener sur le devant de la scène l'héritage senghorien. Il redevient un second, un homme dans l'ombre du "Père de la nation". Ce retrait relatif lui permet d'opérer un rapprochement significatif avec Abdoulaye Wade. En s'associant avec son principal concurrent, Diouf brise l'élan de l'opposition et assoit son pouvoir. Les gouvernements à majorité présidentielle élargie, qui deviennent récurrents après 1991, ont pour but à la fois de garantir "la paix civile" mais aussi d'empêcher une quelconque alternance politique. En effet, en participant à différents gouvernements socialistes, Wade brouille son image auprès de l'opposition et du peuple. Dans son essai sur le multipartisme sénégalais, Antoine Tine résume la situation par ces mots :

"les Sénégalais sont des spectateurs apathiques et complètement désabusés, qui se contentent de regarder Abdoulaye Wade qui surfe avec Habib Thiam (et Abdou Diouf), Habib Thiam (et Abdou Diouf) qui surfe avec l'autre"

Durant presque une décennie, on ne sait pas où situer le PDS : dans le camp dioufiste ou dans le

camp de l'opposition "pure et dure" ? L'attitude wadiste correspond-t-elle à une improvisation totale ou à un plan de conquête du pouvoir ?

Abdou Diouf fragilise ainsi Wade et repousse à plus tard l'espoir d'une alternance politique. Tout au long des années 1990, le chef de l'Etat cultive le paradoxe de vouloir se maintenir au pouvoir tout en oeuvrant en faveur de l'ouverture du régime. Il se démarque par conséquent de l'héritage "démocratique" senghorien pour façonner sa propre oeuvre politique. Il encourage l'ouverture des médias d'Etat, favorise la pluralisation de la vie politique nationale et locale, autorise les radios privés et permet la création d' un organisme indépendant de contrôle des élections. Le Président de la République du Sénégal, par l'intermédiaire de ses actions, affiche sa volonté d'être à présent le Président de tous les Sénégalais et non plus du parti gouvernemental. Après 1993, il prend ses distances avec le PS, qu'il délègue à son homme de confiance, Ousmane Tanor Dieng.

Grâce à cette ouverture, l'opposition obtient une place de plus en plus conséquente dans les assemblées, les médias et le gouvernement. Elle devient une vraie force de contestation reconnue, capable de s'organiser pour contester l'hégémonie socialiste. L'alternance politique devient alors véritablement possible puisque les opposants ont des moyens légaux pour se faire entendre et "s'opposer". Abdoulaye Wade saisit l'opportunité et entre après 1996 dans un véritable rapport de force, tout d'abord avec le PS, puis peu à peu avec Abdou Diouf lui-même. En reprenant la tête du front anti-dioufiste, il arrive à se constituer un comité de soutien suffisamment solide, capable d'annihiler "la machine électorale socialiste".

Abdou Diouf est ainsi dépossédé de son oeuvre. Au lieu d'être présenté comme le "Père de la démocratie sénégalaise", il est dépeint comme un monarque autocratique et autoritaire, prêt à tout pour conserver les rênes du pouvoir. De plus, alors que le Sénégal n'a jamais été aussi démocratique, l'opinion internationale s'est presque totalement désintéressée de la vie politique du pays. A la fin des années 1990, le Sénégal a tout simplement "perdu de sa superbe ", supplanté par d'autres régimes africains - en Zambie ou au Bénin - qui ont déjà connu une alternance politique démocratique.

En dépit d'énormes efforts de démocratisation, le Sénégal n'est pas reconnu à l'orée des élections présidentielles de 2000 comme étant une démocratie achevée. Le régime sénégalais est "semidémocratique ", selon les termes de Christian Coulomb. Nonobstant la pluralité politique, le code électoral "presque parfait", l'Observation National des Elections, l'absence de bourrages d'urnes, la présence d'isoloirs de vote et d'observateurs internationaux, la non-intervention de l'armée dans les scrutins etc. Qu'est-ce qu'une démocratie sans alternance politique ? Pas grand chose, semblent répondre les contemporains.

Dans leur esprit, l'alternance doit marquer la réussite des réformes démocratiques entamées depuis 1974 et briser une hégémonie socialiste qui accapare une très grande partie des ressources de l'Etat depuis le début des années 1950.

Pour le peuple, elle a également un sens particulier. Dans toute démocratie, nouvelle ou ancienne, l'alternance politique constitue un mythe, une douce illusion, voire un mirage. Elle suscite l'enthousiasme, l'espoir de voir naître un monde meilleur et prospère. Ces sentiments sont décuplés dans un pays qui n'a jamais connu l'alternance. Après 50 ans de pouvoir socialiste, la population a besoin d'innovations, d'un changement de discours, d'attitude et de fonctionnement, en rupture avec le précédent régime. En outre, les Sénégalais désirent en votant pour l'alternative se "réapproprier" l'Etat, confisqué depuis bien longtemps par une seule formation politique, incapable depuis deux décennies de résoudre la crise économique et sociale que traverse le pays. Devant ce constat d'échec, l'alternance politique devient non plus un souhait populaire, mais une

nécessité démocratique.

L'alternance du 19 mars 2000 est un événement historique indéniable, l'aboutissement d'un long processus de démocratisation au Sénégal. Comme va tenter de le démontrer ce mémoire, on croit que divers facteurs - politiques, économiques, sociaux et extérieurs - ont permis la victoire wadiste. Voici ci-dessous les plus notables :

- la dévaluation du franc CFA de 1994, qui offre la possibilité à l'économie sénégalaise de repartir sans pour autant stopper la paupérisation accélérée de la population, ce qui dresse une grande partie de l'électorat sénégalais contre le PS

- l'incapacité socialiste à adapter ses réseaux clientélistes à une population de plus en plus jeune et urbaine, acquise à la cause wadiste

- la création par le chef de l'Etat d'organismes de contrôle indépendants, tels que l'ONEL, qui assurent la transparence du scrutin de 2000

- l'implosion du camp socialiste, causée en grande partie par l'entêtement d'Abdou Diouf à maintenir Ousmane Tanor Dieng à la tête du PS, qui permet à l'opposition d'élargir le front antidioufiste en "récupérant" les dissidents Niasse et Kâ

- la mise en place autour de Wade et Niasse d'une véritable union de l'opposition, capable de faire chuter le régime socialiste

- la crainte d'une post-campagne violente, similaire à celle de 1988, et d'une intervention militaire calquée sur le modèle ivoirien, en cas d'une victoire dioufiste

- le profond désir de changement de la population, lassée d'une hégémonie socialiste vieille de plus de 50 ans

- l'attitude légaliste d'Abdou Diouf, reconnaissant sa défaite aussitôt les premiers résultats connus

Comment est-on passé en l'espace de vingt ans d'un régime fermé et hégémonique à une passation de pouvoir consensuelle entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade ? Quelles ont-été les grandes étapes de la démocratisation sénégalaise sous Abdou Diouf ? Comment juger la relation Diouf-Wade au cours de la période ? Quelle part de "responsabilité" à l'implosion du PS dans l'alternance politique de 2000 ? Peut-on croire enfin que celle-ci débouche sur le sopi tant espéré par les Sénégalais ? Voici quelques questionnements soulevés par le thème de ce mémoire : l'alternance politique au Sénégal.

Pour l'étudier, on a choisi un cadre chronologique restreint : 1980-2000. Pourquoi ne pas avoir débuter l'étude en 1974, avec comme point de départ la fin du "parti unifié" au Sénégal ? On explique cette décision par une volonté de privilégier l'analyse d'un ensemble homogène. Le changement de Président qui s'opère à la fin de l'année 1980 constitue une telle rupture, politique et idéologique, que ne pas commencer par cet événement nuerait à la démonstration d'ensemble. On insiste donc sur la présidence d'Abdou Diouf, qui favorise dans ses premiers mois de gouvernance le pluralisme politique intégral. En effet, même si Léopold Sédar Senghor laisse entrevoir une ouverture démocratique dès 1974, la notion d'alternance politique renvoie à l'idée de formations partisanes autonomes et plurielles, capables de faire vivre l'espace démocratique en proposant des programmes alternatifs.

Or, jusqu'en 1981, l'opposition est restreinte par une loi limitant son nombre. Elle est en conséquence plus ou moins subordonnée au Parti Socialiste, puisque les deux/trois partis d'opposition doivent leur légalité aux choix du Président en place. Même si la quantité de partis

n'est pas le baromètre du niveau de démocratie d'un pays, il parait spécieux de prétendre que l'alternance politique puisse être possible dans le régime tripartite puis quadripartite de Senghor. Le départ de ce dernier et la loi promulguée en avril 1981, garantissant le pluralisme politique, assurent dans les textes une possible alternance politique. Il est ainsi logique de commencer l'étude au moment où débute :

- Pour le Parti Socialiste et Abdou Diouf, une période d'adaptation face au multipartisme.

- Pour l'opposition, une tentative d'organisation face à la "machine électorale PS".

Si la première décennie d'Abdou Diouf à la tête de l'Etat sénégalais ressemble à s'y méprendre à la présidence de son prédécesseur quant à la gestion des échéances électorales (bourrages d'urnes, monopolisation des médias d'Etat, code électoral favorisant clairement le parti majoritaire etc.), la place de l'opposition s'accroît dans le débat politique. Il n'y a plus, comme au temps de Senghor, de voix unique et centralisée. Ensuite, après 1991, on note la volonté dioufiste d'adapter le pays et le PS aux exigences d'une démocratie "moderne". L'année 2000 s'impose donc d'elle-même pour clore le sujet, puisqu'elle voit l'aboutissement des progrès démocratiques avec la victoire dans le calme d'Abdoulaye Wade aux élections présidentielles.

L'objectif de ce mémoire est donc de mettre en relief les conditions de démocratisation du régime dioufiste. Au moment de l'alternance, de trop nombreux travaux ont eu la volonté d'assombrir les vingt années de pouvoir d'Abdou Diouf. Ils ont réduit la portée "de l'oeuvre démocratique dioufiste" et ne l'ont pas suffisamment intégré dans les éléments qui ont contribué aux événements du 19 mars 2000. Sans vouloir adopter une attitude complaisante à l'égard du second Président de la République sénégalaise et mettre de coté d'autres facteurs explicatifs, l'auteur de ce mémoire désire réhabiliter le travail d'ouverture réalisé par Abdou Diouf.

En insistant sur les mesures entreprises dès 1981, cette étude veut démontrer qu'il y a avant 2000 des élections disputées, grandement couvertes par les médias privés et d'Etat, qui ont des enjeux. Il s'agit en quelque sorte de "démystifier" l'alternance politique sénégalaise. Sans renier l'importance de l'événement, il ne constitue pas, contrairement à ce qui a été écrit dans de nombreux ouvrages, véritablement une "surprise", car dès les législatives de 1998, le PS l'emporte d'une courte tête : il entrevoit la possibilité d'une prochaine défaite. L'alternance de 2000 n'est donc pas une révolution dans la vie politique sénégalaise, un fait inattendu et surprenant, mais simplement l'aboutissement d'un processus de démocratisation entamé 20 ans auparavant.

Ainsi, en élaborant un travail articulé autour d'une organisation chronologique, on désire montrer que les événements politiques, sociaux et économiques qui ont jalonné l'histoire du Sénégal ont permis à ce pays d'acquérir une véritable culture démocratique bien avant le 19 mars 2000.

Pour étudier les vingt années de présidence dioufiste, on a utilisé essentiellement des sources imprimées, étant donné que la période étudiée se situe encore dans l'histoire du temps présent. On a cependant dans un premier temps consulté des ouvrages consacrés à la vie politique africaine et sénégalaise. Ils ont été trouvés facilement à la Bibliothèque Nationale Française François Mitterrand. On souligne ici la quantité et la qualité des ouvrages fournis dans l'espace dit "haut de jardin". On y a trouvé des ouvrages essentiels traitant de la vie politique sénégalaise.

Pour ce qui est des sources, principalement des journaux sénégalais, africains ou français, on s'est rendu à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC), établie à Nanterre. La rapidité pour trouver tout type d'information est à relever, ainsi que l'immense base

de données dont dispose ce centre d'archives, qui se considère comme "l'établissement pilote pour l'histoire et l'historiographie du monde contemporain ".

Grâce à l'apport de ces deux bibliothèques, on a pu consulter les principaux livres traitant du Sénégal. On retient l'apport d'un ouvrage tel que "Le Sénégal sous Abdou Diouf" de MomarCoumba Diop et Mamadou Diouf, sorti en 1990. Il propose de faire un bilan des dix premières années de l'ère dioufiste. Il met en évidence le sentiment de frustration que connaissent les Sénégalais au cours de la période, qui atteint son paroxysme en février 1988. Ce livre est important car il analyse une époque décisive dans le processus d'ouverture démocratique mené par Diouf. Le tome deux de "La vie politique sénégalaise" de François Zuccarelli est aussi indispensable puisqu'il aborde les aspects majeurs de la vie politique du pays entre 1960 et 1988. Les propos de l'auteur sont néanmoins à prendre avec la plus grande vigilance, puisque Zuccarelli a été pendant de nombreuses années un des proches collaborateurs de Léopold Sédar Senghor.

Toutefois, ces deux livres, écrits juste après la crise de 1988, n'ont pas eu forcement le recul nécessaire pour livrer une parfaite analyse de la situation, contrairement à un autre ouvrage de Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, rédigé cette fois-ci en collaboration avec l'irlandais Donal Cruise O'Brien : "La construction de l'Etat au Sénégal", paru en 2002. Publiant diverses études plus ou moins récentes - certaines ayant été réalisées pour la revue Politique africaine - cet ouvrage dresse non plus un bilan à mi-parcours, mais un bilan global de la présidence dioufiste. La plus marquante de ces études est certainement celle de Momar-Coumba Diop, Mamadou Diouf et Aminata Diaw, "le baobab a été déraciné ". Elle analyse la campagne présidentielle de 2000, qui sonne le glas de l'ère dioufiste et socialiste.

D'autres livres méritent également d'être évoqués, même si pour certains d'entre eux, le temps a fait son effet. "The passive revolution" de Robert Fatton, daté de 1986, n'a plus la même aura que lors de sa publication. En effet, l'auteur juge dans son ouvrage que le Sénégal de 1985 est un pays stable, démocratique, qui n'a plus rien de semblable avec le Sénégal du début des années 70. Malheureusement pour l'américain, les événements de 1988 sont venus contredire sa théorie. Ils ont montré que le pays était loin de la "passive revolution" décrite et qu'il était touj ours régi par un PS omnipotent et impopulaire.

Mar Fall, dans "le Sénégal d'Abdou Diouf, le temps des incertitudes", s'attaque au Président Diouf. Publié en 1985, le sociologue fait un premier bilan du successeur de Senghor. Il lui reproche notamment de ne pas avoir su, ou pu, se dégager des manigances socialistes. L'auteur prône, dès 1985, la formation d'un gouvernement d'union nationale.

Enfin, on peut citer certaines études publiées dans Politique africaine. Les nombreuses contributions d'auteurs tels que Donal Cruise O'Brien, "Les élections sénégalaises du 27 février 1983 (1983)" ; Christian Coulon, "La démocratie sénégalaise: bilan d'une expérience (1992)" ou encore Momar-Coumba Diop, Mamadou Diouf et Aminata Diaw, "Le baobab a été déraciné. L'alternance au Sénégal (2000) " sont tout simplement incontournables.

L'ensemble de ces ouvrages, qui abordent pour la plupart la première partie de la présidence dioufiste (1980-1991), fournissent des renseignements précieux pour maîtriser une décennie riche en évènements et en bouleversements. Concernant la période 199 1-2000, la bibliographie se réduit considérablement. On s'est donc appuyé presque exclusivement sur les sources, sans avoir aucune autre "aide extérieure"

Comme dit précédemment, ces sources ont été consultées au centre d'archives de Nanterre. Elles sont la base même du travail historique. Le sujet de ce mémoire étant situé dans l'histoire du temps présent, on a employé principalement des sources imprimées : des hebdomadaires ou mensuels sénégalais, africains ou français. La principale difficulté a été de dégager les bonnes des mauvaises informations, étant donné que des milliers d'articles ont été épluchés, soit sur place, en consultant les archives disponibles à la BDIC ; soit sur Internet, via les moteurs de recherche des archives en ligne.

La principale source imprimée consultée pour les périodiques français a été celle du Monde. Le Monde, journal de référence pour une grande partie de l'opinion publique en France, est réputé pour son très grand sérieux. Le journal, crée en 1944 après la libération de Paris, constitue depuis un carrefour des opinions où se retrouvent intellectuels, responsables politiques et lecteurs. Le choix de ce quotidien a aussi été motivé en raison des liens privilégiés qui unissent Le Monde et le Sénégal. En effet, c'est l'article de Pierre Biarnès du 21 octobre 1980, "Le chasseur qui guette ne tousse pas", qui annonce à la France, mais aussi aux Sénégalais, le prochain départ de Léopold Sédar Senghor. Si les rapports qu'entretiennent Senghor et les correspondants du Monde ne sont peut-être pas aussi étroits par la suite avec Abdou Diouf, Le Monde continue de 1980 à 2000 à s'intéresser de très près à la vie politique sénégalaise.

De plus, la consultation des archives de ce journal a été d'une grande simplicité. Une bonne partie des anciens articles du Monde sont disponibles en ligne via le moteur de recherche du site internet. On retrouve également l'intégralité de la collection du journal à la BDIC, en accès libre. Tous les articles traitant des deux décennies dioufistes sont de ce fait aisément consultables.

On a obtenu par conséquent une vision claire et juste de la vie politique au Sénégal, grâce aux évènements marquants qui y sont relatés. Toutefois, pour plus de précisions, il a été nécessaire de consulter directement des périodiques africains et sénégalais, mieux renseignés sur les faits abordés.

Les journaux sénégalais sont le plus souvent les relais de courants de pensée pro ou anti gouvernementaux, les rédactions étant la plupart du temps affiliées très clairement à un parti politique. Le principal problème a été d'avoir accès aux archives de ces différents journaux, car la plupart d'entre eux n'ont pas eu un écho suffisant pour avoir un réel intérêt aux yeux des archivistes. Seule la consultation du journal gouvernemental le Soleil a pu être réellement effective.

Longtemps le Paris-Dakar, publié entre 1933 et 1961, est le quotidien phare au Sénégal. Après l'indépendance, il est renommé pour devenir le Dakar-matin, tout en gardant la même aura. Mais en 1970, Léopold Sédar Senghor émet le souhait de voir naître un journal sénégalais fait par des Sénégalais. Ainsi naît le Soleil, dont le nom est choisit par le Président en personne. On devine aisément les liens très étroits qui existe depuis entre la rédaction du journal et le Parti Socialiste. On sait en outre qu'en 1980, l'Etat détient encore 54 % de son capital : Le soleil est donc considéré comme un média d'Etat.

Tiré à hauteur de 20 000 - 25 000 exemplaires par jour, Le soleil est le quotidien numéro un dans le pays au début des années 1980. Il s'adresse aux personnes très alphabétisées. Les termes employés sont volontairement techniques, écrit dans un français parfait, la rigueur littéraire de ce journal facilitant l'utilisation de ses articles. Le soleil est incontournable lorsque l'on souhaite faire un travail sur le Sénégal. C'est pourquoi la BDIC dispose d'un stock d'archives de ce quotidien relativement complet.

Une lecture approfondie du Soleil a permis de mesurer l'évolution du PS et de la démocratie

sénégalaise entre 1980 et 2000, le journal étant le miroir d'une société sénégalaise vue et/ou voulue par le pouvoir. Si en 1980, le journal gouvernemental est exclusivement au service de la propagande socialiste, on remarque déjà sa volonté d'ouverture lors des élections locales ou nationales, en suivant très rigoureusement les campagnes de l'opposition. Parallèlement aux initiatives présidentielles, on note que Le soleil adopte une ligne éditoriale moins partisane suite au premier gouvernement d'union nationale de 1991. Le quotidien "ouvre ses portes" à l'opposition et fait de nombreuses interviews avec des opposants tels que Abdoulaye Wade, Landing Savané ou Abdoulaye Bathily, chose impensable dans les années 1980. Peu à peu, l'actualité de l'opposition est mieux suivie et traitée avec plus d'objectivité. Toutefois, la ligne éditoriale du Soleil reste résolument pro-socialiste, ceci jusqu'à l'alternance de mars 2000.

Les autres partis politiques sénégalais ont leur propre journal afin de pouvoir exposer leur programme et critiquer ouvertement les socialistes. Le PDS a Le démocrate qui devient après 1988 Sopi. Il connaît un très grand succès. A un degré moindre, Taraw, le journal du RND ou Jaay Doole bi d'And Jef ont une certaine influence dans le pays.

La presse dite "indépendante" joue quant à elle un rôle de plus en plus conséquent dans la vie politique sénégalaise après 1980. Des journaux comme Sud Quotidien, Wal Fadjri ou le Cafard Libéré s'imposent sur la scène sénégalaise et jouissent d'une grande popularité auprès de la population. Ils n'hésitent pas à relayer des "affaires" et à défier aussi bien l'opposition que le pouvoir, s'attirant parfois les foudres de la justice. Leur poids s'accroît au milieu des années 1990, lorsque Sud et Wal Fadjri s'installent sur la bande FM en créant leur propre radio privée. Les médias indépendants contribuent ainsi à la démocratisation du Sénégal et constituent des sources d'informations précieuses.

Comme dit précédemment, la consultation de la presse indépendante ou d'opposition a été plus que limitée, en l'absence d'archives à la BDIC. Ces manques représentent l'une des principales faiblesses de ce mémoire. Néanmoins, cette lacune a été compensée par une lecture approfondie de l'hebdomadaire panafricain Jeune Afrique, dont le siège est en région parisienne. Journal politique et économique de référence sur le continent africain, ses reportages et ses entretiens sont lus avec attention par les dirigeants sénégalais. Ils ont parfois des répercussions très importantes sur la vie politique du pays (on pense au limogeage de Djibo Kä en 1995 et à la dissidence de Niasse en 1999). Contrairement aux médias d'Etat, Jeune Afrique donne régulièrement la parole aux opposants sénégalais dès 1980. De ce fait, on peut suivre l'évolution de la pensée politique de l'opposition tout au long de la période dioufiste.

On désire souligner la grande qualité des articles produits par Jeune Afrique entre 1980 et 1995. On regrette que cette qualité se soit nettement détériorée après cette période, suite notamment au départ d'un des rédacteurs en chef délégués, le journaliste Sennen Andriamirado. Jeune Afrique perd alors son caractère de journal d'investigation pour devenir progressivement un simple hebdomadaire d'information. Sa lecture reste cependant très utile pour comprendre les dernières années du régime socialiste.

D'autres bi-hebdomadaires ont été consultés, en l'occurrence Lettre du continent et Le Nouvel Afrique-Asie. Malheureusement, on déplore le manque de sérieux de certains articles, trop subjectifs ou tout simplement trop... médiocres. Ces journaux oscillent ainsi entre le bon et le relativement mauvais, et servent simplement à compléter certaines informations récoltées soit dans un quotidien, soit dans Jeune Afrique.

Les écrits d'anciens acteurs de la vie politique sénégalaise sont également considérés comme des sources. On a retiré des mémoires publiées par Habib Thiam, Assane Seck ou Jacques Foccard des données précieuses qui ont aidé à mieux comprendre les vingt années de pouvoir dioufiste. Elles ont permis de recouper des informations capitales, notamment au sujet du départ précipité de Léopold Sédar Senghor en 1980.

Toutefois, ces sources ont leurs limites : Habib Thiam, ami fidèle d'Abdou Diouf, n'a pas le recul nécessaire pour livrer un témoignage objectif sur la présidence dioufiste ; le témoignage d'Assane Seck, vieux compagnon du "Père de la nation", n'est utile pour ce mémoire que lorsqu'il s'étend sur le départ de Senghor et la "radiation des barons" en 1984 ; enfin, les mémoires de Jacques Foccard livrent quelques anecdotes intéressantes mais aucune n'est véritablement essentielle.

Abdou Diouf n'a quant à lui pas voulu pour l'instant écrire ses mémoires politiques. Homme d'une grande timidité, n'aimant que très modérément s'adresser à la presse, l'ancien chef d'Etat s'est rarement exprimé depuis le 19 mars 2000 au sujet de ses deux décennies à la tête du Sénégal.

Néanmoins, Abdou Diouf a accordé en octobre 2005 un entretien autobiographique en cinq parties à la chaîne de radio française RFI. Il est revenu dans l'émission "Livre d'or" de Philippe Sainteny sur son enfance, ses premiers pas en politique, la difficulté qu'il a eue à s'imposer comme le successeur de Léopold Sédar Senghor, sa relation avec Abdoulaye Wade etc.

Cet entretien radiophonique constitue une source de tout premier plan , car le Président Diouf, considéré comme "l'un des hommes les plus secrets d'Afrique", livre d'importantes informations sur sa jeunesse et sa conception du pouvoir, chose qu'il n'avait jamais fait auparavant. Ayant eu accès à cette source à la BDIC, on a pu mieux comprendre et apprécier l'homme central de la période étudiée par ce mémoire.

Pour analyser l'alternance politique au Sénégal, on a divisé ce travail en six temps. Hormis le premier chapitre, la délimitation des parties s'est effectuée selon les différentes législatures qui jalonnent la présidence dioufiste.

Le premier chapitre est en dehors du cadre chronologique défini dans l'intitulé du mémoire. Il présente un laps de temps assez long, qui va de 1789, date "imaginaire" régulièrement citée par les politiques sénégalais pour situer le début de la vie politique au Sénégal, à 1980, année où Senghor délègue peu à peu la totalité de ses pouvoirs à son successeur Abdou Diouf.

Cette grande introduction insiste sur les spécificités politiques sénégalaises, constatées dès l'époque coloniale. Ce premier chapitre relate aussi la genèse de l'omnipotence socialiste, l'ouverture du régime après 1974, la fin du règne de Senghor et la mise en place de sa succession. Le Président-poète choisit Abdou Diouf, son Premier ministre depuis 1970, pour reprendre la tête de l'exécutif. Léopold Sédar Senghor quitte ainsi le pouvoir de son plein gré le 31 décembre 1980.

De 1981 à 1983, Abdou Diouf connaît un véritable "état de grâce". Jeune et dynamique, le nouveau Président démocratise le régime, autorise une pluralité politique totale, utilise des thèmes novateurs. Il est considéré comme "l'homme du changement". L'opposition, désarçonnée par le personnage, n'arrive pas à s'organiser pour les élections de 1983. L'alternance politique est ainsi inenvisageable, d'autant plus les fraudes électorales sont à cette époque généralisée. Seul Abdoulaye Wade obtient un score honorable à la présidentielle, contrairement aux "anciens" Mamadou Dia et Majhemout Diop. Abdou Diouf triomphe. Il a à présent une légitimité venue des urnes. Il n'est plus l'homme de Senghor.

Entre 1983 et 1988, le pouvoir mène une nouvelle politique économique et sociale pour endiguer

la crise qui touche le Sénégal depuis le début des années 1980. La cote de popularité du chef de l'Etat décline fortement, l'électorat commence à se tourner vers Abdoulaye Wade : c'est "le temps des incertitudes". Après avoir supprimé le poste de Premier ministre, Diouf est en première ligne et essuie rapidement les critiques de l'opposition. Le fondateur du PDS devient pour une partie de la population une alternance crédible au pouvoir socialiste. Le climat des élections de 1988 est tendu, voir violent. La jeunesse des agglomérations urbaines réclame le sopi, et surchauffée par les déclarations wadistes, n'hésite pas à jeter des pierres sur différents cortèges présidentiels. Après la réélection dioufiste, entachée d'importantes fraudes électorales, le peuple mécontent descend dans la rue. Dakar s'embrase. Le Sénégal, "oasis de démocratie", se discrédite aux yeux du monde entier.

Cet épisode pousse le Président à reprendre le chemin des réformes démocratiques, quelque peu délaissé lors de son précédent quinquennat. Peu à peu, "Diouf reprend la main" entre 1988 et 1993. Il limoge son homme de confiance Jean Collin, se rapproche d'Abdoulaye Wade en l'intégrant au gouvernement en 1991, ouvre les médias, délaisse la gouvernance du PS, réforme le code électoral etc. Avec ces mesures, qui marquent une nouvelle étape dans la démocratisation du pays, il favorise l'éclatement de l'opposition, le PDS étant dorénavant associé aux initiatives gouvernementales. En réduisant le pouvoir de contestation des opposants, le chef de l'Etat éloigne le spectre d'une alternance politique en 1993. Diouf remporte donc assez facilement les élections présidentielles, mais Wade est pour la première fois majoritaire dans la région dakaroise. Toutefois, la formation libérale est affaiblie à la suite de l'assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel, Babacar Sèye. Abdoulaye Wade, accusé d'avoir commandité le meurtre, est mis en détention. Le pays replonge dans une longue crise politique.

En plus de cette affaire, la législature 1993/1998 est marquée par la dévaluation de 50 % du Franc CFA en janvier 1994. Le mécontentement de la rue est à son paroxysme, Wade est une nouvelle fois arrêtée à la suite d'une émeute dans la capitale, l'inflation grimpe en une année de 30 % : Abdou Diouf est à la tête d'un "Sénégal dévalué". La situation s'apaise en 1995, quand Abdou Diouf et Abdoulaye Wade renouent le dialogue. Ceci aboutit à l'entrée de ministres PDS dans un nouveau gouvernement à majorité présidentielle élargie. Néanmoins, le chef de l'Etat doit faire face à l'implosion de son parti, les cadres socialistes n'acceptant pas à la tête du PS l'homme de confiance du Président : Ousmane Tanor Dieng. L'affaiblissement de la formation gouvernementale profite à l'opposition, qui regroupée derrière Wade, demande la mise en place de garde-fous pour assurer la transparence des législatives de 1998. Cette requête est acceptée finalement par Diouf. Il crée l'ONEL, organisation indépendante chargée de veiller au bon déroulement des élections. Aidée par la société civile et les médias indépendants, l'ONEL enraye "la machine à fraude socialiste". Le PS l'emporte avec simplement 50,19 % des suffrages. La possibilité d'une alternance politique en 2000 devient bel et bien envisageable.

La dernière partie de ce mémoire est consacré à "la chute d'Abdou Diouf". Le Président de la République se heurte entre 1998 et 2000 à un front anti-dioufiste très bien organisé, composé des membres historiques de l'opposition et renforcé par l'arrivée des dissidents socialistes Djibo Kâ et Moustapha Niasse. Nonobstant les nombreux efforts d'Ousmane Tanor Dieng, le candidat socialiste n'arrive pas à tisser un réseau d'électeurs suffisamment solide pour s'assurer la victoire au premier tour. Au second tour, le candidat socialiste est emporté par la vague sopiste et perd face à Abdoulaye Wade le 19 mars 2000. Sans attendre la proclamation des résultats officiels, Abdou Diouf félicite le Président élu. L'alternance politique est devenue une réalité, "le baobab a été déraciné".

Chapitre préliminaire : Le Sénégal avant 1981

1. Du cahier de doléance de 1789 à la loi Lamine Guèye :

Contrairement à ses voisins africains, le Sénégal est très rapidement rattaché à la sphère politique du pays colonisateur. En 1789, un cahier de doléance est envoyé au Roi de France Louis XVI dans le cadre de l'organisation des Etats généraux. Si ce document réclame le maintien de la traite négrière - ce qui exclu par conséquent les intérêts de la population noire - il démontre qu'un cadre politique actif, même sommaire, est déjà en place à Saint-Louis. Ainsi, 1789 est restée dans l'imaginaire collectif la date fondatrice d'une existence politique dans le pays. C'est pourquoi les dirigeants sénégalais contemporains n'hésitent pas à évoquer cet événement pour justifier l'exemplarité politique du Sénégal en Afrique.

Cependant, il faut attendre 1848, et la proclamation de la IIème République, pour voir les populations locales prises en compte. Les habitants des Quatre communes (Rufisque, Gorée, Saint-Louis, Dakar) sont déclarés citoyens français1. Même si le multipartisme - dans un premier temps sous la domination palpable des blancs et des métis - est instauré dans quelques zones privilégiées, le reste du Sénégal est encore soumis à la règle de l'indigénat. En effet, les "sujets" de l'Afrique Occidentale Française (A.O.F) peuvent se voir infliger des travaux forcés, n'ont aucun représentant à l'Assemblée nationale et dépendent de la justice des administrateurs coloniaux.

La position des "assimilés" est par conséquent privilégiée. Ils ont la possibilité d'accéder à des établissements scolaires plus renommés (le lycée Faidherbe ou Van Vollenhoven ), de former des associations et de publier des périodiques. Cette acculturation à la vie politique permet à Blaise Diagne d'accéder, en 1914, à l'Assemblée nationale. Il est le premier noir à être élu député, mettant fin à l'hégémonie blanche et métisse. Cet événement marque la première "alternance politique" de l'histoire du Sénégal2. Le programme de Diagne est toutefois bien peu différent de celui de ses prédécesseurs, prônant une assimilation absolue à l'Etat français. Son principal opposant au cours des élections suivantes est Galandou Diouf, qui parvient finalement à être élu député du Sénégal de 1934 à 1941. Ce dernier se heurte ensuite à Lamine Guèye, maire de Saint-Louis (qui est encore la capitale de l'espace sénégalais à cette période) depuis 1925. Ce docteur en droit, également chantre de l'assimilation et affilié à la SFIO, est l'homme fort du Sénégal des années post-seconde guerre mondiale. Il s'appuie sur le Parti Socialiste Sénégalais (PSS), fondé en 1934, qui prend ensuite le nom de Fédération socialiste SFIO du Sénégal. Son électorat est constitué de notables, rassemblant les couches aisées des Quatre communes. Guèye invite aussi les jeunes intellectuels sénégalais à se rallier à lui, dont un certain Léopold Sédar Senghor, qui le rejoint en 1945.

Léopold Sédar Senghor est né en 1906 à Joal, d'une famille sérère commerçante. Catholique

1 Durand Barthélémy Valentin, un mulâtre, est élu premier député du Sénégal à l'Assemblée française de 1848 à 1851. "Liste des députés du Sénégal", Le soleil, 6 janvier 2000.

2 Même si le terme d'alternance peut paraître exagéré, il souligne la rupture symbolique que provoque la victoire de Blaise Diagne face au mulâtre François Carpot, 1910 voix contre 675. "Blaise Diagne et la révolution du 10 mai 1914", Le soleil, 6 janvier 2000.

pratiquant, il bénéficie de l'aisance financière de son père pour aller en hypo-khâgne au lycée Louis le Grand à Paris, en 1928. Après un échec aux concours d'école normale supérieure, il est reçu à l'Agrégation de grammaire en 1935. Il devient alors professeur de Lettres à Tours puis à Saint-Maur. Mobilisé pendant la deuxième guerre mondiale, il est fait prisonnier jusqu'en 1942. Il entame ensuite une carrière de politique - en même temps qu'il embrasse celle de poète avec la parution de Chants d'ombre - après sa rencontre avec Lamine Guèye. Elu aux deux Assemblées constituantes chargées de rédiger la Constitution de la IVème République, Senghor assiste à l'adoption de la loi Guèye le 25 avril 1946, qui offre à tous les habitants d'outre-mer la citoyenneté française. Le corps électoral sénégalais passe en l'espace d'une année de 45 000 à plus d'un million d'électeurs. Même si ce changement favorise presque immédiatement l'ascension politique de Senghor, cet aspect assimilateur déplait à l'homme de Joal. Il se démarque très vite de son mentor socialiste.

2. L'avènement de l'hégémonie senghorienne :

Critiquant l'aspect élitiste et "français" du parti de Guèye, Senghor et son compagnon de route Mamadou Dia fondent un véritable parti de masse, le Bloc Démocratique Sénégalais (BDS), capable d'attirer les nouveaux citoyens "français", essentiellement des ruraux. Les victoires électorales sur Guèye sont alors récurrentes : 1948, 1951, 1952, 1956 et 1957. Le BDS devient la grande formation politique du Sénégal. Léopold Sédar Senghor, fort de cette suprématie et de son statut de ministre français3, lance un premier appel à l'unité, qui aboutit à la formation d'un nouveau parti en collaboration avec l'Union démocratique sénégalaise (UDS) : le Bloc populaire sénégalais (BPS). Il n'inclue cependant pas la Fédération socialiste SFIO du Sénégal, Lamine Guèye réorganisant son parti sous le sigle du MSA (Mouvement socialiste africain) pour l'élection de l'Assemblée territoriale de mars 1957. Ce scrutin est d'une extrême importance, puisqu'il est le premier à prendre en compte les changements initiés par la loi Defferre de 1956, qui abrogent le double collège et instaurent le suffrage universel. Mais cette tentative s'avère être un échec cuisant. Le MSA récolte 13 sièges alors que le BPS en obtient 47.

Ces scores médiocres sonnent le glas des ambitions de Lamine Guèye. Ce dernier se résout à "se faire avaler" par la machine senghorienne4. En 1958, le BPS et le MSA fusionnent, donnant naissance à l'Union Progressiste Sénégalaise (UPS). Ce nouveau parti possède la totalité des 80 sièges de l'Assemblée nationale. Il promeut dès ses premiers mois d'existence le ralliement à la Communauté de De Gaulle, contrairement au Parti Africain de l'Indépendance (PAI). Le "Oui" massif du Sénégal (70.362 voix contre 21.901 de non) renforce l'idée que l'UPS est devenue incontournable. L'échec de la Fédération du Mali et l'indépendance acquise le 4 avril 1960 permettent quant à elles l'adoption d'une Constitution sénégalaise, qui voit le jour le 25 août 1960.

Il y est stipulé que le Président de la République (Senghor accède à la tête de l'Etat le 5 septembre 1960) est élu pour sept années par un collège électoral limité, composé de députés et de délégués

3 Il est secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil dans le gouvernement Edgar Faure du 1er mars 1955 au 1er février 1956. Il sera ensuite ministre conseiller du gouvernement Michel Debré, du 23 juillet 1959 au 19 mai 1961.

4 Lamine Guèye devient alors un fidèle... de Senghor. En guise de récompense, il occupe le poste honorifique de Président de l'Assemblée nationale de 1960 jusqu'à sa mort en 1968.

des conseils municipaux et régionaux. La plus haute magistrature du pays assure la continuité de l'Etat et sa représentation à l'étranger. Elle désigne le Président du conseil, qui nomme les ministres et coordonne la politique intérieure. Il est investi par les députés qui peuvent le démettre en adoptant une motion de censure. Ils votent également le budget et les lois.

La séparation des pouvoirs est respectée dans cette Ière République sénégalaise. On constate que le binôme Senghor-Dia a une répartition à peu près égale des pouvoirs. Ce couple politique, qui fonctionne depuis la formation du BDS en 1948, cumule l'intelligence dialectique de Senghor et le pragmatisme de Mamadou Dia 5. Mais cet équilibre des forces est bientôt mis à mal par les luttes partisanes. Le 14 décembre 1962, le député Théophile James reproche à l'Assemblée nationale le maintien de l'Etat d'urgence depuis août 1960, date à laquelle le Sénégal a décidé de mettre fin à sa collaboration avec l'ancien Soudan français. Une motion de censure est aussitôt adoptée à l'encontre de Mamadou Dia par une quarantaine de parlementaires. Se sentant trahi, le Président du conseil fait entrer la gendarmerie place Tascher le 17 décembre 1962 et ordonne l'arrestation des quatre députés qui lui sont les plus hostiles 6 . L'Assemblée nationale donne alors solennellement à Senghor les pleins pouvoirs. Mamadou Dia est mis en détention le soir même. Cet événement marque la fin du bicéphalisme de l'exécutif au Sénégal.

3. Le Présidentialisme senghorien :

Une nouvelle Constitution est votée le 3 mars 1963. Le thème de la campagne, "une seule tête pour un seul bonnet" 7 exprime l'idée que le Président de la République devient à la fois le chef de l'Etat et du gouvernement. Il est élu pour cinq ans au suffrage universel, le même jour que les députés, pour montrer le lien indéfectible qui existe entre l'action présidentielle et l'action gouvernementale. En plus d'avoir l'initiative de la loi, il peut dissoudre l'Assemblée nationale suite à une loi constitutionnelle votée le 20 juin 1967. Les parlementaires n'ont eux aucun moyen de pression sur lui.

Initiateur de cette réforme constitutionnelle, Senghor remporte sans surprise - avec un score "africain" de 99% des voix - les élections présidentielles du 1er décembre 1963 (UPS "gagne" les législatives avec 94% des voix). Cette victoire s'inscrit dans une période où, peu à peu, l'opposition s'efface. Soit par obligation, soit par cooptation avec l'UPS.

- Le PAI de Majhemout Diop disparaît officiellement en 1960, accusé d'avoir été l'instigateur de troubles lors des élections municipales de 1960.

- Le Bloc des masses sénégalaises (BMS) de Cheikh Anta Diop est interdit en 1962. Ce dernier reforme un parti, s'appuyant sur les partisans de Mamadou Dia. Le Front National Sénégalais (FNS) prend toutefois fin en 1964

- Seul le PRA Sénégal tient tête à l'UPS après la victoire de Senghor en 1963. Mais en échange de postes gouvernementaux pour Abdoulaye Ly, Amadou Mokhtar Mbow et Assane Seck, le dernier parti indépendant cesse d'exister après 1966. Le Sénégal connaît alors un régime à parti unique, ou comme aime le dire Senghor, à parti "unifié".

5 François Zuccarelli, La vie politique sénégalaise (1940-1988), Paris, Publication du Cheam, 1988.

6 Abdoulaye Fofana, Ousmane Ngom, Magatte Lô et Moustapha Cissé

7 François Zuccarelli, La vie politique sénégalaise (1940-1988), Paris, Publication du Cheam, 1988.

Le durcissement du régime permet la mise en place d'un syndicat unique, favorable à l'UPS : L'Union Nationale des Travailleurs Sénégalais (UNTS). De plus, le code des obligations civiles et commerciales de 1965 offre la possibilité au gouvernement d'interdire toute association menaçant l'ordre public. La formation d'un "Etat jacobin" atteint son paroxysme en 1966 avec la création de l'ONCAD, chargée de contrôler l'ensemble des coopératives agricoles. L'Etat désire par ces mesures annihiler toute forme de contestation, quelle soit politique, économique ou sociale.

Alors que le Présidentialisme sénégalais semble devoir perdurer, les dessins de Senghor sont modifiés par "la pression sociale". L'opposition, devenue clandestine, cherche par l'intermédiaire des enseignants, des ouvriers et des étudiants à déstabiliser l'Etat senghorien. En outre, la situation économique du pays commence à montrer des réels signes de faiblesse. La monoculture arachidière, qui représente 78% des exportations du Sénégal 8 , connaît une forte baisse de sa production suite aux sécheresses de 1967. La récolte annuelle passe d'un million à 835 000 tonnes. Il s'ensuit une forte inflation et une baisse généralisée du pouvoir d'achat, la population sénégalaise étant aux deux tiers constituée de ruraux. Le chômage et la politique de blocage des salaires sont autant de facteurs générateurs de tensions. L'UNTS, syndicat affilié normalement à l'UPS, sort de son devoir de réserve le 1er mai 1968 en critiquant la politique de Senghor. Le 27 mai, l'Université de Dakar apporte son soutien aux manifestants français qui défient le pouvoir gaulliste avant d'entamer une tentative de blocage des cours. La réaction du pouvoir ne se fait pas attendre : le ministre de l'Intérieur fait dégager le campus le jour même. Suite à ces évènements, la fédération de l'UNTS du Cap Vert proclame la grève générale. En réaction, Senghor déclare l'état d'urgence le 30 mai. On assiste à des pillages, incendies et attaques de résidences de dirigeants de l'UPS, sans pour autant que l'insurrection s'étende à l'ensemble du pays. Le climat de violence est surtout perceptible en milieu urbain et prend fin assez rapidement, aux alentours du 4 juin. Une réunion le 18 juin 1968 entre le gouvernement, le patronat et le syndicat aboutit à un relèvement du SMIG de 15%, la "sénégalisation" des emplois etc.

Contrairement à son homologue français, le gouvernement sénégalais n'arrive pas à tirer les conséquences politiques de ces graves événements. Tant et si bien que la grève reprend en février 1969. Le conflit social s'éternise et Senghor est dans l'obligation de décréter un second état d'urgence le 11 juin 1969. Le calme revient presque aussitôt. Ce deuxième avertissement est le bon pour le Président sénégalais, qui mesure l'étendu de la crise sociale. Des réformes politiques sont nécessaires pour rétablir un climat de confiance entre les Sénégalais et le pouvoir. La nouvelle Constitution sénégalaise, adoptée le 22 février 1970 par référendum, marque les prémisses d'une ouverture politique.

4. L'ouverture politique :

La principale nouveauté de cette Constitution est la création - ou plus exactement le retour - du poste de Premier ministre. Responsable devant le Président de la République et les parlementaires, il coordonne la politique intérieure en ayant à sa charge le gouvernement. Le Président de la République retrouve dans les textes une fonction "à la française", en concentrant l'essentiel de son action sur la diplomatie internationale. Le 26 février 1970, un "inconnu",

8 François Zuccarelli, La vie politique sénégalaise (1940-1988), pp. 113, Paris, Publication du Cheam, 1988.

Abdou Diouf, est nommé Premier ministre du Sénégal 9.

Abdou Diouf est né le 7 septembre 1935 à Louga, vieux bassin arachidier de la région du Cayor, localisé à 25 kilomètres de Dakar 10. Son père, qui fait parti "de la moyenne élite administrative" du Sénégal, envoie le jeune Abdou à l'age de 2 ans chez sa grand-mère paternelle à Saint-Louis. Il suit dans la capitale sénégalaise une double scolarité, à l'école française et à l'école coranique. Cette dernière, passage obligé pour tout bon musulman sénégalais, lui enseigne le Coran. Cependant, estimant avoir "assez appris de Coran pour faire ses prières ", il quitte l'école coranique après son entrée au lycée Faidherbe. Il y obtient son baccalauréat en 1955.

Cette jeunesse à Saint-Louis lui permet aussi de rentrer en contact indirectement avec Léopold Sédar Senghor. Sa grand-mère paternelle, héberge chez elle sa nièce, qui s'avère être "la grande amazone de Senghor" à Saint-Louis. Celle-ci s'occupe du comité des femmes senghoriste de Saint-Louis, qu'elle réunit tous les soirs. Etant le seul lettré de la maison, Abdou Diouf se charge durant cette période de faire quotidiennement une revue de presse, qu'il relate au comité. Il s'occupe également de rédiger les lettres envoyées à Senghor et de lire ses réponses 11.

Après ce long passage à Saint-Louis, Abdou Diouf gagne Dakar pour y suivre des études de droit public et de sciences politiques. Etudiant brillant, il rentre en 1958 à l'Ecole nationale de la France d'outre-mer, située à Paris. Il se destine alors à intégrer à terme l'administration publique. Au cours de ce séjour parisien, il fait la rencontre de deux personnes qui vont fondamentalement changer sa vie : Elisabeth, qui devient sa femme en 1962, et Habib Thiam. Abdou Diouf reste toutefois studieux. Il finit Major de sa promotion.

Diplômé en juin 1960, il retourne au Sénégal au moment même où le pays accède à l'indépendance. Il intègre l'administration et se retrouve nommé en décembre 1961 gouverneur de la région du Sine Saloum. Néanmoins, il est rapidement démis de ses fonctions, s'étant distingué des autres gouverneurs en refusant de faire acte d'allégeance à Senghor lors de la crise de 1962. Sa traversée du désert ne dure que très peu de temps, puisqu'il intègre le cabinet du ministre des Affaires étrangères, Assane Seck, en 1962 avant de rejoindre le cabinet présidentiel de Léopold Sédar Senghor en mai 1963. Cette progression rapide dans la hiérarchie montre qu'en dépit de l'affront qui lui a été fait, le Président de la République sénégalaise maintient sa confiance à Abdou Diouf et lui réserve une destinée exemplaire. Devenu en février 1964 secrétaire général de la présidence de la République, le jeune technocrate apparaît au sein du gouvernement en mars 1968, en tant que ministre du Plan et de l'Industrie. Il conserve ce poste jusqu'à sa nomination à la Primature.

Son physique tout en longueur - il mesure 1m 96 - qui lui donne un air emprunté, ainsi que son visage juvénile, ne le servent pas auprès du grand public. Il doit s'affirmer et montrer qu'il est

9 A cette occasion, Senghor aurait déclaré à Abdou Diouf : "J'ai décidé de vous nommer Premier ministre. Je ne vous ai pas choisi parce que j'ai une affection particulière pour vous, mais parce que j'ai considéré que vous êtes le meilleur de tous". Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance à nos jours, pp. 92, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

10 Contrairement à ce qui a été longtemps soutenu par la propagande officielle, Abdou Diouf n'a jamais véritablement vécu à Louga. Dès l'age de 3 mois, Abdou Diouf quitte Louga pour Bakel en raison d'une mutation de fonctionnaire de son père, receveur des PTT. Il affirme d'ailleurs : "Je connais beaucoup mieux Saint-Louis du Sénégal que Louga ". Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

11 Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

plus qu'un technocrate sous la coupe du "Père de la nation". Pour se défaire de cette impression, Senghor lui confie des responsabilités locales. Diouf prend la tête de l'instance dirigeante de sa ville natale, Louga, et succède à un "historique de l'UPS", Moustapha Cissé. Ce rajeunissement des cadres locaux est perceptible dans d'autres régions : Alioune Sène, secrétaire d'Etat à l'Information, prend place à Fatick tandis que Babacar Bâ, directeur du cabinet de Senghor, s'installe à Kaolack. Ces changements s'étendent au bureau politique de l'UPS : Abdoulaye Fofana, instigateur de la chute de Mamadou Dia en 1962, et Doudou Thiam, ancien ministre des Affaires Etrangères, sont remplacés par Jean Collin et Abdou Diouf, qui accèdent respectivement après 1972 aux postes de secrétaire et secrétaire adjoint de l'UPS. On assiste aussi à l'entrée d'Ousmane Camara (liaisons avec les comités d'entreprises), Moustapha Niasse (secrétaire à la Jeunesse) et Babacar Bâ (secrétaire aux Affaires Economiques).

Le milieu syndical, principal responsable des troubles de 1968 et 1969, connaît lui-aussi des restructurations. L'UNTS est affaibli par le départ de son dirigeant Doudou N'Gom, nommé à la présidence d'un nouveau syndicat, la Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS), crée le 14 juin 1969. Très clairement rattaché au parti senghorien, "la CNTS est intégrée dans l'UPS et dotée d'un statut organisationnel identique à celui d'une section régionale du parti. L 'adhésion devient obligatoire pour tous les salariés affiliés à l'UPS et vice versa" 12 . Cette filiation est renforcée avec l'arrivée au gouvernement de syndicalistes CNTS - Doudou N'Gom à l'Enseignement Technique et à la Formation Professionnelle et Adama Mawa N'Diaye en tant que secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères - et par l'élection en 1973 d'une dizaine de députés UPS appartenant à la CNTS.

Avec cette "participation responsable", le pouvoir tend à mettre fin au malaise social et à "éliminer" l'agitateur UNTS. Celui-ci rend les armes dès juillet 1971.

Les larges victoires du 28 janvier 1973 de Senghor et de l'UPS - ils obtiennent 99,1 % et 98,9% des suffrages - ne reflètent cependant en rien la popularité du pouvoir. La CNTS, payant sa relation privilégiée avec l'Etat, n'est pas considérée par la population comme "un défenseur" et voit sa stratégie de plus en plus critiquée. Senghor doit trouver un nouveau moyen pour calmer l'insatisfaction grandissante des Sénégalais, qui commencent de surcroît à ressentir les premiers signes de la crise économique. C'est pourquoi on constate, à partir de l'année 1974, une ouverture démocratique dans le pays qui se manifeste par la fin du régime à "parti unifié" et l'instauration du tripartisme.

5. L'ouverture démocratique :

La libération de Mamadou Dia le 27 mars 1974 marque le début d'un changement d'époque au Sénégal. L'opposition, qui réclame depuis 1966 le droit à la libre expression, voit un premier parti homologué par le ministre de l'Intérieur le 31 juillet 1974. Il s'agit du Parti Démocratique Sénégalais (PD S) d'Abdoulaye Wade.

Ce dernier est né le 21 mai 1926 à Kébémer, dans la région de Louga. Il effectue ses études en France, où il obtient une Licence et un Doctorat en droit et en sciences économiques. Très marqué à gauche durant sa jeunesse, il est responsable des étudiants d'Afrique à Besançon et

12 G. Martens, "Révolution ou participation : Syndicats et partis politiques au Sénégal", Le mois en Afrique, octobrenovembre 1983.

participe au Vème congrès de l'Union Internationale des étudiants à Varsovie en septembre 1953. Après avoir plaidé quelques années au barreau de Besançon, il rentre au Sénégal et ouvre un cabinet d'avocat à Dakar. Il poursuit en parallèle son cursus universitaire et reçoit, en décembre 1970, l'Agrégation de sciences économiques. Il devient maître de conférence. De plus, il est élu Doyen de la faculté de droit et de sciences économiques de Dakar. Il quitte néanmoins bien vite ces fonctions, préférant se consacrer à sa carrière politique. Un temps proche de l'UPS, il fonde le PDS pour en faire, selon ses propres dires, "un parti de contribution" 13.

Senghor ne l'entend cependant pas de cette oreille, et "oblige" le PDS à se placer dans l'opposition. Le succès du nouveau parti est indéniable : il compte environ 90 000 adhérents en moins de deux ans. D'autres formations se forment au cours de la période. On note la création du Rassemblement National Démocratique (RND) de Cheikh Anta Diop en février 1976 ou encore la renaissance du PAI de Majhmout Diop. L'émergence de nouveaux partis sert le pouvoir en place, car les opposants, autrefois clandestins, agissent dorénavant à découvert pour défendre leurs idées. Ils perdent leur force subversive et assurent paradoxalement la survie de l'Etat senghorien. Le Président de la République refuse toutefois que cette ouverture démocratique se transforme en véritable anarchie. Il limite à trois le nombre des partis officiels, "chacun devant représenter respectivement les trois courants de pensée suivants : libéral et démocratique, socialiste et démocratique, marxiste-léniniste ou communiste".

Si le PDS accepte de prendre le courant libéral - malgré une doctrine socialiste clairement exprimée - et le PAI le courant marxiste-léniniste, le RND refuse de se soumettre à la volonté senghorienne. N'ayant pas obtenu le récépissé du ministère de l'Intérieur, le parti d'Anta Diop reste officiellement dans la clandestinité. La doctrine socialiste est quant à elle adoptée par l'UPS, puisqu'elle est admise en novembre 1976 à l'Internationale socialiste, grâce à une recommandation appuyée du premier secrétaire général du PS français de l'époque, François Mitterrand.

L'UPS, fraîchement renommée Parti Socialiste Sénégalais, s'organise pour appréhender les élections plurielles de 1978. Autour de Léopold Sédar Senghor, un conseil de dix membres est instauré. On y recense Abdou Diouf, Amadou Cissé Dia, Magatte Lô, André Guillarbert, Alioune Badara Mbengue, Assane Seck, Jean Collin, Babacar Bâ, Moustapha Niasse et Djibo Kâ. Le Président de la République forme ainsi un groupe chargé de préparer à terme sa succession, constitué des "historiques" de l'indépendance et d'hommes appartenant à "la génération Abdou Diouf", tels que Niasse ou Kâ.

Les élections pluripartites du 26 février 1978 concernent la présidence de la République, les 100 députés de l'Assemblée nationale, 26 des 35 conseillers municipaux et 107 conseils ruraux. Contrairement aux autres opposants, Abdoulaye Wade ne boycotte pas les élections. Il se présente à la présidentielle et place des candidats dans toutes les communes sénégalaises.

La campagne présidentielle est marquée par la polémique née de l'adoption par le Parlement de la loi 76-27 du 6 avril 1976, qui modifie l'article 35 de la Constitution sénégalaise. Il y est stipulé

13 Il semble que Wade est pris à son propre piège en menaçant Senghor de créer son parti s'il n'obtient pas un poste ministériel. "En 1974, quand il est allé dire à Senghor qu 'il avait l'intention de créer un parti politique, le Président de la République l'avait pris au mot, mais il était convaincu, et je crois qu 'il avait raison, que l'intention de Wade était de se faire offrir un portefeuille de ministre". Foccard parle, tome II, p 346-347, Paris, Fayard, 1997.

"qu'en cas de décès ou de démission du Président de la République, ou lorsque l'empêchement est déclaré définitif par la Cour suprême, le Premier ministre exerce les fonctions de Président de la République, jusqu'à l'expiration normale du mandat en cours. Il nomme un Premier ministre et un nouveau gouvernement dans les conditions fixées à l'article 43". Ne faisant aucun doute que Léopold Sédar Senghor laissera le pouvoir en cours de mandat à son Premier ministre, Abdoulaye Wade déploie toute son énergie pour dénoncer ce prévisible "coup d'état constitutionnel". Pour contrecarrer cette agitation, le PS remet en route "sa machine électorale", au point mort depuis 1966. Les dirigeants socialistes activent leurs réseaux clientélistes et favorisent le soutien implicite des marabouts grâce à de généreuses donations, souvent octroyées par l'intermédiaire des coopératives agricoles arachidières détenues par l'Etat. Ils quadrillent de ce fait l'électorat rural, très respectueux à l'époque des consignes de vote données.

Les résultats n'offrent par conséquent aucune grande surprise : Senghor gagne avec 82,5% des suffrages contre 17,4% pour Wade. Le PS remporte 82 sièges et le PDS en obtient 18. L'opposition n'acquiert qu'une seule commune (Oussoye, en Casamance maritime) et deux communautés rurales (Taïf et Taïba Ndiaye). Même si l'hégémonie socialiste est restée presque intacte, pour la première fois depuis 1960, un parti d'opposition siège au sein de l'hémicycle sénégalais. Senghor peut dorénavant, après vingt années de pouvoir, préparer sa succession.

6. Le départ du "Père de la nation" :

Le PDS joue son rôle d'opposant parlementaire dès 1978 en contestant la victoire de Senghor. Abdoulaye Wade s'appuie sur les irrégularités constatées pendant le scrutin, concernant notamment l'absence d'isoloir dans les bureaux de vote. Pour les mêmes raisons, il demande l'annulation d'une trentaine de mandats de députés socialistes. La Cour suprême ne donne pas suite à ces requêtes. Le passage dans l'isoloir demeure facultatif.

Senghor apparaît usé par ces querelles incessantes et désireux de retourner à ses compositions poétiques. Grâce à l'article 35, il sait qu'il peut quitter le pouvoir à tout moment. Il tient néanmoins à parfaire "sa" démocratie sénégalaise en autorisant un quatrième parti, à connotation "conservatrice" cette fois-ci. Cette volonté, votée par le Parlement le 28 décembre 1978, bénéficie au Mouvement républicain sénégalais (MRS), fondé en juillet 1977 par Boubacar Guèye, descendant de l'illustre Lamine Guèye.

L'homme de Joal est confronté à une dernière difficulté : le choix de son dauphin putatif. Si son choix s'est depuis longtemps porté sur Abdou Diouf 14 , l'émergence de son ministre de l'Economie Babacar Bâ remet en cause son idée initiale. Par l'intermédiaire de son ministère, Bâ s'est constitué une importante clientèle. En outre, il dispose d'un soutien de choix en ayant à ses cotés le neveu du Président, Adrien Senghor 15.

Son style, plus politique et moins technocratique que celui d'Abdou Diouf, séduit de nombreux

14 Abdou Diouf affirme que Léopold Sédar Senghor a songé dès 1964 à son Premier ministre pour lui succéder. Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

15 Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance à nos jours, pp.101, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

chefs d'Etat étrangers, notamment Félix Houphouët-Boigny et Valéry Giscard D'Estaing 16. Sentant sa chance, Babacar Bâ mène une grande campagne de presse contre Abdou Diouf. Le Premier ministre est accusé d'être impliqué dans une affaire de trafic d'influence, via un prêt de l'Union Sénégalaise des Banques.

Il se forme alors un groupe de soutien à Diouf, articulé autour du trio Jean Collin - Moustapha Niasse - Djibo Kâ. Ils usent de leur influence respective auprès de Senghor pour le persuader de maintenir en place Abdou Diouf. Avec succès, puisque ce dernier reste à la Primature après les élections de 1978. Bâ est quant à lui muté aux Affaires Etrangères, de façon à l'éloigner des deniers publics. Le danger reste toutefois réel. Bâ doit être définitivement écarter de la voie successorale.

Jean Collin profite d'un "incident diplomatique" entre Diouf et Bâ 17 pour le rapporter à Senghor, alors en vacances à Verson. Le Président rentre précipitamment de Normandie et convoque le comité central du PS le 18 septembre 1978. Le trio Collin-Niasse-Kâ discréditent de nouveau Babacar Bâ au cours du rassemblement. Senghor conclut alors la réunion du comité par ces quelques mots : "Il sera procédé à un remaniement ministériel, Abdou Diouf me proposera une liste de ministres ". Babacar Bâ est renvoyé du gouvernement le lendemain. La voie présidentielle est libre pour Abdou Diouf.

La fin du règne de Senghor est passablement difficile. Le pays est placé en 1979 sous la tutelle du Fond Monétaire International (FMI) et de la Banque mondiale, pour faciliter la mise en oeuvre d'un plan de réajustement économique à moyen terme. De surcroît, l'agitation universitaire qui débute après des échauffourées à Ziguinchor en janvier 1980 révèle l'importance qu'a prit dans le monde enseignant le Syndicat Unique et Démocratique des Enseignants Sénégalais (SUDES), crée après l'ouverture démocratique de 1976. Sa principale revendication est la mise sur pied d'états généraux de l'éducation, de manière à aborder les différents problèmes du monde scolaire et universitaire. Le programme du syndicat insiste sur "une scolarisation totale, l'utilisation des langues nationales ainsi que la revalorisation de la fonction enseignante" 18 . L'aura de ces thèmes dans le monde étudiant souligne l'échec total de l'incorporation de la CNTS dans la machine politique socialiste.

C'est sur ces faits que le premier Président de la République se retire progressivement des affaires, déléguant au fur et à mesure de l'année 1980 ses prérogatives à son Premier ministre. Toutefois, l'entourage de Diouf, notamment Jean Collin, craint un revirement de Léopold Sédar Senghor. Pour l'éviter, Jean Collin remet au Président un rapport, "Notes sur les risques politiques dans la sphère africaine", faisant état d'un possible coup d'Etat au Sénégal "si des changements radicaux et en profondeur n 'étaient pas apportés dans la conduite des affaires du pays" 19 . Dans un contexte de multiplication des renversements politiques sanglants dans la région (Libéria, Guinée-Bissau), ces conclusions inquiètent grandement Senghor. Il hâte son

16 "A une réunion du bureau politique du Parti socialiste, Senghor n'hésite pas à rapporter tout le bien qu'un Président de la République française avait dit sur Babacar Bâ. Comme Senghor ne parle jamais gratuitement, le fait n 'était donc pas fortuit". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp. 47, Paris, Rocher, 2001.

17 Dans son fief politique de Kaolack, Babacar Bâ refuse de serrer la main d'Abdou Diouf lors d'une visite de ce dernier. Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance à nos jours, pp.103, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

18 François Zuccarelli, La vie politique sénégalaise (1940-1988), pp. 151, Paris, Publication du Cheam, 1988.

19 Abdou Latif Coulibaly, "Retrait programmé", Sud quotidien, 2 octobre 1996.

départ du pouvoir, prévu en novembre 1981, pour l'avancer en décembre 1980.

Jean Collin décide alors de rendre officielle la nouvelle, de manière à mettre Senghor devant le fait accompli. Il prend contact avec le journaliste du Monde Pierre Biarnès, qui publie l'information le 21 octobre 1980 sous le titre : "Le chasseur qui guette ne tousse pas" 20 . Cette révélation est confirmée le 2 décembre 1980 par un second papier, "Le Président Senghor annonce qu'il quittera le pouvoir à la fin de l'année". Ces deux articles prennent de court Senghor. Il précipite son annonce et rend officiel son départ le 4 décembre 1980 par le biais du journal gouvernemental Le Soleil. Il n'oublie pas à cette occasion de critiquer la déontologie journalistique de Pierre Biarnès : "un principe de droit nous dit : "est coupable celui a qui cela

profite". Manifestement, les indiscrétions que voila ont, d'abord, profité au journaliste du Monde et a son journal" 21.

C'est ainsi qu'en cette fin d'année 1980, Léopold Sédar Senghor se présente de manière solennelle devant le Président du Conseil constitutionnel, M. Kéba Mbaye, et lui lit ce texte très laconique, où chaque mot est doté d'un sens capital :

"Après y avoir mûrement réfléchi, j'ai décidé de me démettre de mes fonctions de Président de la République. La cour suprême est la gardienne vigilante de notre Constitution. C'est pourquoi j'ai l'honneur de remettre ma démission entre vos mains. Je vous prie d'en tirer les conséquences et de recevoir le serment de M. Abdou Diouf, l'actuel Premier ministre, qui me remplace" 22.

Le 31 décembre au soir, Léopold Sédar Senghor s'adresse une dernière fois en tant que Président de la République au peuple sénégalais, à travers une allocution radiotélévisée. Plus chaleureux que dans son message retranscrit ci-dessus, il explique tout d'abord les raisons de son départ. Il met en avant la rudesse du travail de Président, inadaptée pour un homme de 74 ans. Il se doit ainsi de passer la main à son "dauphin constitutionnel" plus jeune, doté "d'un caractère plus ferme qu'on ne le croit". Il défend ensuite le bilan de ses vingt années de pouvoir. Il affirme que les revenus du Sénégal ont triplé depuis 1960 et que le pays est devenu l'Etat d'Afrique noire francophone le plus industrialisé. Une fierté pour un progressiste tel que Senghor. D'un point de vue social, le désormais ex-Président constate avec joie que sa nation se situe en troisième position derrière la Côte d'Ivoire et le Gabon pour ce qui est du Salaire Interprofessionnel Minimum Garanti (SMIG). Enfin, il se félicite d'avoir favorisé une nette progression de la scolarisation dans le pays, les enfants scolarisés étant passés de 107 789 en 1960 à 400 000 en 1980. Le pays a donc pour lui des perspectives d'avenir, et peut compter sur des ressources en voie d'aménagement, telles que le pétrole off-shore dont l'exploitation est prévue pour 1983.

20 "La bonne source" dont il est question dans l'article est Jean Collin. Pierre Biarnès, "Le chasseur qui guette ne tousse pas", Le Monde, 21 octobre 1980.

21 Pierre Biarnès répondra quelques semaines plus tard aux "attaques" de Senghor. "Le Président Senghor nous a reçus le 28 novembre dernier, à notre demande, comme il avait coutume de le faire une ou deux fois par an depuis vingt ans. Comme à l'ordinaire, nous avons rendu compte de cet entretien. Contrairement à ce qu 'il laisse entendre aujourd'hui, pour des raisons qui lui appartiennent, le chef de l'Etat ne nous avait pas prié de faire le silence sur les intentions qu 'il nous a révélées. Au demeurant, nous avions déjà présenté sa démission comme très probable (le monde 21 octobre) sur la base d'informations qui circulaient dès cette époque dans les milieux gouvernementaux. ". Pierre Biarnès, "M.Senghor appelle ses compatriotes à faire confiance au Président Abdou Diouf", Le Monde, 2 janvier 1981.

22 Pierre Biarnès, "M.Senghor appelle ses compatriotes à faire confiance au Président Abdou Diouf", Le Monde, 2 janvier 1981.

Senghor s'est voulu pour cette dernière intervention télévisée optimiste, préférant mettre de coté les difficultés économiques causées par la crise arachidière et la hausse de la facture pétrolière.

La nouvelle de la retraite politique de Senghor crée une véritable onde de choc dans le monde. L'ensemble de la classe politique internationale salue cette décision sage, pleine de bonté de la part du "Président-poète", qui contraste avec l'attitude "despotique" de la plupart de ses homologues africains. Toutefois, ce départ est interprété par quelques observateurs comme étant la conséquence des divers troubles qui ont secoué le Sénégal depuis 1968. Il ne serait ainsi pas le fait voulu de Senghor mais une obligation causée par la "pression sociale" 23.

S'il est fort probable que celle-ci joue un rôle dans la décision de Senghor, ce retrait définitif repose plus sur des motivations personnelles, mais également - voire surtout - sur la volonté des collaborateurs d'Abdou Diouf de ne pas voir leur protégé être limité dans ses initiatives par son prédécesseur. En effet, si Senghor désire depuis longtemps mettre fin à son mandat présidentiel, il est beaucoup moins résolu à abandonner la tête du PS 24. Il faut toute la force de persuasion de ses compagnons de la première heure pour que Senghor laisse définitivement le champ libre à son successeur 25.

Le Président-poéte est âgé en 1980 de 74 ans. Il vient de consacrer plus de trente années à la vie politique. En quittant la tête de l'Etat, Léopold Sédar Senghor aspire à voir d'autres choses, à mettre en avant ses écrits et sa pensée, à acquérir un statut auquel il accédera en 1983 : celui d'immortel 26 . Les qualités intellectuelles indéniables du "chantre de la négritude" laissent croire que sa démission est le fruit d'une réflexion profonde, d'une véritable conception de la vie politique en Afrique. "Le chef" abandonne son fauteuil présidentiel de son plein grès, sans aucune volonté de le reprendre ultérieurement. De Verson, jamais - ou presque - il ne commentera l'action gouvernementale sénégalaise ou la présidence de son successeur Abdou Diouf. Le "Père de la nation sénégalaise" s'éclipse le 31 décembre 1980, pour ne plus jamais réapparaître.

23 Théorie de Christian Coulomb, défendue par Mar Fall dans l'Etat d'Abdou Diouf ou le temps des incertitudes, pp 15, Point de vue l'Harmattan, 1986.

24 Cette impression est confirmée par un extrait de l'article du Monde du 2 décembre 1980 : "le Président Senghor nous a confirmé vendredi 28 novembre (1980) au cours d'un entretien, son intention de renoncer prochainement à ses fonctions de Président de la République du Sénégal, tout en continuant à jouer pendant un temps, un rôle apparemment important au sein du PS". Pierre Biarnès, "le Président Senghor annonce qu 'il quittera le pouvoir à la fin de l'année", le Monde, 2 décembre 1980.

25 "Lorsque Senghor prit la décision de démissionner, il voulut, à un moment continuer sinon à avoir la main sur le parti, du moins à y conserver certaines positions. Cela n 'était pas raisonnable mais Abdou était très mal placé pour le dire à Senghor. Ce sont les "barons", y compris Jean Collin, qui allèrent le voir et lui expliquèrent qu 'une telle attitude serait source de conflits et de difficultés ultérieures et qu 'il falla it soit rester, soit s 'en aller totalement et donner ainsi à Abdou toutes ses chances. Senghor, devant cette position unanime de ses premiers compagnons, finit par s'incliner et se retirer". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.62, Paris, Rocher, 2001. Foccart a sensiblement la même version : "(Senghor) Il a eu la grande sagesse (...) d'écouter ceux qui l'ont dissuadé de rester secrétaire général de son parti et ensuite, de s'abstenir d'exprimer publiquement ses critiques à l'égard des nouvelles orientations adoptées par son successeur". Jacques Foccart, Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome 2, pp.291, Paris, Fayard, 1997.

26 Nom accordé aux pensionnaires de l'Académie française. Il prend le 16ème fauteuil en 1983, succédant à Antoine de Lévis Mirepoix.

Chapitre 1 : L'état de grâce d'Abdou Diouf (1981-1983)

1. La mise en place d'un gouvernement "d'attente" :

Abdou Diouf, Premier ministre depuis dix années, succède à Léopold Sédar Senghor le 1er janvier 1981. Cette date a pour avantage de permettre à Diouf de se faire accepter par la population sénégalaise avant les élections couplées de 1983. En présence du premier président de la Cour constitutionnelle, M. Kéba Mbaye, qui l'invite à "l'ouverture démocratique et (...) à la justice sociale ", il affirme au cours de son discours d'investiture, "qu 'il sera l'homme de la fidélité (à Senghor) mais qu'il sera aussi l'artisan du changement". Le lendemain, il nomme un nouveau Premier ministre.

Il choisit à la surprise générale Habib Thiam, âgé de 47 ans, qui est certainement son plus grand ami 1 . Celui-ci n'est cependant pas un inconnu, puisqu'il est considéré à l'époque comme l'un des principaux doctrinaires du PS. Tout comme Diouf, il a été formé en France, à l'Ecole nationale d'outre-mer, avant de rentrer au Sénégal en 1960. Il est nommé alors directeur du cabinet du ministre des Affaires Etrangères puis de la Justice. Un temps à la tête du secrétariat d'Etat à la présidence de la République, il est élu député UPS/ PS à partir de 1973. En 1977, Thiam est choisi pour devenir le président du groupe parlementaire socialiste à l'Assemblée nationale.

Ce choix déplait fortement à Léopold Sédar Senghor. En effet, Habib Thiam est tombé en disgrâce en 1973 sur décision du Président-poète, qui lui reproche à cette époque des manquements graves dans sa gestion du département du développement rural 2 . Avant son départ, seul Moustapha Niasse est recommandé par Senghor pour accéder à la Primature. D'ailleurs, un accord tacite semble avoir été conclu entre le Président-poète et son dauphin constitutionnel pour que le ministre des Affaires Etrangères devienne le chef du gouvernement après la passation de pouvoir 3. La nomination de Thiam est donc le premier acte d'affranchissement d'Abdou Diouf à l'égard de son prédécesseur.

Outre le fait d'avoir à ses cotés son plus fidèle ami, Abdou Diouf renforce par ce choix la position présidentielle. Moustapha Niasse, réputé frondeur et "forte tête", est nettement moins malléable qu'Habib Thiam. Or, le Président Diouf tient à avoir d'immenses prérogatives et conduire les affaires du pays. C'est ainsi qu'il décide seul la composition du nouveau gouvernement, sans consulter au préalable le Premier ministre 4.

Abdou Diouf table sur la continuité et la prudence. Il maintient une grande partie de son ancienne équipe. Il n'y a que sept entrées pour seulement quatre sorties sur vingt membres. Parmi les entrants, on compte Médoune Fall, Falilou Kane, Djibo Kâ et Oumar Velé. On note aussi que quatre ministres sont nommés ministre d'Etat. Parmi eux, on distingue deux fidèles de Senghor (Seck et Badara Mbengue), un ancien soutien de Babacar Bâ (Adrien Senghor) et un homme

1 Pour Habib Thiam, la constitution de ce binôme à la tête de l'Etat est la réalisation "d'un rêve d'adolescent". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp. 16, Paris, Rocher, 2001.

2 Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance à nos jours, pp. 106, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

3 Niasse est également persuadé de cette issue. "Un jour, Moustapha Niasse, alors ministre des Affaires Etrangères, sûr de sa nomination comme futur Premier ministre, m 'annonce que je serai son rempla çant. Il l'avait même dit à l'Ambassadeur de France". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.15, Paris, Rocher, 2001

4 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.18, Paris, Rocher, 2001.

désavoué par Abdou Diouf (Niasse). Ces titres honorifiques ont donc pour but de faire taire les rancoeurs et les critiques.

Voici ci-dessous la composition du premier gouvernement Thiam de janvier 1981 5 : - Premier ministre : Habib Thiam

- Ministre d'Etat, Ministre des Affaires Culturelles : Assane Seck

- Ministre d'Etat, Ministre de la Justice : Alioune Badara Mbengue - Ministre d'Etat, Ministre de l'Equipement : Adrien Senghor

- Ministre d'Etat, Ministre des Affaires Etrangères : Moustapha Niasse

- Ministre de l'Intérieur : Médoune Fall

- Ministre des Forces Armées : Daouda Sow

- Ministre de l'Economie et des Finances : Ousmane Seck

- Ministre de l'Enseignement Supérieur et Recherches Scientifiques : Djibril Sené - Ministre de l'Urbanisme, Habitat et Environnement : Oumar Wele

- Ministre de l'Education Nationale : Abdel Kader Fall

- Ministre déléguée auprès du Premier ministre : Caroline Diop

- Ministre du Plan et de la Coopération : Louis Alexandrenne

- Ministre du Développement Rural : Sérigne Lamine Diop

- Ministre du Développement Industriel et Artisanat : Cheikh Amidou Kane - Ministre du Commerce : Falilou Kane

- Ministre de l'Information et des Télécommunications : Djibo Kâ

- Ministre de la Santé Publique : Mamadou Diop

- Ministre de l'Action Sociale : Babacar Diagne

- Ministre de la Fonction publique, de l'Emploi et du Travail : Alioune Diagne

Quant à Jean Collin, on lui confie le poste stratégique de secrétaire de la présidence de la République. Il est désigné plus ou moins officiellement numéro deux du gouvernement Thiam, et obtient lui aussi le titre de ministre d'Etat. C'est à partir de 1981 que le cabinet du Président devient le carrefour incontournable de la politique sénégalaise. Jean Collin, l'homme de l'ombre, fait et défait les carrières au sein du PS, en cultivant le mystère autour de sa propre personne.

On sait juste qu'il est né le 19 septembre 1924 à Paris, et qu'il opte assez rapidement pour une carrière dans l'administration coloniale. D'abord au Cameroun, puis au Sénégal. En poste dans le pays lors de l'indépendance du 4 avril 1960, il est l'un des rares blancs à opter pour la nationalité sénégalaise. Sa formation française, sa rigueur et son sens de la discrétion en font très vite un homme indispensable pour Senghor. Ses origines et sa couleur de peau, l'écartant de facto d'un destin présidentiel, renforcent son image d'allié sûr et incorruptible. Ministre des Finances de 1964 à 1971, il passe ensuite dix années au ministère de l'Intérieur. Il se construit au cours de ses longues magistratures une importante clientèle et un très efficace réseau de renseignement, qu'il bonifie avec sa montée progressive dans l'organigramme PS, au même rythme qu'Abdou Diouf. Cette nomination apparaît donc comme une récompense, au vu du rôle joué par Jean Collin dans le départ "précipité" de Senghor 6.

5 Pierre Biarnès, "La plupart des ministres reconduits ", Le Monde, 4 j anvier 1981 et "Abdou Diouf va jouer l'ouverture", Jeune Afrique, n° 1045, 14 janvier 1981.

6 Cette nomination confirme qu'Habib Thiam n'a pas été consulté pour la composition de "son" gouvernement. En effet, Collin et Thiam se détestent ouvertement depuis le début des années 1970, époque durant laquelle Collin était aux Finances et Thiam au ministère du Plan. Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.45, Paris, Rocher, 2001.

En outre, le nouveau Président de la République a besoin d'avoir à ses cotés son "éminence grise" et des hommes fidèles, appartenant comme lui à la première génération des technocrates de 1970 - tels que Thiam, Niasse ou Djibo Kâ - pour mettre en place une véritable "politique du changement" de manière à ne plus être considéré comme le simple "successeur de Senghor". Abdou Diouf n'a en effet aucune légitimité électorale et il lui est bien difficile de justifier auprès de l'opposition la non-tenue d'élections anticipées. Cependant, alors que des voix s'élèvent pour condamner ce "coup d'Etat constitutionnel", Diouf ne se démonte pas et adopte la même attitude politique que son prédécesseur. Dès le 14 janvier 1981, soit à peine deux semaines après son arrivée au palais présidentiel, il cumule le rôle de chef d'Etat et de parti en se faisant nommer secrétaire général du PS 7. Il perpétue la tradition sénégalaise - qui est aussi celle de l'Afrique politique dans sa grande majorité - de "l'Etat-parti". Le même jour, on accorde à Léopold Sédar Senghor un poste sans aucune valeur décisionnelle : il devient Président d'honneur du PS.

Nonobstant sa position dominante, "le dauphin constitutionnel" cherche à légitimer sa présence à la tête de l'Etat. Aussi bien vis-à-vis des opposants, désireux de voir l'avènement d'un véritable pluralisme politique, que des historiques socialistes, qui ont accompagné Senghor depuis la création du BDS en 1948. En effet, "les barons" ont été quelque peu irrités par le choix de l'ancien Président, qui a privilégié les compétences technocratiques de "la génération de 1970" à la filière partisane traditionnelle. Abdou Diouf n'a donc pas l'appui unanime du PS et doit se former une clientèle stable et solide pour sortir de son isolement. Il la bâtit grâce à un jeu de séduction politique, reposant sur des décisions novatrices, qui tranchent avec celles de son prédécesseur.

2. Abdou Diouf et la "réconciliation politique nationale" :

2.1 Le désamorcement de la crise étudiante :

Comme on l'a vu précédemment, la fin de la présidence de Senghor est marquée par l'avènement du SUDES, syndicat indépendant d'enseignants crée en 1976, qui réclame principalement une amélioration des salaires et des conditions d'étude. Devant le manque d'ouverture du gouvernement, le syndicat déclenche une première grève, dite d'avertissement, le 13 mai 1980, suivie à hauteur de 70 % par le personnel enseignant. Le mouvement perdure et se durcit. Il prône un boycott total des notes et l'annulation de l'année scolaire. Le pouvoir en place réagit et prend des sanctions à l'encontre des grévistes, renvoyant notamment 29 syndicalistes.

Mais la crise continue, le SUDES se présentant comme le principal opposant au régime senghoriste. Il mène deux journées d'action, le 25 octobre 1980 et le 21 décembre, qui obtiennent des succès assez conséquents au niveau de la participation. Ces réussites révèlent la place qu'ont pris les groupes à doctrine marxiste au sein de l'opposition. En effet, les milieux universitaires, et plus généralement intellectuels, sont réputés pour être des foyers de l'extrême gauche. Il n'est donc pas étonnant de constater que les deux premiers dirigeants du SUDES sont affiliés à des partis marxistes, non reconnus par le pouvoir senghorien. Magatte Thiam, secrétaire général du SUDES jusqu'en 1979, est membre du PAI-Sénégal. Son successeur, Mamadou Ndoye, fait parti de la Ligue Démocratique. L'affiliation d'un syndicat à un courant politique n'est cependant pas

7 "Senghor président d'honneur, Diouf secrétaire général", Le Soleil, 16 janvier 1981.

une spécialité communiste. La CNTS, malgré son détachement officiel du PS après 1976, reste ostensiblement pro-socialiste tandis que l'Union des Travailleurs Libres du Sénégal (UTLS) de Mamadou Puritain Fall, reconnue le 5 janvier 1977, parait avoir des liens plus ou moins privilégiés, suivant les périodes, avec le PDS d'Abdoulaye Wade.

Dans son souci de fédérer autour de sa personne un maximum de Sénégalais, Abdou Diouf affirme rapidement sa volonté de résoudre la crise universitaire. Dans son premier message à la nation du 1 er janvier 1981, il signale que "le secteur de l'éducation est une priorité pour le gouvernement du Sénégal ". Il expose ensuite ses intentions à très court terme :

"Des correctifs immédiats vont être apportés en ce qui concerne les jeunes universitaires diplômés qui ne trouvent pas de travail (...) Le temps est venu de faire un bilan exhaustif de la loi d'orientation en matière d'éducation (...) le gouvernement provoquera, rapidement, sous l'égide du ministre de l'Education Nationale, une large concertation sur ces problèmes essentiels. Participeront à ces Etats généraux de l'éducation les ministres et administrations concernés, les syndicats d'enseignements, les associations de parents d'élèves, le secteur privé (...) ils auront pour seul souci le bien public, le progrès de l'école sénégalaise, le développement de la nation".

Le terme d'Etats généraux est symbolique. Il ouvre le chemin du dialogue. La rhétorique présidentielle est séduisante, et plait au principal intéressé par cette annonce, le SUDES. Le syndicat approuve et la réunion est organisée dans un laps de temps record, puisque "les états Généraux de l'Éducation et de la Formation" se déroulent du 28 janvier au 1er février 1981. Comme promis par Abdou Diouf, ce sommet historique rassemble l'ensemble des personnes et organisations intéressées par le processus éducatif. On constate la présence d'enseignants, chercheurs, membres du gouvernement, syndicats, parents d'élèves, religieux et étudiants.

Chargés de définir les lacunes du système éducatif sénégalais, les Etats généraux évoquent les moyens de créer "une école nouvelle, démocratique et populaire", adaptée aux réalités sénégalaises, quelles soient sociales ou économiques. La volonté de promouvoir l'utilisation des langues nationales, telles que le wolof, parlé par plus de 70 % de la population, est au centre de tous les débats. La "décolonisation de l'université et de la recherche" est aussi souhaitée. L'omniprésence de "l'assistance technique française" est de ce fait clairement condamnée. L'objectif avoué de cette "sénégalisation" de l'enseignement est d'offrir des postes à de nombreux diplômés sans travail. Les Etats généraux portent ainsi un message d'espoir à une jeunesse sénégalaise frappée de plein fouet par la crise économique de la fin des années 1970.

Les différents membres présents sont satisfaits des conclusions tirées de cette réunion, qui doit aboutir à la création d'une "école nouvelle". Le SUDES affiche son optimisme quant à la volonté de la Commission Nationale de Réforme (CNREF) de modifier en profondeur l'enseignement sénégalais, pendant que le gouvernement se félicite d'avoir débloquer une situation tendue. Abdou Diouf arrive donc, en l'espace d'un mois, à amadouer des mouvements situés "à l'extrême gauche", généralement hostiles au pouvoir socialiste. Il prouve qu'il est capable d'entamer un dialogue constructif avec des opposants, en respectant les règles du jeu démocratique. L'avènement du multipartisme intégral s'inscrit dans cette logique. C'est Habib Thiam qui l'annonce le 30 janvier 1981, le jour de sa déclaration de politique générale.

2.2 L'avènement du multipartisme intégral :

La limitation des partis était l'une des principales critiques adressées par l'opposition à Léopold Sédar Senghor. Dans un souci de démocratisation totale, son successeur en prend acte et l'abroge. Cette réforme fait également sortir de l'ombre les multiples partis clandestins, relativement actifs dans la région de Dakar, qui se sont appropriés les non-votes et les abstentions lors de l'élection de 1978. Il s'agit pour Diouf de "démystifier" leur importance 8 . La réforme constitutionnelle est expéditive, étant décidée le 24 avril 1981. Voici ce que stipule la modification de l'article 3 :

"Les partis politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils sont tenus de respecter la Constitution ainsi que les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie. Il leur est interdit de s 'identifier à une race, à une ethnie, à un sexe, à une religion, à une secte, à une langue, à une région"

Pour les contemporains, cette ouverture politique doit bénéficier en priorité au RND de l'égyptologue Cheikh Anta Diop. Ce parti, qualifié de masse et nationaliste, peut gêner dans un proche avenir l'hégémonie socialiste en récupérant une partie de son électorat, notamment dans les milieux urbains. Cette officialisation fait également de l'ombre au PDS, qui craint de devoir céder sa place d'opposant numéro un. Outre le RND, on note l'arrivée sur les devants de la scène politique d'une nébuleuse marxiste. Cette dernière est composée de nombreux petits partis qui tentaient de déstabiliser autrefois le pouvoir en infiltrant les syndicats d'opposition.

La balkanisation de l'extrême gauche n'est pas due à des luttes idéologiques entre les diverses organisations - même si certaines se réclament du trotskisme, d'autres du maoïsme, de Moscou ou Tirana - mais à des luttes de personnes, chacun fondant son parti pour en obtenir la préséance. On pense ici au PAI, qui implose en 1976 lorsque Majhmout Diop, opposant historique à Senghor, revient de son exil. Seydou Cissokho, vexé d'avoir été débarqué de sa présidence, le scinde en fondant le PAI-Sénégal. Cet exemple parmi tant d'autres est symbolique du "mal communiste", rongé par les querelles partisanes. Ce manque de cohésion nuit dès 1981 à la percée d'un front marxiste dans le débat politique sénégalais, en dépit de l'effort de rassemblement effectué par Mamadou Dia, via la Coordination de l'Opposition Sénégalaise Unie (COSU). On reviendra sur ce fait ultérieurement dans ce chapitre.

Les formations politiques qui émergent de cette ouverture démocratique ont donc des sensibilités diverses et variées. On les classe en suivant le triptyque français "gauche", "centre" et "droite". Ce choix, héritage de la période senghorienne, ne gêne pas outre mesure les hommes politiques sénégalais, la majeure partie d'entre eux ayant été formés... en France. Il n'en va pas de même pour l'électorat de base, puisqu'il est bien évident que ces dénominations n'ont aucune pertinence vis-à-vis du quotidien sénégalais. On juge que cette répartition idéologique n'est finalement qu"un "emblème administratif pour obtenir un récépissé". Par exemple, on voit depuis 1976 une très grande similitude entre les programmes PS et PDS. Ils se réclament pourtant de deux courants antagonistes : le socialisme progressiste et le libéralisme.

8 "Politiquement, c'était contre productif, car chaque fois qu'il y avait une élection, et qu'il y avait par exemple 50% de votants, ce qui n 'est pas étonnant dans un pays sous-développé, ceux qui n 'étaient pas là disait : "Vous voyez, ils sont minoritaires. Les 50% restants, c 'est nous ". Alors, on a aussi voulu démystifier. C'est pourquoi j'ai pris cette décision là. Mais le Président Senghor, à ce moment là, n 'était pas content de cette décision que j'ai prise". Abdou Diouf : entreti ens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

On estime ainsi qu'être de "droite", du "centre" ou de "gauche" au Sénégal n'a de vertu qu'au moment où un candidat cherche à obtenir des soutiens ou à former des alliances. L'idéologie française n'est qu'un "critère d'efficacité clientéliste et de performance électorale ". Cette impression est confirmée par l'attitude des militants de base. Bien souvent, ils adhèrent à un parti non pas pour les thèmes qui y sont développés mais pour le charisme du secrétaire général. L'aspect idéologique n'a qu'une part mineure dans le succès d'un parti. Par conséquent, on répartit généralement les formations sénégalaises selon leur volonté ou non de coopérer avec les instances dirigeantes socialistes. En choisissant cette délimitation, on dispose d'une lisibilité meilleure et plus réaliste des affinités politiques au Sénégal.

Qu'elles soient de "gauche", "centre" ou "droite", les formations partisanes sont au nombre de quatorze à la veille des élections de 1983. Voici la liste exhaustive des nouvelles organisations qui apparaissent après l'abolition du quadripartisme.

- Le RND obtient son récépissé de la part du ministre de l'Intérieur le 18 juin 1981. Les deux hommes forts du parti sont Cheikh Anta Diop et Babacar Niang. Ils militent pour une "sénégalisation" accrue du pays, avec le développement de l'utilisation des langues nationales dans les débats publics.

- Le Mouvement Démocratique Populaire (MDP) de Mamadou Dia voit le jour le 6 juillet. Il se réclame d'un socialisme autogestionnaire et rallie des compagnons politiques de l'ancien Président du Conseil, comme Valdiodio Ndiaye, autrefois ministre de l'Intérieur.

- And Jëf / Mouvement Révolutionnaire pour la Démocratie de Landing Savané - qui s'est fait remarquer au début des années 1980 en infiltrant une partie de l'UTLS - est reconnu aussi le 6 juillet. Il dispose d'un journal officiel, Jaay Doolé Bi, et revendique un attachement au communisme chinois.

- La Ligue Démocratique de Babacar Sané est officialisée le 9 juillet.

- Le Parti de l'Indépendance et du Travail - ancien PAI-Sénégal - de Seydou Cissokho (9 juillet), est à consonance marxiste-léniniste. Proche du PC de Moscou et Paris, le parti compte de nombreux sympathisants syndicalistes, tels que Marguette Thiam et Samba Diouldé Thiam, connus pour avoir dirigé, avec Mamadou Dia, le journal d'opposition Ande Sopi (Union pour la lutte en wolof).

- L'Union pour la Démocratie Populaire d'Hamdine Racine Guissé (20 juillet) est issue d'une filiale d'And Jëf. Elle s'en démarque en accordant sa préférence pour l'idéologie marxiste albanaise.

- Le Parti Populaire Sénégalais d'Ousmane Wone (12 octobre)

- L'Organisation Socialiste des Travailleurs (4 février 1982)

- La Ligue Communiste des Travailleurs (8 juillet 1982)

- Le Parti Africain de l'Indépendance des Masses (30 juillet 1982)

En plus de favoriser cette ouverture démocratique, Abdou Diouf joue la carte de la transparence. Il fait voter la loi sur l'enrichissement personnel au cours du mois de juillet 1981. Elle vise principalement non pas les membres de l'opposition, mais bel et bien ceux de la majorité gouvernementale.

2.3 La loi sur l'enrichissement personnel :

Le Sénégal est à l'arrivée de Diouf un Etat paralysé économiquement par la corruption et les pots de vin. Comme le démontre J.P Oliver de Sardan, dans son étude sur "l'économie morale de la corruption en Afrique ", ces procédés ont pour caractéristique - que ce soit au Sénégal ou dans la très grande majorité des pays d'Afrique noire francophone - d'être communément employés dans les rapports commerciaux, l'administration ou les milieux politiques. Ce "sport africain" met à mal par sa pratique tout investissement public, augmente les coûts du moindre projet, favorise l'inflation à l'intérieur du pays et contribue à la dette extérieure du Sénégal.

Pour relancer la machine sénégalaise, Diouf estime que les mentalités doivent changer. Il veut "moraliser" la vie politique et économique de la nation, pour soulager les finances de l'Etat et satisfaire les bailleurs de fonds. Le PS a pour impératif, en tant que parti au pouvoir depuis presque trente ans, de montrer l'exemple.

La loi contre l'enrichissement personnel souhaite lutter contre toutes les formes de "gaspillages du patrimoine national". L'enrichissement illicite devient un délit, notifié par l'article 163 bis du Code pénal. Dorénavant, un homme accusé de fraude est dans l'obligation de justifier l'origine de la totalité de ses revenus, sous peine de poursuite. La délation est même encouragée pour débusquer les malfaiteurs : "Toutes les personnes qui révèlent des faits de corruption sont exemptées de toute poursuite" 9.

Pour mener à bien la volonté d'Abdou Diouf, on donne un rôle accru aux agents de l'Etat, chargés de rechercher et de constater les délits. Ils sont aidés dans leur mission par une cour de répression de l'enrichissement illicite - composée d'un Président et de quatre assesseurs - spécialement crée pour l'occasion. Mais leur travail s'avère rapidement bien difficile, les faits rétrospectifs à la loi étant "amnistiés".

Néanmoins, la nouvelle législation recherche, en traquant les corrupteurs ou les corrompus, "à éviter la paralysie du développement qui sape l'économie du pays" 10 . Abdou Diouf espère de cette façon déstabiliser - et même annihiler - les réseaux clientélistes des "barons" du PS, ces derniers étant trop indépendants à son goût. En contrôlant les flux économiques de ces personnes, il veut réduire leur puissance de contestation et s'affirmer comme le dirigeant incontesté du parti. C'est pourquoi le secrétaire général socialiste prend un ton menaçant dans son discours prononcé le 26 juillet 1981, lors du conseil national du PS : "je veillerai personnellement à ce que la loi soit appliquée sans faiblesse, quelles que soient les personnes mises en cause".

En théorie, cette loi marque la fin de la corruption politique généralisée au Sénégal. En théorie seulement, puisque la loi est très peu appliquée 11. Le Sénégal n'a pas les moyens - ni une volonté réelle - de s'attaquer à cette pratique largement répandue, qui touche l'ensemble de la société sénégalaise. La gangrène étant générale, l'effet de cette loi ne peut avoir que des résultats limités, voire insignifiants 12. Finalement, toute la propagande faite autour de cette moralisation de la vie économique et partisane n'a pour seul but que de rappeler à l'ordre certains cadres politiques, sans pour autant avoir une quelconque intention de les soumettre à la justice. Cette mesure participe toutefois au prestige du nouveau Président. Il donne à l'ensemble du pays l'image d'un politique droit et honnête. Il profite aussi, comme on l'a dit antérieurement, de la division de la contestation politique provoquée par l'avènement du multipartisme intégral le 24 avril 1981. Abdou Diouf jouit par conséquent d'un "état de grâce". Il le bonifie à l'aide de prestations internationales

9 "L'enrichissement illicite. L'esprit de la loi", Le Soleil, 1er juillet 1981.

10 "La loi sera appliquée sans faiblesse", Le Soleil, 27 juillet 1981.

11 Cette loi ne condamnera que ... trois personnes, toutes au début de la présidence dioufiste. Pour certains, cette loi n'a été qu'un prétexte pour intimider les adversaires d'Abdou Diouf, notamment les sympathisants de Babacar Bâ. Abdou Latif Coulibaly note que l'inculpation la plus lourde a été portée contre Bécaye Sène, ancien directeur de la Banque de l'habitat du Sénégal, considéré comme un proche de Bâ. Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance à nos jours, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

12 "Je voulais moraliser et je voulais plus de justice, plus de solidarité, plus d'équité. Il y avait des choses qui me choquaient, auxquelles je voulais mettre fin (...) j'ai crée le tribunal d'enrichissement illicite. Ca a été un échec, je le dis tout de suite. Je n 'ai pas été suivi ". Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

choisies et convaincantes.

3. Abdou Diouf et la politique internationale :

3.1 L'homme de Taïf :

Abdou Diouf est convié dans les premières semaines de sa présidence au troisième sommet islamique de Taïf. Cette institution, crée en 1972, marque la solidarité et la coopération entre les Etats musulmans dans les domaines économique, social et culturel. Le Sénégal, composé à 90% de musulmans, est le pays d'Afrique noire le plus islamisé. Il mérite par conséquent une place de choix dans cet événement malgré le fait que l'Etat soit laïc et que son premier Président était... chrétien.

En tant que musulman convaincu, Diouf arrive aisément à se faire accepter par ses "frères". La dévotion du Président offre une nouvelle image de l'islam au Sénégal, à la fois sincère - Abdou Diouf se rend régulièrement à la mosquée, le plus souvent accompagné de son Premier ministre et... de quelques photographes - et tolérant , Abdou Diouf étant, comme Abdoulaye Wade ou Habib Thiam, lié maritalement à une catholique.

