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Stimulants matériels, catégories marchandes et transition au socialisme à Cuba: 1959-2009

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par Jérôme Leleu
Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine UP3 - Etudes latino américaines, spécialité économie 2010
  

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REMERCIEMENTS

Je tiens tout d?abord à remercier Janette Habel pour m?avoir suivi au cours de mes recherches et m?avoir apporté les nombreuses connaissances qu?elle a de Cuba. Carlos Quenan m?a également beaucoup aidé tant sur le fond du mémoire que sur les conditions de ma recherche, en particulier pour mon séjour à Cuba.

J?adresse une pensée à tous les cubains que j?ai rencontré lors de ce séjour. Qu?ils soient économistes ou non, ils m?ont éclairé sur Cuba et ses spécificités. Je tiens à remercier également Joviale et Géraldine Babangui pour la relecture du texte et les améliorations orthographiques et syntaxiques qu?elles m?ont proposé.

INTRODUCTION

La motivation des travailleurs a toujours été un enjeu important dans les économies planifiées. Cette motivation est liée à l?efficience des entreprises et donc à la croissance des forces productives du pays en question. Les économies que l?on nomme planifiées se déclarent en transition du capitalisme au socialisme ou parfois comme des pays où le socialisme serait déjà atteint. L?exploitation de l?Homme par l?Homme dont le capitalisme forme de nos jours le système de relations sociales, serait ou était en voie de déconstruction dans ces pays qui doivent ou devait construire de nouveau type de rapports sociaux donc de rapport de production qui émergeraient au sein de la société communiste.

La société communiste selon Marx devait émerger suite à une période de transition, le socialisme. La société capitaliste rentrerait dans une phase de contradiction au niveau de ses rapports de production, et le prolétariat, seule classe révolutionnaire de la société, prendrait le pouvoir pour fonder la nouvelle société et se débarrasser des rapports d?exploitation. Durant l?étape de transition, le prolétariat s?érigera donc en classe dominante (étape de la dictature du prolétariat) jusqu?à ce que l?abolition des classes sociales soit réellement effective. L?Etat deviendrait inutile. La société communiste où régnerait l?abondance verrait enfin le jour1.

Pour atteindre ce règne de l?abondance, un développement économique important est nécessaire. Le capitalisme a permis à l?humanité de faire des progrès exceptionnels et d?accroître les forces productives à une vitesse jamais vu auparavant. Ce que nous pouvons percevoir depuis la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle jusqu?à aujourd?hui. Pour Marx les contradictions du capitalisme et la prise du pouvoir du prolétariat ne pouvaient se produire que dans des sociétés capitalistes développées c'est-à-dire avec une capacité industrielle forte et des secteurs de l?économie fortement interdépendants entre eux. La phase inférieure du communisme, le socialisme, se caractériserait par la prise du pouvoir par le prolétariat et par la socialisation des moyens de production. La production serait alors guidée de manière consciente par la société afin de répondre au besoin de la société.

1 Cf. MARX, Karl, Manifeste du parti communiste, Librio, Paris, 1998.

La première révolution prolétarienne se produisit en Russie en 1917. Sans revenir sur les conditions de la révolution, celle-ci eut lieu dans un pays faiblement industrialisé, arriéré économiquement dont 80% de la population vivait en zone rurale. Le prolétariat était fort peu développé. Aussi la dictature du prolétariat qui allait se mettre en place avait pour tâche de réaliser ce que le capitalisme n?avait pas encore effectué c'est-à-dire développer économiquement le pays tant au niveau industriel qu?agricole. Le faible développement des forces productives et donc la faible interdépendance des différents pans de l?économie ne permettaient pas une planification orientée directement vers les besoins de la société calculée à partir du temps de travail socialement nécessaire comme le préconisait F. Engels.

Le socialisme n?était donc pas directement atteint suite à la révolution et une phase de transition du capitalisme au socialisme s?avérait nécessaire. Déjà Marx insistait sur le fait que certaines tares du capitalisme subsisteraient durant le socialisme2. On peut donc en convenir que durant la phase de transition vers le socialisme, il en sera de même. Dans les faits nous voyons que dans tous les pays qui se sont proclamés en transition vers le socialisme, l?existence de mécanismes économiques propres au capitalisme a toujours, selon les cas, perduré.

C?est le cas par exemple du salaire et plus flagrant encore du salaire aux pièces et de ce qui a été appelé dans la littérature traitant de l?économie de transition, des stimulants matériels. Au sein des stimulants matériels, nous pouvons regrouper essentiellement tout ce qui a un caractère de prime ainsi que les paiements à la tâche qui visent à accroître l?effort du travailleur dans le but d?une augmentation de la productivité du travail, source d?une augmentation de la production et de ce fait, des forces productives.

