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Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

( Télécharger le fichier original )
par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

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    UNIVERSITE MICHEL DE MONTAIGNE BORDEAUX III

    Ecole Doctorale «Montaigne-Humanités» ED 480

    UMR 5185 ADES-DYMSET

    DOCTORAT de Géographie

    Réseaux et systèmes de communication

    dans la diaspora sénégalaise en France

    THÈSE

    Présentée et soutenue publiquement
    le 09 juillet 2010

    par

    Moda GUEYE

    Sous la direction de

    Mme Annie Chéneau-Loquay

    MEMBRES DU JURY :

    BRUNEAU Jean Claude, Professeur de Géographie, Université Paul Valéry Montpellier III CHÉNEAU-LOQUAY Annie, Directrice de recherche CNRS, CEAN (UMR

    CNRS-IEP)

    FALL Alioune Badara, RAPPORTEUR, Professeur de Droit, Université Montesquieu Bordeaux IV

    LENOBLE-BART Annie, Professeur de Sciences de l'Information et de la Communication, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3

    LESOURD Michel, RAPPORTEUR, Professeur de Géographie, Université de Rouen

    2

    3

    Remerciements

    Je voudrais d'abord commencer par remercier Madame Annie Chéneau-Loquay pour avoir accepté de diriger cette thèse. Si ce travail a pu arriver à son terme, c'est en grande partie grâce à elle. Tout au long de ce parcours, elle n'a ménagé aucun effort pour m'appuyer sur le plan méthodologique, orienter ma réflexion, corriger mes imperfections et me donner le goût de la recherche scientifique. Qu'elle trouve l'expression de ma gratitude et de ma reconnaissance pour ses conseils avisés, ses critiques, sa disponibilité et toute son assistance dans le cadre du programme Africa'NTI ou du GDRI Netsuds.

    Je souhaite remercier toutes les personnes en France, au Sénégal, en Belgique, en Italie qui ont accepté de me recevoir chez eux et de répondre à mes questions. Merci de m'avoir accordé de votre précieux temps. Un grand merci à toutes ces personnes qui sont allées sur mon site web pour répondre à mon questionnaire. J'ai pu avoir des informations préciseuses sur Seneweb grâce à son fondateur Abdou Salam Fall que je remercie pour sa disponibilité. Merci aussi au laboratoire mixte CNRS-IRD ADES de Talence pour m'avoir accueilli dans ses locaux toutes ces années. Vraiment que toutes les personnes qui ont permis la réalisation de ce travail veuillent bien y trouver l'expression de ma profonde gratitude, notamment mes collègues au sein d'Africanti et du GDRI Netsuds, Martial Makanga Bala, Ousmane Sary, Eric Bernard, sans oublier les autres. Je remercie mes collègues de la SIMAF de leur patience et de leur compréhension.

    Je remercie aussi tout particulièrement mon ami et frère Cheikh Sarr Ndao pour sa générosité et mon amie Hawa Watt. Merci également à mes amis Pavel Kabaccof, Stéphane Canarias et Florent Cornu.

    Qu'il me soit enfin permis de remercier sincèrement mon père Arona Guèye pour son soutien constant. Je tiens aussi à remercier ma tante Fatou Diouf, mes soeurs Astou Guèye, Nafissatou Guèye, Khadidiatou Guèye, Mariama Guèye et Marie Guèye, ainsi que mon cousin, frère et homonyme Moda Guèye, de même que mon frère Babacar Guèye et mon cousin Macoumba Wade.

    4

    Mes remerciements sincères vont également à mes beaux-parents Samba Tokossel Dia et Fama Sène pour leurs conseils et leur soutien moral, à mes belles-soeurs Aminata Dia et à mon beau-frère Ousmane Georges Dia.

    Je suis à tous très reconnaissant. Merci.

    5

    Dédicaces

    Je dédie cette thèse :

    A ma mère qui n'est plus là mais qui tient toujours une place immense dans mon coeur. Pour ses encouragements à aller si loin dans les études.

    A mon oncle Mamadou Mansour Guèye qui m'a inculqué la droiture et m'a toujours encouragé à persévérer dans les études. Merci de m'avoir donné cette éducation.

    A ma femme Rosalie Dia. J'espère que tu trouveras dans ce travail, l'expression de mon amour, de ma profonde gratitude et de mon amitié. Merci pour tes aides précieuses.

    A mes enfants Arona et Mamadou Mansour.

    A ma soeur Soukeyna Guèye et ses enfants Aldiouma Dieng et Aynina Dieng.

    6

    7

    Table des matières

    Table des illustrations 11

    RESUME 13

    ABSTRACT 14

    Introduction générale 15

    Introduction générale 15

    Outils conceptuels et méthodologie 23

    Outils conceptuels et théoriques 23

    Partie méthodologique 43

    Première partie. Formes modernes et formes anciennes de communication 54

    Chapitre 1. Des migrants caractérisés par une grande hétérogénéité 59

    1.1 Les migrants originaires du bassin du fleuve Sénégal 62

    1.1.1 Une vie communautaire confinée dans les foyers pour immigrés 63

    1.1.2 Des relations multiformes et intenses avec les lieux d'origine 68

    1.2 Les migrants commerçants mourides 70

    1.2.1 Avec le pays de résidence, des relations tournées essentiellement autour de l'activité

    commerciale et du « religieux » 72

    1.2.1.1 Un maillage commercial de tout l'espace français 72

    1.2.1.2 Un rôle prépondérant du religieux dans la migration 75

    1.2.2 Des liens multiples et forts avec le pays d'origine 76

    1.2.2.1 La ville sainte de Touba, lieu de retour final et de vie rêvé 76

    1.2.2.2 Un rôle considérable dans les activités commerciales au Sénégal 78

    1.3 Les étudiants 78

    1.3.1 Des conditions de vie et d'études généralement difficiles 82

    1.3.2 L'éloignement familial : un fardeau pénible et pesant 84

    1.4 Les migrants qualifiés ou hautement qualifiés 85

    Chapitre 2. Pratiques taditionnelles et formes modernes de communication 91

    2.1 Les lettres, les cassettes audio et le bouche à oreille 94

    2.1.1 Le bouche à oreille, un moyen de communication très apprécié pour établir des relations de

    proximité 94
    2.1.2 La lettre a été le principal moyen permettant de communiquer à distance avec la famille avant

    de connaître un net recul 97
    2.1.3 Les cassettes audio, un moyen de communication apprécié par les migrants analphabètes _ 100

