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La métaphore du voyage, quête et subversion de la quête chez Louis-Ferdinand Céline

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par Franck Macé
Université Paris Sorbonne - Master 1 2008
  

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LA METAPHORE DU VOYAGE,

QUÊTE ET SUBVERSION DE LA

QUÊTE CHEZ LOUIS-FERDINAND

CELINE.

La notion de voyage est étroitement liée à l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, très présente dans son parcours de vie elle l'est également dans son oeuvre qui est une transposition romanesque de ce dernier. A cet effet l'auteur nous convie à nous pencher de plus près sur cette notion qui est mise en valeur, l'auteur l'employant dans le titre donné à son premier ouvrage paru Voyage au bout de la nuit. Le lexème voyage recouvre deux sens, l'un concret qui définit le déplacement physique d'une personne généralement loin de son environnement quotidien et l'autre, métaphorique, entreprend de désigner un parcours, une traversée qui repose spécifiquement sur l'imaginaire. Afin d'illustrer notre propos s'efforçant de démontrer la prégnance du voyage chez Céline nous prenons soin de relever que ces deux acceptions apparaissent dès les épigraphes laissées par l'auteur. Ainsi le voyage dans sa valeur métaphorique se trouve au sein d'un extrait d'une Chanson des Gardes Suisses daté de 1793: « Notre vie est un voyage/Dans l'hiver et dans la Nuit,/Nous cherchons notre passage/Dans le ciel où rien ne luit. ».Quant au voyage physique, celui qui nous offre de parcourir d'autres horizons, l'auteur le place en tête d'un commentaire éclairant son roman: « Voyager, c'est bien utile, ça fait travailler l'imagination1. ». A cela pourrait s'ajouter un troisième emploi du terme, celui également métaphorique d'exploration du roman en tant que genre, le bout de la nuit étant alors la nuit littéraire et la finalité du roman celle de sonner le glas des normes qui régissaient alors ce dernier. Par conséquent de par l'emploi polysémique que l'auteur en fait, le voyage irradie l'oeuvre de Céline et se pose en tant que pierre angulaire de cette expérience littéraire. C'est pourquoi nous nous attacherons à placer notre étude à l'aune de l'emploi du voyage par Céline. Afin de réaliser cette étude il convient de définir un corpus qui se limitera aux deux premiers romans de Céline Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. En effet comme nous l'avons rappelé il nous semble que les fondements et la richesse de cette oeuvre se situe à la croisée polysémique du lexème étudié, à la façon dont les deux acceptions observées s'imbriquent renforçant d'autant voire radicalisant l'écriture célinienne; c'est pourquoi ces deux romans nous semblent proposer des expériences fortes de voyage, de mouvement transfiguré au service d'un récit, transposition de la vie de l'auteur, qui tend à décrire avec un fort obscurcissement un parcours de vie, symbole d'un voyage désenchanté. C'est là que se fonde la cohérence du corpus retenu: l'impact de la mobilité conduisant à l'ailleurs sur le voyage statique, celui de la traversée de l'existence. A cet effet et contrairement aux oeuvres retenues qui exposent le récit de différents séjours en Afrique, en Amérique et en Angleterre durant lesquels le narrateur erre, la suite de la production littéraire de Céline est davantage marquée par le caractère sédentaire de la vie du narrateur à l'image de Guignol's band , Casse-pipe ou bien d'une sorte de ballottement d'un endroit à un autre sans désir de quête comme le souligne le titre d'un autre roman D'un château l'autre. Du reste à son retour du Danemark, installé à Meudon, Céline se consacrera plutôt à des récits qui seront l'oeuvre d'un chroniqueur comme il se définira lui-même

rompant ainsi avec sa production antérieure que Henri Godard a pu qualifier de « romanautobiographie » dans laquelle la véracité n'est pas impérative et la fiction n'est pas gratuite. A travers ces deux récits l'auteur relate les origines de sa profonde désillusion née de la guerre ou d'une enfance chaotique et fait jaillir l'expression de son humanisme désespéré, de sa défiance en l'homme sur un ton nouveau, fruit d'un travail sur la langue qui participera à renouveler les codes romanesques. Ainsi les passages des différents voyages effectués par les narrateurs qui semblent n'en faire qu'un participent au projet nihiliste de l'auteur l'agrémentant de sombres événements qui assurent la cohérence des récits. Toutefois nous démontrerons que, si le voyage physique avec Céline est considérablement vidé de ses caractéristiques mélioratives fondées sur la découverte de l'ailleurs, sa langue, elle, est régénérée par ces mêmes leviers, par conséquent les lois inhérentes à la notion de voyage qui lui assurent sa vigueur sont transférées à la langue qui, ainsi revivifiée, est à même de renforcer l'expression du désenchantement célinien. C'est pourquoi ces oeuvres répondent à un agencement fondé sur les règles d'un système clos où les récits de voyage sont ciselés sous les coups de boutoir d'une langue dont ils ont accompagné la naissance. En effet le contact avec la langue étrangère fait naître l'imaginaire qui se nourrit de voyages et ces derniers deviennent virevoltants grâce à une nouvelle langue, étrangère aux canons littéraires. Il s'agira afin de défendre notre point de vue de consacrer une étude à la notion de voyage physique et de son rapport étroit avec le projet global qui répond, lui, au voyage symbolique au bout du désenchantement. Là le voyage semble nier le renouveau et au lieu d'engendrer une révolution de l'esprit il n'est que confirmation des pressentiments funestes. Ensuite il conviendra d'explorer un nouveau rouage de la mécanique littéraire célinienne car si l'apprentissage lors du voyage est détourné il n'en demeure pas moins que la quête, elle, est réelle et marquée. Sa dimension métaphysique donne tout son sens au système célinien car selon un double mouvement elle est inspirée par la langue et ses conclusions nihilistes inspireront le recours à une nouvelle langue. S'ouvre ainsi, afin de clore notre raisonnement, la nécessité pour l'auteur d'une nouvelle quête, métaphorique, qui prend plutôt les aspects d'une exploration linguistique aux accents mortifères tant cette langue subvertie, en lambeaux, aiguise la désespérance de l'auteur mais aussi car elle sera au service d'idéologies véhiculant la dislocation, la destruction et la mort.