La révolution cubaine de 1959, affirmera son caractère socialiste à partir de 1961. Il s?ensuivra au cours des années 1960 de nombreux débats sur l?étape de transition du capitalisme au socialisme. Il y était question du degré de planification de l?économie, de l?utilisation de la loi de la valeur et des catégories marchandes ainsi que de l?importance des stimulants matériels pour accroître l?effort de travail. Comme la révolution russe et la révolution chinoise par exemple, la révolution cubaine se produisit dans un pays relativement

2 MARX, Karl, Critique du programme de Gotha, Spartacus, Paris, 1968.

arriéré économiquement, soumis au colonialisme espagnol jusqu?en 1898 et à l?impérialisme des Etats-Unis juste par la suite.

Si nous pouvons réellement analyser Cuba comme un pays en transition vers le socialisme, le caractère de ces forces productives au moment de la révolution, nécessite forcément une transition relativement longue dans le temps. Cuba, depuis la révolution jusqu?à aujourd?hui, n?a jamais trouvé la solution adéquate quant à la rémunération des travailleurs. Nous pouvons distinguer différentes périodes. Certaines, où les stimulants matériels sont jugés nécessaires ainsi qu?une rémunération basée sur le principe « à chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail », c'est-à-dire basée sur le travail effectivement réalisé énoncé par Marx dans La critique du programme de Gotha. D?autres, où au contraire les stimulants matériels sont jugés néfastes pour la conscience des travailleurs car ils font naître l?égoïsme, l?individualisme et favoriseraient le retour du capitalisme.

Plusieurs analyses, sous formes d?articles ont traité de la question des stimulants matériels à Cuba. Ils reprenaient souvent le débat sur la question qui eut lieu à Cuba dans les années 1963-1965, entre les partisans des stimulants moraux comme Ernesto Guevara et ceux d?une plus grande importance des stimulants matériels tel Carlos Rafael Rodriguez et Alberto Mora. Les premières études détaillées furent celle de Carmelo Mesa Lago en 19713 et de Terry Karl en 19754. De nombreux articles furent écris à Cuba également durant les années 1980 principalement dans la revue « economía y desarrollo ». La dernière étude détaillée sur l?utilisation des stimulants matériels ft celle d?Andrew Zimbalist en 19895.

Ces trois études principales nous donnent beaucoup de renseignements sur l?application et les tâtonnements au niveau de la politique des stimulants matériels à Cuba pendant les trente première années du processus révolutionnaire. En revanche, elles ne s?inscrivent pas dans une analyse marxiste de la période de transition à Cuba et ne questionnent point l?utilisation des stimulants matériels durant la phase de transition vers le socialisme. Bien

3 MESA LAGO, Carmelo, «ideological, political and economic factors in the Cuban controversy on material versus moral incentives», Journal of interramerican Studies and World affairs, Vol. 14, N°1, 1972, pp 49-111.

4 KARL, Terry, « Work incentives en Cuba », Latin American Perspectives, Vol. 2, No.4, pp. 21-41.

5 ZIMBALIST, Andrew « Incentives and planning en Cuba », Latin American Research Review, Vol. 24, No.1 (1989), pp. 65-93.

qu?elles puissent nous aider à comprendre les tendances prisent par les dirigeants cubains, elles ne nous orientent pas sur ce qui serait possible d?être ou devrait être en rapport avec le développement économique et politique de Cuba depuis la révolution.

Bien sûr, il existe des analyses sur le rôle de la loi de la valeur dans la transition du capitalisme au socialisme. Nous pouvons nous référer à Marx et Engels en premier lieu, bien qu?ils n?aient pas voulu faire de projection précise sur ce que pourrait être réellement une société socialiste et communiste. Les analyses plus approfondies sur la transition du capitalisme au socialisme ont émergé suite aux diverses révolutions qui éclatèrent durant le XXe siècle. Lénine écrivit des choses sur cette question avant sa mort. Egalement, Eugène Préobajensky, dans « La nouvelle économique »6 analyse le rôle de la loi de la valeur en URSS au cours d?une période spécifique, celle de la NEP. La littérature relative à l?efficacité des entreprises et les stimulants matériels fleurit à partir des années 1950-1960 en Union soviétique et dans les pays d?Europe de l?Est à un moment où de nombreuses réformes seront engagées donnant plus de place au profit, comme stimulant des entreprises.