    2.2 Le fax, un instrument utilisé pour les démarches administratives et les affaires

    économiques 101

    2.3 La télévision, le magnétoscope, le caméscope et aussi les cassettes vidéo et les

    DVD, pour rester au diapason de la vie sociale et culturelle du pays d'origine 102

    2.4 Worldspace, la radio de l'interactivité et de la téléprésence 105

    Chapitre 3. Appropriation et usages du téléphone 115

    3.1 Des usages divers et une vie sociale plus développée dans le pays de résidence 117

    3.1.1 Une utilisation communautaire du téléphone fixe et du téléphone mobile 120

    3.1.2 Les téléboutiques 124

    3.1.3 Les cartes téléphoniques à codes 126

    3.1.4 Un réel engouement pour le téléphone mobile 129

    8

    3.2 Des relations presque quotidiennes avec le pays d'origine 132

    3.2.1 Une gestion quotidienne à distance de l'espace domestique 134

    3.2.2 Le téléphone mobile, pour rattacher les jeunes étudiants au cocon familial 137

    Chapitre 4. Le Secteur de la téléphonie au Sénégal : infrastractures et services 143

    4.1 La téléphonie fixe : un secteur encore sous le monopole de l'opérateur historique _ 141

    4.2 Les télécentres au Sénégal : mort définitive de « la poule aux oeufs d'or » ou amorce

    d'une nouvelle « success story » ? 142

    4.3 L'essor extraordinaire du téléphone mobile dans le pays d'origine 144

    4.4 Une utilisation collective du téléphone fixe et du téléphone mobile 146

    Deuxième partie. Les migrants sénégalais et Internet : accès, usages et modes d'appropriation

    148

    Chapitre 5. Internet au Sénégal et le Sénégal sur Internet 154

    5.1 Historique et dynamique de l'Internet au Sénégal 155

    5.1.1 La coopération internationale 157

    5.1.1.1 Le rôle pionnier dès 1989 du réseau RIO 158

    5.1.1.2 En 1992, le Sénégal dispose d'un noeud du projet RINAF de l'UNESCO 158

    5.1.1.3 Le réseau REFER de l'AUPELF est lancé en 1994 159

    5.1.1.4 Une participation tous azimuts aux programmes de coopération internationaux mais

    aussi régionaux 160

    5.1.2 Une forte impulsion des acteurs étatiques 162

    5.1.3 Les fournisseurs d'accès à internet (les FAI) ou providers 164

    5.1.4 Les points d'accès 167

    5.2 Le Sénégal dans le cyberespace 173

    5.2.1 Les services administratifs en ligne 174

    5.2.2 Internet, au service de la consolidation de la démocratie sénégalaise 176

    5.2.3 Favoriser l'utilisation d'Internet pour le développement des activités commerciales et

    industrielles 177

    5.2.4 Dans le domaine de l'enseignement 177

    Chapitre 6. Usages et pratiques de l'Internet des migrants sénégalais en France 180

    6.1 Les migrants sénégalais et le World Wide Web (la Toile Mondiale) 186

    6.2 Le courrier électronique, un outil de communication largement utilisé pour effectuer

    des correspondances privées ou publiques 189

    6.3 Les espaces électroniques de discussions et d'échanges 193

    6.3.1 Les forums de discussion 195

    6.3.2 Les «chats» 199

    6.4 Les sites portails, mettre à la disposition des Sénégalais de la diaspora des plateformes

    d'informations, d'échanges et de rencontres 201
    6.4.1 Des sites destinés à élargir la palette des sources d'informations sénégalaises et à connecter les

