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L'alternance politique au Sénégal : 1980-2000

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par Adrien THOUVENEL-AVENAS
Université Sorbonne Paris IV - Master 2 2007
  

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1.3. Le Sénégal face à la dévaluation :

Bon nombre d'observateurs estiment en 1993 que les programmes d'ajustement sénégalais ont connu plus d'échecs que de réussites. Ils ne se sont pas assez attachés aux considérations

11 'Moustapha Sy jugé par défaut", Le Soleil, 16 janvier 1994.

12 "Audience reporté au 14 janvier", Le Soleil, 7 janvier 1994.

13 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 68, Paris, Rocher, 2001.

14 Voir chapitre suivant.

15 Le non-recours à la peine de mort est une "tradition sénégalaise". La dernière exécution capitale remonte au 15 juin 1967. L'exécuté, Moustapha Lô, avait tenté de tuer à l'époque le Président Léopold Sédar Senghor. Elimane Fall, "La démocratie à l'épreuve", Jeune Afrique, n° 1760, 5 octobre 1994.

16 Abdoulaye Wade surprend bon nombre d'observateurs lorsqu'en 2002... il amnistie les trois assassins de Babacar Sèye. Cette décision réanime le débat sur le commanditaire du meurtre du vice-président et le rôle supposé joué par Abdoulaye Wade ou Habib Thiam. Voir Abdou Latif Coulibaly, "Affaire Me Sèye, un meurtre sur commande", Paris, L'Harmattan, 2005, 211 pages et le "livre-réponse" du camp wadiste de Madické Niang, "Affaire Me Sèye : le piège de l'acharnement", Le Cherche-Midi, 2006, 224 pages.

physiques, historiques et sociologiques du pays. En fixant des mesures excessives et des conditionnalités trop fortes, les programmes se sont heurtés à la "faisabilité politique" 17 . De surcroît, l'économie sénégalaise ne s'est pas réformée comme l'avait réclamé les institutions financières internationales. En 1993, les monopoles persistent ; la corruption est omniprésente; les importations sont trop nombreuses, provoquant d'énormes déficits budgétaires (40 millions FF par mois au cours de l'année 1993).

L'économie du Sénégal est à bout de souffle, tout comme celle de ses homologues africains, dont la Cote d'Ivoire, qui n'a pas pu se redresser depuis 1992. De plus, la France vient de changer de majorité. Alors que sous le gouvernement socialiste de Bérégovoy, le Sénégal s'est vu octroyé un chèque de 1,5 milliards FF 18 , Edouard Balladur, nouveau Premier ministre, promouvoit l'austérité et refuse à présent de payer les fins de mois du "pré-carré" africain. Il promet de nouvelles aides... qu'en cas d'une reprise de dialogue avec le FMI et de la Banque mondiale. Or, les deux institutions exigent une dévaluation avant une reprise formelle des contacts et des aides, stoppés depuis plus d'un an. Abdou Diouf, touj ours sur la même ligne de conduite depuis 1992, refuse une quelconque dévaluation, en dépit d'une visite du Premier ministre ivoirien en octobre 1993. A cette occasion, Alassane Ouattara encourage son voisin à se laisser convaincre pour le bien de l'avenir de la zone CFA 19.

Le Président sénégalais lance comme alternative à la dévaluation un plan d'urgence économique, confectionné par le duo Sakho-Loum. L'urgence est effectivement très grande, puisque depuis juin 1993, les fonctionnaires - au nombre de 66 000 - ne sont plus payés par l'Etat. La "loi des finances rectificatrices" est votée le 24 août 1993. Elle doit permettre l'économie de 120 millions FF jusqu'à la fin 1993. Les principales mesures consistent à réduire de 15 % les salaires des fonctionnaires (les bailleurs de fonds exigent... 35 %) ; à prélever dans le secteur privé une journée de salaire mensuellement ; à généraliser la TVA ; à ponctionner de 10 % les bénéfices des entreprises ; à supprimer les exonérations douanières ; à effectuer une hausse sur le carburant ; à créer une taxe sur l'importation.