D?autres auteurs, c?est le cas par exemple de Charles Bettelheim et Ernest Mandel qui ont participé au débat cubain des années 1960, ont travaillé sur l?étape de transition du capitalisme au socialisme et se sont particulièrement interrogés sur la fonction de la loi de la valeur et les stimulants matériels. Bien sûr, Ernesto Guevara, par ses écrits du début de la révolution cubaine a fondé sa pensée sur ce cas également, bien qu?elle ne soit pas aboutie du fait de sa mort prématurée en Bolivie en 1967.

Cette étude a débuté il y a plus d?un an. Les recherches ont été effectuées à travers une analyse théorique et pratique par l?entremise d?ouvrages et d?articles, d?auteurs cubains, américains et français notamment. Un séjour à Cuba m?a permis également de recueillir des informations difficilement trouvables en France, de m?entretenir avec quelques travailleurs ainsi qu?avec des économistes et d?être confronté partiellement à la réalité cubaine.

6 PREOBAJENSKY, Eugène, La nouvelle économique, EDI, Paris, 1966.

L?intérêt aujourd?hui d?analyser les stimulants matériels à Cuba est double. Tout d?abord aucune étude conséquente sur ce sujet n?a vu le jour depuis la crise économique qu?à connu Cuba au début des années 1990 suite à la désintégration de l?URSS et le passage à l?économie de marché de celle-ci et des pays d?Europe de l?Est, ce qui à ruiner le commerce extérieur de l?île. Cette crise a entraîné de profondes réformes nécessaires à Cuba et a modifiée dans une certaine mesure le rôle des catégories marchandes. A côté de ceci, la problématique des stimulants matériels et d?une « bonne » rémunération du travail est toujours au centre des discours politiques et des préoccupations, et ceux-ci ont connu quelques modifications depuis les années 1990. Il est donc intéressant de faire ressortir ces changements en les mettant en relation avec la politique appliquée à cet égard depuis la révolution.

Deuxièmement, Les stimulants matériels ne peuvent être analysés de façon isolés sans mettre en perspective l?importance et le rôle de la loi de la valeur dans une économie en transition vers le socialisme. En effet, la forme et l?existence méme des stimulants matériels sont liées par la forme d?organisation des entreprises, le rôle du profit dans l?économie... Par ceci, nous pensons qu?il est important de s?interroger sur les périodes qui caractérisent les différentes applications des stimulants matériels à Cuba. Quels sont les raisons théoriques, économiques et politiques qui ont conduit à ces changements d?attitudes et ces retournements. Comment pouvons-nous les interpréter dans le cadre de la théorie de la transition ? Nous en analyserons bien sûr les conséquences et il sera important d?essayer de prendre en considération ces aspects en rapport avec la théorie marxiste de l?étape de transition du capitalisme au socialisme. Il faudra également comprendre le problème de l?incitation matérielle et de la rémunération en générale et les raisons de sa non résolution.

La première partie de ce mémoire se voudra en premier chef théorique. A la question suivante nous essayerons de répondre : Quelles sont les causes qui rendent nécessaire voir inévitables l?utilisation des stimulants matériels et des catégories marchandes durant la phase de transition vers le socialisme ? Un retour vers Marx s?avèrera judicieux en ce qui concerne la rémunération du travail sous le capitalisme et sous le socialisme. Ensuite nous nous interrogerons sur le maintien de la loi de la valeur et des catégories marchandes pendant la transition et sur leur éventuel nécessité en les mettant en lien avec la stimulation matérielle. Une analyse de la praxis dans deux pays, L?URSS et la Chine permettra d?aborder la

compréhension du sujet et de donner des éléments de comparaison avec le cas cubain qui sera étudié par la suite. À la fin de cette partie nous commencerons à analyser le cas cubain au niveau théorique. En premier lieu, nous justifierons le fait d?analyser Cuba à travers une théorie de la transition au socialisme. Enfin, il est important de revenir sur le Grand Débat Economique, comme le nommait Mandel, qui eut lieu à Cuba dans les années 1960.

La deuxième partie de l?étude sera consacrée à l?analyse de l?utilisation des stimulants matériels à Cuba depuis la révolution de 1959. Elle mettra en lumière également le rôle de la loi de la valeur et des catégories marchandes ainsi que le degré de planification et d?autonomie des entreprises. Nous verrons que l?on peut découper en 5 périodes, l?attitude prise à Cuba vis-à-vis de l?incitation matérielle. Nous tenterons par là de répondre à la problématique posée en faisant ressortir les différentes formes de stimulation matérielle appliquée à Cuba depuis plus de 50 ans et de comprendre les causes internes et externes aux changements survenus au cours de l?histoire du Cuba révolutionnaire, ainsi que d?analyser les raisons qui font que les stimulants matériels et une juste rémunération du travail reste des problèmes non résolus aujourd?hui.

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