    migrants aux temps forts de l'actualité sénégalaise 202

    6.4.2 Des lieux virtuels de rencontres et d'échanges en dépit des frontières géographiques 203

    6.4.3 Une panoplie de services qui répondent aux besoins des migrants 204

    6.4.4 Des sites créés et gérés essentiellement par des migrants 205

    6.4.5 Seneweb, le lieu virtuel de convergence des Sénégalais éparpillés dans le monde entier 206

    6.4.6 Homeviewsenegal.sn, connecter les migrants aux temps forts de l'actualité sénégalaise 214

    6.4.7 Xalimasn.com 215

    6.4.8 Un nombre croissant de sites portails pour fournir une multitude d'informations sur le Sénégal

    216

    6.5 Les médias en ligne 220

    6.5.1 Les médias proches du gouvernement : Le Soleil et la RTS 226

    9

    6.5.2 Les médias des groupes de presse indépendants 229

    6.5.2.1 Les médias du groupe Sud Communication 230

    6.5.2.2 Les médias du groupe Wal Fadjri 234

    6.5.2.3 Les médias du groupe Futur Médias 237

    6.5.2.4 Les médias du groupe Avenir Communication 240

    6.5.3 La presse sénégalaise diffusée uniquement sur Internet 248

    6.5.3.1 Rewmi.com 250

    6.5.3.2 Nettali.net 251

    6.5.4 Les stations radios diffusées uniquement sur Internet : les webradios ou netradios 252

    6.5.4.1 Seneweb Radio, la radio de la diaspora sénégalaise 253

    6.5.4.2 Khassaide.net, la webradio mouride en direct de Grenoble 256

    6.5.4.3 Keurgoumak webradio émettant depuis Houston aux États-Unis 258

    6.5.5 Les télévisions sénégalaises diffusées uniquement sur Internet : les web TVs ou web-télés _ 260

    6.5.5.1 La télévision News Box Network 261

    6.5.5.2 La web TV Diamono TV 262

    6.6 La téléphonie par Internet 264

    6.6.1 Skype, un cadeau tombé du cyberespace pour « communiquer sans compter » avec la famille et

    les amis proches et lointains 266

    6.6.2 MSN Messenger, la messagerie instantanée des jeunes migrants 268

    6.6.3 Yahoo Messenger, une utilisation un peu plus timide 269

    6.7 Ferveur et adhésion aux sites web de réseaux sociaux en ligne : Facebook et hi5 274

    6.8 Des migrants producteurs de blogs 277

    6.8.1 Les blogs citoyens 279
    6.8.2 Quand les Sénégalaises de France se mettent à bloguer ou le blog comme outil d'intégration 281

    6.8.3 Une blogosphère fortement marquée par les blogs « religieux » 282

    Chapitre 7. Les associations sénégalaises en France à l'heure d'Internet 287

    7.1 Les associations d'étudiants dans les principales régions françaises 290

    7.1.1 Dans le sud-ouest de la France 291

    7.1.2 Dans le sud-est de la France 295

    7.1.2.1 En Provence -Alpes-Côte d'Azur 295

    7.1.2.2 En Rhône-Alpes 298

    7.1.3 Dans le sud de la France 300

    7.1.4 Dans le nord de la France 301

    7.1.5 Dans le nord-ouest de la France, en Bretagne et Normandie 304

    7.1.6 Dans le nord-est de le France : l'Amicale des Etudiants et Stagiaires de Strasbourg (AESS) 307

    7.1.7 Dans le centre de la France 309

    7.2 Les associations des confréries musulmanes sénégalaises 312

    7.2.1 Une forte prédominance des associations mourides 314

    7.2.2 Les talibés de Cheikh Béthio Thioune, les Thiantacounes sur Santati.net 319

    7.2.3 Ansaroudine.org, « les talibés de Baye en France » 321

    7.3 Les mouvements associatifs pour le développement 323

    7.3.1 Les associations des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal 324

    7.3.2 Le réseau des cadres Sénégalais, l'Espace Jappo 329

    Troisième partie. Les migrants sénégalais face aux technologies de l'information et de la

    communication (TIC) : enjeux et perspectives 336

    Chapitre 8. Du migrant déraciné au « migrant connecté » : les enjeux socioculturels liés à

    l'utilisation des outils modernes de communication 340

    8.1 Les TIC, supports d'intégration ou vecteurs de replis identitaires ? 341

    8.1.1 Les TIC, supports d'intégration 342

    8.1.1.1 Pour mieux accompagner les migrants dans la recherche d'emploi ou de stage 345

    8.1.1.2 Afin de mieux participer à la vie culturelle dans le pays de résidence 349

    8.1.2 Les TIC, facteurs de replis identitaires ? 350

    10

    8.2 Des usages en faveur de la promotion de quelques facettes de la culture d'origine 353

    8.2.1 Transferts d'informations, de savoirs et de compétences 356

    8.2.2 Internet, un outil éducatif permettant aux enfants issus de l'immigration de mieux connaître

    leurs cultures d'origine 362

    8.3 Les TIC, de nouveaux moyens de contrôle, de surveillance et de répression ? 364

    8.3.1 Surveillance des frontières et traçage des migrants 365

    8.3.2 Recrudescence de l'émigration clandestine 366

    Chapitre 9. Migrants, TIC et développement 375

    9.1 Les migrants des acteurs incontournables du développement local 377

    9.1.1 Les TIC, alternative pour une nouvelle forme de coopération entre le Nord et le Sud ? 379

    9.1.2 La coopération décentralisée ou codéveloppement 380

    9.2 Le rôle des TIC dans les envois et transferts d'argent 382

    9.2.1 Les structures formelles de transferts de fonds 384

    9.2.2 Les modes de transferts informels 394

    9.3 Un rôle important dans la réduction de la fracture numérique 396

    9.4 L'influence des migrants sur la vie politique au Sénégal 399

    Chapitre 10. Migrants, TIC et mondialisation 408

    10.1 Dans les principaux pays de destination 411

    10.1.1 Une orientation massive des flux en direction de l'Italie 416

    10.1.2 La ruée vers l'Espagne 421

    10.1.3 Les Sénégalais aux États-Unis : entre leurres et lueurs de l'American way of life 424

    10.2 Dans les autres pays : mobilité et mondialisation des pratiques de communication ?

    427

    10.2.1 La communauté sénégalaise établie au Canada 428

    10.2.2 L'Association des Sénégalais et Sympathisants de Bruxelles et Environs (ASSBE) 432

    10.2.3 Les ressortissants sénégalais établis en Suisse 433

    10.2.4 La communauté sénégalaise au Maroc 435

    10.3 L'insertion des migrants dans la société globale, une forme de « mondialisation par le bas » 437

    10.4 Les migrants et les perspectives de la société de l'information 439

    Conclusion générale 447

    Bibliographie 455

    ANNEXES 471

    11

    Table des illustrations

    Carte 1. Carte de localisation des zones d'enquêtes au Sénégal entre 2002 et 2003 45

    Site web 1. Le site d'accès au questionnaire : Modagueye.com 49

    Graphique 1. Les immigrés en France selon leur pays de naissance en 1999 et 2004-2005 62

    Tableau 1. Effectifs des étudiants sénégalais dans les universités françaises de 1998 à 2007 81

    Graphique 2. Effectifs des étudiants sénégalais dans les universités françaises de 1998 à 2007 82

    Tableau 2. Enseignants sénégalais de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar partis à l'étranger de 1992 à

