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La liberté du sujet éthique chez Kant et Fichte

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par Christophe Premat
Université Paris I - DEA d'Histoire de la Philosophie 2000
  

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INTRODUCTION :

"Le concept de liberté, en tant que réalité en est prouvée par une loi apodictique de la raison pratique, forme la clef de voûte de tout l'édifice d'un système de la raison pure"1(*) écrit Kant dans sa préface à la Critique de la Raison pratique.

"Mon système est le premier système de la liberté.(...). La Doctrine de la Science est née dans les années où la Nation française faisait triompher, à force d'énergie, la liberté politique"2(*) proclamait pour sa part Fichte dans sa lettre à Baggessen d'avril 1795. Qu'elle soit "clef de voûte", c'est-à-dire ce qui parachève l'architecture de la raison pure comme elle l'est chez Kant ou qu'elle soit l'unique objet du système philosophique comme c'est le cas chez Fichte, la problématique de la liberté est au coeur de ces deux pensées.

Or, la liberté n'est ni un concept uniforme ni une notion vague dont le contenu serait déterminé suivant le contexte mais elle est un fonds originaire dont l'homme dispose et qu'il doit actualiser s'il veut être pleinement libre : elle n'a de sens que dans un monde humain et pourtant elle ne relève pas de ce monde. Ses effets sont sensibles mais son origine reste intelligible et donc inassignable en tant que telle : elle se présente comme l'exigence d'une norme intelligible que l'homme n'est pas forcé d'accueillir, mais qui lui est nécessaire s'il veut s'élever au plus haut degré de sa liberté et donc de sa vie. Il ne s'agit pas de déterminer les aspects de cette liberté dus à cet entrelacement infini entre son origine intelligible et ses effets sensibles, mais de caractériser la liberté d'un type de sujet, le sujet éthique. Le sujet éthique n'est pas seulement l'individu moralisé ou en voie de moralisation, il signifie plutôt la manifestation de l'esprit communautaire en son sein. Des problèmes de vocabulaire sont immédiatement à relever puisque le terme éthique n'a pas un sens proche de celui auquel nous nous référons aujourd'hui. Chez Kant, la morale ne se limite pas aux normes qu'un sujet doit respecter dans son agir autrement dit à la moralité subjective, mais inclut la moralité objective, c'est-à-dire le droit, alors que Fichte maintient une séparation entre droit et morale, la morale se constituant comme un système normatif dont le domaine du droit est une effectuation pratique. Le sujet éthique signifie chez Kant le sujet moral, et la morale contient deux formes qui sont le droit et l'éthique, car il écrit, à propos des lois de la liberté : "on appelle morales ces lois de la liberté, pour les distinguer des lois de la nature. Dans la mesure où elles ne portent que sur des actions purement extérieures et leur légalité, elles sont dites juridiques, mais si de plus, elles (qui sont des lois) exigent d'être elles-mêmes les principes de détermination des actions, alors elles sont éthiques et l'on dit ainsi que l'accord avec les lois juridiques est la légalité de l'action, tandis que l'accord avec les lois éthiques en est la moralité."3(*) . Chez Fichte, l'autonomie de la morale est rigoureusement sauvegardée et l'éthique désigne la philosophie pure pratique, à savoir ce qui concerne la connexion morale des subjectivités.

Poser le problème de la liberté du sujet éthique au sein de ces deux systèmes, ce n'est pas uniquement évoquer la problématicité d'un accomplissement moral de la liberté, mais c'est plutôt examiner comment l'homme peut accéder au degré le plus haut de sa liberté. Le sujet éthique désigne alors le sujet en tant qu'il s'est radicalement humanisé. Quelles sont les conditions de cette humanisation et que met-elle en évidence? La liberté du sujet éthique reflète véritablement la présence d'une nouvelle communauté, présence qui n'est pas une tendance mais une tâche à constituer et à substantifier ce lien éthique. Cette nouvelle communauté, appelée "communauté éthique" chez Kant, ou "monde des esprits" - c'est-à-dire monde de sujets libres - chez Fichte, permet d'opérer la transfiguration d'un lien juridico-politique en un lien éthico-religieux chez Fichte alors qu'elle parachève un lien éthico-politique en un lien éthico-religieux chez Kant. Les deux auteurs ont bien insisté sur le fait que la finalité de notre existence résidait en la possibilité de créer un monde intelligible, autrement la liberté n'aurait aucun sens, puisqu'elle se réduirait à un mécanisme naturel infaillible ; mais les modalités d'assise de ce nouveau monde sont conçues différemment dans les deux systèmes.