I) NEGATION OU SUBVERSION DU VOYAGE ?

A) LE MIRAGE DU VOYAGE

1) Une illusion

Au début des passages relatant les trois expériences de voyage vécues par les deux narrateurs il est intéressant de noter que le même procédé est utilisé par l'auteur, celui de la sublimation du nouveau lieu rencontré. En effet le récit dévoile très tôt la magie, le renouveau, l'espoir que cette nouvelle contrée apporte au personnage qui ne cesse de vouloir fuir les drames passés: la guerre pour Bardamu, les accusations mensongères de vol pour Ferdinand. Le voyage alors, de par le dépaysement qu'il garantit et sa capacité à ouvrir de nouvelles perspectives plus lumineuses, peut être qualifié de petit infini. Cette sensation à travers le corpus repose sur des leviers différents car elle répond à des aspirations dans le premier roman et plutôt à une découverte féérique dans Mort à crédit. En ce qui concerne l'Afrique, le narrateur voit ce continent comme celui d'une promesse de fortune, d'un argent rapidement gagné non sans cynisme du reste ainsi que le précise le narrateur: « Ils y tenaient ceux qui me voulaient du bien, à ce que je fasse fortune » ou un peu plus loin: « j'allais trafiquer avec eux des ivoires longs comme ça, des oiseaux flamboyants, des esclaves mineures2. ».Pour l'Amérique le narrateur est mu par des pulsions érotiques incarnées par un personnage féminin rencontré durant sa convalescence, Lola et voici ce qu'il précise: « Je décidai, à force de peloter Lola, d'entreprendre tôt ou tard le voyage aux États-Unis, comme un véritable pèlerinage et cela dès que possible3. ». Bardamu imprégné de considérations médicales la hisse au rang d'emblème national, persuadé du fait que le nouveau monde est un Éden biologique. Ainsi lors de son arrivée à New York ses rêveries érotiques seront accrues par la réalité miraculeuse, c'est une nouvelle dimension qui s'offre à lui, sous le coup de l'émerveillement il associe le nouveau monde au monde antique, parangon de civilisation: « C'est peut-être, pensais-je, la Grèce qui recommence4? ». Ainsi l'argent et l'érotisme nourrissent tous deux l'esprit du narrateur, ils sont sources de fantasme et suscitent le désir de voyager, seul véritable espoir d'échapper à un quotidien moribond. Il en est de même pour Ferdinand dont le premier contact avec l'Angleterre apparut comme un enchantement. Ici c'est l'environnement féérique composé de brumes épaisses et une fête populaire qui fascine le narrateur, ce pays offre une une nouvelle dimension: « D'abord ça devenait une magie...Ça faisait tout un autre monde...Un inouï!...comme une image pas sérieuse... 5». Toutefois peu après ces premières lignes oniriques le récit se concentre très vite sur les failles et

2 Ibid,p.111-112.

3 Ibid,p.54.

4 Ibid,p.194.

5 Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit[1936], Paris, Gallimard, 1952, p.217-218.

la dureté du nouvel environnement. Le voyage dans l'ensemble du corpus se décline en différentes expériences répondant à des objectifs variés, motivation commerciale pour l'Angleterre et l'Afrique (le séjour linguistique est motivé par une future meilleure intégration dans le domaine du commerce), quête voluptueuse pour l'Amérique. Cependant toutes tendent à échouer. Lentement tout se dégrade, le climat cauchemardesque transforme l'Afrique en terre de désolation, l'Amérique est dure et froide, enfin la vie du jeune narrateur en Angleterre va considérablement se dégrader jusqu'à connaître un drame inspiré de Shakespeare. A l'image du brouillard anglais, le fantasme se dissipe rapidement se dissolvant dans la pénombre de la réalité. Progressivement le récit installe l'avènement d'une nouvelle catastrophe: la fuite d'Afrique, l'errance américaine, le Meanwell College métamorphosé en vaisseau fantôme et la mort de Nora. Les brumes féériques font place au noircissement. Céline installe durablement l'idée que l'ailleurs est un leurre et pulvérise l'espoir de l'existence d'un lieu-refuge, d'un sanctuaire. Comme le précise Henri Godard: « Les Bardamu sont peut-être plus à même que les Morand de s'étonner de la nouveauté de certains spectacles et de rendre leur étonnement, mais ils en reviennent aussi plus vite6. ». Ici comme ailleurs c'est le règne d'un monde désenchanté, tout se vaut. Sous les effets répétés du nivellement nihiliste opéré par l'auteur, « s'étranger » est une démarche illusoire, où que les personnages se trouvent l'évasion est impossible; quelle que soit la forme qu'elle emprunte, irréversiblement artificielle, la laideur sous-tend le monde, l'uniformise et le réduit par conséquent à une échelle bien inférieure. L'absence de différence miniaturise le monde.

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