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Militer pour la décroissance. Enquête sur la genèse d'un "mouvement politique" de la décroissance en France

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par Mathieu ARNAUDET
Université Rennes 1 - Master 1 Science Politique 2009
  

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IV) La politique comme lieu de visibilité du nous identitaire.

Bien que le PPLD fût, dès son origine, contesté, il n'en restait pas moins le seul instrument politique de la « décroissance ». Le parti se montra alors comme un porte-drapeau, pouvant seul toucher un maximum de personnes via les élections politiques. On l'a vu, de sa création à la fin 2008, il a en quelque sorte végété, existant officiellement mais ne fonctionnant pas en raison des différends existant quant aux stratégies à adopter. Sa participation aux législatives de 2007 se fera a minima, distribuant seulement des affiches à ceux qui s'engageaient au nom de la décroissance dans l'élection. SM dut par exemple autofinancer une bonne partie de sa campagne et déplora à l'époque qu'il n'y avait pas de programme commun entre les différents participants à l'élection70(*). Ce sera la même chose en 2008 pour les élections municipales et cantonales alors qu'au même moment le PPLD était en train d' « exploser »71(*). C'est à l'Assemblée Générale de 2008 qu'arriveront la poignée de nouveaux adhérents emmenés notamment par Vincent Lieyget et Rémi Cardinale. Entre temps, en août 2007, fut créé, à la suite de l' « Appel des objectrices et objecteurs de croissance pour d'autres mondes possibles » qui appelait à  « la fondation d'un mouvement politique qui permette à chacun-e de se reconnaître dans la même démarche collective »72(*), le « Mouvement des Objecteurs de croissance » (MOC). Ce mouvement « inexistant activement »73(*), et n'ayant pas d'existence juridique officielle, regroupait quelques amis proches mais disposait de l'expérience militante de ses fondateurs, d'un carnet d'adresses conséquent. Les militants de ces deux structures (PPLD et MOC) vont se regrouper pour former Europe Décroissance. L'idée de participer aux élections européennes vint des nouveaux arrivants au PPLD qui trouvèrent que l'élection était une bonne occasion à saisir afin de faire connaitre le thème de la décroissance : « On se demande : qu'est ce qu'il y a comme élection l'année prochaine ? Ba les européennes... « C'est chère, c'est compliqué ? » Donc y en qui se renseignent et on se rencontre qu'on peut faire un clip. Et, en faisant le clip, il faut faire 5 listes, et avec le clip, on aurait... Pfff Euh, si on arrive à faire 5 listes, on a le clip et si on a le clip on espérait faire un buzz médiatique ; Voilà, c'était ça l'idée ! »74(*). L'appel a été réalisé à Lyon après que Vincent Lieyget et Rémi Cardinale ont fait un « tour de France »75(*) pour remobiliser tous ceux qui avaient été déçu de la tournure qu'avait pris l'engagement politique. Ainsi, le treize février les militants décidèrent de créer une seule structure pour représenter la décroissance aux européennes. Ces éléments factuels méritaient d'être soulignés en guise de contexte. Pour continuer notre propos sur le processus de création de l'identité, l'élection politique, qui plus est à visibilité nationale, est le lieu qui offre la possibilité de faire une démonstration de soi. Au-delà de la solidarité affichée par les militants, l'élection a permis de continuer la construction de l'identité du mouvement en la dotant véritablement d'une dimension politique. Ce fût l'occasion pour les militants de la décroissance de se confronter directement aux autres partis et ainsi de montrer leur originalité. Certes, avec un nombre élevé de candidats et des circonscriptions électorales très grandes, les possibilités de rencontre étaient moindres. Néanmoins, les militants ont pris contact avec les radios et les TV locales ; les différentes interviews étaient le moyen de faire entendre sa voix mais aussi de se différencier des autres partis. Encore une fois, l'identité « décroissante » se manifestait à la fois contre mais aussi pour, c'est-à-dire revendiquant une façon d'être qui pouvait déjà se retrouver dans la pratique de la politique76(*). Ainsi, avec très peu de moyens, l'élection fut également l'occasion de lier une nouvelle fois la pratique aux idées77(*). Il était demandé par exemple aux électeurs d'imprimer par leurs propres moyens les bulletins de vote. Cette idée, qui peut être la conséquence du manque de moyens financiers, sera ensuite reprise comme gage d'authenticité78(*). Les militants agirent également chacun dans leur circonscription, veillant à ne pas « faire de déplacements je ne sais où... »79(*), essayant ainsi d'appliquer deux principes : l'autogestion et la relocalisation :

« Et puis c'est là qu'on a commencé à construire notre projet, notre façon de voir. Est-ce que ça va venir du haut les directives ou pas... Et on s'est rendu compte que... autogestion ! On a beaucoup parlé d'autogestion, on a découvert ça ! »80(*).

« Oui c'était la question de la relocalisation de la politique, pas de déplacement je sais pas où... « Donc là déjà y avait l'idée de mettre les actes en lien avec les idées... »  Ah ba oui oui de toute façon on n'avait pas les moyens... (rires) Chacun était grand... »81(*).

Ainsi, hormis les affiches et les tracts nationaux, chaque liste, dans les six circonscriptions, était libre de « régionaliser » ses tracts ou affiches comme elle le désirait. La plupart des dépenses étaient mises sur le compte du parti, néanmoins, toutes ne furent pas comptabilisées comme telles82(*).

Les militants d'Europe Décroissance, plus que faire seulement de nécessité vertu, contribuent - malgré le peu d'interaction entre eux83(*) à construire cette identité et à se reconnaitre comme militants de la décroissance : « je crois que ça (l'élection) a fait prendre conscience qu'on existait, qu'il y avait un réseau qui se connectait et c'était ça... »84(*).