    2002 88

    Tableau 3. Départ des enseignants de l'université Gaston Berger de Saint-Louis entre 1992-2002 89

    Graphique 3. Début d'utilisation du téléphone mobile 124

    Image1 : Téléboutiques ou Taxiphones à Bordeaux : World Net Phone sur le cours de l'Argonne et Eco Net

    Phone sur le cours de la Marne 126

    Image 2 : Cartes téléphoniques prépayées à code 127

    Graphique 4. Lieux d'achat des cartes téléphoniques 128

    Graphique 5. Le système de relations de I.D. 133

    Graphique 6. Téléphonie mobile : opérateurs utilisés 137

    Graphique 7. Evolution du parc de lignes fixes au Sénégal 142

    Graphique 8. Evolution du parc total des abonnés du mobile au Sénégal 146

    Carte 2. Carte administrative du Sénégal 157

    Graphique 9. Evolution du parc d'abonnés à Internet au Sénégal de 2004 à 2008 167

    Tableau 4. Nombre d'utilisateurs Internet pour 100 habitants au Sénégal et en France 171

    Carte 3. Points d'accès publics à Internet 173

    Graphique 10. Répartition des enquêtés selon les lieux de connexion 188

    Graphique 11. Dépenses mensuelles en carte téléphonique et en connexion Internet 189

    Site web 2. Senediaspora, le forum dédié aux Sénégalais de la diaspora 198

    Graphique 12. Sujets de discussion les plus appréciés dans les forums 199

    Graphique 13. Visites effectuées sur Seneweb du 28/07/09 au 27/08/09 209

    Site web 3. Seneweb, le lieu de convergence des Sénégalais de la diaspora 213

    Site web 4. Homeviewsenegal, connecter les migrants aux temps forts de l'actualité sénégalaise 215

    Site web 5. Xalimasn.com 216

    Image 3 : Kiosque à journaux en ligne de Seneweb et kiosque à journaux à Dakar 226

    Sites web 4. Les sites web des médias proches du gouvernement : www.lesoleil.sn et www.rts.sn 227

    Graphique 13. Pays de résidence des visteurs du site Lesoleil.sn 228

    Graphique 14. Pays d'établissement des visiteurs de Rts.sn le 09/04/2009 229

    Sites web 5. Les sites web du groupe Sud communication : sudonline.sn et sudfm.sn 232

    Graphique 15. Répartition des visiteurs de SudOnline par pays 233

    Graphique 16. Répartition des visiteurs de Sudfm.net par pays 234

    Site web 6. Le site web du journal Walfadjri L'Aurore : Walf.sn 236

    Graphique 17. Répartition des visiteurs de Walf.sn par pays 237

    Sites web 7. Les sites web du groupe Futurs Médias : lobservateur.sn et futursmedias.net 239

    Graphique 18. Répartition des visiteurs de Lobservateur.sn par pays 240

    Site web 8. La version électronique du journal Le Quotidien : Lequotidien.sn 241

    Graphique 19. Répartition par pays des utilisateurs du site Lequotidien.sn 242

    Site web 9. Le site web de La Gazette, Lagazette.sn, le seul hebdomadaire sénégalais diffusé en ligne 246

    Tableau 5. Les principaux groupes de presse sénégalais présents sur le web 247

    Carte 4. Carte des radios diffusées au Sénégal 248

    Site web 10. Rewmi.com 251

    Site web 11. Nettali.net 252

    Site web 11. Programmes de Seneweb Radio 256

    Image 4 : Khassaïde.net, la webradio mouride émettant depuis Grenoble 257

    Vous écoutez en direct la radio khassaide.net depuis Grenoble 257

    Site web 12. La webradio Keurgoumak émettant depuis Houston 259

    Graphique 20. Radios et webradios sénégalaises les plus écoutées à travers Internet 260

    Site web 13. Webtv New Box Network 262

    Graphique 21. Les chaînes de télévisions sénégalaises les plus regardées sur Internet 263

    Site web 14. Page personnelle de Moda Gueye sur Skype 268

    12

    Site web 15. Page personnelle de Moda Gueye sur MSN Messenger 269

    Graphique 22. Technologies utilisées pour téléphoner gratuitement sur Internet 270

    Graphique 23. Les réseaux de A. W., des réseaux basés sur des liens familiaux, d'amitiés ou commerciaux _ 272

    Graphique 24. Principales destinations des appels téléphoniques via le téléphone et via Internet 273

    Graphique 25. Liens avec les personnes appelées au téléphone 274

    Site web 16. Page personnelle de Moda Gueye sur le réseau communautaire Facebook 276

    Site web 17. Page personnelle de Moda Gueye sur hi5 277

    Blogs 1. Les blogs citoyens : mbayemomar.over-blog.net et Bacary.blogspot.com 280

    Blogs 2. Blogs de senegal-by-me et Nabou.zevillage.org 282

    Blogs 3. Blog de Dieufdieul, un étudiant mouride établi à Lille et blog de Thier 02, un étudiant thiantacoune 283

    Graphique 26. Les principaux usages d'Internet des migrants sénégalais en France 284

    Graphique 27. Sites web les plus visités sur Internet par les migrants sénégalais en France 285