Notre recherche s'attachera à examiner cette destination éthique de l'homme sous trois volets. Le premier concerne la gestation de l'éthicité humaine, c'est-à-dire la préparation de l'homme à devenir libre: on n'est pas libre, on le devient car on se fait libre. La liberté ne réside pas dans une pure facticité mais l'homme possède en lui une disposition à la liberté qu'il est capable de mettre en oeuvre. La préparation de cette mentalité éthique s'effectue grâce à l'éducation qui est véritablement une propédeutique à la vie éthique. Chez Kant, cette éducation est d'abord une discipline négative avant d'être une culture du libre-arbitre pour transfigurer cette liberté illusoire dans la nécessité de la loi alors que chez Fichte, l'éducation est plutôt une éducabilité, c'est-à-dire non pas un conditionnement extérieur, mais un éveil à la liberté par une éducation réciproque. L'éducation n'est pas seulement ce qui permet d'affirmer les manifestations de cette pulsion morale et de faciliter son accès, elle est un vaste programme de réorganisation nationale, puisque la communauté prend sens d'abord dans l'élément éthique qu'est le peuple. Il semble que l'éducation ait une portée beaucoup plus politique chez Fichte que chez Kant et qu'elle prépare directement à l'éthicité, puisque le monde ne peut être transformé qu'à partir d'un fond éthique et l'éducation doit être ce qui incite les hommes à transformer leur avenir et ainsi à se déterminer suivant le plus haut degré de moralité. L'éducation est un éveil à une vie en communauté parce qu'elle consacre un effort, celui d'accepter la liberté de l'autre tout en limitant la mienne.

Le deuxième volet de notre étude visera à montrer la nécessité de l'organisation effective de la liberté afin de donner une configuration à cette communauté humaine. La liberté du sujet éthique se traduit concrètement par l'installation d'un espace politico-juridique de communication entre les différents sujets. Il s'agit de régler les échanges au sein de cet espace pour instaurer le primat d'une éthique de responsabilité communautaire. Chez Kant, la liberté au sens éthique passe d'abord par une autonomie de droit, le droit étant le système de normes que chacun doit vouloir suivre pour assurer sa liberté de mouvement en consentant à sa limitation par celle d'autrui. Ce point de vue du droit est l'obligation que les citoyens doivent observer, il est alors sous-tendu par une métaphysique des moeurs qui doit être conçue comme un ensemble de devoirs. Si l'éthicité se réalise à travers le système du droit, c'est parce que le droit est aussi une Idée de la raison pratique qui norme l'engagement réel de la liberté au sein du monde. Fichte conçoit la sphère juridico-politique uniquement comme une médiation qui n'est pas réglée à partir d'une Idée de la raison pratique, mais qui doit ménager l'accès de l'homme à une vie éthique : une fois que la sécurité maximale de l'homme du point de vue de sa liberté première est assurée, la cohérence juridico-politique tombe comme une coquille extérieure pour dévoiler l'harmonie d'une synthèse libre de tous les sujets humains. La sphère juridico-politique se présente néanmoins comme un passage obligé qui a pour fin de nettoyer la gangue sensible qui entoure la liberté, afin de faire advenir son noyau intelligible.

La troisième partie de ce travail consistera à dégager l'avènement d'une communauté éthique qui devient le véritable sujet éthique, le lien vers lequel il faut tendre. Le passage d'un état juridico-civil à un état éthico-civil pour enfin arriver à cette communauté éthique chez Kant sacralise l'autonomie morale du sujet qui arrive à s'élever au niveau des autres : sa destination est religieuse non pas dans le sens où la religion viendrait lui prescrire ce qu'il faut faire mais dans le sens où cette communauté vivrait son lien de manière sacrée parce qu'il est précieux. La communauté éthique kantienne est cette forme intelligible qui n'aura jamais un contenu pleinement déterminé mais qui n'est pas séparée de ce contenu pour autant. La liberté du sujet éthique ne signifie-t-elle pas le dépassement de la moralité par elle-même ? L'organisation des libertés chez Fichte doit être totalement efficace pour permettre un dépassement vers une moralité supérieure et l'intersubjectivité juridico-politique doit faire place à une interpersonnalité qui réunit les hommes en une communauté de corps spirituels. Chez nos deux auteurs, le lien communautaire est un lien idéalisé qui s'accomplit dans une téléologie éthique. L'homme est libre mais il doit se faire encore plus libre parce qu'il est destiné à réaliser le degré le plus haut de sa liberté.

* 1 KANT Emmanuel, Critique de la raison pratique, trad. Luc FERRY et Heinz WISMANN, éditions Gallimard, Paris, 1985, p.20.

* 2 FICHTE Johann Gottlieb, Lettre à Baggessen, cité par Franck FISCHBACH dans Fichte et Hegel, la reconnaissance, éditions PUF, coll. "Philosophies", Paris, 1999, p.16.

* 3 Emmanuel KANT, Métaphysique des Moeurs, Ak.VI, 214, p.458, La Pléiade, tome III.

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