Pour donner l'exemple, Abdou Diouf divise le salaire présidentiel de moitié et baisse celui des ministres de 20 %. Le principal objectif de ces mesures est de réduire la masse salariale de la fonction publique - qui représente... 66 % du budget de l'Etat - en la faisant passer de 135 à 90 milliards FCFA. Ce plan d'urgence touche néanmoins toutes les couches sociales du Sénégal, du Président aux petits paysans 20.

Ces mesures n'ont pas pour but de relancer la croissance et le développement mais simplement d'assainir... temporairement les finances de l'Etat. D'une certaine manière, Abdou Diouf ne fait que retarder une échéance certaine. La population et les syndicats, ne mesurant certainement pas la gravité de la crise, s'insurgent devant de telles décisions. Nonobstant la menace gouvernementale d'une perte de 13 000 emplois en cas d'échec du plan, les syndicats prennent la tête de la contestation. Ils se substituent ainsi au PDS, alors en pleine affaire Babacar Sèye.

Le 2 septembre 1993, quatre syndicats - le CNTS, l'Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal, la Confédération des Syndicats Autonomes et le Syndicat de l'Information et de la Communication du Sénégal - lancent une grève largement suivie par la

17 "Paris dresse un bilan critique de dix ans de politique d'ajustement au sud Sahara", Le Monde, 15 janvier 1994.

18 Elimane Fall, "Les rumeurs de Dakar", Jeune Afrique, n° 1696, 14 juillet 1993.

19 "Le Premier ministre de Cote d'Ivoire reçu par Abdou Diouf : Il faut faire des sacrifices face à nos situations économiques", Le Soleil, 26 octobre 1993.

20 Bernard Degioanni, "Les fonctionnaires au pain sec ", Le Monde, 31 août 1993.

population sénégalaise. Ce jour-là, magasins, stations services, banques... tout est fermé 21 . Un slogan né de cette journée : "touche pas à mon salaire". Devant l'ampleur de la fronde, le gouvernement entame des négociations. Elles sont menées par Ousmane Tanor Dieng . On assiste alors à un dialogue de sourd. Les syndicalistes, persuadés qu'une dévaluation du Franc CFA est impossible 22 , fixent de multiples conditions. Ils déclarent pouvoir accepter une baisse des salaires... qu'en cas d'une baisse substantielle des prix des produits de première nécessité. Le PS, qui ne veut pas remettre en cause les effets du plan, ne s'engage qu'à réduire certaines dépenses de l'Etat (diminution du nombre de ministres, suppression d'aides accordées aux ministres et parlementaires etc). Faute d'accord, les négociations sont rompues, ce qui fait dire à la fin du mois d'octobre 1993 à Ousmane Tanor Dieng : "une fois épuisée la voie de la négociation, il ne reste que l'affrontement" 23.

Les syndicats tentent alors, avec l'aide cette fois-ci des partis d'opposition, de remobiliser la population. Mais les rivalités syndicales ne permettent pas de recréer l'engouement populaire du 2 septembre 1993. Le plan d'urgence est maintenu mais il devient vite caduc à la suite de la décision prise par Paris et les institutions financières internationales de dévaluer. Prévue le 7 décembre 1993, la dévaluation est repoussée une première fois après la mort de Félix Houphouët Boigny... le 7 décembre 1993. En dépit des protestations du Soleil 24 , qui traduisent les réticences dioufistes, elle intervient finalement le 12 janvier 1994. Le Franc CFA perd alors 50% de sa valeur.

Les objectifs de cette dévaluation sont multiples : permettre aux produits de la zone de mieux s'exporter ; doubler les aides des bailleurs de fonds ; rendre les pays attractifs sur le marché touristique etc. Les rentrées de liquidités doivent relancer les économies et favoriser un retour aux équilibres budgétaires. Pour se faire, la dévaluation nécessite d'être accompagnée de profondes réformes, d'une libéralisation économique et d'une réorientation des choix budgétaires, en privilégiant la santé et l'éducation.

Si ces ambitions sont louables, les premières conséquences de la dévaluation ne sont pas positives au Sénégal. On assiste à des ruées vers les magasins, à la constitution de stocks alimentaires et à la "valse des étiquettes". Les prix augmentent en quelques jours de 20 %. Pour contrer ces hausses "sauvages", l'Etat limite officiellement l'inflation entre 22 et 33 % 25. Le panier de la ménagère sénégalaise augmente de ce fait de 30 %, et si elle vit à l'occidental de... 70 %.

