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L'amour humain et l'amour divin dans "la porte étroite" et "la symphonie pastorale" d'André Gide

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par Aleksandra Cvorovic
Université François Rabelais - Master 2 en Lettres Modernes 2015
  

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Conclusion

A travers les deux histoires d'amour, peut être les plus touchantes de toutes celles qu'André Gide a écrites, nous avons vu comment l'âme humaine était incapable de respecter les lois qui lui étaient imposées. Nous avons témoigné de l'incapacité de l'homme à lutter contre sa propre nature, et ainsi nous avons découvert l'intention véritable de Gide : la critique du mensonge qui devenait de plus en plus intolérable dans sa vie personnelle264(*), incarné dans le personnage du Pasteur de La symphonie pastorale, ainsi que la confession du conflit intérieur, c'est-à-dire le déchirement entre les exigences de la vertu et celles de la vie, incarné dans le personnage d'Alissa.265(*) L'analyse détaillée de ces deux récits nous a permis de comprendre comment on peut révéler la vraie nature de l'âme humaine en étudiant son comportement dans les rapports amoureux, c'est-à-dire en plongeant profondément dans les causes et les raisons par lesquelles elle justifie ses actes et les sentiments éprouvés. Même si ce travail était concentré sur la construction des personnages romanesques, nous pouvons dire que nous y avons trouvé les vérités universelles concernant l'amour et l'homme, en nous appuyant parfois sur les stéréotypes établis, comme par exemple la cécité dans l'amour, le besoin d'idéaliser l'être aimé ainsi que de le posséder, la différenciation de l'amour humain et l'amour divin etc. Nous avons montré comment les personnages de ces deux oeuvres avaient construit leur monde à l'aide des contraintes religieuses, chrétiennes. Ces contraintes sont très souvent fortifiées par leur propre vision d'une vie meilleure, d'une vie plus respectable et plus digne de vivre que celle des hommes ordinaires et médiocres. En ce sens, cette vision devient elle-même une contrainte, plus dangereuse et nuisible car ce sont les personnages-mêmes qui l'imposent à leur esprit.

Le travail sur l'oeuvre d'André Gide est presque impossible sans la connaissance des moments de sa biographie qui ont influencé sa création, et qui se reflètent très souvent dans les événements décrits. Ce sont, d'une manière ou d'une autre, toujours des expériences vécues, et les inquiétudes personnelles qu'on lit dans l'oeuvre de Gide. C'est aussi une des preuves que ce qui tourmente ces héros littéraires, peut exister réellement parmi tous les hommes, dans la réalité. A la représentation du réel, Gide préfère l'imagination du possible. Il choisit la focalisation restreinte, la liberté des personnages, les possibilités de la liberté humaine - d'où l'autonomie des êtres inventés.266(*) Même si l'auteur insiste sur sa volonté de seulement « bien peindre et d'éclairer bien sa peinture », il ajoute pourtant : « Cela peut n'aller point sans quelque passion. »267(*) Gide reprochait à la critique d'avoir cherché à travers ses livres son opinion personnelle, et il bornait son rôle à faire réfléchir le lecteur en lui servant des convictions, des opinions toutes faites.268(*) Alors, son rôle, ainsi que le rôle de ses héros, était de nous instruire d'une certaine manière à propos de l'âme humaine marquée par le doute, la peur et dans le cas de l'amour - la soumission involontaire.

On peut dire que le personnage essentiel du drame gidien est la femme, parce qu'elle était refusée à la chair de Gide. Il est parti dans la vie en s'imposant l'obligation morale, qui venait d'une grande partie de son éducation puritaine, de renoncer à l'objet de ses désirs. Il avait une vision idéalisée et angélique de la femme, ce qu'il devait à deux femmes qui s'occupèrent de lui après la mort de son père : sa mère et Anna Shackleton, qui présentaient dans les yeux de jeune Gide la pureté même, et qui le préservaient jalousement de tout contact charnel. On les reconnait dans les figures des personnages féminins qui sont présentés dans notre étude, Gertrude et Alissa. Ce sont des êtres qui mettent un abîme entre leurs rêves et la réalité, abîme où se complaît leur âme saturée d'exquises imaginations : « Cette aspiration constante vers l'irréel, vers l'immatériel est sans aucun doute la plus délicieuse griserie que puisse goûter un être humain. »269(*)