Il reçoit donc un accueil chaleureux en terre saoudienne. Malgré la présence du Roi du Maroc Hassan II ou du Président l'Autorité nationale palestinienne Yasser Arafat, le Président sénégalais a l' honneur suprême de répondre, au nom de l'ensemble de la communauté islamique, au discours du Roi d'Arabie Saoudite Khaled. Cette attention laisse à penser que le Sénégal est définitivement rentré dans le cercle des grandes nations du monde musulman. Aussitôt surnommé "l'homme de Taïf" par la propagande étatique, Abdou Diouf est pour Le Soleil la grande vedette de ce troisième sommet islamique 13.

Ce succès, que l'on qualifie de diplomatique, lui est bénéfique à deux niveaux. Sur le plan international, il offre à Abdou Diouf la possibilité de se rapprocher des riches et puissants pays du Moyen-Orient. Les alliés historiques du Sénégal - qu'ils soient saoudiens, koweïtiens ou irakiens - sont contactés pour aider économiquement le pays. Dès le lendemain du sommet, ils offrent plus de 200 milliards de FCFA, qui vont principalement à l'Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS). Sur le plan intérieur, Diouf montre à la communauté musulmane, et plus particulièrement aux membres des confréries mouride et tidjane, que l'Etat ne renie plus le fait que "l'islam soit la religion de la majorité des Sénégalais". Il espère séduire un électorat musulman tenté parfois de se détourner de la vie politique au profit d'une vie associative sous le contrôle des religieux. Son intérêt est bien évidemment d'éviter la formation d'un parti à caractère religieux, tel qu'a pu l'être l'éphémère Hizboulahi (Parti de Dieu) d'El Hadj Ahmed Khalifa Niasse.

A travers Taïf, Abdou Diouf apparaît comme un être pieu, désireux de s'afficher en compagnie des "têtes d'affiche" du monde musulman. L'image de "l'homme de Taïf" fait partie intégrante de la propagande qui fait le succès du Président de la République entre 1981 et 1983. Un autre évènement international assoit l'autorité de Diouf : le coup d'Etat manqué en Gambie dans la nuit du 29 au 30 juillet 1981. Il favorise la formation de la Confédération de Sénégambie.

13 "Succès personnel pour Abdou Diouf", Le Soleil, 30 janvier 1981.

3.2 La formation de la Confédération de Sénégambie :

La Gambie est une enclave au sein du Sénégal, exceptée sur sa façade atlantique, large d'une cinquantaine de kilomètres. Ancienne colonie britannique jusqu'en 1965, elle est peuplée en 1981 d'environ 600 000 habitants. Sa population est semblable à celle du Sénégal, puisque outre les mandingues, on compte de nombreux wolof. Sur le plan économique, les similitudes sont aussi frappantes, les Gambiens vivant eux-aussi quasi exclusivement de l'arachide. Les rapports entre les deux pays sont donc forcément très étroits.

Après une première intervention militaire en novembre 1980, le Sénégal franchit de nouveau la frontière le 30 juillet 1981 pour remettre au pouvoir le Président Dawda Jawara, présent à la tête de l'Etat depuis 1974. Kukoï Samba Sanyang, diola de 28 ans, formé de longues années en URSS, a renversé le Président gambien alors que celui-ci était en visite officielle en Angleterre à l'occasion... du mariage de Charles et Diana. Aidé par la seule force militaire du pays, les Fields Forces, le chef des putschistes crée dans la foulée un Conseil suprême de la révolution pour instaurer en Gambie un socialisme révolutionnaire.

Respectant l'accord bilatéral de sécurité et de défense signé le 18 février 1965 à Banjul, et sur demande du Président Jawara, Abdou Diouf ordonne à son armée d'entrer à Banjul. Dans cette opération, le Sénégal perd 24 hommes et compte une quarantaine de blessés. Après avoir pacifié le pays, les militaires sénégalais retrouvent des armes et des véhicules importés du bloc soviétique. La filiation entre les putschistes et Moscou apparaît de ce fait possible 14 . Ceci explique la vive réaction de l'opposition marxiste sénégalaise, qui condamne unanimement l'ingérence du Sénégal chez son voisin. Abdou Diouf, dans une allocution radiotélévisée adressée à la nation le 2 août 1981, déclare ne pas prendre en compte les remarques "d'une certaine opposition" et affirme que "l'action militaire était légitime et nécessaire " , la menace marxiste et le respect des engagements pris auprès de Jawara étant pour lui des motifs suffisants pour s'immiscer dans les affaires gambiennes 15.

Un rapprochement entre les deux nations s'opère alors. On remarque que c'est Jawara qui prend l'initiative d'entamer les négociations avec Abdou Diouf, voulant garantir le maintien de l'armée sénégalaise dans son pays. Après avoir annoncé le 10 août 1981 une intégration des services de sécurité des deux pays, il demande solennellement le 20 août 1981 la formation d'une Confédération. Si le PDS ne l'approuve qu'à demi mot, le RND, par la voix de Cheikh Anta Diop, se félicite de ce dénouement : "nous pensons également que l'avenir bien compris de la Gambie réside dans une fédération avec le Sénégal" 16. Quant à la France, par l'intermédiaire de Pierre Bérégovoy, secrétaire général de l'Elysée, elle déclare "qu 'entre la France attachée au progrès et à la démocratie et le Sénégal qui construit une société moderne, il ne peut y avoir l'ombre d'un nuage" 17 . Paris approuve ainsi l'entreprise commune de Diouf et Jawara, tout comme Londres.

Dès le 14 novembre 1981, un accord est trouvé. La Confédération comprend une union militaire,

14 La plus grande crainte du Sénégal est que l'armée cubaine, stationnée en Guinée-Bissau, s'immisce très rapidement dans les affaires du nouveau pouvoir gambien. Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.73, Paris, Rocher, 2001.

15 "Abdou Diouf : Notre action est légitime, elle était nécessaire", Le soleil, 4 août 1981 et "Que font les Sénégalais en Gambie ?", Jeune Afrique, n° 1076, 19 août 1981.

16 "Conférence de presse de Cheikh Anta Diop", Le Soleil, 12 août 1981.

17 "La Confédération de Sénégambie est entrée en vigueur le 1er février", Le Monde, 2 février.

économique et monétaire. Les relations extérieures et la communication sont également jumelées. La Sénégambie souhaite s'inspirer de la réussite tanzanienne - qui a vu la fusion rapide du Tanganyika et de l'archipel de Zanzibar - et au contraire éviter l'échec que connu Senghor avec la Fédération du Mali. De nombreux projets sont envisagés, mais les deux protagonistes choisissent d'opérer de façon graduelle, de manière à ne pas heurter les "sensibilités nationalistes" des deux populations. En décidant de mettre fin à une absurdité géographique causée par les intérêts coloniaux, Diouf et Jawara veulent "oeuvrer à l'unité africaine" et espèrent être imités par d'autres Etats africains dans un futur proche. Le traité définitif est signé à Dakar le 17 décembre 1981, avant d'être ratifié par les deux parlements le 29 décembre de la même année. Après une première expérience "sénégambienne" de 1763 à 1783, la Sénégambie redevient une réalité.

Le Sénégal, pays beaucoup plus riche et peuplé que la Gambie (6 millions d'habitants contre 600 000), a une certaine prééminence dans la Confédération mise en place. Le Président de l'organisation est Abdou Diouf, tandis que Jawara est nommé Vice-Président. De surcroît, l'Assemblée confédérale comprend deux tiers de députés sénégalais, choisis parmi les membres de l'hémicycle de Dakar. Il est prévu qu'elle soit rassemblée tous les deux ans ou sur demande du Président sénégalais ou gambien. Le premier cabinet confédéral, formé le 4 novembre 1982, est constitué quant à lui de cinq sénégalais et quatre gambiens. Les postes clés sont cependant équitablement répartis, comme on peut le constater ci-dessous 18 :

- Président de la Confédération : Abdou Diouf (Sénégal)

- Vice-Président de la Confédération : Dawda Jawara (Gambie)

- Ministre confédéral des Relations extérieures : Moustapha Niasse (Sénégal)

- Ministre confédéral délégué auprès du Ministre confédéral des Relations extérieures : Lamin Kiti Jabang (Gambie)

- Ministre confédéral de la Défense : Daouda Sow (Sénégal) - Ministre confédéral de la Sécurité : Medoune Fall (Sénégal)

- Ministre confédéral délégué auprès du Ministre confédéral de la Sécurité : Alieu E.W. Badji (Gambie)

- Ministre confédéral des Finances : Sherif Saikula Sisay (Gambie)

- Ministre confédéral des Affaires étrangères : Momodou S.K. Manney (Gambie)

- Ministre confédéral des Transports : Assane Seck (Sénégal)

- Ministre confédéral de l'Information et des Télécommunications : Djibo Kâ (Sénégal)

A cette liste, on rajoute le rôle important de Pierre Diouf. Il cumule les fonctions de secrétaire exécutif du comité sénégalo-gambien et secrétaire général de la Confédération sénégambienne. Il est considéré comme l'homme fort de la coordination entre les deux pays.

La formation de cette institution - oeuvre de paix - contribue grandement à la renommée de Diouf, aussi bien en Afrique qu'en Occident. Concernant Jawara, elle lui permet - par la présence de troupes sénégalaises sur le sol gambien - d'assurer la pérennité de son pouvoir. Les deux pays doivent également tirer des bénéfices économiques, puisque divers accords sont trouvés pour mettre en valeur les fleuves Sénégal et Gambie. Abdou Diouf est au summum de sa popularité. Il a offert à son peuple l'image d'un chef des armées efficace et d'un Président responsable. Toutefois, les problèmes en Basse-Casamance, qui émergent à partir de 1982, viennent ternir ce tableau idyllique.

18 "Sénégambie : Neuf ministres dans le cabinet confédéral", Le Soleil, 5 novembre 1982.

4. La Basse-Casamance en ébullition :

Le 26 décembre 1982 à Ziguinchor, capitale de la Casamance, une manifestation séparatiste menée par l'abbé Augustin Diamacoune Senghor est "écrasée" par les autorités sénégalaises. Le meneur et des journalistes de la revue Kemilak (l'heure est grave), sont arrêtés. Ils ont essayé de remplacer le drapeau sénégalais par un étendard casamançais. Cette initiative est considérée comme inacceptable par l'Etat, qui tente depuis l'indépendance de maintenir l'unité de la Nation et de nier toutes les exceptions culturelles régionales ou ethniques. Pour endiguer l'agitation dans la région, le dispositif militaire aux alentours de Ziguinchor est immédiatement renforcé tandis que l'abbé Senghor et une cinquantaine de sympathisants du Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC) sont présentés devant la Cour de sûreté de l'Etat.

En réaction, le PS organise le 29 décembre 1982 à Ziguinchor une contre-manifestation pour montrer l'attachement des habitants de la région à l'unité sénégalaise. On observe à travers cet événement une certaine "union sacrée", le PDS se déclarant solidaire de l'action socialiste et participant même au défilé. Quant à Abdou Diouf, il réitère au cours de son message de fin d'année sa volonté "de maintenir l'unité du pays" 19.

Pourquoi une telle révolte dans un pays réputé depuis son indépendance sage et unifié ? La Casamance n'a été rattachée à l'espace sénégalais que le 12 mai 1866, suite à un échange territorial entre le Portugal et la France. Outre l'aspect colonial, la Basse-Casamance se différencie du reste du territoire par sa population (on compte des diolas, baïnocks, mandingues, mancagnes etc..) et sa religion (animiste ou chrétien). Elle est constituée d'immenses forêts et de rivières, rendant son climat presque similaire à celui de la Guinée-Bissau. Enfin, son particularisme est accentué par sa géographie. Effectivement, la Basse-Casamance n'est que très peu reliée au reste du Sénégal, étant prise en étau entre l'enclave gambienne anglophone et la Guinée-Bissau lusitanophone.

Regroupant des communautés solidaires, vivant en autarcie grâce à la culture intensive du riz, la Basse-Casamance subit après la seconde guerre mondiale les "contrecoups" de la poussée démographique du nord et du centre. Des "pauvres" sérères, toucouleurs et wolofs s'installent dans la région dans le but d'y cultiver l'arachide, plus rentable que le riz. Il y a alors une déforestation intensive, qui nuit peu à peu aux cultures traditionnelles des casamançais de souche. Ils se sentent de ce fait "coloniser". Le pouvoir PS, qui ne dispose d'aucun dirigeant originaire de la contrée, n'a pas d'intermédiaire capable d'infléchir sur ce malaise. Ce désarroi socialiste, on le remarque dans les propos tenus par l'un des cadres du parti , Boubacar Obèye Diop.

"Il ne faut pas se dissimuler. La réalité de la spécificité casamançaise est une donnée permanente de notre histoire politique. Il faudra être très attentif aux perturbations psychologiques que peuvent véhiculer dans notre belle et prometteuse région du sud des sentiments de frustration, de peur ou de doute, exploitables à des fins malsaines" 20.

Ce sentiment de "colonisation" est récupéré par des intellectuels. Ces derniers, qui n'hésitent pas à prôner l'indépendance, viennent des hautes sphères de la population. Il n'est donc pas étonnant que ce soit un ecclésiastique qui prenne la tête de la rébellion, en l'occurrence l'abbé Diamacoune

19 Pierre Biarnès, "Dakar reste confronté à l'irrédentisme casamançais",Le Monde, 4 janvier 1983.

20 Le Soleil, 31 décembre 1982.

Senghor. Si la légitimité de la présence sénégalaise, et par conséquent l'autorité d'Abdou Diouf, est remise en cause en Casamance à partir de 1982, ceci n'altère en rien les chances de victoire des socialistes pour les élections de 1983.

5. Les élections de 1983 :

5.1 Des élections plus démocratiques :

Les dirigeants socialistes s'attèlent, pendant les deux premières années de pouvoir de Diouf, à préparer les élections de 1983. Ils décident, pour montrer leur bonne foi démocratique, de reformer le code électoral et l'accès aux médias pendant la future campagne. Ces changements sont étudiés dès 1981 par l'Assemblée nationale, avant d'être votés le 3 mai 1982 21.

Dorénavant, la Cour suprême veille sur le bon déroulement des dépouillements électoraux, à présent centralisés à Dakar. "Pour favoriser la formation d'une majorité parlementaire stable", le nombre de députés est augmenté, passant de 100 à 120. Un double scrutin est instauré, copié sur le modèle ouest-allemand, très largement favorable au maintien d'une hégémonie PS. La moitié des députés est élue au niveau départemental grâce à un scrutin à liste majoritaire à un tour, tandis que l'autre moitié est désignée par l'intermédiaire d'un scrutin proportionnel au niveau national.

Concernant les médias, les socialistes prennent acte de l'ouverture politique. Après de nombreux débats parlementaires, le texte suivant est adopté : "pendant la campagne électorale, tout parti présentant des candidats en vue des élections législatives, utilisera les services de l'Office des Radiodiffusions Télévisions du Sénégal. Le temps mis à la disposition des partis politiques est divisé en deux séries égales, l'une étant affectée aux partis, appartenant à la majorité, l'autre à ceux qui ne lui appartiennent pas" 22 . Le PS dispose donc pendant la campagne électorale de 1983 - d'une durée totale de 21 jours - de la moitié du temps d'antenne alors que les treize partis d'opposition se partagent le temps restant. Pour ce qui est de l'élection présidentielle, l'article 27 de la loi fondamentale se veut toutefois beaucoup plus juste. La Cour suprême annonce qu'il y a "égalité des candidats pour l'utilisation des moyens de propagande dans les conditions déterminées par une loi organique".

L'opposition, par la voix du PDS - on rappelle que ce parti est la seule formation opposante présente place Tascher entre 1978 et 1983 - indique que ce code électoral est "une nouvelle preuve d'un antidémocratisme réel" de la part des dirigeants PS. Outre le double scrutin, la nonprésence de membres de l'opposition lors des dépouillements et l'interdiction formelle d'organiser des alliances, le PDS déplore que le ministère de l'Intérieur ait les pleins pouvoirs au sujet des inscriptions et distributions des cartes électorales, le risque de trucage étant fort prévisible. De surcroît, Wade regrette que la présence d'isoloirs dans les bureaux de vote soit facultative. Le PS, pour justifier cette absence bien peu démocratique, répond que "l'électeur sénégalais a touj ours affiché ses opinions". On sent à travers cette réflexion que le parti gouvernemental n'a pas concilié en 1983 sa volonté de démocratisation et l'application sur le terrain. Il conserve encore

21 Momar Seyni N'Diaye, "Le nouveau code électoral adopté", Le Soleil, 3 mai 1982.

22 Ibrahima Fall, "Nouvelle rédaction sur l'utilisation des médias en campagne électorale", Le Soleil, 9 juillet 1982.

des vieux réflexes de parti unique.

Si beaucoup de points portent encore à contestation, le code électoral favorise toutefois une campagne électorale beaucoup plus ouverte que les précédentes. L'accès aux médias offert à tous les partis d'opposition est un véritable progrès pour la démocratie sénégalaise. On comprend mieux les louanges adressées par les observateurs étrangers, qui se réjouissent de la très bonne tenue de "cette campagne exemplaire" 23, qui voit l'affrontement entre une opposition très affaiblie et une formation gouvernementale solidaire, mais aussi bénéficiaire, de l'action présidentielle.

5.2 Les forces en présence :

5.2.1 L'opposition :

5.2.1.1 L'absence d'un véritable front commun :

L'Etat sénégalais compte à l'aube des élections de 1983 treize partis d'opposition. Il souffre de ce qu'on appelle communément "un trop plein démocratique" 24. En effet, cette nébuleuse opposante ne remplit pas son rôle contestataire. Elle n'a aucun plan d'action commun et, semble-t-il, aucune volonté réelle d'en avoir un. Pourtant, aux alentours des années 1978 -1979, quelques personnalités politiques ont tenté d'éviter cet éparpillement. En 1978, Mamadou Dia essaie en créant la COSU de former un véritable "rassemblement national démocratique et populaire" d'extrême gauche.

Basant sa doctrine sur le pluralisme politique intégral, une refonte totale du système économique sénégalais et un rejet du "néo-colonialisme français", Dia attire rapidement des formations clandestines telles qu'And Jëf, la LD/MPT, le PAI-Sénégal et l'UDP. La COSU n'arrive cependant pas à ratisser au-delà des formations marxistes. Ce fait est principalement imputable à Mamadou Dia lui-même. En effet, ce dernier croit en son "destin national" et refuse l'entrée d'hommes comme Wade ou Anta Diop, qui pourraient immanquablement lui faire de l'ombre. Mais l'ascension de la COSU prend bien vite fin, suite à l'ouverture politique décidée par Abdou Diouf en avril 1981. Dépossédée de son thème majeur et fédérateur, la COSU ne subsiste que peu de temps avant de disparaître dans l'indifférence générale.

Toutefois, l'approche des élections amène les opposants à émettre le souhait de s'unir. Abdoulaye Wade déclare, à l'annonce de sa candidature à la présidence le 26 novembre 1982, que "l'union de toutes les forces démocratiques en vue du changement doit être effectué autour d'un programme minimum, en écartant les discutions d'écoles, les querelles byzantines et les idéologies, pour s 'arrêter que sur les objectifs concrets" 25 . Quant à Mahjemout Diop et Ousmane Wone, ils laissent entendre qu'ils pourraient se retirer des présidentielles au profit d'un candidat unique choisi par les différents partis d'opposition 26.

23 Pierre Biarnès, "Veille d'élections au Sénégal : Un trop plein démocratique", Le Monde, 25 février 1983 et D.Cruise O'brien, "Les élections sénégalaises du 27 février 1983", PoA 11, 1983.

24 Pierre Biarnès, "Veille d'élection au Sénégal : Un trop plein démocratique", Le Monde, 25 février 1983.

25 "Abdoulaye Wade candidat à l'élection présidentielle", Le Soleil, 26 novembre 1982.

26 "Ousmane Wone, candidat du PPS", Le Soleil, 1er décembre 1982.

L'espoir est donc de mise lorsque huit partis établissent "une plate-forme d'unité d'action des partis de l'opposition" en janvier 1983. Ils adoptent une déclaration commune qui impute "les souffrances du peuple sénégalais" aux anciens colonisateurs et aux 22 années de mauvaise gérance socialiste. Ils prônent aussi un changement à court terme en établissant "un programme de salut national" 27 . Mais très vite, la flamme unitaire s'éteint. Le groupe des huit se divise au sujet du choix d'un candidat unique. Si Mamadou Dia est plébiscité par la LD/MPT, la LCT, le MPT et l'UDP ; le PAI, le PPS, le PDS et le PIT refusent de soutenir l'ancien Président du Conseil, privilégiant leur propre leader.

Pour les législatives, la situation est encore plus anarchique. Alors qu'une liste commune faciliterait la présence d'un contingent de députés appréciable place Tascher, les formations d'opposition choisissent la carte individuelle contre toute logique. Voici ci-dessous un récapitulatif sommaire des différentes stratégies suivies.

- Le RND adopte une attitude paradoxale. Si le parti de Cheikh Anta Diop ne présente pas de candidat aux présidentielles, certainement pour favoriser une entrée dans le gouvernement de ses dirigeants, il constitue une liste pour les législatives. Lorgnant vers Abdou Diouf tout au long de la campagne, cette erreur stratégique déstabilise l'électorat du RND et marque le début d'un déclin irrémédiable. A partir de 1983, le RND n'incarne plus la possibilité d'une alternance politique auprès du grand public.

- Le PIT prend le parti de Wade en déclarant officiellement soutenir sa candidature, "étant trop réaliste pour faire la politique de l'autruche" 28. Il s'estime trop peu influent pour prétendre à la magistrature suprême. Cette alliance étonne puisqu'elle réunit un parti dit libéral à une formation marxiste, très proche de Moscou. Cependant, Seydou Cissokho rétorque que le PDS n'a de libéral que son statut, décidé à l'époque du tripartisme senghorien. Pour lui, le PDS est une formation populaire, qui a su "rallier les masses". Cependant, le PIT présente une liste aux législatives.

- Le MDP et surtout Mamadou Dia effectuent un dernier baroud d'honneur. Le candidat tente de justifier ses agissements passés, laissant une sorte de testament politique. On note une rancoeur palpable à l'égard de ses anciens amis socialistes, contre qui il désire mener "un véritable "jihad". Agé de 71 ans, atteint d'une cécité presque totale, l'homme n'oublie cependant pas de défendre les intérêts des trois partis qui se sont ralliés à sa candidature. Ils forment selon eux un "cadre d'unité anti-impérialiste". Néanmoins, la LD/MPT et le MDP vont en ordre dispersé aux législatives. Les deux autres partis ralliés à Dia, à savoir la LCT et l'UDP, ne se présentent pas... n'ayant pas la possibilité de payer la caution de 3 millions de FCFA, nécessaire pour obtenir l'autorisation de dresser une liste.

- Le PAI de Mahjemout Diop aborde ces élections de façon solitaire en créant le "Front Boksarew". Affaiblie par des scissions à répétition, notamment avec le PIT, la formation historique du marxisme au Sénégal apparaît en retrait lors des débats. Comme le souligne fort justement Donal Cruise O'Brien, "l'extrême gauche s 'est vu offrir la corde électorale pour se

27 "Huit partis d'opposition d'accord sur une plate forme", Le Soleil, 6 janvier 1983.

28 "Le PIT soutient Abdoulaye Wade", Le Soleil, 28 janvier 1983.

pendre" 29.

- Le PPS est certainement le parti le moins en vue durant les 21 jours de campagne. Néanmoins, son secrétaire général Ousmane Wone s'invente un destin présidentiel. Outre le fait de dénoncer avec virulence le régime néo-colonialiste de Diouf, il déclare le 13 janvier 1983 que "le peuple sénégalais le choisira" 30. Prévoyant, l'homme nomme par avance son futur Premier ministre. L'heureux élu est Landing Savané, le secrétaire général d'And Jëf. Mais les observateurs ne sont pas dupes, n'hésitant pas à qualifier le PPS de "petit parti sans importance".

La multiplication des candidatures ne bénéficie bien évidemment pas à l'opposition. Elle l'affaiblit et discrédite l'action générale menée par les quelques dirigeants "responsables". Seul surnage dans cette nébuleuse contestataire le parti d'Abdoulaye Wade, en dépit des graves agitations qui ont secoué le PDS entre 1981 et 1983.

5.2.1.2. Le PDS, un parti en crise mais toujours champion de l'opposition :

Le PDS connaît de multiples troubles à l'occasion des deux premières années de pouvoir du Président Diouf. Mamadou Fall Puritain, président de l'Union des Travailleurs Libres Sénégalais (UTLS), élu députés PDS lors des législatives de 1978, quitte la formation en janvier 1982. Ses fonctions syndicales et ses nombreuses divergences d'opinions avec Wade le poussent à devenir un député indépendant. Il reproche au secrétaire général PDS son discours trop virulent à l'égard du nouveau Président. Il entraîne avec lui d'autres députés, mécontents de la stratégie adoptée ou séduits par le discours novateur de Diouf 31 . Le nombre de députés PDS passe, entre 1978 et 1983, de dix-huit à dix. La formation libérale perd son groupe parlementaire, n'ayant plus la quinzaine de députés requise.

Une autre affaire discrédite le PDS. Le 28 août 1981, Mamadou Fall, ancien officier, est arrêté pour une simple histoire d'escroquerie. Lors d'une perquisition, on retrouve chez lui des photos en tenue militaire ; deux cahiers d'instruction militaire rédigés en arabe, expliquant la mise au point de techniques de sabotage et un cahier décrivant la vie militaire de militants PDS dans des camps libyens. L'affaire prend très rapidement une tournure politique, puisqu'on lève l'immunité parlementaire de Doudou Camara - député PDS - pour le placer en examen. Abdoulaye Wade se réfugie alors en France. Ses proches refusent de parler d'exil et évoquent un départ lié à "une affaire strictement interne au parti" 32 . Pour se défendre, le secrétaire général PDS affirme subir une "machination visant son parti ", fomentée soit par le gouvernement, soit par le Parti socialiste. Toutefois, il reconnaît le 7 novembre 1981 l'existence de ces voyages, mais déclare que le seul but de ces expéditions étaient de former des gardes du corps, de manière à le protéger contre des menaces de mort venues du Sénégal.

29 Donal Cruise O'Brien, "Les élections sénégalaises du 27 février 1983", PoA 11, 1983.

30 "Ousmane Wone maintient sa candidature", Le Soleil, 14 janvier 1983.

31 "Famara Mané s'explique", Le Soleil, 25 mai 1982.

32 "Wade rentrerait bientôt", Le Soleil, 10 décembre 1981 et Sylviane Kamara, "Une si longue absence", Jeune Afrique, n° 1098, 20 janvier 1982.

Finalement, lors du procès tenu en septembre 1982, seul Mamadou Fall est condamné à quinze mois d'emprisonnement. Bien qu'acquitté, Doudou Camara n'est pas lavé de tout soupçon. Pour preuve, les députés socialistes refusent en janvier 1983 qu'il intègre la nouvelle Assemblée confédérale de Sénégambie. En réaction, les députés PDS boycotteront unanimement celle-ci.

Ce feuilleton judiciaire handicape fortement la préparation électorale du PDS. Cependant, la mauvaise organisation des autres partis d'opposition lui permet de conserver la primauté de la contestation au cours de la campagne. Comme dit précédemment, Wade se déclare candidat le 26 novembre 1982. Il refuse de céder sa place à un candidat unique - par exemple Mamadou Dia - arguant que son bon score face à Léopold Sédar Senghor en 1978 le consacre chef de l'opposition sénégalaise. Pour faire taire les sceptiques, Wade présente rapidement un programme économique, capable selon lui de résoudre la crise traversée par le pays. Il propose "un plan de restauration économique " , subdivisé en trois sous-phases 33 :

- Un plan à court terme (1983-1985) qui restaurerait l'économie du pays et proposerait une aide substantielle aux paysans par la distribution gratuite d'engrais et de semences.

- Un plan à moyen terme (1983-1990) qui miserait sur une politique déflationniste et d'assainissement des finances publiques.

- Un plan à long terme (1983-1995) qui tablerait sur la mise en valeur agricole et matérielle, avec la réalisation de grands projets nationaux.

Il ne s'agit pas là de juger si cette politique est réalisable ou non. On constate simplement que Wade expose des propositions concrètes, ayant des répercutions sur le long terme. Il envisage ainsi - du moins dans ses discours - la possibilité d'une alternance politique dès 1983, en dépit de toutes les affaires qui ont secoué son parti. Il promeut aussi un programme "de restauration politique", qui incorporerait des personnes nouvelles, "entourées de toutes les bonnes volontés sans exclusive... socialistes inclus ". Le secrétaire général du PDS reprend ici un thème très à la mode pendant la campagne présidentielle : celui "d'union nationale". Nonobstant le fait que l'opposition désire se l'approprier, seul Abdou Diouf l'utilise à bon escient, l'englobant dans une logique politique perceptible depuis janvier 1981.

5.2.2 Abdou Diouf et le Parti Socialiste, des vainqueurs connus à l'avance :

Abdou Diouf indique très tôt que son élection pourrait avoir comme conséquence l'arrivée d'hommes neufs, situés en dehors de la sphère socialiste, pour créer une véritable "union nationale". Ce terme fédérateur doit favoriser le ralliement à un autre concept utilisé abondamment : "le sursaut national". Il est évoqué pour la première fois au cours du message annuel de Diouf, le 1er janvier 1982. Le Président exhorte à cette occasion le peuple à "rompre avec le laxisme, le goût de la facilité et de la futilité, la mentalité d'assisté et le mythe de l'Etat providence" 34. Il souhaite "tuer le vieil homme qui somnole confortablement" en chaque Sénégalais.

33 "Abdoulaye Wade candidat à l'élection présidentielle", Le Soleil, 26 novembre 1982.

34 "Abdou Diouf appelle à un sursaut national", Le Soleil, 4 janvier 1982.

Ces idées, qui sont presque des thèmes de campagne avant l'heure, préparent la population à des lendemains qui déchantent. Pourtant, le contexte économique s'améliore quelque peu au Sénégal entre 1981 à 1983. La production d'arachide, qui était passée sous la barre des 300 000 tonnes en 1980, revient à un niveau à peu près normal, aux alentours de 800 000 tonnes, grâce aux pluies abondantes de 1981 et 1982. La situation reste néanmoins précaire.

La santé économique du pays n'a pourtant pas une grande influence sur le choix des électeurs en 1983. Abdou Diouf, en deux ans de présence au Palais présidentiel, est devenu l'homme du changement. En prenant des mesures contre la corruption, en adoptant des remises de dettes anciennes aux paysans, en ouvrant le pays aux autres partis, il accapare la sympathie de toutes les couches sociales du Sénégal. La passive revolution, décrite par Robert Fatton, est à son apogée 35. L'intelligentsia des grands milieux urbains, autrefois en marge de la politique ou affiliée à des groupuscules marxistes, est séduite par cet homme novateur. On assiste à l'érection de multiples groupes de soutien qui militent pour l'élection du Président sortant, soit dans les journaux, soit dans des débats publics. On peut dresser une liste non-exhaustive de ces organisations :

- Le Groupe des 1 500

- Le Groupe de rencontres et d'échanges pour un Sénégal nouveau (GRESEN)

- Mouvement national de soutien (MNS)

- Association nationale de soutien à l'action des pouvoirs publics (ANSAPP)

- Union nationale de soutien à l'action du Président Abdou Diouf (UNSAPAD)

- Comité national des griots du PS pour le soutien à l'action du Président Abdou Diouf (CONAGRISAPAD)

Ces groupes se caractérisent par leurs diversités. On retrouve des technocrates, des paysans, des femmes, des religieux, des infirmes, des pêcheurs, des sportifs etc. Ils sont d'une grande importance pour Abdou Diouf : ils établissent un lien entre la société civile et lui-même, consolidant son image populaire.

Le Président de la République assure définitivement sa victoire en obtenant l'appui explicite des confréries maraboutiques. Il se justifie par la dévotion affichée par Diouf depuis 1981 et surtout par les rapports très étroits qu'entretiennent l'Etat et "les marabouts de l'arachide". A travers les organisations agricoles étatiques, il existe une sorte d'interdépendance économique entre les deux parties, puisque le marabout fournit l'arachide tandis que l'Etat lui assure son train de vie en le rémunérant. De plus, le gouvernement s'appuie sur les religieux pour quadriller et gérer plus facilement les régions. Cette tradition, qui remonte à la période coloniale et reprise sous Senghor, n'a pas été abandonnée par Diouf.

Les marabouts, qui ont une influence sur 80% de la population, sont ainsi indispensables pour s'assurer la fidélité des communautés rurales, traditionnellement fidèles aux ndiguël prononcés. Après un démarchage effectué par le Premier ministre Habib Thiam, les Khalifes mouride et tidjane appellent à voter Diouf en décembre 1982 36 . Abdou Lahat Mback - chef des Mourides - explique son choix en soutenant que "le Président a oeuvré pour la promotion de Touba et des Mourides. Il demande par conséquent à tous les talibés en retour de lui donner plus que ce qu'il a

35 Robert Fatton, The making of a liberal democracy : Senegal Passive Revolution, 19 75-1985, Boulder, Lynne Rienner, 1987.

36 "Soutien à Abdou Diouf", Le Soleil, 7 décembre 1982 et "Soutien du khalife général des tidjanes à Abdou Diouf", Le Soleil, 29 décembre 1982.

donné à Touba".

Fort de ces interventions, Abdou Diouf est choisi le 11 décembre 1982 par le bureau politique socialiste pour représenter le PS. Au cours de son discours d'investiture, le secrétaire général invite l'administration à adopter une totale impartialité lors des prochaines élections pour qu'elles ne soient entachées d'aucune irrégularité. De surcroît, il confirme sa volonté d'ouvrir son prochain gouvernement, en cas d'élection, à des hommes nouveaux : "notre parti ne peut ignorer toutes les forces de progrès, tous ces hommes de bonne volonté qui pensent que les Sénégalais peuvent se rassembler autour d'idéaux communs, pour trouver des solutions aux problèmes nationaux ". On remarque dans cette déclaration qu'Abdou Diouf met en avant son désir de combattre les pratiques jacobines de certains dirigeants socialistes. En éliminant les réfractaires à cette ouverture politique, il veut "allumer la nouvelle flamme du parti" 37.

C'est pourquoi les intérêts de Diouf et du PS diffèrent. Le Président, pratiquement assuré d'être élu au premier tour, désire faire preuve d'ouverture. Son intention est durant la campagne "de ne dire du mal de personne, de ne pas faire des injures et de ne pas polémiquer" 38 . L'attitude du PS est tout autre. Mis sous pression par leur propre secrétaire général, les dirigeants PS sont aussi visés par une opposition qui dénoncent leurs manigances clientélistes. Habib Thiam, tête de liste pour les législatives, lassé de ces accusations, rétorque 39 :

"les partis d'oppositions ne sont même pas arrivés à s 'entendre entre eux. Comment peuvent-i ls prétendre diriger le Sénégal et assurer son développement ?"

La victoire du PS n'est cependant jamais réellement mise en doute par les observateurs, tant l'élection du couple Diouf-PS parait être une évidence. La pression morale, initiée par les ndiguël des religieux, l'interdiction faite aux partis de se coaliser et la non-présence d'isoloir de vote garantissent une large avance socialiste aussi bien aux présidentielles qu'aux législatives. Dans le "doute" d'une quelconque désillusion, Abdou Diouf prétend dans son dernier meeting de campagne "que quel que soit le verdict des urnes, il le respectera" 40. Mais personne n'est dupe en 1983. Abdou Diouf est un Président assuré de l'emporter 41.

5.3 Un raz de marée socialiste :

La victoire socialiste ne s'apparente pas à un triomphe, mais plutôt à un véritable raz-de-marée42. Conformément au code électoral, Abdou Diouf est élu au premier tour, après avoir obtenu la majorité absolue des voix, soit 51 %, et des suffrages représentant au moins le tiers du corps électoral.

37 "Abdou Diouf candidat du PS", Le Soleil, 11-12 décembre 1982.

38 "Abdou Diouf : Ni injure, ni polémique", Le Soleil, 7 février 1983

39 "L'irresponsabilité de l'opposition fustigée par Habib Thiam", Le Soleil, 9 février 1983.

40 "Dernier meeting de Dakar", Le Soleil, 25 février 1983.

41 Pierre Biarnès, "Veille d'élections au Sénégal : Un Président assuré de l'emporter", Le Monde, 26 février 1983 et D.Cruise O'brien, "Les élections sénégalaises du 27 février 1983", PoA 11, 1983.

42 "Le vainqueur", Le Soleil, 28 février 1983.

L'avance de Diouf est considérable lors de ce scrutin. Voici les résultats décrétés par la Cour suprême le 6 mars 1983 43 :

- Electeurs : 1 928 257

- Votants : 1 093 244 (56,70 % de participation)

- Bulletins nuls : 4 169

- Nombre de suffrages exprimés : 1 089 075

- Abdou Diouf (PS) : 908 879 soit 8 3,45 %

- Abdoulaye Wade (PDS) : 161 067 soit 14,79 % - Mamadou Dia (MDP) : 15 150 soit 1,39 % - Oumar Wone (PPS) : 2 146 soit 0,20 % - Majhemout Diop (PAI) : 1 833 soit 0,17 %

On constate que la bipolarisation de la vie politique sénégalaise. La victoire sans surprise de Diouf est accompagnée du bon score d'Abdoulaye Wade, même si ses 14,79 % apparaissent dérisoires face au plébiscite que reçoit le candidat PS. Bien que ces résultats doivent être analysés avec une très grande précaution - vu l'ampleur des fraudes - on s'aperçoit qu'Abdou Diouf fait son meilleur score dans la région du Fleuve avec 90,05% (région qui comprend notamment la ville de Saint-Louis), tandis qu'on localise ses plus mauvaises performances dans les régions de Diourbel avec 77,90% (région de la capitale mouride, Touba) et du Cap Vert avec 78,55% (région de Dakar). Logiquement, Abdoulaye Wade fait son meilleur pourcentage dans le Diourbel avec 20,96%, en dépit des ndiguel prononcés en faveur de Diouf 44.

Derrière eux, les petits scores de Mamadou Dia et de Majhemout Diop, deux "historiques" de la politique sénégalaise, discréditent totalement leur action et les condamnent presque de facto à se rallier au camp PDS. Enfin, la faiblesse du score d'Oumar Wone n'étonne presque personne.

Les législatives offrent le même type de panorama :

- Electeurs inscrits : 1 928 257

- Votants : 1 083 681 (56,20 % de participation) - Bulletins nuls : 4 511

- Nombre de suffrages exprimés : 1 079 170

- PS : 8 62 713 soit 79, 94 % (111 sièges) - PDS : 150 785 soit 13, 97 % (8 sièges) - RND : 29 271 soit 2,71 %. (1 siège) - MDP : 13 030 soit 1,21 %

- LD/MPT : 12 053 soit 1,12 %

- PIT :

5

910 soit 0,54

%

- PAI

: 3

269 soit 0,30

%

- PPS

: 2

139 soit 0,20

%

 

4 3 "L'élection d'Abdou Diouf proclamée par la Cour suprême", Le Soleil, 7 mars 1983. 44 Le Soleil du 3 mars 1983.

Ces résultats surprennent, dans la mesure où beaucoup d'électeurs avaient déclaré vouloir voter pour Diouf, mais en aucun cas pour le PS. On relève que les scores d'Abdou Diouf et de son parti sont à peu près semblables. Néanmoins, dans aucune des huit régions sénégalaises, le score du PS dépasse celui de son secrétaire général. Le plus grand écart en pourcentage entre Diouf et le PS est observé dans la région de Thiès (82,94% pour Diouf, 78,56% pour le PS). Ceci s'expliquent par le "bon" résultat obtenu par le RND dans la région (4,04% contre 2,71% de moyenne

nationale). Tout comme Diouf, le PS fait son meilleur score dans la région du Fleuve avec 88,29%, mais obtient son plus grand nombre de voix dans la région du Sine Saloum, 187 917 voix 45. A l'instar de Wade, le PDS fait son meilleur pourcentage dans le Diourbel avec 21,58%, soit 7,61 % de plus que sa moyenne nationale. Par contre, le PDS ne profite pas du score médiocre du PS dans la région de Dakar. Le parti de Wade ne récolte que 14,59% des suffrages, devant un RND qui obtient dans la région du Cap Vert son meilleur résultat régional (7,39%) : la formation de Cheikh Anta Diop confirme son statut de parti politique urbain.

Alors que le corps électoral de l'opposition est supérieur à celui de 1978, les formations nongouvernementales perdent la moitié de leurs députés place Tascher (9 contre 18 en 1978). Cela s'explique par l'instauration du double scrutin, qui favorise le PS. En effet, les socialistes disposent d'une telle assise sur l'ensemble du territoire qu'ils raflent les 60 sièges mis en jeu par le scrutin départemental. Les partis de l'opposition se contentent ainsi des bons scores acquis à la proportionnelle. On peut souligner que si ces élections législatives avaient été effectuées sur le modèle de 1978 - c'est-à-dire une proportionnelle totale - l'opposition aurait eu entre 22 et 24 députés au Parlement.

Le PS est donc loin devant tous ses autres concurrents. Il confirme son hégémonie vieille de trente années. Le PDS récolte un score honorable, même s'il compte 10 sièges en moins par rapport à 1978. Ce déficit est d'autant plus grand lorsque l'on sait que le nombre de députés était à l'époque de 100. Le grand perdant de ce scrutin est bien évidemment le RND. Qualifié de "parti de masse" lors de son officialisation en 1981, la formation de Cheikh Anta Diop sort de ces élections décrédibilisée, voire humiliée. Son nombre infime de député l'empêche de revendiquer le moindre ministère. Par obligation, le RND doit dorénavant s'aligner sur les positions prises par le PDS. La LD/MPT crée quant à elle un court instant la surprise. Les premiers résultats la placent en quatrième position et lui donnent un siège à l'Assemblée nationale 46 . Elle déchante cependant bien vite, puisque le MDP obtient un meilleur score sans avoir le moindre député. Pour ce qui est des trois autres formations en lice, elles confirment les mauvais résultats enregistrés par leur candidat aux présidentielles et montrent, pour Pierre Biarnès, leur inutilité47 .

Si dans l'ensemble la bonne tenue de ces élections est saluée par l'opinion publique, les opposants de Diouf crient au scandale. Abdoulaye Wade n'hésite pas à dire, en parlant du scrutin de 1983, "que ce ne sont pas des élections et qu 'elles ne méritent même pas le nom d'élections

4 5 Le Sine Saloum, fortement peuplé avec des villes telles que Kaolack ou Kaffrine, est la région qui a le plus grand nombre de votants en 1983. Abdou Diouf y obtient notamment 193 351 voix. Le Soleil, 3 mars 1983. 46 "Le vainqueur", Le soleil, 28 février 1983.

4 7 Pierre Biarnès, "Victoire électorale sans surprise du Président Diouf et du Parti socialiste", Le Monde, 1er mars 1983.

frauduleuses" 48 . D'autres partis n'accordent aucun crédit à ces résultats, comme la LD/MPT, le MDP ou encore l'UDP. Abdou Diouf ne cache pas quant à lui sa déception : "je dois avouer que mon voeu aurait été de voir l'opposition bien représentée à l'Assemblée nationale ".

En effet, le Président dispose d'une "chambre introuvable", qui n'arrange nullement ses affaires. Il a axé toute sa campagne sur l'ouverture politique, la transparence des élections et sa disposition à incorporer dans son futur gouvernement des opposants. Mais la faible représentation à l'Assemblée nationale de l'opposition l'en empêche. Il se retrouve discrédité et isolé, face à un parti qu'il ne maîtrise pas encore totalement. Très vite, les regards désapprobateurs des dioufistes se tournent vers ceux que l'on appelle communément les "barons", accusés d'avoir trafiqué les résultats électoraux pour se maintenir au pouvoir.

Quels que soient les coupables, la falsification des résultats a tout d'abord été favorisée par l`absence d'isoloir de vote. Dans le milieu rural, très dépendant des organismes agricoles étatiques, l'intérêt pour l'électeur était de montrer son affiliation au PS, pour récolter quelques bénéfices ultérieurement. Dans ce cas là, il n'avait aucun motif qui justifiait son passage dans l'isoloir. Ainsi, celui qui s'y rendait était forcement un dissident. Sa démarche s'avérait de ce fait suicidaire, du moins financièrement. Le principe de précaution a été donc de voter socialiste, ou tout simplement de ne pas se déplacer au bureau de vote. Outre cet aspect, les dispositions prises en 1982 pour contrecarrer les fraudes, quoique louables, ont été incomplètes. En effet, les agencements assurant la présence d'observateurs issus de l'opposition dans les bureaux de vote ont été rendus inutiles par... la non-présence de ces mêmes observateurs au moment des dépouillements des bulletins, centralisés à Dakar. Sans la moindre contrainte, les falsifications de résultats ont pu être nombreuses. D'autres faits litigieux, comme la possibilité de voter sans carte d'identité, n'ont pas servi la cause d'élections qui se voulaient irréprochables.

Ces faits sont longuement commentés après les élections. Il en va de même pour le taux d'abstention constaté. En dépit des nombreux appels incitant à voter, que ce soit lors des meetings politiques ou dans la presse, seulement 55 % des inscrits sur les listes électorales sont allés aux urnes, soit à peine deux tiers des électeurs potentiels. En réalité, 60 % des Sénégalais n'ont pas pris part aux votes 49. Alors que les politiques ont fait de véritables efforts de communication - en revêtant notamment les habits traditionnels et en prononçant la plupart de leurs discours en wolof, peul ou mandingue - le désintéressement de la population a été encore plus important qu'en 1978. On l'explique par le caractère élitiste de la consultation. Seules les grandes villes, très urbanisées comme Dakar, ont eu un vif intérêt pour les débats. Le milieu rural, désorienté par l'utilisation excessive de termes technocratiques peu en rapport avec le quotidien paysan, n'a pas adhéré à la rhétorique employée par les candidats.

Alors que le PS comptaient compenser ces absentions par une forte participation de la communauté mouride en sa faveur, on a vu qu'Abdou Diouf et le PS ont enregistré leurs plus mauvais résultats... dans "le pays mouride". Le PDS y fait quant à lui son meilleur résultat régional, avec 21,58 %. Ces pourcentages laissent entrevoir un changement de comportement

48 "Wade : Une comédie grotesque", Le Soleil, 1er mars 1983 et Pierre Biarnès, "L'opposition qualifie de mascarade les élections du 27 février", Le Monde, 3 mars 1983.

4 9 Pierre Biarnès, "Victoire électorale sans surprise du Président Diouf et du Parti socialiste", Le Monde, 1er mars 1983 et Siradiou Diallo, "Abdou Diouf ne sera plus le même", Jeune Afrique, n°1 157, 9 mars 1983.

électoral chez les fidèles, visiblement désireux de ne plus respecter à la lettre les consignes énoncées par le Khalife général. Une différenciation entre le religieux et le politique commence donc à s'opérer dans l'esprit de la communauté mouride à partir des années 1980 50.

Abdou Diouf sort néanmoins renforcé de ces élections. Grâce à l'onction populaire reçue, il n'est plus considéré comme le simple dauphin constitutionnel de Senghor. Ce dernier a d'ailleurs été informé avant les élections que sa présence n'était pas souhaitée au cours de la campagne électorale, afin de ne pas détériorer l'image du chef que s'était façonnée Abdou Diouf. Le second Président de la République sénégalaise a ainsi pu imposer son style et prendre contact avec la population. Face à un adversaire doté d'une redoutable machine électorale, l'opposition n'a jamais eu l'espoir de l'emporter. Elle peut néanmoins se réjouir des avancées démocratiques qui ont été entreprises depuis 1981 par le gouvernement, en dépit des grossières fraudes constatées le 27 février 1983. Le pays est sur la bonne voie. Après ce scrutin, il semble que "rien ne sera plus jamais comme avant dans le Sénégal de demain" 51.

50 Donal Cruise O'Brien, "Les élections sénégalaises du 27 février 1983", PoA 11, 1983.

51 Le Président sénégalais aurait prononcé ces paroles à sa sortie de l'isoloir le 27 février 1983. Anecdote rapportée par Pierre Biarnès lors de l'interview d'Abdou Diouf dans le Club-presse du Tiers-monde. "Abdou Diouf s 'exprime dans le club-presse du Tiers-monde", Le Soleil, 10 mars 1983.

Chapitre 2 : Le temps des incertitudes (1983-1988) 1

1. Le retour à un régime présidentiel :

Abdou Diouf sort grand vainqueur des élections, avec un PS largement majoritaire à l'Assemblée nationale. Les deux autres partis présents place Tascher, le PDS et le RND, refusent cependant de reconnaître les résultats prononcés et de prendre place dans l'hémicycle. Le dialogue est rompu avec l'opposition, et toute entrée de celle-ci dans le gouvernement est inenvisageable. Le chef de l'Etat se tourne donc vers la société civile, qui s'est largement impliquée dans la campagne électorale dioufiste à travers les groupes de soutien. On retrouve ainsi dans le gouvernement trois membres actifs du GRESEN, à savoir Alioune Diagne Coumba Aita, Ibrahima Fall et surtout Iba der Thiam, fondateur du mouvement. Cette dernière nomination marque une volonté de rupture, puisque Thiam a été l'un des grands leaders syndicalistes de la période senghorienne et connu même la prison 2.

L'impression de "désenghorisation" de la vie politique est accentuée par le départ des "barons". Les compagnons du "Père de la Nation" se retrouvent relégués à des postes secondaires. L'ancien président de l'Assemblée nationale, Amadou Cissé Dia, devient président d'honneur du Parlement, tandis que les ministres d'Etat du précédent gouvernement, Assane Seck et Alioune Badara Mbengue, sont "mis à la disposition" du bureau de l'Assemblée nationale.

Toutefois, la décision la plus spectaculaire, présentée au peuple sénégalais par Diouf dans son allocution radiotélévisée du 4 avril 1983, est sans conteste la suppression du poste de Premier ministre 3. Le premier surpris par la nouvelle est Habib Thiam, averti que très tardivement du projet 4. Pour mettre en place cette suppression, Abdou Diouf "épargne" Habib Thiam, qu'il replace au perchoir de l'Assemblée nationale. Le chef de l'Etat désigne comme "Premier ministre intérimaire"... Moustapha Niasse. Ce choix n'est pas anodin. Chacun sait que Niasse rêve depuis bien longtemps de la Primature. Cette promotion est par conséquent un honneur rendu à un homme qui a autrefois aidé Diouf. Néanmoins, cette nomination est aussi un crève coeur pour le ministre des Affaires Etrangères, ayant pour mission de mettre fin à un poste qu'il convoite depuis la fin des années 1970. Il s'agit ainsi - certainement involontairement - du premier faux pas commis par Diouf à l'égard de Moustapha Niasse.

Toutes ces décisions - reclassement des "barons", suppression du poste de Premier ministre - sont prises lors de la réunion du Parti socialiste du 31 mars 1983. Il existe deux versions concernant celle-ci. En 1983, on la présente comme une victoire personnelle d'Abdou Diouf sur les "barons". Jeune Afrique relaie cette version du "coup d'Etat au sein du parti" 5, qui met fin au "pacte secret des seigneurs" 6 . Bien des années plus tard, As sane Seck, l'un des barons en question, relate d'une manière bien différente les événements. Il soutient qu'une position commune sur un retrait progressif des barons est trouvée entre ces derniers et Abdou Diouf le 31 mars 1983, dans le but de laisser la place aux jeunes cadres du PS. Pour l'ancien ministre

1 Mar Fall, l'Etat d'Abdou Diouf ou le temps des incertitudes, Point de vue l'Harmattan, 1986.

2 Pierre Biarnès, "Abdou Diouf amorce la prochaine suppression du poste de Premier ministre et remanie le gouvernement", Le Monde, 5 avril 1983.

3 "Le changement", Le Soleil, 6 avril 1983.

4 Après l'annonce de cette décision, Habib Thiam tente de dissuader Abdou Diouf. Sans résultat. Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp. 63, Paris, Rocher, 2001.

5 Sennen Andriamirado, "Diouf prend le pouvoir", Jeune Afrique, n° 1162, 13 avril 1983.

6 Siradiou Diallo, "Les frondeurs vont-ils payer ?", Jeune Afrique, n° 1160, 30 mars 1983.

d'Etat, Diouf s'est par conséquent "libéré des aînés avec leur consentement et sans fâcherie aucune" 7.

Cette théorie du départ progressif et volontaire des barons semble rationnelle. En consultant la

liste des députés socialistes pour les élections législatives de 1983, on remarque que les "barons" les plus influents sont tous présents, sans exception, sur la liste nationale 8 . Au

contraire, les "jeunes loups" socialistes, soucieux de se construire des bastions électoraux, sont inscrits sur les listes départementales 9. Ces faits montrent que les "barons" ne risquent

pas en 1983 de perdre leurs privilèges, puisqu'ils sont placés aux avants-postes de la liste nationale PS. A moins d'un cataclysme électoral, impossible à l'époque, ils sont assurés de

conserver leur siège de député. Il parait donc plausible que les "barons", en échange de cette "assurance", aient sciemment abandonné la vie politique locale et passé la main à la nouvelle

génération.

Ceci explique le nouveau visage du gouvernement présenté par Moustapha Niasse le 5 avril 1983. On compte 13 sortants (dont 3 des 4 ministres d'Etat de 1981) et 14 entrants. Parmi eux,

il y a des membres de la société civile, comme Doudou Ndoye, Thierno Bâ ou Iba der Thiam. Toutefois, le caractère socialiste du gouvernement est maintenu, contrairement à la promesse faite par Abdou Diouf 10. Enfin, seuls Moustapha Niasse, Mamadou Touré, Djibo Kâ et Mamadou Diop conservent le poste qu'ils occupaient antérieurement 11.

- Moustapha Niasse : Premier Ministre intérimaire et Ministre d'Etat, Ministre des Affaires Etrangères

- Médoune Fall : Ministre des Forces Armées

- Doudou Ndoye : Ministre de la Justice Garde des Sceaux

- Ibrahima Wone : Ministre de l'Intérieur

- Mamadou Touré : Ministre de l'Economie et des Finances

- Robert Sagna : Ministre de l'Equipement

- Abdel Kader Fall : Ministre de la Culture

- Ibrahima Fall : Ministre de l'Enseignement Supérieur

- Iba Der Thiam : Ministre de l'Education Nationale

- Cheikh Amidou Kane : Ministre du Plan et de la Coopération

- Bator Diop : Ministre du Développement Rural

- Serigne Lamine Diop : Ministre du Développement Industriel et de l'Artisanat

- Moussa Daffé : Ministre de la Recherche Scientifique et Technique

- Hamidou Sakho : Ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat

- Abdourahmane Touré : Ministre du Commerce

- Djibo Kâ : Ministre de l'Information, des Télécommunications et des Relations avec les Assemblées

- Mamadou Diop : Ministre de la Santé Publique

- Samba Yéla Diop : Ministre de l'Hydraulique

- André Sonko : Ministre de la Fonction Publique, de l'Emploi et du Travail

- Maïmouna Kane : Ministre du Développement Social

- François Bop : Ministre de la Jeunesse et des Sports

- Cheikh Cissoko : Ministre de la Protection de la Nature

7 Assane Seck, Sénégal, émergence d'une démocratie moderne (1945-2005) : un itinéraire politique, pp.188, Paris, Karthala, 2005.

8 La tête de liste aux législatives de 1983 est réservée logiquement à celui qui mène la campagne, c'est à dire Habib Thiam. On retrouve ensuite Amadou Cissé Dia, Magatte Lô, André Guillabert, Alioune Badara Mbengue, Assane Seck. Soit cinq "barons" aux six premieres places. "Les députés PS, PDS et RND provisoirement élus", Le Soleil, 8 mars 1983

9 Il y a notamment Mamadou Diop, Lamine Diack, Abdourahim Agne, Moustapha Niasse, Christian Valentin, Abdoul Aziz Ndao, Daouda Sow. "Les députés PS, PDS et RND provisoirement élus", Le Soleil, 8 mars 1983.

10 "Le gouvernement que je vais nommer sera le gouvernement non d'un parti, fut-il majoritaire, mais de tous les Sénégalais". Pierre Biarnès, "M.Diouf annonce la prochaine suppression du poste de Premier ministre et remanie le gouvernement", Le Monde, 5 avril 1983.

11 "Le changement", Le Soleil, 6 avril 1983.

- Fabaye Fall Diop : Ministre délégué chargé des Emigrés

- Momar Talla Cissé : Ministre chargé du Tourisme

- Landing Sané : Secrétaire d'Etat auprès du Ministre de l'Intérieur chargé de la Décentralisation

- Marie Sarr Mbodj : Secrétaire d'Etat auprès du Ministre de l'Education Nationale chargé de l'Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle

- Bocar Diallo : Secrétaire d'Etat auprès du Ministre du Développement Rural chargé de la Pêche Maritime

- Thierno Bâ : Secrétaire d'Etat auprès du Ministre de la Fonction Publique, de l'Emploi et du Travail

Moustapha Niasse se penche très rapidement sur la mission qui lui a été confiée. En moins de

trois semaines, il supprime la Primature. En mai 1983, le Président de la République est officiellement le chef du gouvernement. Ce changement majeur dans la Constitution

sénégalaise est accompagné par la fin du droit de motion de censure octroyé aux députés. En compensation, le droit de dissolution du chef de l'Etat est abrogé. Pour Le Soleil, ces

suppressions réciproques "participent à la séparation des pouvoirs et à l'équilibre qui est l'un des fondements de la démocratie" 12 . Cependant, avec la réinstauration d'un régime

présidentiel, le Sénégal se trouve dorénavant dans l'incapacité de répondre à toute crise politique majeure.

Autre changement de taille : le président de l'Assemblée nationale redevient le deuxième personnage de l'Etat. Mais contrairement à l'article 35 de la Constitution senghorienne, qui

"offrait" la présidence au deuxième personnage de l'Etat, le président de l'Assemblée nationale est à présent tenu d'organiser de nouvelles élections dans les soixante jours suivants un retrait définitif du chef de l'Etat 13.

La disparition de la Primature ne choque pas outre mesure les médias étrangers. Dans les années 1980, les Premiers ministres africains sont rares, et souvent confinés à des rôles très

secondaires 14 . Abdou Diouf n'a de ce fait aucun mal à justifier sa décision. Il explique que "le gouvernement, qui a la charge de conduire la politique du renouveau en cette période difficile

doit être en mesure de remplir sa mission avec encore plus de rapidité et de simplicité. De ce point de vue, il s 'avère nécessaire qu 'il agisse sous l'autorité directe du chef de l'Etat" 15.

Abdou Diouf revient donc à un régime présidentiel, analogue à celui des années 1962-1970, qui correspond à la période noire du Sénégal en terme de démocratie. C'est pourquoi ce choix

est critiqué par sa propre famille politique 16 , et par les chefs de l'opposition, qui refusent d'assister à sa prestation de serment le 4 avril 1983. Au vu de la décision d'Abdou Diouf, on

pense que la recréation du poste de Premier ministre en 1970 par Senghor n'avait pour seul but que de préparer le dauphin putatif à prendre les rênes du pays 17.

Le Président de la République n'a aucun mal à faire passer ces multiples changements
constitutionnels. Pour valider ses initiatives, il bénéficie d'une chambre parlementaire qu'il lui est largement favorable et dévoué. En se penchant sur la composition de l'Assemblée

nationale, on s'aperçoit que celle-ci à bien du mal à incarner la population sénégalaise. Dans un pays composé aux trois quarts de paysans, le Parlement n'en compte... aucun 18 . Ceci

s'explique par le fait que les populations rurales sont généralement analphabètes, alors que la

12 Momar Seyni Ndiaye, "Retour au régime présidentiel', Le Soleil, 1er mai 1983.

13 "Révision constitutionnelle : il n'y aura plus de Premier ministre", Le soleil, 1er mai 1983.

14 Siradiou Diallo, "A quoi sert un Premier ministre en Afrique ? ", Jeune Afrique, n° 1167, 18 mai 1983.

15 Pierre Biarnès, "Abdou Diouf amorce la prochaine suppression du poste de Premier ministre et remanie le gouvernement", Le Monde, 5 avril 1983.

16 On pense aux "barons" et à Habib Thiam.

17 Pierre Biarnès, "Abdou Diouf amorce la prochaine suppression du poste de Premier ministre et remanie le gouvernement", Le Monde, 5 avril 1983.

18 Sophie Bessis, "Qui sont les députés ?", Jeune Afrique, n° 1171, 15 juin 1983.

plupart des députés sont des lettrés et officient dans la fonction publique 19.

Si l'Assemblée nationale n'est pas "paysanne", elle n'est pas non plus composée de notables. Seule une dizaine de médecins, avocats et hommes d'affaire occupent les travées de l'hémicycle. Toutefois, tous les députés ont un point commun : ils ont tous été scolarisés 20. Mieux, une cinquantaine d'entre eux ont suivi des études supérieures ou sont allés à l'université21.

Autre fait marquant, la moyenne d'age de l'Assemblée est de 51 ans (43 ans pour les députés PDS), alors que l'expérience de vie au Sénégal est de... 44 ans et que les jeunes de moins de 20 ans constituent 55% de la population sénégalaise. Les femmes - dont la moyenne d'age est de 47 ans - forment 11% du corps législatif (13 femmes sur 120 députés), travaillant la plupart du temps comme sage femme, institutrice, ménagère etc. Les hommes sont donc relativement majoritaires, et près d'un tiers d'entre eux sont... polygames.

Par conséquent, la chambre des députés n'est pas le miroir de la société. C'est pourtant sur elle qu'Abdou Diouf s'appuie pour mener une nouvelle politique économique et industrielle, vivement encouragée par les bailleurs de fonds, censée endiguer la crise qui touche le Sénégal depuis le second choc pétrolier. En proclamant dès septembre 1983 la fin de l'Etat providence22, le PS rompt définitivement avec le progressisme senghorien.

2. La fin de l'Etat providence :

En 1983, la situation économique sénégalaise est terriblement mauvaise. La Banque mondiale et le FMI exigent des mesures drastiques. Ils préconisent une diminution des effectifs pléthoriques de la fonction publique, une augmentation du prix des denrées de première nécessité, la libéralisation de certains secteurs industriels et la fin d'une agriculture ultrasubventionnée pour réduire un déficit extérieur creusé par la montée de la facture pétrolière et la chute de la valeur arachidière.

Paradoxalement, ce sont les bonnes récoltes arachidières qui endettent l'Etat. Malgré la chute des cours de l'arachide 23 , le gouvernement socialiste a maintenu entre 1981 et 1983 des prix d'achat au producteur relativement haut dans le but de ne pas mécontenter son électorat paysan. Pour la seule année 1982, l'Etat a déboursé plus de 15 milliards de Francs CFA pour combler les déficits 24.

Après un premier plan d'ajustement en 1979 - le Plan à court terme de stabilisation, qui préconise la montée des prix des denrées, une généralisation de la TVA, le blocage des salaires et des effectifs de la fonction publique 25 - un deuxième programme d'ajustement, le Plan de redressement économique et financier, est conclu entre le gouvernement sénégalais et les bailleurs de fonds en 1980. Il prend cependant véritablement effet après les élections de

19 On dénombre 30 enseignants, 50 membres de l'administration, sans compter les anciens ministres et secrétaires d'Etat. Sophie Bessis, "Qui sont les députés ?", Jeune Afrique, n° 1171, 15 juin 1983.

20 En 1983, 80% de la population est analphabète. Lors des législatives, des analphabètes figurent bien sur des listes, notamment d'opposition... mais dans les bas fonds de celles-ci. Ils n'ont donc aucune chance d'être élu. Sophie Bessis, "Qui sont les députés ?", Jeune Afrique, n° 1171, 15 juin 1983.

21 40% des enfants sénégalais en 1983 vont au primaire (51% de garçons, 39% de filles), 10% au secondaire... 2% font des études supérieures. Sophie Bessis, "Qui sont les députés ? ", Jeune Afrique, n° 1171, 15 juin 1983.

22 Christian Valentin, "La fin de l'Etat providence", Le Soleil, 1er septembre 1983.

23 Entre 1981 et 1982, le prix de l'arachide est passé de 1 043 $ à 585 $ la tonne. Sennen Andriamirado, "Vers un sursaut national", Jeune Afrique, n° 1178, 3 août 1983.

24 Le Monde, 20 juillet 1983.

25 Momar-Coumba Diop, Gouverner le Sénégal, entre ajustement structurel et développement durable, Paris, Karthala, 2004.

1983. Le 19 août 1983, les premières mesures tombent : l'électricité, le riz, le sucre, l'huile et les produits pétroliers augmentent de plus de 10 %, alors qu'une retenue de 10 FCFA est dorénavant effectuée sur chaque kilo d'arachide. Ces choix, politiquement difficiles à assumer, sont facilités par le soutien tacite des deux chefs de l'opposition, Cheikh Anta Diop et Abdoulaye Wade 26.

Pour contrer l'impopularité de ces décisions, Abdou Diouf multiplie entre 1983 et 1985 les appels au consensus et au sursaut national. La lutte contre la désertification devient l'un des thèmes majeurs de la propagande présidentielle. Les inaugurations de forages faites par le chef de l'Etat sont largement relayées par les médias d'Etat. Il se rend régulièrement en milieu rural pour planter des arbres ou récompenser "les meilleurs planteurs qui se sont brillamment distingués dans les efforts nationaux de promotion de reboisement" 27. Dans ses discours, il insiste sur l'autosuffisance alimentaire, le reverdissement des campagnes et la lutte contre "la tutelle présente et contraignante de la pluviométrie" 28 . Pour mettre fin à cette tutelle, Diouf favorise les projets onéreux, tels que le barrage anti-sel de Diama, afin de relancer l'agriculture dans les zones touchées par la désertification. Le Président lance également une campagne de mobilisation nationale en faveur du monde paysan. L'aspect spectaculaire et symbolique de l'aide - prélèvement de deux mois de salaire du chef de l'Etat - cache mal les limites d'un effort censé soutenir une agriculture qui a perdu en 10 ans 50 % de sa productivité. Malgré tout, cette mobilisation rapporte en trois mois 1,5 milliards Francs CFA, en dépit du refus des dirigeants PDS d'y participer 29.

Néanmoins, le mécontentement augmente. Il est général, comme en témoigne les pancartes du 1er mai 1984 fustigeant la politique gouvernementale et la cherté de la vie 30. Le pouvoir tente de répondre à la grogne en vantant les mérites de "la sénégalisation ". Abdou Diouf prône la consommation de la nourriture locale 31 et invite les entreprises à se détourner des employés étrangers, arguant du fait qu'un occidental coûte quatre à cinq fois plus cher qu'un sénégalais 32 . Les entreprises, françaises pour la plupart, peu réceptives à sa requête, condamnent la position présidentielle et louent les mérites d'un recrutement extérieur, mieux formé et plus adapté à l'esprit d'entreprise occidental.

Devant ces blocages, Abdou Diouf négocie avec les bailleurs de fonds un troisième programme d'ajustement en 1985, appelé le Plan d'ajustement économique et financier à moyen terme. Plusieurs chantiers sont ouverts : "nouvelle politique agricole, nouvelle politique industrielle, restructuration du secteur parapublic, redressement des finances publiques" 33.

26 Abdou Diouf raconte : "Quand on était dans une crise grave (...) je donne l'exemple de l'ajustement. La banque mondiale me disait : "le prix du riz est trop bas, le prix du sucre est trop bas, vous subventionnez, ce n 'est pas normal, il faut faire la vérité des prix". J'étais obligé de le faire, sinon je n 'avais pas les crédits dont j'avais besoin pour faire fonctionner mon Etat, pour financer mes projets. A ce moment là, d'une façon très subtile, très confidentielle, très secrète, je parlais avec mon principal opposant. Dans un jeu de rôle, il venait, il me disait qu 'il comprenait ma position, qu 'il ne ferait rien pour mettre de l'huile sur le feu, qu 'il ne pouvait pas sortir dans la rue pour dire qu 'il était d'accord avec moi mais que je pouvais compter sur lui pour que la rue ne bouge pas. Et là, il y avait donc un consensus fort et on avançait, et on sortait de la crise". Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

27 "Mobilisation", Le Soleil, 21 novembre 1985.

28 Sammy L. Chaupin, "Deux jours sous le signe de l'eau", Le Soleil, 14 mai 1984.

29 Djibril Diallo, "Une mobilisation avec des limites",Jeune Afrique, n° 1226, 4 juillet 1984.

30 Le Soleil, 2 mai 1984.

31 "Le prix du manger sénégalais", Le Soleil, 19 février 1985.

32 "Priorité emploi : que fait l'Etat ? ", Le Soleil, 18 juillet 1984.

33 Makhar Diouf, La crise de l'ajustement, pp.66, PoA 45, mars 1992.

La Nouvelle Politique Industrielle (NPI) et la Nouvelle Politique Agricole (NPA) sont les deux "fleurons" de ce nouvel ajustement. La propagande étatique présente largement leurs bienfaits supposés lors de leur mise en application respective en 1984 et 1985.

Concernant l'agriculture, l'Etat cherche par tous les moyens à limiter le déficit gigantesque de la filière arachidière, qui se creuse annuellement. Diouf décide avec la NPA de mettre un terme à la distribution par l'Etat d'engrais et de semences aux paysans. L'annonce est faite le 4 avril 1985 lors d'un discours radiotélévisé fêtant le 25ème anniversaire de l'Indépendance. Cette intervention surprend par son ton très sévère à l'égard du monde rural, le chef de l'Etat déclarant ne plus vouloir soutenir aveuglement la filière arachidiére 34. Les ruraux sont à présent invités à se débrouiller seuls. Mais sans moyens financiers et sans réelle formation adaptée, les agriculteurs voit leur contribution financière multipliée par quatre. De l'aveu même du Président de la République, la NPA sera un échec 35.

Pour ce qui est de l'industrie, l'Etat sénégalais tente d'assouplir avec la NPI son code du travail; de se débarrasser des entreprises peu rentables, dotés d'effectifs surabondants ; d'encourager son industrie à l'exportation et de mettre fin au protectionnisme excessif, en baissant les tarifs douaniers et en supprimant les restrictions quantitatives 36 . L'Etat, en pleine "sénégalisation", souhaite en parallèle lancer des entreprises sénégalaises "concurrentielles" par le biais d'aides étatiques. Mais le peu de compétitivité de ces entreprises, le faible soutien des investisseurs privés locaux et des banques sénégalaises au bord de la banqueroute, la fiscalité galopante et... le non-respect des engagements de l'Etat ne favoriseront pas l'émergence d'une véritable industrie sénégalaise 37.

La NPA et la NPI ne laisseront donc pas un grand souvenir dans l'histoire économique sénégalaise. Les décisions gouvernementales, pilotées par les bailleurs de fonds, sont la plupart du temps trop hâtives et mal adaptées aux réalités africaines. Le "réaganisme" 38 de Diouf coûte sous son quinquennat des dizaines de milliers d'emplois. Il naît durant ces années difficiles la nostalgie du progressisme senghorien, adepte du plein emploi mais aussi du plein déficit.

Le slogan "mieux d'Etat, moins d'Etat" 39, qui promeut à partir de 1985 les nouvelles politiques, ne convainc finalement personne : l'opposition condamne la paupérisation du pays, une franche du PS critique l'abandon de la politique senghorienne et la population sénégalaise voit son pouvoir d'achat chuter vertigineusement 40. Même le FMI et la Banque mondiale sont sceptiques. Alors que le programme d'ajustement de 1985 devait permettre au Sénégal "un retour à l'équilibre des finances publiques et des comptes courants en 1992", on repousse dès fin 1986 ces objectifs à... 1995 41.

Les bailleurs de fonds affirment que ces difficultés sont dues en partie à "des éléments

34 "L 'épreuve de responsabilité ", Le Soleil, 5 avril 1985. En lisant Mar Fall, on constate que les contemporains sont très surpris par l'attitude dioufiste : "Abdou Diouf n'est pas content du monde rural, comme l'indique le ton de son discours du 4 avril dernier, date anniversaire de l'Indépendance sénégalaise de 1960". Mar Fall, "Cacahuètes connexion", PoA 19, octobre 1985.

35 Abdou Diouf dit au sujet de la NPA en 1999 : "Nous avions pensé, à l'époque (...) que c'était la meilleure manière de mieux motiver les paysans d'autant que nous étions arrivés à une période où plus personne ne remboursait les dettes de semences, ni de maté riel agricole, ni d'engrais malgré tous les efforts du gouvernement. Ce pari n'a pas été réussi, il faut le dire". "Conférence de presse du président Abdou Diouf", Parti socialiste sénégalais, 1999.

36 Gilles Duruflé, Le Sénégal peut-il sortir de la crise? : douze ans d'ajustement structurel au Sénégal, pp.123, Paris, Karthala, 1994.

37 Idem.

38 Philippe Gaillard, "Diouf est-il reaganien?, Jeune Afrique, n° 1268, 24 avril 1985.

39 "Fonction publique : moins et mieux", Le Soleil, 5 novembre 1985.

40 Makhar Diouf, La crise de l'ajustement, pp.76, PoA 45, mars 1992.

41 "Satisfecit mitigé de la Banque mondiale", Lettre du continent, 7 janvier 1987.

exogènes négatifs non contrôlables" (la pluviométrie et les cours internationaux des matières
d'exportation notamment). Ils ne dédouanent toutefois pas le gouvernement de toutes ses responsabilités. Ils lui reprochent le manque de restructuration du secteur parapublic et son échec quant au redressement des finances publiques 42.

Outre les charges de la dette extérieure, qui ont augmenté de 300% entre 1980 et 1985, les finances publiques comprennent les dépenses de personnel. Or, entre 1981 et 1988, celles-ci

augmentent de 87%.

"L 'explication officielle est que, même avec la stabilisation des effectifs et des salaires nominaux, la masse salariale continuera à augmenter à cause des avancements catégoriels; le phénomène a toutes chances de persister au cours des prochaines années, compte tenu de la jeunesse de la grande majorité des agents de l'Etat. Cette explication n'est pas sans fondement, mais elle reste incomplète (...) En réalité, jusqu'a l'exercice budgétaire 1987/88, on comptabilisait dans les dépenses de personnel des rubriques telles que : indemnités de logement, frais d'hospitalisation, frais de transport des agents de l'Etat (...) Les dépenses publiques ont aussi augmenté pour d'autres raisons : le rythme de renouvellement du gouvernement a été trop rapide (...) un ministre qui quitte le gouvernement continue pendant 6 mois à bénéficier de son salaire et de son logement de fonction etc." 43.

On comprend pourquoi le gel du recrutement des fonctionnaires et les mesures de départs à la retraite anticipés prises entre 1983 et 1988 n'ont absolument pas réglé la question épineuse des fonctionnaires, qui représentent 65 000 emplois et plus de 50% des dépenses de l'Etat sénégalais. Les désaccords sont si importants entre le Sénégal et le Club de Paris que ce dernier tente en 1986 d'imposer des conditions extrêmement dures. Il faut l'intervention de la France, par l'intermédiaire du Premier ministre de l'époque, Jacques Chirac, pour qu'une solution intermédiaire soit trouvée 44.

La France a encore dans les années 1980 une immense influence au Sénégal. En 1985, l'aide française est évaluée à 1 milliard 358 millions FF, ce qui représente un tiers des aides reçues par le Sénégal cette année-là. La France constitue le premier partenaire économique et 70 % du secteur privé sénégalais provient de capitaux français 45. On compte également un millier de coopérants, 800 enseignants et 200 assistants techniques français, sans oublier les 3 000 militaires stationnés continuellement sur le sol sénégalais 46 . Le Sénégal bénéficie donc d'un grand soutien de la France, ceci étant justifié par les liens historiques entre les deux pays mais aussi par l'excellente image démocratique dont jouit Dakar à Paris.

Cette réputation offre aussi à Diouf la possibilité de multiplier les aides multilatérales, venues du FMI et de la Banque mondiale, de la Banque Africaine de Développement (BAD), des Etats-Unis d'Amérique ou des principales capitales occidentales 47. Concernant les riches pays arabes, Abdou Diouf met en avant la dévotion musulmane de son pays, comme il avait pu le faire à Taïf en 1981, pour obtenir des financements.

42 Makhar Diouf, La crise de l'ajustement, PoA 45, mars 1992.

43 Idem.

44 "Satisfecit mitigé de la Banque mondiale", Lettre du continent, 7 janvier 1987.

45 Ces rapports très étroits entre la France et le Sénégal engendrent certains "dérapages", les trafics d'influence atteignant parfois les plus hautes sphères de l'Etat. Les rapports franco-sénégalais sont "faits d'intérêts croisés, d'attachements symboliques et de relations occultes". Collectif "Survie", "France-Sénégal : une vitrine craquelée", Paris Montréal, l'Harmattan, 1997.

46 "La visite du Président du Sénégal à Paris", Le Monde, 26 novembre 1985.

47 A une époque où le communisme est encore très présent en Afrique, l'aspect géostratégique du Sénégal est également très important, car bien que "non-aligné", le pays penche largement en faveur du camp occidental, comme l'a démontré l'intervention sénégalaise en Gambie de 1981.

De ce fait, le Sénégal connaît un traitement de faveur. Il est le pays le plus assisté d'Afrique. Son aide par tête d'habitant (21 000 FCFA) est deux fois supérieure à celle de la Côte d'Ivoire - alors que cette dernière est en grande difficulté économique à partir des années 1980 - et trois fois supérieure à celle du Ghana 48. Pourtant, cette "ultra assistance" n'a pas que des effets bénéfiques, puisqu'elle contribue à "une mobilisation des énergies et des ressources humaines pour satisfaire les donateurs et les bailleurs (...), à acquiescer du bout des lèvres à des trains de mesures imposés de l'extérieur qui ne bénéficient pas de l'adhésion nécessaire pour garantir le succès de leur mise en oeuvre (...) et à déresponsabiliser les acteurs sociaux" 49. Le Sénégal continue ainsi à vivre au-dessus de ses moyens, sans véritablement se soucier du lendemain. En 1987 par exemple, bien que le pays bénéficie de 40,8% de l'aide publique au développement de la sous-région ouest-africaine 50, le budget sénégalais connaît un trou de... 13 milliards FCFA 51.

La situation économique n'est donc pas favorable à Diouf au cours de son quinquennat. Il compose avec un mécontentement qui s'amplifie au fil des années, relayé par une opposition qui peu à peu, se fédère et s'organise. Abdou Diouf doit également "tenir son parti", qui connaît après 1983 de fortes dissensions internes. Le secrétaire général PS tente alors de remettre ses lieutenants au pas lors du Congrès extraordinaire socialiste de 1984.

3. Un PS remanié, une opposition retrouvée (1983-1985) :

3.1. Un PS remanié :

Comme l'a vu précédemment, les "barons" deviennent après les élections de 1983 des cibles privilégiées. Une violente campagne de presse se développe à leur encontre. Elle axe ses attaques sur deux thèmes : leur grande implication dans les fraudes constatées au cours des dernières élections et le manque d'entrain des compagnons de Senghor vis-à-vis de la nouvelle politique dioufiste. Ils sont soupçonnés de faire bande à part et de constituer un grave danger pour la cohésion du parti. Chaque initiative des "barons", installés depuis 1983 au bureau de l'Assemblée nationale, est par conséquent considérée comme un outrage fait au Président. Ceci est le cas lorsque ceux-ci militent pour la suppression de l'article 35 face à un gouvernement désireux de substituer le Premier ministre par le Président de l'Assemblée nationale dans le rôle du "dauphin constitutionnel". La guerre est définitivement déclarée entre les "barons" et les "jeunes loups" après le refus des premiers de maintenir le droit de dissolution au Président de la République 52.

48 Gilles Duruflé, Le Sénégal peut-il sortir de la crise? : douze ans d'ajustement structurel au Sénégal, pp.123, Paris, Karthala, 1994.

49 Idem.

50 "En 1987, la population sénégalaise représentait 1,5% de la population subsaharienne et attirait 40,8% de l'ensemble de l'aide publique au développement de la sous-région ". Mouhamet Fall, "La problématique de l'aide budgétaire au Sénégal".

51 Pour un budget estimé de 345 milliards FCFA. "Dérapage financier", Lettre du continent, 15 avril 1987.

52 Selon Assane Seck, Abdou Diouf désire supprimer le droit de motion de censure du Parlement tout en conservant le droit de dissolution. Il se voit opposer une fin de non-recevoir des "barons". "Nous proposâmes soit un retour à l'impossibilité de dissolution qui figurait dans des Constitutions passées, soit en cas de dissolution le renvoi de tous, Assemblée et Président, devant les électeurs. La première formule fut adoptée ". Assane Seck, Sénégal, émergence d'une démocratie moderne (1945-2005) : un itinéraire politique, Paris, Karthala, 2005.

Abdou Diouf sent alors qu'il est temps d'asseoir son autorité sur les siens. Avec l'aide de Jean Collin, il organise un Congrès extraordinaire PS le 21-22 janvier 1984, soit 13 mois après le dernier. Bien aidé par une intensification de la campagne de presse contre les "barons" 53, le secrétaire général PS n'a aucun mal en 1984 à imposer des hommes qui lui sont dévoués. Il explique qu'il désire des meilleures relations entre le PS et sa base et qu'il souhaite écarter les personnes qui bloquent ses projets d'ouverture 54. Il entend abattre le clientélisme politique en changeant le mode de désignation des responsables, de la base au sommet du PS.

Ainsi, seul Abdou Diouf, reconduit dans ses fonctions par... acclamations, a le pouvoir lors de ce Congrès de nommer le bureau politique du parti, auparavant désigné par le comité central. Pour faire bonne figure, les principaux visés par Diouf démissionnent à la fois du bureau politique et de leur poste de coordinateur régional 55. Cette fonction, qui assurait le lien entre la base et la cime du parti, est à cette occasion supprimée, afin d'éviter la constitution de nouveaux fiefs politiques autonomes mais aussi les jalousies.

Par conséquent, tous les "barons" quittent le bureau politique - mais reste au comité central - tandis que les dioufistes, tels que Djibo Kâ, Mamadou Diop, Daouda Sow, Moustapha Niasse, François Bob, André Sonko, Momar Talla Cissé etc... s'installent 56. La hiérarchisation au sein du bureau est supprimée, mais un ordre "protocolaire" est très vite instauré. Avec sa fonction de secrétaire national chargé des règlements des conflits, Jean Collin prend de facto les rênes du bureau politique, qu'il dirige à chaque réunion. Habib Thiam, secrétaire national chargé de la vie politique, et Moustapha Niasse, secrétaire national chargé des questions internationales, sont ses seconds dans cette hiérarchie officieuse .

En outre, le bureau politique - à l'instar du gouvernement - s'ouvre à la société civile. Doudou Ndoye, ancien du PDS, devient secrétaire national chargé des questions administratives et Thierno Bâ, ancien du PAI, est nommé secrétaire national chargé de la propagande 57. D'autres représentants de la société civile intègrent le PS. Les comités de soutien d'Abdou Diouf durant la campagne présidentielle de 1983, qui se déclaraient jusque là apolitiques, sont invités à rejoindre le parti gouvernemental.

Si la COSAPAD accepte, le GRESEN hésite et se disloque. Des hommes comme Moustapha Kâ - à l'époque directeur de cabinet du Président Diouf - intègre officiellement le PS et son centre de réflexion nouvellement crée, le Groupe d'Etude et de Recherche (GER), qui a pour but "d'ouvrir et apporter une contribution à la réflexion pour un PS meilleur et au service des préoccupations des populations". Iba der Thiam néglige quant à lui cette proposition d'intégration et tente, tant bien que mal, d'assurer la pérennité du GRESEN. Il faut attendre le

53 "Une campagne systématique était orchestrée, de rumeurs calomnieuses, non fondées, même sur des semblants de preuves concrètes, contre ces "barons" en chute libre, parmi lesquels étaient fréquemment cités des noms de personnalités comme Amadou Cissé Dia, Maguette Lô, Alioune Badara Mbengue, André Guillabert, Assane Seck etc." Assane Seck, Sénégal, émergence d'une démocratie moderne (1945-2005) : un itinéraire politique, Paris, Karthala, 2005.

54 Pierre Biarnès, "le Président Abdou Diouf entend rénover et démocratiser la formation gouvernementale", Le Monde, 21 janvier 1984.

55 Un des "barons", Magatte Lô, déclare après cette décision : "Les anciens se retirent, puisque le congrès est d'accord pour le rajeunissement du parti". Sennen Andriamirado, "Les barrons, c 'est fini? ", Jeune Afrique, n° 1204, 1er février 1984. Puis, "conséquence logique du congrès extraordinaire, les "barons" eux-mêmes votè rent leur sortie du bureau de l'Assemblée nationale". Assane Seck, Sénégal, émergence d'une démocratie moderne (1945-2005) : un itinéraire politique, Paris, Karthala, 2005.

56 Antoine Tine, Du multiple à l'un et vice-versa ? Essai sur le multipartisme au Sénégal (1974-1996), Institut d'études politiques de Paris, 1996 et François Zuccarelli, La vie politique sénégalaise (1940-1988), pp.1 70, Paris, Publication du Cheam, 1988.

57 Sennen Andriamirado, "Les barrons, c 'est fini ? ", Jeune Afrique, n° 1204, 1 er février 1984.

13 juillet 1985 pour que le comité de soutien "apolitique" retrouve un semblant de vie 58 . Il fustige à cette occasion ceux qui se sont servis du GRESEN comme tremplin pour aboutir au GER 59. .Le ministre de l'Education Nationale maintient donc sa différence, en se démarquant du PS et de son très influent secrétaire national chargé des règlements des conflits, Jean Collin.

La prédominance de Jean Collin est de plus en plus palpable après 1983. Il détient à présent les clés du parti et se pose en arbitre incontournable, aussi bien au PS qu'au sein du gouvernement. Il est devenu un "censeur tout puissant" 60 . Cette omnipotence agace certains fidèles de Diouf, en particulier Habib Thiam. Les conflits entre les deux hommes, bien antérieurs à l'ascension de Diouf à la présidence, se multiplient lorsque l'ancien Premier ministre est "muté" à l'Assemblée nationale. Très rapidement, Thiam constate avec amertume que les manigances de Collin à son encontre sont tolérées par le chef de l'Etat. Alors qu'il est dans les textes le deuxième personnage du Sénégal, Habib Thiam n'est par exemple pas consulté lors de la composition du bureau de l'Assemblée nationale 61.

Tout comme les "barons", Thiam proteste contre la dérive présidentialiste du régime. Il refuse de ce fait à faire voter la loi autorisant la dissolution de la Chambre par le Président sans contrepartie 62 . De plus, l'attitude singulière de l'ancien Premier ministre dérange. Il s'autorise à descendre de son "perchoir" pour participer aux débats parlementaires, à donner son avis sur les lois votées, allant parfois jusqu'à les critiquer. Jean Collin, adepte des hommes politiques disciplinés, veut mettre fin à ces "provocations". Par l'intermédiaire d'Ibrahima Wone, ministre de l'Intérieur, tous les députés socialistes sont "conviés" à voter une loi portant sur la réduction du mandat du président de l'Assemblée nationale de cinq à un an. Prenant exemple sur... le Cameroun, les députés justifient cette loi en affirmant vouloir uniformiser les mandats - les membres du bureau du Parlement étant élus pour une durée d'un an - et éviter "d'être désarmé face au président de l'Assemblée nationale, au cas où les intérêts de la majorité seraient menacés" 63.

La loi, est votée le 15 mars 1984 107 députés sur 114 présents. Le PDS vote contre, estimant qu'il s'agit là "d'un règlement de compte entre clans du parti au pouvoir". Habib Thiam, "tout simplement dégoûté" 64 , démissionne le 11 avril 1984 avec fracas de ses fonctions de président de l'Assemblée nationale, député, secrétaire général de la coordination départemental de Dagana, secrétaire général adjoint de l'union régionale de la région du Fleuve, membre du bureau politique PS ainsi que du conseil national. En dépit du silence officiel de son ami, Habib Thiam ne quitte pas le PS à la demande d'Abdou Diouf. Il est remplacé à la tête du Parlement par Daouda Sow, et quitte le milieu politique, le chef de l'Etat l'ayant nommé à la présidence du conseil d'administration de la Banque Internationale pour le

58 Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

59 Moustapha Mbodj, "GRESEN : nouveau départ", Le Soleil, 15 juillet 1985.

60 Sennen Andriamirado, "Les barrons, c 'est fini? ", Jeune Afrique, n° 1204, 1er février 1984.

61 "Ce n 'était pas tant les changements intervenus qui me choquaient que la procédure suivie et ce que je supposais avoir été le rôle de Jean Collin (...) la manière ressemblait trop à la façon dont le condamné à mort était, brusquement au petit matin, réveillé et conduit, dans l'air glacial de l'aube, à l'échafaud". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp. 64, Paris, Rocher, 2001.

62 Habib Thiam s'autorise dans ses mémoires cette réflexion :"N'y avait-il pas une dérive du pouvoir vers l'autoritarisme, vers le pouvoir personnel ? ". Habib Thiam, Par devoir et amitié, Paris, Rocher, 2001.

63 "Démission du Président de l'Assemblée nationale", Le Monde, 13 avril 1984.

64 Thiam écrit dans ses mémoires : "j'étais tout simplement dégoûté". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp. 81, Paris, Rocher, 2001.

Commerce et l'Industrie du Sénégal. Le Président de la République n'a donc hésité pas à sacrifier son ami Habib Thiam - qu'il avait nommé à la surprise générale à la Primature contre l'accord de Senghor - en faveur de Jean Collin. Ce fait souligne toute l'influence qu'a le "toubab" 65 sur Diouf au cours des années 1980.

Celle-ci semble également jouer un rôle lors du renvoi de Moustapha Niasse en octobre 1984. Ministre influent du gouvernement Diouf - il est le seul ministre d'Etat avec Jean Collin - Moustapha Niasse commet l'erreur le 19 septembre 1984, en plein bureau politique PS, d'envoyer... un coup de poing à son collègue Djibo Kâ. Les deux hommes se connaissent pourtant bien, puisque l'un (Niasse) a formé l'autre (Kâ) au secrétariat de la présidence de la République dans les années 1970, avant d'oeuvrer ensemble pour porter Abdou Diouf au pouvoir. Cette dissension ne parait donc pas irréversible, mais très rapidement, l'affaire s'ébruite dans la presse internationale 66 . On peut lire dans différents journaux que Niasse est un senghoriste convaincu, peu enclin à travailler avec le dioufiste Djibo Kâ. Le 10 octobre 1984, sans aucune explication, Le soleil annonce le départ de Moustapha Niasse, remplacé aux Affaires Etrangères par Ibrahima Fall 67 . L'opacité entourant cet événement paraît être frappé du sceaux de Jean Collin.

Abdou Diouf s'est de ce fait coupé durant l'année 1984, plus ou moins volontairement, d'une partie du PS. Sa gestion interne du parti, ainsi que sa politique économique, lui sont reprochées. Des tracts, publiés entre 1985 et 1988, sous le nom de "Parti socialiste authentique", interpellent Diouf sur sa conduite des affaires. Il s'emploie alors à rappeler son attachement au "socialisme démocratique", concept qu'il définit par cette simple phrase : "Avoir le sens de l'Etat, c'est aussi avoir le sens des limites de son intervention" 68.

Par conséquent, c'est à partir de 1984 qu'Abdou Diouf connaît des difficultés récurrentes quant au contrôle du PS 69. C'est pourquoi il délègue la gestion interne du parti à Jean Collin, dont l'autorité et le charisme limitent bien souvent les revendications des détracteurs internes. Le secrétaire national chargé des règlements des conflits peut donc faire et défaire les carrières politiques à sa guise, avec la bénédiction du secrétaire général PS.

Alors que le PS est en proie à des luttes intérieures, l'opposition demeure quant à elle désordonnée suite à sa déroute électorale. Si le PDS capitalise une partie du mécontentement populaire en jouant sa propre carte, le RND se scinde et perd le crédit qu'il avait capitalisé durant ses années de clandestinité, tandis qu'une constellation de partis d'extrême gauche, réunie sous la bannière du Suxxali Rewni (sauver le peuple en wolof), tente vainement d'exister sous l'autorité de Mamadou Dia.

65 "L 'homme blanc" en wolof.

66 Sennen Andriamirado, "Diouf se fâche", Jeune Afrique, n° 1242, 24 octobre 1984.

67 "Moustapha Niasse quitte le gouvernement", Le Soleil, 10 octobre 1984.

68 "L 'ancrage socialiste intangible", Le Soleil, 8 mai 1985.

69 Abdou Diouf soutient néanmoins dans son intervention radiophonique de 2005 que les premières contestations sont apparues dès sa prise de fonction. "J'avais l'habitude de dire qu 'il mettait plus facile de gouverner l'Etat que de diriger mon parti". Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

3.2. Une opposition désordonnée :

L'opposition adopte suite à l'élection d'Abdou Diouf une position cohérente. Elle crée un "front du refus" en mars 1983, articulé autour du PDS et du RND. Il a pour principale revendication l'annulation des élections et l'organisation d'un nouveau scrutin transparent. Pour manifester leur opposition au régime dioufiste, les partis élus place Tascher annoncent leur intention de ne pas siéger au Parlement. Cependant, le front se fissure en juillet 1983, lorsque Abdou Diouf annonce sa disposition à recevoir les chefs de l'opposition pour trouver un dénouement à cette crise. Si Cheikh Anta Diop refuse de négocier, Abdoulaye Wade, après une entrevue avec le chef de l'Etat, accepte que le PDS revienne siéger à l'Assemblée nationale 70. Ce retour offre à Diouf une accalmie politique, puisque Me Wade cesse alors sa campagne "d'information" sur le véritable état de la démocratie sénégalaise dans les médias étrangers.

Une fois de retour dans l'hémicycle, le PDS maintient une certaine pression sur le PS et Diouf. A plusieurs reprises, Wade dénonce les discriminations que subissent les électeurs PDS 71 et les nouvelles politiques dioufistes. Ces prises de position, toujours a contre-courant de la politique socialiste, engendrent les diatribes du journal gouvernemental Le soleil 72.

Le secrétaire général du PDS manie également avec un certain succès l'exil politique volontaire. Cette attitude consiste à se retirer, après une crise politique majeure, de la scène politique sénégalaise pendant un lapse de temps plus ou moins long. Il prive ainsi Abdou Diouf de son principal interlocuteur et fait de chaque retour un événement politique majeur. C'est ce qu'il fait en 1984, en stationnant plusieurs mois en France. La fin de cette période d'abstinence politique est marquée par un long entretien accordé à Jeune Afrique. Wade qualifie à cette occasion Abdou Diouf "de dictateur, en particulier depuis qu'il a supprimé le poste de Premier ministre" 73, mais chose nouvelle, ses propos les plus acerbes sont réservés à Jean Collin 74. Face à ce duo "dictatorial", Wade se pose en candidat du peuple : "je ne les (les populations) inciterai pas à l'émeute, mais je ne les freinerai pas non plus ".

Il mène après cette interview de nombreuses actions populistes, qui renforcent son aura parmi les couches les plus défavorisées. Il demande en mai 1985 à tous ses partisans de cesser le travail le mardi, jour de réunion du conseil des ministres, "pour aller à la mosquée et demander à Dieu de mettre un terme à l'actuel pouvoir" 75. Si dans un premier temps, la propagande socialiste répond mollement aux provocations wadistes - la formule "tout ce qui excessif est insignifiant" 76 est utilisée presque quotidiennement par Le Soleil - les dirigeants socialistes se résolvent ensuite à réagir plus fermement aux déclarations de "l'oublié des Sénégalais ". Le Soleil fustige alors "le farceur du changement" qui crée selon le journal un désordre intentionnel qui va à l'encontre de l'ordre et de la paix sociale. Abdou Diouf, jusque là magnanime avec les opposants, change lui aussi de ton :

70 Voir Le Soleil du 25, 26 juillet et 4 et 7 août 1983.

71 Il affirme en août 1983 que les agriculteurs votant pour le PDS ne reçoivent pas correctement leurs engrais et leurs semences. "Wade s'explique", Le Soleil, 4 août 1983.

72 "Le riz du PDS : une escroquerie politique", Le Soleil, 30 septembre 1983.

73 Mohamed Selhami, "Me Wade rompt le silence", Jeune Afrique, n° 1233, 22 août 1984.

74 "Il se comporte en super Premier ministre. Ses attributions empiètent sur tous les ministres. Non seulement, il est le chef de la sécurité, mais sa qualité de secrétaire général du bureau politique du PS chargé des conflits le place au-dessus de tout le monde. Sachez-le, les fonds du Sénégal ne sont pas gérés par le ministre des Finances mais par Jean Collin, et ce, par décret présidentiel". Mohamed Selhami, "Me Wade rompt le silence", Jeune Afrique, n° 1233, 22 août 1984.

75 Abdelaziz Dahmani, "Comment sortir de la crise ? ", Jeune Afrique, n° 1275, 12 juin 1985.

76 Djibo Kâ, "Tout ce qui est excessif est insignifiant", Le Soleil, 24 avril 1985.

"Comme si le pouvoir divin n 'était pas en mesure d'identifier lui-même les fossoyeurs de la nation et distinguer le grain de l'ivraie... il faut être deux pour réaliser un minimum de consensus. Le PS se battra désormais contre l'agitation, le spectaculaire et le mensonge (...) ils (les opposants) ne sauraient franchir un certain seuil sans

appeler de sa part une réaction ferme (...) ce n'est pas une menace, mais une mise en garde" 77.

Le Président de la République n'a cependant pas à se soucier d'une quelconque action subversive du RND. Le parti de Cheikh Anta Diop connaît après son score très décevant des législatives d'importants remous internes. Cette situation s'explique par les conditions de création de la formation nationaliste dans les années 1960. Au cours d'une époque marquée par le démantèlement de tous les partis opposés à Léopold Sédar Senghor, Anta Diop, égyptologue dont la réputation est grandissante dans les milieux intellectuels panafricains, lie dans un même rassemblement clandestin les membres issus de son engagement nationaliste et des marxistes provenant du PAI. Dès son origine, l'organisation politique de Cheikh Anta Diop s'apparente plus à un rassemblement politique, militant pour une démocratisation du régime senghorien, qu'à un parti fondé sur une idéologie cernée et cohérente 78.