Le milieu urbain est le plus gravement touché par la dévaluation, puisqu'il ne "bénéficie" que des hausses spectaculaires des prix, même si l'Etat accorde "généreusement" une augmentation de 15 000 FCFA à tous ses fonctionnaires, contre l'avis des bailleurs de fonds. Le milieu rural profite quant à lui d'une demande accrue et de la décision de l'Etat de compenser les méfaits de la dévaluation par un relèvement spectaculaire des prix aux producteurs agricoles (43% pour l'arachide, 30 % pour le coton et 6 % pour le riz). En plus de privilégier un électorat qui lui est naturellement favorable, le PS mise sur une augmentation conséquente des exportations agricoles pour apporter des liquidités au pays, l'Etat tablant sur une augmentation de 40 % de ses exportations. Dans une même logique, le gouvernement

21 Géraldine Faes, "Rentrée chaude ", Jeune Afrique, n° 1 705, 15 septembre 1993.

22 Madia Diop (CNTS) affirme au sujet d'une possible dévaluation : "il est vrai qu'on ne le prend pas au sérieux (...) mais c 'est la pire des choses qui puissent arriver aux travailleurs, à la population". "Madia Diop : Il y a l'espoir d'une reprise des négociations", Le Soleil, 30 septembre 1993.

23 Géraldine Faes, "Ousmane Tanor Dieng : Thiam restera ", Jeune Afrique, n° 1711, 27 octobre 1993.

24 Voir l'éditorial du Soleil du 10 janvier 1994 : "Urgences signalées" et l'article d'Amadou Fall "La dévaluation: la solution du pire ".

25 "On est tous dévalués", Le Monde, 5 février 1994.

mise sur des prix attractifs pour relancer le tourisme au Sénégal, malgré les problèmes persistants en Casamance.

Les contemporains s'inquiètent néanmoins des risques d'une crise sociale et politique à Dakar. Dans un rapport, le GATT écrit qu'ils "subsistent des doutes quant à la possibilité de déclencher (par la dévaluation) une expansion réelle et rapide, au lieu de déchaîner seulement l'inflation et l'agitation sociale car il n'y a pas, ou guère, de branches de production qui paraissent prêtes à décoller" 26.

Pour faciliter les réorientations économiques, le Parlement confie pour une période de 6 mois les pleins pouvoirs économiques à Abdou Diouf le 20 janvier 1994. Le Président de la République peut de ce fait légiférer par décrets, sans passer par l'Assemblée nationale. Cette loi offre donc la possibilité au PS de réduire la contestation légale de l'opposition, puisque les débats parlementaires sont interrompus. La contestation politique descend ainsi dans la rue, alors qu'Abdou Diouf se mure dans le silence pesant. Malgré la crise historique que traverse le pays, le chef de l'Etat ne s'adresse pas à la nation au cours du mois de janvier 1994.

Depuis l'affaire Babacar Sèye, l'opposition s'est unie. Le PDS, And Jëf, le MSU, le RND et les Moustarchidines se sont rassemblés au sein de la Coordination des Forces Démocratiques (CFD). Ils organisent la riposte face au "chèque en blanc, valable six mois et renouvelable pour conduire dans l'improvisation totale la politique budgétaire et monétaire du gouvernement" 27 . Si les partis marxistes reprochent au gouvernement le principe même de la dévaluation, le PDS critique non pas la décision des institutions financières internationales mais l'impréparation du gouvernement face à une telle mesure. En outre, le PDS et les Moustarchidines militent ensembles pour la libération de Moustapha Sy, emprisonné depuis octobre 1993 et condamné en janvier 1994 à un an de prison.

La CFD organise ainsi un grand rassemblement contre la dévaluation et pour la libération du fondateur des Moustarchidines le 16 février 1994 à Dakar. Ce jour-là, les partis politiques, dont Abdoulaye Wade, sont vite débordés par la jeunesse moustarchidines venue assister au débat. Des slogans islamistes sont prononcés, ainsi que des appels au meurtre. Le public n'attend pas la fin de la conférence pour marcher dans le centre-ville de Dakar. Préalablement armé, il se déchaîne alors sur une police qui a reçu l'ordre d'Abdou Diouf de ne pas tirer 28 . Le bilan est excessivement lourd : six policiers sont massacrés à coups de machettes, deux autres personnes trouvent également la mort. Les forces de l'ordre sont débordées, les manifestants marchent vers le palais, certains atteignant même les grillages de celui-ci. Une grande confusion règne à Dakar.

