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Quel avenir pour la presse quotidienne nationale française ?


par Marc LEIBA
Ecole Supérieure de commerce de Reims - Master in Management 2006
  

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1.2.3 Qui souffre ?

L'offre de la presse quotidienne nationale française par segment

· Les quotidiens « haut de gamme »

Trois titres français entrent dans cette prestigieuse catégorie. Il s'agit de Libération, Le Monde et Le Figaro. Ils se distinguent par un traitement approfondi de l'information et notamment des sujets relevant de l'international. Traditionnellement, ils font la part belle à la politique, l'économie et la culture même si d'autres sujets sont venus se greffer, tels les sciences, la santé, le sport et la consommation. De plus, ces journaux veulent participer aux débats d'idées et à la prise de décisions importantes. Par conséquent, ils ouvrent leurs pages à des plumes étrangères à la rédaction (hommes politiques, économistes, responsables syndicaux, intellectuels, universitaires...) via des rubriques intitulées Horizons débats, Point de vue, Analyse, Opinion... Pour produire de tels quotidiens, il faut des rédactions particulièrement étoffées (370 journalistes au Monde) et compétentes, avec des journalistes spécialisés dans leur domaine, et un réseau de correspondants dans les grandes capitales étrangères. En général, les paginations sont importantes en raison d'un traitement développé, ainsi que du fait des suppléments qui accompagnent le quotidien : livres, télé, économie, loisirs... Le lectorat des journaux « haut de gamme » est la catégorie des élites intellectuelles, c'est-à-dire des décideurs économiques, des cadres et des professions intellectuelles supérieures, cible, qui peut espérer séduire les annonceurs lorgnant sur son pouvoir d'achat. De même un prix de vente élevé est moins redouté : un euro et plus. De surcroît, le lectorat attire et est lui-même attiré par les petites annonces immobilières et les offres d'emploi.

· Les quotidiens d'opinion 

A la Belle Epoque (1880-1914), chaque courant, chaque sensibilité, chaque groupement d'intérêts possédait son propre organe de presse écrite. Clemenceau fur propriétaire et directeur de La Justice. Jean Prouvost propriétaire de Paris-Soir fut ministre de l'information du gouvernement Raynaud en juin 1940. Jaurès fonde L'Humanité en 1904, Gaston Defferre est le patron du Provençal etc. En 2006, ils sont trois survivants : L'Humanité, La Croix et Présent. Naturellement, les autres quotidiens expriment des opinions, mais ceux rangés dans cette catégorie sont des médias qui découlent d'un courant de pensée ou d'un parti politique et qui vont fournir une lecture de l'actualité à l'aide d'une grille d'analyse en rapport avec la famille d'idées à laquelle ils se rattachent. Ainsi, L'Humanité est la plume du parti communiste, Présent celle du Front National et La Croix est fondée par des catholiques assomptionnistes en 1883. Les journaux d'opinion ont pour habitude de commenter une part relativement restreinte de l'actualité. Ils fonctionnent avec des effectifs plutôt modestes mais comportent dans leur rédaction quelques plumes bien affûtées. Le ton employé est virulent voire pamphlétaire. Les colonnes sont ouvertes à des militants, des hommes politiques ou des prélats. Le déclin de ce type de presse intervient dans les années 1960, les lecteurs aspirent alors à moins d'idéologie et à une plus grande variété des sujets traités. Malgré les efforts de ces entreprises de presse pour accompagner les changements qui traversent leur lectorat, les moyens et donc la pagination, sont limités, et les ressources publicitaires très faibles, voire inexistantes.