Le RND s'appuie de très nombreuses années sur son opposition au régime de Senghor pour maintenir sa cohésion. On parle alors "d'ivresse militante ". Mais le départ du "Père de la Nation", conjugué à l'abolition du quadripartisme, met à mal la "cohabitation" entre les nationalistes et les marxistes. Les divergences d'opinion éclatent au grand jour après le soutien officiel de Cheikh Anta Diop au candidat Abdou Diouf. "Le parti martyr" des années Senghor s'est mué en un parti de collaboration. Le faible score obtenu par la liste RND aux législatives (29 271 voix) et les fraudes généralisées constatées convainquent les "marxistes" que Cheikh Anta Diop a fait le mauvais choix. Le divorce est inévitable.

En juin 1983, 10 membres du bureau politique du RND, considérés comme faisant parti de l'aile marxiste, quittent le rassemblement pour former le Parti pour la Libération du Peuple (PLP). Son secrétaire général, Babacar Niang, égratigne quelque peu Anta Diop à l'occasion de sa première conférence de presse, en déclarant avoir crée "un parti sain avec des hommes sains, décidés à lutter pour un Sénégal nouveau, réellement indépendant, démocratique, non aligné et prospère ". Pour lui, le RND ne représente "plus un cadre de lutte valable" 79.

Babacar Niang n'oublie cependant pas l'essentiel, puisque profitant du refus de Cheikh Anta Diop de siéger à l'Assemblée nationale, il s'installe au Parlement en tant que... numéro deux de la liste nationale du RND. L'égyptologue ne s'oppose pas à cette initiative, et délaisse peu à peu la vie politique, déçu par les "procédés électoraux" qu'il a observé en 1983. Pour preuve de son désintéressement, lors de son dernier entretien accordé au journal Le soleil, publié le 9 et le 10 mars 1985, il ne fait aucune référence à son action politique passée 80 . A sa mort, le 7 février 1986, Cheikh Anta Diop laisse un RND cliniquement mort.

La situation est aussi très pénible pour les partis à consonance marxiste. La LD/MPT change de secrétaire général, Abdoulaye Bathily remplaçant Babacar Sané, tandis que les autres partis d'extrême gauche tentent timidement de former en août 1983 une nouvelle alliance, Suxxali Rewni (Sauver le pays). Ce front anti-impérialiste regroupe la Ligue Communiste Révolutionnaire, le MDP, le PAI et le PPS. La présidence est assurée par le seul Mamadou Dia, alors que la LD/MPT avait fixé comme condition d'entrée une présidence tournante 81. Cet effort louable d'unité est très vite condamné à l'insuccès, suite au refus du PIT mais surtout du PDS d'intégrer ce cadre de lutte.

77 "Les mises en garde du chef de l'Etat : l'agitation ne passera pas", Le Soleil, 13 mai 1985.

78 Babacar Sine, "Ou va le RND ? Ou la dialectique d'un parcours" Le Soleil, 14 juin 1983.

79 "Des dissidents du RND veulent créer le 15eme parti", Le Soleil, 21 juin 1983.

80 "Entretien avec le Pr Cheikh Anta Diop", Le Soleil, 9-10 mars 1985.

81 Chérif Elvalide Seye, "Une unité improbable", Le Soleil, 10 août 1983.

Nonobstant cet échec, la majeure partie de l'opposition décide après concertation de ne pas participer aux élections municipales et communales de 1984, le PS ayant refusé de modifier le code électoral. Seuls le PIT, le PLP et la LD/MPT prennent part aux consultations dans certaines communes aux cotés de la formation gouvernementale.

3.3. Les élections municipales et communales de 1984 :

La précampagne est marquée par des réformes administratives importantes. Le Sénégal a dorénavant dix régions (124)- contre huit auparavant - une Casamance divisée en deux (Ziguinchor et Kolda), 31 départements, 90 arrondissements, 37 communes et 319 communautés rurales. La région du Cap Vert, renommée Dakar, est aussi profondément modifiée, étant à présent éclatée en trois communes : Dakar, Pikine et Rufisque-Bargny, auxquelles il faut rajouter deux communautés rurales, Sébikhotane et Sangalkam 82 . Cette réforme répond à l'accroissement de l'agglomération dakaroise, causé par l'exode rural.

Pour ces élections, le PS se retrouve seul en lice dans 26 communes, 16 départements et 285 communes. Le ministre de l'Intérieur, certainement avec une pointe de cynisme, affirme pourtant que "rien n'est joué d'avance" 83 . Les autres partis, par manque de moyens mais aussi de candidats, sont beaucoup moins représentés. La LD/MPT et le PLS sont présents dans 4 communes et 22 communautés rurales alors que le PIT privilégie les grandes localités, en s'alignant dans 2 communes et 12 communautés rurales.

De ce fait, seules 3 communes sont prisées par les 4 partis en compétition : Dakar, Pikine et Saint-Louis. Rufisque a droit à trois partis (PS, PIT et LD/MPT), tout comme Thiès (PS, PIT et LD MPT). Le choix des petits partis s'oriente donc vers les villes ayant un poids historique et/ou démographique important. La campagne électorale est quant à elle limitée à 15 jours, la propagande étant assurée par des meetings ou des affiches. La persuasion électorale via la télévision ou la radio est quant à elle catégoriquement... prohibée. Ces interdictions sont gênantes car les petits partis, sans réels moyens financiers, s'appuient le plus souvent sur la radiotélédiffusion pour faire passer leurs messages auprès des électeurs.

Les objectifs diffèrent selon les partis. Pour le PS, la victoire étant quasiment partout acquise avant même le coup d'envoi de la campagne, les luttes électorales ont commencé durant le renouvellement des instances de base du PS. Chacun voulant s'assurer une place dans le futur conseil municipal, on assiste parfois à des luttes sanglantes 84.

Pour les autres partis, il s'agit surtout, comme le souligne Abdoulaye Bathily (LD/MPT), "de contester au PS le monopole du discours électoral" 85 . Il est vrai qu'ils profitent d'une couverture médiatique assurée par Le Soleil incomparablement supérieure à celle qu'ils connaissent habituellement. Ils peuvent donc pendant ces 15 jours de campagne exposer leurs idées mais surtout critiquer largement la politique menée par le parti au pouvoir. Le PLP stigmatise ainsi le code électoral en vigueur dans les colonnes du journal gouvernemental et souligne "les graves risques qui pèsent sur les institutions et sur l'embryon de démocratie qui

82 "La campagne est ouverte", Le Soleil, 1er novembre 1984.

83 Idem.

84 Entre le 15 septembre et le 6 octobre 1984, période de renouvellement des instances de base du PS, on dénombre deux morts, à Kaffrine et à Bignona. François Zuccarelli, La vie politique sénégalaise (1940-1988), pp.171, Paris, Publication du Cheam, 1988.

85 "La LD/MPT en lice", Le Soleil, 21 octobre 1984.

existe" 86 . Les trois partis d'opposition se plaignent également des coûts de l'élection, du nonremboursement de l'impression des bulletins de vote - au frais des partis engagés - du changement des cartes électorales de 1983 annoncé au dernier moment et de l'impossibilité pour eux d'avoir accès aux médias d'Etat. Ces multiples contraintes aboutissent au retrait du PIT dans certaines villes 87.

Les questions généralement soulevées par l'opposition sont le plus souvent d'ordre national et non local. Lorsqu'ils se rendent dans les communes, les petits partis promettent aux électeurs de "rendre aux villes leur dignité et leur splendeur d'antan" 88, sans jamais proposer des programmes clairement définis. Ce flou politique profite aux dirigeants socialistes. Sereins, ils se permettent de déclarer à Kébémer, commune où ils sont les seuls en liste : "camarades, la victoire serait acquise même s'il n'y avait pas de meeting" 89. Cette décontraction n'atteint pas Babacar Niang qui affirme : "si tout se déroule normalement (...) nous pouvons l'emporter quelque part".

En dépit de cette déclaration, le PS l'emporte dans toutes les communautés 90,contrairement à 1978. La participation est faible : elle se situe en dessous des 50%. Seules les villes de Saint-Louis et Kaolack réussissent à avoir une forte participation, entre 55 et 70%. Le PS recueille 97,77 % des voix, le PLP 1,40 %, la LD/MPT 0,80% et le PIT... 0,02%. Le PS est aussi très largement devant si on ne prend en compte que les résultats communaux. Le PS dispose alors de 95,39 % des voix, le PIT 4,36 %, le PLP 3,15% et la LD/MPT 2,89 %.

Ces scores, en plus de nuire à l'image démocratique du pays 91 , ne révèlent pas grand chose, excepté que sans l'indispensable PDS, le PS n'a pas d'adversaire à sa mesure. Paradoxalement, ces résultats ne sont donc bénéfiques qu'à un parti absent du scrutin. A partir de fin 1984, il devient évident pour l'opposition que la présence d'Abdoulaye Wade est requise pour assurer le succès d'une alliance politique. C'est dans ces conditions que née l'ADS dans les premiers mois de l'année 1985.

3.4. L'ADS :

L'Alliance Démocratique Sénégalaise (ADS) se forme dans le courant du mois de juillet 1985. Elle se compose de huit partis, mais s'articule autour du trio PDS - And Jëf - LD/MPT. Lors de sa première conférence de presse, Abdoulaye Bathily la présente en quelques mots.

"L'ADS est une alliance dont le degré et la forme d'organisation paritaire respectent l'égalité de toutes ses composantes autant que leur identité et choix politique respectif" 92.

En définissant l'ADS de la sorte, le leader de la LD/MPT clôt la polémique naissante sur l'association contre nature du parti libéral PDS avec des formations d'extrême gauche. L'absence d'une prédominance partisane est également vivement soulignée, même si la très nette influence du parti de Wade est indéniable. On se souvient que c'est l'absence d'une présidence tournante au sein des coalitions formées par Mamadou Dia qui avait déplu à des

86 "Quatre partis à Kaolack" Le Soleil, 25 octobre 1984.

87 "Le PIT se retire des municipales", Le Soleil, 16 novembre 1984.

88 Ibrahima N'diaye, "Rendre à la ville sa dignité", Le Soleil, 21 novembre 1984.

89 Babacar Dieng, "Même sans campagne électorale", Le Soleil, 20 novembre 1984.

90 "Raz de marée socialiste", Le Soleil, 27 novembre 1984.

91 Sophie Bessis, "Trois défis pour Diouf", Jeune Afrique, n° 1254, 16 janvier 1985.

92 "Cinq partis d'opposition forment l'Alliance démocratique sénégalaise ", Le Soleil, 26 juillet 1985.

partis tels que le PDS ou la LD/MPT. Me Wade, Bathily mais aussi Landing Savané, jeune leader de la formation marxiste And Jëf, ont dorénavant un cadre pour mener des actions contre le gouvernement d'Abdou Diouf.

Ils s'approprient alors un thème largement employé par Abdou Diouf, récemment élu à la tête de l'OUA : la lutte contre l'apartheid. Une marche est organisée à ce sujet le 22 août 1985. Les opposants prévoient à la fin de cette journée de remettre au chef de l'Etat une motion pour protester contre le régime sud-africain 93.Abdou Diouf, qui reçoit le même jour le Maréchal Mobutu, juge inopportune cette marche. La manifestation est de ce fait interdite, par décret du gouverneur de Dakar. Abdoulaye Wade prend acte de cette décision et tient à la place une conférence de presse.

Toutefois, quelques opposants outrepassent l'interdiction. Ils effectuent la marche et distribuent des tracts critiquant... à la fois Diouf et le régime politique zaïrois. Le Soleil ne se prive pas le lendemain pour vilipender l'initiative de l'ADS. On peut lire dans les colonnes du journal que le but noble de cette marche n'était en fait qu'un acte de diversion pour mettre à mal le Président Diouf sous les yeux d'un homologue africain 94. Les médias d'Etat jouent ainsi sur la confusion de la situation pour muer une manifestation d'une cinquantaine de personnes en un rassemblement pro-PDS avec à sa tête Abdoulaye Wade.

L'action policière et judiciaire emboîte le pas. Le 26 août 1985, une vingtaine de personnes, dont Abdoulaye Wade, sont arrêtés pour "trouble en flagrant délit sur la voie publique" 95. Pour la première fois depuis la prise de fonction d'Abdou Diouf, des hommes politiques sont emprisonnés, ce qui confirme le raidissement du pouvoir à l'égard de l'opposition constaté depuis mai 1985 96 . "L'embastillement" de Wade dure une semaine. Il est suivi d'une deuxième vague d'arrestation, suite à une manifestation pour... la libération de Wade. On compte parmi les nouveaux locataires de la prison de Rebeuss Doudou Ndoye, numéro deux du PDS, et Abdoulaye Bathily.

Pour son procès, Abdoulaye Wade fait appel à ses relations françaises. Le RPR lui fournit ainsi des avocats français pour assurer sa défense. Grâce à ces soutiens, Wade met très vite en évidence les faiblesses du dossier. Le PS n'a pour seul argument... "qu'Abdou Diouf n'a de leçon à recevoir de personne concernant la lutte anti-apartheid" 97, tandis que le commissaire de police qui a rédigé le procès verbal de Wade reconnaît au cours de son intervention à la barre... que le secrétaire général du PDS n'a jamais été présent sur les lieux du "délit". Dès le 30 août 1985, le verdict du tribunal innocente tous les prévenus. Il conclut qu'il n'y a jamais eu... une quelconque manifestation de l'ADS 98.

Cette décision grandit la justice sénégalaise, Elle démontre à cette occasion une certaine indépendance. Le jugement bénéficie surtout à l'ADS, qui a réussi, sans véritablement s'employer, à montrer aux yeux du monde entier le raidissent du régime dioufiste. L'ADS se

93 "Me Wade arrêté", Le Soleil, 27 août 1985.

94 Idem.

95 "Le trouble en flagrant délit sur la voie publique ", article 97 du Code pénal sénégalais, est le seul moyen de passer outre l'immunité parlementaire. "Me Wade arreté", Le Soleil, 27 août 1985.

96 "Le PS se battra désormais contre l'agitation, le spectaculaire et le mensonge (...) ils (les opposants) ne sauraient franchir un certain seuil sans appeler de sa part une réaction ferme (...) ce n 'est pas une menace, mais une mise en garde" (113). "Les mises en garde du chef de l'Etat : l'agitation ne passera pas", Le Soleil, 13 mai 1985.

97 Elisabeth Nicolini, "Un grand procès pour pas grand chose",Jeune Afrique, n° 1288, 11 septembre 1985.

98 "Tous relaxés", Le Soleil, 1er septembre 1985.

sent donc "pousser des ailes" et propose au cours d'une conférence de presse la formation d'une alliance avec le Suxxali Rewni, le PLP et le PIT car "la dynamique unitaire de l'opposition est devenue aujourd'hui une donnée irréversible de la vie politique sénégalaise"99. Abdoulaye Wade annonce alors "son divorce total avec le PS" et rend par la même occasion sa carte de député.

Cette période d'emprisonnement a donc tissé des liens entre les différents membres de l'opposition. En outre, les opposants ont pu au cours de leur passage à Rebeuss nouer des liens directs avec les séparatistes casamançais et notamment l'abbé Diamacoune, condamné à cinq ans de prison lors de son procès en décembre 1983 100.

En dépit d'une accalmie des violences dans la région casamançaise à la fin de l'année 1985, l'ADS demande... une libération immédiate des tous les détenus casamancais. Les revendications gênantes de l'ADS poussent le PS à faire dissoudre la coalition.

L'espace de quelques mois, l'opposition a goûté aux avantages certains de l'unité. Quelques tentatives sont alors mises en oeuvre pour conserver une certaine cohésion. L'opposition organise en mars 1986 une table ronde sur "les libertés publiques au Sénégal", abordant à cette occasion les tares du code électoral sénégalais. Néanmoins, l'absence d'enjeux électoraux proches dilue l'esprit unitaire et combatif des opposants. Cette passivité relative contribue à l'instauration d'une trêve politique.

4. Une trêve politique (1985-1986) :

La trêve politique sénégalaise s'engage lorsque Abdou Diouf, chef de l'Etat et du gouvernement, est élu à l'unanimité par les chefs d'Etat africain le 18 juillet 1985 à AddisAbeba, président de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA). Cette élévation au rang de "Président de l'Afrique"101 n'est pas le fruit du hasard.

Tout comme Senghor en son temps, Diouf est un fervent militant de l'unité africaine. Lorsque l'OUA est au bord de l'implosion en 1983 - l'organisation est divisée entre les pro et les antisahraouis - Abdou Diouf fait figure de modéré. Il révèle lors de cette crise, en plus de ses talents de négociateurs, un réel attachement à l'OUA. Leader du groupe des "modérés", le Président sénégalais arrive en 1983 - en proposant un calendrier sur l'autodétermination des Sahraouis - a débloqué une situation figée depuis 1978. A son retour du sommet, la propagande gouvernementale insiste sur le fait que "Abdou Diouf a été la véritable cheville ouvrière d'une rencontre historique sanctionnée par un éclatant succès ".

Cette élection à la tête de l'OUA à l'unanimité parait donc être une sorte de remerciement pour le travail accompli autrefois par le Président Diouf. Il est également choisi pour "son pragmatisme et sa modération, ainsi que son esprit de conciliation" 102 . Il appelle dès sa prise de fonction à une nouvelle stratégie pour isoler l'Afrique du Sud, dont les émeutes raciales récurrentes émeuvent le monde entier. Il apporte aussi son soutien aux peuples palestiniens - le Sénégal n'a plus de relations diplomatiques avec Israël depuis la guerre du Kippour - et désire impliquer l'OUA dans la crise tchadienne.

99 "L 'ADS fait le bilan ", Le Soleil, 8 septembre 1985.

100 Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, pp.217, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

101 "Abdou Diouf à la tête de l'OUA : le Président de l'Afrique", Le Soleil, 19 juillet 1985.

102 "Abdou Diouf à la tête de l'OUA : le Président de l'Afrique", Le Soleil, 19 juillet 1985.

Encouragé par la position française, qui a été l'un des premiers pays à avoir décrété un embargo commercial vis-à-vis de l'Afrique du Sud, Abdou Diouf axe très largement sa présidence de l'OUA sur le problème de l'apartheid. Il invite dès sa prise de fonction les pays occidentaux à prendre des sanctions économiques et commerciales à l'égard de l'Afrique du Sud , "seules capables de ramener les tenants de l'apartheid à la raison" 103 . Abdou Diouf mène aussi des actions symboliques au Sénégal en changeant les noms de l'avenue Courbert et de la place Tascher (lieu où siège l'Assemblée nationale), qui deviennent respectivement l'avenue Nelson Mandela et la place Soweto.

Autre fait marquant : Abdou Diouf s'engage dans une tournée des pays frontaliers de l'Afrique du Sud. Il se rend au début du mois d'octobre 1985 en Zambie, au Zimbabwe, au Botswana, au Lesotho, au Swaziland, au Mozambique, en Angola et en Tanzanie. Dans les discours qu'il prononce, il fait à de multiples reprises le parallèle entre l'apartheid et le nazisme et adresse au Président sud-africain Pieter Botha quatre exigences : la fin de l'apartheid, la libéralisation de Mandela, la reconnaissance des partis politiques tels que l'ANC et la levée de l'état d'urgence 104 . Sa tournée africaine est l'occasion pour Diouf de rencontrer des membres de l'ANC et la SWAPO (parti indépendantiste namibien) et de survoler Johannesburg le 5 octobre 1985 en se rendant dans l'enclave du Lesotho. La photo d'Abdou Diouf regardant par un hublot le township de Soweto restera d'ailleurs le symbole de cette grande tournée à travers "les pays du front".

La deuxième partie de son mandat à la tête de l'OUA est beaucoup moins engagée. Après avoir laissé "les clefs de l'Etat" à Jean Collin, Abdou Diouf reprend les rênes du pays, comme l'atteste l'important remaniement ministériel de janvier 1986 qui touche un tiers des ministres. On assiste à l'arrivée de Mantoulaye Guene au Développement Social, Seydou Madani Sy à la Justice, Famara Ibrahima Sagna au Développement Rural et de Makhily Gassana à la Culture. Du coté des départs, on note celui de Doudou Ndoye, Maïmouna Kane, Bator Diop, Hamidou Sakho, Abdel Kader Fall et de Moussa Daffé. Le gouvernement de 1986 passe de 28 à 25 membres 105. L'OUA est laissée définitivement de coté quand Abdou Diouf annonce en février 1986 qu'il ne briguera pas un deuxième mandat. Le chef de l'Etat sénégalais clôt, en quittant cette présidence, "l'age d'or de la diplomatie sénégalaise" 106.

Outre la présidence de l'OUA, la période 1985-1986 est marquée par les difficultés internes du PDS, à la grande satisfaction des médias d'Etat 107. Certains membres du parti libéral, dont le numéro trois officiel Serigne Diop, remettent en cause la prépondérance d'Abdoulaye Wade et tentent de le renverser. Serigne Diop publie une déclaration le 13 octobre 1985 où il affirme que le fondateur du PDS est "en rupture manifeste avec les principes fondamentaux qui ont servi de fondement à la création du PDS" 108.

Après s'être étonné que l'information soit parue si vite dans les médias d'Etat, Me Wade exclu Serigne Diop le 27 octobre 1985 pour "activité fractionnelle visant à déstabiliser et à paralyser le PDS" 109 . On compte parmi les scissionnistes que... cinq individus. La faiblesse

103 "Abdou Diouf demande l'isolement de Pretoria", Le Soleil, 20 août 1985.

104 "L'apartheid, c'est le nazisme", Le Soleil, 3 octobre 1985.

105 "Remaniement ministériel", Le Soleil, 3 janvier 1986.

106 Lamine Tirera, Abdou Diouf : biographie politique et style de gouvernement, pp.166, Paris, l'Harmattan, 2006.

107 Durant les années 1980, il n'est pas courant pour Le Soleil de relater avec une grande assiduité la vie politique interne du PDS. Pourtant, la scission du parti libéral qui débute en octobre 1985 est suivie par le journal gouvernemental avec un intérêt "suspect". Voir Le Soleil du 18, 22, 28 et 29 octobre 1985.

108 "Remous au PDS", Le Soleil, 18 octobre 1985.

109 "Serigne Diop exclu du PDS", Le Soleil, 28 octobre 1985.

de ce nombre ne reflète pas l'ardeur que mettent les "insurgés" pour s'octroyer le statut légal du PDS. Très vite, Abdoulaye Wade dénonce le rôle tenu par le PS dans cette contestation venue de nulle part. On a par conséquent pendant quelques mois deux partis PDS, qui réclament leur appartenance au même sigle, au même journal politique, à la même date de création etc. Seules les adresses du siège politique diffèrent. Finalement, "la guerre des deux épis" (le mil étant l'emblème du PDS) tourne logiquement à l'avantage d'Abdoulaye Wade, après une décision rendue par la justice sénégalaise en mars 1986. La formation de Serigne Diop, vaincue dans cette bataille "fratricide", se fait enregistrer par le ministère de l'Intérieur sous le nom de PDS... Rénovation et prend ses distances avec une certaine opposition "qui n'a que l'injure à la bouche" 110.

Cette histoire convainc Abdoulaye Wade qu'un nouvel exil volontaire lui serait salutaire. Il quitte alors un an le sol sénégalais. Dès son retour au premier plan, lors du congrès PDS du 15-16 janvier 1987, le fondateur du PDS est accusé par la justice de "diffusion de fausses nouvelles" et "d'offense au chef de l'Etat" pour des propos tenus... un an et demi auparavant111. Après une trêve politique qui a duré plus d'une année, "le point lumineux vers lequel se fixent les regards et qui fait battre les coeurs de tous les hommes épris de liberté

et de démocratie" 112 est rentré de plein pied en précampagne électorale.

5. Les élections de 1988 :

5.1. Une précampagne agitée :

Le climat social est à l'approche des élections 1988 extrêmement pesant. Les nouvelles politiques menées depuis 1985 ont apporté leur lot de licenciements et d'échecs. Les investisseurs sénégalais, appelés à investir dans le pays, ont été aux abonnés absents. Les initiatives entreprises par l'Etat, comme la création d'une zone franche industrielle à Dakar, n'ont pas eu les effets escomptés. La dette du pays est évaluée à 800 milliards FCFA, soit 60- 70 % du PIB. Le service de la dette absorbent donc 50% des recettes budgétaires. Le problème ne risque pas d'être endigué en 1987, puisque la dett e extérieure augmente depuis 1981 annuellement de... 15 à 20% 113 . Les risques d'une implosion sociale, tant redoutée par les observateurs internationaux, sont de plus en plus tangibles.

C'est ainsi qu'éclate en janvier 1987 à l'Université de Dakar une grogne étudiante de grande importance, suite à un retard dans le paiement des bourses d'étude. Le ministre de l'Education Nationale Iba der Thiam, qui jouit d'une bonne réputation dans le milieu étudiant grâce à son passé de syndicaliste, est en voyage à l'étranger et n'est pas prévenu dans un premier temps de la situation. Ibrahima Wone, ministre de l'Intérieur, se charge alors du dossier et décide... de faire rentrer la police dans le campus universitaire le 21 janvier 1987. Le bilan est lourd : 27 blessés parmi les étudiants. Cette initiative peu heureuse n'améliore pas le "prestige" du gouvernement socialiste aux yeux de la jeunesse sénégalaise et de la communauté étudiante, qui vote immédiatement la grève. Pour éviter le renouvellement de heurts, Abdou Diouf fait

110 "Le PDS-R : 17ème parti", Le Soleil, 9 juin 1987.

111 Wade déclare en août 1985, dans le journal Promotion : "la famille d'un chef d'Etat ne rend pas service à ce dernier en se lan çant dans un trafic qui heurte la conscience populaire, car le peuple, qui a faim et soif, qui vit dans les taudis, est quand même intelligent". Francis Kpatindé, "Diouf attaqué sur deux fronts", Jeune Afrique, n° 1364, 26 février 1987.

112 Siradiou Diallo, "Menace sur la démocratie sénégalaise ?", Jeune Afrique, n° 1356, 31 décembre 1986.

113 Laurent Zecchini, "Le mal vivre sénégalais", Le Monde, 9 avril 1987.

fermer l'université tandis qu'Iba der Thiam entame des négociations avec les syndicats étudiants. Leurs revendications ne sont pas, comme en 1968, politiques mais matérielles. Ils demandent le retrait des forces de l'ordre, le dédommagement des victimes, le règlement des bourses et la rénovation des bâtiments 114 . Ces requêtes reflètent l'état de délabrement de l'enseignement public sénégalais, qui était considéré à l'indépendance comme le meilleur du continent ouest-africain francophone. L'action estudiantine bénéficie d'un élan de sympathie auprès de la population sénégalaise, celle-ci se reconnaissant dans les difficultés quotidiennes décrites par les syndicats étudiants.

Le PS oscille entre une volonté d'ouverture à l'égard des élèves, avec la création d'un groupe de réflexion pour veiller à l'amélioration des conditions de logements et restauration des étudiants, et un désir incontrôlable de trouver des responsables autres que le PS. C'est pourquoi Babacar Waly Diom, membre du GER, explique dans un article daté du 20 février 1987, que la crise universitaire a été causée par la volonté des étudiants sénégalais de "singer" leurs homologues français 115.

De surcroît, il déclare dans ce même article que la grève est un "avertissement pour l'avenir", puisqu'elle a été encouragée par l'opposition et par... le ministère de l'Education Nationale. Diom soutient en effet que "le département de tutelle (...) est infiltré par des politiciens en mal de tensions sociales". Sans le nommer, Iba der Thiam est clairement visé. L'attaque est si ostentatoire que le ministre use de son droit de réponse deux jours plus tard 116 . Cet événement révèle les grandes tensions qui existent entre le PS et le ministre "rebelle", qui se situe depuis 1983 en marge des réseaux traditionnels socialistes.

Largement court-circuité par les compagnons de Jean Collin, Iba der Thiam ressort affaibli de ce conflit étudiant, en dépit de son règlement relativement rapide. Après la grève, le ministre perd la liberté de ton qui était la sienne depuis le début du quinquennat.

La crise universitaire est reléguée au second plan médiatique suite à la fronde policière du 14 avril 1987. Cette colère est déclenchée par la condamnation de deux policiers à deux ans de prison, accusés de torture à mort sur un détenu. Les causes de ce malaise policier sont multiples. Les agents se plaignent de leurs conditions de travail, des retards sur les salaires etc. La lassitude est générale, ce qui explique que la manifestation des policiers de Dakar s'étendent à des villes comme Thiès, Diourbel ou Kaolack 117. Ce 14 avril 1987, des cris de ralliement au sopi sont entendus ainsi que des slogans réclamant la démission du ministre de l'Intérieur, Ibrahima Wone. Pis, on assiste dans les rues de Dakar à des affrontements entre policiers et gendarmes. Cette révolte surprend le pouvoir et le choque. Le Soleil qualifie cette journée comme étant "la crise la plus grave depuis 1962" et réclame des sanctions exemplaires 118.

Le quotidien voit son voeu exaucé puisque quelques heures seulement après les échauffourées, 6 225 policiers sont radiés la fonction publique 119 . On les invite à rendre leur arme, à ne pas porter l'uniforme et... à rester chez eux. Le lendemain, une loi est votée au Parlement pour permettre la réintégration au cas par cas des policiers radiés. La police est alors remplacée

114 Véronique Cissoko, "L'idéologie est morte sur le campus", Jeune Afrique, n°1366, 11 mars 1987.

115 Pour Waly Diom, les troubles de Dakar trouvent leurs origines dans une crise universitaire partie de... Villetaneuse le 17 novembre 1986. Il dit à ce sujet : "Nous savons que les Sénégalais aiment la France et aiment singer les Français (...) nous nous étions attendus à en subir les contrecoups comme (...) en mai 1968". Babacar Waly Diom, "Pourquoi ? ", Le Soleil, 20 février 1987.

116 Iba der Thiam, "Réponse à M. Babacar Waly Diom", Le Soleil, 22 février 1987.

117 Francis Kpatindé, "Une police hors la loi", Jeune Afrique, n° 1373, 29 avril 1987.

118 Bara Diouf, "Plus jamais ça", Le Soleil, 16 avril 1987.

119 Fermeté opportune, Le Soleil, 16 avril 1987.

temporairement, en particulier dans les rues de Dakar, par la gendarmerie, qui prend notamment en charge la circulation.

L'autre victime de cette fronde est le ministre Ibrahima Wone. Mêlé à une affaire d'escroquerie, son départ est annoncé par la presse étrangère depuis plusieurs mois 120 . De surcroît, sa mauvaise appréciation de la crise étudiante en janvier 1987 n'a pas contribué à restaurer son aura auprès d'Abdou Diouf. Les appels au départ de Wone prononcés le 14 avril 1987 ne font que précipiter sa chute. Pour le remplacer, le chef du gouvernement nomme Jean Collin ministre de l'Intérieur temporaire. Sa grande expérience, ses réseaux diverses et sa relative popularité au sein de la police font de lui l'homme le plus apte à apaiser cette situation délicate.

Jean Collin est le héraut de la réintégration au cas par cas. Il appuie donc la loi votée au Parlement le 15 avril 1987 121 . Le parti libéral juge au contraire ces mesures "démesurées et excessives". Alors qu'il n'a fait aucune déclaration négative le 14 avril - par crainte de se voir reprocher une quelconque implication dans ce mouvement de fronde - le PDS vote contre la loi proposée par le PS. Il s'oppose ainsi à la radiation de 94 commissaires de police, 14 officiers de paix supérieurs, 201 officiers de police, 42 officiers de la paix, 383 inspecteurs de police, 101 sous-officiers de la paix et 5 430 gardiens de la paix .

La réincorporation des policiers radiés débute en juin 1987. Sur 6 028 dossiers de demande de réintégration, 1 246 sont rejetés, soit plus de 20% des dossiers. Les recalés sont bien souvent mis à l'écart non pas à cause de leur participation à la marche du 14 avril, mais pour des faits antérieurs, sans aucun rapport avec la fronde. Jean Collin peut ainsi "nettoyer" l'institution policière 122 . Le pouvoir reste toutefois méfiant vis-à-vis d'elle. La réintégration d'un policier à Dakar est conditionnée par une première reprise de service en province. Pour s'assurer une docilité maximale, l'Etat exige aussi des futures recrues une formation militaire, gage de fidélité au chef de l'Etat. Toutes ces difficultés de réintégration poussent les radiés à se regrouper au sein d'une association, "la coordination des policiers radiés ". Elle revendique le droit à la reprise du travail, mais se heurte jusqu'en 1993 à l'indifférence du pouvoir gouvernemental et de la population 123.

C'est dans cette atmosphère sociale tendue que débute la précampagne électorale en 1987. En plus de la grève estudiantine et de la fronde policière, Abdou Diouf fait face à une opposition bien plus unie qu'en 1983. Les réactions des partis non-gouvernementaux aux problèmes judiciaires de Wade du début d'année 1987 sont les premiers signes de cette nouvelle unité.

Dès l'annonce de son inculpation, 11 des 15 partis d'opposition annoncent dans les médias étrangers "une résistance coordonnée à une politique de violence" 124 . Pour mettre un terme à toutes ces "perturbations", Abdou Diouf reçoit officiellement son principal opposant au palais présidentiel le 17 février 1987. La rencontre est un échec, elle ne dure qu'une vingtaine de

120 Lettre du continent révèle qu'Ibrahima Wone aurait participé à une escroquerie estimée à 500 millions de FCFA, ainsi qu'au trucage du concours de recrutement des commissaires de police. Cette deuxième affaire explique peut-être son impopularité au sein de l'institution policière. "Vers un prochain remaniement ? ", Lettre du continent, 17 décembre 1986.

121 Jean Collin déclare que "les policiers n'ont pas à se plaindre" car les décisions prises sont "indulgentes". Fermeté opportune, Le Soleil, 16 avril 1987.

122 Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, pp.292, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

123 Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, pp.292, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

124 "L'opposition annonce une résistance coordonnée à une politique de violence", Le Monde, 16 février 1987.

minutes 125.

Pour donner de l'ampleur à cette "reprise politique", Abdoulaye Wade accorde un entretien à Jeune Afrique en mars 1987. Comme lors de son interview de 1984, ses principales critiques ne s'adressent pas à Abdou Diouf, mais à Jean Collin. Le chef de l'Etat est décrit au cours de cet entretien comme un personnage politique de second plan, sans réelle influence ni réel pouvoir. En l'espace de trois ans, Jean Collin est passé du statut de "super Premier ministre" à celui de "vrai président de la République sénégalaise" 126 . Abdoulaye Wade, sans jamais le dire clairement, s'interroge sur la présence d'un toubab au sommet de l'Etat. Pour contrer toutes accusations de racisme, il rétorque que le véritable raciste est... Abdou Diouf, soutenant que si Jean Collin était noir, le chef de l'Etat l'aurait installé depuis bien longtemps à la Primature.

Dans le but de parer l'offensive préélectorale wadiste, Abdou Diouf met en avant son intégrité... et par conséquent remet en cause celle d'Aboulaye Wade. C'est ce qu'il fait au cours d'un entretien accordé au Monde, où il soutient que le leader PDS est financé par la Libye du colonel Kadhafi 127.

"La guerre des petites phrases" fait rage alors qu'officiellement, Wade déclare durant toute la première moitié de l'année 1987 qu'il ne se présentera pas en cas de non-modification du code électoral. Constatant l'impassibilité de Diouf face à cette menace, Wade change d'avis et se déclare candidat à l'élection présidentielle. Il l'annonce avec faste... à Nice, le 23 mai 1987. Pour justifier sa volte-face, il explique que "la crise politique, économique et sociale n 'a jamais été aussi aiguë avec toutes ces grèves qui se succèdent, l'autorité de l'Etat qui n 'est plus respecté. C'est pour cela que le PDS a décidé de répondre présent" 128.

Sa candidature bénéficie d'un large soutien de l'opposition, puisque hormis Babacar Niang (PLP) et Landing Savané (And Jëf), les autres candidats potentiels se rallient à sa candidature. Me Wade bâtit ainsi un programme électoral en concertation avec ses soutiens, largement inspiré des revendications proférées par l'opposition tout au long du quinquennat d'Abdou Diouf. Il comprend la formation d'un gouvernement d'union nationale, la restauration du poste de Premier ministre, une loi pour rendre le gouvernement responsable devant l'Assemblée nationale, l'instauration d'un Sénat et surtout la refonte complète du code électoral .

Une fois sa candidature déclarée, Abdoulaye Wade sillonne le Sénégal dans le cadre de sa précampagne. Aux villes, il promet la baisse des prix des denrées de première nécessité. Aux campagnes, la gratuité des semences lors des trois premières années de son mandat . Durant la deuxième conférence nationale des femmes PDS, le 11 juin 1987, il multiplie les déclarations démagogiques... qui accrois sent sa popularité. Il annonce par exemple la nomination d'une femme au ministère des Finances en cas d'élection, les femmes étant selon Wade ... meilleures gestionnaires que les hommes 129 . Il demande aussi le même jour, contre tout bon sens politique, la mise en place d'élections anticipées et immédiates.

Les gesticulations populistes de Wade n'ont pour seul but que de contrecarrer la propagande dioufiste, qui via les médias d'Etat, occupe largement l'espace médiatique. Abdou Diouf est

125 "Abdoulaye Wade change d'avis", Jeune Afrique, n° 1 379, 10 juin 1987.

126 "(Jean Collin) Il filtre, contrôle, dirige le gouvernement, annule des décisions prises en conseil des ministres (...) c 'est en réalité le vrai Président de la République sénégalaise". "Me Wade reprend la lutte",Jeune Afrique, n° 1365, 4 mars 1987.

127 Laurent Zecchini, "Un entretien avec le chef de l'Etat sénégalais", Le Monde, 24 mars 1987.

128 "Abdoulaye Wade change d'avis", Jeune Afrique, n° 1379, 10 juin 1987.

129 "Me Wade réclame des élections immédiates", Le Soleil, 12 juin 1987.

de ce fait dès la précampagne pris à la gorge quotidiennement par son principal opposant. Parmi les membres influents du PS, seul Jean Collin vient véritablement "au secours" du chef de l'Etat.

Depuis sa nomination "temporaire" au ministère de l'Intérieur, Collin multiplie les déclarations officielles, alors qu'auparavant, seuls "les amis de Jean Collin" - son groupe de soutien - se manifestaient régulièrement dans les colonnes du Soleil. L'homme de l'ombre apparaît à présent en pleine lumière, pour le plus grand bonheur... de l'opposition. Celle-ci pratique en effet une pression constante sur l'homme de main d'Abdou Diouf, en menant d'innombrables campagnes de presse ou en répandant des rumeurs sur son compte 130.

Jean Collin, pourtant adepte de ces procédés douteux, a bien du mal à cacher son exaspération. A la fin août 1987, durant un meeting de précampagne à Thiès, le ministre de l'Intérieur accumule les critiques à l'encontre de Wade. Pour lui, le sopi n'est qu'une illusion, car "le changement n'est pas en soi un programme de société". Il va plus loin lorsqu'il soutient à la fin de son discours que Wade, ne pouvant battre Abdou Diouf par la voie électorale, prévoit au terme de la campagne de graves désordres. En guise d'avertissement, le ministre d'Etat conclue son intervention par ces mots : "Wade est un homme dangereux. Il n 'a qu 'une idée, c 'est de devenir Président, il est prêt à tout sacrifier à cette idée. Il n 'est pas l'homme d'un programme mais l'homme d'une ambition personnelle" 131 . Ce meeting a les répercussions espérées, puisque les paroles de Collin sont largement reprises par la presse internationale, comme le montre un article de Jeune Afrique du 2 décembre 1987 132.

Le discours de Thiès d'août 1987 n'est pas le seul prononcé par Jean Collin à l'encontre d'Abdoulaye Wade, mais il demeure le plus célèbre. Son implication dans la campagne accroît les critiques de l'opposition à son égard. Abdou Diouf préfère alors mettre en retrait son éminence grise, en le remplaçant au ministère de l'Intérieur par André Sonko, un fidèle... de Jean Collin.

Le Président de la République bénéficie d'un autre soutien de poids : celui de sa femme, Elisabeth Diouf. Discrète - elle ne prend jamais la parole en publique - celle-ci occupe pourtant largement l'espace médiatique sénégalais durant la précampagne électorale de 1988. Elle fait à de multiples reprises "les gros titres" du Soleil 133 . Ses apparitions, qu'elle effectue le plus généralement sans la compagnie du Président de la République, mettent en avant le soutien qu'elle accorde aux plus faibles : les personnes âgées, les enfants malades, les femmes etc. La première dame du Sénégal est ainsi présente sur le terrain social, ce qui contribue à améliorer son image mais également celle de son mari. Elle renforcera son statut de "femme de charité" en 1992 avec la création de sa fondation Elisabeth Diouf : Solidarité-Partage.

Ce soutien n'adoucit cependant pas l'atmosphère pesante qui règne au Sénégal à la fin de l'année 1987. Abdoulaye Wade n'interrompt pas sa stratégie "de harcèlement du pouvoir" tandis que le chef de l'Etat n'arrive pas à trouver un thème alternatif au sopi. C'est dans ces conditions que s'ouvre la campagne présidentielle officielle en février 1988.

130 L'opposition sénégalaise cherche par exemple à discréditer Jean Collin dans les milieux français, avec un certain succès, d'après les dires de Jacques Foccart : "le fait est que tous ceux qui n'osaient pas attaquer Diouf de front s 'en prenaient à Collin, qui a subi mille calomnies extravagantes (...) il était maintenant dépeint comme un redoutable communiste de toujours et un agent de Moscou parmi les plus actifs ! Chirac m 'a interrogé un jour sur ces rumeurs, qui commençaient à courir avec insistance pendant la cohabitation (de 1986 à 1988). Je l'ai rassuré". Jacques Foccart, Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome 2, pp.292, Paris, Fayard, 1997.

131 "Jean Collin à Thiès : "Wade, l'ambition démesurée"", Le Soleil, 31 août 1987.

132 Francis Kpatindé, "La campagne électorale bat déjà son plein" , Jeune Afrique, n°1404, 2 décembre 1987.

133 "Mme Diouf fête l'école à l'hôpital", Le soleil, 14 juin 1987 et "Beaucoup plus d'attention : goûter annuel du troisième age", Le Soleil, 26 juin 1987.

5.2. Une campagne électorale très tendue :

Les formations d'opposition ralliées à Abdoulaye Wade exigent avant les élections l'adoption d'un nouveau code électoral qui comprendrait les dix points suivants 134 :

- Une neutralité absolue du président du bureau de vote

- La présence d'un assesseur de l'opposition dans le collège de direction de chaque bureau de vote

- Le passage obligatoire des électeurs dans un isoloir

- La prise en charge des dépenses électorales par l'Etat

- Le passage de la majorité de 21 à 18 ans

- Le droit de vote aux Sénégalais de l'étranger

- Une meilleure répartition du temps d'antenne pendant les élections dans les médias d'Etat

- La non-subordination de l'armée au PS le jour des élections

- Des conditions normales de scrutin

- La publication des résultats par bureaux de vote

Comme en 1983, le PS refuse de toucher au code électoral. Abdou Diouf maintient que l'isoloir ne peut être obligatoire, puisque la tradition sénégalaise pousse à montrer ostentatoirement ses choix politiques, "à porter les couleurs de son candidat" 135 . Si ces explications sont de plus en plus mal perçues par les observateurs internationaux, ces derniers notent tout de même des améliorations notables quant à la couverture générale des élections.

L'Etat sénégalais attribue 280 millions FCFA aux médias pour qu'ils puissent suivre correctement la campagne : 180 millions pour l'ORTS (Office de Radiodiffusion et Télévision Sénégalaise), 50 millions pour Le Soleil et 50 millions à la direction de l'information et à l'APS (Agence de presse sénégalaise) 136 . Si tout n'est pas parfait dans le traitement de l'information, les médias d'Etat affichent une réelle volonté de couvrir tous les meetings des candidats, dans le but de recueillir leurs déclarations mais aussi leurs critiques à l'égard du régime et... des médias d'Etat 137.

Abdou Diouf profite toutefois du couplage des élections présidentielles et législatives pour avoir un plus grand temps d'antenne que ses concurrents. Il jouit, en plus des 5 minutes quotidiennes octroyées à chaque candidat, des 15 minutes accordées au PS pour les législatives, alors que les autres partis en lice n'ont que 3 minutes chacun (soit un total de 15 minutes pour l'ensemble des partis de l'opposition). Durant la campagne, Abdou Diouf a donc de façon "tout à fait légale" 12 minutes quotidiennes de plus qu'Abdoulaye Wade pour expliquer son programme à la télévision et à la radio. Malgré ces problèmes récurrents, déjà présents en 1983, les "petits candidats" à l'élection présidentielle ont la possibilité de faire passer leur message à la population sénégalaise. On en compte deux en 1988 : Landing Savané d'And Jëf et Babacar Niang du PLP.

Landing Savané est présenté comme "le candidat des laissées pour compte" 138 . Relativement jeune - il est né en 1945 à Bignona (Casamance) - il fonde le parti marxiste And Jëf en 1975 (Agir ensemble en wolof). Emprisonné un an sous Senghor pour avoir distribué des tracts subversifs et publié un journal clandestin, Xare Bi (La lutte en wolof), il est défendu au cours

134 Francis Kpatindé, "La campagne électorale bat déjà son plein" , Jeune Afrique, n°1404, 2 décembre 1987.

135 Jean De la Gueriviere, "Le Sénégal, oasis de démocratie", Le Monde, 23 février 1988.

136 Sennen Andriamirado et Francis Kpadinté, "Les élections au jour le jour", Jeune Afrique, n° 1415, 17 février 1988.

137 On peut lire dans Le Soleil du 15 février 1988 que Landing Savané compare les journalistes au Soleil à "des perroquets au service de Diouf".

138 Elimane Fall et Francis Kpatindé, "Le candidat des laissés pour compte", Jeune Afrique, n° 1412, 27 janvier 1988.

de son procès par Maître... Babacar Niang (240). Statisticien de profession, Savané a un projet "alternatif" qu'il résume en 18 points 139 . Voici ci-dessous les points les plus significatifs :

Point 1 : Formation d'un gouvernement révolutionnaire provisoire

Point 4 : Dénonciation des accords militaires avec la France. Retrait des troupes françaises et démantèlement de leurs bases militaires

Point 5 : Retrait des troupes sénégalaises de Sénégambie

Point 6 : Amnistie générale pour les détenus, en particulier ceux de Casamance

Point 7 : Dénonciation des accords avec le FMI et la Banque mondiale

Point 13 : Mise en place d'une réforme agraire

Point 16 : Sénégalisation des emplois occupés par les expatriés

Comme on s'en aperçoit, son appartenance au marxisme révolutionnaire ne fait aucun doute. De plus, ses origines le poussent à s'investir sur le terrain casamançais. Même s'il condamne

les violences perpétrées par le MFDC, le PS est pour lui l'unique responsable de la situation sanglante dans la région. Il critique aussi au cours de sa campagne la confiscation des médias

d'Etat par la formation socialiste. A la tête d'un parti peu implanté sur l'ensemble du territoire sénégalais - And Jëf ne s'aligne d'ailleurs pas aux législatives - Landing Savané profite des

présidentielles pour se faire connaître du grand public. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre son slogan : "je suis un candidat sans illusion" 140.

Contrairement au fondateur d'And Jëf, Babacar Niang nourrit de grandes ambitions en 1988.
Depuis son installation à l'Assemblée nationale, l'avocat de profession s'est fait remarquer par son port récurrent du boubou - le costume de ville est habituellement d'usage au Parlement - et

son emploi quasi-exclusif du wolof lors des débats parlementaires. Cette attitude singulière agace, d'autant plus que Niang est un fervent partisan d'une remise en cause de la laïcité

"senghorienne". Il souhaite en effet un enseignement religieux dans les écoles publiques, car "les chefs religieux exercent des fonctions sociales et d'encadrement et de protection des masses" 141 . Si comme Landing Savané, Babacar Niang a connu la prison après la dissolution

du PAI en 1964, on retient surtout de son passé politique sa rupture avec Cheikh Anta Diop.

Or, ce dernier connaît depuis sa mort en 1986 une popularité croissante au Sénégal, relayée par les politiques, les médias d'Etat et son adversaire d'autrefois... Léopold Sédar Senghor 142.

La réputation de Babacar Niang décroît ainsi fortement après 1986 143 , l'image du "traître" lui collant à la peau.

D'autres formations d'opposition se manifestent au cours des trois semaines de campagne. En
dépit de leur soutien à Wade, la LD/MPT et le PIT s'inscrivent aux législatives dans le but de profiter de la couverture des médias. Le parti d'Abdoulaye Bathily présente la liste jallarbi pour "permettre de traduire les différences qui font la richesse de l'opposition" 144 . Toutefois,

la plupart des meetings des deux partis se font en commun, le plus souvent en compagnie du

PDS. Ils critiquent la chute du pouvoir d'achat, la nouvelle politique agricole, la "dictature" du FMI et de la Banque mondiale et les ndiguel prononcés en faveur de Diouf. Ils s'opposent

également aux "partis bidons" favorisés par le PS, notamment le PDS/R, seul parti

139 Ideam.

140 Le Soleil, 15 février 1988.

141 Francis Kpatindé, "Babacar Niang, le cow-boy solitaire", Jeune Afrique, n° 1413, 3 février 1988.

142 Voir l'hommage rendu par Senghor à Cheikh Anta Diop dans Le Soleil du 8 février 1986.

143 Le PLP a connu des scores satisfaisants lors des élections municipales de 1984. Dans certaines communautés rurales, le parti de Babacar Niang a atteint 25% des suffrages. Ces scores soulignent la bonne renommée du PLP avant la mort de Cheikh Anta Diop. "Résultats définitifs et officiels des élections municipales et rurales du 25 novembre 1984", Le Soleil, 28 novembre 1984.

144 "La LD/MPT/ soutient Wade", Le Soleil, 10 septembre 1987.

d'opposition inscrit aux législatives soutenant ouvertement la candidature d'Abdou Diouf. Abdoulaye Wade lorgne quant à lui vers le palais présidentiel et croit en ses chances. Grâce à une campagne soigneusement préparée et coordonnée par un jeune sénégalais de 28 ans,

Idrissa Seck, le fondateur du PDS adopte la même attitude provocatrice que lors de la précampagne. Il tourne notamment en dérision le couple présidentiel, qu'il surnomme "monsieur forage et madame moulin ", en référence à la propagande étatique qui a lourdement mis en avant les inaugurations de puits au cours du quinquennat. Face au refus d'Abdou Diouf d'organiser un face-à-face télévisé avec lui, il s'esclaffe :

"si Diouf ne veut pas débattre, qu 'il envoie trois de ses ministres contre moi tout seul, je suis sûr que je gagnerai" 145.

De plus, Abdoulaye Wade emballe les foules avec de nombreuses propositions jugées fantaisistes par le gouvernement PS : prix du riz baissé de moitié à 60 FCFA, réintégration des policiers radiés, semences et engrais gratuits pendant deux ans, chômage des jeunes totalement résorbés, forages à l'énergie solaire construits... 30 fois moins chers que ceux de Diouf etc. Abdou Diouf est donc présenté par le camp libéral comme un autocrate, mais aussi un mauvais gestionnaire, responsable d'avoir contracté 615 milliards de dette rejetés sur les générations futures à cause du rééchelonnement 146.

Face à un adversaire surmotivé, Abdou Diouf table sur ses qualités premières : modération, calme et consensus. Le Président mise aussi sur les recettes de 1983, à savoir un appui prononcé des confréries religieuses - en dépit des "faibles" scores enregistrés en 1983 dans le Diourbel - et un soutien sans faille de ses groupes de soutien.

Nonobstant le ndiguel du Khalife général des Mourides, Serigne Abdou Lahat Mbacke, l'unanimité autour de la candidature dioufiste n'est plus de mise au sein de la confrérie. Pis, certains membres de la communauté mouride appellent explicitement à voter Abdoulaye Wade, comme Serigne Khadim Mbacke, Serigne Dame Mbacke (inscrit sur la liste PDS) et Dady Faty Mbacke. Le premier nommé fait une déclaration fracassante à la télévision le 9 février 1988 :

"quant à Abdou Diouf, il nous a privés de travail et si Dieu veut le bonheur du peuple sénégalais, Abdou Diouf ne sera pas réélu. Inutile de continuer à prier s 'il est réélu puisque Dieu nous aura abandonnés." 147.

Cependant, suite à de fortes pressions, il retire son soutien officiel au candidat libéral le 13 février 1988. Cette volte-face reflète le malaise mouride vis-à-vis du ndiguel officiel. Certains fidèles s'en désolidarisent, comme en témoigne "des lettres anonymes jetées par-dessus le mur extérieur de la résidence du Khalife général des Mourides" 148 . L'opposition profite de cette situation confuse pour révéler une filiation entre Serigne Touba et... le père d'Abdoulaye Wade. Le front en faveur du candidat PDS peut ainsi soutenir que "ne pas voter Diouf ne cause en rien quelque dommage que ce soit aux talibés dans ses rapports avec Serigne

145 Sennen Andriamirado, "La grande messe", Jeune Afrique, n° 1417, 2 mars 1988.

146 "Je suis prêt à sacrifier ma vie", Le soleil, 22 février 1988 et "Tout contrevenant à la vérité n'est pas musulman", Le Soleil, 9 février 1988.

147 Antoine Tine, Du multiple à l'un et vice-versa ? Essai sur le multipartisme au Sénégal (1974-1996), Institut d'études politiques de Paris, 20 p., 1996.

148 Hamad Jean Stanislas Ndiaye, "La communication politique dans les élections au Sénégal: l'exemple du PS(Parti Socialiste) et de l'AFP(Alliance des Forces de Progrès) en l'an 2000", Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal).

Touba" 149.

L'effritement du ndiguel est de ce fait manifeste pour les contemporains. Les autres grandes communautés religieuses - tidjane et chrétienne - moins liées économiquement à l'Etat socialiste, choisissent de ne pas donner de consignes officielles de vote pour ne pas provoquer de mécontentements. Pour contrer les méfaits électoraux de cette relative désaffection des religieux, Abdou Diouf compte sur la vitalité de ses comités de soutien.

Contrairement à 1983, ces associations sont plus politisées, les tentatives de rapprochement entre Diouf et la société civile ayant été peu concluantes. C'est pourquoi le GRESEN, exemple type du groupe de soutien apolitique, se mue avant les élections de 1988 en un mouvement politisé, Abdoo nu dooy. Lors de son acte de naissance, le 12 septembre 1987, il compte 1 450 adhérents. Il y a des membres du gouvernement, des religieux, des universitaires et... des anciens compagnons de Senghor 150.

Le groupe de soutien souhaite jouer un rôle dans la campagne, et se donne les moyens d'occuper le terrain médiatique : il crée un journal officiel, un film de campagne, un service publicitaire, des sections dans des villes telles qu'Abidjan, Paris, Marseille ou Le Caire etc. Abdoo nu dooy axe sa propagande sur la stabilité du régime dioufiste, sa stature d'homme d'Etat et de confiance. Finalement, il emploie les mêmes thèmes que la propagande socialiste, sans pour autant se référer au PS. L'engagement d'hommes tels que Habib Thiam, Alioune Badara Mbengue, Assane Seck, Babacar Bâ, Abdoulaye Fofana, ou Iba der Thiam - fondateur d'Abdoo nu dooy - tous plus ou moins bannis des zones d'influence socialistes, n'est pas le fruit du hasard. Le comité de soutien a pour vocation d'aider Abdou Diouf sans pour autant appuyer les initiatives socialistes. Les personnes qui composent Abdoo nu dooy cherchent de ce fait à créer de nouvelles filières clientélistes, sans passer par le parti gouvernemental 151. Il tente donc de s'approprier Abdou Diouf, et sa future victoire, au dépend du Parti Socialiste. Ces "soutiens mercenaires" irritent le PS qui, face à l'omniprésence d'Abdoo nu dooy dans les médias, est relégué au second plan lors la précampagne électorale.

Néanmoins, Abdoo nu dooy connaît un terrible coup d'arrêt en janvier 1988, lorsque la Cour constitutionnelle interdit toute campagne déguisée durant les trois semaines de campagne officielle. Le comité de soutien se voit alors dans l'obligation de laisser la main au PS. Abdou Diouf est ainsi privé d'un des éléments qui a favorisé son plébiscite de 1983. En lieu et place d'une organisation acquise à sa cause, le Président sortant compose avec un PS incapable de répondre aux attaques wadistes. Daouda Sow, président du Parlement et tête de liste PS aux législatives, n'a pas le charisme nécessaire pour venir "au secours" de son candidat. Sans appui unanime des Mourides et en l'absence d'une organisation capable de le seconder, Abdou Diouf sombre à l'approche du scrutin présidentiel "face à la furie des dictateurs en herbe" 152.

Les sopistes misent en effet sur l'escalade verbale en fin de campagne. L'image d'Abdou Diouf, autrefois en marge de l'impopularité du PS, est en 1988 pleinement assimilé au régime socialiste. Pis, ce n'est plus le socialisme qui est responsable des maux du pays, mais le Président de la République lui-même. Wade ne s'attaque donc plus à un parti, mais à un homme. Diouf est notamment accusé d'avoir détourné des fonds, placé des biens à l'étranger

149 Le soleil, 20 février 1988.

150 "Naissance d'un mouvement "Abdoo nu dooy" : occupation du terrain politique", Le soleil, 12-13 septembre 1987.

151 M-C. Diop et M. Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

152 Terme employé par Le soleil pour désigner les opposants au Président Diouf. "Abdou Diouf candidat du PS : mobilisation pour préserver la démocratie", Le soleil, 11 janvier 1988.

et mené... une politique ultra-libérale. Plus grave, le PDS prône la violence physique en cas de fraudes constatées. Boubacar Sall, numéro deux du PDS en 1988, déclare aux militants libéraux : "ne faites pas de provocations mais tuez tout comité d'action qui vous provoquera, j'en prends l'entière responsabilité. Le changement est à ce prix" 153, tandis que Wade préconise "l'autodéfense ". Le Président sortant répond à ces menaces en renchérissant : "si on m'offense, je pardonne. Mais si on touche aux institutions de l'Etat, à l'unité nationale, à l'intégrité nationale, on me rencontrera" 154 . La tension est à son paroxysme. Les permanences socialistes deviennent les cibles des vandales et le cortège du couple présidentiel est régulièrement attaqué par des sympathisants PDS, le plus souvent à peine âgés de 18

ans155.

Pour retrouver un "état de grâce" évaporé au cours de son quinquennat, Abdou Diouf essaie de récupérer un semblant de popularité. Contrairement à 1983, il tente de se présenter en héritier de Léopold Sédar Senghor. Il multiplie les références et les hommages au "Père de la nation". Le chef de l'Etat s'appuie aussi lors de ses meetings sur des personnalités populaires et connues au Sénégal. Il fait appel à Manga II, véritable star de la lutte sénégalaise.

Pour ne vexer personne, le Président souligne aussi tout au long de sa traversée du Sénégal - il tient en moyenne trois meeting par jour, tout comme son concurrent libéral - sa reconnaissance envers Jean Collin, "à qui il doit tout". Ce dernier "honore" la confiance présidentielle en cherchant à déstabiliser le PDS.

A quelques jours des élections, deux personnes d'origine libyenne sont arrêtées avec des faux papiers à l'aéroport de Dakar, en compagnie d'Ahmed Khalife Niasse, surnommé "l'ayatollah de Kaolack" 156 . Celui-ci s'est rendu célèbre en créant en 1979 l'éphémère parti de Dieu, Hizboulahi, et en brûlant un drapeau français lors de la visite officielle de François Mitterrand en 1982. L'image subversive du personnage, couplée à l'arrestation d'hommes suspectés d'être en relation avec Wade - il est de notoriété publique que le fondateur du PDS entretient des rapports très étroits avec Kadhafi - jette le trouble sur les intentions post-électorales du camp libéral. L'affaire est cependant très vite étouffée par les médias d'Etat, Wade réussissant à démontrer que les billets d'avion des deux "agents libyens" ont été payés par... Jean Collin en personne 157.

Cette affaire accentue le climat pesant qui règne au Sénégal, d'autant plus que le pays connaît au cours des trois semaines de campagne une nouvelle crise scolaire. En effet, à neuf jours des élections, sur 26 établissements lycéens, un seul est ouvert. Les jeunes sortent alors dans les rues, se rallient au sopi et participent au désordre ambiant. Le 26 février 1988, à Thiès, durant un meeting d'Abdou Diouf, une manifestation interdite dégénère. Les jeunes utilisent des cocktails Molotov, des pierres et des haches, les forces de l'ordre répondant à coups de gaz lacrymogène. Ainsi, "pendant qu'Abdou Diouf parle, retentit de temps en temps la déflagration violente de grenades offensives dans les quartiers périphériques de la cité du rail" 158 . Le Président de la République, excédé par ce climat apocalyptique, tient des propos

153 Le Soleil du 15 février 1988.

154 Sennen Andriamirado, "La grande messe", Jeune Afrique, n° 1417, 2 mars 1988.

155 "Pis, agités et encadrés par les nervis, (les sympathisants PDS) ils se mettent à saboter les meetings et manifestations du candidat au pouvoir et de son parti, le Parti socialiste (Ps). Partout, le candidat Abdou Diouf essuie quolibets et jets de pierre". Abdoulaye Ndiaga Sylla, "Voter Sénégal", Sud Hebdo, 25 février 1988.

156 "Arrestation d'agents libyens porteurs d'armes", Le soleil, 22 février 1988 et "Interpellation d'Ahmed Khalife Niasse", Le Soleil, 25 février 1988.

157 Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, pp.305-306, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

158 Le Soleil, 28 février 1988.

particulièrement durs à l'égard de la jeunesse libérale 159 . Il parle de mauvaise herbe, de bandits de grand chemin, et d'une pseudo jeunesse malsaine. Sa sortie de meeting est ce jour là extrêmement difficile. Il subit la colère et les jets de pierres de nombreux riverains.

Les discours qui clôturent la campagne présidentielle s'apparentent à de véritables déclarations de guerre. Devant 50 000 personnes, Wade propose de refermer "une parenthèse de l'histoire du Sénégal" le 28 février, alors que Diouf, qui déclare s'être tromper sur les hommes avec qui faire la démocratie, menace ceux qui "tentent de manipuler les enfants pour en faire de la chair à canon" de les tenir pour seuls responsables en cas de violences postélectorales 160.

La campagne pour les législatives n'a quant à elle jamais véritablement débuté. Daouda Sow a été incapable de s'affirmer en tant que tête de liste PS ; Abdoulaye Wade, à la fois candidat au palais présidentiel et tête de liste PDS, a largement plus insisté sur son utilité au sommet de l'Etat et les partis uniquement inscrits aux législatives n'ont eu qu'un rôle de militant, soit en faveur de Wade, soit en faveur de Diouf. Les "lieutenants" des deux grands candidats n'ont ainsi pas pu, ni voulu, tempéré un climat électoral violent, engendré par la paupérisation accélérée de la population depuis 1981, les provocations politiques, les craintes de fraude et l'absence d'observateurs internationaux 161.

5.2. Une "victoire" socialiste, une défaite pour la démocratie :

Abdou Diouf remporte l'élection présidentielle de 1988 avec une importante avance sur son second, Abdoulaye Wade (536 432 voix d'écart). Les deux autres candidats, Landing Savané et Babacar Niang, obtiennent des résultats représentatifs du manque d'assise de leur parti sur le territoire national 162.

- Electeurs inscrits : 1 932 265

- Votants : 1 135 501 (58,76 % de participation)

- Bulletins nuls : 4 033

- Nombre de suffrages exprimés : 1 131 468

- Abdou Diouf (PS) : 828 301 soit 73,20 %

- Abdoulaye Wade (PDS) : 291 869 soit 25,80 %

- Babacar Niang (PLP) : 8 449 soit 0,79 %

- Landing Savané (And Jëf) : 2 849 soit 0,25 %

Abdou Diouf recueille plus de 80% des voix dans trois des dix régions sénégalaises : dans son bastion de Louga (90,07 %), dans la région du ndiguel mouride, Diourbel (87,65%), et dans un autre bastion socialiste, Saint-Louis (85,85%).

159 Le jeune électorat PDS n'est pas le seul visé par la critique dioufiste. Quelques jours auparavant, le Président de la République déclare que le cortège de Wade est composé "de drogués et d'ivrognes". "Vibrant hommage a M. Forage", Le Soleil, 26 février 1988

160 "Sévère mise en garde à l'opposition", Le Soleil, 28 février 1988.

161 Abdou Diouf refuse la présence d'observateurs internationaux en 1988, estimant qu'il n'a "de leçons à recevoir de personne", les élections au Sénégal étant "démocratiques et transparentes". "Nous n'avons leçons à recevoir de personne", Le Soleil, 25 novembre 1987.

162 Le Soleil, 4 mars 1988.

Contrairement à 1983, Diouf fait donc un très bon résultat dans le Diourbel. Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf expliquent que ce score est dû à un fort taux d'abstention dans la région de Diourbel. Or, en regardant les taux de participation, on note que celui de Diourbel est tout à fait correct (58.12 % pour 58,55 % de moyenne nationale), comparé au taux de la région de Dakar, qui est seulement de 52, 66 %. La théorie des deux sociologues sénégalais vacille un peu plus lorsque l'on se penche sur les résultats du département de la ville sainte mouride de Touba, Mbacke. On s'aperçoit alors de la très forte participation départementale (67,32%) 163 ainsi que du score "senghorien", 95,64%, fait par Diouf. Le Président sortant obtient ainsi à Mbacke son meilleur score départemental, devant celui de Louga (94,19 %). Pour expliquer ce raz-de-marée dans une région qui avait "renié" cinq ans auparavant le chef de l'Etat, on peut évoquer l'implication du Khalife général des Mourides, qui a plus d'une fois rappelé sa volonté de voir élire Abdou Diouf, ainsi qu'une grande application de l'administration locale socialiste pour "favoriser" un bon score de son candidat dans cette région symbolique.

Par contre, Abdou Diouf n'a pas enrayé sa baisse de popularité dans la région de Dakar. Il ne récolte que 58, 19 % des suffrages, contre 40.67 % pour Abdoulaye Wade. Cependant, le secrétaire général du PS fait son plus faible pourcentage à Ziguinchor, avec 52,18% des voix. Diouf est de ce fait sanctionné dans les deux régions qui ont le plus souffert au cours de son quinquennat. En effet, c'est Dakar et ses environs qui ont connu les plus grands méfaits de la paupérisation, du chômage et de l'exode rural entre 1983 et 1988. Le pouvoir montre donc déjà des signes d'incapacité à attirer dans ses réseaux clientélistes une population dakaroise jeune et urbaine.

La région de Ziguinchor, malgré un apaisement du conflit casamancais depuis 1986, vit dans l'angoisse permanente d'une reprise des violences. Ce score souligne également que le malaise diola n'a pas été résolu au cours du quinquennat, en dépit d'un d'intérêt croissant du gouvernement quant au sort des populations établies au sud du pays. On rajoute que ce n'est pas uniquement la Basse-Casamance qui lance un avertissement à Abdou Diouf puisque la seconde région casamançaise, Kolda, "offre" à Diouf son troisième plus mauvais résultat régional avec 60,46%.

Abdoulaye Wade voit pour sa part ses résultats en net progrès. Il recueille 130 802 voix de plus par rapport à 1983, alors que dans le même temps, Diouf a perdu 80 578 voix. On répartit ses scores régionaux en trois catégories : hormis le cas spécifique de Diourbel (12,15 %), Wade ne fait des scores médiocres que dans les véritables bastions socialistes, c'est à dire Louga (9, 67%) et Saint-Louis (13,49 %) ; dans les régions fortement rurales, terreau du socialisme sénégalais, Wade oscille entre 22,5% et 28 % ; dans les régions contestant fortement le régime socialiste, Wade représente une véritable alternative : il fait 35,92% à Kolda, 40,67 % à Dakar et surtout 47,06% à Ziguinchor. Cette percée en Casamance se confirme avec les résultats législatifs.

163 On reconnaît néanmoins que dans les autres départements de la région de Diourbel, le taux de participation est nettement inférieur à la moyenne nationale. Il est ainsi de 54, 41 % à Bambey et de 53,52 % à Diourbel. Le soleil, 4 mars 1988.

Les résultats des élections législatives de 1988 :

- Electeurs inscrits : 1 932 265

- Votants : 1 118 246 (57,87 % de participation)

- Bulletins nuls : 4 511

- Nombre de suffrages exprimés : 1 113 746

- PS : 794 559 soit 7 1,34 % (103 sièges)

- PDS : 275 532 soit 24,74% (17 sièges)

- LD/MPT : 15 664 soit 1,41%

- PLP : 13 184 soit 1,18%

- PIT: 9 304 soit 0,84%

- PDS/R : 5 481 soit 0,40%

Pour ces élections, PS et PDS abandonnent des électeurs au profit des petits partis, entre 0 et 4% chacun dans toutes les régions du pays. Ces pertes n'ont toutefois pas une grande influence sur la bipolarisation effective de ce scrutin. Le scrutin législatif s'étant déroulé le même jour que celui de la présidentielle, les scores des partis se calquent sur ceux des candidats à la magistrature suprême. Le PS fait ses meilleurs scores à Louga (88,68 %) et à Diourbel (86,25%) ; le PDS à Ziguinchor (45,85%)et à Dakar (38,38 %).

Si le PS gagne largement les législatives, le PDS réussit à briser l'hégémonie socialiste en remportant une liste départementale, celle de Bignona (région de Ziguinchor) avec 55,8 % des voix. Cette victoire est en partie due à une alliance tacite entre le parti libéral local et... des socialistes dissidents, vexés d'avoir été évincés de la course à la place Soweto 164 . Le PDS remporte donc 15 sièges de députés grâce à la proportionnelle et 2 sièges via sa victoire à Bignona. Si les élections législatives avaient été uniquement proportionnelles, le parti de Wade aurait disposé de 35 sièges. Les petits partis qui avaient profité de la scission de leur leader politique - tels que le Babarcar Niang (PLP) et Serigne Diop (PDS-R) - pour siéger à l'Assemblée, voient quant eux leur espoir d'être reconduit annihilé.

Ces résultats passent cependant bien vite au second plan. Des violences éclatent à Dakar et ses environs après l'annonce des premiers résultats en faveur d'Abdou Diouf. La jeunesse dakaroise, qui a appuyé Abdoulaye Wade tout au long de la campagne, se barricade, brûle des cars, affronte les forces l'ordre et attaque les résidences de dirigeants socialistes 165 . Pour les sopistes, la victoire du fondateur du PDS ne fait aucun doute. Les limites du code électoral, l'absence d'observateurs internationaux, les fraudes, la subjectivité des médias... autant d'éléments qui ont contribué au hold-up de Diouf dans l'esprit de cette "pseudo jeunesse malsaine ".

Le Président de la République n'a plus les cartes en main pour raisonner "son peuple". Lui qui a appelé le jour du scrutin à "voter dans la paix et l'ordre ", décrète conformément à l'article 58 de la Constitution l'état d'urgence et un couvre-feu allant de 21 heures à 6 heures du matin. Les blindés rentrent dans Dakar, un périmètre de sécurité s'instaure autour du palais présidentiel. Les libertés de presse, de réunion et d'association sont temporairement

164 A noter que Bignona est la seule commune où Abdoulaye Wade bat Abdou Diouf (57,05 % contre 42,25 %). Le Soleil, 4 mars 1988.

165 Le bilan des nuits d'émeutes est lourd : 300 personnes arrêtées en flagrant délit, 90 autobus saccagés, 10 stations services pillées, plusieurs villas de proches du pouvoir dépouillées etc. Jean de la Guérivière, "Libération du chef de la Ligue démocratique", Le Monde, 4 mars 1988.

restreintes. Pis, s'appuyant sur un article publié dans le journal pro-PDS Sopi la veille du scrutin - qui demande aux sympathisants de Wade de s'opposer physiquement à tout fraudeur et en cas d'irrégularités de "faciliter" la formation d'un gouvernement de transition - la justice fait arrêter pour "flagrant délit de trouble à l'ordre public" les opposants suivants : Abdoulaye Wade, son porte-parole Ousmane Ngom, le député PDS de Thiès Boubacar Sall, Abdoulaye Bathily et Amath Dansokho (PIT) 166.

L'image démocratique du Sénégal est particulièrement atteinte. Abdou Diouf tente de sauver les apparences en accordant au journal télévisé de TF1 un entretien où il déclare en autre que ses adversaires ont été "de très mauvais perdants qui ont utilisé une masse d'enfants pour essayer de semer le désordre" 167 . Si les événements de Dakar sont perçus avec inquiétude en France, les difficultés sénégalaises provoquent les railleries des régimes monopartites d'Afrique francophone. Au Gabon, on déclare : "voyez où cela mène (...) l'exemple sénégalais de multipartisme (...) nous sommes pour la démocratie de nos Etats, mais pas pour la multiplication de l'anarchie"168 tandis que le journal gouvernemental ivoirien "Fraternité matin" écrit un véritable pamphlet contre la vie démocratique : "plus que les expériences de multipartisme (...) c 'est la libéralisation progressive des règles du jeu politique et la décrispation sociale qui semblent avoir été les raisons majeures de ce phénomène" 169.

Toutefois, les violences urbaines dakaroises ne se répandent pas au reste du pays. Abdou Diouf rassure alors l'opinion internationale en déclarant ne pas vouloir remettre en cause les principes démocratiques qu'il défend depuis sa prise de fonction 170 . Pour apaiser les esprits, il incite l'administration à entreprendre des mesures d'annulation de procès verbaux "douteux"171. Mais en dépit d'une gestion "pacifiste" des évènements - il est bon de rappeler que les forces de l'ordre n'ont tiré aucun coup de feu lors de cette crise - l'opinion internationale concentre son intérêt sur "l'embastillement" de Wade et ses conséquences. En l'espace de quelques jours, une ombre s'est abattue sur la démocratie sénégalaise 172

166 Jean de la Gueriviere, "Ombres sur la démocratie sénégalaise", Le Monde, 2 mars 1988. et "Me Wade interpellé", Le Soleil, 2 mars 1988.

167 Jean de la Guérivière, "Les suites des élections du 28 février : L 'extension des troubles de la capitale à la province parait avoir été évitée", Le monde, 3 mars 1988.

168 "Bongo félicite Abdou Diouf et dit non au multipartisme", Le Soleil, 1er mars 1988.

169 Le Soleil, 2 mars 1988.

170 "Je ne veux pas d'une démocratie sous surveillance. Je veux une démocratie totale ". "Le président Diouf veut une démocratie totale", Le Monde, 6 mars 1988.

171 Contrairement à ce que soutiennent Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf dans Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, l'annulation des 100 000 bulletins non signés par des présidents de bureaux de vote n'a pas de répercussions sur le score des partis marxistes, puisque plus de 75 % des voix annulées sont... socialistes. En se basant sur la même source que celle des deux sociologues sénégalais - à savoir Le Soleil du 14 mars 1988 - on arrive aux résultats suivants : sur 79 234 bulletins non comptés, 61 330 appartiennent au PS (77,30 %), 16 700 au PDS (21,08 %), 1 734 aux différents partis marxistes (2,19 %) et 186 au PDS-R (0,23 %). Sachant qu'en cumulant les scores obtenus par les partis marxistes aux présidentielles et aux législatives, on arrive à un total de 49 450 voix, on s'aperçoit qu'avec l'annulation des procès verbaux douteux, le "front marxiste" perd 3,51 % de ses voix, soit un pourcentage similaire à celui du PS, qui est de 3,78 %. "Etats des annulations", Le Soleil, 14 mars 1988.

172 Référence à l'article de Jean de la Guérivière, "Ombres sur la démocratie sénégalaise", Le Monde, 2 mars 1988.

Chapitre 3 : Abdou Diouf reprend la main (1988-1993)

1. Un monde politique en quête d'apaisement :

C'est dans un climat de forte tension que commence le deuxième quinquennat d'Abdou Diouf. Après sa prestation de serment le 4 avril 1988, il forme une nouvelle équipe gouvernementale, largement renouvelée (13 rentrées, 11 sorties), qui s'articule autour des principaux ministres restés en place : Ibrahima Fall (Affaires Etrangères), Medoune Fall (Forces Armées), Seydou Madani Sy (Justice) et André Sonko (Intérieur), tous plus ou moins liés à Jean Collin, qui siège lui-même au gouvernement en tant que ministre d'Etat et secrétaire général de la présidence.

Les départs les plus remarqués sont ceux de la société civile. Ils tournent définitivement la page du "consensus national", thème largement employé par le chef de l'Etat entre 1983 et 1988, dont les ministres de la société civile étaient les symboles. Devant l'impopularité de la politique économique gouvernementale, les deux promoteurs de la politique d'ajustement - Mamadou Touré, ministre des Finances, et Cheikh Kane, ministre du Plan et de la Coopération - servent de "fusibles". Cette initiative a pour "avantage" de désigner des coupables et dédouaner le PS des choix économiques décidés durant le précédent quinquennat.

Iba der Thiam quitte également le gouvernement. Pourtant, il s'est largement impliqué dans la campagne dioufiste. Il paie en fait l'agitation scolaire et universitaire des années 1987-1988, le ralliement très visible de la jeunesse à Abdoulaye Wade mais surtout son entêtement à vouloir rester en marge du PS et de Jean Collin. Le ministère de l'Education Nationale et de l'Enseignement Supérieur, qui avait été mis sur pied en 1986 pour permettre à Iba der Thiam d'avoir les pleins pouvoirs sur l'enseignement, est scindé en deux après 1988. L'Education Nationale revient à Ibrahima Niang et Sahir Thiam hérite de l'Enseignement Supérieur. Les deux ministres, deux enseignants de formation - l'un professeur certifié de mathématique, l'autre professeur agrégé de mathématique - ont pour première mission... de mettre fin à la grève qui a débuté au cours de la campagne électorale. Ils y arriveront au bout... de 7 mois 1.

Quelques autres membres du gouvernement sont peu marqués politiquement, comme El Hadj Malick Sy (inspecteur des impôts) ou Ndioro Ndiaye (professeur agrégé de médecine). Cependant, la grande majorité des ministres sont issus du sérail socialiste, comme on le constate ci-dessous 2 :

- Jean Collin : Ministre d'Etat, Secrétaire Général de la Présidence de la République

- Médoune Fall : Ministre des Forces Armées

- Seydou Madani Sy : Ministre de la Justice Garde des Sceaux

- Ibrahima Fall : Ministre des Affaires Etrangères

- André Sonko : Ministre de l'Intérieur

- Serigne Lamine Diop : Ministre de l'Economie et des Finances

- Djibo Kâ : Ministre du Plan et de la Coopération

- Robert Sagna : Ministre de la Communication

1 Après avoir annulé l'année scolaire 1987-88, l'Etat fait de considérables efforts pour mettre fin à cette grève. Le gouvernement d'Abdou Diouf promet l'augmentation des bourses, la création de lycées, la réfection de nombreux bâtiments et le déblocage de 10 milliards FCFA pour la seule université de Dakar. Mais faute de moyens, ces promesses ne sont pas tenues, ce qui provoque une nouvelle crise scolaire et universitaire... l'année suivante. Francis Kpatindé, "Rentrée scolaire incertaine", Jeune Afrique, n° 1448, 5 octobre 1988.

2 Elimane Fall, "Le gouvernement de la décrispation ?", Jeune Afrique, n° 1424, 20 avril 1988.

- Sakhir Thiam : Ministre de l'Enseignement Supérieur

- Ibrahima Niang : Ministre de l'Education Nationale

- Alassane Djaly Ndiaye : Ministre de l'Equipement

- Cheikh Abdoul Khadre Cissokho : Ministre du Développement Rural

- Ibrahima Famara Sagna : Ministre du Développement Industriel et de l'Artisanat

- Seydina Omar Sy : Ministre du Commerce

- Samba Yéla Diop : Ministre de l'Hydraulique

- Mme Thérèse King : Ministre de la Santé Publique

- Abdoulaye Mactar Diop : Ministre de la Jeunesse et des Sports

- Moussa Ndoye : Ministre de la Fonction Publique, de l'Emploi et du Travail

- El Hadj Malick Sy : Ministre du Tourisme

- Moustapha Kâ : Ministre de la Culture

- Ndioro Ndiaye : Ministre du Développement Social

- Abass Bâ : Ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat

- Cheikh Cissoko : Ministre de la Protection de la Nature

- Mme Fatou Ndongo Dieng : Ministre délégué auprès du Président de la République chargé des Emigrés

- Mme Farba Lô : Ministre délégué auprès du Président de la République chargé des Relations avec les Assemblées

- Moussa Touré : Ministre délégué auprès du Ministre de l'Economie et des Finances

- Mbaye Diouf : Ministre délégué auprès du Ministre du Développement Rural chargé des Ressources animales

- Moctar Kébé : Ministre délégué auprès du Ministre du Développement Rural chargé de la Protection de la Nature

A l'instar du gouvernement, le Parlement est à très forte coloration verte 3. Les socialistes sont au nombre de 103 et n'ont face à eux que 17 opposants, tous issus du PDS. Cette faible

présence ne favorise pas une opposition qui n'a pas vu une seule de ses propositions de loi aboutir lors de la précédente législature 4. Toutefois, le parti libéral, disposant de plus de 15

députés, peut à présent former un groupe parlementaire, siéger au bureau de l'Assemblée nationale, participer aux commissions parlementaires etc.

La composition de la chambre est assez similaire à celle de 1983. On note touj ours l'absence de députés issus de la paysannerie, alors que l'on trouve un ouvrier de travaux public et un

conducteur d'autobus dans la liste des députés socialistes. Le PDS a quant à lui fait élire pour la première fois un marabout, de surcroît mouride. L'élection de Serigne Dame Mbacke, placé

dixième sur la liste nationale du PDS, défie donc le ndiguel prononcé en faveur d'Abdou Diouf par le Khalife général des Mourides 5.

Comme en 1983, l'Assemblée consacre "la République des enseignants". On en dénombre 24 dans les travées de la place Soweto, 19 faisant partis du PS. La deuxième profession la plus

représentée est celle des administrateurs civils, mais on en compte que 9 (6 au PS, 3 au PDS). La représentation des femmes est quant à elle en très légère augmentation, puisqu'on recense

18 femmes en 1988, contre 13 en 1983. Alors que le PDS a été un pionnier en matière de féminisation de l'Assemblée lors de sa première législature - il y avait 4 femmes sur 18

députés PDS en 1978, contre 3 femmes pour 82 députés PS - le parti d'Abdoulaye Wade n'a en 1988... que deux femmes parmi ses 17 députés. Ceci est d'autant plus surprenant

qu'Abdoulaye Wade avait fait de la féminisation du monde politique l'un des thèmes centraux de sa précampagne électorale 6 . Quant aux 16 femmes socialistes, on compte notamment 6

3 Le vert est la couleur du Parti socialiste sénégalais.

4 Jean de la Guérivière, "Le Sénégal, oasis de démocratie", Le Monde, 23 février 1988.

5 Francis Kpatindé, "Deux partis sur six sont représentés", Jeune Afrique, n° 1420, 23 mars 1988.

6 Il critique notamment lors du deuxième congrès des femmes PDS le fait "qu'Abdou Diouf réduise la femme au rôle de décor folklorique et d'applaudimètre de meetings politique ". Marie-Roger Biloa, "Promesses électorales à tout va", Jeune Afrique, n° 1381, 24 juin 1987.

institutrices, 2 secrétaires, 2 sages femmes et 1 coordinatrice régionale 7.

Le paysage parlementaire sénégalais reste donc assez stable. Il est néanmoins amputé du chef

de l'opposition parlementaire, Abdoulaye Wade, emprisonné à Rebeuss et dans l'attente avec ses compagnons de cellule d'être jugé pour son rôle dans les débordements post-électoraux

dakarois.

2. Le procès d'Abdoulaye Wade et ses conséquences :

L'arrestation d'Abdoulaye Wade ne fait pas les gros titres des médias d'Etat, Le Soleil annonçant la nouvelle par l'intermédiaire d'un petit encadré 8. Pourtant, cet événement entraîne la formation d'une large coalition de l'opposition appelée "les 11". Après sa libération

le 2 mars 1988, Abdoulaye Bathily coordonne ce front de résistance et tient le 5 mars une plate-forme "des 11" à Thiès, devenue quelques jours auparavant la ville-symbole de la

"résistance" face à Abdou Diouf. Les partis formulent à cette occasion plusieurs exigences 9 :

- La libération d'Abdoulaye Wade, d'Amath Dansokho et des autres compagnons de lutte

- La levée de l'état d'urgence et du couvre feu à Dakar

- L'organisation de nouvelles élections

- Le respect des libertés et des droits de l'opposition

- La réouverture des établissements scolaires et universitaires

- La prise en compte des volontés de la jeunesse

- La diminution immédiate des prix des produits de première nécessité

Face à ces revendications, Abdou Diouf reste inflexible. Lors d'une conférence de presse en avril 1988, il maintient que les élections ont été "claires et transparentes" 10 et qu'ainsi, sa

reconduction à la tête de l'Etat ne souffre d'aucune contestation possible. Concernant l'arrestation d'Abdoulaye Wade, Diouf se défend maladroitement. Bien qu'il clame qu'il ne

peut rien faire pour son principal opposant, s'abritant derrière la sacro-sainte séparation des pouvoirs, le chef de l'Etat emploie le pronom personnel "je" en évoquant l'interpellation du leader libéral 11.

L'implication tacite du Président de la République dans l'arrestation de Wade accroît la tension dans le pays. L'armée sénégalaise, "la grande muette", songe à intervenir pour mettre

fin à ce climat délétère et violent 12, qui connaît une recrudescence à l'approche du jugement. Les sopistes redescendent dans les rues dakaroises, les attentats à la voiture piégée fleurissent,

les manifestations dégénèrent dans tout le pays etc.

Le procès débute le 25 avril 1988. Les prévenus - Abdoulaye Wade, Ousmane Ngom,

Boubacar Sall et Abdoulaye Fall, qui ont demandé en vain le statut de prisonnier politique 13 - se présentent devant la Cour de sûreté de l'Etat "accompagnés" de... 38 avocats, certains

7 Francis Kpatindé, "Deux partis sur six sont représentés", Jeune Afrique, n° 1420, 23 mars 1988.

8 "Me Wade interpellé", Le Soleil, 2 mars 1988.

9 Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, pp.217, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

10 Abdou Diouf rajoute : " une illustration que les élections se sont passées très régulièrement (...) nous avons perdu à Bignona". "Abdou Diouf face à la presse", Le Soleil, avril 1988.

11 "Pensez bien que cela n'a pas été de gaieté de coeur que j'ai fait arrêter Abdoulaye Wade". "Abdou Diouf face à la presse", Le Soleil, avril 1988.

12 A ce sujet, voir Le soleil du 20 avril et 19 mai 1989, Jeune Afrique du 3 mai 1989, Lettre du continent du 30 mars et 8 juin 1989 et Le Monde du 22 avril 1989.

13 "Me Wade et ses codétenus demandent le régime politique ", Le Soleil, 15 mars 1988.

rétribués depuis Paris. Au cours des débats, les accrochages sont nombreux. Les avocats de la défense se plaignent de ne pas avoir à leur disposition toutes les pièces du dossier et critiquent les manigances socialistes. La défense démontre notamment que le maire de Dakar, le socialiste Mamadou Diop, a fait acheminer le premier jour du procès des centaines de militants socialistes dans les travées de la salle du tribunal pour "perturber" les débats 14.

Durant ce procès, Abdoulaye Wade obtient un soutien de poids avec l'intervention comme témoin de Mamadou Dia, l'incarnation du prisonnier politique au Sénégal. Au cours de son témoignage, il prononce des paroles extrêmement sévères à l'encontre du pouvoir, responsable selon lui des troubles post-électoraux : "il ne faut pas vous laisser abuser, M. le Président. Un code électoral qui légalise la fraude est un code de désordre" 15.

Nonobstant cet avertissement, la justice sénégalaise montre d'inquiétants signes de laxisme, ce qui exaspèrent les avocats de Wade. Par exemple, le témoignage du directeur de la police judiciaire, Diaraf Farba Raye, très fortement soupçonné par la défense d'avoir encouragé la création de faux procès verbaux pour justifier la "prise en flagrant délit", est tout simplement annulé par le président de la cour. Les 38 avocats, jugeant la cour trop partisane, se retirent alors symboliquement. Dans une salle laissée vide par la défense, le commissaire du gouvernement requiert alors... cinq ans de prison à l'encontre d'Abdoulaye Wade, Ousmane Ngom et Boubacar Sall. Finalement, la cour rend son verdict le 11 mai 1988. La justice choisit la voie de l'apaisement. Wade n'obtient "que" un an avec sursis, tandis qu'Ousmane Ngom et Abdoulaye Faye sont acquittés. Seul Boubacar Sall, pour son "implication" dans les évènements de Thiès du 26 février 1988, est condamné à deux ans de prison ferme 16.

En dépit de la condamnation de Sall, ce verdict est perçu par les contemporains comme relativement "clément". Il suit la logique de l'appel à la réconciliation lancé par Abdou Diouf le 1 er mai 1988, jour de la Korité. La date de cet appel n'est pas le fruit du hasard, puisque la Korité - Aïd el Fitr pour les Arabes - représente le dernier jour du ramadan au Sénégal et marque pour les Musulmans un temps de pardon. Dans ce discours radiotélédiffiusé, Abdou Diouf aborde plusieurs thèmes.

Tout d'abord, il annonce des baisses sur le prix du sucre (12 %), de l'huile d'arachide (24 %) et du riz (18,25 %) 17. La baisse la plus appréciée est celle du riz, étant l'aliment le plus consommé - et importé - au Sénégal. Le Président reprend ainsi une des promesses de campagne d'Abdoulaye Wade - qui garantissait lui une baisse de 50 % - avec pour objectif d'adoucir le climat social. Il essaie de cette façon de satisfaire à la fois les citadins, une baisse du prix du riz engendrant une augmentation du pouvoir d'achat, et les ruraux, qui voient le maintien de débouchés pour leurs produits locaux (mil et sorgho notamment) 18 . Cette baisse a néanmoins des conséquences pour les producteurs d'arachide, puisque l'Etat, pour compenser les pertes financières dues au riz, renonce à leur verser un prix très supérieur au cours mondial. Le kilo d'arachide passe donc après mai 1988 de 70 à 90 FCFA, "ce qui montre que les groupes de populations les plus vulnérables sont ceux qui ne sont pas organisés, et qui ne disposent pas de groupes de pression spécifiques pour défendre leurs intérêts" 19.

14 "Le calcul d'Abdou Diouf", Jeune Afrique, n°1427, 11 mai 1988.

15 Idem.

16 Jean De la Guérivière,"Un an de prison avec sursis pour M. Wade", Le Monde, 12 mai 1988.

17 Maktar Diouf, "La crise de l'ajustement", pp.77, PoA 45, mars 1992.

18 Jean De la Guérivière, "Après des réquisitions maximales contre Me Wade, tension persistante à Dakar", Le Monde, 5 mai 1988.

19 Maktar Diouf, "La crise de l'ajustement", pp.77, PoA 45, mars 1992.

Le chef de l'Etat s'adresse aussi à la jeunesse, principale force de résistance à Diouf durant la campagne électorale. Il promet dans son message de placer l'emploi au premier rang de ses priorités. Sur le plan politique, Abdou Diouf souligne sa volonté de ne pas reconduire l'état d'urgence au-delà du 17 mai 1988 et déclare que le "chef de l'opposition parlementaire (...) à son mot à dire sur les problèmes économiques, ainsi que sur la consolidation démocratique". Il rajoute ensuite : "j 'aime le Sénégal, Wade aussi (...) je l'invite personnellement à s 'asseoir avec moi pour discuter des moyens d'aider notre pays" 20 . Dans le prolongement de "cet appel de la Korité", Diouf fait voter une loi pour amnistier Abdoulaye Wade et Boubacar Sall.

Cette déclaration de paix s'apparente à une victoire politique dioufiste. En effet, en acceptant cette main tendue, Abdoulaye Wade reconnaît de fait sa condamnation en justice ainsi que l'autorité et la clémence présidentielle 21 . Diouf peut être donc présenté par la propagande étatique comme un homme bon et juste, capable de pardonner. Il adopte à présent une attitude mesurée et paternaliste, bien éloignée de ses propos de fin de campagne. C'est pourquoi il déclare en wolof à la fin de son intervention du 1 er mai 1988, en retirant ses lunettes et en regardant le peuple "droit dans les yeux" :

"depuis que je suis Président de la République, je me considère comme le Père de la Nation, que ce soit vis-à-vis de mes aînés que vis-à-vis de mes cadets" 22.

Suite à ce discours, les événements s'enchaînent. Le 11 mai 1988, Abdoulaye Wade sort de prison après 72 jours de détention. Il joue immédiatement la carte de l'apaisement. Il demande aux lycéens de reprendre les cours et aux gens massés devant la permanence PDS de Dakar de regagner leur domicile dans le calme. Le Président de la République lui propose alors une entrevue au palais présidentiel. Elle a lieu le 26 mai 1988, en présence d'Ousmane Ngom et... Jean Collin. L'ambiance est tendue, les sourires sont de circonstance 23 . Contrairement à la rencontre du 17 mars 1987, qui avait duré à peine 20 minutes, celle-ci se prolonge pendant plus de deux heures. A la fin de l'entretien, des commissions sont crées pour se pencher sur les difficultés économiques et sociales du Sénégal. Abdou Diouf et Abdoulaye Wade s'entendent pour que toutes les conclusions tirées par les commissions soient traitées autour d'une table ronde. Elle doit rassembler le PS, le PDS et tous les autres partis désirant se joindre à eux.

La mise en place de ces "états généraux" déplaisent fortement à une grande partie de l'opposition, car en acceptant la proposition du duo Diouf-Wade, elle reconnaît implicitement la légitimité du scrutin de 1988 et la bipolarisation effective de la vie politique sénégalaise. Sur les seize formations d'opposition, seule la moitié accepte finalement de participer à la table ronde. "Les huit partis hostiles ont réclamé pour y participer la démission du chef de l'Etat, la dissolution de l'Assemblée nationale et l'organisation de nouvelles élections" 24 . Or, le Président est prêt à discuter de tous les problèmes politiques du pays, mais refuse de remettre en cause la légitimité de sa victoire, car pour lui, "il n'y a pas de contentieux électoral (...) les élections sont derrière nous" 25.

20 Jean De la Guérivière, "Après la levée de l'état d'urgence : MM. Diouf et Wade se disent prêts à dialoguer", Le Monde, 19 mai 1988.

21 Jean De la Guérivière, "Après la levée de l'état d'urgence : MM. Diouf et Wade se disent prêts à dialoguer", Le Monde, 19 mai 1988.

22 "Le calcul d'Abdou Diouf", Jeune Afrique, n°1427, 11 mai 1988.

23 Francis Kpatindé, "Rien ne sera plus comme avant", Jeune Afrique, n° 1432, 15 juin 1988 et "Table ronde nationale dans 15 jours", Le soleil, 27 mai 1988

24 Jean de la Guérivière, "Prochaine table ronde entre le gouvernement et l'opposition", Le Monde, 29 juin 1988.

25 Jean de la Guérivière, "Prochaine table ronde entre le gouvernement et l'opposition", Le Monde, 29 juin 1988.

Pendant des semaines, la table ronde est sans cesse repoussée, l'opposition étant incapable

d'élaborer une stratégie commune. Le Président de la République profite de ces errements pour rappeler à la scène internationale sa politique "de main tendue" pratiquée depuis 1981,

cherchant à améliorer une image fortement détériorée depuis le mois de février :

"je ne cesse de prêcher dans le désert depuis 1981, je ne cesse de me répéter. A la faveur d'une crise, j'ai dit : "vous voyez, j'avais raison de vous le dire. Parce que nous venons d'avoir une campagne délirante, dévastatrice, et si nous avions été habitués au dialogue démocratique, à la pratique du consensus, nous n 'en serions pas là. Donc revenons à ce que je vous avais proposé". Et j'ai retendu la main. Mais je ne fais que cela..." 26.

La table ronde débute finalement le 4 juillet 1988. On compte neuf partis présents : le PS, le

PDS, le PIT, la LD/MPT, l'UDS/R, le PAIM, le MSRS, le PDS-R et le RND. Alors que les sujets devaient être divers et variés, les discussions portent presque exclusivement sur le

domaine politique. L'opposition exige une réforme du code électoral et un meilleur accès aux médias d'Etat, alors que le PS prêche... le statut quo. Le PDS, le PIT et la LD/MPT constatent

rapidement que les socialistes désirent "continuer à faire systématiquement obstruction sur tous les points importants, notamment sur l'organisation et le contrôle des élections". Ils

quittent la table ronde le 19 juillet 1988, soit cinq jours après le parti de Puritain Fall, l'UDS/R. Reconnaissant l'échec de la table ronde, Abdou Diouf s'engage néanmoins à entamer

de profondes modifications du code électoral, via "une charte de la démocratie élaborée avec des partis politiques et la société civile" 27.

Abdoulaye Wade sort affaibli de cette tentative de rapprochement avec le Président. Désireux

de mettre fin à l'agitation sociale, il avait également pour objectif de se voir confier d'importantes responsabilités par Abdou Diouf. Les tractations ont été nombreuses entre le mois de mai et juillet 1988, mais aucune d'entre elles n'a été concluante 28 . De plus, en

affichant sa volonté d'incorporer la sphère gouvernementale, Wade s'est coupé des partis marxistes - tels que le PIT ou la LD/MPT - qui l'avaient soutenu lors de son emprisonnement.

C'est pourquoi dès la rupture officielle de la table ronde en octobre 1988, Wade redevient "un opposant de la première heure", qui n'hésite à déclarer à propos de Diouf : "je lui ai proposé de se retirer de façon élégante, mais il n 'a pas su comprendre" 29 . Il tente ainsi de remobiliser

le front anti-socialiste disloqué depuis l'appel de la Korité. Mais le leader libéral a perdu un

temps précieux qui profite au chef de l'Etat. En démobilisant "les 11", Abdou Diouf s'est offert un répit. Il se concentre alors sur les maux du parti qu'il dirige, très affecté par son

affaiblissement électoral de 1988.