    Graphique 28. Les principales associations de migrants sénégalais en France 290

    Site web 18. Site web de l'ABESS 293

    Site web 19. Site web de l'ASEST 295

    Site web 20. Site web de l'AESAM 297

    Site web 21. Site web de l'ADESEN 298

    Site web 25. Site web de l'AESSG 299

    Site web 23. Site web de l'ASH dans l'Hérault 301

    Site web 24. Site web de l'AESN 302

    Site web 25. Site web de l'AESGE 303

    Site web 26. Site web de l'ASEB 305

    Site web 27. Site web de l'AESC 306

    Site web 28. Site web de l'AESSS en Alsace 308

    Site web 29. Site web de l'AEST 311

    Site web 30. Site web de l'ASC 312

    Site web 31. Site web des étudiants mourides de Lille 318

    Site web 32. Site web des mourides de Marseille 319

    Site web 36. Santati.net, le site web des disciples de Cheikh Béthio Thioune 321

    Site web 34. Site web des disciples de Baye Niasse en France 322

    Site web 35. Site web de l'AESDW 327

    Site web 36. Site web de l'ARDF 329

    Site web 40. Site web de l'amicale des cadres Sénégalais 331

    Carte 5. Associations de migrants sénégalais en France ayant un site web 332

    Site web 38. Site web du service public en France 344

    Site web 39. Site web de Pôle emploi 347

    Image 5 : Différentes manifestations culturelles organisées en France 356

    Image 6 : Des rescapés des pirogues de la mort (les lothios) à destination des îles Canaries 373

    Site web 40. Site web de Western Union 385

    Site web 41. Site web de Moneygram 386

    Site web 42. Site web de l'opérateur kenyan de transfert d'argent M-Pesa 393

    Graphique 29. Modes de transfert d'argent privilégiés des migrants sénégalais 394

    Graphique 30. Outils de communication ramenés par les migrants au Sénégal 399

    Sites web 43. Sites des membres de la diaspora exigeant la libération d'Idrissa Seck ou soutenant sa

    candidature à l'élection présidentielle de 2007 402

    Site web 44. Site des membres de la diaspora opposés à la monarchie au Sénégal 404

    Site web 45. Site web du professeur Arona N'Doffene Diouf et de ses partisans 405

    Carte 5. Principaux flux migratoires sénégalais 416

    Site web 44. Site web de l'ASA 426

    Site web 45. Site web du RGSC 430

    Site web 46. Site web de l'ASSBE 433

    Site web 47. Le site web des archives politiques sénégalaises ARCHIPO 435

    Sites web 48. Sites web de l'UGESM Settat et de l'ASEK au Maroc 437

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    RESUME

    Face à l'avènement inédit d'outils modernes d'information et de communication combinant à la fois des technologies liées aux télécommunications, à l'audiovisuel et à l'informatique, la manière de communiquer au quotidien des individus ou des groupes a été complètement bouleversée. De même, ces outils modernes de communication, en particulier le téléphone mobile et Internet, ont modifié notre manière d'appréhender les notions géographiques telles que la distance, l'espace, l'éloignement, la proximité. Depuis la fin des années 1990, le champ de la connaissance sur l'usage et l'impact des technologies de l'information et de la communication dans le monde des migrants est en pleine effervescence en France. Notre étude s'inscrit dans cette dynamique et s'intéresse aux usages des outils modernes de communication au sein de la diaspora sénégalaise en France et sur le rôle de ces outils comme facteur d'intégration ou comme vecteur de repli identitaire. Cette migration, comme dans tous les pays où s'est installée une forte communauté sénégalaise (Italie, Espagne, États-Unis, etc.), est organisée en réseaux de différents types. Dans ces réseaux relativement bien structurés, la solidarité entre les membres est quelque chose de fondamental dans la réussite du projet migratoire, les réseaux sont donc au coeur, au centre de tout le processus migratoire. Les réseaux sont impliqués directement ou indirectement dans les flux et l'organisation des conditions générales de la migration sénégalaise vers la France et les autres pôles du champ migratoire international sénégalais. Particulièrement dynamiques tout au long du processus migratoire, de la mise à disposition des ressources financières permettant de financer le voyage jusqu'à la recherche d'emploi en passant par l'hébergement, les réseaux offrent à leurs membres des espaces d'échanges, de réciprocité, d'assistance et de dons. Pour tous les acteurs de la migration sénégalaise en France, le besoin de communiquer occupe une place prépondérante dans les rapports humains. Il s'agira donc de montrer la dynamique des pratiques de communication des migrants sénégalais en France, en mettant l'accent plus particulièrement sur les modes d'usages et les mécanismes d'appropriation du téléphone mobile et d'Internet. Aujourd'hui, l'utilisation du téléphone s'est largement répandue dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Ainsi, le téléphone est devenu l'outil privilégié pour communiquer, s'informer, établir des relations de voisinage voire de proximité, nouer des liens d'amitié et professionnels, et aussi surtout pour entretenir et renforcer les relations de longue distance avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine. D'autre part, s'il est vrai que les migrants constituent en effet l'essentiel du public auquel s'adressent les contenus web diffusés généralement à partir du pays d'origine, il est aussi intéressant de noter qu'ils jouent un rôle indéniable dans l'émergence et le développement de l'Internet sénégalais, à travers notamment la production de multiples contenus web. Certains d'entre eux font preuve de créativité, de détermination et de professionnalisme afin de mettre en ligne des sites web avec des contenus et des services de qualité sous forme de textes, images et d'autres éléments multimédias. Cette étude vise à observer et analyser les mutations dans les rapports que les migrants sénégalais en France entretiennent à la fois avec leurs territoires d'origine et de résidence, à travers notamment les différents usages et les formes d'appropriation du téléphone mobile et d'Internet. Notre hypothèse centrale met plutôt l'accent sur les usages du téléphone mobile et de l'Internet par les migrants sénégalais en France à la fois pour entretenir un contact instantané et régulier avec le pays d'origine afin de renforcer les liens à distance, mais aussi comme support d'intégration dans le pays de résidence.

    Mots clés : réseau, diaspora, migrant, TIC, téléphonie mobile, Internet, pays d'origine, pays de résidence, intégration, repli identitaire, transfert d'argent, transfert de connaissances, e-citoyen, développement.