Dans l'oeuvre de Gide, notamment dans La porte étroite, nous assistons au plus tragique phénomène de sublimation des désirs refoulés, en matière d'amour. Plus les événements éloignent Jérôme de sa cousine, plus il la place haut dans son âme. D'une simple créature de chair il crée un être idéal, dont il épure chaque jour l'image, à mesure qu'elle devient plus inaccessible. Ainsi, comme par un phénomène de réflexion, Alissa, devenue l'objet d'un tel mirage, renvoie sur l'amour qu'elle inspire comme une lumière surnaturelle qui le métamorphose et le rend immatériel, mystique.270(*) On peut dire que dans le cas de Jérôme et d'Alissa, ainsi que dans celui de Gertrude et du Pasteur, l'amour est toujours tourné vers cette dimension supérieure, mystique, céleste. Mais, on ne peut pas dire que le côte charnel de l'amour est complètement négligé et étouffé. Nous avons évoqué les moments où les mains et les lèvres de Gertrude et du Pasteur se rencontraient, même si le maître ne s'attarde jamais à la description et à l'élaboration détaillées de moments pareils, comme s'il voulait garder dans les yeux des lecteurs, ainsi que dans les siens, le caractère particulier de ses sentiments que chaque nuance de nature sexuelle tronquerait. On retrouve la même tendance chez Alissa qui en constitue probablement le plus fort exemple. Dans la partie consacrée à l'amour humain, nous avons vu comment elle échappait à chaque occasion qui éveillerait la femme en elle. Le combat que ces personnages entreprennent pour triompher sur leur nature humaine est exactement celui qui les a amenés à l'abîme et les a détruits. On peut dire qu'ils l'ont compris à la fin, puisque chacun parmi eux est devenu conscient de sa faute ; ils ont tous péché, consciemment ou inconsciemment : Gertrude grâce à l'influence de son tuteur, le Pasteur grâce à son désir aveugle de réaliser une illusion, Alissa grâce au refus du bonheur terrestre, et Jérôme grâce à son impatience, son ingratitude et son grand besoin de la présence de sa bien-aimée.

Comme on l'a vu plusieurs fois dans notre étude, ces deux histoires présentent beaucoup de traits communs au niveau de la construction des personnages, de leurs sentiments éprouvés, de l'inspiration de l'auteur, ainsi que des idées contestées et critiquées. Le titre des deux récits évoque le même objectif, le même sentiment : l'harmonie parfaite entre l'homme et la nature qui est l'image de Dieu omniprésent, et le chemin qu'il faut choisir pour l'atteindre. Dans les deux cas, cet objectif insinué par le titre n'est pas réalisé, et est montré à travers l'histoire d'amour comme un rêve illusoire et impossible. On assiste à un questionnement perpétuel des personnages, mais aussi de l'auteur lui-même. Gide traduit le tourment intérieur de la culpabilité en recourant à des figures bibliques.271(*) Le même besoin est présent chez Alissa, Jérôme et le Pasteur. Le sentiment de la culpabilité domine leur vie, et c'est particulièrement la culpabilité envers Dieu. La Bible représente pour eux une sorte de consolation, mais aussi la source des justifications de leurs actes qu'ils questionnent très souvent en se rendant compte qu'ils ne sont pas toujours justes et honnêtes envers les autres. Dans notre analyse des références bibliques on voit clairement comment l'interprétation personnelle de l'Ecriture dirige ces personnages vers un chemin faux qui échappe à la réalité et cause inévitablement l'échec et la perdition. Ainsi, en dissociant et en confondant à la fois les sentiments humains, terrestres, avec les aspirations spirituelles, les héros de La porte étroite et de La symphonie pastorale errent en essayant de les réconcilier.