26 "Abdou Diouf au club de la presse de RFI", Le Soleil, 28 juin 1988.

27 Jean de la Guérivière,"Rupture de la table ronde avec l'opposition", Le Monde, 6 octobre 1988.

28 Abdou Diouf donne un aperçu d'une de ces tractations : "Dans les semaines qui ont suivi la crise de 1988, il y a beaucoup eu d'allers et venues, beaucoup de personnes se sont mêlées de tout, vous savez au Sénégal il y a touj ours des bonnes volontés, des intermédiaires intéressés. (...) Il y a quelqu'un qui m'a dit un jour, le Président Wade vous demande de créer un Sénat et de lui en donner la présidence (...) comme en France, il aura vocation à assurer le pouvoir si vous démissionnez. J'ai dit à l'intermédiaire : je peux l'accepter, si c'est pour ramener la paix dans mon pays (...) vous lui direz d'accord. La personne va et revient et me dit : "maintenant que vous avez accepté ça, quand est-ce que vous partez ? Quand est-ce que vous démissionnez pour qu'il puisse devenir Président ? Alors j'ai dit : "je crois qu'il y a maldonne". Ce n'est pas Wade qui me l'a dit mais ce sont des gens qui sont venus me dire ça. Ca s'est arrêté là". Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

29 Francis Kpatindé, "Abdoulaye Wade : Diouf doit partir", Jeune Afrique, n° 1452, 2 novembre 1988.

3. Le PS, un parti à reconstruire :

En dépit de ses 71% obtenus aux législatives, le PS est groggy. Les nets reculs constatés en Casamance mais surtout dans la région dakaroise inquiètent les dirigeants du parti gouvernemental. Comme en 1983, le PS se cherche des coupables. Les premiers désignés sont les ministres de la société civile du précédent gouvernement : Mamadou Touré, Cheikh Kane et Iba der Thiam. L'ancien ministre de l'Education Nationale et de l'Enseignement est particulièrement visé, en raison de son implication dans le comité de soutien Abdoo nu dooy, qui a court-circuité tout au long de la précampagne les initiatives socialistes. Les critiques les plus virulentes proviennent du GER. Le groupe de recherche pointe du doigt l'incapacité dont à fait preuve Abdoo nu dooy, et les autres comités du soutien, pour fédérer la population sénégalaise autour du projet dioufiste. Ceci s'est manifesté pour le GER par "un discours resté trop classique (...) qui renforce l'image d'un PS vieux parti, alors qu'en face l'opposition montre un nouveau visage, qui fait preuve de sang neuf" 30. Le GER appelle la formation gouvernementale à opter pour "une nouvelle voie", via des changements d'hommes, dans le but de mettre fin au clientélisme et au conservatisme idéologique. Le GER souhaite ainsi prendre la tête de la "Rénovation" 31.

Abdou Diouf parait accorder sa confiance aux "jeunes loups". Durant le congrès extraordinaire socialiste du 30 juillet 1988, il insiste sur les changements qui doivent être menés par l'ensemble des dirigeants socialistes : "il nous faut accorder une attention particulière à la communication pour convaincre de la justesse de nos options (...) il faut un langage de vérité vers les masses et répudier les communiqués pour le dialogue" 32.

Profitant de ce "souffle nouveau", certains cadres PS remettent en cause la prédominance de Jean Collin. Daouda Sow, président de l'Assemblée nationale et tête de liste PS aux législatives de 1988, suggère une réforme du bureau politique. Il propose le rétablissement d'une hiérarchie au sein du parti, afin que le secrétaire chargé de la vie politique - généralement le président du Parlement sénégalais - redevienne le numéro deux officiel et reprenne en main les débats au sein du bureau politique. La fonction de Jean Collin - secrétaire national chargé des règlements des conflits - serait alors éclatée en... 15 corps, tous coordonnés par le secrétaire général chargé de la vie politique, via une commission de contrôle du parti 33. Abdou Diouf offre alors des garantis à Daouda Sow pour mener à bien son projet. En donnant son approbation, le chef de l'Etat tente de reprendre les rênes d'un parti qu'il a laissé depuis 1984 à son fidèle ministre d'Etat. Pour confirmer sa volonté de reprise en main, il affirme lors du congrès extraordinaire PS être le seul chef du parti : "ce que le secrétaire général proclame haut et fort (...) doit être respecté" 34.

Face à la constitution d'un front anti-Collin, plus ou moins toléré - voire appuyé - par le Président de la République, Jean Collin réagit et se rapproche des ambitieux membres du GER. Ces derniers, en manque de réseaux et de clientèles, ont tout intérêt à s'allier avec l'influent secrétaire général de la présidence de la République. Un pacte est conclu entre les

30 Albert Bourgi, "Diouf et Wade peuvent s'entendre mais... ", Jeune Afrique, n° 1437, 20 juillet 1988.

31 Le terme de "Rénovation", déjà employé en 1976 lors du Congrès qui installe les pro-dioufistes au sein de l'UPS/PS, est utilisé par le parti pour annoncer non pas des changements idéologiques majeurs, comme l'affirme la propagande étatique, mais des changements ou des confirmations de monopole de direction assuré par un groupe de personnes au dépend d'un autre.

32 "Congrès extraordinaire du PS", Le Soleil, 1er août 88.

33 Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, pp.375, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

34 "Congrès extraordinaire du PS", Le Soleil, 1er août 88.

deux partis pour s'assurer le contrôle du bureau politique PS, au profit des "conservateurs", menés par Daouda Sow.

Jean Collin profite de ses nombreux soutiens à l'Assemblée nationale pour déstabiliser le deuxième personnage de l'Etat. Une soixantaine de députés accuse Sow à partir de novembre 1988 de "mal gérer" les fonds spéciaux du Parlement et de préparer un coup de force au sein du bureau politique. La tension est si forte entre les deux camps que la vie parlementaire sénégalaise est bloquée durant un mois. La lutte est indécise et personne n'ose véritablement prendre position au sein "des non-alignés", de peur d'en subir les conséquences en cas de mauvais choix. C'est ainsi qu'on explique le silence observé par Le Soleil, qui évoque pour la première fois la crise parlementaire le... 11 décembre 1988, soit cinq jours après la démission de Daouda Sow 35.

Le Président de l'Assemblée nationale n'a donc pas résisté à l'action menée par les proches de Jean Collin. En ayant tenté de s'opposer au puissant ministre d'Etat, Daouda Sow a été victime du "syndrome Habib Thiam". Tête de liste aux législatives, deuxième personnage de l'Etat, proche du Président de la République, il n'a cependant pas pu empêcher le ralliement massif des parlementaires à Jean Collin. Après une rencontre avec Abdou Diouf le 6 décembre 1988, Sow démissionne du perchoir de l'Assemblée nationale, mais contrairement à Thiam en 1984, il conserve son mandat de député. Pour le remplacer, Jean Collin choisit un allié fidèle, inconnu du grand publique : Abdoul Aziz Ndaw 36 . Député-maire de Mekhe, présenté comme un socialiste de la première heure, il est élu par 86 députés le 10 décembre 1988. Sur les députés présents ce jour là, seul... Daouda Sow ne vote pas en sa faveur. Les députés PDS, agacés par cette guerre interne, quittent l'hémicycle avant le vote en déclarant par l'intermédiaire de Boubacar Sall : "nous ne sommes pas à la maison du PS" 37.

Jean Collin retrouve de ce fait sa prédominance. Absent du bureau politique depuis avril 1988, le ministre d'Etat le réintègre suite au départ de Sow. Il favorise l'intégration du GER et prend la tête du bureau exécutif chargé de préparer le Congrès extraordinaire PS dit de "rénovation". Pour mettre fin "aux luttes de clan (...) qui entraînent des blocages néfastes au détriment de la cohésion du parti" 38 , Abdou Diouf a en effet dissout le comité central. Jean Collin est par conséquent seul aux commandes du PS. Parmi les dix autres membres du bureau exécutif, on retrouve des "rénovateurs", tels que Moustapha Kasse, Khalilou Fall, Madia Diop ou Babacar Sine. D'une manière générale, les dix sont tous très étroitement liés au secrétaire général de la présidence.

Pour favoriser le dialogue et "la rénovation", les innovations socialistes prolifèrent. La première université d'été du PS se tient en septembre 1989, le GER multiplie les antennes régionales, Abdou Diouf se penche sur les réformes du code électoral. Le PS change et désire le montrer. Toutefois, Jean Collin pose problème. Dans les rangs socialistes, on ne s'embarrasse plus d'aucune politesse :

35 "Un nouveau Président aujourd'hui", Le Soleil, 11 décembre 1988.

36 Au contraire, Daouda Sow a un passé politique conséquent. Député depuis 1963, il a été ministre de la Santé (1970-1973), ministre de l'Information, des Télécommunications et des Relations avec les Assemblées (1973- 1980) et ministre des Forces Armées (1981-1983). "Un nouveau Président aujourd'hui", Le Soleil, 11 décembre 1988.

37 "Abdoul Aziz Ndaw installé", Le Soleil 12 décembre 1988.

38 "Contribution préliminaire du camarade Abdou Diouf" , Le Soleil, 16 février 1989.

"si le Président se sépare de Jean Collin, il réglera 50% des problèmes. Il est devenu trop impopulaire. Même les ministres font semblant de s'écraser, mais on ne l'aime pas. Il a tout accaparé" 39.

Nombreux sont ceux qui conseillent à Abdou Diouf de mettre fin à sa collaboration avec son éminence grise. En plus d'être peu aimé, Collin incarne à lui seul l'image d'un PS manipulateur et frauduleux dont Abdou Diouf tente désespérément de se dissocier.

Au début du mois de mars 1990, rien ne laisse présager "la révolution" qui est en cours de préparation. Jean Collin préside l'assemblée générale du GER. Il est à cette occasion très bien entouré, puisque toutes les "étoiles montantes du parti" - Djibo Kâ, Ousmane Tanor Dieng, Moustapha Kâ - s'arrangent pour figurer en photo à ses cotés 40. La lecture du Soleil montre que le quotidien relate toujours avec autant de frénésie ses apparitions, ses discours, ses prises de positions et le soutien de ses "amis". Son comité de soutien - "les amis de Jean Collin" - inonde en effet les pages du journal gouvernemental. Une semaine avant la retraite forcée du ministre d'Etat, le comité prône encore l'unité autour de Collin 41.

Ces faits montrent que le sort du secrétaire général à la présidence est scellé dans le plus grand secret. Les réseaux sénégalais et les connexions avec la France dont dispose Jean Collin inquiètent l'entourage présidentiel. Abdou Diouf prend toutes les dispositions nécessaires pour permettre une "transition" en douceur. Il s'assure notamment auprès de Medoune Fall, ministre des Forces Armées, que Jean Collin ne puisse avoir aucun moyen de riposte après "sa mise en congés". Selon les contemporains, Jean Collin est à l'annonce de son renvoi médusé par la "traîtrise" d'Abdou Diouf 42 . Il quitte ses fonctions le 27 mars 1990, avant d'être "remercié" du PS en avril de la même année.

Plusieurs raisons sont évoquées pour expliquer la chute brutale de Jean Collin. Certains écrits laissent entendre qu'il était un frein à l'ouverture du gouvernement à l'opposition. Si cette affirmation peut être considérée comme exacte, on constate néanmoins qu'après mars 1990, Abdou Diouf ne fait pas appel dans un premier temps au PDS. Il déclare même dans une conférence de presse en mai 1990 qu'il ne songe pas à une réinstauration de la Primature 43. Le Président souligne au cours de la même période sa volonté de voir une majorité qui gouverne et une opposition qui s'oppose. On pense par conséquent que le revirement constaté avec l'entrée du PDS dans le gouvernement en avril 1991 n'est pas dû principalement au limogeage de l'ancien ministre d'Etat mais plutôt au camouflet que connaît Diouf lors des municipales de 1990.

De ce fait, d'autres facteurs sont pris en compte pour comprendre la destitution de Collin. On sait tout d'abord que le "toubab de la négritude" 44 est un homme malade, qui se rend régulièrement en France depuis le milieu des années 1980 pour se soigner. Outre sa santé déclinante, Jean Collin est depuis son passage temporaire au ministère de l'Intérieur, une cible presque quotidienne de l'opposition. Déjà malmené depuis 1984, le ministre d'Etat est accusé

39 Sennen Andriamirado, "Petite fraude et combat des chefs", Jeune Afrique, n° 1455, 23 novembre 1988.

40 Voir la photo de l'article "Le GER en Assemblée générale", Le Soleil, 5 mars 1990.

41 "Les amis de Jean Collin prêchent l'unité ", Le Soleil 20 mars 1990.

42 "Et puis un jour, il (Jean Collin) commit l'erreur de présenter, une nouvelle fois, sa démission. Abdou avança alors, et le mit "échec et mat" avec une telle rapidité et une telle maîtrise que certains en furent comme foudroyés (...) le ministère de l'Intérieur avait pris toutes ses responsabilités. Une page de l'histoire du Sénégal venait d'être tournée". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.101, Paris, Rocher, 2001.

43 "Abdou Diouf face à la presse des Etats-Unis : Pas de Premier ministre", Le Soleil, 18 mai 1990.

44 Jean de la Guérivière, "Jean Collin, le toubab de la négritude", Le Monde, 7 avril 1988.

après 1987 d'être le principal responsable des maux qui touchent le pays (fraudes électorales, durcissement du régime, relations tendues avec l'opposition, corruption généralisée etc). Cette situation, si elle est pénible pour Collin, décharge Diouf d'un poids, lui qui est sur les devants de la scène politique intérieure en permanence depuis la suppression de la Primature. Mais les cabales à répétition nuisent à la bonne marche de l'Etat et altèrent l'image d'homme droit et intègre dont a bénéficié Collin autrefois. Les violences urbaines de 1988, ajoutées à la crise mauritanienne de 1989, font donc de Jean Collin un bouc émissaire idéal. L'homme qui "fascinait parce qu 'il ne disait rien, mais qui pour la plupart des Sénégalais, pouvait tout et faisait tout", qui a fait Abdou Diouf... est donc défait par sa création. Le mentor est devenu fusible 45.

Après des "remerciements polis" de la part d'Abdou Diouf, qui salue le travail effectué par son ancien bras droit, Jean Collin quitte la scène politique sénégalaise. Son nom ne réapparaît dans les médias officiels qu'après l'annonce de sa mort, en octobre 1993. L'ancien ministre d'Etat est alors enterré dans le village natal de sa seconde femme, à Ndaffate. Si le conseil des ministres ne lui rend pas un hommage officiel, Abdou Diouf et Habib Thiam - redevenu Premier ministre - l'accompagnent discrètement jusqu'à sa dernière demeure, sans faire de déclarations. La grande couverture des funérailles par le Soleil et les titres élogieux qui accompagnent les articles - Digne fils du Sénégal ; Grand commis de l'Etat ; Un sens aigu de l'Etat ; Collin, venu en colon, colonisé par l'africain et adopté par le Sénégal 46 - traduisent cependant l'énorme influence qui a été celle de Jean Collin durant presque trois décennies au Sénégal.

Une page se tourne donc avec la chute du secrétaire général de la présidence. On croit alors que cette destitution "provoque une importante restructuration au sein de la direction politique et administrative de l'Etat" 47. Si elle est exacte au sein du PS - comme le désirait Daouda Sow en 1988, le secrétaire national chargé de la vie politique reprend la direction du bureau politique - il n'en va pas de même pour ce qui est du gouvernement. En effet, on constate lors du remaniement ministériel du 27 mars 1990 l'apparition d'Ousmane Tanor Dieng, qui se voit octroyé la fonction de... ministre-directeur de cabinet. Même si André Sonko succède officiellement à Collin au poste de "ministre, secrétaire général de la présidence de la République", c'est bel et bien Ousmane Tanor Dieng qui, petit à petit et en toute discrétion, reprend à son compte les dossiers auparavant confiés au toubab de la négritude.

Néanmoins, cette "substitution" est à peine relevée par les contemporains, qui préfèrent insister sur le départ de Collin et sur la création de cinq "super-ministères" 48 . Les vedettes de ce remaniement sont Moussa Touré, ministre de l'Economie et des Finances ; Djibo Kâ, ministre de l'Education Nationale ; Robert Sagna, ministre de l'Equipement, des Transports et du Logement ; Assane Diop, ministre de la Santé et de l'Action Sociale et Moustapha Kâ, ministre de la Culture et de la Communication.

Ces changements sonnent le glas de l'influence des "rénovateurs" sur la vie politique sénégalaise. Ces derniers, légions au bureau exécutif du PS, n'ont pas un seul représentant au gouvernement. Quant au GER, qui milite depuis 1988 pour une entrée massive de ses cadres

45 Jacques Foccart écrit à propos : "A-t-il été le mentor de Diouf comme on l'a dit, ou surtout son fusible ? Sans doute un peu des deux". Jacques Foccart, Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome 2, pp.292, Paris, Fayard, 1997.

46 Voir Le Soleil du 19, 20, 24 et 25 octobre 1993.

47 M-C. Diop, M. Diouf et A. Diaw, "Le baobab a été déraciné : L 'alternance au Sénégal", PoA 78, juin 2000.

48 "Fenêtre sur quatre super-ministères", Le Soleil, 30 mars 1990.

dans l'équipe ministérielle, ne voit incorporer que ses membres les plus proches du Président, à savoir Moustapha Kâ, ancien directeur de cabinet du Président (1981-1988), et Jacques Baudin.

Avec ce gouvernement très "dioufiste", le secrétaire général du PS a les moyens de "nettoyer" les instances dirigeantes socialistes. La composition du bureau exécutif provisoire, largement favorable à Jean Collin, est devenue caduque depuis le départ de ce dernier. Les intellectuels du GER, sans base ni réseaux, ne réussissent pas à s'imposer lors des renouvellements dans les unions départementales PS.

En 1990, l'élection des dirigeants locaux socialistes se veut plus démocratique que les précédentes. Selon les désirs d'Abdou Diouf, les compositions des instances de bases doivent refléter la volonté des militants. Les enjeux de ces renouvellements sont cependant très importants, les personnes en lice ayant la possibilité de se constituer une clientèle et d'accéder aux ressources sociales et économiques du pays 49. Les débats sont donc houleux, heurtés et parfois violents. Plusieurs rappels à l'ordre sont formulés par le bureau politique pendant cette période, donc celui-ci, daté de juin 1990 : "le bureau exécutif a tenu à condamner les violences constatées dans certaines coordinations comme la septième de Dakar et a demandé que toute la clarification leur soit fait sur les auteurs et les commanditaires" 50.

Les blindages et blocages étant nombreux, l'élection des unions régionales PS prend plusieurs mois de retard. C'est en juin - juillet 1990 qu'on obtient finalement le nom des présidents généraux d'union régionale PS 51 :

- Dakar : Lamine Diack

- Diourbel : Jacques Baudin

- Fatick : Moustapha Kâ

- Kaolack : Abdoulaye Diack

- Kolda : Amath Cissé

- Louga : Abdourahmane Sow

- St-Louis : Cheikh Amidou Kane

- Tamba : Cheikh Cissokho

- Thiès : Abdoul Aziz Ndaw

- Ziguinchor : Landing Sane

On s'aperçoit que les hommes élus sont d'actuels ou d'anciens ministres. Si tel n'est pas le cas, on leur reconnaît un solide passé de militant. Pour être désigné, certains ont du faire campagne contre des hommes politiques influents. C'est le cas à Dakar pour Lamine Diack, opposé Mamadou Diop ou à Ziguinchor pour Landing Sané, opposé à Robert Sagna. Dans un tel contexte, les rénovateurs, fraîchement apparus dans le paysage socialiste et sans véritable base, n'ont pas fait le poids.

En s'appuyant sur ces nouveaux présidents d'union régionale, Abdou Diouf essaie de rassembler la famille socialiste pour mettre fin aux clivages récurrents depuis sa prise de fonction en 1981. Abdou Diouf choisit donc les membres du bureau politique, plaçant des hommes de confiance et d'expérience. Les rénovateurs sont ainsi les grands perdants du congrès socialiste de 1990, puisque la grande majorité d'entre eux sont invités à rejoindre... les centaines de membres du comité central. Les plus "chanceux" accèdent à des postes de second rang. Le cas de Babacar Sine est exemplaire. Considéré à la fin des années 1980 comme l'un

49 Antoine Tine, Du multiple à l'un et vice-versa ? Essai sur le multipartisme au Sénégal (1974-1996), Institut d'études politiques de Paris, 20 p., 1996.

50 "Préparation minutieuse du congrès", Le Soleil, 1er juillet 1990.

51 "Les secrétaires généraux des unions régionales", Le Soleil, 24 juillet 1990.

des principaux idéologues du GER, il fait parti du prestigieux bureau exécutif provisoire de 1989. Toutefois, avec le départ de Collin, il perd son principal promoteur. En 1990, Sine ne figure plus qu'en... 26ème position dans le bureau politique PS, avec la fonction peu glorieuse "d'adjoint du secrétaire national chargé des questions scolaires et universitaires" 52.

En favorisant des dirigeants nommés par les militants - les dix présidents d'union régionale siègent au bureau politique - Abdou Diouf lance un message fort à la base. Il clame que le PS s'est démocratisé et a compris ses erreurs passées. Devant un tel discours, il est étonnant de noter que le secrétaire général du PS est reconduit... par acclamation, et non pas par la voie démocratique. De plus, si Abdou Diouf donne à la base le pouvoir d'élire ses représentants au congrès, les membres du bureau politique sont choisis uniquement par Diouf. La hiérarchie étant une nouvelle fois supprimée - elle avait été rétablie lors de la constitution du bureau exécutif de 1989 - le secrétaire général retrouve une toute puissance au sein de son parti qu'il avait délaissé depuis 1984.

Cependant, Diouf délègue au numéro deux officieux du PS - Abdoul Aziz Ndaw, secrétaire national chargé de la vie politique - la présidence du bureau politique. Il s'appuie aussi sur des personnes en qui il fait totalement confiance. On pense à Djibo Kâ, secrétaire national chargé des élections, Ousmane Tanor Dieng, secrétaire national chargé des relations internationales et Moustapha Kâ secrétaire nationale chargé de la formation permanente. D'autres fidèles d'Abdou Diouf composent ce bureau politique : André Sonko, Lamine Diack, Jacques Baudin, Abdoul Khadre Cissokho, Landing Sané, Robert Sagna, Cheikh Amidou Kane etc. 53

En s'entourant d'hommes dévoués, Abdou Diouf s'offre un soutien sans faille dans son entreprise de "démocratisation", qui doit être couronnée par la réussite des élections municipales de 1990. Mais prenant conscience du risque d'assister à la constitution d'un front hostile au sein du comité central, Diouf appelle les "barons" à former "un corps de contrôleurs composé d'hommes détachés des affaires politiques de la base" 54. Les compagnons de Senghor, présentés jadis comme corrompus et anti-dioufistes, sont à présent loués pour leur sagesse et leur... déontologie. Ce retour au passé n'est pas une première pour Abdou Diouf, puisqu'en 1988, face à l'agitation grandissante de la jeunesse, il n'a pas hésité à rendre hommage plusieurs fois à Léopold Sédar Senghor.

Ce changement d'attitude n'est pas désintéressé. A une période où le PS fait face à une impopularité croissante, les années senghoriennes ne sont plus assimilées à un temps où régnait le monopartisme mais à une période heureuse, faite de providence, de plein emploi et de bien-être. Abdou Diouf juge donc que le parti gouvernemental n'a plus aucun intérêt à renier ce passé. Au contraire, il doit l'entretenir et le louer. C'est pourquoi après 1990, les "barons" deviennent... "les sages". Ils forment à présent un cortège d'observateurs avisés de la vie politique interne du comité central, rattachés directement à Diouf. Au nombre de douze, on retrouve : Alioune Badara Mbengue, Assane Seck, Aboubacry Kane, Ibra Mamadou Wane, Aboulaye Fofana, Adrien Senghor, Babacar Bâ, Magatte Lô, Mme Caroline Diop, Moustapha Cissé, Abdoul Aziz Diagne et Papa Amath Dieng.

Avec ce congrès, Abdou Diouf s'assure le contrôle du PS. Il a installé ses hommes, et peut maintenant compter sur le soutien de ses "camarades" pour remporter les élections municipales de novembre 1990. Toutefois, privé de Jean Collin, Abdou Diouf est dorénavant

52 Le Soleil, 27 juillet 1990.

53 "Le bureau politique", Le Soleil, 30 juillet 1990.

54 "Le PS dans le vent de l'histoire", Le Soleil, 30 juillet 1990.

en première ligne et prend le risque d'essuyer les critiques de son propre camp. Il prend de surcroît la responsabilité de devoir choisir assez rapidement un homme pour le seconder, qui apparaîtra forcement tôt ou tard comme un successeur potentiel, avec le risque bien évident de susciter des jalousies et des dissensions internes.

Abdou Diouf ne voit pourtant après le congrès que les bénéfices à court terme d'une telle reprise en main. Il dispose d'un socle solide sur lequel s'appuyer pour mettre un terme aux crises qui se sont multipliées au Sénégal entre 1988 et 1990.

4. Le Sénégal 88-90, un pays en crise permanente :

4.1. La crise économique :

Les violences urbaines de 1988 ont révélé à la communauté internationale les terribles difficultés économiques auxquelles sont confrontés les Sénégalais depuis le début des années 1980. L'échec de l'ajustement sur le plan social parait indéniable. Le développement n'a pas été l'axe prioritaire des programmes du FMI et de la Banque mondiale, ce qui explique le rejet massif de la politique dioufiste par la population. Pour enrayer ce mécontentement, les bailleurs de fonds autorisent Abdou Diouf à desserrer l'étau de l'ajustement :

"Après 1988, ce sont les instances de Bretton Woods et les gouvernements des grandes puissances qui sont venus me voir pour me dire : "nous avions tort, vous êtes allé trop loin sur nos recommandations, vous devriez réduire maintenant le prix du riz, réduire le prix de l'huile, réduire le prix du sucre". C'est ce que nous avons fait" 55.

Durement chahuté par les 15/30 ans en 1988, Abdou Diouf axe après sa réélection sa politique vers l'emploi des jeunes. Un plan d'action pour la création d'emplois est mis en place : il prévoit 70 000 emplois en trois ans. Cet effort est néanmoins insuffisant, la croissance démographique étant largement supérieure à la croissance économique du pays. Les bailleurs fonds doutent de surcroît de la viabilité des projets financés. Ce sentiment est renforcé par... les commentaires de Djibo Kâ, qui écrit le 13 janvier 1989 que le plan "devra créer un grand nombre d'emplois qui, même s'ils ne sont pas nécessairement viables dans le moyen terme de deux à cinq ans, produiront des justifications économiques et démontreront de façon évidente l'engagement du gouvernement à répondre aux préoccupations de sa population" 56.

La santé financière des banques sénégalaises inquiète également les institutions financières internationales. En 1987, on juge que sur les 14 banques sénégalaises... seules 3 sont en relative bonne santé. Le système bancaire est miné par des problèmes récurrents : trop de banques ; nombre de retraits supérieurs aux dépôts ; multiplication des mauvais payeurs etc. Les investisseurs nationaux, trop fragiles et trop frileux, sont incapables de le reprendre en main. L'Etat sénégalais décide donc de réouvrir les banques... à leurs anciennes maisons mères occidentales. Cette décision sonne le glas de la "sénégalisation". Par exemple, l'Union Sénégalaise des Banques passe sous le contrôle du Crédit Lyonnais après 1989 57. Cette reprise, qui provoque 150 licenciements, contient un accord pour que la banque française n'hérite que des créances saines. Les créances douteuses, estimées à... 47 milliards FCFA, sont "offertes" à un autre établissement... crée par l'Etat 58.

Ces mauvais payeurs sont le plus souvent des marabouts mourides ou tidjanes influents, très

55 Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

56 "Rivalité sur l'emploi", Lettre du continent, 2 mars 1989.

57 "Reprise de l'USB par le Crédit Lyonnais", Lettre du continent, 22 juin 1988.

58 "Le Crédit lyonnais en main propre", Lettre du continent, 28 juillet 1989.

bien implantés dans leur localité et quasiment "intouchables". On estime que le seul marabout tidjane Cheikh Tidiane Sy a une dette de plus de... 10 milliards FCFA 59.

La crise bancaire est représentative du marasme économique qui touche le Sénégal. Le cours de l'arachide, en continuelle chute, atteint un prix dérisoire en 1990 (800 $ la tonne). L'arachide ne constitue plus que 13% du PNB en 1990 alors qu'elle représente encore la moitié des exportations sénégalaises 60.

La mort de la filière arachidière est amortie par les bons chiffres de la pêche et du tourisme, ce secteur rapportant en 1989 16 milliards FCFA au Sénégal 61 . Le tourisme se concentre essentiellement sur la presqu'île du Cap Vert et sur le site de Cap Skirring, situé au sud de la Casamance. Cette activité, bien que rentable, a des désavantages : l'activité est saisonnière, et ne permet pas l'octroie de salaires fixes aux employés ; les infrastructures, généralement françaises, n'ont que des relations limitées avec les commerces locaux ; enfin, Cap Skirring est sous la constante menace d'une détérioration de la situation casamançaise. Le tourisme, deuxième apport en devise du pays, est par conséquent un secteur particulièrement fragile.

L'économie sénégalaise est donc chancelante. Pour la soulager, la France annule en 1990 - comme elle le fait avec d'autres pays d'Afrique subsaharienne - l'énorme dette du Sénégal (256 milliards FCFA) 62 . L'ancienne métropole, elle aussi en grande difficulté financière, a cependant de plus en plus de mal à soutenir financièrement "son précarré africain". Le Sénégal est de ce fait plus dépendant qu'autrefois du FMI et de la Banque mondiale. Ces institutions ne cachent plus leur mécontentement après 1990.

Les reproches sont de plus en plus appuyés à l'égard d'un des pays les plus assistés de la planète (300 millions FCFA d'aides annuelles en moyenne), doté d'une dette colossale de 1000 milliards FCFA. Ils déplorent le trop grand nombre de fonctionnaires (toujours estimé en 1990 à 67 000) et les monopoles de certaines sociétés agroalimentaires qui accrois sent le coût de la vie au Sénégal 63 . Selon eux, le pays vit au-dessus de ses moyens. En dépit des baisses budgétaires conséquentes, touchant particulièrement... la santé et l'éducation, Abdou Diouf n'arrive pas à endiguer le gouffre financier qu'est la fonction publique.

Nonobstant les départs à la retraite anticipée, le blocage des salaires des fonctionnaires depuis 1983 ou encore l'absence de recrutement, celle-ci représente touj ours plus de 50 % des dépenses ordinaires. Les chiffres sont révélateurs : alors que les experts internationaux réclament le départ de 15 000 fonctionnaires pour 1992, le chef de l'Etat n'en promet que...

4300 64.

En 1991, les conclusions du rapport d'Elliot Berg, personne influente au sein de la Banque mondiale, n'arrangent pas les relations entre le Sénégal et les institutions internationales. Christian Coulomb rapporte que "s'il (le rapport d'Elliot Berg) reconnaît que les contraintes climatiques et énergétiques sont pour beaucoup dans cette faillite (économique du Sénégal), il souligne aussi l'inertie de l'Etat, sa pesanteur bureaucratique et sa faible capacité de résistance aux pressions internes. Il note par ailleurs la facilité avec laquelle le Sénégal obtient des aides extérieurs qui lui permettent de faire face à l'immédiat, mais au détriment

59 "Les débiteurs du secteur bancaire" , Lettre du continent, 21 décembre 1988.

60 "Arachide cotée Sénégal", Le Monde, 2 novembre 1992.

61 "Malaise social et crédibilité", Jeune Afrique, n° 1 564, 1 er janvier 1991.

62 "Dette du Sénégal : le fardeau allégé",Le Soleil, 9 octobre 1990.

63 Le monopole de la société Mimram sur le sucre, encouragé par certains "amis" français, a pour conséquence de rendre le sucre... trois fois plus cher au Sénégal que le cours mondial. Elimane Fall, "Quand l'économie va mieux", Jeune Afrique, n° 1438, 27 juillet 1988.

64 "Malaise social et crédibilité", Jeune Afrique, n° 1564, 1er janvier 1990.

d'une réforme en profondeur de sa politique économique" 65 . Cette défiance réciproque est renforcée par la volonté du FMI de pousser la France à accepter une dévaluation du Franc CFA, préconisée depuis la mise en place des premiers ajustements au sein de zone CFA.

Le Franc CFA, qui a été instauré le 26 décembre 1945, est la monnaie de la plupart des anciennes colonies françaises d'Afrique noire. La zone comprend 13 pays africains : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal, le Togo, le Cameroun, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. Les avantages de cette monnaie sont nombreux : le Franc CFA a une parité fixe, dispose d'une libre transférabilité et il est convertible en Franc français (50 FCFA = 1 FF), ce qui le rend échangeable dans le monde entier et permet de financer les importations ou de couvrir les déficits.

Cependant, cette monnaie forte nécessite des institutions financières solides. Or, comme on l'a vu, les banques sénégalaises - et africaines en général - sont ruinées et ne peuvent plus faire face aux importants retraits d'argent. Les règlements financiers passant par des circuits parallèles se multiplient ainsi que les fuites de capitaux vers des pays "plus sûrs" comme la France, la Grande-Bretagne ou la Suisse 66 . En outre, la zone CFA est devenue commercialement peu attractive. Elle possède une monnaie surévaluée qui subit la concurrence de pays tels que le Nigeria ou le Zaïre. Dotés d'une monnaie nationale, ces Etats peuvent moduler le cours de leur monnaie à "tout instant" pour favoriser leur commerce extérieur en vendant moins cher que dans la zone CFA.

Une dévaluation s'impose pour rendre la zone CFA concurrentielle. Le principal héraut de cette solution est la Cote d'Ivoire, qui représente à elle seule 44 % de la masse monétaire de la zone. Le pays, depuis la chute du cours du cacao dans les années 1980, est en cessation de paiement. Pis, elle ne rembourse plus ses crédits. Une dévaluation permettrait à Félix Houphouët Boigny de relancer ses exportations de cacao et redonner "un peu d'air" à l'économie ivoirienne.

Mais les conséquences d'une dévaluation de l'ordre de 50 % seraient terribles pour l'ensemble des pays concernés : amputation de moitié du pouvoir d'achat de la population, risque d'inflation très important, possibilité de révoltes sociales etc. Le Sénégal, en proie depuis 1979 aux ajustements et encore sous le choc des violences dakaroises de 1988 et 1989, ne désire pas prendre un tel risque. C'est pourquoi Abdou Diouf s'oppose à la dévaluation, ceci contre toute logique économique 67 . C'est ce que soutient notamment... Abdoulaye Wade, qui milite depuis le milieu des années 1980 pour une dévaluation franche.

Le Sénégal s'associe ainsi au "Non" catégorique de la France prononcé en août 1992 lors d'une réunion à Paris rassemblant Félix Houphouët Boigny (Cote d'Ivoire), Omar Bongo (Gabon), Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Abdou Diouf. Paris privilégie les réformes de structures à une réforme monétaire. Le FMI, perplexe devant l'attitude française, garantit tout de même des crédits à la Cote d'Ivoire jusqu'en 1993 pour que celle-ci relève son économie. En cas d'échec du programme de relance, les institutions internationales sont catégoriques : la dévaluation sera inévitable 68 . En optant pour un refus clair, Abdou Diouf repousse les problèmes à plus tard, s'octroyant un répit qui lui permet de mieux faire face à des crises

65 Christian Coulon, "La démocratie sénégalaise: bilan d'une expérience", PoA 45, mars 1992.

66 "Dévaluer le Franc CFA ou pas ? ", Le Monde, 20 mars 1990.

67 Abdou Diouf déclare : "Il n 'y a pas de dévaluation, nous sommes contre une dévaluation ". "Paris décide de ne pas dévaluer', 1er août 199, Le Monde.

68 "Bouffée d'oxygène pour le Franc CFA ", Jeune Afrique, n° 1 608, 29 octobre 1991.

universitaires devenues endémiques.

4.2. Les crises universitaires :

Abdou Diouf a débuté en 1981 sa présidence par la résolution d'une importante crise scolaire, en organisant les "états généraux de l'éducation". La propagande gouvernementale promettait alors la fin de tous les problèmes répertoriés, l'instauration d'une "nouvelle école" plus juste, mieux adaptée aux réalités sénégalaises etc. En 1988, ce doux rêve n'est plus à l'ordre du jour. L'éducation Nationale est touj ours l'un des ministères les plus sensibles et les conditions de travail des étudiants se sont détériorés. Le mécontentement est général : les élèves, les enseignants et les étudiants étrangers protestent. Les grèves se multiplient, ainsi que les années blanches. En 1988, l'année est annulée par le gouvernement après plus de cinq mois de blocage. L'année suivante, alors que l'Etat adopte des dispositions prenant en compte les souhaits des différents syndicats, l'université sénégalaise se met trois mois de grève.

A l'indépendance, l'université de Dakar est la plus ancienne et la plus réputée d'Afrique noire francophone, la plupart des dirigeants africains y ayant fait une partie de leurs études. Trente ans plus tard, la situation est désastreuse. Alors que l'université de Dakar - devenue en 1986 université Cheikh Anta Diop - a été conçue pour accueillir 3 500 étudiants, on en compte en 1990... 24 000. Depuis 1960, les effectifs ont été multipliés par 30. Il y a donc une surpopulation universitaire, alors qu'à peine 2 % de la population sénégalaise fait des études supérieures 69.

Le budget alloué à l'Education Nationale est pourtant relativement important pour un pays d'Afrique noire (16,5 % du budget total du Sénégal contre 15 % en moyenne pour ses voisins). Ce sont les orientations budgétaires que conteste la Banque mondiale. Dans un rapport, elle affirme que "l'université de Dakar dépense vingt fois plus d'argent pour nourrir les étudiants que pour acquérir des livres et des périodes de bibliothèques (...) l'expansion quantitative a pris le pas sur les aspects qualitatifs ". La bibliothèque "prestigieuse" de Dakar comprenait 400 000 livres en 1960. Or, le budget pour le rachat de livres représente au début des années 1990 à... 0,6 % du budget total de l'université, contre les 5 % normalement requis70.

L'argent va par conséquent presque exclusivement dans le paiement des bourses universitaires, qui fournissent leur lot de prestations sociales (logement, nourriture, soins médicaux etc.). Le problème est que les deux tiers des étudiants sénégalais disposent d'une bourse. Ceci révèle pour l'ancien ministre de l'Education Nationale Iba der Thiam "la mauvaise conscience de l'Etat". De plus, la bourse n'est pas remise en cause en cas de redoublement, bien que le taux d'échec des premières années soit de... 87 %, et que seuls 30% des élèves qui finissent leurs études n'ont redoublé que deux fois 71.

Avec des bourses renouvelables à l'infini et un chômage quasi certain après l'obtention d'un diplôme, l'université Cheikh Anta Diop s'apparente pour la jeunesse sénégalaise à un el dorado, ou pis, à "une vache à lait". Face à des classes surbondées - entre 600 à 1 000 élèves par cours lors des deux premières années - les enseignants n'ont pas les moyens de faire correctement leur travail. En outre, ils sont moins bien formés et plus inexpérimentés qu'autrefois. Pour des raisons d'économies budgétaires, les maîtres assistants forment 58% du

69 Michèle Aulagnon, "L'angoisse d'une année blanche au Sénégal", Le Monde, 7 janvier 1993.

70 Idem.

71 Michèle Aulagnon, "L'angoisse d'une année blanche au Sénégal", Le Monde, 7 janvier 1993.

corps enseignant universitaire. Ils obtiennent leur titularisation au bout d'une seule année, alors que cinq ans étaient requis auparavant. L'Etat, qui voit dans l'université un moyen de canaliser le mécontentement de sa jeunesse, tente à peine de trouver des remèdes à cette situation critique. Pis, il répond très souvent favorablement aux requêtes des syndicaux, ce qui ne fait qu'accroître à long terme les difficultés.

Les propositions de la Banque mondiale, condensées dans un rapport de 1992, "Revitalisation de l'enseignement supérieur au Sénégal" 72, sont pourtant multiples : sélection à l'entrée de l'université ; augmentation du niveau du baccalauréat ; amélioration de la formation des enseignants ; valorisation des formations courtes, mieux adaptés aux demandes du monde du travail ; limitation des reconductions d'aides financières en cas de redoublement etc.

Ces propositions ne sont pas prises en compte par l'Etat, effrayé à l'idée d'affronter une fronde estudiantine. Abdou Diouf préfère céder à chaque crise universitaire pour s'as surer une paix sociale relative. Cette politique n'empêche pas la prolifération des conflits scolaires et universitaires durant les années 1990, comme l'atteste... l'année blanche de 1994 73. Le pouvoir contribue donc à maintenir un système coûteux et improductif, qui n'apaise pas les mécontentements. Une étincelle peut ainsi enflammer la poudrière sociale à tout instant, comme le démontre les événements tragiques qui opposent Sénégalais et Maures en plein Dakar en avril 1989.

4.3. Les crises diplomatiques :

Déjà entamée par les événements de 1988, l'image du Sénégal s'effondre un an plus tard avec la crise sénégalo-mauritanienne. Tout au long des années 1980, la propagande gouvernementale insiste pourtant sur le "mariage sénégalo-mauritanien sans divorce possible" 74. En effet, les deux pays ont des liens historiques (l'islamisation du Sénégal s'est faite par des tribus venues de Mauritanie ; pendant la colonisation française, les élites mauritaniennes ont été formées à Dakar) ; des problèmes similaires (pauvreté, désertification) ; des populations qui s'entremêlent (on compte 200 000 à 300 000 mauritaniens sur le sol sénégalais, dont un tiers à Dakar) et des infrastructures communes, comme le barrage de Diama sur le fleuve Sénégal, qui fait office de frontière naturelle entre les deux pays. Inaugurée en 1985, ce projet modifie considérablement les enjeux de la région. L'irrigation fixe des populations autrefois nomades, attirées par les possibilités économiques offertes par une agriculture irriguée. Le droit coutumier permettant la transhumance des Sénégalais et des Maures des deux cotés de la rive est donc remis en cause. La frontière fluviale devient un enjeu économique et politique. Les frictions prolifèrent entre les deux pays "frères".

Les relations entre le Sénégal et son voisin se détériorent véritablement à partir de novembre 1988. A la suite d'une querelle mineure, les frontières sont momentanément fermées, avant que ne soit proclamé en janvier 1989 un embargo mutuel. Abdou Diouf, quelque peu agacé par l'attitude belliqueuse mauritanienne, revendique alors comme partie intégrante du territoire la rive mauritanienne du fleuve Sénégal, s'appuyant sur un texte colonial de 1933.

De plus, le Président sénégalais - indigné par la politique d'arabisation menée par la Mauritanie de Maaouiya Ould Sid'Ahmed Taya au détriment des noirs, le plus souvent

72 Idem.

73 "Enfin une année blanche", Jeune Afrique, n° 1754, 24 août 1994.

74 "Mohamed Abdellahi Ould Kharchi : entre le Sénégal et la Mauritanie, c'est un mariage sans divorce possible", Le Soleil, 29 octobre 1987.

originaire du Sénégal - apporte un soutien plus ou moins affirmé aux Forces de Libération

Africaine de Mauritanie (FLAM), soupçonnées d'avoir fomenté un coup d'Etat en octobre 1987 contre le régime de Taya. Ce rapprochement n'arrange pas les relations sénégalo-

mauritaniennes.

C'est dans ces conditions extrêmement tendues qu'éclate à Diawara le 9 avril 1989 une rixe entre des paysans sénégalais et des nomades maures. L'intervention des gardes frontière

mauritaniens fait deux morts. Le ministre André Sonko prend alors ouvertement position en déclarant : "trop c 'est trop" 75. Cette réaction déplait aux autorités mauritaniennes, qui voient

d'un mauvais oeil l'érection d'une commission parlementaire pour enquêter sur les conditions de l'accrochage. L'opposition sénégalaise, par l'intermédiaire de la presse, met aussi de l'huile

sur le feu, Sopi titrant à sa "une" :

"l'armée mauritanienne tire sur les populations de Diawara : 2 morts, 15 blessés, 18 otages et 7 disparus", avant de raj outer, quelques jours plus tard : "au nord, des bruits de bottes inquiétantes se sont entendus de l'autre coté du fleuve. De Saint-Louis à Matam, en passant par Dagana, les populations sont sur le pied de guerre et ne dorment plus que d'un oeil, par crainte d'être surprises dans leur sommeil par les belliqueux beydanes" 76 .

Ce climat pesant entraîne à la fin du mois d'avril 1989 de violents pillages de boutiques

maures dans la capitale sénégalaise. Les commerçant mauritaniens sont relativement présents dans la vie économique dakaroise : ouverts 24 heures sur 24, ils sont réputés pour leur facilité

de crédits et pallient souvent les pénuries alimentaires en vendant au détail des produits coûteux. Ils représentent ainsi une certaine forme de réussite sociale, qui est parfois jalousée

77. Les pillages sont donc nombreux, les contemporains pouvant lire sur quelques rideaux de fer de boutiques mauritaniennes pillées des inscriptions à la gloire du sopi. Le journal

gouvernemental Le Soleil, contrairement aux journaux d'opposition, joue alors la carte de l'apaisement :

"ce qui est arrivé hier est une honte. Les acteurs de ces actes répréhensibles doivent être châtiés (...) mais nous sommes optimistes. Nos deux chefs d'Etat, sereins, comme d'habitude, ont su se mettre au-dessus des réactions primaires pour aborder le problème en hauts responsables" 78.

Malgré cette condamnation sans équivoque, les pillages sont perçus par la Mauritanie comme

une véritable déclaration de guerre. Les autorités de Nouakchott laissent de ce fait les populations mauritaniennes "se venger". La situation dégénère rapidement. Pendant plusieurs

jours, on assiste dans les deux pays à des chasses à l'homme racistes. L'horreur est à chaque coin de rue :

"A Dakar et à Nouakchott, les scènes de pillage ont été accompagnées d'actes de sauvagerie inouïe : corps mutilés, têtes coupées, femmes éventrées, enfant égorgés etc."

75 "Commission d'enquête sur les événements de Diawara : l'Etat prend ses responsabilités" Le Soleil, 17 avril 1989.

76 "Mauritanie : au pays des Maures", Lettre du continent, 1er juin 1989.

77 Cette jalousie vis-à-vis de la "réussite" des mauritaniens est perceptible dans un communiqué publié par le RND dans le Soleil... qui justifie les actes de vandalisme des dakarois : "le RND regrette les vols commis par les bandits sur les biens des mauritaniens, attitude qu 'il justifie cependant comme résultat d'un mécontentement du désordre que les commerçants maures ont jeté dans l'économie nationale par leurs pratiques particulières. Désordre qui ne peut être toléré dans aucun pays qui veut se développer". "RND : déclaration officielle", Le Soleil, 7 mai 1989.

78 "Pillage de boutiques de Maures : la honte", Le Soleil, 24 avril 1989.

Les chefs d'Etat décrètent un couvre feu tandis que des camps de réfugiés se dressent dans les deux pays. Parquées dans des zones exiguës, les populations attendent parfois plusieurs jours avant d'être expulsées dans leur pays origine, pays que bien souvent elles ne connaissent pas, ou peu. Ainsi, 70 000 sénégalais arrivent à Dakar en l'espace de quelques jours alors que 170 000 mauritaniens quittent leur pays d'adoption. Si Abdou Diouf tente de maintenir un semblant de fraternité entre le Sénégal et la Mauritanie 79, le Président Taya choisit la voie de la rupture définitive. Dans un discours radio-télédiffusé, prononcé en français, Taya accuse le Sénégal d'être l'unique responsable de la situation.

Abdou Diouf délaisse alors son ton courtois, et oppose le régime démocratique sénégalais au régime autoritaire mauritanien. Il souligne que "la Mauritanie a toujours bafoué les droits les plus élémentaires de l'homme et de la dignité humaine" avant de rajouter que "la presse (au Sénégal) exerce librement, sans entraves son métier, ce qui est impensable en Mauritanie" 80.

Si les deux Etats se renvoient les responsabilités, le très influent cardinal de Dakar Hyacinthe Thiandoum soutient que "le fond de crise permanent au Sénégal a été un terrain favorable à ces atrocités ". Pour lui, la violence a pris au dépourvu les autorités gouvernementales, incapables de réagir à temps pour éviter "l'expression anarchique d'un mécontentement" 81.

Les deux pays gèrent de façon différente la crise. Si Abdou Diouf ouvre les portes de son pays aux journalistes étrangers, Taya adopte l'attitude inverse. Le Sénégal profite de "cet avantage médiatique" pour exprimer sa version des faits et obtenir le soutien de la plupart des médias, notamment français.

Nonobstant cet appui international, Abdou Diouf refuse de tenir une position belliqueuse, affirmant "qu 'il faudrait être fou dans le monde actuel pour rechercher la guerre, surtout quand on est un pays sous-développé et de surcroît sahélien" 82 . De plus, le chef de l'Etat sait que la Mauritanie compte parmi ses plus fidèles amis l'Irak de Saddam Hussein, qui n'hésiterait pas à appuyer fortement Taya en cas de conflit sénégalo-mauritanien.

En cas de guerre, le Sénégal espère de son coté avoir le soutien de la France. C'est pourquoi tout au long de l'année 1989, Abdou Diouf et les médias d'Etat multiplient les louanges à l'égard de l'ancienne métropole, notamment lors du troisième sommet de la Francophonie en mai 1989,organisé... à Dakar - sur les lieux même où quelques jours auparavant stationnés encore des milliers de mauritaniens - ainsi qu'à l'occasion du bicentenaire de la révolution française. On peut lire dans Le Soleil du 11 juillet 1989 les propos suivants :

"bien avant la révolution française, une importante colonie française s'était incrustée à Saint-Louis du Sénégal. Elle s'est fait fort d'envoyer ses cahiers de doléances au cours de l'année 1789. Au début de 1989, le Sénégal a par conséquent voulu participer à la célébration du bicentenaire de la révolution française en mettant sur pied un comité national dans cette perspective, et il est donc tout à fait naturel que le Président Abdou Diouf qui quitte Dakar pour Paris, soit présent dans la capitale française pour prendre part aux festivités, événement de portée universelle ".

Après leur rupture diplomatique du 21 août 1989, le Sénégal et la Mauritanie entretiennent des rapports froids et heurtés. La Mauritanie réclame la restitution des biens et le décompte

79 En conseil des ministres, Abdou Diouf affirme que "de tels actes sont intolérables et indignes du Sénégal, terre d'accueil, de tolérance et de dialogue (...) la Mauritanie et le Sénégal sont deux pays frères condamnés à vivre ensemble solidairement tant leur destin et leurs intérêts sont liés". "Sénégal Mauritanie : condamnés à vivre ensemble", Le Soleil, 26 avril 1989.

80 Abdou Diouf rajoute : "la Mauritanie a toujours bafouillé sur les droits les plus élémentaires de l'homme et de la dignité humaine". "Appel à l'unité nationale", Le Soleil, 9 mai 1989.

81 Jean de la Guérivière, "Les affrontements entre Sénégalais et Mauritaniens : l'expression anarchique d'un mécontentement", Le Monde, 27 avril 1989.

82 "Rupture diplomatique", Le Soleil, 23 août 1989.

officiel des morts mauritaniens tandis qu'Abdou Diouf désire que soit traité devant une commission d'enquête internationale la question de la frontière. Les accrochages frontaliers sont réguliers, comme le 6 janvier 1990, où l'on assiste à des échanges de tirs entre militaires. La tension est d'autant plus extrême que certains rapatriés sénégalais, établis dans la région du fleuve, tentent au péril de leur vie de rejoindre la Mauritanie pour récupérer les biens dont ils ont été dépossédés.

Le Sénégal et la Mauritanie retissent cependant peu à peu des liens. C'est paradoxalement la guerre du Golfe de 1991 et ses conséquences qui accélèrent "le processus de réconciliation ". Pendant cette guerre, la Mauritanie accorde un soutien sans faille à l'Irak, ce qui lui coûte ses amitiés avec le reste des monarchies du Moyen-Orient. Le Sénégal s'aligne quant à lui sur la position française et rejoint les alliés, qui comptent dans ses rangs les Etats-Unis d'Amérique et l'Arabie Saoudite.

La facile victoire de la coalition isole la Mauritanie, dépourvue à présent de tout allié fiable, alors que le Sénégal se rapproche des pays arabes - qui s'étaient quelque peu détourné d'Abdou Diouf après 1989 suite à une "campagne d'information" mauritanienne - et des EtatsUnis. Fort de ses soutiens, Abdou Diouf négocie discrètement avec la Mauritanie, par l'intermédiaire de la France.

La réconciliation officielle entre les Présidents Diouf et Taya a lieu le 18 juillet 1991, en Guinée-Bissau. Pour montrer sa bonne foi, le Sénégal renonce à réclamer une rectification frontalière 83 . Grâce à son ton mesuré et un sens aigu de la diplomatie, Abdou Diouf a évité la guerre et obtenu avec cette réconciliation un succès personnel passé quelque peu inaperçu en 1991.

L'année 1989 est ainsi pour Abdou Diouf une année diplomatique difficile, puisque outre la Mauritanie, le Sénégal s'oppose à la Guinée-Bissau, au sujet d'un différent frontalier 84 , et surtout à la Gambie.

Alors qu'en 1981, la Sénégambie était promise à un brillant avenir, on constate en 1989 que les avancées ont été minimes. L'intégration économique, enjeux majeur de la confédération, est bloquée par la Gambie, frileuse à l'idée de lutter plus efficacement contre la contrebande, qui fait la "richesse" du pays. Bien que les institutions "tournent à vide", Abdou Diouf tient encore un discours rassurant en avril 1989 85.

Les rapports entre Diouf et Jawara se détériorent après l'entame de la crise sénégalomauritanienne. En effet, le Président Taya souligne à de multiples reprises qu'il bénéficie du soutien du Président gambien, qui a mis notamment en place l'accueil de ressortissants mauritaniens. Le positionnement de Jawara déplait fortement à Diouf. La confiance entre les deux chefs d'Etat est entamée. On note ainsi une baisse conséquente du budget de la

83 "Mauritanie Sénégal : logique de paix", Jeune Afrique, n° 1 596, 6 août 1991.

84 Depuis les années 1970, la Guinée Bissau réclame une modification de sa frontière maritime avec le Sénégal pour bénéficier de soi-disant gisements pétroliers. Le Sénégal porte l'affaire en 1985 devant la Cour Internationale de Justice et obtient gain de cause le 2 août 1989. Alors que les deux pays se sont engagés à respecter le verdict, la Guinée-Bissau refuse de reconnaître la sentence. Cette attitude offusque Abdou Diouf. Il le fait savoir au cours des semaines suivantes. Néanmoins, la reprise du conflit casamançais favorise un retour au dialogue entre les deux pays. Après la signature d'un accord de collaboration le 29 mai 1990, le Sénégal et la Guinée-Bissau trouvent un arrangement au sujet du litige frontalier en 1993 : il est décidé que 85 % de l'exploitation du sous-sol maritime revient au Sénégal. Voir "Différent frontalier dans l'impasse", Le Soleil, 7 août 1989, "Litige frontalier avec Bissau : Dakar s'en tient au verdict", Le Soleil, 9 août 1989 et "Signature d'un accord de gestion et de coopération ", Le Soleil, 15 octobre 1993.

85 "N'écoutez pas les vendeurs d'illusions", Le Soleil, 14 avril 1989.

Confédération en juillet 1989, qui passe de 3 423 491 920 FCFA à 2 996 433 550 FCFA 86. Jawara tente alors de modifier le traité de 1981. Il demande une présidence tournante de la confédération, un nombre égal de ministres sénégalais et gambiens au sein du cabinet confédéral et un allégement de la présence militaire sénégalaise en Gambie. Abdou Diouf, agacé par l'attitude gambienne, prend au mot Jawara et retire la totalité de ses soldats du sol gambien le 19 août 1989. Le 23 août, soit deux jours après sa rupture diplomatique avec la Mauritanie, le Président sénégalais annonce dans un message à la nation le gel des institutions sénégambiennes, jugeant qu'il n'y a"aucune perspective sérieuse de progrès vers l'intégration sénégambienne au sein de la confédération" 87 . Il conclut amèrement son allocution : "les stigmates de la colonisation sont beaucoup plus tenaces qu'ils n'y paraissent".

Les rapports entre le Sénégal et la Gambie demeurent de longues années distants après ces événements, malgré la signature d'un traité d'amitié le 25 mai 1991. Abdou Diouf se détourne des affaires gambiennes, comme l'atteste son inaction lors du renversement de Daouda Jawara par le capitaine Yahyah Jammeh en 1994.

Face à ces incidents diplomatiques majeurs, Abdou Diouf bénéficie d'un certain soutien de l'opposition, surtout lors de la crise mauritanienne. Les partis non gouvernementaux cessent rapidement de prendre des positions "risquées" pour s'aligner sur celles du Président, plus pacifiste et mesurées. "Les neuf" publient ainsi un communiqué le 2 mai 1989 dans Le Soleil réclamant "d'arrêter les distractions, d'épargner les vies et d'éviter la guerre" 88 . Le PIT demande même un entretien avec le chef de l'Etat pour discuter de la crise et apporter une contribution positive 89 . Cependant, l'opposition a une perception limitée de "l'union sacrée", puisque quelques jours après cette audience, le PIT est exclu du front de l'opposition pour avoir négocier avec le pouvoir sans avis préalable. Les moments de fraternisation entre le pouvoir et les autres partis sont rares et éphémères à la fin des années 1980.

Néanmoins, les difficultés rencontrées en 1989 ont ressoudé quelque peu les liens entre le Président et son peuple. A cette même période, Abdou Diouf annonce une rénovation importante du code électoral, une amélioration de la démocratie et le limogeage de Jean Collin. Tous ces signes d'ouverture ne sont toutefois pas suffisant pour le front de l'opposition. Il annonce durant l'hivernage 1990 son intention de boycotter les élections municipales.

4.4. La crise politique : le boycott des élections municipales :

Parti à l'étranger depuis l'échec de la table ronde, Abdoulaye Wade montre sa force de mobilisation lors de son retour à Dakar, le 7 mars 1989. Alors qu'une manifestation contre le régime dioufiste est prévue ce jour-là, il y renonce pour annoncer de façon prématurée... son entrée au gouvernement. Abdou Diouf, surpris par cette déclaration, réfute dans la journée la nouvelle. Humilié par cette volte-face du pouvoir - certainement orchestré par Jean Collin 90 -

86 "Sénégambie : budget en baisse", Le Soleil 9 juillet 1989.

87 "M. Abdou Diouf propose le gel de la Confédération de Sénégambie", Le monde, 25 août 1989 et "Message à la nation", Le Soleil, 24 août 1989.

88 Le Soleil, 2 mai 1989.

89 Amath Dansokho est doublement concerné par la crise mauritanienne puisque sa femme, d'origine roumaine, a failli se faire lyncher en avril 1989. En effet, les personnes qui tentaient de l'agresser pensaient qu'elle était mauritanienne... "Un nouveau duo Diouf-Niasse", Lette du continent, 1er juin 1989.

90 Il semble que Jean Collin fasse "miroiter" à Abdoulaye Wade une entrée au gouvernement par l'intermédiaire d'Ahmed Khalifa Niasse. L'objectif est que le chef de l'opposition annule sa grande manifestation et qu'il soit rapidement contredit par Abdou Diouf. Cet épisode accentue les critiques de Wade à l'encontre des procédés de Collin. "Me Wade et la stratégie du recours", Le Monde, 16 mars 1989 ; "Je n'ai pas été un émissaire du

le fondateur du PDS publie le 10 mars 1989, via le journal Sopi, les "vrais résultats" des
élections de 1988, qui donne vainqueur Me Wade avec plus de 58,2 % des voix. A la suite de cette parution, le chef de l'opposition réclame la dissolution de l'Assemblée et la formation

d'un gouvernement d'union nationale pour préparer des élections "libres et démocratiques".

En froid avec l'opposition, le chef de l'Etat annonce pourtant le 4 avril 1989 sa volonté "d'approfondir la démocratie sénégalaise" 91 . Ceci se matérialise par des modifications

importantes du code électoral :

- la campagne électorale officielle est limitée dorénavant à deux semaines, car "une durée plus longue ouvre la voie des excès et des débordements"

- une plus grande part de proportionnelle est introduite pour les législatives, "pour une plus grande représentation des partis politiques"

- la carte d'identité devient obligatoire lors d'une inscription au fichier électoral

- les cartes d'électeur ne sont plus à distribuer pendant la campagne électorale mais avant

- un code de conduite des partis est crée pour éviter les débordements verbaux constatés durant la précédente campagne

De surcroît, dans son intervention du 4 avril, le Président invite à présent les médias d'Etat à publier les communiqués et couvrir les manifestations statuaires des formations non

gouvernementales.

Si pour Abdou Diouf, "il s'agit incontestablement d'une nouvelle étape dans l'approfondissement de la démocratie multipartisane", les opposants sont plus sceptiques, la

question du passage obligatoire dans l'isoloir n'ayant pas été traité. Pour mettre en place les réformes annoncées, le Président de la République repousse les élections municipales et

rurales, prévues pour 1989, à l'année suivante.

L'Etat s'active pour faire appliquer rapidement ces changements. La question la plus épineuse est celle de la pièce d'identité, puisque qu'en 1989, sur 1 879 962 personnes inscrites sur le

fichier électoral, seules 247 205 ont une carte. Une loi est donc votée pour rendre la carte d'identité obligatoire dès l'age de 15 ans 92 . Mais cette entreprise coûte cher à l'Etat et les

risques de falsification sont nombreux, du fait que les cartes sont faiblement sécurisées. Toutefois, en rendant la présentation d'une carte d'identité obligatoire, Abdou Diouf répond

favorablement à l'une des requêtes les plus pressantes des opposants.

Nonobstant ces progrès, l'opposition n'est que faiblement satisfaite par ce "toilettage" du code électoral. Elle laisse entendre rapidement qu'elle pourrait refuser en bloc de participer au

scrutin municipal. Ce positionnement gêne considérablement les socialistes, les municipales étant pour eux "un test de crédibilité pour la démocratie pluraliste" 93.

Cependant, alors qu'il a tout intérêt à dialoguer avec l'opposition, le PS reste inflexible. Dans les colonnes du Soleil, Jacques Baudin reprend la rhétorique socialiste habituellement

employée depuis 1981 : il déclare que le passage obligatoire dans l'isoloir est un "faux problème" et que l'administration est incontestablement neutre. Cette dernière ne peut donc

pas être dissocier des élections "sous le prétexte bien fallacieux que les agents de

gouvernement auprès de Wade", Le Soleil, 16 mars 1989 et Francis Kpatindé, "La folle journée du 14 mars", Jeune Afrique, n° 1473, 29 mars 1989.

91 "La consolidation de notre démocratie et nos efforts de réconciliation nationale seront poursuivis", Le Soleil, 5 avril 1989.

92 "Les lois du progrès", Le Soleil, 5 octobre 1989 et "Campagne pour la carte d'identité", Le Soleil, 16 août 1990.

93 "Municipales et rurales : le PS pour le triomphe de la démocratie", Le Soleil, 14 septembre 1990.

l'administration seraient acquis à la cause du parti au pouvoir" 94. En adoptant le même ton condescendant que lors des précédentes élections, le PS rompt de lui-même avec les opposants. Prenant acte de la position socialiste, l'ensemble de l'opposition confirme son boycott des municipales.

L'objectif est alors pour le PS de lutter par tous les moyens contre une forte abstention prévisible, afin de montrer la popularité du parti et par conséquent, l'indifférence du peuple vis-à-vis des opposants. Djibo Ka, très actif durant la campagne, affirme :

"ça sera un test très important. Il nous appartient de montrer notre capacité de mobilisation car l'opposition a pris le parti de boycotter la consultation et d'appeler les gens à s'abstenir" 95.

Le PS se présente dans les 48 communes et les 317 communautés rurales en jeu. Les investitures ont été disputées, voire très violentes, au sein des coordinations locales socialistes pour obtenir l'une des 1 987 places de conseillers et 5 500 places de conseillers ruraux. Parmi les personnes en lice, on compte 660 femmes, soit moins de 9 % de l'effectif socialiste.

Si le débat électoral est quasiment inexistant, le PS étant assuré de l'emporter partout, les actions de l'opposition occupent l'essentiel de l'actualité. Abdoulaye Wade, qui désire un véritable "boycott-référendum", invite les observateurs étrangers à venir sur le sol sénégalais pour noter les faiblesses du code électoral. Il organise aussi de grandes manifestations contre la confiscation des médias d'Etat le 14 novembre 1990 dans plusieurs grandes villes du pays. Bien évidemment interdit par le pouvoir, le rassemblement de Dakar se termine par des scènes de violence et des arrestations.

Dans la presse internationale, on parle de chefs politiques arrêtés puis relâchés, du "matraquage" du député PDS Babacar Faye, de déploiements de forces de l'ordre etc. Abdoulaye Wade arrive ainsi à mettre à mal le régime dioufiste et craquèle un peu plus la vitrine démocratique sénégalaise 96 . Abdou Diouf, passablement énervé par l'attitude wadiste, déclare : "il faut qu'ils en finissent avec cette politique de mouche coche. Nous n'avons pas de temps à perdre" 97.

Les résultats des élections municipales du 25 novembre 1990 laissent perplexes. Si la victoire du PS - 99,45 % - n'est pas étonnante, on est surpris par le taux de participation annoncé : 73,42 %. En effet, sur 1 951 280 personnes inscrites, 1 432 684 personnes sont allées officiellement voter 98 . Ainsi, avec un nombre de personnes inscrites à peu près identique, les élections de 1990 sans enjeux ont attiré... 318 938 électeurs de plus que les élections présidentielles, "indécises" et disputées de 1988. On peut ainsi penser que les fraudes ont été grossières, d'autant plus qu'Abdoulaye Wade soutient de son coté que le taux de participation n'a été que de 15% 99.

En évitant à tout prix un taux de participation historiquement bas, le PS s'est épargné une crise interne comparable à celle de 1988. La propagande faite autour de cette "écrasante victoire" est assurée par les médias d'Etat mais aussi... par Jeune Afrique. L'hebdomadaire relaie en effet, sans aucune déontologie journalistique, les informations fournies par le gouvernement

94 "A propos du code électoral par Jacques Baudin", Le Soleil, 2 octobre 1990.

95 "Municipales : abstention danger", Jeune Afrique, n° 1539, 14-20 novembre 1990.

96 "Vote ou pas : là est la question", Jeune Afrique, n° 1560, 27 novembre 1990 et "Violents affrontements à Dakar entre opposants et forces de l'ordre", Le Monde, 16 novembre 1990.

97 "Relaxe des interpellés", Le Soleil, 16 novembre 1990.

98 Voir Le Soleil du 26 novembre 1990 et des jours suivants.

99 Lamine Tirera, Abdou Diouf : biographie politique et style de gouvernement, pp.21 8, Paris, l'Harmattan, 2006.

sénégalais. On peut de ce fait lire que le fort taux de participation s'explique par la faible représentation locale du PDS - alors que le parti libéral a fait entre 20 et 25 % dans la plupart des régions rurales sénégalaises et plus de 40 % dans la capitale en 1988 - et l'absence d'influence des partis marxistes (qui représentent quand même 5% de l'électorat). Albert Bourgui n'hésite donc pas à parler de "vote sanction" contre... l'opposition, sans jamais souligner les incohérences des chiffres donnés par les autorités sénégalaises 100.

Toutefois, les commentaires dithyrambiques de Jeune Afrique ne masquent pas la gêne du "Père de la nation" 101 , profondément humilié par le boycott de l'opposition. Ces élections marquent en effet un recul pour la démocratie sénégalaise. Jamais depuis 1973, un scrutin ne s'était déroulée en présence que d'un seul parti. Alors que Abdou Diouf n'a cessé de prôner l'ouverture et le dialogue avec les opposants depuis son avènement, le Sénégal a offert en 1990 une parodie d'élection digne des régimes les plus autocratiques du continent africain.

L'humiliation subie par le chef de l'Etat le fait subitement changer de discours. Lui qui refusait l'idée pendant l'été 1990 de réinstaurer la Primature et d'appeler au gouvernement des membres de l'opposition (164), laisse entendre dans son allocution du 31 décembre 1990 son désir de se concerter pleinement avec les partis non gouvernementaux afin, comme l'indique la "une" du Soleil du 2 janvier 1991, de "décrisper" la situation politique du pays 102. L'organisation des "neuf", la CONACPO 103 , refuse dans un premier temps toute négociation avec le pouvoir , mais les actions entreprises par le Président Diouf, comme la nomination d'un Premier ministre, séduisent le PDS. Le parti libéral n'hésite pas à se couper de certains de ses fidèles alliés, comme la LD/MPT, pour entamer un dialogue officiel avec Abdou Diouf. Ce rapprochement aboutit à l'entrée d'Abdoulaye Wade au gouvernement en avril 1991.

5. Le gouvernement à majorité présidentielle élargie (avril 1991 - octobre 1992) :

Après avoir annoncé sa volonté de rénover une nouvelle fois le code électoral, Abdou Diouf consulte son parti le 27 février 1991. Le PS, entièrement dévoué à son chef depuis 1990, se plie de bonne grâce aux requêtes de son secrétaire général, qui exige "une révision de la Constitution pour déconcentrer le pouvoir, mettre sur pied un gouvernement responsable de la gestion des affaires, dirigé par un Premier ministre nommé et révo qué par le Président, mais aussi comptable devant l'Assemblée nationale" 104 . Il rétablit de fait le régime qui fut en place de 1970 à 1983, l'article 35 en moins.

Cette initiative "intéresse" le PDS et le PIT, tandis que les autres membres de la CONACPO sont nettement plus réservés. Abdoulaye Wade brise finalement comme en 1988 le front de l'opposition pour répondre favorablement à l'appel d'Abdou Diouf. Cette attitude semble montrer que le fondateur du PDS accorde une certaine confiance au chef de l'Etat et que le dialogue a été maintenu entre les deux hommes depuis la rupture de la table ronde en 1988. Malgré une certaine réticence de la base libérale, le PDS vote la révision constitutionnelle de mars 1991 qui rétablit la Primature, la motion de censure et le droit présidentiel de dissoudre

100 Albert Bourgui, "Une bonne longueur d'avance ", Jeune Afrique, n° 1564, 1er janvier 1991.

101 Abdou Diouf réutilise cette expression le lendemain des élections municipales. "Je suis élu par le peuple pour régler ses problèmes. Je suis le Père de la nation". "Vote massif", Le Soleil, 26 novembre 1990.

102 "Décrispation ", Le Soleil, 2 janvier 1991.

103 La CONACPO regroupe : And Jëf, la LD/MPT, le MSU, l'OST, le PAI, le PDS, le PLP, le PPS et l'UDP. "Le PDS rej ette les propositions du pouvoir", Le Soleil, 4 janvier 1991.

104 "Abdou Diouf prend du recul", Jeune Afrique, n° 1576, 19 mars 1991 et "Rétablissement du poste de Premier ministre : appel au rassemblement", Le Soleil, 1 er mars 1991.

le Parlement 105.

Au contraire de la LD/MPT et d'And Jëf, Wade ne fixe presque aucune condition d'entrée au gouvernement. Cette docilité s'explique par le fait que le chef de l'opposition trouve son compte en obtenant quelques ministères. Il concrétise une ambition personnelle qui a rythmé sa vie depuis 1974. En outre, il pense qu'en étant plus près des affaires de l'Etat, il peut convaincre le peuple sénégalais et les influents chefs d'Etat étrangers qu'il n'est pas un simple "agité" mais un homme politique compétent, capable de diriger le pays. Il atteint donc une forme de consécration lorsqu'il obtient la garantie de Diouf qu'il sera l'un des hommes clés du prochain gouvernement.

Pour coordonner la future équipe ministérielle PS-PDS, Abdou Diouf recrée un poste de Premier ministre. Cette fonction est au début des années 1990 revenue à la mode en Afrique, après avoir été laissée de coté au cours de la décennie précédente. Le profil de la personne choisie est souvent le même : un homme discret, relativement compétent et doté d'une réputation d'homme intègre. On trouve ainsi Alassane Ouattara en Cote d'Ivoire, Sadou Hayatou au Cameroun ou Casimir Oyé-Mba au Gabon 106 . Ces nominations permettent aux dirigeants ou aux régimes en place depuis plusieurs décennies de calmer pour un temps les demandes populaires de démocratisation. De surcroît, le présidentialisme africain à outrance, sans garde-fou, est de plus en plus mal vu par les bailleurs de fonds.

Alors que le nom de Moustapha Niasse circule avec insistance dans les rues de Dakar, Abdou Diouf désire avoir à ses cotés un homme plus effacé et surtout plus fidèle. C'est pour ces raisons qui rappelle à la Primature son ami de toujours, Habib Thiam. Cependant, le chef de l'Etat propose à son ancien ministre des Affaires Etrangères un super-ministère de l'Industrie... que Niasse refuse 107.

Habib Thiam a pour tâche de diriger un gouvernement à majorité présidentielle élargie qui comprend, pour la première fois depuis presque quarante ans, des hommes appartenant à un parti autre que le PS. Outre Abdoulaye Wade, officieusement vice-Premier ministre avec sa fonction de ministre d'Etat... sans portefeuille, le PDS obtient trois autres ministères. Ils sont attribués à Ousmane Ngom (ministre du Travail et de la Formation), Jean-Paul Dias (ministre de l'Intégration Economique Africaine) et Aminata Tall (ministre délégué auprès du ministre de l'Education Nationale). Le PIT, récompensé pour son soutien à Diouf lors de la crise mauritanienne, obtient lui aussi un ministère. Amath Dansokho, secrétaire général du PIT, devient ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat.

On constate que les postes offerts à l'opposition ne sont pas de première importance ou alors ils ont des contours mal définis. C'est notamment le cas d'Abdoulaye Wade. Bien qu'il dépende uniquement du Président de la République et qu'il ait un droit de regard sur tous les dossiers, il ne bénéficie d'aucun local et n'a à sa disposition qu'un seul assistant technique 108. La présence de ces ministres-opposants n'a donc pas une influence directe sur la politique

105 "Le PS et le PDS votent la révision ", Le Soleil, 22 mars 1991.

106 "Un nouvel acteur : le Premier ministre (...) personnage providentiel chargé d'assurer la transition démocratique", Le Monde, 8 juin 1991.

107 Lors d'un entretien accordé à Jeune Afrique, Habib Thiam révèle que Moustapha Niasse a exigé un statut de ministre d'Etat pour rentrer au gouvernement. Or, l'accord passé entre Diouf et Wade prévoit que Abdoulaye Wade soit le seul ministre d'Etat. Cette information, bien que fortement plausible, est réfutée la semaine suivante par Moustapha Niasse. Albert Bourgui, Siradiou Diallo et Hugo Sada, "Moustapha Niasse : "non, je ne regrette rien"", Jeune Afrique, n° 1583, 7 mai 1991.

108 "Les assistants de Me Wade", Lettre du continent, 6 février 1992.

menée par le gouvernement, mais elle rassure l'opinion publique. En effet, c'est un signe

d'ouverture politique envoyé par Abdou Diouf, qui souligne la volonté de son parti de ne plus vouloir accaparer tous les rouages du pouvoir.

L'ouverture aurait pu être plus prononcée, mais les autres partis politiques sénégalais invités ont refusé de participer à ce gouvernement, bien souvent à cause de l'extrême réticence de leur

base.

La formation de ce gouvernement à majorité présidentielle élargie offre la possibilité au Sénégal "de conserver une longueur d'avance sur les autres Etats africains". Depuis le

sommet France-Afrique de la Baule en 1990, et la critique à peine voilée de François Mitterrand à l'encontre des partis uniques africains, l'heure est au multipartisme sur le

continent. De nombreux observateurs pensent ainsi, suite à ce discours, que c'est la France qui a imposé de fait au Sénégal ce nouveau type de gouvernement 109 . Or, on pense que si l'avis

français a bien évidemment eu une influence sur le rapprochement Diouf-Wade, le gouvernement d'union nationale est avant tout la concrétisation d'une volonté propre au Sénégal, exprimée depuis le milieu des années 1980 110 et favorisée par la fin de l'ère Collin et

"l'efficace boycott" par l'opposition des municipales de 1990.

Convaincus de la bonne volonté présidentielle, les ministres PDS et PIT favorisent une

concertation avec les autres partis politiques afin de modifier rapidement le code électoral. Les travaux sont placés sous la responsabilité d'une commission nationale de réforme du code

électoral, dirigé par l'impartial Kéba Mbaye, qui bénéficie de la confiance des opposants. Pour éviter l'échec de la table ronde de 1988, cette commission consulte les requêtes des partis

un à un, mais aussi les avis de la société civile et des associations. Sur les 17 partis recensés en 1991, 3 seulement refusent de participer à la consultation. Il s'agit du MSU, de l'OST et du

PPS.

Les 14 partis qui travaillent sur le nouveau code électoral trouvent rapidement une trentaine de points d'accord. Voici ci-dessous les principaux 111 :

- La majorité passe de 21 à 18 ans

- Le vote des Sénégalais de l'étranger est à présent autorisé

- Le passage dans l'isoloir devient obligatoire

- L'identification des électeurs par une pièce d'identité le jour du vote devient obligatoire

- L'utilisation d'encre indélébile pour éviter les votes multiples devient obligatoire

- La fonction présidentielle est à présent limitée à deux mandats

- Les partis doivent être représentés à présent au sein des bureaux de vote par des assesseurs

- La distribution des cartes doit dorénavant se faire en présence de représentants des partis

- La durée des campagnes électorales passe de 14 à 21 jours

- Les contentieux électoraux sont à présent de la compétence de la Cour suprême

- Les élections présidentielles et législatives ne doivent plus être concomitantes

- Les coalitions politiques sont dorénavant autorisées

- Les campagnes déguisées sont à présent interdites

- Pour les élections législatives, on inclut 70% de proportionnelle et 30 % de scrutin majoritaire

- Les candidats bénéficient dorénavant d'une immunité tout au long de la campagne électorale

109 "La cohabitation à la française est devenue le nec plus ultra de tous les politologues, professeur d'université français, qui rédigent les nouvelles Constitutions africaines. Dans les pays où les Présidents sortants ont les attributs du pouvoir, l'armée et l'argent, il est fortement recommandé aux chefs de l'opposition de se contenter des postes de Premier ministre ou de président de l'Assemblée nationale". Antoine Glaser et Stephen Smith, "Les nouveaux blancs aux commandes de l'Afrique", Libération, 1er février 1994.

110 Mar Fall, l'Etat d'Abdou Diouf ou le temps des incertitudes, Point de vue l'Harmattan, 1986. 111 Le Soleil du 21 et 23 mai 1991.

On note que la revendication majeure de l'opposition - le passage obligatoire dans l'isoloir - est enfin acceptée par le pouvoir socialiste.

Certains points de discorde subsistent néanmoins Le PS refuse que soit inscrite dans la Constitution l'incompatibilité entre la fonction présidentielle et la fonction de chef de parti. Cette position est compréhensible, la vie politique interne du PS ayant une influence directe sur la vie de l'Etat sénégalais. De plus, n'ayant toujours pas trouvé en 1991 un bras droit susceptible de le remplacer, Abdou Diouf ne peut pas se permettre d'abandonner sa position dominante au PS.

La formation gouvernementale rejette aussi l'instauration d'un Sénat - certainement à cause de l'échec des négociations à ce sujet en 1988 - et la durée de 6 ans proposée par l'opposition pour le mandat présidentiel, le PS jugeant que pour "compenser" la limitation des mandats, le chef de l'Etat doit pouvoir bénéficier de deux septennats 112.

Pour satisfaire l'ensemble des participants, les requêtes socialistes sont acceptées. Le septennat renouvelable une fois est instauré tandis que le nouveau code électoral ne fait que "recommander" au Président de la République de mettre fin à son rôle de chef de parti. Ces deux points ne paraissent pas gêner outre mesure l'opposition, Abdoulaye Wade qualifiant même à la fin des négociations le nouveau code électoral de "presque parfait".

D'autres réformes importantes sont menées au cours des premiers mois de "cohabitation". Abdou Diouf crée le 25 mai 1991 un Haut Conseil de la Radio Télévision (HCRT). Il est chargé de faire respecter la diffusion hebdomadaire de la propagande des partis dans les médias d'Etat, d'assurer une bonne retransmission des débats parlementaires et de veiller à un certain "pluralisme" de l'information. Cette "révolution" est accompagnée par la création d'une grande émission politique contradictoire mensuelle.

Cette ouverture des médias à l'opposition est encourageante. En parallèle, on note dans les colonnes du Soleil un plus grand intérêt quant à l'actualité et aux idées des opposants. Après avril 1991, on peut lire en page centrale du quotidien gouvernemental de longues interviews d'Abdoulaye Wade, Amath Danshoko, Landing Savané, Babacar Niang etc... chose inimaginable quelques mois auparavant 113.

L'impartialité des médias devient par conséquent un objectif prioritaire du gouvernement. La loi signée par Abdou Diouf le 3 septembre 1992 l'atteste :

"il est apparu nécessaire de rappeler les conditions d 'un traitement objectif de l 'actualité politique, dans le respect des règles déontologiques applicables à la profession de journaliste. (...) A chaque fois que l 'importance de l 'événement le justifiera, les journaux télévisés et radiophoniques rendront compte des réunions des instances dirigeantes des partis politiques légalement constitués et des manifestations à caractère national que ceux-ci organiseront. Si un parti politique, un syndicat, une organisation patronale ou une association représentative de la société civile en font la demande, le Haut conseil pourra éventuellement ordonner la diffusion de mises au point pour rétablir l 'objectivité de l 'information ".

La justice, sévèrement critiquée depuis 1988, connaît elle aussi des réformes pour la rendre "plus crédible, plus efficace, plus compétente et plus impartiale" 114 . La Cour suprême est divisée en trois juridictions : le Conseil constitutionnel, le Conseil d'Etat et la Cour de cassation.

112 " Réserves sur deux points", Le Soleil, 23 août 1991.

113 Voir l'entretien de Landing Savané du 21 août 1991 et celui de Babacar Niang du 3 septembre 1991.

114 Propos du ministre de la Justice, Serigne Lamine Diop. "Réforme du système judiciaire ", Le Soleil, 29 mai 1992.

Cette vague d'ouverture correspond à une période d'état de grâce dans le pays. Le conflit sénégalo-mauritanien prend officiellement fin avec la restauration des relations diplomatiques entre les deux pays ; la situation en Casamance, pesante en 1990, s'apaise après la signature d'un accord de paix ; les grèves universitaires sont moins nombreuses etc.

De surcroît, les déclarations amicales de Wade envers Diouf foisonnent 115 . On surprend même le leader PDS... dansant avec la première dame du Sénégal 116 . Les sopistes sont ainsi sommés de respecter le consensus en vigueur. En août 1991, Abdoulaye Wade n'hésite pas à licencier le directeur de publication de Sopi et le secrétaire national de l'information du PDS suite à un article critiquant le gouvernement 117 . Il oeuvre donc pour la paix sociale, et permet au Sénégal de redevenir "fréquentable". Abdou Diouf récolte les fruits de cette politique en juin 1992 en étant reçu avec faste par la France, François Mitterrand se déplaçant jusqu'à Roissy pour accueillir son homologue sénégalais.

Cet état de grâce n'est même pas contesté par les principales victimes de la cohabitation, à savoir les partis non gouvernementaux. Abdoulaye Bathily reconnaît que Diouf et Wade ont fait "une combinaison au sommet qui a désamorcé la bombe sociale" 118 . Sonnés par le départ du chef charismatique de l'opposition, les membres de l'ancienne CONACPO sont à présent divisés. Dès la fin 1991, trois personnalités de l'opposition - Landing Savané, Babacar Niang et Abdoulaye Bathily - annoncent leur candidature... pour l'élection présidentielle de 1993.

Ils tiennent pourtant sensiblement le même discours. Ils dénoncent la traîtrise d'Abdoulaye Wade, qui a en quelque sorte "pactisé avec le diable" ; se plaignent de la fermeture des médias d'Etat aux partis non gouvernementaux et s'insurgent face... aux prévisibles fraudes électorales de 1993 119. Toutefois, Landing Savané est celui qui tire le mieux son épingle du jeu au cours de la période. En effet, son parti And Jëf arrive à créer une "union des gauches" en fusionnant avec l'Organisation Social des Travailleurs (OST), l'Union pour les Démocraties Populaires (UDP) et le cercle des lecteurs de Suxxuba. Ce regroupement des différents partis de la gauche révolutionnaire a pour objectif de "combattre le régime Diouf- Wade" 120.

Dans ses interventions, Landing Savané s'attaque principalement non pas au chef de l'Etat mais bel et bien au fondateur du PDS. Il présente le parti libéral comme un parti bourgeois, qui achète ses militants grâce à des allégeances. Face à la multiplication de ce type de déclarations, Wade ironise et affaiblit un peu plus ses amis d'hier en les invitant "à se joindre (au gouvernement) (...) au lieu de ces inutiles coups d'épée contre un adversaire si conscient de sa force et de son invulnérabilité qu 'il se soucie finalement peu de cette vaine agitation"121.

La force de caractère d'Abdoulaye Wade a des répercussions sur les rapports qu'entretient le Sénégal avec le FMI et la Banque mondiale. Il milite pour une renégociation des programmes conclus et une remise en cause de la NPI et de la NPA. En déclarant dès sa nomination "maintenant, c 'est fini les contraintes et les conditionnalités" et en critiquant l'absence de

115 "Je m'entends parfaitement avec Abdou Diouf, nous faisons tout en commun (...) nous n'avons jamais eu la moindre divergence sur le moindre problème ". "Diouf- Wade : le ticket gagnant ? ", Jeune Afrique, n° 1 606, 15 octobre 1991.

116 Voir la photo d'Abdoulaye Wade et Elisabeth Diouf dansant ensembles. "Soirée de gala de la Croix rouge", Le Soleil, 10 juin 1991.

117 Suite à cette affaire, Wade déclare : "le Soleil et la radio essaient de s'adapter au changement, pas Sopi". "Affaire Sopi", Le Soleil, 16 août 1991.

118 Marie-Pierre Subtil, "A la veille du sommet de la Conférence islamique, "Etat de grâce" politique et "bombe sociale" à Dakar", Le Monde, 8 décembre 1991.

119 Francis Kpatindé, "Opposition es-tu là ? ", Jeune Afrique, 3 décembre 1991.

120 "Landing Savané, secrétaire général", Le Soleil, 17 décembre

121 "Troisième conférence nationale des anciens du PDS", Le Soleil, 30 décembre 1991.

distributions de semences et d'engrais, le ministre d'Etat souhaite pousser Abdou Diouf à tenir tête plus régulièrement aux bailleurs de fonds. Habib Thiam semble avoir la même volonté, puisque dans un large entretien accordé au Soleil le 26 juillet 1991, il désapprouve également la NPA et la NPI.

Le chef de l'Etat suit l'avis de ses deux ministres. Il prône à partir de la première moitié de l'année 1991 un ajustement plus tourné vers le développement et la croissance, et moins sur les équilibres macroéconomiques 122 . La nouvelle position sénégalaise heurte les bailleurs de fonds, déjà méfiants depuis la parution du rapport Berg. Cette attitude détériore donc les relations Sénégal-FMI, ce qui n'arrange pas la situation économique du pays, bien mal en point entre 1991 et 1992.

Cependant, ces difficultés sont reléguées au second plan derrière l'euphorisme régnant durant les premiers mois du gouvernement d'union nationale. Cet état de grâce est consolidé par les multiples événements de portée mondiale organisés sur le sol sénégalais entre décembre 1991 et février 1992. L'espace de quelques semaines, le Sénégal est le centre de l'Afrique.

Le premier évènement qui a lieu sur le sol sénégalais est la réception de l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI). Premier pays subsaharien à recevoir l'OCI, le Sénégal s'est doté d'importantes infrastructures pour accueillir les délégations. Le pays, peuplé à plus de 90% de musulmans, veut faire de cette réunion un événement politique majeur. Mais les absences conjuguées des chefs d'Etat marocain, égyptien et surtout saoudien font de la conférence un semi-échec. Même s'il est élu à cette occasion président de l'OCI pour trois ans, Abdou Diouf n'égale pas sur le plan médiatique sa "performance" de 1981 à Taïf. Vexé par cet affront, le chef de l'Etat déclare dans Le Monde du 10 décembre 1991 : "nous respectons les Arabes plus qu 'ils nous respectent. Ce sixième sommet de l'OCI en est l'illustration ".

La déception laisse cependant bien vite la place à l'enthousiasme, puisque le Sénégal organise en janvier la Coupe d'Afrique des Nations 1992. Cette compétition est l'occasion pour Diouf de se rapprocher de "sa" jeunesse, qu'il tente désespérément de reconquérir depuis 1988 123. Le chef de l'Etat mise sur une victoire du Sénégal pour bénéficier d'un "effet Coupe d'Afrique". Les proches du régime dioufiste pense qu'une victoire des "Lions de la Téranga" pourrait jouer sur le moral des Sénégalais et profiter au Président indirectement, le football étant le sport national du Sénégal avec la lutte. La jeunesse verrait en Diouf "un Sénégal qui gagne" et voterait pour lui en 1993, la majorité ayant été abaissée à 18 ans. Le gouvernement se donne donc les moyens pour réus sir "sa" CAN. Il octroie 1,4 milliards FCFA pour l'organisation de l'événement ; 1,3 milliards FCFA pour l'amélioration des stades et 1 milliard FCFA pour les équipements de télévision 124.

Les politiques, désireux de "rentabiliser" leur investissement, troublent la préparation de l'équipe nationale en se rendant sur le camp d'entraînement des joueurs. Lors de leur visite du 2 janvier 1992, les ministres se montrent, font de larges sourires en compagnie des sportifs

122 Abdou Diouf soutient ainsi à RFI : "j'ai pensé ces derniers mois à la dimension sociale de la politique de l'ajustement. L 'ajustement sans la croissance, sans le développement n 'a pas d'avenir et ne conduit pas à la prospérité ". "Le nouveau gouvernement marque un changement dans la continuité ", Le Soleil, 11 avril 1991.

123 Son discours du 4 avril 1989 est particulièrement révélateur. Dans son allocution, située entre deux crises majeures (la contestation post-électorale et la crise sénégalo-mauritanienne), Abdou Diouf rend hommage à la jeunesse "force vive et incarnation de la nation en devenir" et n'hésite pas à prendre cette position étonnante : "que notre jeunesse soit contestatrice, je n'y vois pas une calamité nationale". Il tente ainsi par tous les moyens de faire oublier ses propos thièssois de 1988. Voir Le Soleil, 5 avril 1989.

124 "La valse des milliards", Jeune Afrique, n° 1615, 23 janvier 1992.

et... tirent des penaltys en costard-cravate 125 . Outre Habib Thiam, on compte parmi les footballeurs d'un jour Ousmane Ngom. Cette présence n'est pas anodine, le message politique est fort : les photographes et les caméras doivent souligner la bonne ambiance qui règne au sein du gouvernement.

Le Président reçoit quant à lui l'ensemble de la sélection au palais présidentiel. Il accorde une attention toute particulière à Jules-Francois Bocandé, avec qui il n'hésite pas à poser longuement pour les photos 126 . L'homme en question a de quoi attirer la convoitise présidentielle. Il est considéré à l'époque comme le meilleur joueur du pays (il a été le meilleur buteur du championnat de France en 1986), il a le brassard de capitaine et surtout, comme son nom l'indique, il est d'origine casamançaise. C'est donc à lui que Abdou Diouf offre un immense drapeau sénégalais. Le sport, le patriotisme et la politique s'entremêlent durant la préparation des "Lions". Le message du gouvernement est très clair : il faut gagner la coupe 127.

Après avoir lancé officiellement la compétition, Abdou Diouf assiste au premier match des sénégalais contre le Nigeria. A sa grande satisfaction, il est applaudi par l'ensemble du stade, composé à majorité de jeunes. Les débuts des "Lions" sont pourtant chaotiques, puisqu'ils perdent 1-2 contre le Nigeria. La pression est donc déjà grande lors de la deuxième rencontre contre le Kenya, seule une victoire pouvant permettre au Sénégal de continuer la compétition. Abdou Diouf, stressé... ou plus certainement désintéressé par le match en lui-même, n'assiste pas à la rencontre. La propagande gouvernementale met alors en avant la présence dans les tribunes d'Elisabeth Diouf, Abdoulaye Wade et d'autres ministres PS et PDS. Toutes ces personnes ne font pas dans la demi-mesure pour se congratuler à la suite de la large victoire sénégalaise 3-0 128 , qui qualifie la sélection pour les quarts de finale. Les premiers effets de la CAN se font ressentir : la Casamance est en fête - suite notamment à une bonne prestation de Bocandé - et la jeunesse s'associe à la joie exprimée par les ministres du gouvernement d'union nationale. "L'effet CAN" parait prendre la tournure souhaitée, mais cela est sans compter sur une élimination prématurée de la sélection sénégalaise.

Les "Lions de le Téranga" sont en effet éliminés le match suivant par le Cameroun 1-0, sans gloire... et surtout sans coupe. Cette sortie prématurée est vécue comme un drame national129. Elle constitue également une humiliation, étant donné que c'est le "cousin" ivoirien qui termine quelques jours plus tard champion d'Afrique. Le presse gouvernementale cherche alors un coupable et en trouve un tout désigné en la personne du sélectionneur national, le français Claude Leroy. Le Soleil explique que "l'échec de l'équipe nationale, c'est donc l'échec personnel de son entraîneur qui avait en toute clarté et en toute responsabilité fait un choix. Celui ci ne s'est pas avéré payant (...) finalement, il n'y a pas de malédiction en sport. Tout a une base scientifique et rationnelle. Tout peut s'expliquer scientifiquement" 130.

Comme souvent en Afrique, les commentaires sportifs des journalistes sont accompagnés... par ceux des hommes politiques. Ces derniers critiquent les mauvais choix de l'entraîneur mais aussi son salaire, estimé sur quatre ans à 216 millions FCFA. On comprend que le sort

125 "Habib Thiam à l'entraînement des Lions : "nous vous faisons confiance"", Le Soleil, 3 janvier 1992.

126 "Abdou Diouf : allez les lions", Le Soleil, 6 janvier 1992.

127 Abdou Diouf déclare : "c 'est un message que vous allez délivrer, un message de paix et de fraternité de la jeunesse africaine a l'ensemble des jeunes du monde entier avec (...) comme objectif la con quête de la Coupe africaine de football". "Abdou Diouf : allez les lions", Le Soleil, 6 janvier 1992.

128 "Coupe d'Afrique des Nations : un ballon très politique", Jeune Afrique, n° 1 620, 31 janvier 1992.

129 "Le camp sénégalais s'explique ", Le Soleil, 26 janvier 1992.

130 "Choix incohérent.. échec logique", Le Soleil, 21 janvier 1992.

du français est scellé quelques jours tard, à la lecture d'un communiqué du conseil des ministres :

"Dans sa communication, le Président de la République a évo qué le déroulement de la dix-huitième CAN avec l'élimination prématurée de l'équipe nationale du Sénégal en quart de finale. Il a dit sa peine et celle de tout le peuple sénégalais devant cet évènement, mais a estimé que "nos Lions se sont battus même s'ils ont manqué de réussite. Ils sortent de cette compétition la tête haute". Il convient dont de rendre hommage au peuple sénégalais et a sa jeunesse pour leur mobilisation et leur appui massif. Il faut redoubler d'effort a dit le chef de l'Etat qui a demandé de penser dès maintenant aux échéances futures et de les préparer par l'élaboration rapide d'un plan de relance du football sénégalais par la base. Le Président de la République a ensuite souligné la nécessité de tirer toutes les leçons de notre participation à cette compétition et de situer les responsabilités de façon objective" 131.

La conférence de l'OCI et l'organisation de la CAN sont donc des semi-échecs pour Abdou Diouf et son gouvernement d'union nationale, le pouvoir n'ayant pas réussi à en tirer les bénéfices escomptés. Le déplacement du Pape Jean-Paul II clôture cette période de grands événements internationaux au Sénégal.

Cette visite, importante pour ramener au calme une Casamance très fortement christianisée, a été organisée par Abdou Diouf et sa femme, de religion chrétienne, contre la volonté de la confrérie mouride 132 . En dépit de certains avis défavorables, le gouvernement d'union nationale - notamment Habib Thiam, Abdoulaye Wade et Amath Dansokho - se presse autour du chef de la chrétienté lors de son arrivée à Dakar, le 18 février 1992. Les élections sénégalaises approchant, il est de bon ton d'afficher son ouverture religieuse pour séduire l'électorat chrétien.

Le principal objectif de Jean-Paul II au cours de ce voyage est d'apaiser la situation casamançaise. Le conflit séparatiste connaît entre 1989 et 1991 des périodes de fortes tensions, les rebelles ayant trouvé en Guinée-Bissau une zone de repli idéale. Les morts se comptent par centaines, voire milliers. Les réponses de l'armée sénégalaise sont violentes, on parle même d'arrestations et de rafles aveugles 133 . Pour mettre fin au conflit, Abdou Diouf décide de faire un geste et gracie le 27 mai 1990 350 séparatistes casamançais. Dans la foulée, un accord de paix est signé entre le MFDC et le gouvernement. Une commission de paix, regroupant l'Abbé Diamacoune, des membres du MFDC et des éléments du PS et du PDS, est crée. On croit le problème casamançais en passe d'être résolu, mais en décembre 1991, les violences reprennent avec l'assassinat d'un député et d'un président de conseil rural 134 . Le chef de l'Etat, qui prépare la visite symbolique de Jean Paul II à Ziguinchor, met alors en place une commission de gestion de la paix en janvier 1992.