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    ABSTRACT

    In front of the unpublished advent of modern tools of information and communication combining at once technologies bound to telecommunications, to broadcasting and to computing, the way of communicating with the everyday life of the individuals or the groups was completely upset. Also, these modern tools of communication, in particular the mobile phone and Internet, modified our way of dreading the geographical notions such as the distance, the space, the estrangement, the nearness. Since the end of 1990s, the field of the knowledge on the usage and the impact of information technologies and the communication in the world of the migrants are in full excitement in France. Our study joins in this dynamics and is interested in the manners of the modern tools of communication within the Senegalese Diaspora in France and on the role of these tools as factor of integration or as vector of identical fold. This migration, as in all the countries where settled down a strong Senegalese community (Italy, Spain, the United States, etc.), is organized in networks of various types. In these relatively well structured networks, the solidarity between the members is something fundamental in the success of the migratory project, networks are thus in the heart, in the center of all the migratory process. Networks are implied directly or indirectly in flows and organization of the general conditions of the Senegalese migration towards France and other poles of the Senegalese international migratory field. Particularly dynamic throughout the migratory process, throughout the provision of the financial resources allowing to finance the journey up to the job search by way of the accommodation, networks offer to their members of the spaces of exchanges, reciprocity, assistance and gifts. For all the actors of the Senegalese migration in France, the need to communicate occupies a dominating place in human relationships. It will thus be a question of showing the dynamics of the practices of communication of the Senegalese migrants in France, by emphasizing more particularly the modes of manners and the mechanisms of appropriation of the mobile phone and Internet. Today, the use of the telephone widely spread in the circles of the Senegalese migration in France. So, the telephone became the tool privileged to communicate, inquire, to establish relations of neighborhood even of nearness, to tie bonds of friendship and professionals, and also especially to maintain and strengthen the relations of long distance with the members of the family stayed in the country of origin. On the other hand, if it is true that the migrants indeed constitute the main part of the public which address the Web contents broadcasted generally from the country of origin, it is also interesting to note that they play an undeniable role in the emergence and the development of the Senegalese Internet, through in particular the production of multiple Web contents. Some of them show creativity, determination and professionalism to put on-line Web sites with contents and quality services in the form of texts, images and the other multimedia elements. This study aims at observing and at analyzing the transformations in the reports which the Senegalese migrants in France maintain at once with their territories of origin and residence, through in particular the various manners and the forms of appropriation of the mobile phone and Internet. Our central hypothesis rather emphasizes the manners of the mobile phone and the Internet by the Senegalese migrants in France at once to maintain an immediate and regular contact with the country of origin to strengthen the remote links, but also as support of integration in the country of residence.

    Keywords: network, diaspora, migrant, TIC, mobile telephony, Internet, country of origin, country of residence, integration, identical fold, transfer of money, transfer of knowledge, e-citizen, development.

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    Introduction générale

    Ce travail s'inscrit dans le prolongement d'une étude réalisée sur la constitution et le fonctionnement des systèmes de communication des réseaux des migrants commerçants sénégalais en France1. Notre étude vise à identifier et analyser les systèmes de communication au sein des réseaux de la communauté sénégalaise en France. Nous entendons par systèmes de communication l'ensemble des moyens matériels et immatériels utilisés pour communiquer, transmettre et diffuser un message ou encore pour établir une relation avec un ou plusieurs individu(s).

    Le champ de recherche sur les processus d'insertion, les formes d'usage et les modes d'appropriation des technologies de l'information et de la communication par les migrants ainsi que les transformations sociales qui en résultent ont mis du temps avant de commencer à être véritablement défrichées en France, comme c'est le cas actuellement. Sous cet angle, il est significatif de remarquer d'ailleurs le retard enregistré par la France sur les pays anglo-saxons, États-Unis et Angleterre en particulier, où les « communication studies » sur les médias et les minorités sont relativement fécondes. Pour Josiane Jouët et Dominique Pasquier2, l'explication à ce déficit des recherches françaises sur ce sujet a sans doute son fondement dans le modèle républicain français d'intégration où « les immigrés sont appelés à gommer leurs différences et à se fondre dans la culture de leur pays d'accueil » alors qu'aux États-Unis par exemple, les recherches sur ce thème « s'intègrent quasi naturellement dans une conception de la société qui repose sur les communautés comme fondement de la nation ». En fait, on peut voir à travers la littérature anglo-saxonne que dans ces pays les minorités ethniques y ont largement utilisé les médias communautaires pour mettre en valeur certains aspects de leur culture d'origine et affirmer leur identité d'une part, et d'autre part pour exiger une certaine reconnaissance culturelle. C'est dans ces conditions que les recherches se sont intéressées à « la dimension communicationnelle » qui permet aux individus au sein de ces communautés de migrants de tisser ou de nouer des relations entre eux et avec les

    1 GUEYE, Moda. Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des commerçants sénégalais en France. Bordeaux : Université Michel de Montaigne - Bordeaux 3, 2001, 153 p. (Mémoire de DEA : Géographie. Sous la direction de Annie Chéneau-Loquay).

    Disponible sur : http://www.africanti.org/IMG/memoires/gueyedea.pdf

    2 JOUËT, Josiane (Dir.) et PASQUIER, Dominique (Dir.). Présentation. In Médias et migrations. Réseaux, 2001, vol. 19, n°107, pp. 9-15.

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    proches restés dans les pays d'origine, mais aussi qui leur permet de s'intégrer ou de se constituer en « bulles communautaires » dans les pays de résidence.