"Les factieux purent avancer jusqu 'à une centaine de mètres du palais de la République et du building où se trouvent plusieurs ministères (...) mes bureaux furent à un moment donné envahis par la fumée et l'odeur âcre

des pneus brûlés et des grenades lacrymogènes" 29.

Le lendemain, Djibo Kâ annonce la dissolution des Moustarchidines. Cette association religieuse, établie dans toutes les villes sénégalaises, dans tous les quartiers défavorisés, les universités, les écoles etc... cible prioritairement les jeunes. Elle organise des conférences et des séminaires, le plus souvent en arabe ou wolof. Fondée en 1979, dirigée par Moustapha Sy, petit-fils du Khalife général des Tidjanes, elle a entretenu autrefois des liens très étroits avec

26 "Pessimisme du GATT", Lettre du continent, 3 février 1994.

27 "La Coordination des forces démocratiques face à la presse : organiser la riposte", Le Soleil, 23 janvier 1994.

28 "Le Président Abdou Diouf, malgré la gravité de la situation (...) avait donné des instructions pour qu'on ne tirât point". Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 76, Paris, Rocher, 2001.

29 Habib Thiam, Par devoir et amitié, pp.1 75, Paris, Rocher, 2001

le pouvoir socialiste, l'Etat étant allé jusqu'à... mettre à sa disposition des salles de classe 30. Les Moustarchidines sont donc un groupe influent, rapporteur de voix et de popularité.

C'est ce qui explique le soutien sans faille que leur accorde le CFD après les évènements sanglants du 16 février 1994. Dans un communiqué, le front de l'opposition dénonce... les violences policières et "soutient la décision prise par les masses d'organiser sur place une marche de protestation contre les violations inqualifiables et injustifiées des libertés les plus élémentaires" 31 . Cette déclaration est interprétée comme une provocation par le pouvoir. Le 18 février 1994, Abdoulaye Wade, Landing Savané et d'autres sont arrêtés pour "atteinte à la sûreté de l'Etat" et placés directement à la prison de Rebeuss, le flagrant délit étant invoqué pour faire lever l'immunité parlementaire des députés. Ils sont au total 193 à être incarcérés.

La CFD, emmenée par ceux qui n'ont pas été arrêtés, tels que Madior Diouf (RND), milite pour une libéralisation rapide des opposants. Cependant, les médias d'Etat se ferment et toutes les tentatives d'organisation de manifestations échouent, devant le refus catégorique des différents gouverneurs. Madior Diouf mène donc une campagne de "renseignement" à travers le pays pour expliquer la situation de Wade. Il désire "lutter contre l'intoxication du pouvoir". En ce qui concerne la LD/MPT et le PIT, les deux formations marxistes du gouvernement, anciens alliés du PDS, ne se prononcent que très modérément sur la question de l'emprisonnement d'Abdoulaye Wade. Abdoulaye Bathily se rapproche néanmoins plus de la position socialiste, puisqu'il condamne avant tout les violences et non pas l'arrestation de chef de l'opposition 32.

Abdou Diouf maintient quant à lui son silence. En ne jugeant pas utile de se prononcer sur le sujet, le Président adopte une attitude technocratique et non politicienne. Les différentes crises qui touchent le Sénégal entre 1993 et 1994 montrent les limites politiques d'un Président en place depuis treize ans. Ses principes de réserve et de modération ne séduisent plus. Ses atouts d'autrefois sont devenus des lacunes aux yeux des contemporains. Jeune Afrique écrit dans son numéro du 2 mars 1994 que le chef d'Etat sénégalais "veut avoir tellement les mains propres qu'il donne l'impression de ne plus avoir de mains" 33.

Quand le Président s'exprime enfin, il le fait dans le cadre officiel de l'allocution présidentielle du 4 avril, jour de la fête nationale. A cette occasion, il reconnaît que les "choses ont beaucoup changé" depuis le 31 décembre 1993, date de son dernier discours au peuple sénégalais. Après avoir évoqué les difficultés mais aussi les chances qu'entraînent la dévaluation du Franc CFA, le Président se prononce sur l'incarcération d'Abdoulaye Wade. Comme il l'a fait en 1988, il prend un ton légaliste en évoquant la sacro-sainte séparation des pouvoirs pour justifier son incapacité à faire accélérer les procédures et libérer son principal opposant.