C'est dans ces conditions que le Pape prône durant son séjour la paix. Il prononce notamment ces mots : "pendant de trop longues années, vous avez connu des périodes de déchirement, des familles divisées, des deuils, des villages et des champs ravagés, tous, vous aspirez à la réconciliation et à l'unité. Vous devez construire ici la demeure de la paix. Vous ne pourrez le

131 "Relance du football par la base", Le soleil, 22 janvier 1992.

132 Abdou Diouf raconte : "Le Khalife général des Mourides n 'a pas été enthousiaste (...) j 'ai dit : "mon devoir est de vous informer, je vous informe. Il y a deux raisons. Le Pape est un chef d'Etat, je dois recevoir un chef d'Etat. Deuxièmement, nous avons une communauté chrétienne qui a besoin de voir son guide. C'est ma responsabilité de la protéger et de lui offrir ce cadeau de recevoir le guide spirituel de la chrétienté". Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

133 "Amnesty International dénonce l'usage de la torture en Casamance", Le monde, 13 janvier 1991.

134 "Un député tué en Casamance : réactions après l'attentat", Le soleil, 25 décembre 1991.

faire que tous ensemble" 135 . L'abbé Diamacoune Senghor, qui assiste à la messe pontificale à Ziguinchor, déclare en guise de réponse : "la violence nous a été imposée en Casamance et sans la justice, la réconciliation ne serait construite que sur du sable. J'espère que le Pape montrera la voie"

Rassuré par ces propos, le Pape quitte le Sénégal en pensant qu'une solution de paix définitive peut être prochainement trouvée. C'est l'inverse qui se produit, puisque à partir de juillet 1992, on assiste à une très grande intensification du conflit casamancais. Toutefois, la visite papale reçoit un écho favorable dans l'ensemble du pays et panse quelque peu les plaies ouvertes depuis 1988. Cet évènement clos "la grande récréation"136 débutée avec la conférence de l'OCI. Le quotidien reprend le dessus. Les premières tensions au sein de la cohabitation apparaissent.

En effet, la présence des ministres libéraux au gouvernement ne fait pas que des heureux. Certains socialistes n'acceptent pas le fait de se retrouver en deuxième ligne derrière un Abdoulaye Wade entreprenant et qui agit souvent de concert, du moins durant les premiers temps de la cohabitation, avec le chef de l'Etat.

En outre, le conseil des ministres n'est plus pour la formation dioufiste un lieu où circulent des renseignements secrets, dissimulés aux autres partis. Les ministres socialistes font à présent attention à ce qu'ils disent, cherchant à ne pas dévoiler toutes leurs informations à leurs collègues PDS. La méfiance générale aidant, tous les dossiers sont extrêmement discutés, chacun essayant d'imposer à l'autre ses idées 137 . Une fracture se crée au sein même du gouvernement entre les membres socialistes et libéraux. Les ministres de la société civile, en manque de base politique, sont quant à eux plus enclins à soutenir les ministres PDS :

"très vite, on s'aperçut que les nouveaux cultivaient ou essayaient au plus haut point de bonnes relations avec les ministres chargés des finances ou de l'économie. Ces derniers, souvent technocrates, sans base politique,

avaient aussi besoin de points d'appui." 138.

Par conséquent, les accrochages entre Thiam et Wade se multiplient 139 . L'affrontement le plus net concerne le Fonds pour la Promotion Economique (FPE) de 39 milliards FCFA, accordé par la BAD le 22 novembre 1991. Selon Habib Thiam 140, ce fonds doit être raccordé à lui pour éviter tout détournement d'argent (221). Abdoulaye Wade, qui n'a aucune sympathie pour Thiam, dénonce cette appropriation. Le ministre d'Etat débute alors une véritable campagne de presse pour que le FPE soit ratt aché à Famara Ibrahima Sagna, ministre de l'Economie et des Finances. Ce choix n'est pas anodin, puisque Sagna est un allié de Wade - il a oeuvré pour son entrée au gouvernement - et il n'est un secret pour personne qu'il lorgne sur la Primature. En lançant cette polémique, Abdoulaye Wade essaie donc d'affaiblir le Premier ministre. Cette tentative est un "succès", puisque jusqu'à son départ du gouvernement, le FPE occupe l'espace médiatique sénégalais.

135 Sennen Andriamirado, "Casamance c'est la guerre !", Jeune Afrique, n° 1653, 16 septembre 1992.

136 Elimane Fall, "La récréation est finie au Sénégal" , Jeune Afrique, n° 1624, 26 février 1992.

137 "Les débats, style parti politique, où l'on pouvait passer toute une nuit à discutailler des points et des virgules, envahirent notre réunion hebdomadaire du conseil". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.121, Paris, Rocher, 2001.

138 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.122-123, Paris, Rocher, 2001.

139 Habib Thiam raconte l'un de ces multiples accrochages : "Abdoulaye Wade crut bon de m'appeler au téléphone pour me dire sa conception sur la manière de gouverner. A cause du ton employé, rogue et donneur de leçons, je l'ai envoyé sur les roses en lui précisant qu'aussi longtemps que j'occuperais le poste de Premier ministre, il en serait ainsi". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.123, Paris, Rocher, 2001.

140 Dans ses mémoires politiques, Habib Thiam consacre un chapitre entier au FPE pour justifier son utilisation. Habib Thiam, Par devoir et amitié, Paris, Rocher, 2001.

En dépit de ces frictions, le gouvernement d'union nationale a tout de même dépassionné le débat politique, favorisé une ouverture du régime et contribué au retour d'une certaine paix sociale, excepté en Casamance. Certaines personnalités, comme Amath Dansokho, suggèrent ainsi... une candidature unique pour la présidentielle de 1993 141 . Si Abdou Diouf semble tenter par cette idée - Habib Thiam soutient dans ses mémoires que le chef de l'Etat propose à la fin de l'année 1992 le poste de Vice-Président à son ministre d'Etat 142 - Abdoulaye Wade réaffirme sa volonté de conquérir le palais présidentiel, "son devoir étant d'amener le PDS au pouvoir, car le parti est majoritaire" 143. Le fondateur du PDS annonce de ce fait sa candidature à la présidentielle au cours de l'hivernage 1992 mais se prononce pour le maintien des ministres PDS au gouvernement.

Suite à cette annonce, le climat gouvernemental devient relativement pesant. Des conseils ministériels officieux se tiennent sans la présence du PDS, les ministres libéraux n'apparaissent plus dans les médias d'Etat, on assiste même à un procès entre Le Soleil et le ministre Jean-Paul Dias 144 . Pour mettre fin à l'isolement de sa formation, Abdoulaye Wade propose à la fin du mois d'août 1992 aux autres partis d'opposition de rentrer au gouvernement. Il essuie un refus général. Le chef de l'Etat réappuit alors son soutien à son ministre d'Etat et demande au gouvernement de ne pas se lancer dans la campagne préélectorale bien que... ses propres comités de soutien commencent déjà à faire leur apparition dans les médias d'Etat 145.

Abdoulaye Wade quitte finalement le gouvernement le 18 octobre 1992, suite à un vote du bureau politique PDS. Pour justifier son départ, il évoque la marginalisation dont il est victime depuis l'annonce de sa candidature. Il indique néanmoins son intention de retravailler avec Abdou Diouf après les élections, preuve que les deux hommes ont appris à se connaître et à s'estimer depuis avril 1991 146 . Ils se quittent ainsi en bons termes, ce qui laisse penser que la campagne de 1993 va être nettement moins agitée que la précédente.

6. L` élection présidentielle de 1993 :

Paradoxalement, les partis politiques s'adressent principalement durant la précampagne aux... électeurs vivant hors du Sénégal. Depuis la réforme du code électoral de 1992, les Sénégalais de l'extérieur ont le droit de vote. Cette nouveauté engendre de nouveaux comportements chez les politiques, qui tentent d'intéresser les expatriés aux enjeux de l'élection.

Tous les partis font des démarches en ce sens à partir de septembre 1992. Ils privilégient tous la France, ce choix s'expliquant bien évidemment par les liens qui unissent les deux pays. Pourtant les enjeux ne sont pas énormes : seulement 6 333 personnes sont inscrites sur les listes électorales, alors qu'on recense "officiellement" 45 000 sénégalais sur le sol français. On explique ces chiffres par la faiblesse du nombre de bureaux de vote. En effet, seules Paris et Le Havre, qui disposent de représentants diplomatiques et consulaires, sont habilités à accueillir des centres électoraux. Les Sénégalais de Marseille ou Bordeaux n'ont donc pas la possibilité d'aller voter.

141 "Le PIT fidèle à ses positions", Le Soleil, 7 septembre 1992.

142 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.151, Paris, Rocher, 2001.

143 "Meeting régional du PDS : objectif la conquête du pouvoir", Le Soleil, 6 juillet 1992.

144 "Plus malhonnête que Jean-Paul Dias, tu meurs !", Le Soleil, 6 août 1992 et "Jean-Paul Dias débouté", Le Soleil, 6 août 1992.

145 "COSAPAD à Thiès : Abdou Diouf le candidat de l'avenir", Le Soleil, 7 octobre 1992.

146 "Le PDS quitte le gouvernement : Wade s'explique", Le Soleil, 19 octobre 1992.

Si le réservoir électoral est faible en France, les "amitiés" et les possibilités de financements de campagne sont nombreuses. Wade inaugure un "quartier général du sopi" à La Défense alors que les partis marxistes vont à la rencontre des travailleurs émigrés. Bathily tient par exemple un meeting à la bourse du travail de Montreuil 147 . Le PS dépêche quant à lui son ministre des Affaires Etrangères, mais aussi secrétaire national PS chargé des élections, Djibo Kâ, pour qu'il promeuve la démocratie sénégalaise. Il rend visite à des rédactions de grands journaux installés à Paris, tels que Le Figaro, Libération ou Jeune Afrique 148 . Il insiste lors de ces entrevues sur la tradition démocratique sénégalaise et l'ouverture du pays depuis 1988. Cette campagne de séduction menée par le ministre vise avant tout à rassurer les bailleurs de fonds et l'opinion publique française , sachant que contrairement à 1988, Abdou Diouf appelle les observateurs internationaux à se rendre nombreux au Sénégal pour le scrutin.

Sur le terrain sénégalais, le pouvoir met en route sa propagande usuelle. Le chef d'Etat inaugure à tour de bras des nouveaux bâtiments, organisant notamment un grand rassemblement... pour l'inauguration d'un nouvel hôpital 149 . Aussi, les soutiens à Diouf prolifèrent dans Le Soleil : on note la création du comité de soutien Abdou Woor Corad, la réactivation du COSAPAD, l'appui du très controversé Ahmed Khalifa Niasse ou encore le "soutien massif" des chefs d'entreprises du Sénégal.

La presse gouvernementale insiste également sur le ndiguel mouride accordé à Abdou Diouf en... 1988 150. En effet, les relations entre Abdou Diouf et le Khalifat mouride se sont très nettement détériorés depuis cette date. Le nouveau Khalife général des Mourides, Serigne Saliou Mbacke, souhaite à présent "sauvegarder son autonomie, préserver la confrérie des éventuels ravages du factionnalisme politique, mais laisser aussi entendre que l'Etat n'est plus à considérer comme la propriété d'un seul homme politique, à savoir le Président toujours renouvelé" 151 . On pense aussi que le Khalife fait payer à Abdou Diouf une certaine liberté d'esprit, qui l'a notamment conduit à ne pas écouter les désapprobations mourides au sujet du voyage papal en 1992 152.

La confrérie tidjane, première confrérie en terme de fidèles, apporte quant à elle un soutien plus marqué au Président, sans toutefois s'engager dans un ndiguel formel. En fait, seuls les marabouts "secondaires" accordent des consignes de vote en bon et du forme, ce qui assure tout de même à Diouf une très bonne assise dans les campagnes sénégalaises.

Abdoulaye Wade a lui aussi des soutiens religieux. Il compte notamment à ses cotés des marabouts mourides et des associations religieuses souvent composées très majoritairement de jeunes, comme les Moustarchidines Wal Moustarchidates (les jeunes gens et les jeunes filles gardiens de l'islam en wolof). Cependant, ces soutiens ne sont pas relayés par la presse gouvernementale, ce qui tend à montrer que le fondateur du PDS a encore des difficultés à se faire entendre dans les médias d'Etat. En effet, depuis son départ du gouvernement, il n'apparaît presque plus dans la presse quotidienne, même si son congrès d'investiture à la

147 "Les leaders politiques à la conquête des émigrés", Le Soleil, 10 septembre 1992 et "Les leaders des partis politiques en France : campagne avant la lettre", Le Soleil, 2 décembre 1992.

148 Zyad Limam, "Les hommes de Diouf à Paris", Jeune Afrique, n° 1672, 27 janvier 1993.

149 "Inauguration de l'hôpital El Hadj Ibrahim à Niasse", Le Soleil, 25 octobre 1992.

150 "PS à Touba, le ndiguel ravivé", Le Soleil, 16 novembre 1992 et "Le PS à Darou Mousty", Le Soleil, 1er janvier 1993

151 Hamad Jean Stanislas Ndiaye, "La communication politique dans les élections au Sénégal: l'exemple du PS (Parti Socialiste) et de l'AFP (Alliance des Forces de Progrès) en l'an 2000", Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal).

152 Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005

présidence de décembre 1992 est relaté correctement dans Le Soleil 153.

On peut ainsi lire que Abdoulaye Wade a le soutien de quelques hommes politiques français, notamment Alain Madelin et Gilles de Robbien, et qu'il organise un véritable show pour annoncer sa candidature officielle, le meeting se tenant dans un stade réunissant 15 000 personnes.

Outre les rassemblements préélectoraux, l'actualité sénégalaise est centrée sur l'intensification des troubles en Casamance. Depuis la visite de Jean Paul II, la violence est réapparue.

Cette situation est due à la fragilisation interne du MFDC, qui s'est scindé en deux suite au cessez-le-feu conclu à Bissau en juin 1991. A partir de 1992, on compte deux, voire trois MFDC. Il y a "le front nord", conduit par Sidi Badji, qui se déclare favorable à la fin des hostilités et il y a le "front sud", qui rejette les propositions formulées par le gouvernement. Les "sudistes" proclament la fin de la trêve et se placent sous l'autorité de l'abbé Diamacoune Senghor, même si ce dernier semble avoir de plus en plus de mal à se faire entendre par "ses" troupes. Une troisième voix se fait également entendre à partir des années 1990, une aile radicale, localisée en France, qui se désolidarise de la position prise par Badji et qui réclame la poursuite des hostilités jusqu'à l'indépendance 154 . La multiplication des interlocuteurs freine l'avancée des pourparlers. L'Etat ne sait plus avec qui dialoguer, même si l'abbé Diamacoune Senghor apparaît touj ours aux yeux du pouvoir comme la personne la plus écoutée au sein du MFDC.

Le front sud reprend ses activités séparatistes en mai 1992. Le 1 er septembre 1992, dans le village casamançais de Kaguitt, on compte officiellement après un affrontement entre maquisards et militaires 52 morts (2 soldats) et 69 blessés (dont 19 soldats) 155. La situation dégénère, la Basse-Casamance devient une véritable zone de non droit. La région est à présent le terrain de la contrebande, du passage de drogue et "un partenaire commercial" privilégié pour la Gambie. Le MFDC demande l'impôt révolutionnaire et des cotisations sous forme de vivres à des populations soumises également aux multiples pressions et actions de l'armée.

Face à cette dégénérescence de la situation casamançaise, les politiques locaux n'ont aucune possibilité d'action et risquent à tout moment la mort. Pour fuir les violences, nombreux sont les habitants qui fuient en Gambien ou en Guinée-Bissau 156.

En plus d'avoir des répercussions sur la vie politique intérieure, cette intensification du conflit à une incidence sur la vie économique sénégalaise, une localité près du village touristique de Cap Skirring étant attaquée le 26 octobre 1992. Si aucun touriste n'est touché par l'action indépendantiste, on compte la mort d'une trentaine de locaux, massacrés par les troupes du MFDC. Les répercussions sont immédiates : les touristes pris de panique quittent la région157. En quelques jours, le tourisme en Casamance est bel et bien mort. Le secteur du tourisme sénégalais s'effondre, ce qui entraîne de très graves pertes économiques pour le Sénégal.

La Casamance pose de ce fait un problème politique et économique majeur. Les contemporains se demandent s'il est bien raisonnable d'organiser des élections dans une région aussi peu tenue par le pouvoir central. Abdou Diouf, en tant que garant de l'intégrité du territoire, ne peut pas se permettre la non tenue d'élections dans une partie du Sénégal, "ce qui

153 "Me Wade investi candidat", Le Soleil, 20 décembre 1992.

154 Assane Seck, Sénégal, émergence d'une démocratie moderne (1945-2005) : un itinéraire politique, Paris, Karthala, 2005.

155 Sennen Andriamirado, "Casamance c'est la guerre !", Jeune Afrique, n° 1653, 16 septembre 1992 et "un an et demi après la signature d'un cessez-le-feu : Des affrontements en Casamance entre l'armée et les indépendantistes ont fait cinquante-deux morts", Le Monde, 4 septembre 1992.

156 "L'attaque d'un village en Casamance a fait huit morts", Le Monde, 8 août 1992.

157 "Habitants et touristes ont fui le Cap-Skirring", Le Monde, 30 octobre 1992.

constituerait une reconnaissance de facto de la partition du territoire" 158 . Il décide donc d'employer les grands moyens en déployant une grande partie de l'armée sénégalaise dans la région casamançaise durant les élections. Les 1 500 soldats déjà présents sont ainsi rejoint par 1500 autres militaires, venus du Liberia où ils assuraient auparavant une mission dans le cadre de l'ECOMOG. Ce déploiement a pour but d'assurer la sécurité des personnes désirant aller voter et de permettre à Abdou Diouf de débuter sa campagne présidentielle à Ziguinchor.

Son premier meeting de campagne est par conséquent un événement aussi bien au Sénégal qu'à l'étranger 159 . Le candidat expose à cette occasion sa conception de l'intégrité du territoire et réaffirme son refus de voir une Casamance indépendante. Il se pose en "protecteur" de la région, en homme de paix et de démocratie.

Lors de ce premier rassemblement, il présente également son programme électoral. Il promet "un contrat pour l'avenir" jusqu'en 2000 fondé sur : une croissance oscillant entre 6 et 10 %, ; la création de 20 000 emplois annuels ; une décentralisation des institutions et de la vie économique ; une alphabétisation portée à 90% de la population. Toutefois, les mesures à entreprendre pour atteindre tous ces objectifs sont flous. Ceci s'explique par la crainte du Président sortant d'annoncer des réformes douloureuses à une population qui le rejette déjà massivement dans certaines parties du territoire 160.

Pour cette campagne, Abdou Diouf met en avant les formations politiques qui le soutiennent. Contrairement à 1988, où seul le PDS-R était présent aux cotés du Président, le chef de l'Etat dispose en 1993 du soutien du PIT d'Amath Dansokho, de l'UDS/R de Puritain Fall ou encore du MRS de Demba Ba. La présence de Majhemout Diop (PAI) dans le camp dioufiste est plus surprenante. Ce marxiste a en effet tout au long de sa vie combattu le régime socialiste. Il a connu l'exil sous Senghor et a été l'un des plus virulents opposants à Diouf lors de son accession au pouvoir. Pourtant, le PAI ne participe plus aux élections depuis 1983. On pense que Majhemout Diop connaît une profond résignation, une sorte de "syndrome Cheikh Anta Diop ". Devant les blocages et les difficultés de la vie politique sénégalaise, Abdou Diouf n'apparaît pas pour Majhemout Diop comme le meilleur des candidats mais... comme le moins pire. C'est pourquoi lorsqu'il parle du Président sortant, Diop n'évoque pas ses réalisations politiques, mais son intégrité, son discours de paix et la bonne image qu'il renvoie du Sénégal à l'extérieur du pays.

Le PS insiste aussi sur les qualités dioufistes pour "masquer" le mauvais bilan économique de son candidat. Contrairement à 1988, Abdou Diouf bénéficie lors de cette élection d'une véritable équipe de campagne. Pour la diriger, le chef de l'Etat a dû pour la première fois depuis 1990 choisir un second au PS. Habib Thiam, toujours en retrait vis-à-vis du parti malgré son retour à la Primature, ne fait pas figure de candidat idéal. Finalement, le choix de Diouf se porte sur Ousmane Tanor Dieng, personnalité en pleine accession au début des années 1990.

Ousmane Tanor Dieng est né 1948 à Nguéniène (département de Mbour). Il obtient, comme la majorité des hommes politiques issus de la "génération post-coloniale", un diplôme à l'Ecole Nationale d'Administration et de Magistrature (ENAM) de Dakar. Diplomate de formation, il rentre en 1976 au sein de l'administration sénégalaise. Il gravit rapidement les échelons. Il occupe les fonctions de conseiller chargé des affaires internationales au ministère des

158 Hassane Drame, "Les défis de l 'élection présidentielle en Casamance ", PoA 51, 1993.

159 Marie Pierre Subtil, "Sous la protection d'un important dispositif militaire, le Président Diouf défie les séparatistes de Casamance ", Le Monde, 31 janvier 1993.

160 Jérôme Gerard, "Election présidentielle du Sénégal (février 1993): »Sopi» pour la jeunesse urbaine", PoA 50, 1993.

Affaires Etrangères (1976-78) puis devient conseiller diplomatique auprès du Président Léopold Sédar Senghor (1978-81). Lors du départ de ce dernier en 1981, il rencontre pour la première fois Abdou Diouf. Selon les dires d'Ousmane Tanor Dieng, le nouveau chef d'Etat lui aurait alors dit : "le Président m 'a beaucoup parlé de vous. Je crois que nous ferons du bon travail ensemble " 161.

Ousmane Tanor Dieng devient pendant sept ans le conseiller diplomatique d'Abdou Diouf. Les deux hommes sont proches, apprennent à se connaître. Une confiance mutuelle s'installe. Logiquement, il est nommé en 1988 directeur de cabinet du Président de la République. Il accède aux dossiers les plus secrets de l'Etat. Il signe par exemple les accords qui mettent fin à la grève universitaire de 1988. Il entretient des contacts journaliers avec le Président (il le voit entre cinq et six par jour) et des rapports très étroits avec Jean Collin, "qui lui apprend le métier". C'est donc tout naturellement qui lui succède officieusement en 1990. Après son entrée au gouvernement, la propagande socialiste commence à façonner le portrait d'Ousmane Tanor Dieng : il est présenté comme un homme compétent, serviable, musulman pieux, entièrement dévoué à Diouf. Pour Le Soleil et Jeune Afrique, il a toutes les caractéristiques de l'homme de l'ombre, sa discrétion étant sa qualité la plus mise en avant 162.

S'il bénéficie de l'appui de Diouf et de l'appareil propagandiste de l'Etat, Tanor Dieng n'est que très modérément apprécié au PS, n'ayant pas connu une ascension traditionnelle. Il n'a pas milité au sein du parti durant sa jeunesse - contrairement par exemple à Djibo Kâ - et n'est entré au comité central qu'en 1988. Il n'a par conséquent pas de base, et donc pour "les socialistes de souche", pas de légitimité pour diriger le parti 163 . Entré en politique "les pieds et poings liés ", simple secrétaire national PS chargé des relations internationales depuis 1990, Ousmane Tanor Dieng est propulsé à la tête du comité directeur de campagne sur la seule volonté d'Abdou Diouf. Ce "parachutage" fait polémique parmi les socialistes, en dépit des paroles rassurantes du ministre-directeur de cabinet, qui proclame à de multiples reprises ne vouloir assurer que la "coordination de la campagne" 164 . L'opposition elle aussi commence à se préoccuper du cas Tanor Dieng. Elle critique "sa double casquette" de directeur de cabinet et de directeur de campagne.

La désignation d'un numéro deux officieux au PS facilite la mise en action de la machine électorale socialiste. Le directoire de campagne est composé de 35 personnes, toutes reconnues comme des fidèles du Président Diouf. Il y a Abdoul Aziz Ndaw, Moustapha Kâ, Jacques Baudin, Djibo Kâ, Landing Sané, Mamadou Diop, Abdoulaye et Lamine Diack, Madia Diop, Daouda Sow, Babacar Sine, Robert Sagna et André Sonko 165.

161 Elimane Fall, "Les hommes de Diouf", Jeune Afrique, n° 1619, 23 janvier 1992.

162 On lit dans Le Soleil qu'Ousmane Tanor Dieng a "une discrétion qui confine à l'effacement. Cette vertu qui habite les hommes d'équilibre a crédité le directeur de cabinet du chef de l'Etat d'une réputation loin d'être surfaite. Il préfère l'ombre du Président aux lampes de l'actualité ! Mais jusqu 'à quand ? ". "Premier conseil des ministres, OTD ministre directeur du cabinet du chef de l'Etat", Le Soleil, 11 avril 1991

163 Ousmane Tanor Dieng le reconnaît lui-même à demi-mots à l'époque. "Je suis un directeur de cabinet inattendu. Alors que mes prédécesseurs sortaient du sérail socialiste, j'avais ma carte de militant, mais je n 'y menais pas d'activités particulières". Elimane Fall, "Les hommes de Diouf", Jeune Afrique, n° 1619, 23 janvier 1992.

164 Alioune Drame, "Ousmane Tanor Dieng : "un formidable challenge"", Le Soleil, 10 novembre 1992. 165 Le Soleil, 13 novembre 1992.

Ces hommes sont reparties dans différentes sections du directoire, subdivisé en cinq commissions :

- Moyen Technique et Logistique : Aziz Ndaw et André Sonko

- Organisation et Mobilisation : Abdoulaye Diack et Lamine Diack

- Emigrés : Mamadou Diop et Landing Sané

- Communication et Thématique : Moustapha Kâ et Djibo Kâ

- Relations avec les Mouvements de Soutien et de la Société Civile : Mamba Guirassy et Madia Diop

En plus de ces commissions, le directoire a des antennes dans tous les départements et toutes

les localités du pays. Le parti quadrille l'ensemble du territoire. Abdou Diouf peut également s'appuyer sur le Haut comité de conseillers politiques spéciaux du directoire national de la

campagne présidentielle, qui compte trois membres situés en dehors des sphères de décision du PS : Habib Thiam, Moustapha Cissé et Moustapha Niasse.

Le retour en politique de ce dernier est discret : aucun article dans Le Soleil ne le mentionne. En dissimulant la nouvelle, le quotidien, pro-tanor, tente de ne pas éclipser l'ascension du

ministre-directeur de cabinet. En effet, Moustapha Niasse représente à court-terme une menace pour Ousmane Tanor Dieng. Contrairement à lui, il est doté d'un solide passé au PS

et dispose de multiples réseaux politiques et financiers. Depuis son départ du gouvernement en 1984, Niasse a fait fortune dans le milieu des affaires et a tissé avec les monarchies du

Moyen-Orient et les pays occidentaux des liens extrêmement solides.

Le PS associe aussi à la campagne les "sages", remis au goût du jour depuis 1990. Cette présence est à la fois symbolique et nécessaire, étant donné que les anciens du parti ont

toujours une certaine influence dans le pays. On retrouve parmi "les contrôleurs du parti" Babacar Bâ, Ibra Mamadou Wane, As sane Seck, Adrien Senghor, Abdou Ndiaye, Abdoul

Aziz Diagne, Papa Amath Dieng, Moustapha Touré, Moustapha Cissé et Abdoulaye Fofana166.

Tous ces conseillers spéciaux sont placés sous l'autorité directe d'Ousmane Tanor Dieng. A
partir de 1992, ce dernier prend une grande influence au PS, sur la volonté unique et pressante d'Abdou Diouf. C'est ainsi que l'ensemble du parti gouvernemental s'active pour défendre le

bilan du Président sortant et son programme, de manière à assurer une victoire au premier tour.

La participation de ministres PDS au gouvernement a indiscutablement affaibli la candidature
d'Abdoulaye Wade. Même s'il affirme n'avoir rien pu entreprendre face aux blocages socialistes, la population sénégalaise garde l'image d'un homme dansant avec madame Diouf

ou appuyant les discours du Président de la République. Cependant, le sopi est toujours attractif pour la jeunesse.

Assisté d'Ousmane Ngom et Idrissa Seck, Wade traverse le Sénégal en voiture décapotable, promett ant la construction d'un Sénégal nouveau, plus démocratique et moins corrompu. Il

rappelle à chacune de ses rencontres avec la population qu'il a été le véritable vainqueur en 1988 et que rien ni personne ne pourra l'empêcher d'accéder en 1993 au palais présidentiel.

166 "Haut comité des conseillers spéciaux du PS", Le Soleil, 3 mai 1993.

Pour séduire les foules, il propose un programme alternatif, que l'on peut résumer avec les points suivants 167 :

- Formation d'un large gouvernement de transition en attendant les élections législatives de mai 1993

- Promesse d'un large gouvernement d'union nationale après les législatives, mais sans le PS

- Etablissement d'un régime parlementaire

- Indépendance complète des magistrats

- Maintien des acquis du code électoral de 1992 (carte d'identité obligatoire, passage obligatoire dans l'isoloir, majorité électorale à 18 ans, mandat présidentiel de 7 ans renouvelable qu'une seule fois etc.)

- Création d'un statut pour le chef de l'opposition, qui deviendrait un interlocuteur reconnu et protégé par la Constitution (268)

- Création d'un Sénat, "une assemblée de sages", dont la présidence pourrait être confiée à... Abdou Diouf

Avec son slogan, "le Sénégal prospère", Abdoulaye Wade remet en cause la politique économique menée par Diouf depuis plus de treize années. Il n'hésite pas à dire "qu 'Abdou Diouf, élève de Senghor, a dépassé son maître, car la dette sous son régime a atteint 1 250 milliards FCFA" 168. Il promet, comme lors de son passage au gouvernement, une rediscussion des accords financiers conclus avec le FMI et la Banque mondiale pour alléger le poids des souffrances du peuple, tout en assurant l'application d'un programme intérimaire pour mettre fin aux déséquilibres financiers (en particulier en limitant les importations de riz). Il estime aussi avoir les solutions pour ramener la paix en Casamance. Il soutient qu'à son arrivée au gouvernement, il a été sur le point d'arriver à un accord avec les séparatistes quand Diouf l'a destitué du dossier 169. En cas de victoire, il jure de faire du dossier casamançais sa priorité.

La Casamance est un thème central dans la campagne d'Abdoulaye Wade. Dans la brochure présentant le programme du candidat libéral, on peut lire que "Abdoulaye Wade est à moitié d'origine casamançaise du fait de son ascendance maternelle mandingue" et que "le PDS est majoritaire en Casamance pour avoir gagné aux dernières élections tous les sièges de députés du département de Bignona, le coeur de la Casamance, malgré le trucage électoral"170. Le champion du sopi se donne ainsi les moyens de rééditer ses bons scores obtenus dans la région lors de la précédente présidentielle.

Outre la Casamance, Wade insiste dans sa brochure sur ses relations avec les confréries religieuses sénégalaises, l'Arabie Saoudite et la France . Ces liens sont bien mis en évidence à travers un "roman photo" - rassemblant les clichés de toute sa vie politique - publié à 500 000 exemplaires et distribué à travers tout le Sénégal 171. Abdoulaye Wade montre par cette opération publicitaire qu'il dispose d'assez de moyens pour faire face à la machine électorale socialiste, ce qui est loin d'être le cas des autres petits candidats.

Si en 1988, le nombre de candidats a été peu élevé, on recense en 1993 huit candidats. Cette augmentation s'explique par la rupture du front commun de l'opposition et la possibilité offerte par le nouveau code électoral d'avoir des candidats de la société civile. Seule une

167 "Abdoulaye Wade : "quand je serai Président", Jeune Afrique, n° 1653, 16 septembre 1992.

168 "Remettre les Sénégalais au travail", Le Soleil, 1er février 1993.

169 Il est vrai qu'entre 1990 et 1993, le PDS jouit d'une meilleure réputation que le PS auprès du MFDC. Marcel Bassène (PDS) est d'ailleurs l'un des médiateurs les plus écoutés et respectés au cours de la période. Les avancées obtenues par ce proche de Wade ont engendré certaines jalousies et certains blocages de la part du PS. Il est donc probable qu'un succès de Wade sur le dossier casamançais aurait été particulièrement mal vécu dans les rangs socialistes. Me Wade : "un contrat avec la Casamance"", Le Soleil, 12 février 1993.

170 Lettre du continent, 11 février 1993.

171 "Le roman photo de Wade", Lettre du continent, 11 février 1993.

personne non affiliée à un parti se présente à cette élection : Mamadou Lô. Les autres candidats sont à la tête d'une formation politique, que ce soit Landing Savané (And Jëf), Babacar Niang (PLP), Madior Diouf (RND), Abdoulaye Bathily (LD/MPT) ou d'Iba der Thiam (CDP /Garab-Gui).

Mis à mal par la bipolarisation effective de la politique sénégalaise, les petits candidats tentent tant bien que mal de se faire remarquer pendant la campagne. Ainsi, Iba der Thiam se coiffe... d'un chapeau de cow-boy 172 et s'engage à donner un réfrigérateur et des matelas en mousse à tous les paysans en cas de victoire. Pour se décoller l'image du pro-dioufiste qu'il était dans les années 1980 173 , l'ancien ministre de l'Education Nationale insiste en 1993 sur son passé de syndicaliste opprimé des années Senghor et sur sa foi musulmane. Dans son programme, il propose que les animateurs de la télévision sénégalaise traitant de l'islam soient choisis par des marabouts et que l'Etat aide financièrement toutes personnes désireuses de faire le pèlerinage à la Mecque. Cette nouvelle politique religieuse, bien éloignée des principes senghoriens de laïcité, aurait pour but selon Iba der Thiam de "revaloriser l'islam et le marabout qui sont bafoués et utilisés à des fins partisanes ". Avec ce type de discours, l'ancien ministre vise plusieurs électorats : les paysans, les musulmans et les jeunes, trois catégories qui ont particulièrement souffert au cours du deuxième quinquennat dioufiste.

Les autres candidats croient également à leur chance. Babacar Niang (PLP) se considère comme le "Bill Clinton sénégalais" 174 . Il pense, à la manière du candidat démocrate, pouvoir renverser une administration en place depuis plus d'une décennie. Néanmoins, ses idées sont floues, voire risibles, comme l'atteste son slogan de campagne : "un Président qui bosse et des ministres qui bossent".

Landing Savané (And Jëf) et Abdoulaye Bathily (LD/MPT) ne se sont touj ours remis quant à eux de la "trahison" wadiste et adoptent sensiblement les mêmes thèmes de campagne. Ils axent principalement leurs discours sur le manque de couverture médiatique de l'opposition sénégalaise. Ils critiquent ainsi le texte législatif de 1992 qui "offre" à tous les partis 5 minutes à la télévision et 10 minutes à la radio... toutes les trois semaines 175 . Ils demandent aussi à Abdou Diouf de faire un bilan précis de son quinquennat. Mais, dans le même temps, les deux candidats d'extrême gauche sont dans l'incapacité de présenter une politique alternative claire, d'autant plus qu'ils n'ont plus de modèle de société à défendre depuis l'implosion de l'URSS, la LD/MPT ayant par exemple renoncé en 1991 dans ses statuts... à la dictature du prolétariat.

Enfin, Madior Diouf (RND) et Mamadou Lô n'arrivent pas à se faire entendre. Madior Diouf - qui a hérité en 1992 d'un parti en ruine, sans base, sans idéologie et sans presse - vit dans le souvenir du RND "influent" du début des années 1980 tandis que l'indépendant Mamadou Lô propose "un vrai changement"... sans véritablement proposer de choses concrètes.

Comme en 1988, Abdou Diouf s'est engagé à ce que les élections soient équitables et que chaque candidat dispose d'une assez bonne couverture médiatique. Chaque soir, pendant trois semaines, entre 19 heures et 21 heures, les candidats bénéficient de 5 minutes à la télévision, où sont montrées des images des meetings de la veille ou des déclarations enregistrées.

Si ils sont presque tous égaux sur la RTS - Diouf a tout de même un traitement de faveur indéniable - il n'en va pas de même en ce qui concerne les moyens financiers dont disposent

172 Iba der Thiam se justifie : "je voulais que les paysans puissent me distinguer facilement des autres candidats". Voir la photo de l'article "La CDP oeuvre pour le bonheur des Sénégalais", Le Soleil, 13 janvier 1993.

173 Dans son premier discours de campagne télévisé, Iba der Thiam reconnaît qu'avoir soutenu Abdou Diouf de 1983 à 1988 a été "la grosse erreur de sa vie". Le Soleil, 1er février 1993.

174 "Je serai le Bill Clinton sénégalais", Le Soleil, 19 janvier 1993.

175 "Le rallye palais Dakar", Jeune Afrique, n° 1675, 17 février 1993.

les candidats.

Pour ce qui est d'Abdou Diouf, le budget de sa campagne est estimé à 17 milliards de FCFA176. Cet argent sert à financer la campagne d'affichage, les distributions importantes de casquettes et T-shirts à l'effigie du candidat socialiste, l'organisation des meetings, l'utilisation d'essence etc. Si Wade ne bénéficie pas des mêmes ressources financières, il concurrence son adversaire sur le "terrain de l'affichage". En effet, Diouf et Wade ont leur visage placardé partout, avec des affiches de différents formats et en couleur. Les autres candidats - excepté Abdoulaye Bathily - emploient des affiches plus modestes, plus petites et uniquement en noir et blanc 177 . Ainsi, le slogan de Diouf "suuf sunu kömköm" ("construisons ensemble notre avenir" en wolof) et de Wade "Sopi avec Ablaye : Sénégal en avant" sont visibles à peu près partout durant trois semaines, alors que les affiches des autres candidats apparaissent peu ou pas du tout, surtout en ville 178.

La presse internationale décrit dans son ensemble une campagne présidentielle sans intérêt et sans passion. "La vitrine démocratique sénégalaise" ne fait plus rêver, les louanges d'autrefois ont laissé place à des critiques acerbes. On raille les propositions d'Iba der Thiam et ses matelas pour les paysans, on juge Abdoulaye Wade "grillé définitivement" 179 , tandis que Abdou Diouf est critiqué pour son bilan "plutôt médiocre" et ses promesses électorales jugées fantaisistes (notamment la promesse de 6 à 10% de croissance annuelle). Le monde résume le quinquennat dioufiste de la façon suivante :

"le bilan est loin d'être satisfaisant : le conflit casamançais n 'a pas été résolu, et surtout, le pays s'est enfoncé dans une crise économique sans précédent. La sécheresse n'explique pas tout : laxisme, corruption, inertie de l'Etat" 180.

La presse occulte par conséquent dans le bilan d'Abdou Diouf l'amélioration du code électoral, le consensus politique trouvé suite aux troubles de 1988 et 1989 ou encore l'ouverture manifeste des médias d'Etat à l'opposition. Diouf n'apparaît plus à l'étranger comme un démocrate africain exemplaire mais comme un mauvais gestionnaire, à la tête d'un pays corrompu semblable à ses voisins. Ce pessimisme est accentué lorsque le Sénégal rencontre des difficultés pour annoncer les résultats de l'élection présidentielle.

Tout est pourtant fait le jour de l'élection pour que les problèmes soient minimes. En dépit de quelques erreurs d'application, la décision de marquer chaque électeur à l'encre indélébile évite les votes multiples qui avaient été constatés en 1988. Les 102 observateurs étrangers présents jugent le scrutin relativement transparent. Tout semble ainsi se passer de façon à peu près correcte.

Toutefois, le nouveau code électoral génère un imbroglio imprévu. La commission nationale chargée de publier les résultats provisoires est composée de magistrats mais aussi de représentants des candidats en lice. Or, ces derniers sont incapables de se mettre d'accord quant aux résultats du scrutin. Le plus souvent, Mamadou Diop, représentant d'Abdou Diouf, s'oppose dans cette commission "au front du refus", mené par Ousmane Ngom, bras droit

176 Géraldine Faes, "Catalogue de la fraude", Jeune Afrique, n° 1678, 10 mars 1993.

177 "Campagne de tous les excès", Le Soleil, 12 février 1993.

178 C'est logiquement en ville que la perception des slogans est la plus importante, puisque c'est en milieu urbain que l'on trouve le plus de lettrés.

179 "Le rallye palais Dakar", Jeune Afrique, n° 1675, 17 février 1993.

180 Marie-Pierre Subtil "Le premier tour de l'élection présidentielle M. Abdou Diouf n'est pas assuré de l'emporter", Le Monde, 20 février 1993.

d'Abdoulaye Wade. On se rend rapidement compte que le code électoral n'a pas prévu la possibilité de désaccords dans la commission. Sans consensus, la commission ne peut pas rendre de résultats provisoires. Par conséquent, le Sénégal est politiquement bloqué.

Les 8 200 procès verbaux envoyés par les bureaux de vote sont scrupuleusement analysés et débattus. "Le front du refus" souligne que dans certains bureaux, les votants sont plus nombreux que les inscrits 181 . Le PS reproche quant à lui au PDS l'emploi de multiples ordonnances, qui ont permis à des gens non inscrits sur les listes électorales de voter.

Cependant, le PS veut mettre rapidement fin à ce blocage, considérant que la commission n'a pour seul but que de donner un avis sur les procès verbaux. Au contraire, les opposants déclarent que la commission doit "entériner, modifier ou annuler" les résultats avant de les transmettre au Conseil constitutionnel. Désabusé, Kéba Mbaye, président du Conseil constitutionnel, démissionne début mars 1993 de ses fonctions après avoir envoyé ces quelques mots à Abdou Diouf :

"j'ai la conviction que le code à l'élaboration duquel j'ai participé est un excellent code. On commence à lui adresser des reproches qu 'il ne mérite pas. En réalité, les reproches sont ailleurs. Les reproches sont dans son application. Alors je me sens dans la position de quelqu 'un qui a cautionné une chose par laquelle le mal est

arrivé" 182.

Cette démission est un terrible coup pour le régime dioufiste, puisque cette lettre reconnaît implicitement que les résultats ont été truqués 183. Néanmoins, elle a le mérite d'accélérer la procédure. Le 2 mars 1993, le Conseil constitutionnel donne un ultimatum de 72 heures à la commission pour proclamer les résultats provisoires. La commission se juge alors incompétente et donne cette responsabilité... au Conseil constitutionnel. Wade, qui sait déjà qu'il a gagné à Dakar, Pikine et Thiès, demande la tenue d'un second tour et le jugement de l'affaire par un tribunal arbitral, estimant le Conseil constitutionnel partisan 184 . Par mesure de précaution, Diouf ne fait aucune déclaration durant cette période et fait déployer à travers Dakar des blindés, Wade ayant renoncé à son engagement de modérer ses discours. Le 1er mars à Diourbel, il affirme notamment : "j'aime la paix mais pas au point de laisser le voleur mettre la main dans ma poche" 185 .

Cette situation abracadabrantesque trouve finalement son épilogue le 13 mars 1993 avec la proclamation officielle des résultats par le Conseil constitutionnel... 20 jours après la tenue du scrutin. L'annonce d'une nouvelle victoire d'Abdou Diouf au premier tour engendre quelques violences : des voitures sont brûlées, des maisons de dirigeants socialistes attaquées, des barricades dressées dans Dakar. Les actes de vandalisme n'atteignent cependant pas le degré de violence de 1988.

181 Marie-Pierre Subtil, "Sénégal : le " modèle " à l'épreuve" , Le Monde, 2 mars 1993.

182 "Démission de Kéba Mbaye", Le Soleil, 3 mars 1993.

183 "Cette circonstance fut une des rares fois ou j'ai vu Abdou connaître une défaillance (...) ce coup du sort, ce coup de Jarnac, était ressenti comme une vraie trahison ". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 54-155, Paris, Rocher, 2001.

184 "Le Conseil constitutionnel n'est pas crédible et n'a pas à interpréter l'élection. C'est l'affaire des populations. Abdou Diouf était candidat. Il n'avait pas à nommer le président du Conseil constitutionnel qui se trouve être son homme". "Wade à Diourbel : procès du Conseil constitutionnel", Le soleil, 2 mars 1993 et "Wade propose un tribunal arbitral", Le Soleil, 3 mars 1993.

185 "Wade à Diourbel : procès du Conseil constitutionnel", Le Soleil, 2 mars 1993.

Voici les résultats qui sont publiés par Le Soleil le 14 mars 1993 :

- Electeurs inscrits : 2 549 699

- Votants : 1 312 154 (5 1,46 % de participation)

- Suffrages exprimés : 1 296 655

- Abdou Diouf (PS) : 757 311 soit 58,40 %

- Abdoulaye Wade (PDS) : 415 295 soit 32,08 %

- Landing Savané (AJ/PADS) : 37 787 soit 2,91 %

- Abdoulaye Bathily (LD/MPT) : 31 279 soit 2,41 %

- Iba Der Thiam (CDP /Garab-Gui) : 20 840 soit 1,61 %

- Madior Diouf (RND) : 12 635 soit 0,97 %

- Mamadou Lô : 11 058 soit 0,85 %

- Babacar Niang (PLP) : 10 450 soit 0,81 %

L'incompréhension dakaroise face à la victoire au premier tour d'Abdou Diouf est compréhensible puisque dans la région de la capitale, le Président sortant n'obtient que 41,45% des voix, contre 5 1,21 % pour Abdoulaye Wade. "Cette alternance" dans la capitale n'est pas appréciée à sa juste valeur par les observateurs de l'époque. En effet, ce basculement de Dakar reflète tout de même que les élections, aussi imparfaites soient-elles, ont offert la possibilité à un parti d'opposition de devenir légalement majoritaire dans une zone électorale comprenant plus d'un tiers de la population totale. Cette victoire de Wade est ainsi le symbole du déclin socialiste à Dakar mais aussi du raffermissement de la démocratie sénégalaise.

Le candidat socialiste perd également dans la ville de Thiès, ce qui laisse à penser qu'à partir de 1993, le Sénégal est scindé en deux : un Sénégal urbain, durement touché par la paupérisation, désireux d'un changement et donc favorable à Wade et un Sénégal rural, conservateur, "terreaux des réseaux clientélistes socialistes", qui inquiet d'une possible "révolution wadiste", vote en masse pour Abdou Diouf 186.

Comme lors des élections précédentes, le candidat socialiste dispose de deux bastions, Louga et Saint-Louis. Il recueille dans ces deux régions 79,04 % et 75,90 % des suffrages 187 . Les autres régions - hormis Dakar - ont voté pour Diouf entre 55 et 63 %. Ce net recul du Président par rapport à 1988 ne bénéficie par forcément à Abdoulaye Wade. S'il bat Diouf par plus de 30 000 voix d'écart dans la région dakaroise, Wade n'obtient la majorité dans aucune autre région, ses résultats oscillant entre 15 % et 33 %. Le talon d'Achille de Wade est bel et bien le monde rural, puisque par exemple dans la région Thiès, en dépit de sa victoire dans la capitale régionale, Wade est battu par plus de 45 000 voix d'écart par le candidat socialiste.

Fait surprenant, le candidat libéral ne fait que 29,13 % à Ziguinchor, lui qui avait obtenu 47 % en 1988. Pourtant, la situation casamançaise s'est empirée depuis cinq ans. En outre, Abdoulaye Wade a mené comme on l'a vu une campagne de séduction vis-à-vis de la région. Pour expliquer cet échec électoral, on pense que dans l'esprit des casamançais, la peur a supplanté l'espoir d'une alternance politique. En dépit des nombreux renforts militaires durant la campagne, les actions des séparatistes ont été nombreuses. Pour le seul jour du scrutin, elles ont fait 28 morts. Dans ce climat de violence, voter le 21 février 1993 en Basse-Casamance a demandé un courage extrême. Pour permettre à son candidat d'obtenir un résultat satisfaisant, le PS a mobilisé son électorat - et les ressources de l'Etat - et a fait acheminer par transports

186 Géraldine Faes, "Pourquoi les paysans ont voté Diouf", Jeune Afrique, n° 1681, 31 mars 1993.

187 Abdou Diouf est également plébiscité par les émigrés sénégalais. Sur 37 760 votants, Abdou Diouf recueille 27 371 voix (72,48 %), alors qu'Abdoulaye Wade n'obtient que 8 499 voix (22,50 %). Le Soleil, 26 février 1993.

collectifs les électeurs de Dakar originaires de Basse-Casamance 188.

Le taux de participation reste cependant bien faible, puisque sur 122 267 inscrits, seuls 49 502 ont voté, soit un taux de participation de 40, 5 %. On constate un taux similaire dans l'autre région casamançaise, Kolda, où le taux de participation est de 44,7 %.

Les autres candidats ne peuvent qu'être déçus de leurs résultats, même si le pôle communiste peut s'orgueillir de représenter environ 5 % de l'électorat sénégalais. Landing Savané fait même de très bons résultats dans "sa" région casamançaise, recueillant 8,15 % des voix à Ziguinchor et 6,22 % à Kolda, alors que dans les autres régions sénégalaises, le "troisième homme" ne culmine jamais au-delà de 4 % 189 . Nonobstant ces pourcentages, les marxistes, qui ont tenté pendant la campagne d'employer des termes alternatifs au sopi de Wade - le folly (destitution) pour Savané et le jallarbi (alternance) pour Bathily - n'ont pas réussi l'objectif qui étaient le leur : contrarier le leadership contestataire wadiste.

Quant à Iba der Thiam, il obtient ses meilleurs scores dans les régions fortement islamisés (Diourbel et Kaolack) où il se positionne derrière le duo Diouf-Wade. Cependant, ses résultats sont dans l'ensemble très décevants, comme ceux de Madior Diouf, bien éloignés des... 2,71% obtenus par la liste RND aux législatives de 1983. Il se place au coté de Mamadou Lô, qui malgré ses faibles moyens financiers, s'est formé un petit électorat en multipliant les rencontres de proximité. Cette démarche novatrice dans la politique sénégalaise est saluée par les grandes formations politiques. Enfin, le score insignifiant de Babacar Niang est à l'image de sa popularité. Cette humiliation sonne le glas de ses ambitions présidentielles et marque la fin de sa carrière politique 190.

Abdou Diouf reprend donc la main. En dépit de la violence casamançaise, de l'imbroglio juridique au sein de la commission nationale chargée de publier les résultats provisoires et des réactions post-électorales dakaroises, sa victoire n'est que très faiblement contestée par l'opposition. Le Président réélu peut ainsi sereinement prêter serment le 4 avril 1993 et att endre les élections législatives de mai pour pouvoir reconduire un large gouvernement d'union nationale.

7. Les élections législatives de 1993 :

Pour éviter la situation bloquée de février-mars, Abdou Diouf fait subir au code électoral quelques modifications durant "l'entre deux tours". A présent, la primauté des magistrats est restaurée au sein de la commission nationale chargée de publier les résultats provisoires. Elle doit permettre à la commission de formuler des résultats provisoires sous cinq jours. Ce changement est adopté par l'Assemblée nationale le 9 avril 1993, grâce aux 103 députés socialistes. Le PDS critique le manque de concertation d'Abdou Diouf mais ne va pas jusqu'à voter contre cette loi. Le parti libéral décide de s'abstenir.

188 Un de ces cars PS roule sur une mine le 21 février 1993. On dénombre une vingtaine de morts. "Le premier tour de l'élection présidentielle : Des violences ont fait vingt-huit morts en Casamance", Le Monde, 23 février 1993.

189 Le "troisième homme" change selon les régions : Dakar (Savané 2,40 %), Saint-Louis (Savané 2,52 %), Tambacounda (Savané 4,16 %), Diourbel (Iba der Thiam 2,32 %), Kaolack (Iba der Thiam 2,34 %), Thiès (Savané 2,53 %), Louga (Bathily 1,61 %), Fatick (Bathily 3,88 %). Le Soleil, 14 mars 1993. 190 "Babacar Niang : pourquoi je me retire", Le Soleil, 22 juillet 1993.

Pour la première fois détaché de l'élection présidentielle, le scrutin législatif a bien du mal à passionner une population déjà relativement défiante vis-à-vis du monde politique. Si le PDS place ses têtes d'affiche sur la liste nationale - Abdoulaye Wade, Boubacar Sall, Ousmane Ngom, Marcel Bassène - le PS préfère comme à son habitude mettre ses membres influents sur les listes départementales. On retrouve Abdouahim Agne à Matam, Jacques Baudin à Diourbel, Cheikh Abdoul Khadre Cissokho à Bakel, Mamadou Diop à Dakar, Mbaye Jacques Diop à Rufisque, Moustapha Kâ à Foundiougne, Abdul Aziz Ndaw à Tivaouane, Robert Sagna à Ziguinchor, André Sonko à Mbour et Daouda Sow à Linguère 191.

Comme pour la présidentielle, Ousmane Tanor Dieng est à la tête du directoire. Cependant, il ne se présente ni sur une liste départementale, ni sur la liste nationale. De ce fait, même s'il est le chef de file des socialistes - Abdou Diouf n'intervient pas durant la campagne, ayant décidé d'être dorénavant un chef d'Etat "au-dessus de la mêlée" - la tête de liste PS est attribuée au président de l'Assemblée nationale, Abdoul Aziz Ndaw.

Pour ne pas se confronter à la verve d'Abdoulaye Wade, le PS mène principalement une campagne de proximité, chaque candidat allant au contact de son électorat. Les grands rassemblements sont limités, et quand ils ont lieu, c'est sous la conduite de Tanor Dieng. Ce fait n'est pas anodin et montre que le ministre - directeur de cabinet à réussi "son examen de passage" lors de la présidentielle. Il a montré qu'il savait tenir le parti, le mettre en ordre de marche et faire gagner Abdou Diouf. Après mars 1993, on s'aperçoit que la propagande gouvernementale mêle la discrétion de l'homme à sa volonté de faire triompher le Président de la République, comme le montre cet extrait du Soleil daté du 18 mars 1993 :

"en tout cas, ce ne sont pas les atouts qui man quent chez Ousmane Tanor Dieng, ce travailleur infatigable, qui cultive l'effacement et l'efficacité comme un jardinier entretient ses roses".

Ousmane Tanor Dieng a néanmoins besoin d'une victoire nette pour s'affirmer définitivement comme le bras droit "officiel" du chef de l'Etat. Un raz-de-marée socialiste est cependant peu probable puisque le code électoral de 1992 doit faciliter l'entrée au Parlement des partis d'opposition. Dorénavant, les coalitions sont autorisées et le scrutin proportionnel représente 70% des sièges attribuées, contre 50 % auparavant.

Les petits partis, échaudés par l'expérience présidentielle, se coalisent. Autour du "troisième homme" Landing Savané, Iba der Thiam (CDP/ Garab-Gui), Madior Diouf (RND) et l'indépendant Mamadou Lô forment la coalition Jappoo. Ils font durant trois semaines campagne commune. On remarque que l'autre grand parti marxiste, la LD/MPT, ne participe pas à la coalition, très certainement pour des divergences de vue mais aussi pour une question de suprématie avec And Jëf. Abdoulaye Bathily choisit donc la voie solitaire, tout comme l'UDS/R et le PIT, qui après avoir soutenu Abdou Diouf, jouent leur carte personnelle.

La LD/MPT et le PIT sont tous les deux considérés comme des partis "d'enseignants". En effet, Bathily présente 114 instituteurs, soit plus de 50% de ses candidats, alors que le Dansokho en soumet 73 192 . On note que ces formations ne présentent pas de paysans 193. C'est pour rectifier cette "injustice" que le monde rural décide de former une liste pour les législatives. Le mouvement national des paysans est crée le 19 mars 1993, se fixant pour objectif de faire rentrer les paysans à l'Assemblée. Néanmoins, le ministre de l'Intérieur,

191 Le Soleil, 18 mars 1993.

192 Le Soleil, 31 mars 1993.

193 La LD/MPT propose 17 cultivateurs, 11 commerçants, 6 étudiants, 4 chômeurs, 4 ouvriers, 4 ménagères, mais aucun paysan. On fait la même remarque pour le PIT. On constate la présence d'un comédien, d'un entraîneur de football, d'un chanteur... mais d'aucun paysan. Le Soleil, 31 mars 1993.

tatillon, n'accorde pas le statut de parti à ce mouvement. Ainsi, dès début avril, le mouvement des paysans prend fin 194.

Abdoulaye Wade, qui veut avec ces législatives de 1993 obtenir "le pouvoir sans le palais", souffre de l'absence d'Abdou Diouf. La campagne intéresse peu, voire pas du tout, les thèmes

développés étant similaires à ceux évoqués quelques semaines auparavant lors des présidentielles.

Le manque d'engouement pour ces législatives s'explique aussi par la réputation dont jouissent les députés. Qualifiés "d'applaudisseurs professionnels" 195 , les contemporains jugent qu'ils

n'ont aucun pouvoir décisionnel face à l'exécutif. Les députés socialistes votent les requêtes présidentielles tandis que l'opposition tente vainement de s'opposer, sans jamais y parvenir.

En outre, la qualité du débat parlementaire ne s'est pas améliorer après la mise en place du gouvernement d'union nationale. Entre 1991 et 1992, la plupart des décisions (lois et budget

etc.) ont été votées à l'unanimité, sans débats contradictoires.

Pour redonner un sens à cette élection, Wade adopte une attitude plus offensive que lors des présidentielles. Fort de ses victoires à Dakar, Pikine et Thiès, il déclare avoir la certitude de

gagner 71 sièges au Parlement. Il soutient également qu'en cas fraude, il n'empêchera plus la population de se rebeller : "nous n 'accepterons pas un hold-up électoral le 9 mai comme il l'ont fait le 21 février 1993" 196 . En cas de blocage, Wade promet aussi la formation d'une

Assemblée et d'un gouvernement parallèle, considérant le Conseil constitutionnel incapable

de l'aider au vu de la partialité dont il a fait preuve au cours du mois de mars.

Le PS réagit peu à ces déclarations et préfère s'attacher à récupérer Dakar. Lors du meeting

socialiste de clôture, Ousmane Tanor Dieng insiste fortement sur sa volonté de reprendre la capitale. Finalement, le scrutin se déroule dans une ambiance assez sereine et les scores des

partis en lice paraissent bien plus rapidement que lors de l'élection présidentielle. Voici les résultats publiés par Le Soleil le 16 mai 1993 :

- Electeurs inscrits : 2 613 028

- Votants : 1 070 539 (soit 40,97 % de participation)

- Suffrages exprimés : 1 064 878

- PS : 602.17 1 soit 56,55 % (84 sièges)

- PDS : 321 585 soit 30,20 % (27 sièges)

- Jappoo : 52 189 soit 4,90 % (3 sièges)

- LD/MPT : 43 950 4,13 % (3 sièges)

- PIT : 32 348 soit 3,04 % (2 sièges)

- UDS/R : 12 635 soit 1,19 % (1siège)

On remarque que ces résultats sont similaires à ceux de mars 1993. Seul le taux de

participation diffère. Il passe de 51 à 40 %, soit une différence de 241 615 votants. Plusieurs partis connaissent ainsi d'importantes pertes d'électeurs. Le PS perd 155 140 voix, le PDS 93

710. La coalition Jappoo connaît la même mésaventure puisque les quatre candidats Jappoo de la présidentielle, qui constituent un ensemble de 82 320 électeurs, ne rassemblent pour les

législatives que 52 189 voix. Les seuls bénéficiaires de ce scrutin sont la LD/MPT, qui obtient

194 "Les paysans définitivement sur la touche", Le Soleil, 8 avril 1993.

195 Kgagne Demba, "Ah bon c'est parti ?", Le Soleil, 21 avril 1993. 196 "Wade dessine son futur gouvernement", Le Soleil 20 avril 1993.

12 671 voix de plus que son candidat à la présidentielle, et les partis qui ont soutenu Diouf précédemment : le PIT et l'UDS/R.

Tout comme son secrétaire général, le PS fait ses meilleurs scores à Louga (77,50 %) et Saint-Louis (68,43 %) et perd très largement dans la région de Dakar (36,32 %). Le PDS lui n'arrive pas à recueillir la majorité absolue dans la région dakaroise (47,28 %) mais obtient néanmoins des députés sur les listes départementales en gagnant à Dakar (47,98 %) et à Pikine (5 1,65 %). Ces deux victoires, l'une dans la ville même de Dakar, l'autre dans la banlieue désoeuvrée de la capitale, montrent le soutien dont bénéficie maintenant le PDS dans le centre économique, politique et social du Sénégal.

Grâce à une plus grande part de proportionnelle dans le scrutin, ces élections permettent une "colorisation" de la chambre parlementaire. Tous les partis en lice acquièrent des députés et vont pouvoir à présent s'exprimer dans le cadre solennel du Parlement. Toutefois, aucun parti ne se réjouit véritablement : le PS, qui a perdu 19 sièges, déclare que le PDS a triché à Dakar à l'aide d'ordonnances falsifiées 197 ; la LD/MPT exige une refonte du fichier électoral ; le PDS affirme s'être fait une nouvelle fois voler la victoire.

Le climat post électoral est tendu : des réseaux de contrefaçon d'ordonnances sont démantelés, le PDS n'accorde plus aucune confiance au Conseil constitutionnel et un journaliste de RFI est agressé par des militants libéraux à sa sortie du domicile d'Abdoulaye Wade. La situation dégénère complètement le 16 mai 1993, avec l'assassinat en plein jour à Dakar du vice-président du Conseil constitutionnel Babacar Sèye. L'ensemble de la classe politique s'indigne face à cette tuerie dans les colonnes du Soleil 198 . Seul le PDS ne s'exprime pas, Abdoulaye Wade ayant été placé en garde à vue 199 . Bien que rapidement relâché, l'interpellation de Wade ouvre une nouvelle crise au Sénégal.

197 "Mamadou Diop : des réserves importantes", Le Soleil, 16 mai 1993.

198 "Réaction de la classe politique", Le Soleil, 17 mai 1993. 199 Le soleil, 13 et 14 mai 1993.

Chapitre 4 : Un Sénégal "dévalué" (1993-1998)

1. Une période troublée (1993-1995) :

1.1. Le nouveau gouvernement à majorité présidentielle élargie :

Abdou Diouf forme son gouvernement le 2 juin 1993. On note l'intégration de nouveaux membres de l'opposition, le retour de Moustapha Niasse aux Affaires Etrangères mais surtout l'absence de ministres PDS, du fait des accusations pesant sur Abdoulaye Wade dans le cadre de l'affaire Babacar Sèye.

La LD/MPT, fort de son bon score aux législatives, accepte contrairement à 1991 la requête présidentielle et entre au gouvernement. Elle envoie ses deux représentants les plus charismatiques, Abdoulaye Bathily et Mamadou Ndoye. Ils héritent de ministères secondaires (Environnement et Alphabétisation et Promotion des Langues Nationales) tout comme le PDS en son temps. D'autres partis sont présents dans ce gouvernement, mais contrairement à la LD/MPT, ils ont milité en février et en mai en faveur d'Abdou Diouf. Le PIT a droit à deux ministres - Amath Dansokho et Magatte Thiam - et le PDS-R, absent des scrutins depuis 1988, obtient un ministère par l'intermédiaire de son secrétaire général, Serigne Diop.

Ayant reconduit Habib Thiam à la Primature, Abdou Diouf se sépare de Famara Ibrahima Sagna qui n'a pas hésité entre 1991 et 1992 à déstabiliser l'ami du Président en se ralliant parfois ouvertement à Abdoulaye Wade, notamment au sujet du FPE. L'ancien ministre de l'Economie et des Finances est muté au Conseil économique et social. Il est remplacé à son poste par le directeur de la succursale sénégalaise de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest, Ousmane Sakho. Pour tenter de restaurer une économie sénégalaise à bout de souffle, il est secondé par un autre membre de la société civile, Lamine Loum, qui devient officieusement ministre du Budget.

Les autres ministères sont attribués à des caciques du PS. Le message envoyé par l'électorat dakarois n'est donc pas pris en compte. Quatre ministres d'Etat socialistes sont nommés. On retrouve : Djibo Kâ et Robert Sagna (Intérieur et Agriculture), présents au gouvernement depuis plus d'une décennie ; Moustapha Niasse (Affaires Etrangères), réapparu dans les circuits socialistes depuis la campagne présidentielle ; Ousmane Tanor Dieng (Services et Affaires Présidentielles), nouveau bras droit officiel du chef de l'Etat. Ce dernier est dorénavant à la fois directeur de cabinet d'Abdou Diouf et secrétaire général de la présidence. Il devient par conséquent le seul relais entre le Président et le gouvernement., concentrant les fonctions administratives et politiques de la présidence, autrefois séparées.

Le changement promis par Diouf au cours de la campagne n'est donc pas très visible. Le Président garde les mêmes recettes qu'autrefois, en renforçant les positions des hommes les plus influents au sein du PS. Ceci explique la surabondance de ministres - 29 membres : 20 titulaires, 4 ministres d'Etat, 5 ministres délégués - même si on constate un certain rajeunissement du gouvernement : la moyenne d'age passe de 52,3 à 48,5 ans 1.

1 "Les hommes du changement", Le Soleil, 3 juin 1993.

Voici ci-dessous le nouveau gouvernement d'Habib Thiam :

- Premier ministre : Habib Thiam

- Ministre d'Etat, Ministre des Affaires Etrangères et des Sénégalais de l'Extérieur : Moustapha Niasse

- Ministre d'Etat, Ministre de l'Agriculture : Robert Sagna

- Ministre d'Etat, Ministre des Services et des Affaires Présidentielles : Ousmane Tanor Dieng

- Ministre d'Etat, Ministre de l'Intérieur : Djibo Kâ

- Ministre de la Justice, Garde des Sceaux : Jacques Baudin

- Ministre des Forces Armées : Madieng Khary Dieng

- Ministre de l'Economie, des Finances et du Plan : Pape Ousmane Sakho

- Ministre de l'Environnement et de la Protection de la Nature : Abdoulaye Bathily (LD/MPT)

- Ministre de l'Habitat et de l'Urbanisme : Amath Dansokho (PIT)

- Ministre de l'Education Nationale : André Sonko

- Ministre de l'Industrie, de l'Energie et des Mines : Alassane Dialy Ndiaye

- Ministre de la Modernisation et de la Technologie : Magued Diouf

- Ministre de la Communication : Abdoulaye Elimane Kane

- Ministre de la Culture : Mme Mame Coura Ba Thiam

- Ministre de la Santé et de l'Action Sociale : Assane Diop

- Ministre de l'Emploi et du Travail : Serigne Diop (PDS-R)

- Ministre du Commerce et de l'Artisanat : Cheikh Amidou Kane

- Ministre de la Femme, de l'Enfant et de la Famille : Mme Nioro Ndiaye

- Ministre de l'Equipement et des Transports Terrestres : Landing Sané

- Ministre de la Jeunesse et des Sports : Ousmane Paye

- Ministre de la Pêche et des Transports Maritimes : Abdourahme Sow

- Ministre du Tourisme et des Transports Aériens : Tijane Sylla

- Ministre de l'Hydraulique : Mamadou Faye

- Ministre de la ville : El Hadj Daour Cissé

- Ministre délégué auprès du Premier Ministre chargé de l'Intégration Economique Africaine : Magatte Thiam (PIT)

- Ministre délégué auprès du Premier Ministre chargé des Relations avec les Assemblées : Khalifa Sall

- Ministre délégué auprès du Ministre d'Etat de l'Intérieur chargé de la Décentralisation : Souty Touré

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Economie chargé du Budget : Lamine Loum

- Ministre délégué chargé de l'Alphabétisation et la Promotion des Langues Nationales : Mamadou Ndoye (LD/MPT)

Sans ministres PDS, l'équipe d'Habib Thiam s'apparente à un "gouvernement de déception nationale" 2 au moment même où la pluralité de la chambre parlementaire n'a jamais été aussi

remarquable. Les députés sont en effet issus de huit formations politiques différentes. On dénombre 84 députés PS, 27 PDS, 3 LD/MPT, 2 PIT, 1 de l'UDS/R de Puritain Fall tandis que

la coalition Jappoo fait rentrer au Parlement Landing Savané (And Jëf), Madior Diouf (RND) et Iba der Thiam (CDP/Garab-Gui).

L'arrivée de nouveaux partis renouvelle les travées de la place Soweto. On recense 59 nouveaux députés, dont 36 sont issus du PS et 9 du PDS (dont les 6 proviennent des listes

départementales de Dakar et Pikine). Comme en 1988, la profession la mieux représentée est celle des enseignants - même si on en compte 7 de moins par rapport à la précédente

législature (17 contre 24) - suivie du métier d'ingénieur (12 députés) et d'agent de l'administration (11 parlementaires). On constate touj ours l'absence de paysans dans

l'hémicycle alors que le PS a fait élire... un chômeur à Fatick : Lamine Diop. Ce député est un symbole puisqu'en plus d'être sans emploi, il est le plus jeune élu, étant né le 25 juillet 1963 3.

Il témoigne à lui seul des difficultés rencontrées par la jeunesse sénégalaise diplômée pour trouver un travail. On note également que la représentation des femmes baisse. On n'en

2 Géraldine Faes, "un gouvernement de déception nationale ", Jeune Afrique, n° 1692, 16 juin 1993.

3 "Les pensionnaires à la loupe", Le soleil, 20 mai 1993.

compte que 14 en 1993, contre 17 auparavant. Ce chiffre parait néanmoins raisonnable lorsque l'on sait que sur les 1 222 candidats investis pour les législatives, seuls 175 étaient des femmes.

Le profil type d'un député sénégalais en 1993 est donc le suivant : c'est un homme socialiste âgé de 53 ans, enseignant, ingénieur ou agent de l'administration. Pour mener les débats, les députés doivent élire un nouveau président de l'Assemblée nationale, Abdoul Aziz Ndaw ayant quitté "volontairement" ses fonctions 4. Après Habib Thiam en 1984 et Daouda Sow en 1988, il est la troisième tête de liste PS consécutive à délaisser le Parlement quelques semaines seulement après avoir "emmené" sa formation à la victoire. Cette tradition sénégalaise souligne le faible rôle joué par le "premier des députés" dans la vie du PS et du pays.

Pour succéder à Ndaw, le PS désigne l'ancien ministre Cheikh Abdoul Khadre Cissokho. Cependant, le PDS propose Marcel Bassène. La volonté du parti libéral de présenter un candidat au perchoir irrite le PS, sûr de l'emporter. L'attitude socialiste montre bien que pour certains dirigeants, il n'est pas logique que l'opposition puisse concourir à une telle élection. La chambre parlementaire est ainsi considérée comme un "terrain de jeu socialiste", où les opposants ne sont invités qu'à venir regarder, sans participer. Cette vision de la démocratie est de ce fait bien éloignée de la conception dioufiste.

En dépit de la "polémique", l'élection a bien lieu. Bassène obtient les votes du PDS et de la coalition Jappoo, tandis que Cissokho recueille logiquement les voix socialistes et celles de ses alliés (UDS/R, PIT, LD/MPT). Par conséquent, Cissokho est élu président de l'Assemblée nationale. Il devient le troisième personnage de l'Etat 5.

Cette élection ne retient cependant pas l'attention des médias, trop occupés à traiter l'affaire Babacar Sèye.

1.2. L'affaire Babacar Sèye :

Après le meurtre de l'ancien maire de Saint-Louis, Babacar Sèye, Abdoulaye Wade est interpellé le15 mai 1993 avec Ousmane Ngom et Jean-Paul Dias. Wade paie ses déclarations controversées de fin de campagne : "je ne donne aucun crédit aux décisions du Conseil constitutionnel qui se trouve sous l'influence des hommes d'Abdou Diouf, en particulier de son vice-président, Me Babacar Sèye, qui a été pendant longtemps un député socialiste. Ce n 'est pas sérieux." 6 . Pour la justice, c'est ce mépris du Conseil constitutionnel qui aurait poussé le chef de l'opposition à commanditer le meurtre du vice-président, qui a milité durant plus de quarante ans au PS. Les partis d'opposition en négociation avec le PS pour une entrée au gouvernement, tels que la LD/MPT, ne se prononcent pas sur cette arrestation. Seul Landing Savané, qui refuse toute négociation avec le PS, apporte un soutien explicite à Wade. Pour lui, "cette interpellation prématurée rappelle trop 1988 pour ne pas apparaître comme suspecte et destinée plus à discréditer un adversaire politique qu 'à faire la lumière sur un acte condamné par tous" 7.

4 On ne sait pas si cette décision est prise volontairement par Ndaw. Néanmoins, Abdou Diouf lui trouve rapidement un point de chute. Dès le 22 juin 1993, Ndaw est placé par le Président de la République à la tête du conseil d'administration de la SENELEC. "Abdoul Aziz Ndaw et Abdourahmane Ndir installés", Le Soleil, 23 juin 1993.

5 Cheikh Abdoul Khadre Cissokho élu président l'Assemblée nationale ", Le Soleil, 11 juin 1993.

6 Géraldine Faes, "Sept jours qui ébranlèrent Dakar", Jeune Afrique, n° 1690, 2 juin 1993.

7 "Après une prolongation de sa garde à vue Abdoulaye Wade a été remis en liberté", Le Monde, 20 mai 1993.

L'assassinat est rapidement revendiqué par une organisation inconnue, "l'armée du peuple".

Celle-ci affirme dans un appel téléphonique à la rédaction du quotidien Sud que "le peuple veut des changements par la voie démocratique. Malheureusement, toutes les voies

démocratiques sont bloquées. C'est pourquoi la violence est de plus en plus utilisée avant de rajouter que cela serve d'avertissement aux autres magistrats du Conseil constitutionnel afin

qu'ils respectent la volonté populaire" 8 . Les enquêteurs n'ayant rien trouvé chez Abdoulaye Wade et au quartier général PDS, le chef de l'opposition est relâché le 18 mai 1993. Abdoulaye Wade joue alors l'apaisement. Il affirme trouver normal d'avoir été entendu dans

cette affaire. Il déclare qu'il s'agit d'une machination entreprise par certains dirigeants socialistes qui souhaitent ne pas voir la reconduction du ticket Diouf-Wade à la tête de l'Etat.

Il tend ainsi la main au Président en l'invitant à le rappeler à ses cotés. Mais la situation s'envenime après l'interpellation de trois suspects : Amadou Clédor Sène, Ibrahima Diakhaté

et Assane Diop.

Ces derniers sont connus pour avoir assuré la sécurité de différents candidats libéraux lors de

précédentes élections. Ils avouent rapidement avoir été en relation avec Wade. Amadou Clédor Sène, déjà auteur de diverses actions subversives en 1988, reconnaît avoir reçu 500

000 FCFA du leader PDS via Mody Sy, puis 500 000 FCFA supplémentaire de Viviane Wade, femme d'Abdoulaye . Il se rétracte cependant rapidement et donne à la police une

seconde version, qui incrimine cette fois-ci... des dirigeants socialistes. Il soutient alors qu'Habib Thiam l'aurait contacté, par l'intermédiaire du responsable PS de la région de

Dakar, Amath Diene, pour lui demander d'infiltrer le PDS et d'organiser l'assassinat. En échange de ce "service", après un court passage en prison, un exil lui aurait été promis aux

Etats-Unis avec l'assurance de toucher durant cinq années 300 000 dollars annuellement. Pour relayer cette nouvelle version, Sène envoie une lettre à Abdoulaye Wade :

"Maître, en proie a un énorme remord de conscience, je me suis résolu à vous dire toute la vérité sur l'assassinat de Me Babacar Sèye, qui n 'était qu 'un complot ourdi par les sommités du PS pour mettre en cause votre honorabilité et pour discréditer votre parti, le PDS. J'ai été depuis longtemps contacté par le PS pour infiltrer le PDS comme cela se fait dans tous les pays... je devais également m 'arranger pour être en possession de documents portant votre nom et faire des aveux vous compromettant" 9.

Ce témoignage, très embarrassant pour le régime PS, n'est pas "retenu" par la justice. Les

efforts d'investigation se portent sur le PDS, et particulièrement sur le rôle qu'aurait joué Mody Sy. Très vite, le PDS dénonce des tortures à son encontre. Le parti organise une

manifestation de soutien le 27 juillet 1993, à laquelle participe la LD/MPT, pourtant au gouvernement. Le rassemblement, interdit par le gouverneur de Dakar, dégénère : on assiste à

une vague de vandalisme dans les rues de la capitale 10. Cette rupture avec le pouvoir s'empire au fil des semaines, l'affaire Babacar Sèye s'entremêlant avec les conséquences des actions

menées par l'opposition contre la politique économique du gouvernement. En outre, Abdoulaye Wade se rapproche durant cette période de Moustapha Sy, fondateur des

Moustarchidines, dans le viseur du régime depuis une déclaration pour le moins subversive datée d'août 1993 :

"le Président de la République n 'a plus d'autorité pour assumer ses fonctions, ses instructions ne sont pas suivies d'effets, si nous avions voulu tuer quelqu 'un, ce serait le Président de la République (...) j 'invite le responsable

8 "Après l'interpellation de M. Wade Le Parti démocratique dénonce une machination ", Le Soleil, 19 mai 1993.

9 Elimane Fall, "L 'Etat, le juge et l'assassin ", Jeune Afrique, n° 1 700, 11 août 1993.

10 "Lors d'une manifestation interdite, plusieurs députés d'opposition ont été momentanément interpellés", Le Monde, 29 juillet 1993.

(Wade) à s 'adresser au peuple pour prendre le pouvoir car le moment est venu (...) il faut agir" 11.

Au cours d'un meeting en commun avec le PDS le 23 octobre 1993, Moustapha Sy rajoute : "des gens sont venus nous voir, nous ont dits comment Me Babacar Sèye a été assassiné. Nous avons des documents en notre possession mais le moment n 'est pas opportun pour les sortir" 12. L'homme est alors arrêté pour "refus de dénonciation", tandis que Wade, déjà inculpé dans l'affaire Sèye depuis octobre, et une nouvelle fois mis sous les verrous suite à son soutien explicite à Sy.

Bien qu'arrêté, il n'y a pratiquement aucune preuve à l'encontre d'Abdoulaye Wade. L'enquête a été bâclée : pas de rapport balistique, pas de balle retrouvée, pas de corps autopsié, et surtout... pas de convocation d'Habib Thiam devant la justice. Nonobstant les présomptions pesant sur Wade - Clédor Sène se serait rendu le jour du meurtre... à son domicile 13 - le dossier de l'accusation est trop mince. Abdoulaye Wade bénéficie d'un non-lieu en mai 1994.

Pourtant acquitté, le chef de l'opposition retourne le soir même en prison dans le cadre d'une autre affaire 14 . Amadou Clédor Sène et ses deux complices sont quant à eux jugé coupables le 7 octobre 1994 et condamnés entre 18 et 20 ans de travaux forcés. Ce verdict est clément, compte tenu que l'exécution capitale a été requise 15 . Trop "heureux" d'échapper à la peine de mort, les accusés ne font pas appel. Quant à l'objectif du procès, qui était de découvrir les commanditaires, il n'a pas été atteint.

L'assassinat de Babacar Sèye reste donc un mystère, même s'il semble évident que le monde politique sénégalais a joué un rôle dans l'exécution. Que ce soit le PS ou le PDS, chacun avait un intérêt à envoyer "un signal fort" à l'autre camp. Le PS pouvait espérer éliminer politiquement Wade en l'accusant du meurtre d'un haut fonctionnaire d'Etat. Le PDS voulait peut-être, en tuant Babacar Sèye, faire payer au Conseil constitutionnel son appui à Abdou Diouf lors de la proclamation des résultats du 14 mars 1993 et créer par la même occasion un climat de violence et de terreur, favorable à une insurrection pouvant renverser le PS.

Les deux partis politiques sortent néanmoins indemnes de cette affaire, bien que le meurtre de Babacar Sèye soit source à polémiques bien après que le jugement ait été rendu 16 . Outre cette affaire, Me Wade connaît d'autres ennuis judiciaires pendant la période 1993-1995. Ils sont liés à la terrible crise économique qui touche le Sénégal. Elle connaît son apogée après la dévaluation de 50 % du Franc CFA en janvier 1994.

1.3. Le Sénégal face à la dévaluation :

Bon nombre d'observateurs estiment en 1993 que les programmes d'ajustement sénégalais ont connu plus d'échecs que de réussites. Ils ne se sont pas assez attachés aux considérations

11 'Moustapha Sy jugé par défaut", Le Soleil, 16 janvier 1994.

12 "Audience reporté au 14 janvier", Le Soleil, 7 janvier 1994.

13 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 68, Paris, Rocher, 2001.

14 Voir chapitre suivant.

15 Le non-recours à la peine de mort est une "tradition sénégalaise". La dernière exécution capitale remonte au 15 juin 1967. L'exécuté, Moustapha Lô, avait tenté de tuer à l'époque le Président Léopold Sédar Senghor. Elimane Fall, "La démocratie à l'épreuve", Jeune Afrique, n° 1760, 5 octobre 1994.

16 Abdoulaye Wade surprend bon nombre d'observateurs lorsqu'en 2002... il amnistie les trois assassins de Babacar Sèye. Cette décision réanime le débat sur le commanditaire du meurtre du vice-président et le rôle supposé joué par Abdoulaye Wade ou Habib Thiam. Voir Abdou Latif Coulibaly, "Affaire Me Sèye, un meurtre sur commande", Paris, L'Harmattan, 2005, 211 pages et le "livre-réponse" du camp wadiste de Madické Niang, "Affaire Me Sèye : le piège de l'acharnement", Le Cherche-Midi, 2006, 224 pages.

physiques, historiques et sociologiques du pays. En fixant des mesures excessives et des conditionnalités trop fortes, les programmes se sont heurtés à la "faisabilité politique" 17 . De surcroît, l'économie sénégalaise ne s'est pas réformée comme l'avait réclamé les institutions financières internationales. En 1993, les monopoles persistent ; la corruption est omniprésente; les importations sont trop nombreuses, provoquant d'énormes déficits budgétaires (40 millions FF par mois au cours de l'année 1993).

L'économie du Sénégal est à bout de souffle, tout comme celle de ses homologues africains, dont la Cote d'Ivoire, qui n'a pas pu se redresser depuis 1992. De plus, la France vient de changer de majorité. Alors que sous le gouvernement socialiste de Bérégovoy, le Sénégal s'est vu octroyé un chèque de 1,5 milliards FF 18 , Edouard Balladur, nouveau Premier ministre, promouvoit l'austérité et refuse à présent de payer les fins de mois du "pré-carré" africain. Il promet de nouvelles aides... qu'en cas d'une reprise de dialogue avec le FMI et de la Banque mondiale. Or, les deux institutions exigent une dévaluation avant une reprise formelle des contacts et des aides, stoppés depuis plus d'un an. Abdou Diouf, touj ours sur la même ligne de conduite depuis 1992, refuse une quelconque dévaluation, en dépit d'une visite du Premier ministre ivoirien en octobre 1993. A cette occasion, Alassane Ouattara encourage son voisin à se laisser convaincre pour le bien de l'avenir de la zone CFA 19.

Le Président sénégalais lance comme alternative à la dévaluation un plan d'urgence économique, confectionné par le duo Sakho-Loum. L'urgence est effectivement très grande, puisque depuis juin 1993, les fonctionnaires - au nombre de 66 000 - ne sont plus payés par l'Etat. La "loi des finances rectificatrices" est votée le 24 août 1993. Elle doit permettre l'économie de 120 millions FF jusqu'à la fin 1993. Les principales mesures consistent à réduire de 15 % les salaires des fonctionnaires (les bailleurs de fonds exigent... 35 %) ; à prélever dans le secteur privé une journée de salaire mensuellement ; à généraliser la TVA ; à ponctionner de 10 % les bénéfices des entreprises ; à supprimer les exonérations douanières ; à effectuer une hausse sur le carburant ; à créer une taxe sur l'importation.

Pour donner l'exemple, Abdou Diouf divise le salaire présidentiel de moitié et baisse celui des ministres de 20 %. Le principal objectif de ces mesures est de réduire la masse salariale de la fonction publique - qui représente... 66 % du budget de l'Etat - en la faisant passer de 135 à 90 milliards FCFA. Ce plan d'urgence touche néanmoins toutes les couches sociales du Sénégal, du Président aux petits paysans 20.

Ces mesures n'ont pas pour but de relancer la croissance et le développement mais simplement d'assainir... temporairement les finances de l'Etat. D'une certaine manière, Abdou Diouf ne fait que retarder une échéance certaine. La population et les syndicats, ne mesurant certainement pas la gravité de la crise, s'insurgent devant de telles décisions. Nonobstant la menace gouvernementale d'une perte de 13 000 emplois en cas d'échec du plan, les syndicats prennent la tête de la contestation. Ils se substituent ainsi au PDS, alors en pleine affaire Babacar Sèye.

Le 2 septembre 1993, quatre syndicats - le CNTS, l'Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal, la Confédération des Syndicats Autonomes et le Syndicat de l'Information et de la Communication du Sénégal - lancent une grève largement suivie par la

17 "Paris dresse un bilan critique de dix ans de politique d'ajustement au sud Sahara", Le Monde, 15 janvier 1994.

18 Elimane Fall, "Les rumeurs de Dakar", Jeune Afrique, n° 1696, 14 juillet 1993.

19 "Le Premier ministre de Cote d'Ivoire reçu par Abdou Diouf : Il faut faire des sacrifices face à nos situations économiques", Le Soleil, 26 octobre 1993.

20 Bernard Degioanni, "Les fonctionnaires au pain sec ", Le Monde, 31 août 1993.

population sénégalaise. Ce jour-là, magasins, stations services, banques... tout est fermé 21 . Un slogan né de cette journée : "touche pas à mon salaire". Devant l'ampleur de la fronde, le gouvernement entame des négociations. Elles sont menées par Ousmane Tanor Dieng . On assiste alors à un dialogue de sourd. Les syndicalistes, persuadés qu'une dévaluation du Franc CFA est impossible 22 , fixent de multiples conditions. Ils déclarent pouvoir accepter une baisse des salaires... qu'en cas d'une baisse substantielle des prix des produits de première nécessité. Le PS, qui ne veut pas remettre en cause les effets du plan, ne s'engage qu'à réduire certaines dépenses de l'Etat (diminution du nombre de ministres, suppression d'aides accordées aux ministres et parlementaires etc). Faute d'accord, les négociations sont rompues, ce qui fait dire à la fin du mois d'octobre 1993 à Ousmane Tanor Dieng : "une fois épuisée la voie de la négociation, il ne reste que l'affrontement" 23.

Les syndicats tentent alors, avec l'aide cette fois-ci des partis d'opposition, de remobiliser la population. Mais les rivalités syndicales ne permettent pas de recréer l'engouement populaire du 2 septembre 1993. Le plan d'urgence est maintenu mais il devient vite caduc à la suite de la décision prise par Paris et les institutions financières internationales de dévaluer. Prévue le 7 décembre 1993, la dévaluation est repoussée une première fois après la mort de Félix Houphouët Boigny... le 7 décembre 1993. En dépit des protestations du Soleil 24 , qui traduisent les réticences dioufistes, elle intervient finalement le 12 janvier 1994. Le Franc CFA perd alors 50% de sa valeur.

Les objectifs de cette dévaluation sont multiples : permettre aux produits de la zone de mieux s'exporter ; doubler les aides des bailleurs de fonds ; rendre les pays attractifs sur le marché touristique etc. Les rentrées de liquidités doivent relancer les économies et favoriser un retour aux équilibres budgétaires. Pour se faire, la dévaluation nécessite d'être accompagnée de profondes réformes, d'une libéralisation économique et d'une réorientation des choix budgétaires, en privilégiant la santé et l'éducation.

Si ces ambitions sont louables, les premières conséquences de la dévaluation ne sont pas positives au Sénégal. On assiste à des ruées vers les magasins, à la constitution de stocks alimentaires et à la "valse des étiquettes". Les prix augmentent en quelques jours de 20 %. Pour contrer ces hausses "sauvages", l'Etat limite officiellement l'inflation entre 22 et 33 % 25. Le panier de la ménagère sénégalaise augmente de ce fait de 30 %, et si elle vit à l'occidental de... 70 %.

Le milieu urbain est le plus gravement touché par la dévaluation, puisqu'il ne "bénéficie" que des hausses spectaculaires des prix, même si l'Etat accorde "généreusement" une augmentation de 15 000 FCFA à tous ses fonctionnaires, contre l'avis des bailleurs de fonds. Le milieu rural profite quant à lui d'une demande accrue et de la décision de l'Etat de compenser les méfaits de la dévaluation par un relèvement spectaculaire des prix aux producteurs agricoles (43% pour l'arachide, 30 % pour le coton et 6 % pour le riz). En plus de privilégier un électorat qui lui est naturellement favorable, le PS mise sur une augmentation conséquente des exportations agricoles pour apporter des liquidités au pays, l'Etat tablant sur une augmentation de 40 % de ses exportations. Dans une même logique, le gouvernement

21 Géraldine Faes, "Rentrée chaude ", Jeune Afrique, n° 1 705, 15 septembre 1993.

22 Madia Diop (CNTS) affirme au sujet d'une possible dévaluation : "il est vrai qu'on ne le prend pas au sérieux (...) mais c 'est la pire des choses qui puissent arriver aux travailleurs, à la population". "Madia Diop : Il y a l'espoir d'une reprise des négociations", Le Soleil, 30 septembre 1993.

23 Géraldine Faes, "Ousmane Tanor Dieng : Thiam restera ", Jeune Afrique, n° 1711, 27 octobre 1993.

24 Voir l'éditorial du Soleil du 10 janvier 1994 : "Urgences signalées" et l'article d'Amadou Fall "La dévaluation: la solution du pire ".

25 "On est tous dévalués", Le Monde, 5 février 1994.

mise sur des prix attractifs pour relancer le tourisme au Sénégal, malgré les problèmes persistants en Casamance.

Les contemporains s'inquiètent néanmoins des risques d'une crise sociale et politique à Dakar. Dans un rapport, le GATT écrit qu'ils "subsistent des doutes quant à la possibilité de déclencher (par la dévaluation) une expansion réelle et rapide, au lieu de déchaîner seulement l'inflation et l'agitation sociale car il n'y a pas, ou guère, de branches de production qui paraissent prêtes à décoller" 26.

Pour faciliter les réorientations économiques, le Parlement confie pour une période de 6 mois les pleins pouvoirs économiques à Abdou Diouf le 20 janvier 1994. Le Président de la République peut de ce fait légiférer par décrets, sans passer par l'Assemblée nationale. Cette loi offre donc la possibilité au PS de réduire la contestation légale de l'opposition, puisque les débats parlementaires sont interrompus. La contestation politique descend ainsi dans la rue, alors qu'Abdou Diouf se mure dans le silence pesant. Malgré la crise historique que traverse le pays, le chef de l'Etat ne s'adresse pas à la nation au cours du mois de janvier 1994.

Depuis l'affaire Babacar Sèye, l'opposition s'est unie. Le PDS, And Jëf, le MSU, le RND et les Moustarchidines se sont rassemblés au sein de la Coordination des Forces Démocratiques (CFD). Ils organisent la riposte face au "chèque en blanc, valable six mois et renouvelable pour conduire dans l'improvisation totale la politique budgétaire et monétaire du gouvernement" 27 . Si les partis marxistes reprochent au gouvernement le principe même de la dévaluation, le PDS critique non pas la décision des institutions financières internationales mais l'impréparation du gouvernement face à une telle mesure. En outre, le PDS et les Moustarchidines militent ensembles pour la libération de Moustapha Sy, emprisonné depuis octobre 1993 et condamné en janvier 1994 à un an de prison.

La CFD organise ainsi un grand rassemblement contre la dévaluation et pour la libération du fondateur des Moustarchidines le 16 février 1994 à Dakar. Ce jour-là, les partis politiques, dont Abdoulaye Wade, sont vite débordés par la jeunesse moustarchidines venue assister au débat. Des slogans islamistes sont prononcés, ainsi que des appels au meurtre. Le public n'attend pas la fin de la conférence pour marcher dans le centre-ville de Dakar. Préalablement armé, il se déchaîne alors sur une police qui a reçu l'ordre d'Abdou Diouf de ne pas tirer 28 . Le bilan est excessivement lourd : six policiers sont massacrés à coups de machettes, deux autres personnes trouvent également la mort. Les forces de l'ordre sont débordées, les manifestants marchent vers le palais, certains atteignant même les grillages de celui-ci. Une grande confusion règne à Dakar.

"Les factieux purent avancer jusqu 'à une centaine de mètres du palais de la République et du building où se trouvent plusieurs ministères (...) mes bureaux furent à un moment donné envahis par la fumée et l'odeur âcre

des pneus brûlés et des grenades lacrymogènes" 29.

Le lendemain, Djibo Kâ annonce la dissolution des Moustarchidines. Cette association religieuse, établie dans toutes les villes sénégalaises, dans tous les quartiers défavorisés, les universités, les écoles etc... cible prioritairement les jeunes. Elle organise des conférences et des séminaires, le plus souvent en arabe ou wolof. Fondée en 1979, dirigée par Moustapha Sy, petit-fils du Khalife général des Tidjanes, elle a entretenu autrefois des liens très étroits avec

26 "Pessimisme du GATT", Lettre du continent, 3 février 1994.

27 "La Coordination des forces démocratiques face à la presse : organiser la riposte", Le Soleil, 23 janvier 1994.

28 "Le Président Abdou Diouf, malgré la gravité de la situation (...) avait donné des instructions pour qu'on ne tirât point". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 76, Paris, Rocher, 2001.

29 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 75, Paris, Rocher, 2001

le pouvoir socialiste, l'Etat étant allé jusqu'à... mettre à sa disposition des salles de classe 30. Les Moustarchidines sont donc un groupe influent, rapporteur de voix et de popularité.

C'est ce qui explique le soutien sans faille que leur accorde le CFD après les évènements sanglants du 16 février 1994. Dans un communiqué, le front de l'opposition dénonce... les violences policières et "soutient la décision prise par les masses d'organiser sur place une marche de protestation contre les violations inqualifiables et injustifiées des libertés les plus élémentaires" 31 . Cette déclaration est interprétée comme une provocation par le pouvoir. Le 18 février 1994, Abdoulaye Wade, Landing Savané et d'autres sont arrêtés pour "atteinte à la sûreté de l'Etat" et placés directement à la prison de Rebeuss, le flagrant délit étant invoqué pour faire lever l'immunité parlementaire des députés. Ils sont au total 193 à être incarcérés.

La CFD, emmenée par ceux qui n'ont pas été arrêtés, tels que Madior Diouf (RND), milite pour une libéralisation rapide des opposants. Cependant, les médias d'Etat se ferment et toutes les tentatives d'organisation de manifestations échouent, devant le refus catégorique des différents gouverneurs. Madior Diouf mène donc une campagne de "renseignement" à travers le pays pour expliquer la situation de Wade. Il désire "lutter contre l'intoxication du pouvoir". En ce qui concerne la LD/MPT et le PIT, les deux formations marxistes du gouvernement, anciens alliés du PDS, ne se prononcent que très modérément sur la question de l'emprisonnement d'Abdoulaye Wade. Abdoulaye Bathily se rapproche néanmoins plus de la position socialiste, puisqu'il condamne avant tout les violences et non pas l'arrestation de chef de l'opposition 32.

Abdou Diouf maintient quant à lui son silence. En ne jugeant pas utile de se prononcer sur le sujet, le Président adopte une attitude technocratique et non politicienne. Les différentes crises qui touchent le Sénégal entre 1993 et 1994 montrent les limites politiques d'un Président en place depuis treize ans. Ses principes de réserve et de modération ne séduisent plus. Ses atouts d'autrefois sont devenus des lacunes aux yeux des contemporains. Jeune Afrique écrit dans son numéro du 2 mars 1994 que le chef d'Etat sénégalais "veut avoir tellement les mains propres qu'il donne l'impression de ne plus avoir de mains" 33.

Quand le Président s'exprime enfin, il le fait dans le cadre officiel de l'allocution présidentielle du 4 avril, jour de la fête nationale. A cette occasion, il reconnaît que les "choses ont beaucoup changé" depuis le 31 décembre 1993, date de son dernier discours au peuple sénégalais. Après avoir évoqué les difficultés mais aussi les chances qu'entraînent la dévaluation du Franc CFA, le Président se prononce sur l'incarcération d'Abdoulaye Wade. Comme il l'a fait en 1988, il prend un ton légaliste en évoquant la sacro-sainte séparation des pouvoirs pour justifier son incapacité à faire accélérer les procédures et libérer son principal opposant.

"Les magistrats savent ce qu'ils font (...) je me garderai bien d'essayer de me substituer à eux, en violation flagrante de la séparation des pouvoirs édictés par notre Constitution" 34.

Suite à cette allocution télévisée, Abdou Diouf effectue un déplacement périlleux... à Paris. La presse et les politiques de l'ancienne métropole sont effectivement perplexes quant à la situation sénégalaise 35. Le PS français exige par exemple une libération immédiate de Wade.

30 Géraldine Faes, "SOS détresse" , Jeune Afrique, n° 1729, 2 mars 1994.

31 "Communique de la CFD", Le Soleil, 18 février 1994.

32 "Abdoulaye Bathily : la violence ne paie pas", Le Soleil, 4 avril 1994.

33 "Les lourds silences d'Abdou Diouf", Jeune Afrique, n° 1729, 2 mars 1994.

34 "Impératif de dépassement", Le Soleil, 5 avril 1994.

35 "Abdou Diouf est venu à Paris sans avoir libéré les principaux dirigeants de l'opposition", Le Monde, 9 avril 1994.

La pression est forte. Abdou Diouf, venu en France pour obtenir des aides financières, ne peut occulter les reproches de ses "amis".

Il rencontre tous les hommes politiques français influents - François Mitterrand, Jacques Chirac, Edouard Balladur, Michel Rocard etc. - et tient durant tout son séjour un discours similaire à celui du 4 avril. La France, engluée dans le conflit rwandais, se satisfait de ces explications sans chercher à en savoir plus, comme le montre cette déclaration de Michel Rocard, premier secrétaire PS en 1994 : "nous ne savions pas que l'arrestation des parlementaires était faite sur l'accusation de justice et du flagrant délit. Nous ne le savions pas. Donc le jugement change un peu" 36. Le gouvernement Balladur recommande toutefois, par la voix de son ministre des Affaires Etrangères Alain Juppé, à la justice sénégalaise de se prononcer très rapidement. La situation n'évolue pourtant pas d'avril à juin 1994. Wade, Savané et ses compagnons de cellules restent à Rebeuss, sans qu'aucun geste ne soit effectué de la part du Président de la République.