    Depuis quelques années (on peut situer cette période plus précisément au début des années 2000), le champ de recherche sur les TIC et les migrations internationales est en pleine ébullition en France. Peu à peu, quelques chercheurs ont commencé à l'investir, à y creuser ou tracer avec persévérance de nouveaux sillons. C'est dans cette optique que la fondation maison des sciences de l'homme a mise en place un programme de recherche sur l'usage et l'impact des technologies de l'information et de la communication dans le monde des migrants, programme dirigé par Dana Diminescu. D'un autre côté, le programme Africanti et le GDRI (Groupe de Recherche International) Netsuds du CNRS, tous les deux sous la direction d'Annie Chéneau-Loquay, orientent une partie de leurs réflexions sur l'étude des usages des TIC dans les diasporas et sur le rôle des TIC comme facteur d'universalisme ou de communautarisme, à travers une approche pluridisciplinaire. Au niveau du GDRI Netsuds, deux autres équipes de recherche s'intéressent également à la problématique de l'utilisation des TIC, Internet en particulier, par les diasporas de la connaissance ou diasporas scientifiques afin de favoriser et d'organiser leur participation au développement économique, social et culturel des pays d'origine. Il s'agit de l'équipe pilotant le projet « Diaspora Knowledge Networks » (DKN) initié par l'UNESCO au cours de l'été 2005 et coordonné par le sociologue William Turner, membre du LIMSI du CNRS. Il y a également les travaux de l'équipe de l'IRD de Montpellier dont fait partie le politologue Jean-Baptiste Meyer. D'autre part, la revue Hommes et migrations, dans sa publication numéro 1240, parue en 2002, a consacré un numéro spécialement aux usages des TIC et de l'Internet en particulier par les migrants. Nous retenons également parmi ces travaux ceux réalisés par les organismes internationaux comme l'OIM (Office Internationale des Migrations) qui analyse les relations entre Migrations internationales, développement et société de l'information et l'UNESCO qui s'intéresse d'une part à l'accès de la diaspora aux TIC et d'autre part à la contribution de la diaspora au partage des savoirs par le biais des TIC.

    Au cours des ces dernières années, le monde a connu de très grands bouleversements avec l'avènement formidable d'outils de communication de plus en plus perfectionnés et le développement rapide de technologies d'information de plus en plus sophistiquées. La convergence des télécommunications, de l'audiovisuel et de l'informatique va provoquer des changements inédits et considérables dans de nombreux aspects de l'activité

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    humaine. Des transformations technologiques majeures vont affecter profondément notre façon quotidienne de communiquer et par ricochet notre regard sur l'espace et nos pratiques spatiales. De même, notre manière d'appréhender le temps en sera fortement modifiée. Désormais quel que soit l'endroit de la planète où l'individu se situe ou presque, il peut communiquer avec sa famille et échanger avec ses amis. Quel que soit en effet le lieu où l'individu est localisé, il est généralement possible d'émettre et de recevoir des appels, de transmettre et recevoir des messages de toute nature. Avec la diffusion des technologies de l'information et de la communication, la distance qui sépare les individus semble être abolie d'une certaine manière. Ainsi donc, sans vraiment s'y attendre, certains diraient même à la surprise générale, les TIC, Internet et le téléphone mobile en particulier, ont transformé à une vitesse vertigineuse et de façon irréversible les pratiques de communication des migrants et des diasporas.

    Rappelons toutefois que nous avions commencé à observer les prémices de ces transformations dans les modes communicationnels au sein des communautés de migrants notamment lors de notre étude sur les systèmes de communication des ressortissants sénégalais se livrant au commerce en France, et plus particulièrement dans les grandes villes telles que Paris, Marseille, Bordeaux, Lyon et aussi dans certaines villes de province. Cette étude s'inscrivait dans le cadre de notre mémoire de DEA soutenu en 2001 sous la direction d'Annie Cheneau-Loquay. Nous avions par la suite décidé, en accord cette dernière, à la fois d'élargir notre objet de recherche à l'ensemble des acteurs de la migration sénégalaise et d'étendre notre terrain de recherche à d'autres pays recevant d'importants effectifs de migrants sénégalais comme l'Italie, l'Espagne et les Etats-Unis. Mais malheureusement, faute de moyens nous avons du revoir notre ambition à la baisse. Ce qui nous a amené finalement à focaliser notre réflexion sur la communauté sénégalaise installée en France.

    La présence sénégalaise en France s'est faite à partir de plusieurs vagues ou filières migratoires successives. C'est une histoire relativement ancienne dont les débuts remontent aux « Tirailleurs sénégalais » venus participer et soutenir la puissance coloniale durant les deux guerres mondiales. On peut effectivement dire que les questions migratoires occupent une place prépondérante dans les relations entre la France et le Sénégal, et elles sont aussi parfois sources de tension entre les deux pays comme on l'a vu dernièrement sur les questions de « l'immigration choisie » ou de « l'immigration

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    concertée »3. Selon les estimations de l'OCDE, les ressortissants sénégalais en France étaient estimés à 25.000 personnes en 2005 (source : Perspectives des migrations internationales : SOPEMI - Edition 2007 - OCDE). Cependant, l'évaluation des ressortissants sénégalais vivant en France reste une tâche relativement difficile, en raison du manque de chiffres fiables sur les flux migratoires aussi bien dans le pays de départ que dans le pays d'installation d'une part, et d'autre part en raison de l'importance des migrants qui sont dans la clandestinité.

    En France, la communauté sénégalaise est fortement concentrée dans la région Ile-de-France, les villes de la Normandie (Le Havre, Rouen et Caen) et aussi dans les grandes villes de province comme Marseille, Lyon, Bordeaux et Toulouse. L'immigration sénégalaise en France s'est fortement accrue ces vingt dernières années, en raison principalement de quelques difficultés endogènes, notamment la crise économique, la croissance démographique et les mutations sociales, mais aussi du fait de certains facteurs externes avec la mondialisation des échanges financiers et culturels à l'échelle d'un monde devenu un village global. Aujourd'hui, les Sénégalais migrent essentiellement pour des raisons économiques et pour la poursuite de leurs études. Considérés par certains observateurs comme figurant parmi les communautés originaires de l'Afrique sub-saharienne les plus représentées dans l'Hexagone, les Sénégalais se remarquent par leur nombre, leur fort ancrage identitaire et par une vie associative extrêmement riche et dynamique. De nombreuses associations ont été créées pour soit regrouper des étudiants poursuivant leurs études dans la même ville, soit pour rassembler des personnes appartenant à la même confrérie, soit pour réunir des compatriotes souhaitant mener ensemble des actions de développement en faveur de leurs localités d'origine.