Ce processus continu aujourd'hui et les militants défendent clairement cette identité dans l'espace public. Il en a été ainsi, en guise d'exemple, quand un signataire d'Europe Décroissance et d'Europe Ecologie envoya une lettre au Président de la République pour protester contre l'utilisation « erronée » du mot « décroissance » dans un discours de ce dernier devant les membres de la majorité présidentielle85(*).

L'entrée en politique ne fut pas seulement l'occasion de faire entendre le thème de la décroissance dans le débat public mais permit aussi de construire une identité idéologique et politique propre aux militants de la décroissance. Existant dans le domaine théorique et porté par quelques intellectuels, le thème de la décroissance n'a pas été revendiqué lors de mouvements sociaux. C'est donc le politique qui a, en quelque sorte, permis l'existence de cette pensée comme revendication. Néanmoins, en voie de formalisation théorique, la décroissance n'en est pas moins également une pratique vécue au quotidien par des militants appartenant, eux, à l' « espace des mouvements sociaux »86(*). Pour cet auteur, cette notion permettrait de « constituer un instrument à même de rendre compte à la fois de la consistance et de la dynamique des relations qui unissent entre elles des mobilisations aux enjeux hétérogènes, et de leurs rapports avec le reste du monde social -- et spécialement (mais non exclusivement) avec l'univers politique partisan »87(*). Ainsi, pour ces militants - bien que disposant d'un capital idéologique propre qui pourrait les prédestiner à s'investir dans le champ politique - le rapport au politique s'avère distancié et apparaît seulement comme un levier supplémentaire pour la création d'une éventuelle société de « décroissance soutenable ».

* 70 «... Et je me rends compte que ça marche pas et ce qui m'a troublé aussi dans les législatives, c'est qu'on n'a pas fait de programme commun. Enfin, on n'a pas fait des propositions communes... » Entretien SM 16 janvier 2010.

* 71 SM 16 janvier 2010.

* 72 Sur le site : http://les-oc.info/appel/

* 73 Selon les mots de Michel Lepesant, professeur de philosophie et à l'origine de cet appel, notamment avec Christian Sunt, paysan dans les Cévennes, militant écologiste, animateur du Réseau Fruits Oubliés et créateur de la revue Fruits Oubliés. Il est prévu, selon ces mêmes personnes, que le mouvement passe désormais à la « présence active » (article posté 12 avril 2010)

* 74 SM le 16 janvier.

* 75 SM le 16 janvier.

* 76«  Ce rejet du système économique, il est inhérent à votre démarche... « Oui, et pas que le système économique, système de société dans son ensemble, c'est justement de plus avoir l'économie au centre de ce système là, d'avoir l'humain donc... C'est vraiment un trait distinctif par rapport à Europe Ecologie qui pouvait avoir des propositions, bon on avait pas forcément les mêmes propositions et les mêmes points de vue sur tout parce que, ba voilà, c'est pas les mêmes idées » » Entretien MG 21 décembre 2009

* 77 « Est-ce que vous avez mis en avant cette cohérence ? « Oui, ca faisait vraiment partie, enfin, en lisant ne serait-ce que le tract ca faisait partie du contenu, enfin ca faisait partie de ce qu'on avançait, c'est-à-dire l'idée pas juste... Enfin, c'est pas juste apporter, de faire moins, comme si ou comme ça, c'était de faire différemment, de vivre complètement différemment mais d'organiser aussi les choses différemment et donc aussi la démocratie, notamment au niveau européen et au Parlement, ca fonctionne de façon pas du tout démocratique et aussi de façon forte cette idée de promouvoir un autre fonctionnement » » Entretien MG 21 décembre 2009.

* 78 C'est ce que j'ai pu observer pendant l'AG du 31 janvier où plusieurs personnes élevèrent la voix quand quelqu'un fît allusion aux bulletins imprimés seulement comme un choix par défaut.

* 79 Entretien TB 13 janvier 2010.

* 80 Entretien SM 16 janvier 2010.

* 81 Entretien TB 13 janvier 2010.

* 82 « La campagne nous a coûté en tout et pour tout dans les 500 euros... Et on a pas tout déclaré, y a des trucs qu'on a fait perso, style tirer sur nos imprimantes, on les a pas déclaré... Je te fais les gros trucs, les gros tirages ; y a eu les copains de Vendée qui ont fait 150 euros de tirage, moi 150 aussi, une copine a dû faire 100 euros... » Entretien TB 13 janvier 2010.

* 83 En raison de cette idée d'autogestion mais aussi en raison de la rapidité avec laquelle il fallait procéder (la campagne commençait peu après l'Appel et peu de monde se connaissait)

* 84 Entretien TB 13 janvier 2010.

* 85 « Vous vous trompez de décroissance Monsieur le Président ! » Lettre à destination de Nicolas Sarkozy, par Pierre Sarramagnan-Souchier, le 30 novembre 2009. Voir le courrier en Annexes.

* 86 Lilian Mathieu définit ainsi cet espace : « univers relativement autonome, traversé par des logiques propres, et dont les différentes composantes sont unies par des relations de dépendance mutuelle. Cet espace autoréférentiel se distingue des autres univers constitutifs du monde social en ce qu'il propose aux acteurs individuels ou collectifs qui le composent des enjeux spécifiques tout en étant organisé par des temporalités, des règles et des principes d'évaluation propres, qui contraignent leurs pratiques, prises de positions, anticipations et stratégies » (Mathieu L,  « Note sur l'espace des mouvements sociaux », p2, note préalable à l'article « L'espace des mouvements sociaux », Politix, n° 77, 2007)

* 87 Mathieu L, Note, op cit, p 1.

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"Il existe une chose plus puissante que toutes les armées du monde, c'est une idée dont l'heure est venue"   Victor Hugo