Durant leur incarcération, les opposants ne signalent aucune maltraitance et reçoivent à leur guise des journalistes 37. Néanmoins, ils ne sont pas interrogés par le juge d'instruction et leur détention s'éternise. Pour accélérer la procédure, les détenus politiques entament tous une grève de la faim. L'Etat, qui ne souhaite pas subir les conséquences médiatiques d'un quelconque drame, lâche du lest. Mody Sy, Abdoulaye Wade, Landing Savané et consorts sont rapidement libérés au cours des premiers jours de juillet 1994. Wade et Savané, qui ont séjourné pendant quatre mois et demi dans la même cellule, ont tissé des liens qu'ils comptent bien mettre à profit dans leur lutte contre le régime socialiste : ils envisagent de créer un grand parti d'opposition, qui rassemblerait le PDS, And Jëf, le RND et le MSU 38.

De février à juillet 1994, la vie politique sénégalaise a été bloquée. Les interdictions de manifestations, une certaine censure dans la presse gouvernementale, un Président de la République en retrait etc... rien n'a été fait pour éviter la crise. L'opposition ayant été incapable de "profiter" de l'absence wadiste, le PDS apparaît en juillet 1994 renforcé. En effet, Abdoulaye Wade s'est trouvé à Rebeuss un nouvel allié fidèle, en la personne de Landing Savané. Pourtant, le chantre du sopi oscille entre la volonté de s'opposer à Abdou Diouf, qui n'a pas agit pour le sortir de sa cellule, et le désir de renouveler l'expérience plutôt positive de gouvernement à majorité présidentielle élargie. L'ambivalence de Wade est manifeste pendant les premiers mois qui suivent sa libération, puisque tout en fondant une nouvelle coalition politique avec And Jëf, il prône pour sortir de la crise un retour au gouvernement.

2. Le retour du PDS au gouvernement :

A sa sortie de prison, Abdoulaye Wade consolide ses nouveaux liens avec Landing Savané. Les deux hommes fondent dès septembre 1994 une nouvelle alliance : "Bokk sopi Senegaal". Bien qu'ils s'en défendent, cette union met fin à l'alliance précédente avec le RND. Contrairement à la CFD, Bokk sopi dispose d'une véritable structure. Les rôles sont clairement définis. Abdoulaye Wade est le président et Landing Savané le seconde. Ils se fixent des ambitions sur la longue durée, l'organisation ne prévoyant pas d'être renouvelée avant trois ans. En travaillant sur le long terme, ils envisagent ensemble la conquête du pouvoir, avec à terme l'instauration d'un régime parlementaire et la redéfinition des rapports entre le Sénégal et les bailleurs de fonds.

36 "Michel Rocard : notre jugement a changé ", Le Soleil, 10 avril 1994

37 Elimane Fall, "Par tous les moyens légaux", Jeune Afrique, n° 1 740 18 mai 1994.

38 Géraldine Faes, "J'étais prêt à signer mon testament", Jeune Afrique, n° 1740, 27 juillet 1994.

La rupture avec le RND parait incohérente, étant donné que Madior Diop a manifesté pendant l'incarcération de Wade un soutien sans faille. En outre, le CFD offrait un cadre d'opposition unitaire et utile à quelques mois d'importantes élections municipales. La création du Bokk sopi revient donc à détruire le travail entrepris par le RND, et par conséquent à rendre brouillonne la stratégie de l'opposition. En effet, les fondateurs du Bokk sopi sont dès la création de leur mouvement accusés de "haute trahison" par les exclus de cette nouvelle alliance. Au cours d'un débat à trois en septembre 1994, qui rassemble Iba der Thiam (CDP/Garab Gui), Ousmane Ngom (PDS) et Bara Diouf (PS), le principal visé par les attaques du CDP/Garab-Gui n'est pas le dirigeant socialiste, mais bel et bien le numéro deux du PDS 39. L'opposition est au prise à une véritable guerre interne.

Abdoulaye Wade a donc sacrifié la bonne entente au sein de l'opposition au profit d'And Jëf, un parti qui s'est crédibilisé depuis le début des années 1990 en refusant toutes négociations avec les socialistes. Landing Savané confirme cette position en réaffirmant à de multiples reprises à la fin de l'année 1994 son refus d'entrer dans un gouvernement PS. Pourtant, le PDS laisse entendre qu'il privilégie de son coté "l'entrisme", c'est à dire la participation gouvernementale. Abdoulaye Wade se pose en sauveur, "en homme qui ne doit pas laisser chavirer le navire". Il affirme notamment avoir la possibilité d'amener de l'argent au gouvernement grâce à ses multiples relations 40.

Contrairement à 1991, Wade fixe des conditions pour revenir aux cotés d'Abdou Diouf. Il réclame un gouvernement composé à 50% de non socialistes et la mise en place d'une concertation nationale sur tous les grands problèmes du pays. On pense que cette rigidité wadiste n'a pour seul but que de convaincre Savané de rejoindre à terme l'équipe gouvernementale.

Quant au chef de l'Etat, il appelle implicitement les deux hommes à le rejoindre au cours de son allocution de fin d'année 1994 :

"j'ai été démocratiquement élu Président de la République (...) mais ce n 'est pas une raison pour gouverner seul (...) soyons cependant clair (...) j'entends rester le maître du jeu" 41.

Cette politique de la main tendue est appréciée par le PDS. Le 4 janvier 1995, Abdoulaye Wade rencontre officiellement le chef de l'Etat, ceci pour la première fois depuis son départ du gouvernement le 19 octobre 1992. Abdou Diouf accepte durant cet entretien qu'Abdoulaye Wade se charge de préparer une future concertation nationale et consulte divers acteurs politiques, économiques et sociaux. Dans un esprit d'ouverture, le Président reçoit également au palais tous les autres chefs de parti, dont Landing Savané, qui réitère à cette occasion son refus de rentrer au gouvernement 42. L'opération séduction menée conjointement par le PS et le PDS à l'égard d'And Jëf échoue donc.

Dans un premier temps, la mise en place de la concertation nationale continue. En dépit de l'absence du PS, qui refuse toute idée de table ronde, Abdoulaye Wade rassemble autour de son projet 44 acteurs de la vie économique et politique du Sénégal. Ils sont invités à définir les qualités et les faiblesses du régime.

Toutefois, alors que And Jëf conseille à son allié d'attendre les conclusions de la concertation avant tout "entrisme", le PDS préfère accéder le plus tôt possible au gouvernement. La

39 "Débat à la télévision : le public voulait autre chose", Le Soleil, 27 septembre 1994

40 "Abdoulaye Wade : personne n'a le droit de laisser chavirer le navire", Le Soleil, 2 décembre 1994.

41 "La flamme de l'espérance", Le Soleil, 2 janvier 1995.

42 "Landing confirme son refus", Le Soleil, 20 janvier 1995.

concertation nationale n'est donc plus la priorité de Wade. Il s'agit maintenant pour lui de négocier au mieux son entrée, et celle de ses ministres, de manière à obtenir certains moyens que le PDS n'a pas eu en 1991.

Abdoulaye Wade ménage cependant le Président en ne formulant non pas des conditions d'entrée mais des recommandations, que l'on peut résumer en quatre points 43 :

- Le nouveau gouvernement doit être marqué par "un changement dans les hommes et méthodes"

- Le gouvernement ne doit pas dépasser 20 ministres

- Les postes attribuées aux différents partis doivent "refléter leur importance relative"

- Les postes attribués au PDS doivent permettre "une contribution réelle du parti"

Ces recommandations acceptées, le PDS revient au gouvernement le 15 mars 1995. Cinq ministres libéraux rejoignent l'équipe ministérielle. Comme en 1991, leurs fonctions sont secondaires ou mal définies. Par conséquent, contrairement à la "recommandation" du parti libéral, "les postes attribués au PDS ne permettent pas une contribution réelle du parti ".

Abdoulaye Wade retrouve son ministère d'Etat... sans portefeuille ; Ousmane Ngom est nommé à la Santé et à l'Action Sociale ; le numéro trois du PDS, le jeune Idrissa Seck, est placé au Commerce, à l'Artisanat et à l'Industrialisation ; la présidente des femmes libérales, Aminata Tall, se voit confier l'Enseignement Technique et la Formation Professionnelle ; enfin, Massokhana Kane est mis à l'Intégration Economique Africaine 44.

Bien que plus de la moitié des ministres soient du PS, contrairement aux exigences wadistes de septembre 1994, on note la présence de six ministres et quatre ministres délégués non socialistes (5 PDS, 2 LD/MPT, 2 PIT, 1 PDS-R). Ceci indique une évolution de la conception politique au Sénégal, puisque même si le PS conserve une "toute puissance" de fait, le parti ayant entre ses mains tous les leviers du pouvoir, l'opposition est à présent associée aux grandes orientations politiques du pays.

L'entrée du PDS au gouvernement est une nécessité pour Abdou Diouf. Si Jeune Afrique soutient dans son édition du 18 janvier 1995 que le chef de l'Etat sénégalais a toutes les cartes en main pour négocier avec les libéraux, on peut légitimement... penser le contraire 45. En effet, il faut tout d'abord avoir à l'esprit que le PDS est majoritaire dans la capitale sénégalaise. Dans une région concentrant un tiers de la population, le Président de la République ne peut pas se passer d'un homme aussi populaire que Abdoulaye Wade, sous peine d'aggraver la tension sociale. En outre, la post-dévaluation se passe relativement mal au Sénégal. Au contraire de ses voisins, l'économie sénégalaise ne repart pas, les réformes et la libéralisation tardant à venir. L'arrivée des libéraux doit ainsi permettre aux socialistes de faire passer des mesures difficiles auprès d'une population urbaine de plus en plus défiante vis-à-vis d'un parti au pouvoir depuis quarante ans, jugé unique responsable de la paupérisation du pays. Enfin, Abdou Diouf a besoin d'Abdoulaye Wade à ses cotés car il ne peut plus totalement se reposer sur son parti pour gouverner le pays, le PS étant déchiré depuis 1993 entre les pro et les anti-Ousmane Tanor Dieng.

Ce conflit a des répercussions sur la composition du nouveau gouvernement. Djibo Kâ, fidèle parmi les fidèles d'Abdou Diouf, qui a oeuvré pour son accession au pouvoir, présent sans discontinuité au gouvernement depuis 1978, n'est pas reconduit dans ses fonctions de ministre de l'Intérieur. La crise de février 1994 ne plaide pas pour son bilan, puisqu'il n'a pas su

43 Le Soleil, 13 mars 1995.

44 "L 'opposition sénégalaise entre au gouvernement", Le Monde, 17 mars 1995. 45 Elimane Fall, "La paix des braves", Jeune Afrique, n° 1775, 18 janvier 1995.

contrecarrer la déferlante moustarchidine et empêcher les manifestants d'atteindre les grillages

du palais présidentiel. On pense néanmoins que si Abdou Diouf avait désiré le sanctionner, il l'aurait démissionné immédiatement, comme il l'avait fait avec Ibrahima Wone lors de la

grève policière en 1987.

On croit que ce limogeage n'est justifié que par la défiance marquée de Djibo Kâ à l'égard du "protégé" d'Abdou Diouf, Ousmane Tanor Dieng 46 . Il n'est pas un hasard si l'ancien "enfant

terrible" du PS est démis de ses fonctions une quinzaine de jours après avoir fait la une de
Jeune Afrique. Dans un article de quatre pages qui lui est consacré, "la longue marche de monsieur Kâ" 47, le ministre relate ses années au gouvernement, sa fidélité à Léopold Sédar

Senghor et Abdou Diouf, puis s'exprime plus ou moins explicitement sur la position d'Ousmane Tanor Dieng au PS. Francis Kpatindé retranscrit ses propos de la façon suivante :

"Parallèlement à ses activités ministérielles, Djibo Kâ a été, vingt années durant, de tous les combats pour la transformation du PS, parti unique à ses débuts, en une formation démocratique. Non seulement, la résolution de "Rénovation" du parti a été rédigée à son domicile (avec la participation d'Ousmane Tanor Dieng) en mars 1989, mais il dirige, depuis six ans, 'le Club Nation et Développement", une structure plus souple que le PS (elle est ouverte à tous) crée en 1969. Il n 'empêche, depuis les élections de 1993, certains, au sein même de son parti, sem blent déterminés à freiner son irrésistible ascension. Les amis de Djibo Kâ estiment que le Sénégal a changé et le PS avec lui, et qu'on ne peut plus gérer ce parti comme on le faisait en 1960. Ils réclament l'élection au suffrage universel direct de tous les dirigeants du parti, de la base au sommet. En face, leurs adversaires, les fameux "refondateurs", préfèrent les vieilles recettes du centralisme démocratique : élection à la base, cooptation au sommet".

Djibo Kâ, le Rénovateur, souligne dans cet extrait deux tares d'Ousmane Tanor Dieng : son

illégitimité et son conservatisme. Il dévoile ainsi au grand jour une stratégie qui fait son succès auprès de la base socialiste depuis 1993, qui lui a permis d'attirer les historiques PS

mais aussi les déçus de la rénovation avortée de 1990. En ratissant large, il se donne une nouvelle image, bien éloignée du Djibo Kâ des années 1980 prêt à tout pour justifier

l'omnipotence socialiste.

S'il se dit fidèle au chef de l'Etat dans cet entretien, il n'empêche que Kâ remet en cause le

mode de fonctionnement dioufiste lorsqu'il dénonce "les vieilles recettes du centralisme démocratique". On sait que Abdou Diouf est l'instigateur de la cooptation au sommet et que

ses réélections à la tête du PS se font toujours... par acclamation. Djibo Kâ a pris le risque de se démarquer de la ligne officielle. Il en paie donc rapidement le prix.

Lors de son éviction, Le Soleil rapporte uniquement que Djibo Kâ ne souhaite faire aucun commentaire. Le quotidien n'approfondit pas une question pourtant traitée par tous les médias

étrangers 48 . Le désormais ancien ministre quitte le gouvernement par la petite porte. Il se retrouve aussitôt banni des hautes instances officielles... et des médias d'Etat. A partir du 15 mars 1995, Djibo Kâ entame une longue traversée du désert politique et médiatique.

Hormis ce départ, le Président Diouf n'évince aucune autre tête d'affiche socialiste. On est ainsi bien loin du compte quant à la "recommandation" libérale d'avoir un gouvernement

limité à une vingtaine de membres. On recense en effet... 33 ministres. Le chef de l'Etat contente donc tout le monde en accordant des places à l'opposition tout en n'en enlevant pas à

son parti. Il privilégie de ce fait la "paix politique" à l'efficacité, puisque certains ministères apparais sent comme de véritables sinécures, ce que ne manque de souligner Landing Savané

46 On sait dès 1994 que Djibo Kâ et Ousmane Tanor Dieng ne s'adressent plus la parole. "Abdou Diouf aux EtatsUnis ", Lettre du continent, 19 mai 1994.

47 Francis Kpatindé, "La longue marche de Monsieur Kâ ", Jeune Afrique, n° 1781, 1 er mars 1995.

48 "Le ballet des ministrables", Le Soleil, 16 mars 1995 ; "L'opposition sénégalaise entre au gouvernement", Le Monde, 17 mars 1995 ; "Pourquoi Djibo Kâ est tombé ? ", Jeune Afrique, n° 1785, 29 mars 1995.

et Iba der Thiam, devenus presque malgré eux les chefs de l'opposition 49. Voici le gouvernement du 15 mars 1995 :

- Premier Ministre : Habib Thiam

- Ministre d'Etat auprès du Président de la République : Abdoulaye Wade (PDS)

- Ministre d'Etat, Ministre des Affaires Etrangères et des Sénégalais de l'Extérieur : Moustapha Niasse

- Ministre d'Etat, Ministre de l'Agriculture : Robert Sagna

- Ministre d'Etat, Ministre des Services et des Affaires Présidentiels : Ousmane Tanor Dieng

- Ministre de la Justice, Garde des Sceaux : Jacques Baudin

- Ministre de l'Intérieur : Abdourahmane Sow

- Ministre des Forces Armées : Cheikh Amidou Kane

- Ministre de l'Economie, des Finances et du Plan : Ousmane Sakho

- Ministre de l'Environnement et de la Protection de la Nature : Abdoulaye Bathily (LD/MPT)

- Ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat : Amath Dansokho (PIT)

- Ministre de la Santé Publique et de l'Action Sociale : Ousmane Ngom (PDS)

- Ministre de l'Education Nationale : André Sonko

- Ministre de l'Energie, des Mines et de l'Industrie : Magued Diouf

- Ministre de la Modernisation de l'Etat : Babacar Néné Mbaye

- Ministre de la Culture : Abdoulaye Elimane Kane

- Ministre de la Communication : Serigne Diop (PDS-R)

- Ministre du Travail et de l'Emploi : Assane Diop

- Ministre des Femmes, des Enfants et de la Famille : Mme Aminata Mbengue Ndiaye

- Ministre de l'Equipement et des Transports Terrestres : Landing Sané

- Ministre du Commerce, de l'Artisanat et de l'Industrialisation : Idrissa Seck (PDS)

- Ministre de la Jeunesse et des Sports : Ousmane Paye

- Ministre de la Pêche et des Transports Maritimes : Alas sane Dialy Ndiaye

- Ministre du Tourisme et des Transports Aériens : Tidiane Sylla

- Ministre de l'Hydraulique : Mamadou Faye

- Ministre de la Ville : Daour Cissé

- Ministre de la Recherche Scientifique et des Technologies : Mme Marie-Louise Correa (PDS)

- Ministre délégué auprès du Premier Ministre, chargé des Relations avec les Assemblées : Khalifa Sall

- Ministre délégué auprès du Premier Ministre, chargé de l'Intégration Africaine : Massokhna Kane (PDS)

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Intérieur, chargé de la Décentralisation : Souty Touré

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Economie, des Finances et du Plan, chargé du Budget : Lamine Loum

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Economie, des Finances et du Plan, chargé de la Planification : Magatte Thiam (PIT)

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Education Nationale, chargé de l'Education de Base et des Langues Nationales : Mamadou Ndoye (LD/MPT)

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Education Nationale, chargé de l'Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle : Mme Aminata Tall (PDS)

La rentrée du PDS au gouvernement marque la fin d'une époque pour les opposants, la

constitution d'un pôle d'opposition étant inenvisageable sans le parti libéral. Le RND tente néanmoins de fédérer autour de lui les partis mécontents, en proposant une CFD 2, qui

inclurait And Jëf et le CDP/Garab-Gui. Mais le parti de Landing Savané refuse de réincorporer une coalition, certainement échaudé par son expérience ratée avec le PDS. En

outre, And Jëf s'est aperçu avec ses résultats électoraux de 1993 qu'il peut largement concourir seul et que sa stratégie de refus permanent lui est bénéfique. Landing Savané se

pose par conséquent après mars 1995 comme le véritable opposant au régime dioufiste.

49 Le Soleil, 17 mars 1995.

Pour ne pas céder le terrain de la contestation à son ancien allié, le PDS adopte une stratégie singulièrement différente à celle de 1991. En effet, la formation libérale se rend compte assez rapidement de l'impopularité de sa décision de revenir au gouvernement, comme l'atteste l'échec total de la concertation nationale, une à une les organisations prévues pour ces états généraux ayant boudé "le traître" Abdoulaye Wade, en dépit du soutien... d'And Jëf, désireux de voir aboutir le projet de table ronde 50. Convaincu depuis 1993 qu'il a besoin de toute l'opposition derrière lui pour vaincre Abdou Diouf, Abdoulaye Wade est beaucoup plus mesuré dans ses soutiens à la politique appliquée par le PS lors de son deuxième passage au gouvernement.

D'ailleurs, le titre gouvernemental de Wade indique que ce dernier ne doit pas rendre de compte au PS, mais seulement au Président de la République. Dès les premiers mois de la cohabitation, on observe dans ses prises de position une liberté de parole qu'il n'avait pas quatre ans auparavant. Ainsi, il n'hésite pas à décrier en juin 1995 un des projets majeurs du septennat : la décentralisation 51 . Il évoque les risques de sécession, notamment en Casamance, et soumet... un découpage économique et non administratif des régions. Il propose la création d'un poste de vice-gouverneur régional chargé des questions économiques qui travaillerait en collaboration avec le gouverneur "administratif". Les assemblées régionales, trop coûteuses et inutiles pour Abdoulaye Wade, sont remplacées dans le projet wadiste par une chambre représentative des différentes corporations économiques et sociales de la région (paysans, artisans, hommes d'affaires).

Cette liberté de ton décomplexe les deux formations marxistes du gouvernement. La LD/MPT et le PIT ont pourtant été avant 1995 des alliés fidèles au PS, notamment lors de la dévaluation, se ralliant sans broncher aux positions gouvernementales et allant même jusqu'à prôner... l'intérêt de celle-ci : un comble pour des partis d'extrême gauche 52 . Mais avec l'arrivée des libéraux, la solidarité affichée depuis 1993 vole en éclats.

Les marxistes laissent à présent entendre, à la manière de Wade, qu'ils ne doivent rendre de compte qu'à Abdou Diouf et nullement au PS. Or, le Président de la République s'absente durant l'hivernage 1995 pour subir une intervention chirurgicale en France. Seuls face aux socialistes, les partis "entristes" s'activent et les langues se délient.

Tandis que le PDS engage un recours devant le Conseil constitutionnel contre une loi prorogeant d'un an les mandats des conseils municipaux et ruraux, le comité central du PIT critique ouvertement le 27 août 1995 la "mal gouvernance" PS, chose que le parti d'Amath Dansokho n'a jamais fait depuis... 1989. Le lendemain, alors qu'on s'attend à une position plus mesurée du secrétaire général du PIT, Dansokho appuie la démarche de sa base, insistant sur le fait que les critiques ne sont pas adressés à Abdou Diouf mais à certains socialistes. Il déclare alors que "si les attitudes négatives dénoncées par le PIT sont considérées comme une fronde contre le gouvernement, qu 'il en soit ainsi" 53.

La situation s'envenime. Le bureau politique socialiste rétorque via Le Soleil que le PIT est dans le gouvernement "malgré une envergure nationale fort modeste et un poids politique fort négligeable" 54 et qu'il manque à tous ses devoirs en ne respectant pas la solidarité gouvernementale. Abdou Diouf, en convalescence en France, est averti par Habib Thiam de la situation. Il l'invite à précipiter son retour au Sénégal pour venir arbitrer le conflit au plus vite, d'autant plus que les différents organes socialistes demandent le limogeage pur et simple des

50 "La concertation nationale s'accorde une dernière chance", Le Soleil, 23 avril 1995.

51 "Projet de décentralisation : les réserves du PDS", Le Soleil, 9 juin 1995.

52 "Il n'y a pas d'autres alternatives", Le soleil, 23 août 1993 ; "Déclaration de la LD/MPT", Le Soleil, 24 septembre 1993 et "La LD/MPT appelle à la concertation ", Le Soleil, 4 février 1994.

53 "Amath Dansokho à Thiès : fidèle à l'esprit de la déclaration du PIT", Le Soleil, 29 août 1995. 54 Le Soleil, 31 août 1995.

ministres PIT... et PDS 55. En effet, les cadres du PDS - alter ego libéral du GER - dénoncent eux-aussi la mal gouvernance socialiste. Cependant, contrairement à Dansokho, Abdoulaye Wade ne soutient aucunement cette initiative 56 . On note ainsi que des dirigeants socialistes et libéraux militent dès l'hivernage 1995 pour la cessation de la cohabitation. De ce fait, le duo Diouf-Wade ne tient que par la volonté des deux hommes, et non par la volonté des instances PS et PDS.

La rupture entre le gouvernement et le PIT n'est pas envisagée dans un premier temps par Abdou Diouf. Il revient de France le 9 septembre 1995 et rappelle dès son arrivée à l'aéroport de Dakar le besoin de solidarité gouvernementale. En jouant l'apaisement, Diouf tient certainement à offrir une porte de sortie convenable à cette crise et éviter une rupture définitive avec un allié "fidèle" depuis le début des années 1990. Cependant, le PIT surenchérit quelques heures plus tard. Il confirme ses déclarations d'août et revendique son identité propre. Le parti marxiste décide donc presque de lui-même de s'auto-exclure du gouvernement à majorité présidentielle élargie.

Pourtant, aucune raison ne le pousse à agir de la sorte : le gouvernement de cohabitation est récent ; il n'y a pas de crise politique majeure dans le pays ; les élections municipales sont encore assez éloignées etc. En choisissant une liberté de ton en rupture avec son attitude des cinq dernières années, le PIT désire certainement simplement imiter l'exemple wadiste... avec moins de tact et d'intelligence politique.

C'est pourquoi le PIT est profondément surpris à l'annonce du limogeage de ses ministres sans "entretien préalable" avec Abdou Diouf 57. Abdoulaye Wade demeure quant à lui au gouvernement, satisfait de ses conditions de travail, puisqu'il dispose d'un bureau personnel et de conseillers techniques, choses qu'il n'avait pas entre 1991 et 1992.

Le maintien des ministres PDS a des conséquences sur la vie parlementaire. Dans une assemblée de 120 personnes, seuls 6 députés n'appartiennent pas à la "majorité présidentielle" (3 de la Jappoo, 2 du PIT, 1 de l'UDS/R). La tonalité vigoureuse des débats de 1993-1995 disparaît donc, ainsi que les commissions d'enquêtes et certaines propositions de lois. Malgré l'absence de concertation entre députés PS et PDS, la vie parlementaire est amputée. Le Parlement redevient une simple chambre d'enregistrement, à peine bousculée par les revendications de députés tels que Landing Savané, Iba der Thiam, Amath Dansokho ou Madior Diouf 58.

Même si un certain unanimisme règne à l'Assemblée nationale, l'ambiance au sein du gouvernement continue à se détériorer. Contrairement à 1992, Abdoulaye Wade privilégie les élections approchantes à l'entente cordiale. Les petites phrases et les désaccords prolifèrent, les meetings de précampagne aussi. Le PDS annonce à grands renforts de publicité la transhumance de militants socialistes vers le camp libéral. En réaction, le PS via Le Soleil, reprend une stratégie qui était la sienne durant les années 1980 et annonce presque quotidiennement... des ralliements libéraux au PS 59. La solidarité gouvernementale vole peu à peu en éclats, car pour la première fois depuis la prise de fonction d'Abdou Diouf, les

55 Badara Diouf, "Servir l'Etat ou le parti", Le Soleil, 3 septembre 1995 et "Le GER dénonce l'irresponsabilité", Le Soleil, 7 septembre 1995.

56 "Me Wade : aller au-delà de nos divergences", Le Soleil, 15 sept 1995.

57 "Je crois qu'ils (les membres du PIT) furent surpris, car ils s'attendaient à une discussion avec le Président". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.184, Paris, Rocher, 2001.

58 "Parlement: la nouvelle majorité se cherche", Le Soleil, 27 avril 1995 et "Parlement : progrès dans le dialogue", Le Soleil, 27 décembre 1995.

59 Cette stratégie PS ne s'interrompt véritablement qu'en... 2000. "Un autre député quitte le PDS", Le Soleil, 21 août 1996.

élections régionales, municipales et rurales ont de véritables enjeux.

3. Les élections régionales, municipales et rurales de 1996 :

3.1. Les objectifs de la décentralisation :

Prévues en 1995, les élections municipales sont repoussées à l'année suivante pour être coupler au scrutin régional. Avec ce regroupement, l'Etat économise 2 milliards FCFA. Si la LD/MPT approuve le report, le PDS s'insurge et va jusqu'à déposer une motion de censure 60, la formation libérale dénonçant le fait que le report ait été officialisé... 90 jours avant la date initialement choisie pour les élections municipales 61 . L'attitude socialiste montre qu'en dépit du gouvernement d'union nationale, le PS reste, comme l'a annoncé Diouf dans son allocution du 31 décembre 1994, "le maître du jeu ".

Jugée comme un coup de force par le PDS et le PIT, cette initiative est pourtant légitime. En effet, le projet de décentralisation, annoncé depuis 1992, n'a toujours pas été discuté à l'Assemblée nationale en 1995, en raison des multiples contretemps de 1993 et 1994. Si la décision de reporter ces élections est unilatérale, l'élaboration de la loi sur la décentralisation est... collégiale : elle est votée à l'unanimité le 5 février 1996, après que les députés aient déposé sur les 534 articles de la loi... 309 amendements 62 . A l'instar du code électoral de 1992, la décentralisation n'est donc pas un coup de force socialiste mais une oeuvre collective bâtie par l'ensemble de la classe politique sénégalaise.

La décentralisation, fortement encouragée par les bailleurs de fonds, doit permettre à l'Etat de se décharger de nombreuses compétences et ne garder que les pouvoirs "régaliens". Ainsi, l'Etat transmet aux collectivités ses prérogatives dans de nombreux secteurs : l'environnement ; les ressources nationales ; la santé et la population ; la jeunesse et les sports ; la culture et l'éducation ; la planification et l'aménagement du territoire ; l'urbanisme et l'habitat etc. Pour faire face à ces nouvelles dépenses, le gouvernement promet aux régions une dotation annuelle alimentée par la TVA, généralisée depuis les réformes économiques votées suite à la dévaluation. Les régions deviennent ainsi des personnalités juridiques, dotées d'une large autonomie financière. Cet aspect de la décentralisation, sur lequel insiste largement la propagande gouvernementale, vise principalement à séduire l'indocile Casamance. En effet, comme le reconnaîtra plus tard Abdou Diouf, la décentralisation est entreprise principalement pour calmer les aspirations indépendantistes du MFDC.

Outre l'intérêt pour l'Etat de se décharger de financements coûteux, la décentralisation offre aussi la possibilité de redonner du crédit aux politiques en amenant "la démocratie au village"63. L'esprit de la décentralisation veut en effet qu'avec les nouvelles responsabilités qui leur sont confiées, les élus locaux soient plus proches du peuple et plus à l'écoute de ses besoins quotidiens : ils doivent devenir les relais entre le "Sénégal d'en bas" et les hauts responsables dakarois. Le pouvoir espère ainsi enrayer le désintéressement de la population à l'égard de la vie politique, qui se manifeste à chaque élection par un très fort taux d'abstention.

60 Jugeant la prorogation des mandats des conseils municipaux et ruraux anticonstitutionnelle, 17 des 27 députés PDS signent un recours devant le Conseil constitutionnel. Celui-ci est rejeté. "Recours PDS devant le Conseil constitutionnel : Abdoulaye Faye "la loi nous le permet"", Le Soleil, 30 août 1995.

61 "Municipales : le gouvernement propose le report", Le Soleil, 17 août 1995 et "Les municipales repoussées à 1996", Le Soleil, 24 août 1995.

62 "La régionalisation est votée", Le Soleil, 23 janvier 1996.

63 Elimane Fall, "La démocra tie au village", Jeune Afrique, n° 1834, 5 mars 1996.

Via une grande part de proportionnelle, la décentralisation doit également mettre fin au monocolorisme PS au sein des communautés urbaines et rurales afin d'associer les partis d'opposition, qu'ils soient à l'Assemblée nationale ou non, pleinement à la vie politique locale.

Dans l'esprit d'Abdou Diouf, la décentralisation constitue une étape supplémentaire dans la démocratisation du Sénégal. Ces élections régionales et municipales représentent aussi d'énormes enjeux politiques et économiques. De ce fait, contrairement à 1984 et 1990, l'opposition ne peut être absente de ce rendez-vous. C'est pourquoi la quasi-totalité des partis se présentent. Ousmane Tanor Dieng a donc l'occasion de s'opposer pour la première fois directement au candidat PDS à la mairie de Dakar, Abdoulaye Wade.

3.2. Une confrontation inédite Tanor Dieng - Wade :

3.2.1. Un PS "tanorisé" :

La tanorisation du PS s'effectue à un moment où le secrétaire général en place, Abdou Diouf, souhaite suite à la dévaluation "apparaître comme un chef d'Etat au-dessus de la mêlé" 64. Il propose, dès 1994, d'être déchargé de sa fonction de secrétaire général du PS et de prendre le titre de président du Parti socialiste sénégalais. La propagande officielle insiste bien sur le fait qu'Abdou Diouf reste le seul maître du PS. Ce dernier le confirme dans un discours de trois heures en juillet 1994 : "je ne serai pas un président qui inaugure les chrysanthèmes, mais un président actif" 65.

Il parait pourtant évident que le prochain secrétaire national PS devra non pas seconder Abdou Diouf mais administrer et diriger le parti. Le titre de président du PS n'est donc qu'un leurre pour dissimuler les changements effectués en coulisse, comme Diouf le reconnaît en 2005 au cours de son entretien avec Philippe Sainteny :

"j'ai voulu apparaître comme un chef d'Etat et non plus chef de parti. J'ai commencé par demander à mes camarades de me décharger de mes fonctions de secrétaire général du parti pour que je me consacre à l'Etat comme cela se fait dans les grandes républiques (...) et mes camarades ont refusé. A ce moment là, j'ai essayé de trouver une solution pour arriver à mes fins sans les désavouer. J'ai fait adopter une réforme où j 'étais président du parti avec un premier secrétaire qui gérer le parti au quotidien parce que je voulais me préoccuper de la gestion de l'Etat" 66.

Cette décision bouscule le quotidien auquel les dirigeants socialistes sont habitués depuis 1981. Une guerre de succession s'ouvre, car en dépit des réfutations d'Abdou Diouf, le dauphinat à la tête de l'Etat est en jeu. Le poste de secrétaire général est convoité car il permet d'avoir un soutien sans faille des médias d'Etat et de la machine électorale PS. Trois candidats se démarquent assez rapidement : Ousmane Tanor Dieng, qui a le soutien officieux d'Abdou Diouf ; Djibo Kâ, présent à l'UPS/PS depuis la fin des années 1960 ; Moustapha Niasse, considéré comme un "vieux" militant socialiste, qui jouit d'une grande aura dans les milieux occidentaux et saoudiens. Si les contemporains parlent à l'époque de luttes de tendances, motivés par des différences idéologiques, il semble plus approprié de parler de lutte de clans et d'intérêts personnels, l'idéologie n'étant qu'un alibi tâchant de rendre noble une guerre fratricide 67.

64 Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

65 "Abdou Diouf : je serai un président actif du parti", Le Soleil, 18 juillet 1994.

66 Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

67 Le terme fratricide est approprié car Moustapha Niasse a formé Djibo Kâ et Djibo Kâ a formé... Ousmane Tanor Dieng.

Le bal des prétendants s'intensifie après la maladie d'Abdou Diouf, comme le souligne Habib Thiam dans ses mémoires 68 . En effet, comme dans tout régime politique, l'affaiblissement physique du chef de l'Etat, soit-il éphémère, entraîne une aggravation de la course au palais. Or, le Président de la République ressent à partir de 1995 de violentes douleurs à la colonne vertébrale. Peu de personnes sont mises dans la confidence avant qu'Abdou Diouf ne soit obligé durant l'hivernage 1995 de se faire opérer à Paris et d'observer de longues semaines de repos. En dépit des nouvelles rassurantes de la presse gouvernementale, qui parle d'un simple dysfonctionnement de la région lombaire, l'état de santé du chef de l'Etat parait assez inquiétant selon les dires d'Habib Thiam 69.

Néanmoins, l'opération et la convalescence de Diouf se passent bien. Il reprend finalement ses fonctions présidentielles dès le mois de septembre 1995. Mais, à partir de cette date, le chef de l'Etat n'incarne plus l'avenir pour bon nombre de socialistes. Ousmane Tanor Dieng, qui a vu en mars 1995 son principal rival et opposant Djibo Kâ être écarté des cercles du pouvoir par Abdou Diouf lui-même, dispose d'une voie royale pour s'affirmer comme le nouvel homme fort du PS.

La discrétion tanorienne louée par les médias d'Etat au début des années 1990 laisse place à... une "hyper-occupation" du champ médiatique. Celle-ci est nécessaire puisque dans le même temps, l'ascension du ministre d'Etat est retardée par les heurts violents qui rythment les renouvellements de la base socialiste 70. Il faut en effet attendre... deux ans pour que soient élus l'ensemble des coordinateurs régionaux du parti. Cette situation traduit la profondeur de mal qui ronge le PS, scindé entre les pro et les anti Tanor Dieng.

On s'aperçoit qu'au début de cette crise, qui débute après la réélection dioufiste en 1993, la propagande socialiste désigne les pro-Tanor Dieng sous le terme de "rénovateurs" 71 . Ceci semble logique, puisque la rénovation a touj ours été l'alibi parfait dans l'histoire du socialisme sénégalais pour justifier un changement d'équipe dirigeante. La rénovation a ainsi eu lieu en 1976, pour installer Abdou Diouf ; en 1984, pour démettre les "barons" et en 1989 pour mettre en place les membres du GER. Toutefois, les tanoriens changent leur appellation au bout de quelques mois. Ils ne font plus appeler les "rénovateurs" mais les... "conservateurs" ou "refondateurs" 72 . Si elle peut paraître surprenante, cette volte-face s'explique facilement.

Comme on l'a dit précédemment, depuis 1988, le PS mesure son impopularité auprès des urbains. Il sait aussi que l'époque senghorienne est assimilée par la jeunesse sénégalaise à une période heureuse et faste économiquement. C'est pourquoi notamment Abdou Diouf a multiplié lors de son second quinquennat les allusions à Senghor et a rappelé au sein des instances dirigeantes PS les "barons" reconvertis en "sages". Par conséquent, le camp de Tanor Dieng n'a aucun intérêt à revendiquer "la rénovation", puisque cela reviendrait à renier le passé senghorien mais aussi les "sages", fidèles au parti et seul ciment entre des hauts

dirigeants en perpétuel conflit.

C'est ainsi que durant le congrès de mars 1996, qui doit enfin matérialiser les réformes annoncées par Diouf deux ans auparavant, les conservateurs (pro Tanor Dieng) se confrontent

68 "Les dauphins, plus ou moins auto proclamés, s'agitent à leur tour et cherchent à se mettre à leur avantage. Ce fut le cas d'Ousmane Tanor Dieng, de Djibo Laity Kâ (...) de Niasse". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.182, Paris, Rocher, 2001.

69 Il semble que l'opération ait été assez risquée, ce qui fait dire au Premier ministre que Diouf lui a "collé une des plus grandes trouilles de sa vie ". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 82, Paris, Rocher, 2001.

70 On parle de dizaines de morts lors de ces renouvellements. Elimane Fall, "Menace sur le PS", Jeune Afrique, n° 1831, 13 février 1996.

71 "En attendant le PS nouveau", Le Soleil, 16 août 1995.

72 Moussa Sidi Ba, "Rénovateurs contre refondateurs ", Jeune Afrique, n° 1844, 14 mai 1996.

aux rénovateurs (anti Tanor Dieng). Ces derniers apparaissent en 1996 comme une nébuleuse sans véritable chef de file, même si le nom de Djibo Kâ est quelques fois évoqué. Néanmoins, tout est joué d'avance, comme le reconnaît Le Soleil, qui écrit dans ses colonnes le 26 mars 1996 : "si le choix se porte sur Ousmane Tanor Dieng, il serait plus que mérité ". Le ministre d'Etat n'a donc aucun mal à s'imposer durant ce congrès, puisqu'il est directement choisi et nommé par Abdou Diouf 73. Sans débats - le congrès PS de 1996 est d'ailleurs connu sous le nom de "congrès sans débats" - Ousmane Tanor Dieng se voit confier les pleins pouvoirs du parti, et tous les attributs qui les accompagnent. Etonnant, pour un homme qui n'a rejoint le bureau politique PS qu'en 1988.

Si Habib Thiam parle dans ses mémoires de confiscation tanorienne du parti, on pense plutôt à une donation dioufiste. En effet, Abdou Diouf est pleinement "responsable" de la mise en place de l'omnipotence tanorienne. Depuis son intronisation au gouvernement en 1990, et surtout sa nomination à la tête du directoire de campagne en 1992, les mérites d'Ousmane Tanor Dieng sont très régulièrement loués par le chef de l'Etat. Il n'est donc étonnant que le nouveau président du Parti socialiste fasse les louanges de son protégé lors du congrès de mars 1996. Il dit notamment à cette occasion : "vous m 'avez comblé en m 'étant à mes cotés un garçon remarquable" 74. Ainsi né officiellement en mars 1996 le binôme Diouf-Tanor, qui ressemblent étrangement à l'ancien duo Diouf-Collin des années 1980. Mais des différences de taille séparent Collin de Tanor Dieng :

- La couleur de la peau : Collin n'étant pas sénégalais d'origine, il n'a jamais pu espérer avoir un destin présidentiel. Il a donc toujours été présenté non pas comme un potentiel dauphin mais comme une éminence grise. Du fait de ses racines, Tanor Dieng peut quant à lui prétendre succéder un jour à Abdou Diouf. Cet élément rend ses rapports nettement plus délicats aussi bien avec l'opposition qu'avec son propre parti.

- L 'influence : Il est incontestable que Jean Collin avait nettement plus d'influence que Tanor Dieng, de par ses réseaux, son statut "d'homme de l'indépendance" et ses relations étroites avec la France. Ousmane Tanor Dieng n'est lui qu'une "création de Diouf". Il n'a par conséquent pas les mêmes relations ni les mêmes moyens financiers que son "prédécesseur". Pis, Paris le boude, lui préférant nettement Moustapha Niasse.

- Le rapport avec Abdou Diouf : Jean Collin a fait Abdou Diouf, en lui assurant notamment en 1978 et 1980 la présidence de la République. Comme l'a reconnu le chef de l'Etat, il doit tout à Jean Collin. Mais que doit Abdou Diouf à Tanor Dieng ? Peu de choses, sinon rien. Néanmoins, au cours des années 1980, dans l'ombre médiatique, le ministre d'Etat a su gagner la confiance du chef de l'Etat et peu à peu devenir son interlocuteur principal. Devant les premiers signes de vacillement du PS, et les risques d'implosion qui en découlent, Ousmane Tanor Dieng représente la voie de la modération et surtout de la fidélité pour le Président de la République.

C'est pourquoi on a du mal à parler de "syndrome Jean Collin" pour évoquer la position d' Ousmane Tanor Dieng. Au demeurant, Jean Collin a été jusqu'à sa nomination au poste de ministre de l'Intérieur intérimaire en 1987 relativement "sage" médiatiquement, se prononçant que très rarement sur l'actualité politique sénégalaise. A l'inverse, le ministre-directeur de cabinet s'affirme dès 1992 sur l'échiquier politique. Il accorde des interviews à Jeune Afrique ou au Soleil (ce que Collin n'a jamais fait) ; accepte le directoire de campagne des élections de 1993 ; devient la tête de liste socialiste officieuse lors des législatives de la même année etc. La théorie de l'homme secret sorti de l'ombre sous les coups de l'opposition, à l'instar de Jean Collin, n'est donc pas crédible pour définir l'ascension tanorienne. Ousmane Tanor Dieng n'est pas un homme qui a été piégé, qui s'est engagé malgré lui dans un chemin sans retour. Ce

73 Sans s'en rendre compte, Abdou Diouf avoue explicitement cet état de fait en déclarant : "j'ai mis M.Ousmane Tanor Dieng (puis il se rattrape) j'ai proposé M. Ousmane Tanor Dieng comme premier secrétaire pour gérer le parti au quotidien". Abdou Diouf : entretiens avec Philippe Sainteny, Emission livre d'or, RFI, 2005.

74 "Un PS sur mesure ", Le Soleil, 1 er avril 1996.

chemin est le sien, car il est selon lui "prédestiné", comme il le déclare en décembre 1996 75.

Cette prédestination le pousse à bâtir un bureau politique qui lui est totalement dévoué. On dénombre 30 "conservateurs" sur les 35 membres du nouveau bureau politique de 1996. Par conséquent, Djibo Kâ et André Sonko, deux piliers de l'ancien PS, sont écartés, tout comme Moustapha Niasse, qui s'est vu refusé de surcroît par Abdou Diouf l'union régionale de Kaolack. Les dix secrétaires généraux de régions sont donc également plus ou moins des proches d'Ousmane Tanor Dieng 76 :

- Union Régionale de Dakar : Mamadou Diop

- Union Régionale de Diourbel : Jacques Baudin

- Union Régionale de Fatick : Mamadou Faye

- Union Régionale de Kaolack : Abdoulaye Diack

- Union Régionale de Kolda : Amath Cissé

- Union Régionale de Louga : Daouda Sow

- Union Régionale de Saint-Louis : Abdourahim Agne

- Union Régionale de Tamba : Cheikh Abdul Khadre Cissokho

- Union Régionale de Thiès : Ousmane Tanor Dieng

- Union Régionale de Ziguinchor : Landing Sané

On constate parmi cette liste le retour au premier plan de Daouda Sow. Il n'est pas anodin. En effet, l'ancien président de l'Assemblée nationale s'avère être... l'oncle de Djibo Kâ. En réimplantant Sow à Louga, qui est le fief électoral de son neveu, Ousmane Tanor Dieng espère sûrement créer la confusion dans l'esprit des soutiens de Kâ et reprendre en main le parti dans la région.

Le nouveau secrétaire national a donc pris le contrôle du PS, en verrouillant les postes clefs et en s'assurant une confiance sans faille du chef de l'Etat. Pour apaiser toutes ses craintes, le ministre d'Etat le propose candidat à l'élection présidentielle de 2000... quatre ans avant l'échéance électorale 77.

L'investiture de Tanor Dieng ne ramène pourtant pas le calme au sein du PS. De nombreux échos rapportent qu'énormément de militants pas sent dans le camp libéral, que le premier secrétaire général n'est pas apprécié, qu'il s'entend mal avec tout l'entourage dioufiste etc. Le PS a donc besoin, avant des élections régionales et municipales capitales, de se retrouver et de faire la paix, aussi brève soit-elle.

Le quatre-vingt dixième anniversaire de Léopold Sédar Senghor tombe ainsi à point nommé. Les numéros d'octobre 1996 du Soleil retracent "la grande oeuvre" de l'ancien Président : la conquête de l'indépendance ; la création du BDS ; l'ouverture démocratique ; le soutien accordé à Abdou Diouf, "le fils spirituel de Senghor" etc. Pour la propagande gouvernementale, le chef de l'Etat prolonge l'oeuvre senghorienne, oeuvre que Diouf n'a jamais renié selon le quotidien.

Les temps ont ainsi changé. Dix ans auparavant, pour les quatre-vingt ans de l'ancien Président, Le Soleil du 10 octobre 1986... n'avait fait aucune allusion à l'anniversaire de Senghor 78. A l'époque, il semble que l'héritage senghorien n'était pas aussi bien assumé qu'en

75 "Ousmane Tanor Dieng : j'ai un destin que les hommes ne pourront pas changer", Jeune Afrique, n° 1877, 31 décembre 1996.

76 Le Soleil, 27 octobre 1998.

77 Habib Thiam affirme que pour Ousmane Tanor Dieng, "c 'est un moyen de se dédouaner, à très bon compte, tout en essayant de consolider ses propres positions". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.185, Paris, Rocher, 2001.

78 Le Soleil, 10 octobre 1986.

1996...

Les diverses manifestations faites autour de cet anniversaire permettent à Ousmane Tanor Dieng de se faire voir, et de rappeler toute l'admiration qu'il a aussi bien pour Senghor que pour Abdou Diouf. Il revendique dans ses discours l'héritage du BDS et proclame que son devoir de premier secrétaire l'oblige à perpétuer et à s'abreuver de la source senghorienne. En l'absence du principal concerné - son âge ne lui permet plus de se déplacer hors de France - cette commémoration s'apparente plus à un meeting de campagne qu'à un véritable hommage. Après avoir frôlé l'amnésie durant près d'une dizaine année, le pouvoir socialiste retrouve subitement la mémoire. En 1996, tout est bon pour rappeler la filiation du régime à Senghor. Ainsi, le même jour, l'aéroport, le stade et l'avenue principale de Dakar sont rebaptisés du nom de l'ancien Président 79.

Une fois les festivités terminées, l'unité socialiste affichée prend fin. Les rivalités entre clans réapparaissent à quelques semaines des élections. Pour y mettre un terme, Ousmane Tanor Dieng proclame la tenue d'investitures consensuelles. En lieu et place des têtes de liste traditionnelles, le premier secrétaire PS établit des listes de candidats, sans ordre précis. La commission nationale de conciliation, crée à l'occasion du congrès de mars 1996, veille à une répartition équitable des tendances sur les listes régionales et municipales pour éviter tout sentiment d'injustice. Une formule est trouvée par le parti pour définir cette volonté de transparence et d'unité : "gagner tous ensembles ou perdre tous ensembles" 80.

Par cette initiative novatrice, le ministre d'Etat souhaite faire taire les dissensions internes afin de donner les moyens au PS de reconquérir les centres urbains qui, Saint-Louis excepté, ont tous voté majoritairement pour les libéraux lors des précédentes élections. De son coté, Wade revient sur ses premières déclarations et se lance lui-aussi dans la campagne des régionales et municipales 81 . Rapidement, il s'oppose à Ousmane Tanor Dieng.

3.2.2. Le "troisième tour" d'Abdoulaye Wade :

Abdoulaye Wade n'a toujours pas digéré son échec à l'élection présidentielle. Si en 1993, il avait appelé à ce que les législatives soient un véritable second tour, l'absence du Président de la République avait pesé lourd dans la campagne du chef de l'opposition, qui faute d'adversaire, n'avait pu mener une stratégie de campagne cohérente.

En 1996, la donne change. Ousmane Tanor Dieng a pris en main ouvertement le PS. Le fondateur du PDS peut donc concentrer ses attaques sur une personnalité clairement définie. Le ministre d'Etat, qui côtoie le premier secrétaire PS au gouvernement, a appris à le connaître et... à ne pas l'apprécier. En multipliant les diatribes à l'encontre de Tanor Dieng, Wade trouve également le moyen de justifier son maintien au gouvernement. En effet, il montre à travers ses discours que son action n'est pas dirigée contre Abdou Diouf - qui depuis son retrait du PS est considéré par les non socialistes comme un "arbitre au-dessus de la mêlée" - mais contre les socialistes. Il ne cesse de répéter durant la précampagne qu'il continue de bénéficier de toute la confiance du chef de l'Etat, et qu'il n'a donc aucune raison de quitter son ministère. La LD/MPT, elle aussi très vigoureuse dans ses attaques contre le PS, tient le même discours pour justifier son maintien gouvernemental.

79 "Noces d'octobre ", Le Soleil, 10 octobre 1996.

80 "Investitures consensuelles au PS", Le Soleil, 17 octobre 1996.

81 Abdoulaye Wade déclare en décembre 1994 que la mairie de Dakar ne l'intéresse pas. "Abdoulaye Wade : Personne n 'a le droit de laisser chavirer le navire ", Le Soleil, 2 décembre 1994.

En se déclarant adversaire du PS et non d'Abdou Diouf, Wade se permet d'organiser, à peine un an après son entrée au gouvernement, des meetings très virulents à l'égard des socialistes, en présence notamment de représentants du PIT et d'And Jëf. Le PDS établit même avec le PIT des listes de coalition dans certaines villes. Wade expose dans ses discours son programme de 1996, qu'il intitule "les dix commandements du PDS", ciblés sur des questions locales et régionales. Il prône la propreté des villes, la bonne gestion des budgets municipaux et régionaux, la création de multiples emplois, l'aide aux femmes et aux personnes âgées, la construction d'écoles, le développement d'activités sportives et culturelles etc.82 Comme tous les autres candidats opposés au PS, il dénonce la mauvaise gestion des villes, "infestées par des saletés et des microbes" 83.

Pour donner du crédit à son engagement dans ces élections, Abdoulaye Wade ne se présente pas dans sa région natale - contrairement à Tanor Dieng, qui s'aligne à Thiès - mais dans la plus intéressante politiquement et économiquement : Dakar. Il justifie sa non-candidature dans son fief naturel, Kébémer, par ces propos : "ma dimension et mes capacités doivent être consacrées à une grande ville comme Dakar. A Kébémer, j'aurais réglé les problèmes en huit jours" 84.

A l'arrogance wadiste se joint des projets ambitieux, déjà avancés mais refusés par le gouvernement. Il propose la création d'un nouvel aéroport à Keur Massar, près de Dakar. L'objectif de ce grand chantier est de relancer l'économie sénégalaise et créer de nombreux emplois. Néanmoins, la crédibilité de son projet s'essouffle lorsqu'il déclare vouloir reconvertir l'ancien aéroport de Dakar, rebaptisé depuis quelques semaines Léopold Sédar Senghor... en Champs Elysées sénégalais et en centre financier.

Ces propositions font réagir Ousmane Tanor Dieng. Alors qu'Abdou Diouf n'a jamais eu pour habitude de répondre aux propos wadistes, 1988 excepté, le ministre-directeur de cabinet impose son style et adopte un ton offensif, voire agressif, à l'égard du ministre d'Etat. Il minimise notamment l'influence libérale à Dakar, clamant que la victoire PDS de 1993 dans la capitale n'a été le fruit que... de multiples fraudes : "ce sont les fraudes par ordonnances de votes qui ont fait gagner au PDS les villes de Dakar et Thiès" 85.

Raillant les alliances du PDS avec l'opposition - "zéro plus zéro égale zéro (...) ils ont beau se coaliser, cela ne nous inquiète pas, mais nous amuse plutôt" 86 - le premier secrétaire général PS devient le seul "interlocuteur" de Wade durant la campagne. Les discours sont virulents et les attaques quotidiennes. Ousmane Tanor Dieng en vient à menacer le camp PDS de faire voter une motion de censure contre le gouvernement pour faire partir les libéraux. En guise de réponse, Wade accuse le directeur de cabinet du Président d'autoritarisme et le menace... d'appuyer la motion pour l'amener à commettre une erreur irréparable. Il résume l'attitude de son adversaire par les propos suivants : "il tente de répercuter le mimétisme qui l'a conduit au poste de premier secrétaire du PS : coopter au sommet sans débats. Il veut une démocratie sans débats. Le mieux qu 'il a à faire, c 'est de régler ses problèmes de légitimité avec les militants de base de son parti" 87 . Comme on le note à travers ces propos, l'opposition insiste sur les difficultés que connaît Tanor Dieng au sein de son propre parti. Les problèmes internes du PS sont donc une arme dont se sert Wade pour décrédibiliser son adversaire. Pour

82 "Wade énumère les dix commandements du PDS", Le Soleil, 10 juin 1996.

83 "Wade promet un recours contre le découpage de Dakar", Le Soleil, 19 septembre 1996.

84 Idem.

85 Le Soleil, 24 juin 1996.

86 "OTD dénonce les éléphants blancs et le double jeu des alliés-adversaires au gouvernement", Le Soleil, 30 septembre 1996.

87 "Le PDS contre une démocratie sans débats", Le Soleil, 1er octobre 1996.

renforcer la portée de ses attaques, il établit une opposition entre la sagesse dioufiste et l'attitude belliqueuse tanorienne.

Pour polir son image auprès de la population, le premier secrétaire PS s'appuie sur les réseaux clientélistes traditionnels dioufistes : comités de soutien, petits ndiguel etc. En outre, il articule chacun de ses discours autour de sa filiation avec Abdou Diouf, mais aussi innove, en récupérant à son compte des éléments qui ont fait la force d'Abdoulaye Wade depuis plus d'une décennie. A la manière du chef de l'opposition, qui depuis très longtemps accorde une place majeure aux femmes dans ses programmes, Ousmane Tanor Dieng se veut être le candidat des femmes. Peu représentées à la chambre - elles ne sont que 14 places Soweto - elles votent pourtant d'avantage que leurs homologues masculins et constituent le plus gros des effectifs des réunions politiques. Electoralement, le soutien des Sénégalaises est donc vital. Le premier secrétaire général PS en a bien conscience.

Durant la campagne, il multiplie les louanges à l'égard de la gent féminine en s'appuyant sur une "étoile montante" du PS, Mme Aminata Mbengue Ndiaye, présidente des femmes socialistes. Celle-ci est d'ailleurs en juin 1996 la première femme à diriger les travaux d'un comité central PS. Fort de ce soutien, le ministre d'Etat promet 25 % des investitures aux femmes lors des prochaines élections. Il place aussi de façon officieuse certaines personnalités féminines, telles que Aminata Mbengue Ndiaye, têtes de liste dans certaines municipalités. De cette façon, Ousmane Tanor Dieng tente de rallier à lui la sympathie des femmes. Il va ainsi dans le sens d'Abdou Diouf, qui accorde depuis le début des années 1990 aux citoyennes une attention plus marquée. Cette tentative de féminisation de la vie politique correspond à la volonté dioufiste de faire entrer le Sénégal dans le cercle fermé des démocraties modernes.

Ousmane Tanor Dieng essaie aussi de briser le "monopole" libéral auprès de la jeunesse. Pour réussir son entreprise, il n'hésite pas à nouer des liens avec les Moustarchidines, interdits depuis les événements du 16 février 1994. Ainsi, d'après Le Soleil, c'est sur une demande personnelle d'Ousmane Tanor Dieng88 que l'association est relégalisée... quelques jours seulement avant le scrutin électoral. En guise de remerciement, les Moustarchidines se déclarent à présent comme étant les plus fervents... opposants aux libéraux. Moustapha Sy justifie de la façon suivante ce renversement d'alliance : "le divorce avec les libéraux remonte à leur emprisonnement (...) et Me Wade qui nous doit 50 millions de francs sait, lui, de quoi je parle" 89.

Les socialistes se rapprochent de ce fait très étroitement d'une des branches tidjanes les plus influentes et populaires auprès de la population urbaine. Ousmane Tanor Dieng prive ainsi Wade d'un des soutiens qui a favorisé son succès dakarois de 1993 : le PS s'est donné les moyens de reconquérir la capitale.

Comme on vient de le voir, l'opposition Tanor Dieng - Wade polarise les attentions, en dépit de la participation d'une quinzaine de ministres au cours de la campagne. Ils s'affrontent pour la plupart à Dakar.

3.3. Les autres enjeux de ce scrutin :

Concentrant un quart de la population sénégalaise, Dakar est la ville la plus convoitée des élections. Si la cité a un prestige historique et démographique, elle dispose également du plus

88 "Cheikh Tidiane Sy : les Moustarchidines ne sont plus interdits", Le Soleil, 11 novembre 1996.

89 "Moustapha Sy : Pourquoi nous soutenons Abdou Diouf", Le Soleil, 6 janvier 1997.

gros budget municipal, estimé à 10 milliards FCFA 90. Toutefois, les deniers publics sont généralement mal utilisés. Le Monde, dans son édition du 24 novembre 1996, donne l'exemple de Rufisque, cité de la région dakaroise. La ville dispose d'un budget de 450 millions FCFA 91 . Sur cette somme, 420 millions de FCFA servent... à payer les salaires de 300 fonctionnaires. La mairie de Rufisque ne dispose donc plus que de 30 millions FCFA - soit 300 000 francs français de l'époque - pour construire, entretenir etc. Les projets de la ville sont donc financés par les bailleurs de fonds, qui fixent les orientations d'aménagement. De ce fait, le maire n'a qu'un rôle "secondaire" dans la gestion et le développement de sa propre municipalité. Nonobstant cette réalité, chaque candidat promet l'assainissement des finances, la construction d'écoles et d'hôpitaux ou encore la rénovation des quartiers délabrés.

Abdoulaye Wade désire, "comme Chirac en 1977 à Paris", faire de la capitale son bastion pour soutenir sa marche vers le palais présidentiel, alors que Mamadou Diop (PS) demande du temps supplémentaire pour qu'il puisse parachever un programme débuté... en 1984. En tout, on compte huit candidats à Dakar. En plus des deux précédemment cités, il y a le ministre LD/MPT Mamadou Ndoye, l'ancien ministre de l'Education Nationale Iba der Thiam, Mohamed Seck (PDS-R), Bougouma Mbaye (And Jëf), Dialo Diop, Maguette Blondin et enfin Jean-Paul Dias. Ce dernier attire l'attention des journalistes, aussi bien sénégalais qu'internationaux. Il incarne à merveille le mythe "du troisième homme", celui que personne n'attend et qui finit par jouer les fauteurs de trouble dans les médias.

Pourquoi un si grand intérêt à l'égard de l'ancien ministre PDS ? Dans l'imaginaire collectif, la victoire libérale à Dakar en 1993 n'est pas due à Abdoulaye Wade mais à son bras droit, en l'occurrence Dias. Avec son style entreprenant, peu respectueux des formes usuelles de politesse, Jean-Paul Dias a une certaine popularité auprès de la jeunesse. Poussé par les louanges des contemporains, l'ancien ministre rompt avec son mentor à la suite des législatives de 1993, pensant que le chef de l'opposition ne prend pas assez en compte son nouveau statut de "vainqueur de Dakar". A la suite de son exclusion du PDS, Dias accorde un long entretien au Soleil où il déclare : "il y a une ère après- Wade qui va être une évidence au maximum dans deux ans" 92.

L'affaiblissement d'Abdoulaye Wade n'arrivant pas, Jean-Paul Dias fonde son propre parti, le Bloc des Centristes Gaïndé (BCG), dans le but de disposer de structures pour les élections municipales. Dans ses discours et ses interventions, l'homme n'attaque pas les socialistes mais Abdoulaye Wade. Sur le thème de "c'est moi qui ai con quis Dakar en 1993" 93, il multiplie les attaques sur l'âge et le caractère de Wade ; revendique l'appui de la jeunesse dakaroise ; clame son amour pour la capitale. Cependant, les médias se rendent bien vite compte que Dias n'attire pas les foules : il ne représente pas une alternative crédible à Wade. Toutefois, dans l'optique d'affaiblir le fondateur du PDS, Le Soleil laisse durant la campagne l'ancien ministre s'exprimer pleinement dans ses colonnes, lui permettant même - chose rarissime pour un candidat de l'opposition - de publier une publicité dans son édition du 19 novembre 1996.

Les 19 communes de Dakar (11 à Dakar, 6 à Pikine et 2 à Guediawaye) sont ainsi largement convoitées. La plupart des huit candidats à la mairie se présentent dans un arrondissement et se placent en première position sur la liste municipale et régionale de leur parti respectif. Ils multiplient par conséquent leur chance d'être élu, le cumul des mandats étant interdit. Pour

90 Ce qui est relativement peu, quand on sait que la population de Dakar est estimée en 1996 à 2 millions de personnes. "Huit prétendants pour la ville de Dakar", Le Soleil, 17 octobre 1996.

91 "Me Wade, l'éternel adversaire du président Diouf, vise la mairie de Dakar", Le Monde, 24 novembre 1996.

92 "Après son exclusion du PDS, Dias contre-attaque", Le Soleil, 14 octobre 1993.

93 Géraldine Faes, "Jean-Paul Dias : le prochain maire de Dakar, c'est moi", Jeune Afrique, n° 1865, 8 octobre 1996.

soutenir leur effort, une intensive course à l'affichage est lancée. A l'instar de 1993, tous les murs de la capitale sont pris d'assaut par les colleurs d'affiches PS et PDS, les autres candidats ayant peu de place pour "s'afficher". Wade soutient sur son affiche officielle que "sopi jotna ak PDS" (il est temps de changer avec le PDS), apparaissant souriant avec Dakar en guise de fond. Quant à Mamadou Diop, il affirme simplement être "le meilleur choix pour Dakar" 94. Il souligne également sur son affiche "Diop le maire, la tête de liste du Parti Socialiste" car contrairement aux autres candidats PS, il a été investi par le bureau politique. Outre le fait de lui fournir une crédibilité supplémentaire, cette investiture a pour objectif d'écarter le tanorien Abdoulaye Mahtar Diop, candidat à la présidence régionale de Dakar, qui a laissé paraitre son envie de prendre en main la municipalité.

N'étant pas candidat aux régionales, Mamadou Diop concentre son action sur la ville de Dakar. Il visite les quartiers, expose aux habitants ses projets, défend son bilan etc. Les grands meetings, peu nombreux comparé à 1993, sont quant à eux assurés par Ousmane Tanor Dieng, qui vient à la fois soutenir son candidat local et s'affirmer auprès des militants. Les autres personnalités en lice à Dakar ont plus de mal à "occuper le terrain", en raison de leur manque de moyens financiers ou de leurs obligations diverses. En effet, des chefs de parti tels que Abdoulaye Wade ou Iba der Thiam doivent compenser le manque d'assise de leurs dirigeants dans certaines régions sénégalaises par leur présence, leur notoriété nationale assurant à elle seule la réussite d'un rassemblement. Ils délaissent de ce fait quelque peu le terrain de la capitale, ce qui a une influence néfaste sur leur campagne.

Hors de Dakar, la compétition est également acharnée. Le MSU, le PLP et le RND forment une coalition nationale - le Boolo Suxali Rewni - pendant que le PDS et le PIT s'allient à Thiès et Saint-Louis. Hormis le PAI, tous les grands partis participent à ces élections, ainsi que leurs principaux leader : Madior Diouf (RND) à Kaolack, Landing Savané (And Jëf) à Bignona, Ousmane Ngom (PDS) à Saint-Louis, Aminata Tall (PDS) à Diourbel.

A Thiès, on assiste même à une lutte entre trois ministres : Ousmane Tanor Dieng (PS), Idrissa Seck (PDS) et Serigne Diop (PDS-R). Comme à Dakar, ce sont les questions locales qui priment, et non les conséquences d'une dévaluation dont la population tarde à ressentir les premiers bienfaits. La situation casamançaise est aussi laissée de coté durant les élections. Même si chacun promet de résoudre définitivement le conflit, personne n'est capable d'apporter des propositions concrètes pour endiguer le climat de violence dans la région. Toutefois, l'Etat pense que la décentralisation peut être une solution politique en elle-même en encourageant le MFDC à cesser ses actions séparatistes pour jouer pleinement la carte démocratique et s'immiscer à terme dans le débat politique pacifiste. Dans une logique d'apaisement, les parachutages en Basse Casamance sont bannis et les partis tablent sur des casamançais d'origine pour conduire leur liste : Landing Sané pour le PS, Marcel Bassène pour le PDS, Landing Savané pour And-Jëf... ou le général Tavarez de Souza - ancien Chef d'Etat Major des Armées, mis un temps en prison pour conspiration contre l'Etat en 1989 - pour le PDS-R.

Le pays vit au rythme des élections durant trois semaines. Outre les journaux indépendants et les médias d'Etat, une campagne électorale est pour la première fois au Sénégal suivie par des "radios libres". Depuis 1994, les radios privées sont autorisées à émettre et concurrencent de ce fait la RTS, la radio gouvernementale. En l'espace d'un an, on en compte déjà six : Dakar FM, Africa n° 1, Dunyaa FM, RFI, Radio Nostalgie et surtout Sud FM. Cette station de radio appartient au groupe Sud, qui dirige notamment Sud quotidien, devenu en une dizaine

94 "Bataille des affiches à Dakar", Le Soleil, 6 novembre 1996.

d'années le journal apolitique de référence au Sénégal. Sud FM conserve le même ton que le quotidien est devient rapidement la chaîne de radio numéro un du pays, loin devant la RTS, au grand dam de l'Etat. Doté de moyens importants - le groupe Sud fait un chiffre d'affaire annuel de 200 millions FCFA 95 - Sud FM est bien implanté à Dakar et bénéficie de multiples relais à l'intérieur du pays grâce à ses antennes régionales.

Les émissions thématiques et les débats de société sont prisés par la population, qui y voit là un espace de liberté sans aucune limite. Les hommes politiques interviennent librement, l'actualité est traitée intégralement etc. Pour toucher l'ensemble de la population, les émissions radiophoniques sont faites en français, en wolof mais aussi dans les autres langues sénégalaises suivant les régions. La vie et l'esprit démocratique entrent ainsi dans chaque foyer du pays. Car si la presse est libre et non cadenassée depuis des décennies, elle constitue un luxe dans un pays où plus de la moitié de la population est analphabète.

En ayant favorisé l'émergence de ces radios, Abdou Diouf améliore un peu plus la démocratie qu'il façonne depuis une quinzaine d'années. Toutefois, certaines contradictions au Sénégal demeurent. Par exemple, la redevance annuelle payée par les radios privées n'est pas reversée à l'Etat mais directement à... la RTS 96.

En dépit de cette absurdité, les radios ont une marge de manoeuvre assez large pour traiter la campagne électorale de 1996. Sud FM accorde une grande attention aux scrutins. La radio suit les meetings, va à la rencontre des hommes politiques, organise des débats et met en place une soirée spéciale le jour du vote, le 24 novembre 1996. Pour récupérer des auditeurs, la RTS doit être à la hauteur et abandonner quelque peu son ton pro-gouvernemental. Elle élabore ainsi des programmes similaires à ceux de Sud FM.

Les autres radios sont plus distantes, sans totalement ignorer la campagne régionale et municipale. Radio Nostalgie, à l'instar de la maison mère française, est avant tout spécialisée dans la musique : elle ne propose donc que des communiqués laconiques et n'offre le 24 novembre que la divulgation des résultats heure par heure. Enfin, Dunyaa FM vend des plages horaires aux partis pour que les meetings soient retransmis en direct. Seul le PS répond à l'offre, le PDS boycottant ce procédé mercantile. Excepté "cet effort", Dunyaa ne suit que très modérément les élections 97.

Les radios nouvellement crées pimentent ainsi la campagne et démocratisent la vie et les débats politiques. Les chaînes les plus investies, notamment Sud FM, déploient de nombreux journalistes le jour des élections. Ils communiquent à leur rédaction en temps réel les résultats des bureaux de vote dès que ces derniers tombent, rendant de ce fait toute manipulation électorale périlleuse. En 1996, né véritablement au Sénégal le pouvoir des médias, ce dont Abdoulaye Wade se sert pour contester la validité des élections... avant même le lancement de la campagne officielle.

3.4. Une confiance rompue :

Le Soleil du 28 octobre 1996 publie un article intitulé "Wade crie à la fraude". Le ministre d'Etat interpelle Abdou Diouf suite à la découverte d'un stock d'un million de cartes d'électeur

95 "Sud FM scrute l'horizon des ondes", Le Soleil, 27 juin 1995.

96 En 1997, Sud FM, Dunyaa et Nostalgie ne paient pas cette redevance, la jugeant injuste. Le ministère de la Communication fait alors purement et simplement fermer la fréquence de ces radios pour... trois mois. Les fréquences sont toutefois rapidement réouvertes, après que les radios aient décidé de payer. Voir Le Soleil du 10 et 17 août 1997.

97 "Quand les radios font campagne", Le Soleil, 14 novembre 1996.

et d'identité vierges. Le chef de l'opposition n'est pas un néophyte de ce genre de déclaration, mais contrairement aux fois précédentes, le pouvoir ne nie pas. En effet, Wade donne le nom de la société espagnole incriminée et des détails qui crédibilisent ses accusations 98 . Ces dernières sont si fondées que le pouvoir est forcé d'admettre qu'il existe bel et bien un stock de cartes vierges, dont l'existence a été plus ou moins cachée. C'est laborieusement que le gouvernement trouve une explication pour justifier ce secret. Il doit toutefois, devant la pression des médias, faire brûler... 555 216 documents la veille des élections, en présence d'un observateur du PDS 99. Les libéraux jubilent, même s'ils affirment qu'il existe encore un autre stock de 300 000 documents "oubliés". Cette affaire porte un coup terrible au PS, puisque c'est la première fois de façon officielle que les socialistes reconnaissent la véracité d'une accusation portée par le PDS.

La crédibilité du scrutin est définitivement laminée le jour du vote étant donné que l'on constate dans une centaine de bureaux dakarois l'absence d'isoloirs, de bulletins de partis d'opposition ou même... d'urnes. Les votes sont dans certains bureaux prolongés jusqu'à minuit tandis que pour 85 bureaux et 32 681 électeurs, on repousse la consultation... au mercredi suivant. L'opposition crie au scandale. Le PDS, qui sait que les premières estimations lui sont défavorables, demande l'annulation pure et simple de l'élection. Au contraire, And Jëf, fort de ses très bons résultats en Basse-Casamance, ne prône que des annulations au cas par cas 100.

L'annonce des résultats confirme les premières tendances. Le PS l'emporte très largement, reprend Dakar et Thiès, dispose de la majorité dans 300 communautés rurales sur 320, dans 56 communes sur 60 et dans la totalité des 10 régions sénégalaises. Le PDS ne l'emporte que dans quelques mairies d'arrondissement dakaroises et dans des communes casamançaises (Vélingara, Goudamp et Sédhiou) bien souvent avec l'aide... de dissidents socialistes. Néanmoins, les libéraux remportent une victoire symbolique à Dagana, seule ville "nordiste" conquise et commune natale du Premier ministre Habib Thiam. Quant à And Jëf, il obtient de très bons résultats. Il s'affirme comme le troisième parti sénégalais, avec un score national audessus de 11 %.

Alors qu'Ousmane Tanor Dieng parle "d'hégémonie socialiste", l'opposition, d'une voix unique, dénonce "la pagaille, l'anarchie et les irrégularités" 101. Même s'ils n'ont pas gagné, les opposants ont souvent mis à mal les socialistes : Abdoulaye Wade fait 3 6,09 % à Dakar ; Landing Savané 34,85 % à Bignona ; Idrissa Seck 40,52% à Thiès ; Ousmane Ngom 28,41% à Saint-Louis 102 . Si ces résultats sont le plus souvent en deçà des scores réalisés en 1993, ils permettent toutefois à l'opposition d'intégrer en masse les conseils municipaux et régionaux.

Le monocolorisme socialiste est bel et bien enterré, comme par exemple au conseil régional de Dakar :

- PS : 47 conseillers régionaux

- PDS : 11 conseillers régionaux

- And Jëf : 2 conseillers régionaux

- LD/MPT : 1 conseiller régional

- CDP/Garab-Gui : 1 conseiller régional

98 "Cartes électorales vierges : Wade apporte des précisions", Le Soleil, 19 novembre 1996.

99 "555 216 documents brûlés aux Mamelles", Le Soleil, 24 novembre 1996.

100 Le Soleil, 26 novembre 1996.

101 "Résultats contestés", Le Soleil, 1er décembre 1996. 102 "Le PS rafle la mise", Le Soleil, 1er décembre 1996.

Ce pluralisme est plus net si on dénombre l'ensemble des conseillers municipaux élus dans la région dakaroise :

- PS : 419 conseillers municipaux

- PDS : 78 conseillers municipaux

- And Jëf : 14 conseillers municipaux

- LD/MPT : 7 conseillers municipaux

- CDP/Garab-Gui : 2 conseillers municipaux

- BCG : 1 conseiller municipal

- BSR : 1 conseiller municipal

Quand bien même les opposants ne représentent que 20 % des conseillers municipaux dakarois, ils participent à présent aux débats et à la vie politique locale, ce qui n'était plus le cas depuis le premier boycott de 1984. La majorité des grands leaders politiques qui se sont présentés ont été élus conseillers municipaux ou régionaux (c'est le cas d'Iba der Thiam, Jean-Paul Dias, Amath Dansokho, Idrissa Seck). Toutefois, la plupart refusent de siéger, comme Abdoulaye Wade au conseil régional de Dakar.

Le "deuxième tour" de ces élections a lieu lors de l'installation des maires. On assiste dans certaines localités à de farouches empoignades. On lit dans Le Soleil du 1er janvier 1997 que l'intronisation du maire de Thiadiaye tourne à l'émeute, suite à l'élection d'Abdoulaye Niakar Niane face au candidat socialiste initialement prévu, Souleymane Diène. Le journaliste écrit que "les partisans de ce dernier (...) ce sont mis en colère en renversant les tables et les chaises et en s'attaquant à la mission officielle (...) le préfet a échappé au lynchage". Cet exemple n'est pas un cas isolé, loin s'en faut. L'anarchie prédomine, le PS étant incapable d'imposer ses propres candidats. Les enjeux financiers sont considérables et chaque prétendant socialiste est prêt à tout pour obtenir la magistrature, quitte à s'allier avec des libéraux. Ainsi, l'ancien ministre socialiste Balla Moussa Daffé passe en pleine élection dans le camp libéral et fait gagner le PDS à Sédhiou, la même chose arrivant dans la mairie d'arrondissement des Parcelles Assainies à Dakar avec Tété Diédhiou. Ces transhumances sont exploitées par Abdoulaye Wade. Il n'hésite pas à s'afficher avec les deux frondeurs en conférence de presse quelques jours après le scrutin 103.

L'attitude wadiste crispe les socialistes, d'autant plus qu'Ousmane Ngom multiplie les diatribes à l'égard de l'organisation des élections. Il résume en quelques points les principaux problèmes constatés lors du scrutin : rétention de cartes de l'opposition ; ouverture tardive des bureaux de vote ; insuffisance de bulletins de l'opposition ; distribution par les socialistes de certificats de conformité vierges ; présence de présidents de bureaux de vote imposés par les socialistes ; acheminement de procès verbaux par la gouvernance à la commission de recensements des votes etc.104 Le témoignage de Ngom est corroboré par le rapport d'une organisation non gouvernementale, la RADDHO, qui dresse un portrait peu élogieux du scrutin de 1996.

"Les faux pas, la désorganisation, voire le chaos qui ont marqué cette échéance électorale laissent un goût amer à celles et à ceux qui rêvent de démocratie. La pagaille a particulièrement régné à Dakar : mauvaise distribution des cartes électorales, démarrage tardif ou carrément non-fonctionnement de nombreux bureaux de vote, non-respect de la loi électorale etc." 105

Les contestations sont nombreuses : 115 requêtes sont déposées auprès de la Cour d'appel. Le

103 "Me Wade : pas de contentieux global", Le Soleil, 5 décembre 1996.

104 "St-Louis : l'opposition se ligue pour contester les résultats officiels", Le Soleil, 27 novembre 1996. 105 Collectif "Survie", "France-Sénégal : une vitrine craquelée", Paris Montréal, l'Harmattan, 1997.

PDS est à l'origine de 43 requêtes d'annulation partielle des élections et le PS de 29. Seules... 10 sont entendues. Les partis d'opposition jugent alors que ni la justice, ni l'administration n'ont pour ambition de mettre fin aux blocages récurrents initiés par les socialistes.

Le PDS et la LD/MPT décident donc d'appuyer fortement la requête d'And Jëf, du RND et du CDP/Garab-Gui, qui militent depuis plusieurs mois pour l'instauration d'une Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI). Celle-ci permettrait d'écarter l'administration des procédures électorales. Ce revirement des partis gouvernementaux favorise l'élaboration d'un nouveau front de l'opposition. Rassurés durant la campagne par les prises de position de Wade et Bathily, And Jëf, le RND et la CDP ne voient plus la participation gouvernementale comme un obstacle à une entente.

Même si une partie de la base libérale réclame le départ des ministres PDS du gouvernement106, Abdoulaye Wade sait qu'il peut à présent jouer ouvertement un double jeu. Sa popularité oblige Diouf à composer avec lui et les autres partis d'opposition ont besoin de sa personne pour faire plier le PS au sujet de la CENI. Le rapport de force commence donc à s'inverser après 1997. Lentement, Wade bâtit un front du refus uni alors que le PS s'enfonce peu à peu dans une crise irréversible, bien mal dissimulée par ce succès électoral.

Nonobstant les problèmes post-électoraux, ces élections régionales et municipales ont montré des signes d'amélioration du débat et de la vie démocratique dans le pays. La grande dose de proportionnelle a favorisé une "multicoloration" des conseils municipaux et régionaux ; les problèmes locaux ont été mis sur le devant de la scène durant la campagne ; la presse et la radio ont joué leur rôle de contrepouvoir etc. De plus, en dépit du taux de participation extrêmement faible de ces élections - à peine plus de 35% de participation à Dakar - la vie politique locale est redevenue un enjeu grâce à la décentralisation : on considère donc qu'il s'agit là d'un succès politique. Il n'en va pas de même sur le plan économique car les moyens financiers mis à la disposition des élus se révèlent rapidement très insuffisants : les régions sont incapables de faire face aux compétences qui leur ont été transférées. Ainsi, l'Etat conserve touj ours de fait après 1996 la quasi-totalité des compétences qu'il était censé léguer aux régions 107.

Par conséquent, la décentralisation est un semi-échec pour Abdou Diouf. Le chef de l'Etat est de surcroît confronté après les élections au mécontent de l'opposition. En jugeant le 31 décembre 1996 "regrettables certaines défaillances dans l'organisation du scrutin" 108 , le Président entame un processus qui l'amène rapidement à se démarquer du PS et à débuter des discussions avec "le collectif des 19" quant à la possibilité d'instaurer une CENI. Abdou Diouf prend alors la posture d'un Président consensuel.

4. Abdou Diouf : un Président consensuel ? :

4.1. "La CENI sinon rien" :

Suite au 24 novembre 1996, l'opposition forme le "collectif des 19", qui compte dans ses rangs le PDS, la LD/MPT et And Jëf. Le collectif réclame la mise en place d'une CENI, faute de quoi, il promet de faire une campagne internationale pour demander l'arrêt des aides économiques au gouvernement socialiste.

En position de force après les élections de novembre 1996, le PS n'est pas prêt à négocier. En

106 "Les cadres du PDS demandent le départ des libéraux", Le Soleil, 1er janvier 1997

107 André Payenne, "Les douze travaux d'Abdou Diouf ", Jeune Afrique, 15 juin 1999. 108 "Le défi de la démocratie locale est lancé", Le Soleil, 2 janvier 1997.

effet, les enjeux sont importants. L'acceptation d'une CENI reviendrait à mettre hors-jeu l'administration lors des élections. Or, le PS ne tient pas à se priver d'un des rouages essentiels de sa "machine électorale". C'est pourquoi les socialistes tiennent un discours particulièrement

virulent à l'encontre de la commission, affirmant notamment "que la CENI est une source de calamité pire que le SIDA" 109.

La situation est bloquée entre un PS "conservateur" et une opposition prête à tout pour que la CENI voie le jour. "Le collectif des 19" fait alors appel au chef de l'Etat pour qu'il intervienne personnellement dans ce dossier. Les opposants envoient une lettre au Président le 16 janvier 1997, dans laquelle ils réclament l'instauration "d'élections libres, transparentes et démocratiques ". En guise de réponse, Abdou Diouf s'engage à faire le nécessaire pour réunir autour d'une même table socialistes et opposants. Le chef de l'Etat crée ainsi une commission cellulaire de concertation chargée de mener la concertation. Celle-ci est composée d'experts et dirigée par Ibou Diaité, doyen de la faculté de science-juridique de Dakar. Deux objectifs principaux sont définis par le décret présidentiel instituant la commission :

- "Procéder à l'évaluation objective du déroulement des élections du 24 novembre 1996, de l'inscription sur les listes électorales à la proclamation des résultats définitifs"

- "Situer les insuffisances ou manquements constatés dans l'organisation du scrutin et proposer, sur la base du code électoral et de tout autre texte pertinent dans le cadre des institutions de la République, toutes les mesures de sauvegarde de contrôle et de corrections nécessaires". 110

Le Président va donc à l'encontre de son propre parti, puisqu'il remet en cause implicitement la bonne tenue du dernier scrutin et exprime la nécessité de négocier avec l'opposition. En se démarquant de la position socialiste, Abdou Diouf s'assure de ne pas subir de critiques en cas d'échec de la conciliation. Les multiples réactions qui suivent sa décision confirment qu'il a fait le bon choix, comme le montrent les propos d'Abdoulaye Wade :

"Abdou Diouf est un homme intelligent. J'aurais souhaité avoir des gens intelligents en face de moi, c'est à dire comme on dit en wolof, des gens qui comprennent des choses qu 'on ne leur dit pas, qui sachent jusqu 'où ne pas aller trop loin, qui sachent que je fais des sacrifices et qui ne cherchent pas à me marcher sur les pieds. Tant qu 'on le fera, j 'accepterai bien d'autres sacrifices qui surprendraient beaucoup de personnes. Heureusement que Diouf le sait" 111.

La position dioufiste dans cette affaire est la conséquence de la nouvelle orientation que le Président a donnée à sa fonction depuis la réinstauration de la Primature en 1991. Le Président de la République ne centralise plus tous les dossiers comme au temps des années 1980. De plus, sa fonction n'est plus assimilée à un parti ou à un camp. Le chef de l'Etat n'intervient plus dans la vie politique partisane et ne fait que s'occuper des questions extérieures, de la défense nationale, des grands dossiers économiques etc. En prenant une certaine distance, en étant "au-dessus de la mêlée", Abdou Diouf se considère, et est considéré, comme le garant des intérêts communs. C'est pourquoi le chef de l'Etat fait figure pour l'opposition d'interlocuteur fiable. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la déclaration du "collectif des 19" du mois de mars 1997 :

"le Président de la République, en tant qu 'institution, est interpellé par l'histoire (...) il dépend de lui et de lui seul que cette question (de la CENI) aboutisse et nous évite des violences préjudiciables à la libre expression de la souveraineté populaire, à la stabilité sociale, à la paix civile, à l'autorité et à la crédibilité des institutions de

109 "Les socialistes font la paix", Le Soleil, 3 août 1997.

110 "La longue marche de la concertation", Le Soleil, 12 août 1997. 111 "L'opposition renonce au voyage", Le Soleil, 11 février 1997.

la République" 112.

En dépit de la médiation présidentielle, l'opposition et le PS ont bien du mal à parvenir à un accord. Abdoulaye Wade et ses alliés demandent que soit inscrit dans la Constitution que "la Commission Electorale Nationale Indépendante ait l'autorité exclusive chargée de la préparation, de l'organisation, de la supervision et du contrôle de toute élection et de tout référendum" 113 . Ils souhaitent aussi que la CENI soit administrée par des gens reconnus pour leur intégrité morale et qu'en soit exclue toute personne suspectée d'avoir un lien plus ou moins proche avec le pouvoir. Pour s'as surer de leur honorabilité, "le collectif de 19" exige enfin que chaque membre de la CENI prête serment devant le Conseil constitutionnel.

Le PS n'écoute aucun des arguments de l'opposition. Il refuse de négocier, en dépit du nombre de partis favorables à l'instauration de la CENI sous cette forme (23 partis sur 25 partis reconnus par le pouvoir sénégalais). La rupture est inévitable, et l'opposition, exigeant "la CENI sinon rien", quitte définitivement la table des négociations le 9 mai 1997. Devant le risque d'une campagne d'information du "collectif des 19" à l'étranger, le chef de l'Etat décide de dénouer lui-même la crise.

Il reçoit en audience les différents acteurs de ce conflit politique. L'opposition, via son porteparole Iba der Thiam, se reconnaît dans la démarche du "gardien de la Constitution" et déclare avoir "les mêmes valeurs de la République, de la démocratie, de la promotion des droits de l'homme et de la transparence des élections dans une administration neutre et impartiale" que le Président 114 . Ousmane Tanor Dieng, reçu lui aussi officiellement au palais, affirme devant Diouf que la CENI est à ses yeux "anti-démocratique car elle prétend regrouper les pouvoirs, tous les pouvoirs de l'Etat en excluant l'Etat" 115.

Il apparaît assez clairement que la position présidentielle est plus proche de celle... de l'opposition que de celle de son propre parti. Toutefois, le chef de l'Etat ne peut se permettre d'infliger à Tanor Dieng l'humiliation de créer une institution que le PS combat depuis plus d'un an. "L'arbitre au-dessus de la mêlée" doit ainsi satisfaire les uns (l'opposition) sans profondément vexer les autres (les socialistes). Adepte du consensus, il propose le 11 août 1997 non pas une CENI mais un Observatoire National des Elections (ONEL). Il a de ce fait écouté la revendication socialiste, en n'excluant du processus électoral ni l'administration, chargée d'organiser l'élection, ni la Cour d'appel, chargée de prononcer la régularité du scrutin. L'ONEL a donc un pouvoir de supervision et de contrôle du "processus électoral dans toutes ses phases", mais ne dispose d'aucun moyen de sanctionner. Le communiqué présidentiel insiste sur le fait que les membres qui composent l'ONEL seront tous "des défenseurs des droits de l'homme" 116.

L'ONEL peut apparaître à première vue comme une sous-CENI. Cependant, l'observatoire est doté d'importants relais départementaux et régionaux, ce qui lui assure une présence sur l'ensemble du territoire. En outre, on a constaté avec l'affaire des cartes espagnoles révélées par Abdoulaye Wade que la dénonciation seule est un moyen assez efficace pour faire plier le gouvernement.

En laissant certaines prérogatives à l'administration et en ne donnant pas de moyens trop importants à l'ONEL, Abdou Diouf souhaite s'assurer le ralliement sans condition du PS tout

112 "Les 19 : il dépend du Président... ", Le Soleil, 4 mars 1997.

113 "Le collectif des 19 présente son projet de CENI", Le Soleil, 23 avril 1997.

114 "Concertation "les 19" plus optimistes après l'audience du chef de l'Etat", Le Soleil, 17 juin 1997.

115 "Le PS rej ette sans nuance la CENI : la position socialiste réaffirmer devant le Président de la République", Le Soleil, 18 juin 1997.

116 "Un Observatoire Nationale des Elections", Le Soleil, 12 août 1997.

en ne décevant pas l'opposition. Ceci apparaît dans la lettre qu'il adresse à l'ensemble des partis : "je suis convaincu que ces différentes initiatives prises dans le seul intérêt de la démocratie de notre pays emporteront l'adhésion des partis" 117.

Le ton modéré et l'attitude consensuelle du chef de l'Etat emportent bel et bien l'adhésion de la totalité des formations, PIT et And Jëf exceptés. Abdoulaye Wade se déclare notamment satisfait, "sous réserves de quelques insuffisances à corriger" 118.

C'est donc sans réelles difficultés que l'ONEL est adoptée par l'Assemblée nationale, après 7 heures de débats : 101 députés votent pour et seulement 3 contre (les députés du PIT et d'And Jëf). Si le jour du vote, Landing Savané parle de "compromis boiteux", Abdoulaye Wade utilise la métaphore suivante pour définir la nouvelle institution : "l'ONEL est le frère jumeau de la CENI, comme Adam l'était à Eve" 119 . Un général à la retraite, Mamadou Niang, est nommé quelques jours plus tard à sa tête. Ce choix ravit l'ensemble de la classe politique, l'armée sénégalaise ayant pour réputation d'être composée de gens intègres et républicains.

Le fondateur du PDS tente après la création de l'ONEL de maintenir en vie le cadre du "collectif des 19". Il veut donner comme nouvel objectif au rassemblement la lutte pour la conquête du pouvoir. Pour séduire les partis d'opposition indécis, le ministre d'Etat promet dans son programme d'union l'instauration après l'alternance politique "d'un contrat politique et social et une nouvelle gouvernance ", plus équilibrée et centrée sur la vie parlementaire. "Le front pour l'alternance" est alors crée mais mis à part le PDS, le nouveau cadre n'attire que des formations mineures telles que le CDS, le RND, l'UDF/M ou l'ADS. And Jëf refuse de l'intégrer, Landing Savané doutant de la fiabilité wadiste depuis l'échec du Bokk Sopi en 1995. Au demeurant, le parti marxiste reste sur un excellent score national aux élections de 1996. Il s'estime donc assez représentatif pour partir seul aux prochaines législatives. C'est pourquoi And Jëf reprend une attitude de défiance à l'égard de son "ami-adversaire" libéral, recondamnant en septembre 1997 l'entrisme et "la mendicité démocratique" 120.

Par la voie consensuelle, Abdou Diouf a une fois de plus réussi à désorganiser l'opposition et à faire voler en éclats l'alliance PDS-And Jëf. Toutefois, le succès dioufiste est vite occulté par les difficultés que rencontre le PS. Bien que se déclarant au-dessus des partis, le chef de l'Etat est appelé à arbitrer la lutte fratricide qui oppose Ousmane Tanor Dieng à Djibo Kâ.

4.2. La crise rénovatrice :

Après les élections de 1996, les contemporains pensent que Tanor Dieng à la possibilité de s'imposer définitivement à la tête du parti. En effet, il n'est plus une personne parachutée par Abdou Diouf mais l'homme qui a su par sa stratégie reconquérir Dakar et les grands centres urbains. Sur la lancée de ses déclarations de campagne, le premier secrétaire général socialiste continue à être au centre des polémiques en proposant la fin du quart-bloquant - qui empêche un candidat à la présidentielle de gagner au premier tour s'il n'a pas le quart des voix des inscrits - la suppression de la limitation des mandats présidentiels et le retour à la parité scrutin majoritaire -scrutin proportionnel pour les élections législatives de 1998 121 . Les propositions tanoriennes remettent donc en cause certains principes du code électoral

117 "La lettre du Président aux partis", Le Soleil, 12 août 1997.

118 "ONEL : les 19 divisés", Le Soleil, 18 août 1997.

119 "101 députés pour, 3 contre (AJ et PIT) : l'ONEL est adoptée", Le Soleil, 29 août 1997.

120 "And Jëf quitte le collectif des 19", Le Soleil, 4 septembre 1997.

121 "Front de l'alternance : Me Wade appelle au respect des textes", Le Soleil, 24 novembre 1997.

consensuel de 1992. Si le ministre d'Etat prend le risque de grandement heurter l'opposition, c'est certainement qu'il s'estime être suffisamment soutenu par son parti et le chef de l'Etat.

En effet, "un vent d'unité" souffle sur le PS d'après la propagande gouvernementale 122 . Toute la machine socialiste est derrière le premier secrétaire général, notamment lors de son

opposition à la création d'une CENI. Fort de cet appui, Ousmane Tanor Dieng multiplie les discours et les interviews à la gloire de son parti et de Diouf, qu'il considère comme "son

maître, son père spirituel". En 1997, il estime que lui et le chef de l'Etat forment les deux faces d'une même médaille 123.

Rassuré par le consensus trouvé par Diouf autour de l'ONEL, Tanor Dieng pense connaître une période faste lorsque le dissident Balla Moussa Daffé, maire de Sédhiou, revient dans le

giron socialiste en octobre 1997. Néanmoins, l'agitation rénovatrice, palpable depuis 1993, vient briser ce tableau idyllique.

Dans un premier temps, Le Soleil ne relate pas les agissements des rénovateurs. C'est de façon

contournée que le quotidien évoque pour la première fois un affaiblissement du PS. Il publie le 19 octobre 1997 un article intitulé : "Ousmane Tanor Dieng appelle à la cohésion" :

"si notre parti tire sa vitalité et sa force de la permanence du débat en son sein, la démocratie interne, comme toute démocratie, a des règles auxquelles elle doit obéir. Amis, les orientations sanctionnées majoritairement par les militants deviennent les orientations pour tous. Chacun doit s'estimer tenu par cette obligation fondamentale, car ce devoir élémentaire de clarté et de cohésion est la clé de notre cohésion. Et puis, nous devons savoir que tous ce qui affaiblit le parti, affaiblit le Président du parti, qui en est le socle, l'âme, l'inspirateur. Nous devons aussi savoir que le Président le sait".

Le 19 octobre 1997, le PS reconnaît donc officiellement l'existence d'un problème en son sein.

Le jour de parution de l'article n'est pas un hasard, puisque c'est à partir de cette date que débute ouvertement l'opposition entre conservateurs et rénovateurs. Dès le 24 octobre 1997,

Le Soleil identifie clairement les têtes pensantes de la Rénovation. Trois personnalités se dégagent : Mbaye Diouf, vice-président à l'Assemblée nationale, Abdourahmane Touré,

ancien ministre et surtout Djibo Kâ, dont le nom apparaît pour la première fois dans les colonnes du Soleil depuis son évincement du gouvernement en 1995.

Pourquoi Le Soleil traite-t-il subitement une information qu'il a cherchée à étouffer pendant

plusieurs mois, voire plusieurs années ? Il semble que le journal ne fasse que répondre aux exigences des conservateurs qui désirent "dévoiler" l'ennemi pour lui mener à partir d'octobre

1997 une véritable guerre ouverte.

Les tanoriens ne font finalement que répondre aux rénovateurs qui ont déjà employé

"l'artillerie médiatique" en publiant dans le journal sénégalais Wal Fadjri un article intitulé "Contribution sur l'ONEL et l'unité du parti" le 27 août 1997. Rédigé par Mbaye Diouf, le

Renouveau menace de présenter une liste aux législatives si le courant n'est pas pris en compte, les personnes ralliées à Djibo Kâ étant "des gens d'honneur qu 'il faut retenir à temps car ne sachant pas reculer" 124 . Si ces derniers menacent de se scinder du PS tanorien, ils

"sont prêts à se mettre en réserve du PS tout en restant attachés au Président Abdou Diouf".

Cet attachement au Président de la République est réitéré dans un second article, touj ours publié dans Wal Fadjri, daté du 13 octobre 1997.

C'est donc cette pression médiatique ascendante qui pousse le PS à sortir de sa réserve. Dès le

122 "Vent d'unité socialiste à Saint-Louis", Le Soleil, 21 juillet 1997.

123 "Démonstration PS à Saint-Louis : la force sereine", Le Soleil, 1er décembre 1997. 124 "Rencontre avec le Renouveau", Le Soleil, 24 octobre 1997.

26 octobre 1997, un premier pamphlet est publié dans Le Soleil à l'encontre du Renouveau. Défini comme un "groupe réduit et assez insignifiant dont la plupart sont loin de correspondre avec le profil qu'ils cherchent à se donner", le courant rénovateur est résumé par les attaques socialistes à la seule personne de Djibo Kâ, assimilée "aux années sombres" du parti gouvernemental : "les Sénégalais ont la mémoire longue. Ils savent que plusieurs parmi ces personnages ont incarné dans le passé, et jusqu'au dernier congrès du PS, tout ce que les citoyens de notre pays stigmatisaient et rej etaient au niveau de la formation socialiste"

La propagande gouvernementale oppose Ousmane Tanor Dieng, l'homme de l'unité et de la démocratie, à Djibo Kâ, le frondeur et l'homme du passé. Elle récupère de ce fait les propres arguments des rénovateurs pour les retourner contre "le courant de la rancoeur". Il s'agit donc bien, comme le reconnaît d'ailleurs l'article du 26 octobre 1997, d'une lutte de clan et non d'une lutte idéologique, puisque les deux leaders s'affilient au même parti (le PS), aux mêmes personnes (Abdou Diouf et Léopold Sédar Senghor) et revendiquent le même poste (premier secrétaire général du PS). Ousmane Tanor Dieng, refuse ainsi de reconnaître les rénovateurs, de tenir un nouveau congrès socialiste extraordinaire et d'accorder des places au sein du bureau politique aux frondeurs.