Ce qui représente l'idéal commun à tous les personnages de ces deux récits est le vrai amour qu'ils cherchent dans les premières affinités romantiques de leur esprit. Il s'agit incontestablement du premier amour dans leur vie, mais leurs perceptions de l'amour parfois diffèrent l'une de l'autre en créant les variantes diverses de l'explication de l'attachement et de tendresse que la personne ressent envers une autre personne. Dans le cas de Gertrude, il s'agit de la reconnaissance envers le Pasteur pour avoir lui montré les beautés extraordinaires du monde, et pour lui avoir enseigné à reconnaître les rapports mystérieux entre les représentations sensorielles du monde extérieur et les coins cachés de l'âme. Pour le Pasteur, l'amour n'est que quelque chose de pur et élevé, qui émane de Dieu et qui revient à lui, et ainsi remplit l'esprit humain d'une sensation profondément religieuse de l'appartenance à l'harmonie universelle. Pour Jérôme, l'amour est l'idéal vers lequel l'âme s'oriente, et qui donne le sens à l'existence humaine, c'est-à-dire que pour lui Alissa n'est pas seulement l'objet de l'amour, mais l'idée de l'amour lui-même qui lui est donné par Dieu et décide sa vie. Et pour Alissa, le personnage qui occupe une place particulière dans notre étude, ainsi que dans l'opus littéraire entier de Gide, l'amour est la vertu vers laquelle les âmes les plus pures doivent se diriger. A notre avis, le mot qui est étroitement lié à la notion d'amour est l'ambigüité. On peut toujours trouver des comportements schématiques dans la conduite des amoureux, mais cela ne signifie pas qu'ils les définissent et les expliquent. L'amour est toujours nouveau, différent, surprenant, et change chaque personne qu'il touche. Cela est excellemment montré dans ces deux oeuvres, puisqu'elles témoignent des actes et paroles qui souvent contredisent les pensées et les sentiments réels des personnages.

Le truisme tragique dont nous persuadent ces deux histoires d'amour est le suivant : qu'un premier amour décide de toute une vie ; et qu'il ouvre aux uns les portes du ciel, aux autres celles de l'enfer. Que ce premier amour se parachève ou qu'il se brise, peu importe ; l'essentiel est qu'il dépose dans le coeur un germe vivace, et que la face du monde en est transformée.272(*) Jérôme s'écrie du fond de son coeur : « O feinte exquise de l'amour, de l'excès même de l'amour, par quel secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve joie à l'exigence de la vertu ! »273(*) Cette pensée a guidé notre travail qui avait pour objectif d'étudier et de montrer à travers l'analyse de deux oeuvres de fiction comment l'amour change l'homme et dans quelle mesure il le détache du monde réel qui l'entoure ; comment l'être aimé devient le centre unique de sa vie et la raison fondamentale de son existence. On ne peut pas faire le plan selon lequel on classerait les personnalités et leur perception de l'amour qui définirait leur destin. Mais ce qui est sûr, et ce qui conclut notre étude en ouvrant en même temps la porte aux possibilités de la recherche des nouvelles théories, c'est que « du moment qu'il aime, l'homme même le plus sage ne voit aucun objet tel qu'il est ».274(*)

* 264 DAMBRE, op.cit., p. 48.

* 265 Dictionnaire Gide, op.cit., p. 1547.

* 266 LABOURET, Denis, Littérature française du XX siècle (1900-2010), Paris, Armand Colin, 2013, p. 50.

* 267 THIERRY, op.cit., p. 1548 ; C'est ce que Gide a dit au sujet de l'Immoraliste. D'après l'idée de Jean-Jacques Thierry, nous rapprochons cette citation au sujet de La porte étroite.

* 268Ibid.,p. 1549.

* 269 MARTINET, op.cit.,pp. 118-119.

* 270Ibid.,p. 131.

* 271 JULIEN, op.cit.,p. 17.

* 272 MARTINET, op.cit., p. 101.

* 273PE, op.cit., p. 46.

* 274 STENDHAL, De l'amour, Paris, Gallimard, Collection Folio, 1980, p. 50.

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