· Les quotidiens populaires

Ils sont incarnés en France par les journaux qui imprimaient plusieurs millions d'exemplaires par jour comme Le Petit Parisien, plus fort tirage mondial au début du XXeme siècle et qui a tiré à 3 031 312 exemplaires le 12 novembre 1918. Stricto sensu, il n'existe plus en France de presse populaire, alors qu'elle a dominé jusqu'à la seconde guerre mondiale. Toutefois, dans l'esprit de cette catégorie existent de nos jours Le Parisien Aujourd'hui en France et France Soir (qui ne diffuse plus qu'à quelques dizaines de milliers d'exemplaires, change fréquemment de propriétaires, et se trouve au bord de la faillite). Leur ligne éditoriale consiste à produire des articles concis et abondamment illustrés avec des images en couleurs. Ils font la part belle au sport, sujets people, ainsi qu'aux faits divers alors qu'ils traitent peu de l'actualité internationale. Les populaires français ratent complètement le virage éditorial qui s'imposait dans les années 1960-1970, ou plutôt refusent de le prendre. Jean-Marie Charon10(*) cite à ce propos un responsable d'un grand centre de formation de journalistes : « Si la presse populaire doit pour exister recourir aux recettes de la presse britannique ou allemande (les trois S : sexe, sang scandale), alors je préfère qu'il n'y en ait pas en France... » La réponse du lectorat prendra la forme d'une désaffection massive au profit d'autres presses ou d'autres médias.

Des situations diverses

Certes la PQN est globalement en perte de vitesse, mais ceci n'empêche pas une forte disparité des situations : certains titres sont positionnés sur un marché de niche comme Les Echos ou L'Equipe et parviennent à toucher véritablement un lectorat, avec des business model radicalement différents. D'autres encaissent la crise de plein fouet comme Libération ou France Soir.

Penchons-nous donc sur les performances de la PQN en termes de chiffre d'affaires, de résultat net et de diffusion, quand elles sont disponibles.

Tableau 4 Chiffre d'affaires annuel en millions d'euros11(*)

Société

1999

2000

2001

2002

2003

Le Figaro

432,2

476,6

425,9

389,9

353,7

Le Monde

n.d

n.d

208,2

204,6

194,2

Les Echos

104,2

136,0

115,3

98,1

94,2

Libération

85,8

90,1

80,8

79,5

76,4

La Tribune

62,6

75,6

65,2

56,6

51,2

France Soir

n.d

42,0

36,7

14,3

27,4

L'Humanité

27,5

25,5

25,5

25,9

26,9

Tout d'abord, il existe un contraste énorme entre le chiffre d'affaires du Figaro et celui de L'Humanité, qui sont les deux quotidiens situés aux extrémités. En 1999, celui du quotidien communiste représente à peine plus de 6 % de celui du Figaro. La crise de la presse n'est assurément pas ressentie de la même façon dans ces deux titres. D'autant plus qu'il faut prendre en compte l'environnement du titre, notamment identifier s'il fait partie d'un groupe où s'il d'accroche à sa sacro-sainte indépendance, autre utopie française. Tous les titres voient leur chiffre d'affaires diminuer après l'an 2000, en raison d'une conjoncture économique mondialement déprimée.

Tableau 5 Résultat net en millions d'euros12(*)

Société

1999

2000

2001

2002

2003

Le Figaro

46,1

44,5

25,8

16,4

4,5

Le Monde

n.d

n.d

-14,3

-16,1

-23,6

Les Echos

47,6

34,3

23,8

15,9

3,7

Libération

1,8

1,7

-7,0

-1,3

0,5

La Tribune

3,7

2,2

-6,8

-6,0

-12,6

France Soir

n.d

0,3

-31,8

-0,2

-7,0

L'Humanité

-4,5

2,1

-1,0

-0,6

-0,5

Dans cette liste, il s'avère qu'en 2003 seuls Le Figaro et Les Echos, Libération dans une moindre mesure, dégagent un bénéfice. Ces deux premiers titres attirent énormément d'investissements publicitaires, 127 millions d'euros en 200213(*) pour le quotidien économique, alors que les tirages du Figaro sont deux à trois fois plus élevés. Libération, qui en 2003, dégage un bénéfice de 497 000 euros, accuse une grave détérioration de sa situation les années suivantes, et le journal a perdu 5,4 millions d'euros au premier semestre 2006. France Soir se trouve en grande difficulté car non seulement son chiffre d'affaires a diminué les années suivantes (22,1 millions d'euros en 2004 et 9,6 millions au 30/06/05) mais ses pertes d'exploitation sont demeurées très lourdes : 6,2 millions d'euros en 2004 et 3,66 millions d'euros au 30/06/05. Avant la grève de 55 jours, intervenue après que le tribunal de commerce de Lille eut désigné les nouveaux repreneurs, le journal perdait 200 000 euros par semaine14(*). Le cas de L'Humanité n'est guerre plus réjouissant, car en dépit d'une légère augmentation du chiffre d'affaires en 2005 (29 millions d'euros), d'une progression de la diffusion de +5,7 % par rapport à 2004, soit 51 639 exemplaires jour et d'une augmentation des ventes de +4 % entre janvier et avril 2006, le déficit d'exploitation se creuse. De 2,7 millions d'euros en 2004, il passe à 3 millions en 200515(*).