La situation étant bloquée, Djibo Kâ appelle "le fédérateur des divergences", Abdou Diouf, à venir régler la question, avec certainement le secret espoir que le chef de l'Etat va agir comme il l'avait fait avec Jean Collin en 1990. Kâ omet néanmoins un facteur important : contrairement à Collin, c'est Abdou Diouf lui-même qui a favorisé l'ascension d'Ousmane Tanor Dieng au détriment... de Djibo Kâ. Le destituer reviendrait donc pour Diouf à se désavouer.

Jugeant mal l'ampleur de la fronde, et poursuivant une logique menée depuis le limogeage de Kâ en 1995, le Président apporte un soutien appuyé à Tanor Dieng. Il affirme alors : "il n'est pas question d'accepter ou de constater un courant, c'est le plus sûr moyen de faire éclater le parti" 125 . Cette désapprobation sonne le glas des ambitions de Kâ au PS. Sans l'appui d'Abdou Diouf, l'ancien ministre n'a qu'une alternative à un retour au mutisme : la scission avec le parti gouvernemental. C'est ce à quoi Abdoulaye Wade l'encourage, lui qui se rappelle avec une certaine aigreur le rôle joué par les socialistes dans l'agitation que connu son parti au milieu des années 1980. Le fondateur du PDS pense que la formation d'une liste dissidente PS affaiblirait considérablement le parti au pouvoir et pourrait être la base d'une possible alternance politique soit en 1998, soit en 2000.

Le ministre d'Etat se satisfait donc de voir durant les trois derniers mois de l'année 1997 les rapports entre Kâ et le PS se dégrader considérablement. En novembre, 11 membres reconnus comme appartenant à la Rénovation sont suspendus de leur fonction au sein du parti. Djibo Kâ, alors banni des réunions du comité central, émet le souhait de rencontrer des hauts dirigeants socialistes français pour leur expliquer sa situation et obtenir d'eux un appui explicite. Sentant le danger d'une telle démarche, le pouvoir décide de réagir. Djibo Kâ est convoqué non pas par le PS mais par... le ministère de l'intérieur, sous prétexte que les actions rénovatrices sont des causes de perturbation de l'ordre public. On lui interdit alors un temps toute sortie du territoire 126.

Etant victime de "la machine à répression de l'Etat", le courant rénovateur accroît sa popularité auprès de la base socialiste et de l'opposition, celle-ci dénonçant les procédés anti-

125 "Renouveau : Abdou Diouf désapprouve et condamne", Le Soleil, 9 novembre 1997.

126 Le Soleil, 4 décembre 1997.

démocratiques et anti-républicains des socialistes. Cette affaire discrédite par conséquent Ousmane Tanor Dieng qui se présentait jusqu'alors comme un homme de dialogue et d'unité. Djibo Kâ profite de l'affaiblissement de son rival pour se démarquer des pratiques socialistes et faire son mea culpa : "nul n'est parfait et maintenant, je sais que l'homme est le remède de

l'homme (...) Je m'excuse d'avoir brisé des vies ou des carrières politiques quand j'étais au Parti Socialiste" 127.

L'ancien ministre se lave ainsi de son passé et peut dorénavant représenter une véritable alternative au PS pour les législatives de 1998. La rupture avec Abdou Diouf est également consommée lorsqu'au conseil national socialiste de mars 1998, le chef de l'Etat emploie le terme "d'adversaires" pour désigner les rénovateurs :

"nos adversaires voudraient faire de moi un Président désincarné, introuvable, perdu dans les cieux (...) qu 'ils se détrompent. L'instrument de ma réélection à la tête du pays, c'est le Parti Socialiste, mon parti. Mon meilleur soutient, c 'est le PS. Ma famille politique, c 'est le PS. Que l'on ne compte pas sur moi pour scier la branche sur laquelle je suis assis (...) Ils se réclament du PS et de son Président. S'ils veulent m 'obéir, me faire plaisir, je leur demande de réintégrer nos instances et de venir travailler en leur sein (...) Après avoir dit cela, j'ai la conviction maintenant que toute les ambiguïtés ont été levées" 128.

Appelé à arbitrer le conflit Tanor Dieng - Kâ, Abdou Diouf a clairement choisi son camp. Adepte de la "main tendue" et du consensus avec l'opposition, le Président confirme qu'en ce qui concerne la direction du PS, il est beaucoup moins enclin au dialogue et à la négociation. Comme en 1984 ou 1990, il n'a pas hésité à trancher seul pour ramener la quiétude au sein de la formation gouvernementale. Mais contrairement aux "barons" ou à Jean Collin, Djibo Kâ a une ambition politique personnelle. Négligeant cet aspect de la personnalité de son ancien ministre, Abdou Diouf croit certainement qu'en confirmant Ousmane Tanor Dieng à la tête du PS, le courant rénovateur va de lui-même rentrer tôt ou tard dans le rang, sans imaginer que Kâ et ses compagnons puissent se rapprocher de la sphère d'influence wadiste.

Pourtant, en avril 1998, Djibo Kâ démissionne du PS, s'allie à des formations d'extrême gauche - le Mouvement de la Gauche Démocratique de Samba Diouldé Thiam, l'Union pour le Socialisme et la Démocratie de Doudou Sarr et l'Alliance pour le Progrès et la Justice de Talla Sylla - et se présente aux élections législatives.

Scindé, le PS aborde cette échéance électorale dans une position délicate, d'autant plus que les désaccords avec le PDS se multiplient. C'est donc en toute logique que le début de l'année 1998 voit le départ des ministres libéraux du gouvernement.

5. Les élections législatives de 1998 :

5.1. Le départ des ministres PDS :

Depuis les premières déclarations tanoriennes concernant une possible réforme du code électoral, les rapports entre le PS et le PDS se sont considérablement détériorés. Seule la bonne entente entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade maintient un semblant d'unité au gouvernement. Celui-ci vacille un peu plus lorsqu' au mois de janvier 1998, le ministre de l'Economie et des Finances, Ousmane Sakho démissionne. Il est remplacé dans ses fonctions par son ancien adjoint, Lamine Loum.

Ce départ surprend puisque Ousmane Sakho, réputé pour son orthodoxie financière, est

127 "Le Renouveau ira aux élections", Le Soleil, 25 décembre 1997.

128 "Conseil national du PS : clarification", Le Soleil, 16 mars 1998.

populaire auprès des bailleurs de fonds internationaux depuis la dévaluation. Il a en effet

encouragé le Sénégal à se réformer et à définitivement abandonner les vieux principes économiques senghoriens. Si les bulletins gouvernementaux présentent cette démission

comme "un choix personnel" du ministre, Abdoulaye Wade contredit la version officielle et donne les vraies raisons de ce départ. Ces révélations n'ont pour seul but que d'affaiblir le

Premier ministre.

Le ministre d'Etat explique que Sakho n'a pas supporté de devoir piocher dans les bénéfices

de la privatisation pour couvrir les déficits du FED et rembourser le prêt de la BAD. Ces problèmes de remboursement réjouissent Wade, lui qui a touj ours exprimé son refus de voir

confier le FED au Premier ministre. Il indique dans une conférence de presse à ce sujet : "nous devons savoir si les importantes pertes qu 'il nous fait subir proviennent d'une erreur,

d'une négligence ou encore de l'incompétence. Auquel cas, l'on devrait retirer la gestion des fonds au Premier ministre pour incompétence" 129.

En janvier 1998, Abdoulaye Wade s'oppose aussi à une baisse de la proportionnelle pour les

élections législatives, boycotte le vote à l'Assemblée nationale instituant le Sénat mais... prône touj ours le maintien du PDS au gouvernement, affirmant que le chef de l'Etat compte encore

sur sa présence. Rien ne semble pouvoir briser ce pacte de non-agression conclu implicitement entre Diouf et Wade. Les rôles sont clairement définis : le Président de la

République s'abstient de prendre parti pour un camp dans le domaine de la politique intérieure tandis que Wade maintient un semblant de cohésion nationale en restant au gouvernement en dépit des protestations de sa base 130 . C'est pourquoi le chantre du sopi reste ministre d'Etat,

bien que les initiatives socialistes soient de plus en plus controversés.

Le jour du vote de la loi instituant le retour à la parité scrutin majoritaire - scrutin

proportionnel, un député socialiste, Niadiar Sène, propose via un simple amendement de porter le nombre de députés pour la prochaine législature de 120 à 140 131 . L'amendement, qui

n'est pas inscrit à l'ordre du jour, provoque la colère des députés libéraux. Outre le procédé - le PS récuse l'idée du coup de force, estimant que l'ordre de modification de la loi organique

ne précisait pas le contenu - ils critiquent l'absence de recettes compensatoire pour financer cette modification. De son coté, le PS soutient que ces nouvelles dépenses sont compensées

par la loi, celle-ci prévoyant la suppression... d'un poste de vice-président de l'Assemblée nationale, de deux secrétaires élus et de deux présidents de commission.

Il n'y a donc aucun consensus lors de cette modification de la loi organique. Le PDS, sans

grande illusion, dépose alors un recours devant le Conseil constitutionnel. A la grande surprise des libéraux, les sages rejettent l'amendement Niadar Sène le 24 février 1998, pour

les raisons suivantes :

"le nombre de députés est fixé par une loi organique, c 'est qu 'elle obéît à une procédure particulière qu 'en l'espèce, l'amendement dont il s 'agit a transgressé manifestement les règles particulières et spéciales prévues en matière de loi organique, qu'il n'a fait l'objet ni d'écrit (obligatoire), ni de communication préalable aux membres de l'Assemblée Nationale" 132.

Cette décision est historique. Pour la première fois depuis l'indépendance, le conseil des sages rejette une proposition de loi socialiste pour anticonstitutionnalité. L'espoir est de mise du

coté de l'opposition, cet événement semblant démontrer l'incapacité du pouvoir socialiste de

129 "La conférence de presse tourne court", Le Soleil, 23 janvier 1998.

130 "Me Wade rencontre son comité national", Le Soleil, 25 janvier 1998.

131 "La future assemblée", Le Soleil, 5 février 1998.

132 "L 'amendement Niadiar Sène rejeté", Le Soleil, 25 février 1998.

verrouiller à présent tous les leviers décisionnels de l'Etat. Cet optimisme, palpable dans les colonnes du Soleil, n'est cependant qu'éphémère. En effet, dès le 27 février 1998, un décret présidentiel convoque en session extraordinaire l'Assemblée nationale pour modifier l'article

L 0117 du code électoral. La modification de loi est ainsi votée légalement, par 62 parlementaires socialistes. Elle fait porter le nombre de députés à 140.

Le PDS redépose un recours devant le Conseil d'Etat pour "excès et détournement de pouvoir" du Président de la République, mais cette fois-ci, la constitutionnalité de la loi est établie. L'opposition dénonce alors les objectifs politiques du décret d'Abdou Diouf et rompt immédiatement avec un homme dont elle louait l'impartialité quelques semaines auparavant. Dorénavant, le chef de l'Etat n'est plus considéré comme un allié fiable.

En effet, Diouf montre par son décret sa partialité et pire, son implication personnelle dans la remise en cause du code électoral "presque parfait" de 1992. En agissant de la sorte, le chef de l'Etat commet une lourde erreur politique. Il est maintenant exposé aux critiques permanentes de l'opposition, qui ne fait plus de différenciations entre lui et son homme de confiance, Ousmane Tanor Dieng. Dans les déclarations des opposants, Diouf a troqué son costume de Président consensuel contre celui de monarque tout puissant, incapable d'être à l'écoute des revendications démocratiques de ses adversaires. Ces derniers veulent à présent sa chute pour mettre définitivement fin aux manigances PS. Bien involontairement, Abdou Diouf s'est lancé prématurément dans la campagne présidentielle de 2000.

Le pacte de non-agression conclu en 1995 entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade est brisé. La confiance étant rompue, les députés libéraux ne siégent plus au Parlement et les ministres PDS n'assistent plus aux réunions hebdomadaires du gouvernement. Logiquement, après s'être entretenu une vingtaine de minutes avec le chef de l'Etat, Abdoulaye Wade présente le 21 mars 1998 sa démission et celle de ses ministres 133 . Suite à ce départ, le Président de la République - mesurant certainement le poids de son erreur - propose dans son allocution du 4 avril 1998 un nouvel approfondissement de la démocratie sénégalaise. Il emprunte certaines vieilles revendications wadistes et propose la création d'un statut de chef de l'opposition et une loi sur le financement des partis politiques, de manière à permettre aux formations les moins fortunées d'avoir un meilleur accès aux médias et à la population 134.

Le soutien d'Abdou Diouf au PS fait donc régner après mars 1998 un climat de suspicion vis-à-vis du pouvoir. Pourtant, le chef de l'Etat garantit le bon déroulement des prochaines élections en prenant des dispositions en faveur de l'ONEL et d'une transparence accrue de l'administration.

5.2. Des élections plus transparentes :

Pour s'assurer de la bonne organisation des élections de 1998, Abdou Diouf nomme à la surprise générale un nouveau ministre de l'Intérieur, le général Lamine Cissé. Chef d'Etat Major des Armées jusqu'au 5 janvier 1998, il est réputé pour être apolitique et ne pas avoir de liens trop étroits avec le PS. Cette "militarisation" du gouvernement ne provoque pas de gêne pour l'opposition. Elle s'en satisfait même, car selon les dires de Djibo Kâ, le nouveau ministre a "les mains propres" 135 . Il bénéficie de la bonne réputation de l'armée sénégalaise - "la grande muette" - qui n'est jamais intervenue depuis l'indépendance dans la vie politique

133 Le Soleil, 20 et 22 mars 1998.

134 Le Soleil, 6 avril 1998.

135 "Djibo Kâ en tournée", Le Soleil, 26 janvier 1998.

intérieure.

Le général Lamine Cissé a pour mission de réconcilier l'administration et l'opposition en prenant des mesures allant dans le sens de la transparence. Il doit ainsi collaborer avec un autre général à la retraite, le général Mamadou Niang, directeur de l'ONEL. Les deux hommes se connaissent bien, le général Niang ayant été autrefois le bras droit du ministre de l'Intérieur.

En instaurant ce binôme, Abdou Diouf souhaite faciliter le travail de supervision de l'ONEL, gênée par quelques "blocages" administratifs. Car contrairement aux craintes émises par And Jëf lors de sa création, l'ONEL n'est pas sous la coupe du pouvoir et mène une véritable guerre à la fraude électorale. Implantée partout sur le territoire grâce à ses relais départementaux - les Observateurs Départementaux des Elections (ODEL) - l'organisation se heurte rapidement aux mauvaises volontés... du ministère de l'Intérieur. L'ONEL se plaint notamment de ne pas avoir accès au véritable fichier électoral : "on ne peut pas se mettre dans un petit coin et faire des manipulations sur le fichier" 136.

En effet, elle constate de grandes différences entre le fichier électoral qui lui a été remis et le fichier officiel détenu par le ministère de l'Intérieur. Ce dernier comporte de nombreuses anomalies : des électeurs ont été rayés sans raison valable ; des personnes décédées sont touj ours présentes dans le fichier ; des Sénégalais ayant le même prénom, le même nom et la même date de naissance sont inscrits dans de mêmes bureaux de vote etc. L'ONEL note également des problèmes récurrents concernant la distribution des cartes d'électeur : nonprésence de partis d'opposition lors de la distribution ; présidents de commission tentés de donner des cartes sur présentation de cartes d'identité périmées etc. Bien que n'ayant pas le pouvoir de sanctionner les fraudeurs, l'ONEL les dénonce et obtient pour certains d'entre eux leur mise à l'écart du processus électoral et même leur déferrement devant la justice 137.

L'observatoire pousse les autres garde-fous mis en place par Diouf au cours des années 1990 à être plus pointilleux et moins passifs qu'auparavant. Tel est le cas du Haut Conseil de la Radio-Télévision (HCRT), qui condamne à présent avec plus de vigueur les campagnes déguisées, les ndiguel prononcés etc. Il sort même de son cadre de compétence pour épingler des articles du Soleil, de Wal Fadjri ou du Matin 138.

Le HCRT veille aussi à ce que les temps de parole à la radio et à la télévision soient respectés. Pour ces élections, le PS est très nettement avantagé, officiellement en raison de sa "représentativité" à l'Assemblée nationale. Pendant les trois semaines de campagne, les socialistes ont quotidiennement 10 minutes et 5 secondes d'antenne ; les libéraux 5 minutes et 5 secondes ; les autres partis représentés à l'Assemblée nationale 3 minutes et 5 secondes ; les partis non-représentés au Parlement 3 minutes 139.

Cette organisation rigoureuse du temps de parole est nécessaire, puisque pour ces législatives... 18 formations se présentent. En 1998, on compte une trentaine de partis officiels au Sénégal. La prolifération des organisations politiques à partir du milieu des années 1990 s'explique notamment par : le code électoral de 1992, qui autorise les partis à se regrouper et à se coaliser ; l'ambition de certaines personnalités mis au ban des "grandes" formations de revenir sur le devant de la scène politique (Djibo Kâ, Iba der Thiam, Jean-Paul Dias etc.) ;

136 "Fichier électoral : réclamations de l'ONEL ", Le Soleil, 15 avril 1998.

137 "Distributions de cartes d'électeur : les mises en garde de l'ONEL", Le Soleil, 20 avril 1998 et "Disparition de 210 cartes à Koussanar : le président de la commission et ses complices déférés au parlement", Le Soleil, 12 mai 1998.

138 "Le HCRT épingle les quotidiens", Le Soleil, 21 avril 1998.

139 Le Soleil, 21 avril 1998.

l'affaiblissement doctrinal des partis marxistes, tels que And Jëf, le PIT et la LD/MPT -

reconvertis après la chute de l'URSS en parti de masse - qui amènent les militants désorientés à créer des formations plus ancrées à gauche ; l'arrivée d'une nouvelle génération d'hommes

politiques, bloquée dans son ascension par les caciques des différents partis en place, aspirant à jouer un rôle de premier plan (Talla Sylla avec Alliance Jëf-Jël).

On répartit les formations en lice en deux catégories. La première rassemble les partis dits

"historiques", fondés soit dans le cadre du quadripartisme senghorien, soit dans le cadre du multipartisme intégral dioufiste. La deuxième réunit les formations politiques qui ont

bénéficié des possibilités offertes par le code électoral consensuel de 1992. Cette ligne de démarcation est relativement bien visible quand on se penche sur les dates de création des

formations ou coalitions engagées pour ces législatives.

- Le Parti Socialiste (PS) : 6 septembre 1959

- Le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) : 14 août 1974

- Le Mouvement Républicain Sénégalais (MRS) : 7 février 1979

- Le Rassemblement National Démocratique (RND) : 18 juin 1981

- Le Mouvement pour le Socialisme et l'Unité (MSU) : 6 juillet 1981

- And Jëf : 6 juillet 1981

- La Ligue Démocratique/MPT (LD/MPT) : 9 juillet 1981

- Le Parti de l'Indépendance et du Travail (PIT) : 9 juillet 1981

- Le Parti Africain de l'Indépendance des Masses (PAIM) : 30 juillet 1982

- Le Parti Démocratique Sénégalais - Rénovation (PDS-R) : 2 juillet 1987

- La Convention des Démocrates et des Patriotes/ Garab-Gui (CDP) : 13 juillet 1992

- L'Union pour la Démocratie et le Fédéralisme / Mbooloo-Mi (UDF) : 7 juin 1994

- Le Rassemblement Patriotique Sénégalais (RPS) : 19 septembre 1995

- Le Bloc des Centristes Gaïndé (BCG) : 15 mars 1996

- Le Rassemblement pour le Progrès, la Justice et le Socialisme (RPJS) : 18 mars 1996

- Le Front pour le Socialisme et la Démocratie (FSD) : 9 avril 1996

- L'Action pour le Développement National (ADN) : 2 juin 1996

- L'Alliance Jëf-Jêl - USD (regroupe le Renouveau, l'Alliance Jëf-Jël et l'Union pour le Socialisme et la Démocratie) : 1998

Les moyens financiers et les implantations territoriales différent selon les partis. C'est pourquoi seuls le PS, le PDS, la coalition Jëf-Jël / Renouveau, le CDP, la LD/MPT, And Jëf et

le PDS/R sont présents dans tous les départements mis en jeux. Alors que le Sénégal compte 31 départements, le MRS ne présente que 7 listes départementales, l'UDF 4 et l'ADN 3.

D'autres formations ne s'alignent que dans certaines circonscriptions (FSD, MSU) ou que sur le scrutin national, comme le PAIM et le RPJS 140.

Les petits partis privilégient donc leurs zones d'influence ou les grands centres urbains. La

répartition des députés par régions offre une vision du poids politique - mais aussi démographique, historique et économique - de chaque région et les enjeux électoraux quelle représente 141 :

- Dakar : 12 députés (Dakar 5, Pikine 5, Rufisque 2)

- Thiès : 9 députés

- Saint-Louis et Kaolack : 8 députés

- Kolda : 7 députés

- Louga et Diourbel : 6 députés

140 "Campagne tous azimuts", Le Soleil, 3 mai 1998.

141 "Répartition des députés par départements", Le Soleil, 17 mars 1998.

- Fatick et Ziguinchor : 5 députés

- Tambacounda : 4 députés

Après ses bons résultats aux régionales et municipales, le PS entame la campagne législative confiant. Le parti gouvernemental communique principalement sur le retour de la croissance économique pour séduire, et rassurer, l'électorat sénégalais. De ce fait, il occulte durant trois semaines le problème casamançais, la paupérisation continuelle de la population et ses mauvais rapports avec l'opposition. Une opposition qui compte dorénavant dans ses rangs Djibo Kâ.

5.3. La campagne législative :

Le PS insiste dès le début de la campagne sur les améliorations économiques constatées depuis quelques mois. Le retour à la croissance est le fruit d'un changement notable dans la politique économique menée par Abdou Diouf depuis la post-dévaluation. Le Président a réussi - enfin - à privatiser les principales entreprises publiques dont la mauvaise gestion, les dépenses en personnel, la faiblesse des investissements et l'absence de performances étaient dénoncés depuis une décennie par l'ensemble des rapports traitant de l'économie sénégalaise. En cédant la plupart d'entre-elles à des multinationales françaises, le Sénégal récupère de précieuses devises tout en se débarrassant d'encombrants fardeaux.

La libéralisation de l'économie est néanmoins longue et difficile - chaque rumeur de privatisation engendrant de grandes opérations syndicales ne faisant que retarder l'inévitable - au grand dam du FMI qui écrit dans un rapport rendu public par Le Soleil en août 1997 : "les administrateurs regrettent (...) qu 'au cours des trois dernières années précédentes, des retards répétés se soient produits dans la mise en oeuvre des privatisations et des réformes des entreprises publiques et du secteur de l'énergie (...) ils engagent vivement les autorités à réaliser intégralement le train des réformes structurelles prévu dans le programme afin de rehausser la crédibilité de leurs efforts d'ajustement et de renforcer la confiance des investisseurs" 142.

Ces privatisations sont accompagnées d'autres réformes : libéralisation des prix ; accroissement notable de l'assiette fiscale (+20% dès 1995, soit 11 milliards FCFA 143) ; augmentation des recettes douanières ; révision du code du travail (avec notamment l'allégement des difficultés pour les licenciements économiques après 1994) etc. Elles permettent ainsi au Sénégal de s'adapter à l'économie de marché et de bénéficier enfin des avantages de la dévaluation, à l'instar des autres pays de la zone CFA.

Outre une croissance du PIB conséquente de 5% à 6%, on constate à partir de 1998 une croissance des exportations qui passe de... -8,4 % en 1997 à 7,8 % en 1998 144 . Même si les variations climatiques ont une influence sur ces pourcentages, les réformes, réellement engagées à partir de 1997, ne sont pas étrangères à ces bons résultats. Les rentrées de liquidités permettent à l'Etat sénégalais d'investir dans des secteurs tels que le textile, l'agroalimentaire, les produits de la mer, les mines ou les nouvelles technologies 145.

Après les débuts chaotiques de la dévaluation - autour de 35% d'inflation en 1994 - l'inflation

142 "Résultats substantiels de l'économie sénégalaise : le FMI préconise d'éviter tout dérapage ", Le Soleil, 19 août 1997.

143 Elimane Fall, "Le credo de deux grands argentiers ", Jeune Afrique, n° 1833, 27 février 1996.

144 "Embellie économique au Sénégal", Le Monde, 20 juin 2000.

145 Mamadou Bah, "Au petit trot", Jeune Afrique, 15 juin 1999.

est pratiquement nulle en 1998 et le déficit budgétaire dépasse à peine les 2%. Toutefois, les importations sont encore très nombreuses et le Sénégal a bien du mal à trouver une culture d'exportation de substitution à l'arachide. Par conséquent, la balance commerciale déficitaire et la dette extérieure importante n'offrent pas la possibilité au pouvoir de faire bénéficier à la population, via le développement, des bienfaits du retour de la croissance dans le pays.

Les Sénégalais ont donc bien du mal à comprendre les dirigeants socialistes, qui expliquent durant trois semaines que le pays va mieux et qu'il est sur la bonne voie, tout en soutenant que le peuple doit encore patienter avant de pouvoir jouir du retour de la croissance. Les discours rassurants prononcés par les socialistes n'ont donc aucune influence positive en terme de popularité, puisque les dirigeants n'ont rien d'autre à proposer que le statut quo et l'attente de jours meilleurs. La reprise économique indéniable constatée au Sénégal ne profite donc absolument pas électoralement parlant au pouvoir en place.

L'opposition profite de l'incapacité socialiste à défendre son bilan économique. Djibo Kâ se présente comme le véritable héritier de Léopold Sédar Senghor - les références à Abdou Diouf ont toutes été abandonnées - et promet, à la manière de... Jacques Chirac, de vaincre la "fracture sociale" et de combattre toutes les inégalités. Il tient ainsi un discours profondément ancré à gauche, certainement motivé par son entente avec l'Alliance Jëf-Jël de Talla Sylla et l'Union pour le Socialisme et la Démocratie de Doudou Sarr. Il n'oublie cependant pas de régler quelques comptes avec Ousmane Tanor Dieng, dont il critique les pratiques et l'omnipotence. En clamant son statut de "candidat du peuple" et d'homme du changement, Kâ tente conjointement de séduire les déçus du socialisme dioufiste mais aussi les partisans d'Abdoulaye Wade.

L'attitude de l'ancien "enfant terrible du PS" ne perturbe pas outre mesure la campagne wadiste. Comme en 1993 et 1996, le chef de l'opposition multiplie les traversées de Dakar et de Thiès à bord d'une Mercedes décapotable, généralement entouré d'Ousmane Ngom et d'Idrissa Seck. Il répète inlassablement que les socialistes ne sont que des fraudeurs, des traîtres de la nation mais que la libération est proche au vu de l'implosion du parti gouvernemental. Il critique les choix politiques PS et affirme que sa présence au gouvernement a permis d'éviter au peuple des souffrances bien plus grandes qu'il ne connaît actuellement. La population est réceptive aux discours du chef de l'opposition, car contrairement à 1993, il n'apparaît pas comme un allié du pouvoir. En effet, il n'a jamais cessé au cours de ses trois ans au gouvernement de s'opposer au PS, en partenariat avec l'opposition : sur la CENI, sur le Sénat, sur les réformes du code électoral. Fort de cette légitimité, le chantre du sopi souhaite reconquérir Dakar qui l'a quelque peu boudé en 1996. Pour espérer gagner dans la capitale, Abdoulaye Wade mise sur la jeunesse. Il n'hésite pas de ce fait à diffuser des morceaux... de rap lors de ses apparitions de campagne 146.

Face à ces procédés, le PS réitère sa stratégie de 1996 pour réussir son triple objectif : gagner les élections, conserver les grands centres urbains, réduire à néant la liste dissidente de Djibo Kâ. Rassemblés autour d'Ousmane Tanor Dieng, les caciques socialistes font campagne dans leur localité. L'ancien président de l'Assemblée nationale, Daouda Sow, a par exemple pour mission de vaincre à Linguère, dans le bastion de son neveu.

Tête de liste pour ces législatives, le secrétaire national PS est secondé au cours de la campagne par la responsable des femmes socialistes, Aminata Mbengue Ndiaye. Elle apparaît

146 Le Soleil, 13 mai 1993.

dans de nombreux meeting, n'hésite pas à attaquer vigoureusement à Djibo Kâ 147 et à chanter les louanges de "Tanor" : "le véritable homme au sourire ravageur, ce n 'est pas Iba der Thiam. C'est ce jeune homme Tanor".

En mal de popularité, ce soutien ne peut lui être que bénéfique dans un climat de violence, qui retranscrit l'extrême fragilité du pouvoir socialiste. Des affrontements sanglants opposent étudiants et policiers à Saint-Louis, membres du PS et du Renouveau au nord du pays et... socialistes et socialistes à Bambey, en présence d'Ousmane Tanor Dieng 148. Toutefois, cette violence n'est rien comparée à celle qui existe en Casamance.

Les faveurs consenties aux séparatistes via la décentralisation n'ont rien changé au conflit casamançais : le front sud ne négocie pas et continue ses actions contre les non-diolas et les militaires ; l'armée, bénéficiant d'une grande liberté d'action 149, mène d'innombrables actions "punitives" ; le chef de l'Etat réaffirme le 31 décembre 1997 "sa ferme détermination à assurer la défense de l'unité nationale et de l'intégration du territoire comme l'impose la Constitution du pays". En outre, l'atout du pouvoir, l'abbé Diamacoune Senghor, n'en est plus un, car s'il multiplie les appels à la paix et au calme depuis 1993, celui-ci n'a plus un impact suffisant auprès des séparatistes de Basse-Casamance pour les résoudre à rendre les armes. Le conflit apparaît sans fin, sans paix possible. Abdoulaye Wade essaie alors de s'immiscer dans le débat casamançais.

Pour mettre fin à la violence en Casamance, le secrétaire général du PDS appelle à la construction d'un nouvel aéroport international, non plus comme il l'avait suggéré en 1996 aux alentours de Dakar, mais en région casamançaise. L'objectif du projet est de désenclaver la région, lui redonner un élan économique et faire de la Casamance un pivot entre le nord du Sénégal, la Gambie, la Guinée-Bissau et la Guinée. Dans le même ordre d'idée, "le Pape du sopi" promet en cas d'alternance la création d'une université régionale à Ziguinchor qui accueillirait des étudiants des pays frontaliers.

Par l"intermédiaires de ses propositions, Wade exprime l'idée que les problèmes en Basse - Casamance ne sont pas politiques mais sociaux et économiques et qu'il faut, via des projets, redonner un espoir aux populations qui ont déserté les alentours de Ziguinchor et aux séparatistes en guerre. Il condamne par conséquence tacitement l'option belliqueuse "choisie" par Abdou Diouf en Casamance, qu'il ne cesse de critiquer depuis le milieu des années 1980.

Face à ce projet, l'attitude socialiste est opportuniste. Dans un premier temps, le PS condamne vigoureusement les propos de Wade, les jugeant fantaisistes. Pourtant, très rapidement le parti gouvernemental reprend à son compte cette proposition pour finalement annoncer dans les colonnes du Soleil le 21 mai 1998 que les financements pour la création de l'aéroport de Tobor-Ziguinchor ont été trouvés 150 . Ce comportement isole un peu plus le PS des autres

147 Elle déclare notamment : "Kâ est un traître qui a été trahi. Il a trahi Senghor avant d'être trahi lui-même. Il est trop pressé. Il aurait pu être patient et attendre à nouveau son tour pour obtenir sa part. Il aurait du s'inspirer du cas de Moustapha Niasse. Lui, c'est un homme. Vous vous rappelez, quand M. Niasse lui a asséné le fameux coup de poing". Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance à nos jours, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

148 "Violente campagne", Le Nouvel Afrique-Asie, juin 1998.

149 Cette "liberté" est ouvertement critiquée par Amnesty Internationale entre 1993 et 1998, qui fait état de personnes "torturées à l'électricité." L'organisation rajoute que "certains ont été battus durant des heures, alors qu 'ils étaient suspendus au plafond par une corde, d'autres ont reçu du plastique en fusion sur le corps ou ont dû ingurgiter des substances toxiques". Ces révélations poussent d'ailleurs l'Allemagne à rayer le Sénégal des respectueux des droits de l'homme, le 28 février 1996. "Amnesty International dénonce des cas de torture", Le Monde, 3 juin 1994 et "Surprise à Dakar face aux accusations de l'Allemagne", Le Soleil, 1er mars 1996.

150 "Aéroport de Tobor-Ziguinchor : le financement acquis", Le Soleil, 21 mai 1998.

partis. En effet, pour la première fois depuis 1988, les socialistes sont véritablement seuls contre tous : le PDS n'est plus un parti ambigu, il a rejoint définitivement l'opposition ; la LD/MPT est en passe de quitter le gouvernement ; l'Alliance Jëf-Jël multiplie les attaques à l'encontre des pratiques tanoriennes.

Le dernier jour de campagne est l'occasion pour les deux grands partis sénégalais d'effectuer un ultime grand rassemblement. Après avoir réaffirmer sa filiation avec Abdou Diouf, Ousmane Tanor Dieng déclare dans son "fief" thièssois : "dimanche, les urnes vont traduire notre majorité dans la région. Soyez les boucliers du parti dans les bureaux de vote. Restez vigilants mais calmes. Pas de bagarres ce jour-là. Soyez cependant sans peur, fermes et déterminés" 151 . Cet extrait reflète aussi bien l'état de violence qui règne au cours de ce scrutin que l'important rejet que connaît le parti gouvernemental à travers tout le pays. A présent, voter socialiste peut s'avérer être périlleux. Abdoulaye Wade préfère quant à lui insister sur la nécessité du sopi et le soutien massif qu'il a perçu durant trois semaines : "Après Rufisque, Thiès, Kébémer, Louga, Saint-Louis, Diourbel, Ziguinchor et Tambacounda, c'est le peuple sénégalais tout entier qui a décidé de se libérer".

5.4. Les résultats des élections législatives de 1998 :

A l'annonce des résultats du 24 mai 1998, la propagande étatique célèbre la nouvelle victoire socialiste, qu'elle qualifie d'écrasante en raison du nombre de députés obtenus : 93 sur 140. Pourtant, ce succès est étriqué, voire inexistant. En effet, sur les 3 180 857 personnes inscrites sur le fichier électoral, seules 1 234 274 se sont déplacées le jour du vote. Pis, les socialistes n'obtiennent que 612 559 voix, soit 50,19 % des suffrages exprimés et... 19,26 % du total des inscrits. La défiance du peuple à l'égard du pouvoir est irréfutable. Le faible taux de participation - 38,80 % - confirme aussi que les législatives n'ont pas le même intérêt que les présidentielles pour les Sénégalais. En fait, le PS ne doit son salut qu'à la réforme tanorienne qui a permis le retour de la parité scrutin majoritaire - scrutin proportionnel. Les socialistes ayant remporté 28 des 31 départements, ils raflent 58 des 70 sièges parlementaires mis en jeu par le scrutin majoritaire. Cependant, on constate que les socialistes remportent de multiples départements sans obtenir la majorité absolue, ce qui constitue une nouveauté par rapport aux élections précédentes 152.

Le PDS fait également un score très décevant, étant donné que la formation d'Abdoulaye Wade ne requiert que 19,11 % des voix, contre 30,20 % en 1993. Même si le parti libéral devance le PS dans les départements de Dakar et Pikine, il a perdu 88 298 électeurs en cinq ans 153 , alors que dans le même temps, le nombre de votants a augmenté de 155 551. Cette chute de l'électorat wadiste s'explique par la participation libérale au gouvernement durant trois années, le nombre de partis engagés dans ces élections (18 en 1998 ; 6 en 1993), l'absence d'intérêt de l'électorat sopi pour les législatives et l'émergence d'un nouveau pôle de contestation avec Djibo Kâ.

Le Renouveau change en effet complètement le panorama politique sénégalais. Il parvient à la fois à affaiblir le PS, le PDS mais aussi And Jëf, qui ne représente plus que 5% de l'électorat du pays, contre 11% quelques mois auparavant. L'alliance constituée autour de Djibo Kâ

151 Le Soleil, 24 mai 1998.

152 Voici les départements où le PS l'emporte sans être majoritaire : Bignona, Ziguinchor, Diourbel, Dagana, Podor, Thiès, Kolda, Velingara. Le Soleil, 1er juin 1998.

153 Paradoxalement, si le parti libéral perd des électeurs entre 1993 et 1998, le PS lui en gagne 10 388.

réus sit même à remporter un département, Linguère, fief politique de l'ancien ministre

d'Abdou Diouf. En obtenant 13,22 % des suffrages, Djibo Kâ acquiert le statut de présidentiable.

Les 15 autres partis représentent 17,48% de l'électorat, And Jëf (4,97 %) et la LD/MPT (3,94

%) étant considérés comme les chefs de file des partis dits mineurs. Avec 13 siéges dans la prochaine Assemblée nationale, ils constituent un poids politique non négligeable à quelques

mois seulement des présidentielles.

L'élection de 1998 marque donc la fin de la bipolarisation politique effective depuis 1978. Si on peut touj ours définir deux camps dans le paysage sénégalais - les pro-dioufistes et les anti-

dioufistes - le score de Djibo Kâ jette un voile sur l'identité du principal adversaire d'Abdou Diouf pour les présidentielles de 2000. Le jeu à deux Diouf-Wade se mue donc en jeu à trois

Diouf-Wade-Kâ dont l'is sue est incertaine.

L'exemple du département de Dakar reflète à merveille cette tripolarisation de la vie politique

sénégalaise. Aucune majorité absolue ne se dégage dans la capitale, en dépit de la victoire des libéraux : le PDS fait 30,19 %, le PS 29,82 % et l'Alliance Jëf-Jël 21,5 % 154 . On assiste à des

cas similaires dans les départements de Pikine et Thiès. De ce fait, les libéraux ne peuvent pas considérer que les villes leur appartiennent, comme ils l'avaient clamé en 1993, tandis que

l'ampleur du score du Renouveau met fin aux espoirs socialistes de reconquête de Dakar. Voici les résultats des élections législatives du 24 mai 1998 :

- Electeurs inscrits : 3.180.857

- Votants : 1.234.274 (soit 38,80 % de participation)

- Bulletins nuls : 13.845

- Suffrages exprimés: 1.220.429

- PS : 612 559 soit 50,19 % (93 sièges)

- PDS : 233 287 soit 19,11% (23 sièges)

- Alliance Jëf-Jël / Renouveau : 161 320 soit 13,22 % (11 sièges)

- And Jëf : 60 673 soit 4,97 % (4 sièges)

- LD/MPT : 48 097 soit 3,94 % (3 sièges)

- CDP / Garab-Gui : 24 405 soit 2,00 % (1 siège)

- FSDRJ : 16 282 soit 1,33 (1 siège)

- PDS-R : 12 928 soit 1,06 (1 siège)

- PIT : 10 764 soit 0,88 % (1 siège)

- RND : 8 171 soit 0,67 % (1 siège)

- BCG : 7 468 soit 0,61 % (1 siège)

- RPS : 4 616 soit 0,38 %

- MSU : 3 656 soit 0,30 %

- MRS : 3 597 soit 0,29 %

- PAIM : 3 439 soit 0,28 %

- RPJS : 3 397 soit 0,28 %

- ADN : 2 962 soit 0,24 %

- UDF : 2 808 soit 0,23 %

La réaction des socialistes à l'annonce des résultats démontre l'incapacité du parti

gouvernemental à se remettre en cause. Au lieu de tenter immédiatement de se rapprocher des rénovateurs et des partis de gauche et d'extrême gauche - qui forment plus de 30 % de

l'électorat sénégalais - le PS s'autocongratule et fête son "vainqueur", Ousmane Tanor Dieng.

154 Le Soleil, 28 mai 1998.

La propagande loue "son grand chelem" 155 dans la région de Thiès - il remporte le scrutin dans sa ville natale de Ngueniem, dans son département de Mbour et dans sa région de Thiès - et fustige l'attitude séparatiste de Djibo Kâ qui a fait perdre Dakar et Pikine au parti, détruisant par conséquent "l'oeuvre tanorienne" de reprise de la capitale de 1996. Pour expliquer son faible score national, le PS accuse... l'ONEL d'avoir fait preuve de trop de zèle, comme le déplore le porte-parole PS, Abdourahim Agne, dans un entretien accordé au Soleil le 2 juin 1998 : "je pense qu'il y a encore des efforts à faire du point de vue de la neutralité de certains membres de l'ONEL (...) la distinction à faire entre l'organisation et supervision n 'était pas tout à fait claire dans l'esprit de certains membres de l'ONEL" 156.

Au contraire, les partis d'opposition saluent dans leur ensemble la prestation de l'observatoire. Néanmoins, Abdoulaye Wade et les autres candidats, dont Djibo Kâ, s'insurgent des errements constatés le jour des élections. Ils dénoncent d'une seule voix "l'utilisation massive de fausses cartes d'identité, le détournement de cartes d'électeur ainsi que l'utilisation massive des moyens de l'Etat aux fins de la campagne électorale" 157.

L'ONEL confirme les critiques des opposants en dressant dans son rapport post-électoral un bilan bien peu élogieux de ce scrutin 158. On peut notamment lire que :

- Des bureaux de vote ont été dirigés par des membres de l'administration... étant sur des listes de candidats

- 10 % des bureaux de vote ont été touchés par des dysfonctionnements (sécurité, organisation, identification des électeurs etc.)

- Dans 2483 bureaux de vote sur 8467, la mise en place du matériel électoral a été tardive, il y a eu des "délocalisation de bureaux de vote", des absences de matériel, des prolongations des votes après l'heure prévue etc.

- Dans 843 bureaux de vote sur 8467, les forces de l'ordre étaient soit absentes, soit partisanes

- Dans 762 bureaux de vote sur 8467, on a noté la circulation de fausses cartes ou l'absence de cachet sur les pièces d'identité

- Dans 830 bureaux de vote sur 8467, les bourrages d'urnes, les trafics d'influence, les irrégularités de vote, les détentions de cartes et les contestations de résultats ont été manifestes

La RADDHO souligne toutefois que l'ONEL a eu véritablement un rôle de dissuasion à l'égard des fraudeurs et qu'ainsi, "malgré les dysfonctionnements, les élections se sont mieux déroulés par rapport aux précédentes" 159 . Mais sans pouvoirs punitifs, l'observatoire a montré son incapacité à sévir en cas de fraudes. Ceci amène And Jëf - qui qualifie l'ONEL de simple "juge de touche" - et les autres grands partis d'opposition à réclamer la réouverture du dossier CENI. Leurs contestations se portent aussi sur d'autres sujets.

Par exemple, Djibo Kâ remet en cause la suprématie socialiste dans le pays, au vu du très faible taux de participation : "il y a eu 3 170 000 d'inscrits ou plus. Le PS ou ce qu 'il en reste, a obtenu 612 000 voix, soit environ 1/5 de l'électorat (...) c'est une minorité qui gouverne le pays" 160 . On remarque que si la question de l'abstention est soulevée, Kâ ne le fait que pour mettre à mal son ancien parti et non pour tenter de trouver une explication plus générale, afin de ne pas remettre en cause la portée de son audience et de ne pas faire remarquer qu'il n'a été finalement choisi que par... 5,07 % des gens inscrits sur le fichier électoral. Ces critiques ont

155 Le Soleil, 26 mai 1998.

156 "Abdourahim Agne : nous sommes tout à fait satisfaits de nos résultats", Le Soleil, 2 juin 1998.

157 "Au Sénégal, des partis d'opposition contestent le résultat des élections ", Le Monde, 29 mai 1998.

158 "L'ONEL dresse l'état des lieux", Le Soleil, 18 août 1998.

159 "Les recommandations de la RADDHO", Le Soleil, 1er juin 1998.

160 Le Soleil, 2 juin 1998.

donc pour but non pas de servir l'intérêt général mais un intérêt particulier.

On note le même genre de comportement de la part de Landing Savané lorsqu'il condamne les violences en Casamance, qui ont fait huit morts le jour du scrutin. Il évoque notamment des "bombardements systématiques, aériens et terrestres, sur les populations" de la communauté rurale de Dibidione par l'armée sénégalaise. Il dénombre, selon ses propres sources, 2 morts et 19 blessés 161 . Il relate ce fait non pas pour déplorer la situation de guerre en Casamance et apporter des solutions mais pour affirmer que les socialistes ont fait bombarder le village uniquement dans le but... d'empêcher les 8 727 électeurs de la commune de voter pour son parti.

Les différentes formations d'opposition essaient ainsi de mettre en avant leur propre cas sans se soucier véritablement des intérêts supérieurs de la nation. Ils sont néanmoins tous d'accord sur l'origine des différents problèmes : le PS. C'est pourquoi ils adoptent rapidement une position commune. De multiples facteurs encouragent une unification de l'opposition : la proximité du scrutin de 2000, une vingtaine de mois, qui favorise une alliance à moyen terme; le faible score du PS, qui laisse entrevoir la possibilité d'un second tour aux présidentielles ; la détérioration des relations PS-PDS-LD/MPT depuis 1995, qui rend impossible une quelconque reconduction du gouvernement d'union nationale ; la volonté d'une très large part de l'opposition d'en finir avec un parti et des procédés en place depuis le début des années 1950 ; l'arrivée de Djibo Kâ dans l'opposition, qui affaiblit la prédominance wadiste et pousse le chantre du sopi à être plus consensuel.

Au lendemain du 24 mai 1998, le PS ne perçoit pas la constitution d'un front d'opposition uni. Par conséquent, Ousmane Tanor Dieng s'aventure à proposer la formation d'un nouveau gouvernement à majorité présidentielle élargie. Ce à quoi répond Abdoulaye Wade : "nous nous sommes aperçus à la lumière de ce qui s'est passé aujourd'hui qu'il vaut bien mieux lutter pour l'éradication du PS de ce pays que de nous battre sur la question de savoir s'il fallait aller au gouvernement ou pas !" 162.

Le PS se heurte donc après mai 1998 à une opposition soudée. Le Renouveau, qui est devenu une réalité grâce à sa troisième place aux législatives, décide après les élections de se couper définitivement des socialistes et de rejoindre le camp des anti-dioufistes. Un camp auquel appartient maintenant sans ambiguïté Abdoulaye Wade, qui après avoir longtemps collaboré avec le chef de l'Etat, n'a plus qu'une seule idée en tête : faire chuter Abdou Diouf.

161 "Landing Savané : le PS utilise l'armée à des fins politiques", Le Soleil, 29 mai 1998.

162 Le Soleil, 27 mai 1998.

Chapitre 5 : La chute d'Abdou Diouf (1998-2000)

1. En attendant les présidentielles :

1.1. Un gouvernement remodelé et féminisé :

Abdou Diouf nomme à la tête du nouveau gouvernement Lamine Loum, précédemment ministre de l'Economie et des Finances depuis janvier 1998. Ce choix est pour les contemporains une surprise. Si le départ d'Habib Thiam était quasiment une certitude 1, beaucoup d'observateurs pensaient que le choix de Diouf pour la Primature se porterait sur Ousmane Tanor Dieng. Il semble que le chef de l'Etat veuille attendre le scrutin de 2000 pour placer le secrétaire national PS à ses cotés et lui offrir officiellement la direction du gouvernement. Lamine Loum est par conséquent promis à une occupation temporaire de la Primature. Technocrate de formation, sans aucun charisme politique, cet homme de 46 ans doit sa renommée dans le pays à la réussite de son action menée avec Ousmane Sakho pour rétablir les équilibres financiers et budgétaires. Il a ainsi favorisé une réconciliation entre le Sénégal et les bailleurs de fonds. D'ailleurs, il a obtenu quelques semaines avant sa prise de fonction un important rééchelonnement de la dette sénégalaise au Club de Paris.

Nonobstant ses compétences technocratiques, Lamine Loum parait être complètement sous la coupe de Tanor Dieng. Ce dernier n'hésite pas à s'afficher à ses cotés lors de son intronisation en tant que chef du gouvernement 2 . Cette omniprésence du ministre d'Etat motive le départ de Moustapha Niasse, pourtant l'un des hommes les plus populaires auprès de la base socialiste. De plus, le désormais ancien ministre reproche au chef de l'Etat de ne pas avoir été nommé à la Primature, et pire, d'avoir été relégué dans l'ordre ministériel derrière Tanor Dieng 3.

Les explications officielles de Niasse sont néanmoins plus nuancées : "j'ai demandé une audience au Président Abdou Diouf qui me l'a accordé. Je lui ai fait part de mon intention de ne pas continuer mon expérience gouvernementale. Déjà, en 1993, par amitié pour sa personne et mon pays, j'avais accepté de me mettre au service du gouvernement pour deux ou trois ans. J'y suis resté cinq ans (...) de la même manière, je compte laissé mon siège de député à mon suppléant" 4. Les propos sont courtois. Niasse parait vouloir rester fidèle à Diouf. Aucun désir de sédition n'est perceptible en juillet 1998.

Pour le remplacer, le Président fait appel à des personnes "neuves" et féminise le gouvernement. Cinq femmes sont nommées ministre. Cette décision retranscrit les efforts de promotion de la femme en politique. Efforts qui se sont accentués depuis l'émergence du PDS et l'arrivée d'Abdou Diouf au pouvoir, comme on peut le noter en analysant les effectifs de l'Assemblée nationale depuis l'indépendance.

1 Le changement de Premier ministre est semble-t-il motivé par la mauvaise entente entre Thiam et Tanor Dieng. Comme en 1984, Diouf tranche en faveur de son plus fidèle conseiller au détriment de son vieil ami, ce qui fait dire à Thiam dans ses mémoires : "lui le chef de l'Etat, devait bien souvent tenir compte, au poste où il était, de ce qu 'il pouvait considérer comme la raison d'Etat, même si celle-ci me causait, au plan purement personnel, des préjudices ou me faisait mal". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.219, Paris, Rocher, 2001.

2 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.197, Paris, Rocher, 2001.

3 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.198, Paris, Rocher, 2001.

4 "Moustapha Niasse libéré à sa demande", Le Soleil, 7 juillet 1998.

- De 1957 à 1963 : 0 femme sur 80 députés, soit 0%

- De 1963 à 1968 : 1 femme sur 80 députés, soit 1,25 %

- De 1968 à 1973 : 2 femmes sur 80 députés, soit 2,5 %

- De 1973 à 1978 : 4 femmes sur 80 députés, soit 5 %

- De 1978 à 1983 : 8 femmes (dont 4 PDS) sur 100 députés, soit 8 %

- De 1983 à 1988 : 13 femmes (dont une PDS) sur 120 députés, soit 10,83 %

- De 1988 à 1993 : 18 femmes (dont 2 PDS) sur 120 députés, soit 15 %

- De 1993 à 1998 : 14 femmes (dont 5 PDS) sur 120 députés, soit 11,67 %

- De 1998 à 2001 : 18 femmes sur 140 députés, soit 12,86 %

Cette féminisation de la vie politique s'est vérifiée en 1996 lors des élections municipales et

régionales. Pour la première fois dans l'histoire du Sénégal, des femmes ont été élues maire de communauté urbaine, comme Mbayang Laïty Ndiaye à Linguère ou Aminata Mbengue

Ndiaye à Louga 5. Depuis 1996, on recense ainsi : 61 femmes sur 470 conseillers régionaux (12,98 %) ; 783 femmes sur 4 338 conseillers municipaux (18,05 %) ; 720 femmes sur 9092 conseillers ruraux (7,92 %) ; 6 femmes sur 48 maires de communauté urbaine (12,5 %) 6.

En outre, il est connu de tous au Sénégal que les femmes votent plus que les hommes. Au vu du taux de participation extrêmement faible des législatives, il va dans l'intérêt d'Abdou Diouf

de "récompenser" l'implication de la gente féminine7, d'autant plus qu'Aminata Mbengue Ndiaye est l'un des plus fidèles soutien de Tanor Dieng. Cependant, les postes réservés aux

femmes dans l'équipe Loum ne sont que des fonctions secondaires : la première femme, Marie-Louise Correa, n'est située qu'au quatorzième rang du gouvernement.

Ce gouvernement est aussi marqué par sa "tanorisation". Le ministre d'Etat s'assure en effet le

contrôle de l'équipe ministérielle en intégrant certains de ses proches comme Mohamed El Moustapha Diagne, Khalifa Sall, Mme Aissata Tall Sall, Abdoulaye Maktar Diop, Souty

Touré, Abdoulaye Elimane Kane et Mame Bounama Sall 8 . L'équipe de Lamine Loum est donc à forte coloration verte, seul Serigne Diop (PDS-R) étant affilié à un parti autre que le PS. Le parti libéral "bis" confirme de ce fait sa position de collaborateur et non d'opposant.

Voici ci-dessous le gouvernement de Lamine Loum 9 :

- Premier Ministre : Lamine Loum

- Ministre d'Etat, Ministre des Services et des Affaires Présidentielles : Ousmane Tanor Dieng

- Ministre d'Etat, Ministre de l'Agriculture : Robert Sagna

- Ministre de la Justice, Garde des Sceaux : Serigne Diop (PDS-R)

- Ministre des Affaires Etrangères et des Sénégalais de l'Extérieur : Jacques Baudin

- Ministre de l'Intérieur : Le Général des Corps Armés Lamine Cissé

- Ministre des Forces Armées : Cheikh Hamidou Kane

5 "Les maires s'installent", Le Soleil, 23 décembre 1996.

6 On note que les femmes ont plus de facilité à siéger ou même à diriger en milieu urbain qu'en milieu rural, certainement pour des questions d'ordre culturel. En effet, si 6 des 48 présidents de communautés urbaines sont des femmes, seules 2 femmes administrent l'une des... 320 communautés rurales, ce qui représente un pourcentage de 0,62 %. "Collectivités locales : ce qui handicape les femmes", Le Soleil, 2 décembre 1998 et Momar-Coumba Diop, Gouverner le Sénégal, entre ajustement structurel et développement durable, pp.239, Paris, Karthala, 2004.

7 Cette récompense se traduit aussi par des lois votées à la fin de l'année 1998 en faveur des femmes. A cette occasion, l'excision, les violences conjugales et le harcèlement sexuel sont criminalisés avec des peines allant de 1 à 5 ans de prison. "A vancée pour les droits de l'homme", Le Soleil, 23 décembre 1998.

8 "Tanor for vice-président ? ", Lettre du continent, 9 juillet 1998.

9 Le Soleil, 7 juillet 1998.

- Ministre de l'Education Nationale : André Sonko

- Ministre de l'Economie, des Finances et du Plan : Mohamed El Moustapha Diagne

- Ministre de l'Hydraulique : Mamadou Faye

- Ministre de l'Energie, des Mines et de l'Industrie : Magued Diouf

- Ministre de l'Environnement et de la Protection de la Nature : Souty Touré

- Ministre de l'Equipement et des Transports Terrestres : Landing Sané

- Ministre de la Pêche et des Transports Maritimes : Alassane Dialy Ndiaye

- Ministre du Travail et de l'Emploi : Mme Marie-Louise Correa

- Ministre de la Culture : Abdoulaye Elimane Kane

- Ministre de la Jeunesse et des Sports : Iba Gueye

- Ministre du Commerce et de l'Artisanat : Khalifa Sall

- Ministre de la Communication : Mme Aissata Tall Sall

- Ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat : Abdourahmane Sow

- Ministre de la Santé : Assane Diop

- Ministre de la Famille, de l'Action Sociale et de la Solidarité Nationale : Mme Aminata Mbengue Ndiaye

- Ministre de la Recherche Scientifique et de la Technologie : Balla Moussa Daffé

- Ministre de la Modernisation de l'Etat : Abdoulaye Makhtar Diop

- Ministre de l'Elevage : Sanghé Mballo :

- Ministre délégué auprès du Premier Ministre, chargé des Relations avec les Assemblées : Papa Babacar Mbaye

- Ministre délégué auprès du Premier Ministre, chargé de l'Intégration Economique Africaine : Mme Aminata Abibatou Mbaye

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'intérieur, chargé de la décentralisation : Chérif Macky Sall

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Education Nationale, chargé de l'Education de Base et des Langues Nationales : Mame Bounama Sall

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Economie, chargé du Budget : Mme Aissatou Niang Ndiaye

- Ministre délégué auprès du Ministre de l'Economie, chargé du Plan : El Hadji Ibrahima Sall

Au cours de sa déclaration de politique générale aux députés en août 1998, Lamine Loum présente les grands objectifs de sa Primature. Il insiste sur la modernisation et l'intensification agricole (la sécheresse et les mauvaises récoltes ayant entraîné dans les régions du nord une

quasi-famine), le maintien de l'unité du territoire, le renforcement des moyens de supervision de l'ONEL, la protection des femmes, le soutien du gouvernement aux troupes envoyées en

Guinée-Bissau etc. Il souligne aussi la nécessité pour le Sénégal de maintenir une croissance forte, aux alentours de 6 %, et une inflation faible, en dessous de 3% 10.

Par conséquent, Lamine Loum table sur la notoriété qu'il a acquise grâce au redressement de

l'économie sénégalaise pour se faire accepter des députés. Or, dès sa première prise de parole, il est chahuté par l'opposition qui lui reproche "d'avoir été choisi parce qu 'il est le Monsieur

ajustement du Sénégal" et de n'être que le baobab qui cache le véritable chef du gouvernement, Ousmane Tanor Dieng. Cette nouvelle législature s'annonce donc difficile

pour les socialistes, puisqu'en dépit d'une très large majorité, ils se heurtent maintenant à des partis d'opposition organisés et "belliqueux", prêts à rompre avec la léthargie qui régnait

jusqu'alors dans l'hémicycle.

1.2. Une chambre parlementaire plurielle et active :

En août 1998, le Parlement sénégalais compte 46 députés opposés à la politique menée par les socialistes : un record 11. Les différents partis s'entendent rapidement entre eux pour former

10 "Les questions des députés", Le Soleil, 13 août 1998.

11 Même si la chambre compte officiellement 47 députés non-socialiste, on exclut des opposants le député PDSR.

des groupes parlementaires. Le PDS crée l'Alliance des Forces de Changement pour l'Alternance (AFCA) en compagnie d'And Jëf, du CDP et du PIT alors que l'Union pour le Renouveau Démocratique (URD), crée par Djibo Kâ à la suite des législatives, établit un Bloc Républicain pour le Changement (BRC) avec la LD/MPT, le BCG et le RND.

La formation de plusieurs groupes parlementaires est capitale pour l'opposition, puisque ces regroupements permettent de proposer plus facilement des lois et d'obtenir des places au bureau de l'Assemblée nationale ou dans les commissions. De ce fait, dans le nouveau bureau dirigé par Cheikh Khadre Cissokho, confirmé dans ses fonctions de président de l'Assemblée nationale, on compte Aminata Tall (PDS) et Landing Savané (And Jëf). L'opposition joue ainsi un rôle plus conséquent qu'autrefois dans "le terrain de jeu socialiste". La chambre se transforme en un véritable lieu d'affrontement politique, à l'instar des grandes démocraties occidentales.

L'érection de deux groupes parlementaires distincts met en évidence la guerre de position que se livrent Wade et Ka en vue des présidentielles, tous les deux désirant être reconnus rapidement comme chef de l'opposition. Pour arriver à leur fin, ils ne choisissent pas la même stratégie. Si Djibo Kâ se fait élire président du groupe parlementaire BRC, Abdoulaye Wade... démissionne de ses fonctions de député en juillet 1998 12 . Cette attitude est logique car depuis ses débuts en politique, le fondateur du PDS ne s'est jamais caché d'un certain désintérêt pour la vie parlementaire en multipliant les absences et les "exils". Il croit en effet que toute lutte place Soweto est vaine, étant donné l'omniprésence et l'omnipotence socialiste dans les travées de l'Assemblée. Pour lui, l'alternance n'est possible que via des soutiens politiques et des financements extérieurs, ainsi que par une campagne "d'information" anti-Diouf soutenue à l'étranger.

Si Djibo Kâ ne nie pas la nécessité de telles démarches - il a d'ailleurs effectué une tournée des capitales occidentales en 1998 - il croit fermement que l'opposition doit faire vaciller le pouvoir en le harcelant à la base. En outre, le leader de l'URD éprouve une certaine satisfaction à revenir officiellement dans la vie politique sénégalaise, lui qui en a été exclu pendant trois ans par son ancien parti, sans aucune contrepartie 13.

C'est pourquoi le BRC dépose dès le mois d'août 1998 une motion de censure contre le gouvernement Loum, alors que celui-ci n'a pas encore fait son discours de politique générale. Djibo Kâ justifie cette initiative par le fait que le PS ne représente que 1/5 de l'électorat sénégalais et que donc il n'a aucune légitimité à gouverner. Il désire de surcroît des "réponses satisfaisantes aux questions brûlantes ", notamment au sujet des opérations militaires en Guinée-Bissau et des difficultés agricoles que connaît le pays durant l'hivernage 1998 14 . Il s'agit par conséquent d'un geste symbolique de défiance à l'égard d'un Premier ministre sans base, ni soutien politique affirmé.

Le PS vient à la rescousse du locataire de la Primature et reprend ses attaques vis-à-vis du dissident Kâ, dont la propagande socialiste assimile le nom aux heures sombres du parti unique au Sénégal. Le climat s'envenime un peu plus quand le PDS et ses alliés apportent leur soutien à l'URD. Face à la constitution d'un véritable front de l'opposition, le porte-parole socialiste Abdourahim Agne dénonce maladroitement les pillages effectués par Kâ et les ministres PDS durant leur séjour au pouvoir. Cette réflexion amène le secrétaire général de l'URD à demander la constitution d'un jury d'honneur, Wade une commission d'enquête et

12 "Me Wade quitte l'Assemblée nationale", Le Soleil, 24 juillet 1998.

13 Avant la "jurisprudence Kâ", il était habituellement de bon ton que le chef de l'Etat offre la direction d'une entreprise publique à un homme politique important remercié, comme cela a été le cas pour Habib Thiam en 1984 ou Abdul Aziz Ndaw en 1993.

14 "Projet de censure du groupe démocratie et liberté", Le Soleil, 10 août 1998.

Madior Diouf la réactivation de la loi contre l'enrichissement illicite. Entraîné sur un terrain glissant et dangereux, le PS fait machine arrière et se contente de faire échouer la motion de censure, qui recueille toutefois 41 voix 15 . Les partis non-gouvernementaux donnent ainsi le ton et montrent qu'ils n'accepteront aucun consensus avec le pouvoir.

Le bon sens politique voudrait que le PS se contente de gérer les affaires courantes jusqu'aux présidentielles. Pourtant, une semaine à peine après l'échec de la motion de censure, Ousmane Tanor Dieng propose aux parlementaires son projet de suppression du quart-bloquant et de fin de limitation des mandats présidentiels. Si la raison de la première suppression peut s'expliquer - en mettant un terme au quart bloquant, le PS offre une chance à Abdou Diouf d'être élu au premier tour - la deuxième ne se justifie absolument pas, étant donné que le chef de l'Etat à d'ores et déjà annoncé qu'il concourait pour son dernier mandat. La seule explication plausible d'une telle emprise est qu'elle permettrait à Tanor Dieng en cas de succession "imprévue" à Diouf de ne pas comptabiliser son premier semi-mandat à la tête de l'Etat lors des élections de 2007.

Quoi qu'il en soit, le PS a bien du mal à légitimer ces modifications du code électoral. Pour ce qui est de la limitation des mandats, Tanor Dieng évoque le droit de tout homme compétent - en l'occurrence Diouf - à se présenter autant de fois qu'il le désire aux élections ; il cite l'exemple français qui n'impose aucune restriction de ce type à ses Présidents et parle d'injustice car des hommes comme Wade "ont le droit de se présenter jusqu'à ne plus pouvoir marcher" 16 . Concernant la suppression du quart-bloquant, les explications socialistes sont encore plus limitées. Le PS soutient qu'il n'est pas normal qu'un homme ne puisse être élu au premier tour par la faute d'abstentionnistes désintéressés de la vie politique et de l'avenir du pays. Ces arguments, largement relayés par Le Soleil, ne satisfont ni les opposants ni les observateurs internationaux.

Le flou qui entoure les intentions socialistes ne fait que crisper un peu plus les relations entre le PS et les opposants. Ces derniers accusent maintenant la formation gouvernementale de vouloir à terme instaurer une présidence à vie. Comme l'explique l'ancien ministre senghorien, Assane Seck, "cet argument de l'opposition, une maladresse des socialistes, appuyé par la critique de la société civile et amplifiée par la presse, permet facilement d'attribuer l'origine de toutes les difficultés que traversent le pays à l'irresponsabilité dont faisait preuve le parti au pouvoir. Cette mesure fut une erreur, qui allait coûter cher au PS" 17.

Obnubilé par leur volonté de faire élire Diouf au premier tour, les socialistes ne rendent pas compte de leur maladresse et font adopter la loi sans aucune difficulté, bien aidés par un Conseil constitutionnel qui n'étudie le recours de l'opposition que... un mois et demi après le vote 18. En guise de représailles, une très large partie de l'opposition ne participe pas aux élections sénatoriales de janvier 1999.

1.3. Un Sénat boudé par l'opposition :

Le Sénat est un projet qui a été de nombreuses fois évoqué par Abdou Diouf et Abdoulaye Wade durant les années 1980 et 1990. Finalement, c'est après l'adoption de la décentralisation que les contours du futur Sénat sont tracés par le Président de la République. Outre le fait que

15 "Lutte contre la corruption", Le Soleil, 24 août 1998 et "La motion de censure rejetée",Le Soleil 18 août 1998.

16 "Conseil constitutionnel : les recours de l'opposition rejetés", Le Soleil, 14 octobre 1998.

17 Assane Seck, Sénégal, émergence d'une démocratie moderne (1945-2005) : un itinéraire politique, pp.208, Paris, Karthala, 2005.

18 "Le PS s'indigne et riposte", Le Soleil, 13 septembre 1998.

son président devienne le troisième personnage de l'Etat, Diouf souhaite que cette chambre permette la représentation des collectivités territoriales au sein du pouvoir législatif. C'est pourquoi le scrutin indirect est privilégié et que seuls les membres de l'Assemblée nationale et les conseillers locaux, municipaux et régionaux sont consultés pour ces élections. En somme, le Sénat sénégalais se calque trait pour trait sur son homologue français.

Bien avant le raidissement des relations PS-PDS, Wade s'interroge sur l'utilité et le coût d'une telle assemblée. Ainsi, alors qu'il est toujours au gouvernement au moment du vote de la loi 02/98 instituant le Sénat, le PDS boycotte la consultation 19 . Il s'oppose également à la nomination directe de 12 des 60 sénateurs par le Président de la République. Cette mesure est sujette à polémique, les libéraux allant jusqu'à déposer un recours devant le Conseil constitutionnel. Ils arguent du fait que la Constitution interdit à "quiconque de s'arroger les attributs de la souveraineté nationale" 20 . La cour d'Etat donnera raison au Président de la République.

Les multiples désaccords Diouf-Wade, amplifiés par le climat post-électoral, ne favorisent pas l'acceptation du nouveau Sénat. Par conséquent, seules trois listes se présentent aux sénatoriales : celles du PS, du PLS, et du PAI. L'opposition est totalement absente de ce scrutin car les deux partis en concurrence avec les socialistes ne sont en fait que des "filiales" : le PAI de Majhemout Diop s'est rallié depuis 1993 sans condition à la politique dioufiste et le PLS, nouveau parti d'Ousmane Ngom, qui a rompu depuis 6 mois avec Abdoulaye Wade, s'est très sensiblement rapproché du cercle d'Ousmane Tanor Dieng depuis sa création. En raison d'une très large majorité d'électeurs socialistes et de l'absence d'opposants réels, le scrutin du 24 janvier 1999 se déroule tout naturellement dans une indifférence presque générale. C'est un sentiment d'échec qui prédomine à l'annonce des résultats.

Sans surprise, le PS gagne haut la main. Sur 10 775 suffrages valables (la participation est particulièrement élevée, étant donné que pour ces élections, elle est obligatoire), le parti gouvernemental obtient 9 840 voix (9 1,32 %), le PAI 609 (5,65 %) et le PLP 326 (3,03 %). Le Sénat, qui devait prolonger la réussite de "l'ouverture" constatée en 1996, ne fait que consacrer le monocolorisme socialisme : 58 sénateurs PS sont élus ou choisis - on compte parmi eux des "sages" tels que Babacar Bâ ou Assane Seck - tandis qu'en guise de "récompense" pour leur participation, Majhemout Diop (PAI) et Marcel Bassène (PLS) sont nommés par Abdou Diouf. Finalement, la seule surprise de cette consultation est le fort pourcentage de sénatrices élues, qui s'élève à 18,33 % (11 femmes sur 60 sénateurs ).

Cette Assemblée, dirigée par Abdoulaye Diack (PS), souffre donc dès sa création d'une illégitimité perceptible. C'est un réel échec pour Abdou Diouf, qui avait fait de la mise en place du Sénat l'un des objectifs prioritaires de son septennat. Ceci n'est pas la seule déconvenue que connaisse le chef de l'Etat en 1998. Sur le plan franco-sénégalais, Abdou Diouf est décrédibilisé par la campagne d'information menée par l'opposition lors de sa visite officielle à Paris. Sur le plan africain, il subit les répercussions de l'enlisement de l'armée sénégalaise aussi bien en Casamance qu'en Guinée-Bissau. En cette fin de millénaire, la vitrine sénégalaise apparaît belle et bien craquelée 21.

19 "Le Sénat passe : un vote boycotté par l'opposition ", Le Soleil, 15 février 1998.

20 "Désignation de sénateurs par le Président de la République", Le Soleil, 11 mars 1998.

21 Collectif "Survie", "France-Sénégal : une vitrine craquelée", Paris Montréal, l'Harmattan, 1997.

2. Le Sénégal : une vitrine craquelée :

2.1. L'intervention militaire en Guinée-Bissau :

Le Sénégal et son voisin bissau-guinéen entretiennent des rapports étroits depuis le début des années 1990 pour lutter ensemble contre les rebelles casamançais. En effet, le MFDC a trouvé dans l'ancienne colonie portugaise une base-arrière idéale pour lancer ses attaques contre les militaires sénégalais, la région comprenant de nombreux diolas solidaires de l'action menée par les séparatistes. Abdou Diouf a vivement encouragé le Président Joao Bernardo Vieira à collaborer avec lui pour faciliter la traque des rebelles. Les deux hommes ont donc signé des accords de défense, facilitant l'accès du territoire bissau-guinéen aux militaires sénégalais.

Pour le remercier de son soutien, Abdou Diouf appuie l'entrée en mai 1997 de la GuinéeBissau dans la zone CFA. L'économie du pays, l'une des plus faible du continent africain, est gravement minée à l'époque par la faiblesse du Peso, qui connaît une dévaluation annuelle de 50% 22 . Le Franc CFA, monnaie stable et "forte", représente une bouffée d'air pour le régime de Vieira. Toutefois, la population subit les contrecoups de ce changement monétaire. En l'espace d'un an, le gouvernement mène des réformes pour assainir les finances, augmente la pression fiscale et douanière, privatise les entreprises publiques, licencie un tiers des 12 000 fonctionnaires du pays (la Guinée-Bissau compte 1,1 millions d'habitant en 1998), tandis que l'inflation explose, les prix étant multipliés par... 5.

Le Président Vieira doit contenir le mécontentement populaire naissant tout en continuant de répondre favorablement aux requêtes de son allié sénégalais sur la question casamançaise. C'est pourquoi le 6 juin 1998, Joao Bernardo Vieira limoge le général Ansumane Mané, suspecté d'avoir fermé les yeux concernant un trafic d'armes entre son pays et le MFDC. La réaction de l'armée bissau-guinéenne ne se fait pas attendre, puisque le lendemain, elle se mutine et prend le contrôle des points stratégiques de la capitale Bissau.

Se souvenant de la réussite totale de l'intervention militaire en Gambie, Abdou Diouf envoie son armée pour venir au secours de son allié, avec l'aide de la Guinée. Outre l'intention de maintenir Joao Bernardo Vieira au pouvoir, cette opération a pour objectif de déloger le MFDC du pays et le ramener sur le seul espace casamançais. Ainsi, 1 000 soldats sénégalais prennent la route de Bissau, assistés de 440 militaires guinéens 23 . "L 'opération Gabou" est lancée. Comme en 1982, le Sénégal prévoit de mener "une guerre éclaire" en asphyxiant dès les premières heures les putschistes. Les premières informations transmises par Le Soleil sont rassurantes. Le journal gouvernemental annonce que une à une, les bases des fidèles de Ansumane Mané tombent. Il publie même le 15 juin un télégramme de l'ambassadeur Omar Ben Khatah Sokhna Amb particulièrement optimiste : "le moral est très bon, la principale garnison Bra est tombée. Mutins s'étant repliés à l'aéroport. Avec l'aide de Dieu, situation pourrait prendre fin aujourd'hui" 24.

L'actualité étant monopolisée en juin 1998 par la Coupe du monde de football en France, Le Soleil n'a aucun mal à annoncer les jours qui suivent des nouvelles similaires : le 17, il titre "Les mutins ne tiendront pas longtemps" ; le 19 "Les mutins aux abois" ; le 21 "Le PS salue l'intervention de l'armée à Bissau" etc. Pourtant, le conflit sur le terrain s'enlise. En effet, l'état major sénégalais n'a pas pris en compte avant le lancement des opérations l'impopularité grandissante du régime de Vieira. La population, lasse d'un pouvoir d'achat qui ne cesse de chuter depuis le passage au Franc CFA, en vient parfois à soutenir les rebelles. Cette réalité

22 "Guinée-Bissau : la greffe du franc CFA a bien pris", Le Soleil, 30 avril 1998.

23 "Le Sénégal et la Guinée interviennent pour mater la mutinerie en Guinée-Bissau", Le Monde, 12 juin 1998. 24 "Message à Habib Thiam ", Le Soleil, 15 juin 1998.

rend difficile l'avancée des Sénégalais, incapables par exemple de reprendre l'aéroport de Bissau à l'ennemi.

L'intervention, qui devait être au départ rapide, se transforme en bourbier. Bissau est déserté (on parle d'un exode de 300 000 personnes) pendant que des séparatistes casamançais prennent les armes pour aider les putschistes. Ils acquièrent ainsi une expérience de combat et des nouvelles armes qu'ils ne possédaient pas auparavant. Par conséquent, l'intervention sénégalaise ne fait que renforcer la position du MFDC dans la région, puisqu'il tisse des liens encore plus étroits avec sa base-arrière. Bien qu'un cessez-le-feu soit finalement trouvé entre le général Mané et Vieira à la fin du mois d'août 1998 grâce à une médiation de la communauté lusitophone, Abdou Diouf maintient son armée dans le pays pour effectuer des opérations de "nettoyage" à la frontière.

Ce choix déplait fortement à l'opposition. Il faut dire que contrairement à la plupart des décisions de politique étrangère prises par Abdou Diouf depuis son arrivée au palais présidentiel, "l'opération Gabou" ne suscite que les critiques des formations nongouvernementales. Le PDS déplore le coût financier et humain de l'opération, jugeant de plus que "l'intervention sénégalaise a été décidée de façon solitaire et dans la précipitation par le Président Abdou Diouf" 25 . Pour Abdoulaye Wade, le chef de l'Etat a misé sur la mauvaise personne, car à la fin de l'année 1998, 90 % de l'armée régulière est dans le camp du général Ansumane Mané. L'intervention, en plus d'être inutile, va donc selon le chef de l'opposition à l'encontre de la souveraineté bissau-guinéenne.

Sans soutien intérieur, Abdou Diouf n'arrive pas à imposer sa vision des choses en GuinéeBissau. Alors qu'un gouvernement d'union national est envisagé, le conflit reprend à partir d'octobre 1998 pour aboutir finalement au reversement du Président Vieira le 7 mai 1999. Dans cette opération, le Sénégal perd un allié fidèle et récupère en échange un homme peu sûr, dont l'accession au pouvoir a été favorisée par le soutien explicite du MFDC. Abdou Diouf n'a donc plus d'interlocuteur fiable : les différents membres du MFDC se déchirent, l'autorité de Diamacoune sur les séparatistes étant fictive ; le Président Mané se montre moins coopérant que son prédécesseur ; le Président gambien Yahya Jammeh tente de jouer un rôle dans la résolution de la crise sans avoir les moyens de ses ambitions. La Casamance reste de ce fait incontrôlable, gangrenée par les trafics d'armes et de drogues. On assiste également à "l'émergence de féodalités militaires" 26 , Dakar étant dans l'incapacité de contrôler des chefs militaires qui ont tout intérêt à faire durer le conflit. Logiquement, les violences casamançaises s'intensifient durant l'hivernage 1999.

L'opinion internationale est perplexe quant à la manière dont Abdou Diouf a géré cette crise. En outre, l'image dioufiste pâtit de l'agitation sociale qui touche le Sénégal. De nombreuses actions syndicales sont en effet menées pour empêcher la privatisation des grandes entreprises publiques, telles que la SONELEC. Les syndicats n'hésitent pas à multiplier les opérations de sabotage. Par exemple, les grandes villes sont plus d'une fois privées d'électricité pendant une dizaine d'heures. Face à la dangerosité de ces actions, le meneur syndical Mademba Sock est arrêté puis condamné à un an de prison. Cet emprisonnement est utilisé par les opposants pour signaler aux observateurs étrangers le durcissement du régime dioufiste. Ils le font notamment à Paris lors de la visite officielle d'Abdou Diouf en France en octobre 1998.

25 "Guinée-Bissau : échec selon le PDS", Le Soleil, 27 juillet 1998.

26 Thomas Sotinel, "Dakar doit de nouveau faire face à des combats en Casamance ", Le Monde, 15 juin 1999.

2.2. La visite officielle d'Abdou Diouf à Paris (octobre 1998) :

La visite d'Abdou Diouf à Paris doit célébrer l'amitié franco-sénégalaise, mais aussi permettre au Président d'obtenir un soutien implicite de l'ancienne métropole pour sa candidature de 2000. Durant son séjour, le Président de la République est invité à se rendre à l'Assemblée nationale française pour y prononcer un discours. Cet honneur est assez rare, puisque seuls Juan Carlos Ier, Bill Clinton, Hassan II, Romano Prodi et Tony Blair ont eu droit avant lui à cet honneur. Le président de l'Assemblée nationale, Laurent Fabius, décrit Diouf comme étant un "chef d'Etat ami, militant de la Francophonie, citoyen du premier des continents, l'Afrique" 27 . Le but de Diouf durant cette tournée parisienne est de ras surer ses amis français et de confirmer ses engagements en matière de démocratie. C'est ce qu'il fait à l'occasion de son discours : "démocratie, respects de droits de l'homme, des libertés individuelles et collectives, stabilité politique, prévention des conflits et maintien de la paix, le Sénégal construit sans relâche l'Etat de droit à l'intérieur de ses frontières, aide à son rétablissement là où il est détruit et à sa consolidation là où il est fragilisé ". Cette entreprise de séduction est néanmoins totalement annihilée par la présence des opposants sénégalais au même moment à Paris : ils monopolisent l'attention des médias français.

Abdoulaye Wade, Djibo Kâ, Landing Savané et Abdoulaye Bathily se présentent unis face aux journalistes français et abordent les tares de la République sénégalaise. Ils rappellent l'ascension au pouvoir non-démocratique de Diouf, les récurrentes fraudes électorales, la volonté dioufiste de conserver le pouvoir via les récentes réformes constitutionnelles, l'opacité du régime pour ce qui est de la guerre en Guinée-Bissau et en Casamance, l'arrestation "arbitraire" de Mademba Sock etc.

L'opposition scande aussi devant les grilles du Palais Bourbon "Abdou Diouf, dictateur" 28 et envoie à tous les députés français, ainsi qu'à Jacques Chirac et aux bailleurs de fonds, une lettre récapitulant tous les méfaits du Président Diouf . Elle souligne dans celle-ci implicitement le risque d'assister à une grave explosion de violence en cas de réélection du candidat PS, confirmant ainsi les propos d'Amath Dansokho tenus quelques jours avant son envol pour Paris : "je dis que le temps de Diouf est terminé. Si le pouvoir PS continue à refuser l'alternance par la voie du suffrage, il n'est pas exclu que des Sénégalais explorent d'autres voies" 29.

Cette campagne d'information, dite "campagne de Paris", est un réel succès pour les opposants, puisque les médias français s'intéressent plus à leurs revendications qu'à la visite "historique" d'Abdou Diouf, reléguée au second plan de l'actualité, comme le montre l'article du Monde du 21 octobre 1998 qui titre : "La visite d'Abdou Diouf à Paris est perturbée par les problèmes intérieurs du Sénégal". L'engouement que suscite auprès des médias français les revendications de l'opposition traduit paradoxalement le fort déclin de l'intérêt français quant à la politique africaine. Peu de journalistes sont au fait de la politique générale menée par Abdou Diouf . De surcroît, le nom de ce dernier, contrairement à celui de son prédécesseur, n'évoque pas grand chose pour une grande majorité des habitants de l'ancienne métropole. Cette méconnaissance reflète la séparation progressive de la France d'avec son pré-carré africain. Elle profite ainsi à l'opposition sénégalaise, qui peut peindre durant "la campagne de Paris" un portrait sombre et inquiétant du Président en l'assimilant à une caricature de

27 "Le Président sénégalais Abdou Diouf reçu à l'Assemblée nationale", Le Monde, 23 octobre 1998.

28 "L 'AFCA et le BRC à Paris : nous suivrons Diouf partout", Le Soleil 22 octobre 1998.

29 "L 'AFCA et le BRC à Thiès : les ténors de l'opposition font bloc", Le Soleil, 12 octobre 1998.

dirigeant africain : corrompu, autocrate, violent etc. 30

Abdou Diouf n'a pas su anticiper les conséquences d'une telle opération "de sabotage". Bien que prévenu avant son départ des intentions wadistes, Diouf a privilégié la voie de la modération en dénonçant simplement "les motivations partisanes, électoralistes et éloignées des intérêts du pays" de ce projet 31 . Il n'a pas empêché cette campagne de dénigrement à son sujet, confirmant par ce fait qu'il est bien éloigné du dictateur dépeint par ses détracteurs. Il assiste donc impuissant à ces manifestations, même si le PS essaie dans le même temps d'organiser des contre-manifestations sur l'esplanade des Invalides, avec déploiements de banderoles, slogans de soutien à l'attention du chef de l'Etat etc. Ces initiatives sont des échecs. Elles sont à peine évoquées par les médias français.

"La campagne de Paris" jette le doute dans l'opinion française et craquèle un peu plus la vitrine démocratique de Diouf. Désireux de profiter de cet affaiblissement présidentiel, Wade propose alors à ses partenaires de l'AFCA et du BRC de former un gouvernement d'union national de transition avec le PS pour résoudre le conflit en Guinée-Bissau et en Casamance ainsi que les problèmes d'insécurité qui prolifèrent dans le pays : "le gouvernement aura pour tâche d'éteindre les foyers d'incendies entretenus un peu partout par les politiques néfastes d'Abdou Diouf"' 32 . Cette proposition de consensus, cette fois-ci non pas au profit de Diouf mais de Wade, est un échec. Le PS la juge inopportune et sans morale ; les formations d'opposition, telles que le RND, la CDP ou And Jëf refusent une nouvelle fois l'entrisme. Le Pape du sopi est de ce fait dans l'obligation de changer de stratégie. Il décide pendant plus d'un an de s'effacer de la vie politique sénégalaise, de manière à préparer activement les prochaines présidentielles. C'est durant cette période que s'érige un nouveau pôle de contestation politique. Le 16 juin 1999, le populaire Moustapha Niasse rompt officiellement avec le PS et noue dans la foulée une alliance tacite avec Abdoulaye Wade.

3. Vers une opposition unifiée et forte :

3.1. Le départ de Moustapha Niasse du Parti socialiste :

Un séisme se produit dans le paysage politique sénégalais le 16 juin 1999. Dans un texte intitulé "Je suis prêt", Moustapha Niasse annonce son intention ferme de quitter le PS et de se présenter aux futures élections présidentielles. Il dénonce dans sa déclaration la corruption, l'absence de projet de société, les fraudes électorales, la révision constitutionnelle d'août 1998 etc. Sans dévoiler leur nom, deux personnes sont visées tout au long du texte : Ousmane Tanor Dieng et Abdou Diouf. Outre leurs échecs politiques et économiques, Niasse remet en cause leur légitimité en critiquant l'instauration du dauphinat tanorien et les conditions d'arrivée au pouvoir d'Abdou Diouf en 1981 :

"j'ai toujours refusé de m'inscrire dans la dynamique d'un dauphinat, pour remplacer qui que ce soit, à la faveur de mécanismes qui se situent toujours en dehors de la morale et de l'éthique démocratique. Les peuples sont seuls habilités à choisir leurs dirigeants conformément à la volonté divine et au droit (...) J'ai toujours considéré

30 On note cette volonté dans une déclaration de Landing Savané faite en France : "nous sommes venu afin de protester contre l'utilisation de cette invitation. C'est comme si on voulait faire passer Abdou Diouf pour le candidat de la France aux élections présidentielles de l'an 2000. Le Sénégal n'est pas du tout la vitrine de la démocratie en Afrique, comme on veut le faire croire aux français".

31 "Campagne de dénigrement de l'opposition : le gouvernement dénonce la diversion", Le Soleil, 7 octobre 1998.

32 "La proposition de Wade rejeté par la classe politique", Le Soleil, 26 octobre 1998.

que toute forme de succession à la tête de l'Etat, qui exclurait, directement ou indirectement. Les procédures du suffrage universel, est totalement condamnable. Le jour où les Sénégalais et leurs dirigeants auront, ensemble, des destins croisés, le pays sera sauvé."

Contrairement à Djibo Kâ, Niasse choisit donc immédiatement de rompre avec le chef de l'Etat en ne le dissociant pas des procédés tanoriens. Il ne se reconnaît plus en Diouf et ne demande pas son arbitrage, le sachant partisan. Il faut dire qu'Abdou Diouf n'a jamais réellement soutenu son ancien ministre d'Etat. En 1981, Habib Thiam est nommé à la surprise générale à la Primature, en lieu et place de Niasse. En 1983, Niasse devient Premier ministre, non pas pour diriger le gouvernement mais... pour supprimer la fonction. Puis l'ancien directeur de cabinet du Président Senghor connaît une longue traversée du désert, suite à un coup de poing asséné à Djibo Kâ en pleine réunion du bureau politique PS. Durant presque une décennie, de 1984 à 1993, Niasse disparaît des médias d'Etat et du monde politique sénégalais. L'homme change, prend position pour une rénovation des procédés socialistes 33 et surtout acquiert un nouveau statut économique grâce à la réussite de ses affaires. A son retour au premier plan, ses discours se veulent plus modérés, portés sur la déontologie, la démocratie ou la religion. Il se distingue des autres dirigeants socialistes en encourageant une participation plus marquée de l'opposition dans la vie politique. Il en vient à s'opposer à Tanor Dieng, dont il critique les choix et les méthodes.

Niasse a les moyens de cultiver sa différence au sein du parti. C'est un homme riche, influent, lié par le sang à l'influente famille niassène de Kaolack et qui a noué des relations très étroites avec les milieux d'affaires et politiques français, saoudiens et américains. Fort de ces soutiens, il décide en 1996 de présenter sa candidature à la succession de Boutros Boutros-Ghali à la tête de l'ONU. Or, Abdou Diouf refuse de le soutenir, arguant du fait que les candidats africains sont déjà trop nombreux. Cette position présidentielle contraint le ministre des Affaires Etrangères à renoncer à ce poste pour le moins prestigieux 34. Le chef de l'Etat sénégalais vient une nouvelle fois entraver la marche en avant de l'ancien protégé de Senghor.

Niasse est humilié, d'autant plus qu'il supporte de plus en plus mal la prédominance au sein du gouvernement de Tanor Dieng, ce dernier prenant souvent en charge des dossiers normalement attribués au chef de la diplomatie sénégalaise35. Excédé, Niasse lance à l'approche des législatives une grande offensive à l'encontre de Tanor Dieng en accordant le même jour des interviews aux trois plus grands quotidiens sénégalais de l'époque : Le Soleil, Wal Fadjri et Sud quotidien 36 . Il polémique à cette occasion sur son investiture comme tête de liste PS dans son fief de Nioro. Il critique le fait que ce soit les dirigeants socialistes qui l'aient investi et non la base, de surcroît sans l'en avertir. Il remet donc en cause les habitudes dioufistes et tanoriennes de cooptation et non de consultation. Il clame à travers ces articles sa liberté au sein du PS, sa non-appartenance à un camp et son désir de voir un PS pluriel. Il accorde ainsi un soutien implicite à la cause de Djibo Kâ, qui vient quelques semaines auparavant de rompre officiellement avec le PS. Pour exprimer sa pensée, il emploie des mots

33 Il déclare en 1990 : "si l'on n 'a pas pu changer le parti de l'intérieur depuis dix ans, il faut envisager sérieusement de créer un nouveau parti qui intégrerait l'expérience et les acquis historiques du PS et qui s 'adapterait mieux au contexte actuel et aux mutations indispensables de la société sénégalaise ". MomarCoumba Diop et Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. Etat et société, pp.384, Dakar, Codesria, Paris, Karthala, 1990.

34 "Le Sénégal ne déposera pas la candidature de Niasse", Le Soleil, 11 décembre 1996.

35 C'est notamment le cas au sujet des relations sénégalo-bissau-guinéenne. "Dieng coiffe Niasse", Lettre du continent, 15 février 1996.

36 Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L 'histoire du PS de la naissance à nos jours, pp.161, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

relativement durs à l'encontre des hauts dirigeants socialistes : "un parti ne peut pas être une

armée, où les généraux doivent commander et les hommes de troupe doivent se mettre au garde à vous, agir avant de réfléchir" 37.

On comprend mieux pourquoi Niasse quitte le gouvernement lorsque Tanor Dieng obtient

pratiquement les pleins pouvoirs après la nomination de Lamine Loum à la Primature. Comme il l'a fait avec Djibo Kâ, Abdou Diouf a donc pertinemment sacrifié l'un des hommes

les plus populaires du PS pour renforcer la position de son "dauphin", au risque de voir une nouvelle scission s'opérer au sein de sa formation. Il n'a pas conscience du danger que

représente Niasse, d'autant plus que durant les premiers mois suivants son départ du gouvernemental, l'ancien Premier ministre se fait relativement discret, conduisant des

missions pour l'Organisation Internationale de la Francophonie au Togo et pour l'ONU dans la région des Grands Lacs. Cependant, en coulisse, Moustapha Niasse tâte le terrain, attend des

signaux favorables.

Jeune Afrique démontre une nouvelle fois son influence sur la politique sénégalaise suite à un entretien accordé par Mgr Hyacinthe Thiandoum à l'hebdomadaire. Même si les catholiques

représentent à peine 5 % de la population du pays, leurs oeuvres caritatives et la bonne entente du clergé catholique avec les confréries mourides et tidjanes offrent à l'archevêque de Dakar

un poids moral et politique assez conséquent. Sa parole est respectée et très attentivement écoutée. D'autant plus que lors de l'entretien, il se présente comme un ami de Diouf et du régime PS 38. Son avis sur la lutte Tanor Dieng-Kâ-Niasse intéresse donc obligatoirement "les

belligérants". Mgr Hyacinthe Thiandoum estime ainsi que Djibo Kâ a eu tort de se couper du

parti tandis qu'il déclare simplement au sujet du premier secrétaire PS : "je ne le connais pas ". Cette déclaration affaiblie l'homme de confiance du Président, puisque cet aveu reflète son

absence de légitimité. Au contraire, l'archevêque dresse un portrait élogieux de Moustapha Niasse et regrette son effacement politique depuis son départ du ministère des Affaires

Etrangères :

"moi, j'attendais comme successeur Moustapha Niasse. Jusqu'à maintenant, il a gardé le silence, et il a eu raison. Mais le moment va venir où il faudra qu'on sache où il se situe sur l'échiquier politique. Il lui faut se positionner dès à présent pour l'avenir, quand Diouf va se retirer. S'il ne m'appelle pas, c'est moi qui vais lui téléphoner, pour le sonder. Pour moi, c 'est le candidat idéal : intelligent, formé par Senghor. Il connaît le pays, il est l'ami des Arabes et affiche une grande ouverture d'esprit à l'égard du christianisme." 39.

Cet article représente un véritable "appel du pied". Il est pris comme tel par Moustapha Niasse. Après mars 1999, il prépare méticuleusement une entrée en scène qui n'a pour seul but

que de conquérir le palais présidentiel. Il l'indique clairement dans son message du 16 juin 1999 : "des ruptures sont parfois nécessaires quand vient le temps du destin. Je suis prêt. Je

les accepte. Pour toutes ces raisons, la voie dans laquelle j 'ai décidé de m 'engager dans les semaines à venir s 'inscrit dans la durée et se situe au niveau le plus élevé du sacrifice pour

l'intérêt de tout un peuple pour les échéances immédiates et les échéances à venir".

Son objectif est donc de renverser le Président Diouf pour mettre en place une nouvelle politique démocratique, économique et sociale. Il esquisse les grandes lignes de son

programme dans son discours de rupture, qui s'articule autour de la limitation des mandats

37 "Moustapha Niasse : ce sont les populations de Nioro qui m'ont investi", Le Soleil, 26 mars 1998.

38 Ce soutien est explicite : à la question "en tant que simple électeur, voteriez-vous Wade ou Diouf ? ", il répond "mon coeur n'a pas la moindre hésitation : Abdou Diouf". Valérie Thorin, "Les vérités d'un cardinal", Jeune Afrique, 9 mars 1999.

39 Valérie Thorin, "Les vérités d'un cardinal", Jeune Afrique, 9 mars 1999.

présidentiels (deux de cinq ans) 40, la lutte contre la corruption, la revalorisation de l'environnement scolaire et universitaire, l'allégement de la fiscalité et la relance du secteur agricole et privé. Il désire aussi mettre fin à la dépendance du Sénégal vis-à-vis des aides extérieures - "l'aide ne fait pas le développement. Nulle part au monde, aucun pays ne s'est développé sur la base de l'aide" - tare qui est l'une des principales critiques des observateurs internationaux à l'égard de la politique économique dioufiste. A 61 ans, Moustapha Niasse s'engage selon ses propres termes à combattre la mafia socialiste. Sa réputation d'homme moral, rassurant, vertueux et incorruptible apporte de la crédibilité à son message 41.

Bien évidemment, suite à cet "appel du 16 juin", Moustapha Niasse est instantanément exclu du PS, même si semble-t-il de "vives discussions" ont lieu quant à la légitimité des propos de l'ancien ministre d'Etat 42. Ce retour au premier plan de Niasse n'arrange pas Djibo Kâ, puisqu'ils lorgnent vers le même électorat, se réclamant tous deux de l'héritage senghorien. Mais contrairement au secrétaire général de l'URD, Niasse a condamné très clairement les pratiques socialistes dès le milieu des années 1980. Sa rébellion vis-à-vis de ses anciens partenaires politiques apparaît donc plus sincère et moins intéressée que celle de Kâ, qui ne doit sa repentance qu'à son éviction du sommet de l'Etat. De plus, les moyens financiers de Niasse sont nettement plus importants que ceux dont dispose l'URD. Quand Niasse fonde le 18 juillet 1999 l'Alliance des Forces du Progrès (AFP) - reconnue par le pouvoir le 23 août 1999 - il occupe immédiatement le terrain et le champ médiatique sénégalais. Cette faculté fait de lui un président potentiel.

Cette candidature change considérablement les rapports de force entre le PS et l'opposition. En effet, Niasse jure dans une conférence de presse datée du 23 août 1999 qu'il y aura un second tour et que lors de celui-ci, il appuiera quoiqu'il arrive le candidat le mieux placé pour vaincre Abdou Diouf. Malgré les tentatives françaises de réconcilier Diouf et Niasse au détriment de Tanor Dieng, rien n'y fait : le fondateur de l'AFP s'est définitivement installé dans le camp anti-dioufiste. Abdoulaye Wade trouve ainsi un allié de poids mais aussi un concurrent dangereux, capable de profiter des faiblesses du camp libéral, fragilisé par son semi-échec aux législatives de 1998. C'est principalement de France que le chantre du sopi tente de rebâtir son parti et de préparer au mieux la campagne de 2000.

3.2. L'exil volontaire d'Abdoulaye Wade :

En dépit de la réussite de la "campagne de Paris", le PDS est un parti malade, qui à l'instar de son rival socialiste, est laminé par les querelles internes. On assiste après 1996 à une guerre de positionnement entre Ousmane Ngom et Idrissa Seck. L'âge d'Abdoulaye Wade (72 ans) n'est pas innocent à ces rivalités, chacun pensant qu'un échec au scrutin de 2000 sonnerait le glas de sa carrière politique. Les deux hommes se placent ainsi dans l'optique soit de succéder à

40 A ce sujet, Niasse profite du16 juin 1999 pour critiquer le bilan dioufiste : "le mandat présidentiel doit être constitutionnellement limité à deux termes et non pour des périodes de sept ans mais bien de cinq ans au maximum. Il est évident et aujourd'hui amplement prouvé que ce qu 'un chef d'Etat n 'a pu réaliser en dix ans, il ne pourra jamais le réaliser en vingt ou trente ans".

41 Cette image d'incorruptible est liée à ses moyens financiers conséquents. Niasse rappelle souvent après juin 1999 qu'entre 1993 et 1998, il n'a jamais été rémunéré à sa demande : "lorsque le président Diouf m 'a proposé, en 1993, le portefeuille des Affaires Etrangères, j 'ai demandé que mon salaire de ministre soit versé à une oeuvre caritative et j 'ai continué à utiliser mes propres véhicules et à résider dans ma propre maison. Mes affaires marchent bien et ce n 'est sûrement pas la politique qui me fait vivre". "Que peut apporter Niasse à Wade ? ", Jeune Afrique, 7 février 2000.

42 Francis Kpatindé, "Diouf, Wade et les trublions", Jeune Afrique, 29 juin 1999.

Wade dans les prochains mois, soit en cas de victoire libéral d'avoir une chance d'accéder à la Primature.