"Les magistrats savent ce qu'ils font (...) je me garderai bien d'essayer de me substituer à eux, en violation flagrante de la séparation des pouvoirs édictés par notre Constitution" 34.

Suite à cette allocution télévisée, Abdou Diouf effectue un déplacement périlleux... à Paris. La presse et les politiques de l'ancienne métropole sont effectivement perplexes quant à la situation sénégalaise 35. Le PS français exige par exemple une libération immédiate de Wade.

30 Géraldine Faes, "SOS détresse" , Jeune Afrique, n° 1729, 2 mars 1994.

31 "Communique de la CFD", Le Soleil, 18 février 1994.

32 "Abdoulaye Bathily : la violence ne paie pas", Le Soleil, 4 avril 1994.

33 "Les lourds silences d'Abdou Diouf", Jeune Afrique, n° 1729, 2 mars 1994.

34 "Impératif de dépassement", Le Soleil, 5 avril 1994.

35 "Abdou Diouf est venu à Paris sans avoir libéré les principaux dirigeants de l'opposition", Le Monde, 9 avril 1994.

La pression est forte. Abdou Diouf, venu en France pour obtenir des aides financières, ne peut occulter les reproches de ses "amis".

Il rencontre tous les hommes politiques français influents - François Mitterrand, Jacques Chirac, Edouard Balladur, Michel Rocard etc. - et tient durant tout son séjour un discours similaire à celui du 4 avril. La France, engluée dans le conflit rwandais, se satisfait de ces explications sans chercher à en savoir plus, comme le montre cette déclaration de Michel Rocard, premier secrétaire PS en 1994 : "nous ne savions pas que l'arrestation des parlementaires était faite sur l'accusation de justice et du flagrant délit. Nous ne le savions pas. Donc le jugement change un peu" 36. Le gouvernement Balladur recommande toutefois, par la voix de son ministre des Affaires Etrangères Alain Juppé, à la justice sénégalaise de se prononcer très rapidement. La situation n'évolue pourtant pas d'avril à juin 1994. Wade, Savané et ses compagnons de cellules restent à Rebeuss, sans qu'aucun geste ne soit effectué de la part du Président de la République.

Durant leur incarcération, les opposants ne signalent aucune maltraitance et reçoivent à leur guise des journalistes 37. Néanmoins, ils ne sont pas interrogés par le juge d'instruction et leur détention s'éternise. Pour accélérer la procédure, les détenus politiques entament tous une grève de la faim. L'Etat, qui ne souhaite pas subir les conséquences médiatiques d'un quelconque drame, lâche du lest. Mody Sy, Abdoulaye Wade, Landing Savané et consorts sont rapidement libérés au cours des premiers jours de juillet 1994. Wade et Savané, qui ont séjourné pendant quatre mois et demi dans la même cellule, ont tissé des liens qu'ils comptent bien mettre à profit dans leur lutte contre le régime socialiste : ils envisagent de créer un grand parti d'opposition, qui rassemblerait le PDS, And Jëf, le RND et le MSU 38.

De février à juillet 1994, la vie politique sénégalaise a été bloquée. Les interdictions de manifestations, une certaine censure dans la presse gouvernementale, un Président de la République en retrait etc... rien n'a été fait pour éviter la crise. L'opposition ayant été incapable de "profiter" de l'absence wadiste, le PDS apparaît en juillet 1994 renforcé. En effet, Abdoulaye Wade s'est trouvé à Rebeuss un nouvel allié fidèle, en la personne de Landing Savané. Pourtant, le chantre du sopi oscille entre la volonté de s'opposer à Abdou Diouf, qui n'a pas agit pour le sortir de sa cellule, et le désir de renouveler l'expérience plutôt positive de gouvernement à majorité présidentielle élargie. L'ambivalence de Wade est manifeste pendant les premiers mois qui suivent sa libération, puisque tout en fondant une nouvelle coalition politique avec And Jëf, il prône pour sortir de la crise un retour au gouvernement.

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