Tableau 6 Evolution de la diffusion France payée (DFP) 1999-200316(*), en milliers de lecteurs et en %

Titre

DFP 2003

Croissance 2003/02

Croissance 2003/99

Le Parisien

355 586

-0,3

0,4

Le Monde

345 231

-4,4

-0,3

Le Figaro

340 493

-1,3

-3,6

L'Equipe

326 729

1,7

-12,7

Libération

151 308

-3,1

-5,8

Aujourd'hui en
France

148 388

0,9

23,7

Les Echos

114 389

-2,7

-4,7

La Croix

93 558

2,2

10,1

La Tribune

79 194

-1,9

-6,1

France Soir

70 233

-9,3

-49,4

L'Humanité

48 025

4,5

-12,0

Ces chiffres confirment la solidité de certains quotidiens et la fragilité des autres. Les quotidiens économiques enregistrent certes une baisse de leur DFP, mais elle est récente et Les Echos a augmenté sa diffusion de 148 % entre 1988 et 2002 tandis que La Tribune diffusait 40 000 exemplaires chaque jour lors de son rachat en 1988. Ils sont par ailleurs adossés à des grands groupes industriels, respectivement Pearson et LVMH. L'Equipe a beaucoup perdu en diffusion, mais a su redresser la barre. Notons que c'est un titre qui a su véritablement s'adapter à l'évolution des attentes de son lectorat. En effet, le titre à réussi la performance de continuer à intéresser les lecteurs qui ont pourtant accès, en temps réel, à la plupart des évènements sportifs importants via Internet, la radio ou encore les chaînes hertziennes ou thématiques. L'Equipe a donc su passer à la couleur à toutes les pages, au moment où un concurrent a tenté de pénétrer le marché. Il a, également changé ses contenus rédactionnels en insistant plus sur le commentaire et l'analyse que sur la narration, tenant compte du fait que les lecteurs avaient probablement vu l'évènement. Le Parisien-Aujourd'hui en France se porte bien, spécialement grâce à l'édition nationale créée en 1998, car Le Parisien prenait de plus en plus l'allure d'un quotidien régional ; sa diffusion augmente de 50 % entre 1981 et 2002. Le Figaro cède du terrain mais peut compter sur l'appui financier de son néo repreneur, l'avionneur Marcel Dassault, ainsi que sur son attrait historique sur les annonceurs. De son côté, Le Monde constate une érosion globale de sa diffusion de 5 % sur la période 1981-2002, mais reste attractif en termes de recettes publicitaires. Entre 1990 et 2002, Libération voit sa diffusion reculer de 20 %, recul qui n'est pas comblé par des campagnes de publicité. Par ailleurs, ce recul trahit également l'insuccès de la ligne éditoriale. La Croix, diffusé essentiellement sur abonnement s'en sort bien puisqu'il augmente sa diffusion, tout comme L'Humanité, mais à la différence de France Soir, dont la diffusion a baissé de 80 % entre 1981 et 2002, pour tomber à moins de 40 000 exemplaires avant la nouvelle formule17(*).

* 10 Jean-Marie Charon, La presse en France de 1945 à nos jours, Seuil, 1991, p.128.

* 11 Etude Xerfi, p.99, d'après DDM.

* 12 Etude Xerfi, p.101, d'après DDM.

* 13 Rapport Loridant, p.31.

* 14 Chiffres cités par Le Monde, article paru dans l'édition du 19/04/06

* 15 Chiffres cités par Le Monde, article paru dans l'édition du 17/06/06.

* 16 EuroPQN, repris par l'étude Xerfi, p.125.

* 17 Série de chiffres fournie par le rapport Loridant, p.31.

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