Après le départ de Jean-Paul Dias du PDS en 1993, Ousmane Ngom apparaît comme le mieux placé pour prendre à terme la direction du parti libéral. Il est en deuxième position sur la liste nationale PDS aux législatives de 1993, il prend part seul à la direction de certains meetings et "accompagne" Wade lors de son séjour à la prison de Rebeuss en 1994. Son destin et celui du fondateur du PDS semblent lier.

Toutefois, on constate peu à peu l'émergence d'Idrissa Seck, surtout après son entrée au ministère du Commerce, de l'Artisanat et de l'Industrialisation en 1995. Cette nomination n'est pas un hasard car Seck a été formé par le chef de l'opposition, qui lui a très rapidement donné sa chance en lui confiant la direction de sa campagne électorale de 1988. Le jeune Idrissa Seck - il est né le 9 août 1959 - s'affirme progressivement comme le principal concurrent de Ngom.

Cette rivalité est décuplée après les élections municipales de 1996. Ngom et Seck se présentent respectivement à Saint-Louis et Thiès. S'ils connaissent tous deux la défaite, Seck obtient un très bon résultat (40,52 %) alors que Ousmane Ngom est laminé par la machine électorale PS (28,41 %). Les cartes sont redistribuées, Seck ayant fait de la deuxième ville du pays une place forte du parti libéral.

Le bureau politique PDS se scinde alors entre les pro-Ngom et les pro-Seck. Mesurant les dangers d'une telle division, Wade renvoie dos-à-dos ses lieutenants lors des législatives de 1998. Au lieu de les inscrire sur la liste nationale, il les place sur des listes départementales, dans le but de ne susciter aucune jalousie et de réaffirmer sa prédominance 43. Cette décision est un échec, les tensions demeurant suite aux scores médiocres enregistrés par les libéraux. Le chef de l'opposition choisit alors de sanctionner plus durement l'agitation. De nombreux pro-Ngom sont évincés du PDS tandis que l'ancien numéro deux du parti est rétrogradé au rang de simple secrétaire permanent. Idrissa Seck est lui-aussi durement sanctionné, puisqu'il n'est plus que secrétaire national. Pour remplacer ses deux anciens bras-droits, Wade nomme un vice-président PDS factice, Laye Diop Diatta, personnalité politique de second ordre44.

L'objectif de Wade est très certainement de départager au plus vite les deux rivaux. Si Idrissa Seck accepte la sanction, Ousmane Ngom réagit beaucoup plus vivement et réclame à peine 48 heures après les sanctions une convocation du bureau politique. Wade la refuse mais propose à son ancien dauphin le poste de secrétaire général national adjoint. En dépit du fait qu'il se voit déchargé avec cette proposition de son encombrant rival, Ousmane Ngom la refuse et démissionne le 11 juin 1998 du PDS en compagnie d'une quinzaine de responsables libéraux dont Marcel Bassène, ancien vice-président à l'Assemblée nationale.

Pour satisfaire son ambition personnelle, il crée dans les semaines qui suivent sa propre formation : le Parti Libéral Sénégalais (PLS). Lors de la présentation de son parti, l'ancien ministre dénonce "la dérive monarchiste" de Wade et affirme vouloir établir "une société libre, démocratique, permettant à chaque citoyen d'assurer le plein épanouissement de sa personnalité et la libre expression de ses capacités physiques et intellectuelles" 45.

Boycotté par le front de l'opposition, largement favorable à Abdoulaye Wade, le PLS est dans l'obligation dès les premiers jours de son existence de se rapprocher du parti gouvernemental. Cette alliance favorise le PS, puisqu'elle permet à la propagande étatique de discréditer

43 Il déclare à cette occasion : "je détiens les responsabilités moi-même ". "Abdoulaye Wade renvoie ses lieutenants à la base", Le Soleil, 19 avril 1998.

44 "Remaniement au PDS : Wade désarme ses lieutenants", Le Soleil, 7 juin 1998.

45 "Eclatement du parti de Wade", Afrique Expresse, 30 juillet 1998.

Abdoulaye Wade. De nombreux articles publiés dans Le Soleil font état de ralliements massifs au PLS entre juillet-août 1998. Ces informations se révèlent dans l'ensemble erronées, la plupart des militants libéraux mises en cause clamant touj ours appartenir à la formation wadiste dans leur droit de réponse 46 . Néanmoins, la propagande socialiste à l'intention du PLS prend bien vite fin, les médiocres résultats obtenus par le parti de Ngom lors des élections sénatoriales - à peine 3% des voix - discréditant à eux-seuls le soi-disant succès de la nouvelle formation libérale.

La rébellion de l'ancien fidèle de Wade est donc un échec. Il n'est pas le premier à s'être aventuré à défier le Pape du sopi. Avant lui, Serigne Diop et Jean-Paul Dias ont tenté de s'approprier la "machine PDS", sans succès. Comme eux, Ngom croit pouvoir au moment de son départ, en contestant et discréditant les pratiques de Wade, récupérer son aura et surtout ses voix. L'ancien ministre pense que la popularité du PDS n'est pas due au charisme personnel d'Abdoulaye Wade mais à l'idéologie libérale développée. Or, les insuccès du PDSR, du BCG et du PLS montrent très clairement que c'est Wade qui fait le prestige du PDS et non l'inverse. Sans lui, la pensée libérale n'a plus de sens et plus d'impact électoral. Ceci confirme qu'au Sénégal, l'électeur vote plus pour une personne - un chef - que pour une idéologie ou un programme.

Devant l'effondrement politique de son ancien second, Abdoulaye Wade peut facilement réintroduire à ses cotés Idrissa Seck et lui confier le "dauphinat libéral". L'édifice PDS a donc tremblé, et se retrouve un peu plus affaibli durant l'exil de son fondateur, d'octobre 1998 à octobre 1999. Comme par le passé, Wade pense qu'un retrait de la vie politique peut lui être profitable, car il prive Abdou Diouf de son principal interlocuteur. Le chef de l'Etat est effectivement seul pour affronter les problèmes du pays - insécurité dans le nord du Sénégal, agitation des populations urbaines, enlisement de l'armée en Casamance et en Guinée-Bissau etc. - et le mécontentement populaire qui en découle.

Durant son exil, Wade s'appuie sur ses amis français, tels que Alain Madelin et Alain Napoléoni, pour trouver des soutiens politiques et financiers. Il justifie cette démarche en déclarant que "tout homme politique sérieux a besoin d'argent pour aller dans de bonnes conditions aux élections, surtout que l'adversaire, en face, utilise impunément les moyens de l'État" 47. Abdoulaye Wade prévoit en effet de dépenser 200 000 à 300 000 FCFA par jour au cours de sa campagne électorale 48, tout ceci pour payer les déplacements (parfois en hélicoptère), la nourriture, l'organisation etc.

S'il se fait rare d'un point de vue médiatique - si rare que des rumeurs à Dakar le disent gravement malade - Wade garde des contacts très étroits avec l'opposition et surveille avec intérêt le repositionnement de Moustapha Niasse. Après le chamboulement politique du 16 juin 1999, il tente à la fois de convaincre Savané, Dansokho et Bathily de lui maintenir leur confiance et d'approcher Niasse pour s'assurer de sa loyauté en cas de second tour. Après avoir conclu un "pacte de non-agression" avec l'ancien ministre d'Etat, Wade peut naturellement regagner le sol sénégalais.

Toutefois, ce retour doit constituer un événement politique majeur, ayant pour but de lancer la campagne présidentielle wadiste. Ainsi, journalistes et photographes se joignent à lui pour

46 "PLS : nouvelles adhésions", Le soleil, 10 août 1998 et "Adhésions au PLS : précisions", Le Soleil, 17 août 1998.

47 "Wade cherche de l'argent en France", Jeune Afrique, 30 mars 1999.

48 Francis Kpatindé, "Paris-Dakar dans l'avion de Wade", Jeune Afrique, 2 novembre 1999.

embarquer dans l'avion le ramenant à Dakar à la fin octobre 1999 49. Au cours du trajet, il organise une conférence de presse informelle, où il s'évertue à expliquer sa vision du Sénégal, ses ambitions, ses souvenirs etc. En limitant les barrières protocolaires avec les journalistes, Wade tranche avec l'allergie dioufiste aux médias. Le chef de l'opposition essaie donc de s'attirer les ferveurs des médias internationaux, qui pourraient jouer un rôle capital dans l'élection présidentielle en cas de second tour.

Quoi qu'il en soit, il arrive d'ores et déjà à leur démontrer sa popularité auprès du peuple sénégalais. A son arrivée à l'aéroport de Dakar, des dizaines de milliers de personnes l'attendent. Le cortège met trois heures à effectuer les dix kilomètres qui séparent l'aéroport de la permanence libérale. Au cours du trajet, Wade s'adresse à la foule en liesse, qui n'hésite pas à chanter "papa gneuwna, papa dikkna" (papa est de retour). Il promet plus par provocation que par réelle croyance une victoire au premier tour. Les propos ci-dessous retranscrivent l'état de grâce que connaît Wade le jour de son retour au Sénégal :

"je retrouve le Sénégal et les Sénégalais debout, mobilisés, prêts à se battre pour l'alternance. Votre mobilisation d'aujourd'hui exprime qu'ils veulent le changement (...) J'ai parlé au Français que la stabilité, c'est moi ! Si je n 'étais pas un homme de paix, j'irais passer la nuit au palais de la République ce soir" 50.

C'est un véritable triomphe pour Wade qui démontre au PS qu'il n'a rien perdu de sa popularité dans la capitale. Il met aussi en évidence la force de sa "Coalition Alternance 2000", tous les grands leaders de ce front wadiste étant présents à sa descente d'avion. Contrairement à 1993, Wade rallie à lui des leaders tels que Landing Savané (And Jëf), Abdoulaye Bathily (LD/MPT), Mamadou Dia (MSU) et Amath Dansokho (PIT). L'alliance formée en 1996 pour la création de la CENI ne s'est donc pas écroulée. En ayant ménagé ses partenaires de l'opposition, en ayant pris en compte certaines de leurs revendications, Abdoulaye Wade s'est assuré leur soutien indéfectible.

La nouvelle du retour de Wade fait le tour du Sénégal mais aussi le tour du Monde. Gêné par cet engouement, le pouvoir censure les images de ce triomphe à la télévision. Cependant, Le Soleil fait un rapport relativement complet de cette journée que l'on peut aisément qualifier d'historique 51 . Historique dans le sens que le peuple dakarois adoube le candidat Wade. Grâce à ce soutien, et celui de ses alliés politiques, le candidat de la "Coalition Alternance 2000" traite en position de force face à Niasse et Kâ. Malgré leur ambition personnelle, ils établissent une stratégie unitaire pour faire tomber le régime socialiste. C'est dans cette optique qu'ils érigent le Front pour le Respect et la Transparence des Elections (FRTE).

3.3. Un cadre d'action, le FRTE :

Le FRTE regroupe 19 partis d'opposition. Parmi eux, on compte toutes les formations politiques majeures : le PDS, l'AFP, l'URD, And Jëf et la LD/MPT. Le but de cette organisation est de fédérer l'opposition, la faire travailler en commun pour lutter contre les trafics de cartes électorales et les trucages au niveau du fichier. Le FRTE effectue donc un travail parallèle à celui du ministère de l'Intérieur et de l'ONEL de manière à ce que le scrutin de février 2000 ne souffre d'aucune contestation et ne soit pas entaché de fraudes. Il bénéficie

49 Francis Kpatindé, "Paris-Dakar dans l'avion de Wade", Jeune Afrique, 2 novembre 1999.

50 "Retour de Wade : je suis assuré de ma victoire au premier tour", Le Soleil, 28 octobre 1999.

51 Le Soleil évoque même la polémique concernant la non retransmission télévisée du retour de Wade. "Polémique entre Wade et le président au HCA ", Le Soleil, 29 octobre 1999.

de l'expérience de Niasse et Kâ qui ont fréquenté durant de nombreuses années la "machine à

fraude socialiste ", allant même parfois jusqu'à la diriger. Le déjà vécu est particulièrement palpable dans les propos de Djibo Kâ :

"laissons de côté les querelles de clocher. Tous ceux qui travaillent au départ de Diouf doivent conjuguer leurs efforts pour que la consultation ait lieu dans de bonnes conditions. Ils feraient mieux de suivre de près la révision des listes électorales et la distribution des cartes d'électeur, de s'assurer qu'ils disposeront de représentants dans tous les bureaux de vote. Croyez-moi, c 'est à ces moments-là, propices aux fraudes et aux manipulations, qu 'une élection se gagne ou se perd." 52.

L'opposition "historique" a dorénavant une parfaite connaissance des procédés régulièrement

employés par les socialistes pour "favoriser" des scrutins à leur avantage. Le FRTE devient de ce fait un véritable organe de contrôle capable de dénoncer et d'assainir la vie politique. Djibo

Kâ et surtout Moustapha Niasse mènent la vie dure à leurs anciens collègues.

Le fondateur de l'AFP ne s'arrête pas là et ressort de vieilles affaires qui mettent à mal les discours de probité prononcés par les socialistes. Il évoque notamment un compte, dénommé

"K2", qui aurait durant les années 1970 permit à de nombreux ministres PS d'obtenir des prêts à "des taux défiants toute concurrence". Cette affaire vise à entacher l'image des "sages" du

PS auxquels rendent régulièrement hommage Ousmane Tanor Dieng et Abdou Diouf . Cette révélation entraîne une réaction immédiate du PS, qui via Le Soleil ,déplore que Niasse

"essaie de tenir l'image des anciens du comité consultatif des sages" 53. Si ces révélations sont le plus souvent rapidement laissées de coté par Niasse, elles ont le mérite d'ébranler un peu plus la maison socialiste.

Pour la première fois depuis son accession au pouvoir, Abdou Diouf se heurte à une opposition véritablement unie et solidaire. Si on note l'absence d'un candidat unique, si les

ambitions personnelles sont réelles, si les programmes divergent sur certains points, en somme si la pluralité au sein de l'opposition existe belle et bien, chaque candidat à travers le

FRTE témoigne de sa volonté de voir chuter le chef de l'Etat. L'intérêt supérieur de la nation sénégalaise n'est donc pas pour le FRTE une élection transparente et sans fraudes mais

l'éviction pure et simple - par presque tous les moyens - du Président de la République en place. Ainsi, seuls les anti-dioufistes sont admis au sein du FRTE, comme le prouve

l'exclusion de Jean-Paul Dias et de son parti après le ralliement de l'ancien ministre de l'Intégration Economique Africaine à Abdou Diouf 54.

Plus qu'une organisation de contrôle, le FRTE est un front pour l'alternance. Chacun de ses

membres prend pour habitude de diaboliser le Président en exercice et de l'opposer à son prédécesseur. Moustapha Niasse, Djibo Kâ, voire Abdoulaye Wade, soulignent la

clairvoyance et les vertus démocratiques de Senghor pour mieux insister sur les tares du régime dioufiste. Oubliées les 14 ans de prison de Mamadou Dia, oublié le parti "unifié",

oubliées les réélections à 99 % : Léopold Sédar Senghor apparaît aux dires des opposants comme le véritable père de la démocratie sénégalaise. Par conséquent, toute l'entreprise de

réhabilitation politique de Senghor menée par Abdou Diouf depuis 1988 se retourne contre lui. Le chef de l'Etat n'apparaît plus comme le prolongement de "l'oeuvre senghorienne" mais

comme le traître, celui qui a renié la "pensée du maître" via ses politiques économiques et corruptives héritées pourtant... de Senghor en personne. Cette falsification de l'histoire -

puisqu'il s'agit de cela - est facilitée par le fait que plus de la moitié de la population

52 Francis Kpatindé, "Où s'arrêtera Djibo Ka ?", Jeune Afrique, 1 juin 1999.

53 Le Soleil, 21 et 25 octobre 1999.

54 "Le FRTE : Dias attend notification", Le Soleil, 21 novembre 1999.

sénégalaise n'a jamais connu Léopold Sédar Senghor comme Président. En adoptant un discours pro-Senghor, le FRTE s'approprie une icône jusque là réservée au PS. Le prestige du Président-poète n'est donc plus l'apanage du PS mais celui de l'opposition.

Cette stratégie bénéficie à Niasse et Kâ, qui justifient leurs ruptures avec le PS. Ceci profite également à Abdoulaye Wade, qui propose de mettre fin aux années sombres d'Abdou Diouf. Le FRTE sèvre de ce fait le chef de l'Etat d'un de ses thèmes fédérateurs et le coupe d'une partie de l'électorat socialiste. Le front tente aussi, soit par Kâ-Niasse, soit par Wade, d'empêcher un ralliement clair du PS français en faveur du candidat Diouf.

Les deux anciens membres du PS vont à la rencontre de leurs homologues français, leur explique qu'à l'instar du Président de la République, ils revendiquent une filiation à Léopold Sédar Senghor et qu'il serait donc malvenu que le PS français se risque à soutenir un homme minoritaire et de surcroît adepte de procédés peu démocratiques. Les socialistes français, en dépit du fait qu'Ousmane Tanor Dieng soit depuis 1996 vice-président de l'Internationale socialiste, écoutent avec attention les arguments des anciens ministres et semblent prêts à ne pas appuyer aussi vigoureusement que par le passé le chef de l'Etat.

Abdoulaye Wade souligne également de son coté les dangers que représente une réélection dioufiste. Par l'intermédiaire d'Alain Madelin, le PDS mène une campagne de sensibilisation à l'égard des caciques du PS français 55. Cette "solidarité libérale" 56 amène le président de Démocratie Libérale à écrire en décembre 1999 personnellement à Laurent Fabius, ancien Premier ministre de François Mitterrand et président de l'Assemblée nationale française, pour dénoncer les pratiques de Diouf, qui "préparent manifestement la manipulation du prochain scrutin ". Alain Madelin rajoute à la fin de sa lettre :

"je vous demande, en tant que président de l'Assemblée nationale (...) mais aussi en votre nom propre, compte tenu des liens de M. Abdou Diouf avec les socialistes français, de bien attirer l'attention de ce dernier sur le respect de cet engagement et sur les risques qu 'il y aurait à organiser un scrutin non transparent et non démocratique" 57.

Contrairement à 1993, la précampagne électorale de l'opposition conduite en France n'a pas pour but principal de séduire l'électorat des expatriés sénégalais mais d'obtenir des soutiens explicites d'hommes politiques français.

En l'espace deux ans, les opposants ont réussit à mettre à mal le soutien français sans faille dont bénéficiait autrefois Abdou Diouf. A présent plus ou moins esseulé, le Président doit faire face à une opposition qui constitue un groupe de pression efficace, capable d'influencer le choix du président de l'ONEL, de révéler l'existence d'un double stock de cartes électorales et de jouer sur les peurs suscitées par le putsch militaire ivoirien.

55 Abdoulaye Wade ne s'oriente pas vers le RPR pour deux raisons majeures. La première est que depuis sa défaite aux législatives de 1997, le parti gaulliste a bien du mal à avoir une influence sur la vie politique française et internationale. La deuxième est que Jacques Chirac - qui demeure officieusement le chef du RPR - est un ami personnel d'Abdou Diouf, étant même le parrain de sa fille Yacine. Il parait donc vain de tenter de convaincre le RPR du danger représenté par le candidat socialiste.

56 "Solidarité libérale", Jeune Afrique, 28 décembre 1999.

57 Idem.

3.4. L'opposition : un groupe de pression efficace :

3.4.1. Changement à la tête de l'ONEL :

En 1998, l'ONEL a démontré malgré l'absence de moyens de répression sa volonté de lutter contre la fraude électorale. Une bonne part de ce mérite revient pour l'opposition au général Mamadou Niang qui est allé jusqu'à s'opposer à son supérieur, le général Lamine Cissé, ministre de l'Intérieur. En contrôlant scrupuleusement le fichier électoral et la distribution des cartes, Niang acquiert après les législatives un prestige indéniable qui fait de lui un allié, volontaire ou non, de la cause défendue par l'opposition. Si le règlement de l'ONEL stipule qu'après chaque fin d'élection les membres composant l'observatoire sont invités à quitter leur poste, les contemporains s'attendent à ce que Niang soit reconduit dans ses fonctions pour les présidentielles de 2000.

Or, le chef de l'Etat annonce le 17 mars 1999 que le général de division Mamadou Niang est nommé ambassadeur du Sénégal en Guinée-Bissau. Au vu de la situation politique dans la région - le Sénégal est à cette époque encore très fortement engagé dans le conflit bissauguinéen - le choix de Diouf peut être légitime, le Président ayant besoin sur place d'un homme de confiance, loyal et compétent pour soutenir le régime de Joao Bernardo Vieira et faire face à toute crise diplomatique en cas d'arrivée au pouvoir de Ansumane Mané.

L'opposition demeure cependant perplexe et crie au scandale, Landing Savané faisant remarquer qu' "il est des promotions qui ressemblent étrangement à une sanction" 58. Elle pense en effet que le PS et Abdou Diouf tentent de s'approprier l'ONEL. L'impartialité de l'observatoire est définitivement remise en question après la nomination par le Président de la République d'Amadou Abdoulaye Dieng, lui-aussi général à la retraite 59, homme connu de l'opposition pour appartenir... officiellement à un groupe de soutien en faveur de la réélection de Diouf. Les opposants sont alors indignés, comme l'indique les propos de Djibo Kâ : "le général l'a reconnu lui-même : il est membre d'un mouvement de soutien au Président Diouf. Or le code électoral stipule que l'appartenance à l'ONEL est incompatible avec toute activité partisane. Nous avons donc déposé un recours en annulation du décret de nomination auprès du Conseil d'État" 60.

Ce choix unilatéral d'Abdou Diouf est une nouvelle erreur politique. Il confirme presque sciemment tous les reproches qui lui ont été adressés quelques semaines auparavant lors de la "campagne de Paris" et rompt une fois de plus avec sa politique consensuelle qui a été sa force entre 1995 et 1998.

C'est certainement l'approche des élections et la crainte de ne pas être élu au premier tour qui pousse le chef de l'Etat à prendre des choix contestables et contestés. Mais ceux-ci lui font un tort considérable, Moustapha Niasse s'en servant par exemple dans sa déclaration du 16 juin 1999 pour justifier sa rupture avec le parti gouvernemental :

"ainsi, après les changements opérés récemment, écartant la limitation des mandats présidentiels et modifiant le pourcentage minimum requis pour l'élection du premier magistrat de la nation au premier tour, les Sénégalais

58 Francis Kpatindé, "Diouf, seul contre tous", Jeune Afrique, 30 mars 1999.

59 Le recours aux militaires est devenu une habitude dioufiste. Outre Lamine Cissé et Amadou Abdoulaye Dieng, les anciens généraux se voient confier le plus souvent des ambassades dites stratégiques. Le Sénégal est représenté en 1999 par des militaires dans trois Etats voisins - Guinée-Bissau, Gambie et Guinée - et des pays comme l'Allemagne et les Etats-Unis. Cette "militarisation" de la vie politique et diplomatique souligne le rapprochement qui s'est opéré entre le régime dioufiste et l'armée, notamment depuis l'intensification des combats en Casamance. Voir André Payenne, "En bon voisinage", Jeune Afrique, 15 juin 1999.

60 Francis Kpatindé, "Où s'arrêtera Djibo Ka ? ", Jeune Afrique,1 er juin 1999.

sont, encore aujourd'hui, confrontés au problème du fonctionnement de l'ONEL et de la désignation de son Président. Il demeure évident que le Président de l'ONEL ne peut être crédible que s'il est désigné conformément à la loi sans quoi la neutralité positive de cet organe est gravement compromise. En outre, cette désignation doit être consensuelle et recueillir l'agrément de tous les acteurs politiques. Aussi, changer le Sénégal devient un impératif absolu ".

Devant le tollé général provoqué par ce choix, Abdou Diouf, soucieux de conserver sa crédibilité démocratique, fait machine arrière et choisit Louis Pereira de Carvalho,

personnalité moins controversée puisque ayant été président du Conseil d'État sénégalais. Avec cette nomination, l'ONEL retrouve la confiance de l'opposition et une objectivité un temps menacé. Cette volte-face présidentielle est une victoire pour les opposants qui montrent

qu'ils sont en mesure de faire plier à la fois le PS et le Président de la République. Cette affaire est aussi l'occasion pour l'opposition de démontrer le parti pris du Président, incapable

de s'en tenir à son rôle d'arbitre. Pour elle, "changer devient un impératif absolu" 61. Un impératif confirmé lors de l'affaire dite "des cartes israéliennes".

3.4.2. L'affaire des cartes israéliennes :

Le Général Lamine Cissé, autrefois salué par l'opposition pour ses vertus démocratiques, est à la veille du scrutin de 2000 l'un des hommes les plus contestés du gouvernement Lamine

Loum. Ses distances à l'égard de l'ONEL sont mal perçues et on le soupçonne de plus en plus d'être le plus principal instigateur des manigances socialistes. Le FRTE lui reproche

notamment d'avoir encouragé après les législatives de 1998 la destruction des procès-verbaux et une refonte du fichier électoral à l'avantage des socialistes 62 . Cette défiance vis-à-vis de

Cissé est renforcée le 5 janvier 2000 après les accusations portées par Moustapha Niasse. Ce dernier soutient que le ministre de l'Intérieur a fait fabriquer deux types de cartes d'électeur :

un sur le sol sénégalais, l'autre sur le sol israélien, dans le but d'assurer au PS "une victoire électronique" 63 . A l'instar des révélations wadistes sur l'existence des "cartes espagnoles" en

octobre 1996, le pouvoir se trouve rapidement dans l'obligation d'avouer sa faute.

Les justifications de Lamine Cissé n'apparaissent pas très claires, ni très cohérentes. Il nie en effet l'existence de deux stocks de cartes mais reconnaît dans le même temps... qu'il existe bel

et bien un stock de cartes au Sénégal et un autre en Israël 64 . Pour se sortir de cette impasse dialectique, il affirme : "nous avons dû faire fabriquer de nouvelles cartes infalsifiables à

l 'étranger, parce que celles livrées par l 'imprimeur sénégalais étaient facilement imitables ". Plus que le coût et l'inutilité de fabriquer un deuxième lot de cartes, c'est la non-prévention de

cette opération à l'ONEL qui est reprochée à l'ancien chef d'état-major général des Armées sénégalaises. On le soupçonne d'avoir voulu en changeant les cartes électorales, à l'abri des

regards indiscrets, trafiquer massivement le fichier électoral. Pour se justifier, le ministre parle de "défense de la sécurité publique" et déclare avoir caché l'existence des cartes israéliennes

pour pouvoir vérifier dans un premier temps l'infalsifiabilité des cartes. Niasse refute cette version et indique qu'en Israël, le pouvoir a mis en place ce que l'on peut appeler une véritable

"industrialisation de la fraude".

"Le fichier a été transféré en Israël et des inform aticiens ont travaillé dessus pendant quatre semaines. Ils en ont exclu des centaines de milliers d'électeurs, tous opposants à Diouf, et y ont introduit plusieurs autres centaines

61 Francis Kpatindé, "Qui peut battre Diouf ? ", Jeune Afrique, 17 août 1999.

62 Francis Kpatindé, "Diouf, seul contre tous", Jeune Afrique, 30 mars 1999.

63 Valentin Hodonou, "L'opposition à l'assaut de la forteresse ", Afrique Expresse, n° 125, février 2000.

64 "Général Cissé : le souci de la transparence", Le Soleil, 7 janvier 2000.

de milliers d'autres, supposés favorables au président sortant. Nous avons les preuves de ce que nous avan çons. Et le ministre de l'Intérieur, le général Lamine Cissé, sait que je suis en possession de documents qui établissent la réalité de la manipulation." 65.

Les autres membres du FRTE se rallient à la position de l'AFP et crient au scandale. L'affaire des cartes israéliennes pollue de ce fait toute la précampagne électorale. Ainsi, l'URD propose le vote d'une nouvelle motion de censure, à peine plus d'un an après la première 66 tandis que les rapports entre le PS et le FRTE s'enveniment, les discussions au sujet de légères modifications du code électoral sombrant dans l'impasse à la suite de l'affaire. L'ONEL se joint quant à lui à la colère des opposants. En effet, bien qu'il confirme la validité des cartes d'électeurs israéliennes et leur meilleure qualité comparée à celles produites au Sénégal, l'observatoire condamne fermement la démarche entreprise par le général Cissé, en déclarant "qu 'il (l'ONEL) n 'a pas été mis dans les conditions lui permettant d'assurer sa mission" 67. Cette nouvelle polémique montre en tout cas, selon l'un des membres de l'ONEL, El Hadj Mbodj, que certains hauts dirigeants socialistes sont encore très éloignés de certaines vertus fondamentales du jeu électoral, "telles que le respect de la loi, la tolérance, la transparence, l'ouverture etc." 68

Devant l'ampleur de l'affaire - même Abdou Diouf condamne à demi-mot le comportement de son ministre 69 - le général Lamine Cissé endosse l'entière responsabilité de son acte, sans mêler à aucun moment d'autres acteurs du PS. Pourtant, comment croire qu'à quelques semaines seulement d'un scrutin crucial, le ministre de l'Intérieur ait pu agir seul et dans une totale confidentialité ? Cette invraisemblance dessert Ousmane Tanor Dieng, Moustapha Niasse faisant le rapprochement entre les manigances du ministre de l'Intérieur et celles du ministre d'Etat : il parle de duo "Cissé-Tanor" 70.

Même si le pouvoir soutient que les cartes électorales sont régulières et que le fichier est transparent et facilement consultable sur Internet 71 , rien n'y fait, l'affaire des cartes israéliennes enfonce un peu plus le pouvoir socialiste dans la crise. Les candidats de l'opposition en profitent pour organiser le 2 février 2000 des manifestations à Dakar et dans d'autres grandes villes : elles rassemblent des dizaines de milliers de personnes. Après avoir réclamé tout au long de leur marche la démission du ministre de l'Intérieur, certains opposants (Niasse, Kâ, Savané) sont reçus à la fin de cette journée par... le général Cissé. Un retour au dialogue est alors amorcé.

65 Assou Massou, "Moustapha Niasse : Diouf sera battu", Jeune Afrique, 22 janvier 2000.

66 Le Soleil, 7 janvier 2000.

67 "Les commandes sont conformes à la loi", Le Soleil, 28 janvier 2000.

68 Le Soleil, 19 janvier 2000.

69 "Pour me résumer, je dirai que dans cette affaire, le ministre de l'Intérieur a respecté la loi, même si je pense qu 'il aurait dû, dans le cadre des relations de confiance et de travail existant entre les différents organismes chargés d'assurer le contrôle et la supervision des élections, informer le président de l'ONEL. Cela dit, d'un point de vue strictement juridique, on ne peut rien lui reprocher". Francis Kpatindé, "Abdou Diouf : Ma dernière bataille", Jeune Afrique, 8 janvier 2000.

70 Hamad Jean Stanislas N'diaye, "La communication politique dans les élections au Sénégal : l'exemple du PS (Parti Socialiste) et de l'AFP(Alliance des Forces de Progrès) en l'an 2000", Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal).

71 L'utilisation du réseau Internet à des fins politiques - mais aussi démocratiques - n'est pas anodine. Internet s'est relativement bien développé au Sénégal à la fin des années 1990, grâce notamment aux grandes libertés octroyées par le régime dioufiste en ce qui concerne l'information. On estime en 1999 qu'au sud du Sahara, le Sénégal est le deuxième pays le plus connecté à Internet après l'Afrique du Sud. Voir Mamadou Bah, "Cher téléphone", Jeune Afrique, 15 juin 1999.

Après le 2 février, le pouvoir et le FRTE engagent un audit du fichier électoral dans le but de

"corriger" les incohérences constatées. Du 11 février au 26 février, c'est à dire jusqu'à la veille du premier tour, le FRTE, le ministère de l'intérieur, l'ONEL mais également le Front

d'Action de la Société Civile (FASC) s'attellent à constituer un fichier électoral unique et transparent.

L'affaire dite des cartes israéliennes renforce donc un peu plus l'opposition. Nonobstant

l'existence de deux stocks de cartes et de deux fichiers électoraux à quelques semaines du scrutin, elle ne renonce jamais à se présenter devant les électeurs 72. Les enjeux sont trop

importants et de plus, le contexte extérieur est favorable à une alternance politique. En effet, le putsch militaire ivoirien du 24 décembre 1999 pousse les autorités socialistes à une plus

grande prudence en matière de fraudes, d'autant plus que l'armée sénégalaise, réputée pour sa discrétion et sa fidélité à la République, donne des signes inquiétants de lassitude et

d'énervement. Abdoulaye Wade profite de ce climat pesant pour menacer à demi-mot Abdou Diouf de connaître la même mésaventure que son homologue Henri Konan Bédié, à savoir

d'être chassé du pouvoir par les militaires.

3.4.3. La crise ivoirienne :

Abdoulaye Wade a toujours eu des déclarations ambiguës vis-à-vis de l'armée. Dès 1981, il
invite de façon quelque peu maladroite les militaires à prendre en charge le pays suite au départ de Léopold Sédar Senghor. La réprobation étant générale, aussi bien dans le camp

socialiste que dans celui de l'opposition, Wade tient ensuite une position moins polémique, notamment en 1988. A ce propos, il aime rappeler durant sa précampagne électorale de 2000

la position légaliste qu'il adopta à l'époque, en dépit des multiples sollicitations qui s'offrirent à lui. Il le souligne notamment au cours de la conférence de presse informelle qu'il tient en

octobre 1999 dans l'avion qui le ramène de Paris à Dakar.

"Lorsque je me trouvais, en 1988, à la prison de Reubeuss [à Dakar], j'ai reçu, à plusieurs reprises, la visite d'un mystérieux Français qui m'a annoncé qu'un coup d'État était en préparation avec l'accord de Paris. Une autre fois, il est venu me proposer un plan d'évasion, que j'ai, bien entendu, décliné. Trouvant étonnante la facilité avec laquelle il pénétrait dans les lieux, je me suis toujours abstenu de commenter ses propos. Par la suite, on m 'a informé qu 'il venait à la prison dans la voiture personnelle du chef d'état-major de l'époque, le général Tavarez de Souza. Plus tard, après ma libération, je me suis retrouvé nez à nez avec lui lors d'une visite dans un foyer d'immigrés, en région parisienne. Après, je n 'ai plus eu de ses nouvelles. Un jour, en 1992, j 'ai été convo qué comme témoin par un juge d'instruction de Grenoble. Ce mystérieux personnage venait d'être déchiqueté par le colis piégé qu 'il transportait dans sa voiture. Le paquet, qui portait mon nom et mon adresse,

m 'était visiblement destiné. La preuve que mon heure n 'avait pas encore sonné. Cette histoire, que je n 'avais jamais racontée, j 'éprouve aujourd'hui le besoin de vous en faire part." 73.

Toutefois, sa position vis-à-vis de l'armée évolue après le 24 décembre 1999 et le putsch militaire ivoirien du général Robert Gueï.

Cet événement a une portée considérable au Sénégal, comme le montre la réaction ferme d'Abdou Diouf, qui condamne ce "recours à la force comme moyen d'accession au

pouvoir"74. Le voisin ivoirien était considéré depuis l'indépendance comme un semblable, une sorte de reflet du propre destin sénégalais. Depuis 1960, les deux pays multipliaient les similitudes : un père de la nation charismatique, influent et reconnu dans le monde entier

72 "Abdoulaye Wade au forum civil : je voterai, même avec les cartes israéliennes", Le Soleil, 28 janvier 2000.

73 Francis Kpatindé, "Paris-Dakar dans l'avion de Wade", Jeune Afrique, 2 novembre 1999. 74 Le Soleil, 27 décembre 1999.

(Léopold Sédar Senghor et Félix Houphouet Boigny) ; une économique florissante dans les années 1960-70 puis fortement déclinante après 1985 ; une relation privilégiée avec l'ancienne métropole aussi bien sur le plan économique, diplomatique et militaire ; un Président installé constitutionnellement par son prédécesseur (Diouf par Senghor, Henri Konan Bédié par Boigny) ; un parti hégémonique depuis l'indépendance mais dont la légitimité est fortement contestée par l'opposition et les populations urbaines (le Parti socialiste sénégalais et le Parti démocratique de la Côte-d'Ivoire) etc.

La plus grande fierté de ces deux pays - une exception subsaharienne qui cimentait un peu plus l'étroitesse des relations entre les deux anciennes colonies françaises - était que depuis leur indépendance, jamais l'armée n'avait eu à intervenir pour régler une crise politique intérieure. Or, les événements du 24 décembre 1999 brise "l'homogénéité du binôme". L'impensable se produit quand Henri Konan Bédié est "invité" à quitter le pays sans attendre. La vie politique ivoirienne est confisquée au profit de l'armée.

Le Sénégal se retrouve isolé et en proie au doute. En effet, certains contemporains jugent que la situation sénégalaise est encore plus critique que la situation ivoirienne 75. Une nouvelle contestation électorale pourrait ainsi pousser l'armée à imiter son homologue ivoirienne, d'autant plus que les militaires sénégalais expriment depuis le début de l'année 1999 leur lassitude.

Réputée pour être l'une des armées les plus performantes de la sous-région, l'armée sénégalaise est régulièrement mise à contribution. La multiplication des champs d'opérations - Casamance, Guinée-Bissau, Centrafrique etc. - multiplie... les primes impayées aux soldats. Par conséquent, on assiste dans les faubourgs de Dakar, notamment en avril 1999, à des manifestations informelles de l'armée 76 . Ces mécontentements répétés inquiètent les observateurs internationaux, qui voient dans ces agissements les prémisses d'un possible coup d'Etat militaire. La situation ivoirienne ne fait donc qu'aggraver ce pressentiment.

Abdoulaye Wade profite de l'effroi provoqué par la nouvelle pour déclarer à Sud quotidien le 31 décembre 1999 : "l'armée et les jeunes doivent prendre leurs responsabilités ". Comme en 1981, cet appel aux militaires a bien du mal à faire l'unanimité dans les rangs de l'opposition, même si Moustapha Niasse tente vainement d'expliquer la déclaration de son partenaire du FRTE : "l'opposition est opposée à la violence, mais nous répondrons à la violence avec les moyens appropriés, d'où qu'elle vienne" 77.

Les socialistes apprécient quant à eux que très modérément la remarque du leader PDS et organisent une riposte à ce sujet. Tandis qu'Abdou Diouf dans ses voeux de 2000 à l'armée insiste sur le concept "d'armée nation" et rappelle les devoirs du soldat, "la défense de l'intégrité du territoire nationale et la protection des populations" 78, le PS envoie "au front" les anciens libéraux devenus pro-dioufistes, à savoir Jean-Paul Dias et Ousmane Ngom, pour faire la morale à leur ancien mentor 79.

Conscient de sa bavure et désireux de ne pas apparaître aux yeux des occidentaux comme un simple "agitateur", Abdoulaye Wade corrige sa prise de position le 24 janvier 2000 et qualifie par ces mots l'hypothèse d'une intervention de l'armée dans le scrutin : "cela serait l'échec de

75 Thomas Sotinel, "Turbulences africaines", Le Monde, 1er août 1999.

76 André Payenne, "Les douze travaux d'Abdou Diouf", Jeune Afrique, 15 juin 1999 ; "Triste noël pour les Diouf", Lettre du continent, 13 janvier 2000 et M-C. Diop, M.Diouf et A.Diaw, "Le baobab a été déraciné : L 'alternance au Sénégal", pp.1 58, PoA 78, juin 2000.

77 "Le FRTE mobilise", Le Soleil, 27 janvier 2000.

78 "Abdou Diouf : je vous exhorte à renforcer le concept armée-nation", Le Soleil, 2 janvier 2000. 79 Le Soleil, 27 janvier 2000.

ma vie ". Cette déclaration faite juste avant le début de la campagne électorale officielle à le mérite de calmer les esprits sans pour autant écarter la possibilité d'un renversement d' Abdou Diouf par l'armée.

Les opposants entament donc les trois semaines de campagne avec des certitudes : l'union de l'opposition dans le cadre du FRTE est effective et solide ; les procédés socialistes - révisions constitutionnelles, changement de présidence à l'ONEL, cartes israéliennes etc. - ont été soit dénoncés, soit contrecarrés ; Dakar, au vu de l'accueil réservé à Wade en octobre, réclame le sopi ; le séisme provoqué par le départ de Moustapha Niasse du PS a considérablement affaibli le parti gouvernemental ; Abdou Diouf n'est plus considéré par une partie de l'Occident comme un démocrate exemplaire etc.

Abdou Diouf est donc très clairement menacé à son poste présidentiel. Espérant une victoire au premier tour, il ne peut plus compter sur la traditionnelle "machine à fraude de l'Etat", au risque de connaître la même fin que son homologue Henri Konan Bédié. Il doit aussi faire face à la décadence de sa formation politique, éprouvée par les départs successifs de Kâ et Niasse. La crise est si profonde que le chef de l'Etat parait être le seul à pouvoir sauver son parti. Il est la branche sur laquelle le PS est assis 80.

4. Abdou Diouf, une branche sur laquelle le PS est assis :

4.1. La recherche d'une cohésion socialiste autour d'Abdou Diouf :

A l'orée d'un scrutin crucial pour leur avenir, les socialistes sénégalais sont fortement isolés. Abandonnés par le PS français - qui n'hésite pas par la voix de son "Monsieur Afrique" Guy Labertit à condamner certaines pratiques de la formation gouvernementale sénégalaise 81 - ils ne peuvent plus compter que sur le duo Diouf-Tanor Dieng pour affronter "l'ennemi de toujours", Abdoulaye Wade, et les dissidents Kâ et Niasse.

Face à la tentative d'appropriation du passé senghorien par l'opposition, le PS célèbre dignement en octobre 1998 le cinquantième anniversaire de la fondation du BDS par Léopold Sédar Senghor 82 . Grâce aux médias d'Etat, cet anniversaire est l'occasion pour le pouvoir de remémorer, à une population qui en grande partie n'a jamais connu Senghor Président, ses hauts faits d'arme mais aussi - voire surtout - le lien très fort qui unit le "Père de la Nation" à son successeur. Pour évoquer ses jours heureux, où le PS régnait en maître sur la politique sénégalaise, le parti invite ses "sages" : André Guillabert, Assane Seck, Abdoulaye Fofana, Babacar Bâ etc. Abdou Diouf et Tanor Dieng ne manquent pas la célébration et à travers leur discours respectifs, se congratulent mutuellement tout en soulignant leur attachement aux valeurs senghoriennes. On note ainsi de très nombreuses similitudes entre cet événement et les festivités qui eurent lieu à l'occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire du fondateur du BDS en 1996 : mêmes personnalités présentes, mêmes types de discours prononcés et mêmes objectifs visibles.

80 On fait ici référence à une question de Yoro Dia posée à Abdou Diouf lors de son unique conférence de presse de 1999 : "Parlant de vos relations avec le Parti socialiste, vous aviez déclaré au Conseil national que vous n'alliez pas scier la branche sur laquelle vous étiez assis. Est-ce qu'aujourd'hui ce n'est pas l'inverse, n'êtes-vous pas la branche sur laquelle le Parti socialiste est assis si l'on sait que de plus en plus le Parti socialiste a recours au Président de la République pour régler ses propres problèmes ". "Conférence de presse du président Abdou Diouf", Parti socialiste sénégalais, 1999.

81 "L 'opposition sénégalaise redoute un coup d'Etat électoral", Le Monde, 4 février 2000.

82 "Les 50 glorieuses du PS", Le Soleil, 29 octobre 1998.

En effet, en célébrant le passé, le PS tient avant tout à légitimer Abdou Diouf et à travers lui Ousmane Tanor Dieng. Le but de la propagande étatique est également de ranger clairement Léopold Sédar Senghor aux cotés du PS. C'est pourquoi, contrairement à 1996, Le Soleil publie un mot personnellement envoyé par le premier Président de la République sénégalaise : "je serai bien entendu de coeur avec vous tous et présent par la pensée. Je regrette de ne pouvoir être physiquement présent mais mes médecins m 'ont recommandé d'éviter les voyages" 83.

Par ses propos, Senghor reconnaît donc implicitement appartenir à la famille PS et appuie d'une certaine façon le duo Diouf-Tanor Dieng. Ce soutien discrédite les dissidents Kâ et Niasse qui se réclament être les véritables défenseurs de l'héritage senghorien. Grâce à cette légitimité historique, Abdou Diouf peut se draper du passé de son prédécesseur et affirmer à la fin des festivités : "mes chers amis, nous avons pour de longues années encore à assumer le destin de notre pays".

Si la présence d'Abdou Diouf à la tête du PS ne souffre presque d'aucune contestation au sein du parti, les tensions demeurent concernant les blocages constatés depuis 1996. Abdourahim Agne, pourtant porte-parole PS, s'aventure ainsi à déplorer les méthodes "trop rigides d'un centralisme démocratique hérité d'une autre période" 84. Il fait cependant rapidement machine arrière, devant les vifs réprobations de Tanor Dieng. Cette critique révèle l'absence de cohésion à l'intérieur du parti. Les tendances se multiplient, les départs également (le plus exemplaire étant bien évidemment celui de Moustapha Niasse).

Ousmane Tanor Dieng, nommé naturellement directeur de campagne du Président sortant, doit enrayer la fuite des cadres et des militants. Le ministre d'Etat essaie en vain de satisfaire tout le monde en constituant un directoire de... 94 membres (contre 35 membres en 1993) 85. Le risque de cacophonie est important si l'on prend en compte le nombre de porte-parole. En plus d'Ousmane Tanor Dieng et Abdourahim Agne, Aminata Mbengue Ndiaye (pour les femmes socialistes), Pape Babacar Mbaye (pour les jeunes socialistes) et Ousmane Ngom (pour les alliés d'Abdou Diouf) sont conviés à s'exprimer au nom du PS. Ce manque d'homogénéité est criant lorsqu'on se penche sur la composition du directoire de campagne d'Abdou Diouf. On y trouve :

- L'ensemble du bureau politique PS

- Des représentants du mouvement national des femmes socialistes

- Des représentants des jeunesses socialistes

- Des représentants du GER

- Des représentants de l'école du PS

- Des représentants de comités d'entreprises

- Des représentants de la CNTS

- Des membres du gouvernement

- Les représentants de la Convergence patriotique (112)

- Des représentants du Conseil consultatif des sages

A cet ensemble, on rajoute la participation du publicitaire français Jacques Séguéla, qui le plus souvent agit sous l'autorité directe d'Abdou Diouf 86 . Cet ensemble disparate ne favorise

83 Le Soleil, 29 octobre 1998.

84 "Le Parti socialiste en pleine crise interne, célèbre ses cinquante ans", Afrique Expresse, 12 novembre 1998.

85 Habib Thiam trouve une formule pour souligner l'invraisemblance de l'effectif de ce comité de campagne : "puisque nous sommes si divisés, mettons-y tout le monde". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.204, Paris, Rocher, 2001.

86 L'indépendance de Séguéla - ainsi que ses émoluments - agace les membres du directoire, comme l'indique les propos d'Abdourahim Agne : "il (Jacques Séguéla) ne saurait se substituer au parti qui, avec sa connaissance de

pas l'émergence d'un programme cohérent et clair. Pour compenser, le Président sortant

s'appuie une fois de plus durant la précampagne sur ses principales qualités : le calme, la courtoisie, une certaine idée de la démocratie etc. Il exprime ces vertus lors de son investiture

par le PS en décembre 1999 :

"je reste fidèle à ma conception de l'action politique, de l'adversité politique que je fonde sur l'éthique et le respect de l'autre. Je ne con çois pas la campagne électorale à l'image d'une foire d'empoigne où tous les coups sont permis. Une campagne électorale est un moment privilégié de confrontation des idées et des programmes (...) il s'agit de convaincre et non de chercher à blesser l'adversaire, d'entraver, de faire adhérer plutôt que de contraindre (...) si on m 'attend sur le terrain de la polémique, des procès d'intentions et des attaques personnelles, on ne m'y trouvera jamais. Cette lecture du combat politique, cette culture, n'est pas la mienne" 87.

Désirant fédérer le peuple et les socialistes, Abdou Diouf renoue avec des thèmes qui avaient marqué ses premiers mois à la tête de l'Etat : la piété et la lutte contre la corruption. Ainsi, il

effectue en janvier 2000 un voyage en Arabie Saoudite qui est largement relayé par les médias d'Etat. Ceci n'est pas sans rappeler son déplacement à Taïf de janvier 1981. Cette fois-ci,

l'aura du Président dans le monde musulman n'est pas mise en lumière par un discours officiel mais par une visite. On peut lire dans Le Soleil du 6 janvier 2000 : "pour la première fois

depuis 18 ans, en période de ramadan, la ka'aba sacrée a été ouverte spécialement pour Abdou Diouf"88. La propagande fait renaître l'image de "l'homme de Taïf" de manière à

contrer le non-ndiguel mouride et les liens très forts qui unissent certains chefs religieux à Moustapha Niasse. Le déplacement d'Abdou Diouf dans le saint des saints a de ce fait des

retombées politiques et polémiques, puisque Niasse va jusqu'à remettre en cause la véracité de la visite présidentielle 89.

Le régime tient également un discours virulent vis-à-vis de la corruption durant la précampagne 90. Rappelant la lutte menée par Diouf contre l'enrichissement illicite vingt ans

plus tôt, les nouveaux programmes contre la corruption ont pour but de démontrer la transparence et la probité de l'Etat, vivement contestées par Wade, Kâ et Niasse. En renouant

avec des thèmes longtemps abandonnés, issues d'une autre époque - l'Etat de grâce - Diouf essaie, via ce "retour vers le futur", de retrouver une popularité perdue et de reprendre des

thèmes confisqués par Moustapha Niasse depuis juin 1999.

Paradoxalement, Abdou Diouf place aussi sa campagne sous le signe... du changement. Ce positionnement, visiblement conseillé par Jacques Séguéla, a pour but d'accaparer le sopi

affilié à Abdoulaye Wade depuis plus de deux décennies. Diouf table sur son coté rassurant pour prôner un changement dans la continuité, sans prendre le risque de choisir l'inconnu avec

un homme réputé pour son instabilité et ses dérapages. Il utilise ainsi inlassablement la même formule à partir de décembre 1999 : "je serai le candidat du changement dans la préservation

des acquis ". Sa réelle volonté de changer son style de gouverner est néanmoins mise en question par ses opposants et la population avec le maintien à la tête de la pyramide socialiste

du très puissant mais aussi très controversé Ousmane Tanor Dieng.

notre milieu et de nos compatriotes, aura bien sur son mot à dire". "La direction de campagne bientôt installée", Le Soleil, 25 novembre 1999.

87 "Changer en préservant les acquis", Le soleil, 20 décembre 1999.

88 Le Soleil, 6 janvier 2000.

89 Le Soleil, 19 janvier 2000.

90 "Un programme indépendant contre la corruption", Le Soleil, 4 novembre 1999 et "Corruption : comment juguler le fléau", Le Soleil, 13 janvier 2000.

4.2. Ousmane Tanor Dieng : un homme omniprésent... et impopulaire :

Comme on l'a vu précédemment, Ousmane Tanor Dieng est nommé sans surprise à la tête du directoire de campagne dioufiste. Le chef de l'Etat lui maintient donc sa pleine confiance en dépit de l'implosion du PS. En effet, le premier secrétaire a bien du mal à faire respecter ses choix. Il n'a plus les mêmes facilités pour s'entourer uniquement de ses proches, comme l'atteste l'énormité de l'effectif du directoire de campagne. Néanmoins, il s'appuie toujours sur de alliés fidèles tels que Aminata Mbengue Ndiaye, Amath Cissé, Abdourahim Agne ou Abdoulaye Makhtar Diop.

Pour conserver sa position prédominante, Tanor Dieng mise sur sa proximité avec le chef de l'Etat. Lors de l'investiture de Diouf en décembre 1999, il multiplie les louanges et souligne la sagesse, le pacifisme, l'audience internationale et le bon bilan dioufiste. En consolidant la position du Président au sein du parti, Tanor Dieng peut gérer les affaires internes comme bon lui semble, avec parfois avec une certaine "brutalité" 91 . C'est ces méthodes qui ont notamment poussé Djibo Kâ vers la sortie, comme il le confirme à Jeune Afrique en juin 1999 : "il (Ousmane Tanor Dieng) dirige un parti, moi, un autre. Je lui ai pardonné. Je pardonne toujours, surtout quand ceux qui commettent des erreurs ou des fautes le font par méchanceté, par ignorance ou par incompétence" 92.

Pourtant, à l'approche des présidentielles de 2000, l'omnipotence tanorienne est remise en cause. Tout d'abord, l'arrivée de Jacques Séguéla court-circuite son influence puisque le français prend en charge l'élaboration du slogan de campagne, l'organisation des meetings, les thèmes abordés etc. Cette mise à l'écart relative peut s'expliquer par les mauvais rapports qu'entretient le ministre d'Etat avec la famille Diouf, et notamment avec Magued Diouf, frère du Président et aussi ministre de l'Energie, des Mines et de l'Industrie. La rivalité est telle entre les deux hommes que Magued Diouf envisage un temps de constituer un directoire de campagne parallèle pour coordonner les multiples comités de soutien de son frère 93. Devant le refus catégorique du bureau politique PS, il y renonce... après une intervention du Président de la République 94.

Plus grave pour Abdou Diouf, Ousmane Tanor Dieng est peu apprécié de la confrérie mouride et de ses fidèles. Depuis 1992 et la visite du Pape Jean-Paul II, le régime dioufiste n'a pas de très bons rapports avec le Khalifat mouride, qui s'est très clairement rapproché du camp wadiste. Compte tenu de l'influence des Mourides dans la vie économique et sociale du Sénégal, le parti gouvernemental doit favoriser un rapprochement entre Diouf et la confrérie avant le scrutin. C'est pourquoi Ousmane Tanor Dieng entame des démarches pour obtenir un ndiguel d'un des membres de la confrérie. Cette tentative est un échec. Le 31 décembre 1999, Ousmane Tanor Dieng se fait huer par les talibés mourides, empêchant Serigne Modou Kara Mbacké, un des petits-fils du fondateur de la confrérie Cheikh Amadou Bamba Mbacké, de donner sa consigne de vote 95.

91 André Payenne, "Ceux qui comptent", Jeune Afrique, 15 juin 1999.

92 Francois Kpatindé, "Où s'arrêtera Djibo Ka ? ", Jeune Afrique, 1er juin 1999.

93 "Magued Diouf fâché ", Jeune Afrique, 28 décembre 1999.

94 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.205, Paris, Rocher, 2001.

95 Modou Kara Mbacké prononce tout un même un ndiguel déguisé durant l'entre-deux tour, le 14 mars 2000, au cours d'un entretien à Wal Fadjri, en affirmant "qu 'une vision nocturne inspirée par Amadou Bamba lui a révélé que Diouf allait vaincre au second tour". Toutefois, cette déclaration ne fait pas oublier les événements du 31 décembre 1999. Dans l'esprit des contemporains, Tanor Dieng et Diouf sont rejetés par les talibés mourides. Voir O'Brien - Diop -Diouf, La construction de l'Etat du Sénégal, pp.133, Paris, Karthala, 2002.

Enfin, Ousmane Tanor Dieng est contesté par l'opposition. Celle-ci n'hésite pas à s'attaquer à sa vie privée pour l'affaiblir 96 . Elle critique également sa toute puissance au sein de l'Etat, puisqu'à la manière de feu Jean Collin, le ministre des Services et des Affaires Présidentielles gère les fonds politiques ainsi que l'ensemble des renseignements venant des ministères de l'Intérieur et des Forces Armées. A la fois directeur de cabinet, secrétaire général de la présidence, premier secrétaire du PS et directeur de la campagne d'Abdou Diouf, Ousmane Tanor Dieng est omniprésent dans les médias à la fin de l'année 1999. En outre, les opposants s'inquiètent de certaines de ses déclarations qui soutiennent que le Président Diouf emportera aisément les prochaines élections, en donnant parfois des estimations chiffrées. Ainsi, Abdourahim Agne parle de 1 021 000 de voix pour le candidat socialiste au premier tour 97.

En dépit des protestations de l'opposition, il est de coutume pour un candidat d'affirmer qu'il va gagner au premier tour, que ce soit Diouf, Wade ou un autre. En effet, hormis le scrutin présidentiel, aucune élection au Sénégal ne prévoit de second tour. Par exemple en 1998, le PDS a gagné la région de Dakar avec à peine plus de 30 % des voix. La culture du second tour n'existe donc pas au Sénégal. Cette volonté affichée de la part de Tanor Dieng de gagner au premier tour est ainsi considéré comme un malencontreux réflexe politique plutôt qu'une réelle traduction du désir de frauder. Toutefois, en donnant des chiffres relativement précis, les propos tanoriens laissent craindre une fraude organisée, impression renforcée après la révélation de "l'affaire des cartes israéliennes".

De surcroît, les contemporains ont conscience qu'en cas de second tour, la réélection de Diouf est plus que compromise au vu de la solidarité affichée par le FRTE. Cette défaite sonnerait alors le glas des ambitions tanoriennes, étant donné qu'il est convenu qu'une réélection du chef de l'Etat porterait Ousmane Tanor Dieng à la Primature. L'opposition joue sur ce fait pour mettre en doute la transparence du scrutin mais également les motivations de la candidature dioufiste. Les opposants pensent effectivement que le chef de l'Etat a pour unique intention en se représentant de laisser au cours de son prochain mandat la présidence à son homme de confiance. Si tel n'est pas le cas, quel était l'intérêt pour Tanor Dieng de supprimer en 1998 la loi sur la limitation des mandats présidentiels ? Bien que le Président de la République réfute l'hypothèse d'un passage de témoin durant son prochain septennat, la jurisprudence Senghor de 1980 indique que cette possibilité est tout à fait envisageable.

D'après certains de ses proches, il semble même qu'Abdou Diouf hésite longuement avant de se représenter 98 . Même s'il clame à plusieurs reprises ne pas connaître l'usure du pouvoir, il est probable que ce soit l'absence de chance de gagner de Tanor Dieng qui convainc finalement Diouf de se lancer dans la bataille électorale. D'ailleurs, le ministre d'Etat reconnaît lui-même tacitement ce fait lorsqu'il déclare après l'investiture du candidat PS : "nous avons porté notre choix sur le seul homme capable aujourd'hui de fédérer les diffé rents

96 L'opposition révèle notamment la polygamie d'Ousmane Tanor Dieng. Bien que celle-ci soit autorisée et largement pratiquée au Sénégal, il est particulièrement mal vu pour un homme politique d'avoir officiellement plusieurs femmes. La vie politique sénégalaise ayant calqué ses valeurs sur celles de la République française, la famille d'un politicien sénégalais doit refléter des vertus essentielles comme la confiance, la stabilité et la fidélité, que seule la monogamie garantit. Cette révélation affaiblit d'autant plus le ministre d'Etat qu'il s'appuie depuis ses débuts en politique énormément sur l'électorat féminin pour compenser son manque de légitimité. Or, certaines femmes sénégalaises politisées estiment que la polygamie est archaïque et dégradante pour la femme. Il est donc coupé de certains de ses plus fidèles soutiens. Voir O'Brien - Diop -Diouf, La construction de l'Etat du Sénégal, pp.125, Paris, Karthala, 2002 et Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance à nos jours, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.

97 "le PS vise plus d'un million de voix en février", Le Soleil, 16 décembre 1999.

98 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 88, Paris, Rocher, 2001.

courants et sensibilités du parti, le président Diouf" 99.

Pour espèrer une victoire au premier tour, le candidat socialiste ne peut pas se contenter de l'appui du PS et de quelques soutiens mineurs (PDS-R, PAI, comité de soutien etc.). Le Président sortant doit ouvrir son champ politique et jouer les rassembleurs, comme il avait su le faire en 1993 en ralliant à sa candidature le PAI et le PIT. C'est pourquoi Ousmane Tanor Dieng propose dans les colonnes du Soleil le 1er novembre 1999 la constitution d'un "pôle de gauche", qui rassemblerait tous les partis allant de l'extrême gauche au centre-droit. Avec cette proposition, le PS souhaite replacer les idéologies politiques au centre de la campagne. Tanor Dieng dans son entretien fait ainsi une distinction très nette entre les partis de gauche et ceux de droite, chose que la formation gouvernementale n'avait jamais fait auparavant sous l'ère dioufiste. L'objectif est de rompre le front anti-dioufiste en opposant le programme du PDS, jugé libéral, aux valeurs des partis de gauche, plus proches de la pensée socialiste.

Ousmane Tanor Dieng soutient ainsi qu'Abdoulaye Bathily, Landing Savané et le PIT "ont leur place dans une gauche plurielle au coté d'un PS réformé, modernisé et plus ouvert que jamais" 100 . De manière à n'oublier personne, il poursuit : "je n'aurai garde d'oublier des partis tout aussi important appartenant au centre gauche ou au centre droit (RND, CDP,BCG PLS et PDS-R) dont le patriotisme ardent ne fait plus de doute". Pour ne pas inclure les dissidents Kâ et Niasse - qui promeuvent le socialisme senghorien - le premier secrétaire socialiste définit l'URD et l'AFP comme "deux démembrements de la droite dure du PS, une droite dure faite d'intolérance, de surdimensionnement du "moi", une droite dure revancharde et injurieuse à souhait". Enfin, Abdoulaye Wade est qualifié de "libéral à tout crin, pur et dur, un théoricien du mondialisme sans frein" 101.

Ce vocabulaire gauche-droite, peu répandu dans la vie politique sénégalaise depuis le départ de Léopold Sédar Senghor, est une véritable innovation. Cependant, la stratégie socialiste se heurte à l'union sacrée de l'opposition. Plus que pour une idéologie, les opposants de gauche luttent contre un système en place depuis plus de cinquante ans. Par conséquent, la très grande majorité des partis alliés au trio Wade-Niasse-Kâ rejette l'appel. Seul le BCG de Jean-Paul Dias rejoint "le pôle de gauche" désiré par Tanor Dieng qui se transforme rapidement en un... "pole de centre-droit".

En effet, hormis le PAI, tous les autres partis ralliés à la candidature d'Abdou Diouf ont une idéologie... libérale. Il s'agit en fait d'un front-antiwadiste, constitué de personnalités issues du PDS, qui ont quitté la formation libérale suite à des divergences personnelles - et non idéologiques - avec le "Pape du sopi".

Les alliés d'Abdou Diouf se nomment donc Majhemout Diop (PAI), Serigne Diop (PDS-R), Jean-Paul Dias (BCG) et Ousmane Ngom (PLS). Ils forment à eux quatre une coalition en faveur du candidat Diouf appelée "Convergence patriotique". Celle-ci n'a que pour seul but avoué de "faire obstacle à l'aventurisme et à l'inconnu" : en somme, d'empêcher Abdoulaye Wade de devenir le troisième Président de la République sénégalaise 102.

Ainsi, le PS renonce à sa tentative de ramener le débat politique à des enjeux idéologiques et non à des luttes crypto-personnelles. Il revient au schéma classique d'alliances opportunistes et éphémères, paradoxales et sans vision à moyen-terme. Bien qu'il dénonce "l'alliance contre

99 Jeune Afrique, 21 décembre 1999.

100 "OTD : l'opposition et nous", Le Soleil, 1er novembre 1999.

101 Idem.

102 Le Soleil, 14 novembre 1999.

nature" formée par le PDS et les partis de gauche 103 , le PS applique la même stratégie que son adversaire en se rapprochant singulièrement du centre-droit libéral.

Cette alliance est un aveu d'échec pour le PS. En effet, la formation gouvernementale se rapproche de partis sans aucune aura dans le pays, qui n'ont obtenu que quelques députés à l'Assemblée nationale et qui n'ont pas été en mesure de contester l'hégémonie socialiste lors des sénatoriales. Contrairement au PDS, qui regroupe autour de lui des partis qui représentent environ 10 % de l'électorat sénégalais, le PS ne tire aucun avantage électoral de cette union.

Le seul intérêt qu'ont les membres de la Convergence patriotique pour le PS est qu'ils peuvent "comparer" Diouf et Wade. Si le Président sortant est loué pour sa stature d'homme d'Etat, le chef de l'opposition est dénigré par ses anciens soutiens, qui le compare "à un marchand d'illusions ". Ils appuient par conséquent le slogan présidentiel : "le changement dans la continuité ".

"Nous combattions tous Abdou Diouf, mais dès l'instant que nous avons compris que celui pour qui nous menions ce combat ne le méritait pas, nous avons pris nos responsabilités. Aujourd'hui, nous soutenons fermement le candidat du Parti socialiste, parce qu 'avec lui, le changement dans la continuité n 'est pas un vain

mot" 104.

La Convergence patriotique est de ce fait très régulièrement invitée aux rassemblements de précampagne dirigés par Ousmane Tanor Dieng. Dans ses interventions, elle oppose Abdoulaye Wade, "l'homme des promesses non tenues", au couple Diouf-Tanor, sage, patriote et intègre. Cependant, à l'approche des élections, le secrétaire national et la Convergence patriotique sont invités à laisser la place au candidat Diouf. Le ministre d'Etat axe alors son action sur les Sénégalais de l'étranger en se rendant entre autre en France, aux Etats-Unis et en Gambie 105 . Il adopte également une attitude moins autoritaire, en promett ant en janvier 2000 aux 846 secrétaires généraux de région PS une plus grande ouverture du parti après les présidentielles : "s 'il y a une différence entre ce que je prêche et ce que je pratique, dite-lemoi. Rectifiez-moi si vous le jugez nécessaire" 106 . Cet adoucissement du discours tanorien n'est pas anodin, les sondages internes indiquant tous sans exception l'inéluctabilité d'un second tour.

C'est donc dans l'incertitude que Abdou Diouf lance sa campagne le 4 février 2000, via une allocution télévisée, dans laquelle il déclare :

"je veillerai à ce que le scrutin se déroule dans le calme, qu 'il soit transparent, équitable et juste et que le verdict, quel qu'il soit, soit respecté par tous, conformément à la volonté du peuple souverain (...) pour qu 'ensemble, nous fassions la démonstration que le Sénégal est un exemple de démocratie majeure et responsable pleinement assumé" 107.

En insistant sur la transparence du scrutin, le Président s'engage à respecter le jeu démocratique. Il mise sur son bilan économique et la restauration du dialogue en Casamance pour battre une nouvelle fois Abdoulaye Wade. Néanmoins, son septennat a été assombri par la poursuite de la paupérisation des Sénégalais, l'implosion de son parti et le déclin de sa

103 Ousmane Tanor Dieng déclare à ce sujet : "Landing Savané, Abdoulaye Bathily et Amath Dansokho sont plus proches de nous que d'un Wade, qui prône le libéralisme sauvage. Il s'agit donc d'une alliance contre nature. Et s'ils gagnaient les élections, comment pourraient-ils gouverner ensemble ? ". Jeune Afrique, 21 décembre 1999.

104 "Sortie réussie de convergence patriotique", Le soleil, 29 novembre 1999.

105 Voir Le soleil 26-2 8 janvier et 14 février 2000.

106 Le soleil, 31 janvier 2000.

107 "Abdou Diouf : je compte sur vous", Le soleil, 4 février 2000.

popularité auprès de la population.

4.3. Abdou Diouf à la recherche d'un bilan :

En 1993, alors que l'économie sénégalaise est considérée comme "cliniquement morte", Abdou Diouf promet dans son "contrat pour l'avenir" 20 000 emplois annuels et une croissance oscillant entre 6 et 10 %. Sept ans plus tard, les prévisions présidentielles se sont avérées plus ou moins exactes. Si Abdou Diouf s'est longtemps opposé à la dévaluation du Franc CFA, celle-ci a largement contribué à la réussite de la relance économique du pays à partir de 1996. D'après les chiffres officiels 108 , la croissance sénégalaise atteint en 2000 5,1 %, contre -2,2 % en 1993, tandis que l'inflation est passée en sept ans de 32,1 % à 0,8 % 109. Si l'évolution du taux d'alphabétisation du Sénégal n'a pas été aussi importante que prévu - Abdou Diouf prévoyait un taux de 90% pour 2000 - les données demeurent relativement satisfaisantes pour un pays d'Afrique subsaharienne (5 1,1%). La dévaluation a donc offert "le bol d'air" espéré par les économistes, bien aidée dans sa réussite par les mesures de libéralisation de l'économie effectuées par le régime à partir de 1996-1997. Abdou Diouf et Tanor Dieng peuvent donc au cours de la campagne insister sur le fait que "tous les clignotants de l'économie sont au vert" 110.

L'autre satisfaction du gouvernement est l'évolution de la situation en Casamance. Le PS multiplie les contacts en 1999 pour garantir un apaisement dans la région avant les élections de 2000. Abdou Diouf rencontre de ce fait pour la première fois officiellement le leader du MFDC, l'abbé Diamacoune Senghor, le 22 janvier 1999 à Ziguinchor. Cette entrevue historique est l'aboutissement d'un long processus de rapprochement entre les deux hommes perceptible depuis quelques années, Diamacoune ayant de nombreuses fois appelé à la fin des violences dans le sud du Sénégal. Néanmoins, le chef du MFDC, en résidence "très surveillée", est depuis longtemps "coupé" du terrain. Son influence sur les combattants s'est donc réduite. Par conséquent, la rencontre de janvier 1999 constitue un premier pas pour la paix en Casamance mais non un pas décisif.

Il est toutefois dans l'intérêt du chef de l'Etat d'écouter attentivement les requêtes de son interlocuteur. Ce dernier réclame une plus grande liberté de déplacement, la libération d'une partie des 250 prisonniers casamançais et la reconnaissance de certains crimes perpétrés en Casamance par l'armée sénégalaise. Robert Sagna et d'autres personnalités encouragent le Président a montré de la bonne volonté à ce sujet, aussi bien pour satisfaire le MFDC que les organisations internationales, telles que Amnesty international, qui condamnent depuis une décennie la tolérance de Dakar vis-à-vis des dérapages de son armée. Elles demandent aussi à Diouf de "mettre un terme aux détentions arbitraires et aux humiliations" 111 en garantissant dorénavant que les prévenus casamançais soient déférés devant la justice et non plus maintenus aux mains des militaires.

Après la poignée de main du 22 janvier 1999, l'Etat sénégalais et le MFDC négocient, en dépit des difficultés causées par les "jusqu'auboutistes" des deux camps, qui arrivent notamment à

108 "Portait chiffré du Sénégal performant", Le soleil, 6 février 2000.

109 Chiffres confirmés par Le monde. "Le Sénégal à l'heure du changement dans la continuité ou la rupture", Le monde, 27 février 2000.

110 Entre 1996 et 2000, la croissance économique sénégalaise est toujours au-dessus de 5 %. 1996 : 5,2 % ; 1997 : 5 % ; 1998 : 5,7 % ; 1999 : 5 % ; 2000 (prévision) : entre 5 et 6 %. "Embellie économique au Sénégal", Le monde, 20 juin 2000.

111 Valérie Thorin, "Diouf-Diamacoune : les secrets d'une rencontre", Jeune Afrique, 2 février 1999 et Assane Seck, Sénégal, émergence d'une démocratie moderne (1945-2005) : un itinéraire politique, pp.277, Paris, Karthala, 2005.

relancer le conflit durant l'hivernage 1999 112 . Les échéances électorales approchant, le pouvoir maintient des rapports avec les chefs de file du MFDC et obtient, avec l'aide de Diamacoune 113, un cessez-le-feu en Casamance à la fin décembre 1999. Celui-ci est signé par le général Lamine Cissé et l'abbé Diamacoune Senghor. Il stipule que "les deux parties décident de la cessation immédiate des combats, des actes armées (...) des enlèvements de personnes, des pillages des biens et de tout autre acte de violence" 114.

Abdou Diouf boucle donc son septennat sur une grande réussite et un espoir de paix. Pour faciliter un règlement pacifiste de la situation, il déclare "être prêt à aller plus loin... car il faut savoir terminer un conflit" 115, sans pour autant remettre en cause l'unité territoriale. Il propose ainsi de mettre fin à la division administrative de la Casamance mis en place en 1984 en réunifiant les régions de Ziguinchor et Kolda au sein d'une même entité.

Le bilan de Diouf est aussi positif en ce qui concerne les avancées démocratiques. Bien que les résultats des élections de 1996 et de 1998 aient été contestés, il est indéniable que la création de l'ONEL, l'autorisation des radios privées et l'approfondissement de l'ouverture des médias d'Etat (Le Soleil entre autre) ont permis à l'opposition de participer plus activement à la vie politique du pays. En outre, l'ouverture du gouvernement aux opposants et l'entrée massive de petites formations politiques au sein de différentes assemblées (assemblée nationale, régionale ou locale) ont introduit la pluralité politique partout dans le pays. Même si à l'orée des élections, le PS est encore un parti ultra-dominant, Abdou Diouf, grâce à son action, a ouvert le pays aux avis divergents.

Cette pluralisation de la vie politique n'a pas eu que des avantages. Les échéances électorales se sont multipliées, entraînant le Sénégal dans un climat permanent de campagne électorale, au grand désespoir d'Abdou Diouf 116 . La vie politique sénégalaise est depuis 1996 bercée par les "petites phrases", les alliances éphémères et les promesses non tenues. L'absence d'un climat de confiance a brisé l'élan consensuel observé en 1995 lors du retour des libéraux au sein du gouvernement. Les relations Diouf-opposition se sont donc peu à peu altérées, le chef de l'Etat n'ayant pas su - ou pu - resté "l'arbitre au-dessus de la mêlée" qu'il clamait vouloir être.

Acculé après 1998 par une opposition de mieux en mieux organisée, le Président de la République ne peut ni compter sur sa formation politique, trop affaiblie, ni obtenir le soutien explicite du Khalife général des Mourides, qui n'a aucun intérêt à soutenir un homme devenu impopulaire. Abdou Diouf ne bénéficie donc plus de ses appuis traditionnels. Pour compenser ces pertes, les groupes de soutien réapparaissent pour louer le travail effectué durant sept ans par le duo Diouf-Tanor Dieng . On note ainsi la naissance de Fa laat Abdu, du mouvement Diouf 2000, du mouvement démocratique des jeunes, de Faggu benno ak Tanor, d'Abdoo

112 Thomas Sotinel, "Dakar doit de nouveau faire face à des combats en Casamance ", Le Monde, 15 juin 1999.

113 "Diamacoune se démarque des activistes", Le soleil, 2 mai 1999 et "Diamacoune lance un nouvel appel à la paix", Le Soleil, 9 juin 1999.

114 "Cessez-le-feu en Casamance", Le Monde, 28 décembre 1999.

115 "Je suis un homme de changement, je ne subis pas l'usure du pouvoir ", Le Monde, 10 février 2000.

116 "Au début, vous savez qu'on faisait la présidentielle en même temps que les législatives. L'opposition a dit non, "le Président de la République risque d'entraîner la victoire de son parti aux législatives donc il faut séparer". Nous avons maintenant les présidentielles, les législatives, les locales, les sénatoriales. Ça fait beaucoup, beaucoup d'élections et on a calculé que tous les dix-sept, dix-huit mois le Sénégal est en élection. Alors, en comptant les périodes préélectorales et les périodes post-électorales, les campagnes électorales, on en arrive à être en campagne électorale permanente ". "Conférence de presse du Président Abdou Diouf", Parti socialiste, 1999.

2000 etc. Cependant, la réactivation de la filière clientéliste n'a qu'un faible impact sur le plan électoral.

Par conséquent, à l'instar du PS en 1998, Abdou Diouf ne compte que sur les performances économiques du Sénégal pour séduire l'électorat sénégalais. Or, cette stratégie est relativement risquée. En effet, si le pays va économiquement mieux, la pauvreté s'est accentuée depuis la dévaluation de 1994 : il y a une "déconnexion entre la croissance économique et le développement humain" 117 . En 2000, le Sénégal occupe la 153ème place sur 174 nations au palmarès du développement humain. En 25 ans, le PIB par habitant est passé de 716 à 674 dollars. La croissance présentée par Diouf n'est donc pas suivie d'un développement véritable.

La relance économique est socialement factice : elle ne répond pas aux besoins de la population. Par exemple, Abdou Diouf se vante au cours de sa campagne d'avoir crée 47 000 emplois annuellement depuis 1993. On pense ainsi à première vue que le chômage décline et que la politique socialiste a un véritable impact sur le quotidien des Sénégalais. Or, on s'aperçoit que dans le même temps, 100 000 sénégalais arrivent chaque année sur le marché du travail. Pour la population, ce n'est donc pas 47 000 emplois qui sont créés par an mais bel et bien 53 000 sénégalais de plus qui se retrouvent chaque année sans activité professionnelle. Sur le terrain, la situation ne s'améliore donc pas. Le chômage ne se résorbe pas. C'est ce que reconnaît implicitement la propagande étatique lorsqu'on lit dans Le Soleil du 22 février 2000 : "c'est le fossé entre les demandes d'emplois et les créations effectives d'emplois qui donne l'impression que rien n 'est fait" 118.

En axant sa précampagne sur la croissance économique, le PS ne fait qu'attiser la rancoeur de la population à son encontre. Ses dirigeants, et surtout Abdou Diouf, sont accusés de ne pas connaître les difficultés quotidiennes de l'immense majorité de la population. On reproche à Abdou Diouf de vivre dans un "autre monde". Pour soutenir cette thèse, l'opposition soutient que depuis ses 25 ans, Diouf n'a jamais payé la moindre facture d'électricité, d'eau, d'huile, de riz etc. Le chef de l'Etat est de ce fait l'incarnation du nanti, du technocrate éloigné du peuple. Face à ces attaques, Abdou Diouf observe un silence gêné alors que Tanor Dieng a bien du mal à trouver une parade. En employant des termes maladroits, il en vient même à renforcer l'image d'éternel privilégié de son candidat 119.

Il existe indéniablement un décalage entre le Président Diouf et sa population. Une population jeune, 58 % des Sénégalais ayant moins de 20 ans et 80% ayant moins de 30 ans. Une très large majorité du peuple n'a donc véritablement connu comme chef de l'Etat qu'Abdou Diouf. Il ne peut donc légitimement pas être considéré comme le candidat du changement, le propre d'une démocratie étant de connaître le changement par l'alternance politique. L'usure du pouvoir est réelle, profonde. En dépit de toutes les tentatives dioufistes - références à l'Etat de grâce de 1981-1983, ouverture vers la gauche, évocation de la reprise économique etc. - Abdou Diouf est assimilé au passé. A un passé douloureux aussi bien économiquement que socialement. Son bilan démocratique ne joue même pas en sa faveur. La très grande majorité des électeurs n'a jamais connu la période senghorienne de 1962-1974. Pour les Sénégalais, la

117 Assou Massou, "Huit candidats, deux programmes", Jeune Afrique, 8 janvier 2000.

118 "47 000 emplois : la preuve par les chiffres", Le Soleil, 22 février 2000.

119 A la question "On reproche notamment au président sortant, haut fonctionnaire dès l'âge de 25 ans, de n'avoir pratiquement jamais payé l'électricité, l'eau, l'huile ou le riz... ", Tanor Dieng répond : "Je ne vois vraiment pas ce qu 'il y a de gênant à cela. Ce n 'est pas parce qu 'on n 'a pas payé l'eau et l'électricité qu 'on ne peut pas être en phase avec son peuple". Jeune Afrique, 21 décembre 1999.

pluralité politique et la liberté de la presse sont des droits acquis et incontestables, qui ont toujours plus ou moins existé depuis l'indépendance. Abdou Diouf n'est pas donc considéré par les contemporains comme le "Père de la démocratie sénégalaise", mais comme un homme qui a simplement poursuivi la libéralisation du régime entamée sous Senghor.

Dépourvu de ses principaux faits d'arme, Diouf se heurte dès le début de la campagne officielle aux diatribes d'une opposition unie, qui le compare à un monarque incapable de lâcher les rênes du pouvoir. Ainsi, les opposants fondent les bases de ce qui va bientôt être considéré comme le "déracinement du baobab" 120.

5. Le déracinement du baobab :

5.1. Les candidats et la campagne du premier tour :

Il y a huit candidats pour les élections présidentielles de 2000 : Abdou Diouf pour le PS (65 ans), Abdoulaye Wade pour le PDS (74 ans), Moustapha Niasse pour l'AFP (61 ans), Djibo Kâ pour l'URD (52 ans), Iba der Thiam pour le CDP (63 ans), Ousseynou Fall pour le Parti Républicain du Sénégal (53 ans), Cheikh Abdoulaye Dièye du Front pour le Socialisme et la Démocratie / Benno Jubel (62 ans) et Mademba Sock (49 ans). Pour présenter leur projet au peuple sénégalais, ils bénéficient tous de 5 minutes quotidiennes à la télévision. La campagne électorale est également suivie par les radios et les journaux, qui sont invités à traiter équitablement l'information au cours des trois semaines de campagne.

Tous les candidats sont des hommes, Marième Wane Ly, la seule femme en lice durant la précampagne, ayant décidé de se retirer faute de moyens financiers. On note aussi l'absence de quelques personnalités de l'opposition pour cette élection : Landing Savané, Abdoulaye Bathily, Madior Diouf. Ceci s'explique par la constitution d'une très large coalition autour du nom du chantre du sopi, Alternance 2000, qui rassemble l'ADN, And Jëf, la LD-MPT, le MSU de Mamadou Dia, le PDS, le PIT, l'UDF et l'UPS. Moustapha Niasse forme également un large rassemblement, la coalition de l'espoir 2000, qui regroupe huit partis dont le l'AFP, le RND et l'Alliance Jëf Jël.

On distingue comme pour les législatives de 1998 deux catégories de candidats : les historiques, présents sur la scène politique depuis le début des années 1980 et les néophytes, entrés depuis peu en politique, profitant des bons scores réalisés par leur formation lors des précédentes législatives. Ces nouveaux candidats sont au nombre de trois : Ousseynou Fall, Cheikh Abdoulaye Dièye et Mademba Sock.

Ousseynou Fall, officiellement journaliste, est le petit-fils d'un marabout relativement connu au Sénégal, Cheikh Ibra Fall 121 . Sa candidature reflète la politisation de la "génération des petits-fils" (sous-entendu petit-fils de fondateur de confrérie), la défiance des jeunes religieux à l'égard du pouvoir socialiste et l'émergence de thèmes religieux dans la vie politique sénégalaise. L'appellation de son parti - le Parti Républicain du Sénégal - est donc un leurre, puisque la référence à la République n'est utilisée que pour contourner la loi sénégalaise qui interdit depuis l'ère senghorienne la formation de parti à caractère religieux ou ethnique 122.

120 Diop-Diouf-Diaw, "Le baobab a été déraciné : L 'alternance au Sénégal", pp.1 58, PoA 78, juin 2000.

121 Sheldon Gellar, "Pluralisme ou jacobinisme : quelle démocratie pour le Sénégal ?" dans Momar-Coumba Diop, Le Sénégal contemporain, Paris, Karthala, 2002.

122 On constate que Moustapha Sy, fondateur des Moustarchidines, utilise le même procédé pour pouvoir fonder sa formation politique. Il la nomme le Parti de l'Unité Républicaine (PUR). Sheldon Gellar, "Pluralisme ou

Tout naturellement, Fall critique durant sa campagne la laïcité de l'Etat et appelle à un retour aux valeurs enseignées par Amadou Bamba : "pour construire ce pays, il faut s'appuyer sur la pensée économique de Cheikh Amadou Bamba qui est ma référence (...) elle se résume en deux notions : travail et dévotion à Dieu" 123 . Il n'est pas le seul à tenir de tels propos. Cheikh Abdoulaye Dièye, élu député du FSDRJ en 1998, souhaite également un retour aux valeurs musulmanes : "pour que le Sénégal aujourd'hui puisse enclencher son processus de développement et sortir de l'impasse, il faut que les gens retournent vers la religion" 124 . Ces deux candidats, en axant leur campagne sur des thèmes uniquement religieux, ont bien du mal à capter l'attention des électeurs, comme l'atteste l'échec de certains de leurs rassemblements, comme celui de Dièye à Kaolack, qui ne dure que... treize minutes 125.

La candidature de Mademba Sock est plus atypique. Syndicaliste réputé au Sénégal, à la tête du Syndicat Unique des Travailleurs de l'Electricité (SUTELEC) et de l'Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal (UNSAS), il s'est fait connaître en s'opposant à la privatisation de la Société Nationale d'Electricité (SUTELEC) en 1998. Malgré ses actions plus ou moins controversées - il prive durant l'hivernage 1998 le Sénégal d'électricité pendant soixante-douze heures 126 - il bénéficie du soutien de l'opposition suite à son arrestation pour "sabotage des installations de l'entreprise et trouble à l'ordre public". Il passe plusieurs mois en prison et à sa sortie, il entre dans le terrain politique pour faire tomber l'instigateur de sa peine... Abdou Diouf.

"Abdou Diouf a trahi nos intérêts nationaux, laissé se développer la corruption, la criminalité financière, le détournement des deniers publics, l'accaparement du patrimoine foncier par une véritable oligarchie" 127.

Sans parti politique, Sock se présente en tant que candidat libre après avoir recueilli 10 000 signatures en sa faveur. Il se joint au FRTE et comme l'ensemble de ses camarades, il milite pour la chute du Président sortant. Son programme est flou, populiste et teinté de marxisme. Sans gros moyens financiers, le syndicaliste se contente d'une campagne de proximité, en rencontrant des groupes d'électeurs en petits comités.

Parmi les candidats dits historiques, seul Iba der Thiam vise uniquement une certaine tranche de l'électorat sénégalais. Comme en 1993, Iba der Thiam s'adresse avant tout aux paysans et aux musulmans. A l'instar de Dièye et de Fall, il adopte "un discours à forte connotation religieuse et culturaliste" 128 , qui propose entre autre la création d'un conseil national islamique. Il est toutefois condamné à un certain anonymat durant la campagne. Il n'arrive pas à détourner l'attention des médias, portée sur les quatre "présidentiables" : Kâ, Niasse, Wade et Diouf.

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Djibo Kâ 129 . Malgré sa rupture prématurée avec l'Alliance Jëf-Jël, l'ancien ministre socialiste représente plus de 13 % de l'électorat sénégalais. Comme on l'a vu précédemment, il mène des opérations d'envergure avec Abdoulaye Wade contre le PS et Diouf, acquérant ainsi une

jacobinisme : quelle démocratie pour le Sénégal ? " dans Momar-Coumba Diop, Le Sénégal contemporain, Paris, Karthala, 2002.

123 "Ousseynou Fall à Louga : mener lutte la contre la pauvreté ", Le Soleil, 21 février 2000.

124 Le Soleil, 9 février 2000.

125 "Campagne à deux vitesses", Le Soleil, 9 février 2000.

126 Voir Le Soleil du 31 juillet et 2-3 août 1998.

127 Ousmane Sall, "Syndicaliste et rancunier", Jeune Afrique, 27 juillet 1999.

128 Diop-Diouf-Diaw, "Le baobab a été déraciné : L 'alternance au Sénégal", pp.158, PoA 78, juin 2000. 129 Francois Kpatindé, "Où s'arrêtera Djibo Kâ ? ", Jeune Afrique, 1 er juin 1999.

certaine "respectabilité" au sein de l'opposition. Sûr de ses chances, il effectue en mai 1999 une grande tournée en Occident qui l'amène à rencontrer des personnalités influentes de la vie politique française comme Fernand Wibaux, conseiller officieux de l'Élysée pour les Affaires africaines, et Guy Labertit 130 . Il n'hésite pas alors à déclarer : "notre objectif (pour l'URD) : devenir, avant la fin de l'année, la première formation politique du pays" 131.

Cet élan est brisé le 16 juin 1999 avec l'émergence de Moustapha Niasse. En effet, si les deux hommes ont le même passé, le même profil, le même discours et les mêmes ambitions, Niasse est plus populaire et a de plus gros soutiens politiques, religieux et financiers. De ce fait, Kâ a bien du mal à se démarquer de son ancien camarade socialiste et à se faire entendre par Abdoulaye Wade, plus intéressé dorénavant par la formation d'une alliance PDS-AFP.

De plus, le Bloc Républicain pour le Changement (BRC), bâti en 1998 pour soutenir le fondateur de l'URD lors des présidentielles de 2000, se disloque : la LD/MPT rejoint le PDS, le BCG s'allie à Diouf et le RND joue la carte Niasse. Dépourvu de ses soutiens, Djibo Kâ ne peut compter à présent que sur la mobilisation de la communauté peul pour l'emmener au palais présidentiel. Il tente néanmoins au cours des trois semaines de campagne de convaincre d'autres électeurs. Il prône le changement via l'URD et condamne la corruption, le présidentialisme à outrance, le chômage, l'omnipotence socialiste etc... mais n'apporte pas de véritables solutions alternatives, comme le montre l'une de ses interventions :

"40 % des Sénégalais sont frappés par le chômage qui est vécu au quotidien dans chaque famille. On n 'indique pas la voie par un acte administratif. Il faut une politique économique volontariste, de la confiance et une administration efficace. En un mot, il faut faire exactement le contraire de ce que fait le gouvernement de Mamadou Lamine Loum" 132.

Moustapha Niasse dispose d'un programme moins évasif. Il désire la révision de la Constitution pour garantir la séparation des pouvoirs et un régime parlementaire. Il reprend également au cours de sa campagne des thèmes déjà mentionnés le 16 juin 1999 : lutte contre la corruption, assainissement des finances de l'Etat, relance de l'emploi industriel et agricole, relance d'un secteur privé "à l'abandon", fin de la dépendance vis-à-vis des aides extérieures etc. Il met aussi en avant sa sagesse, sa compétence dans les affaires et son incorruptibilité pour se démarquer de Wade, jugé imprévisible et arriviste par certains contemporains. L'ancien ministre des Affaires Etrangères essaie donc d'attirer à lui les déçus du wadisme.

Toutefois, Abdoulaye Wade détient touj ours le titre honorifique de chef de l'opposition et semble le mieux placer pour contrecarrer la réélection d'Abdou Diouf. Mis à mal après 1998 par la percée de Djibo Kâ, le fondateur du PDS a réussi à reprendre la tête du front antidioufiste en mett ant en avant sa légitimité historique. Sa démonstration de force lors de son retour d'exil a fini de convaincre Savané, Bathily et Dansokho. Pour eux, Wade est l'homme par qui peut et doit venir l'alternance politique.

Ces soutiens sont décisifs puisque les alliés du PDS représentent, si on se base sur les scores des précédentes législatives, 9,68 % de l'électorat sénégalais. Ils assurent donc à Wade une quasi-certaine seconde place pour le premier tour du scrutin de février 2000. Ceci pousse Abdoulaye Wade à bâtir un programme électoral consensuel, qui fait la part belle aux réformes institutionnelles. Ainsi, l'ancien ministre d'Etat promet l'établissement d'un régime parlementaire fort, la suppression du coûteux Sénat, une profonde réforme judiciaire pour garantir la séparation des pouvoirs, la création d'une véritable CENI indépendante, un audit

130 "Djibo Ka voyage...", Jeune Afrique, 1 juin 1999.

131 Francois Kpatindé, "Où s'arrêtera Djibo Kâ ? ", Jeune Afrique, 1 er juin 1999.

132 Assou Massou, "Huit candidats, deux programmes", Jeune Afrique, 8 janvier 2000.

des finances de l'Etat etc. En somme, Abdoulaye Wade annonce en cas d'élection qu'il tournera la page socialiste pour bâtir une démocratie nouvelle, juste et non-partisane.

Les différences idéologiques importantes entre les membres de la coalition alternance 2000 n'offrent pas la possibilité à Wade de formuler des promesses claires pour ce qui est de l'économie. Il annonce toutefois en cas d'élection la mise en place de mesures d'urgences en faveur du secteur de la pêche, de l'agriculture, de l'éducation, de la santé et de l'emploi 133.

On note que les programmes de trois grands candidats de l'opposition, Wade-Niasse-Kâ, convergent pour ce qui est des réformes institutionnelles à entreprendre. Le FRTE a permis ce rapprochement des idées qui doit garantir, quelque ce soit le vainqueur, la réalisation du changement. Cette entente préalable explique pourquoi au cours de la campagne, les trois candidats évitent soigneusement de s'attaquer. Ils concentrent leurs diatribes sur le bilan de leur adversaire commun.

Face à cette alliance, Abdou Diouf défend à la fois son bilan mais présente aussi son projet de changement. Tout comme ses opposants, il préconise la création d'un Sénégal nouveau, plus juste et plus démocratique, comme l'atteste son slogan de campagne concocté par Jacques Séguéla : "Ensemble, changeons le Sénégal". Il annonce dans son programme la mise en place d'un pacte de croissance et de solidarité, la relance de la concertation nationale, le maintien de l'effort de libéralisation économique et l'approfondissement de la régionalisation 134. Constatant l'aspiration générale à des changements institutionnels, il s'engage également en fin de campagne à faire un referendum pour instaurer un régime parlementaire 135.

En désirant récupérer le thème du changement, Diouf s'attire les railleries d'Abdoulaye Wade, bien décidé à conserver la paternité du sopi. Pour contrer la stratégie présidentielle, Wade prend des accents populistes et clame être le candidat du peuple. Il déclare : "et même s 'il veut faire du sopi, il n'a qu'à m'imiter, moi qui n'a ni garde rapprochée, encore moins de gendarmes et de policiers"

Revendiquant être protégé par le peuple, et non par des policiers, Wade s'appuie sur sa popularité dans les zones urbaines pour mener sa campagne. Il instaure les "marches bleues" qui drainent des milliers de personnes. En traversant lentement chaque localité qu'il visite, à bord d'une Mercedes bleue décapotable, toujours habillé en costume de ville, le candidat PDS établit un contact direct avec les habitants. Son allure particulièrement soignée et occidentalisée, qui rompt avec le boubou normalement de rigueur pendant les élections, a pour but de séduire une jeunesse sénégalaise qui rêve d'Amérique et d'Europe. De surcroît, il profite du soutien de Landing Savané et Abdoulaye Bathily - relativement populaires auprès des étudiants - pour se rendre à l'université Cheikh Anta Diop, lieu pourtant réputé hostile aux gouvernants. Il renforce par cette visite symbolique son image de candidat des jeunes 136.

A l'inverse, Abdou Diouf conserve le boubou et multiplie les gros rassemblements. Il faut dire que l'électorat dioufiste, surtout rural et clientéliste, n'est pas le même que celui de son concurrent. Néanmoins, le Président sortant tente de rallier la jeunesse à son programme en s'assurant le soutien de quelques personnalités populaires auprès des jeunes. Par exemple, Diouf s'affiche à la une du Soleil le 14 février 2000 en compagnie Mohamed Nado "Tyson", star incontestée de la lutte sénégalaise. Il obtient d'autres appuis de sportifs, tels que

133 Anne Marchand et Philippe Daguerre, "Le défi historique de la gauche", Nouvel Afrique-Asie, février 2000.

134 "Le Sénégal à l'heure du changement dans la continuité ou la rupture", Le Monde, 27 février 2000.

135 "Abdou Diouf propose un référendum sur le régime constitutionnel", Le Soleil, 24 février 2000.

136 "Abdoulaye Wade aux étudiants : votre mobilisation me remplit de joie", Le Soleil, 14 février 2000.

Mamadou Thiam, expatrié en France et champion d'Europe de boxe, et Fode Ndao, ancien champion d'Afrique de karaté 137.

Les derniers jours de campagne sont tendus. Abdoulaye Wade réitère son appel à l'armée et critique le "bilan taché de sang" d'Abdou Diouf à la tête de l'Etat. Il fait ici référence aux multiples conflits - Casamance, Gambie, Guinée-Bissau, Mauritanie etc. - qui ont jalonné les vingt années de présidence dioufiste 138. Il se désolidarise ainsi de la politique extérieure menée par Diouf, chose qu'il avait rarement osé faire auparavant. Il dénonce aussi la nonprésence d'observateurs internationaux durant la campagne. Il juge que leur simple présence le jour du scrutin n'est pas suffisante, ce qui lui fait dire : "l'observateur du seul scrutin est un alibi au service des dictateurs" 139.

Malgré ces attaques, Abdou Diouf ne répond pas aux provocations wadistes, contrairement à 1988. Pour son dernier rassemblement dakarois, au stade Iba Mar Diop, le candidat socialiste s'affiche en compagnie de sa famille et de ses principaux soutiens : Ousmane Tanor Dieng, qui a mené une campagne parallèle dans les petites localités sénégalaises ; Mamadou Diop, maire de Dakar ; Madia Diop, secrétaire général du syndicat CNTS ; Ousmane Ngom ; Mahjmout Diop ; Jean-Paul Dias ; Aminata Tall et des membres des Moustarchidines. Il rappelle à cette occasion qu'il est prêt au changement et garde un optimiste certain en prévoyant sa victoire au premier tour avec un peu plus de 53 % des voix.

Les autres grands candidats finissent eux-aussi leur campagne à Dakar 140, excepté Djibo Kâ, qui choisit son fief de Linguère. Abdoulaye Wade, entouré de Landing Savané, Amath Dansokho et... Alain Madelin, promet le sopi tout comme Niasse, certain que le second tour désiré par l'opposition est inéluctable. Les premiers résultats du scrutin confirment rapidement les dires des opposants.

5.2. Les résultats du premier tour :

Le scrutin du 27 février 2000 voit les Sénégalais se rendre en nombre dans les 8 728 bureaux de vote prévus pour ces élections 141. En effet, on compte 450 000 électeurs supplémentaires par rapport aux législatives de 1998. L'élection présidentielle confirme donc être "la reine des élections", la seule qui intéresse véritablement l'électorat sénégalais.

137 Voir Le Soleil du 13, 14 et 25 février 2000.

138 Le Soleil, 23 février 2000.

139 Le Soleil, 27 février 2000.

140 Ceci est tout à fait logique, car la région dakaroise concentre à elle seule 26 % du corps électoral sénégalais. Voir Le Soleil, 25 février 2000.

141 On ne peut pas parler toutefois de vote massif, une large part de la population sénégalaise n'ayant pas pris part à l'élection, comme le souligne Jeune Afrique le 7 mars 2000 : "entre 1993 et 2000, le corps électoral est passé de 2,55 millions à 2,74 millions de personnes, soit