    Cette migration, comme dans tous les pays où s'est installée une forte communauté sénégalaise (Italie, Espagne, États-Unis, etc.), est organisée en réseaux de différents types. En effet, l'organisation en réseaux est un phénomène caractéristique de la migration internationale sénégalaise. Dans ces réseaux relativement bien structurés, la solidarité entre les membres est quelque chose de fondamental dans la réussite du projet migratoire, les réseaux sont donc au coeur, au centre de tout le processus migratoire. C'est grâce à

    3 Il s'agit d'un accord bilatéral signé en 2006 entre la France et le Sénégal sur la gestion des flux migratoires. Cette initiative française consiste à rendre plus facile l'accès au visa et l'entrée sur le territoire

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    eux d'abord que les « néo-migrants » se procurent souvent les moyens financiers nécessaires pour préparer les départs, qu'ils trouvent des points d'accueil ou d'hébergement sur les lieux de transit, de ré-émigration ou de fixation définitive et qu'ils parviennent la plupart du temps à trouver du travail dans les pays de migration. Les réseaux sont impliqués directement ou indirectement dans les flux et l'organisation des conditions générales de la migration sénégalaise vers la France et les autres pôles du champ migratoire international4 sénégalais.

    De manière générale, le migrant est avant tout membre d'un groupe plus ou moins structuré. Les membres du groupe sont interconnectés les uns les autres et entretiennent des relations de solidarité, d'entraide ou de coopération. Les relations liant et regroupant les individus au sein des réseaux des migrants sénégalais sont souvent de nature fort variées. Ces relations interpersonnelles peuvent être des relations d'ordre social (parenté, amitié avec des compatriotes...), confrérique (appartenance principalement à la confrérie mouride), socio-culturel (l'appartenance au même groupe ethnique) ou même géographique (l'appartenance à la même région d'origine). Toutefois, ces formes de sociabilité ne fonctionnent pas sans un minimum de normes et de valeurs. Il existe en effet des règles plus ou moins formalisées qu'il faut absolument respecter. Le non respect des règles établies peut entraîner l'exclusion, l'isolement et le risque de ne plus bénéficier de la solidarité du groupe.

    Les réseaux migratoires, familiaux, confrériques et ethniques sont particulièrement dynamiques tout au long du processus migratoire, de la mise à disposition des ressources financières permettant de financer le voyage jusqu'à la recherche d'emploi en passant par l'hébergement. Ils offrent à leurs membres des espaces d'échanges, de réciprocité, d'assistance et de dons. Ce sont des structures dynamiques caractérisées par des relations de solidarité et de services multiples entre les différents membres. En donnant aux migrants la possibilité de se mettre en relation avec des acteurs restés dans le pays d'origine et ceux rencontrés dans les pays de transit, les pays traversés ou fréquentés durant le parcours migratoire, les réseaux contribuent au maintien et au renforcement de la cohésion et de l'unité de la communauté. De même, en permettant la circulation de

    français pour les étudiants et les cadres supérieurs sénégalais tout en assurant leur retour dans leur pays d'origine.

    4 Le géographe Gildas Simon définit le champ migratoire comme « un espace bien structuré, bien balisé, avec ses réseaux unissant lieux d'origine et d'emploi, ses flux permanents de travailleurs.

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    l'information et l'établissement de connexions entre les migrants, le réseau constitue une source extrêmement précieuse d'information pour les migrants ainsi que pour les futurs migrants. Les réseaux sont donc essentiels dans le champ migratoire sénégalais, ils constituent des soupapes de sécurité non négligeables pour les migrants.

    Le but poursuivi dans ce travail consiste à observer et analyser les processus d'insertion des technologies de l'information et de la communication, en particulier le téléphone mobile et Internet, dans les milieux de la migration sénégalaise en France, les différents usages et les formes d'appropriations qui en sont faits ainsi que les mutations qu'elles induisent dans les rapports que les migrants sénégalais en France entretiennent à la fois avec leurs territoires et lieux d'origine et de résidence. De quelle manière, et dans quelle mesure ces usages contribuent-ils à favoriser la réactualisation, le maintien voire le renforcement des relations avec les familles et les amis restés dans l'espace d'origine ainsi qu'avec le reste de la communauté dispersée dans des espaces géographiques éloignés et distants parfois de plusieurs milliers de kilomètres ? Quelles sont les conséquences de ces usages sur les liens et les réseaux sociaux et donc leurs impacts sur la cohésion de la communauté ? Comment les usages participent-ils aussi à l'intégration des migrants dans leur espace de résidence ? Dans quelle mesure, les « arts de faire5 » en même temps instituent de nouvelles pratiques spatiales et affectent leurs représentations et leurs perceptions des notions géographiques comme la distance, le temps, la proximité et l'éloignement ? Comment ces nouveaux outils de communication contribuent-ils à étendre et recomposer les bassins de relations et aussi à renforcer les connexions et la cohésion au sein des réseaux ? Notre hypothèse centrale met plutôt l'accent sur les usages du téléphone mobile et de l'Internet par les migrants sénégalais en France à la fois pour entretenir un contact instantané et régulier avec le pays d'origine afin de renforcer les liens à distance, mais aussi comme support d'intégration dans le pays de résidence.

    Pour mieux appréhender et comprendre ces questions, nous allons articuler notre réflexion autour de trois axes. Il s'agit dans la première partie de commencer par expliquer qui sont les migrants sénégalais qui nous intéressent dans ce travail. Quelles sont leurs spécificités ? En quoi consiste l'intérêt de porter notre réflexion sur les pratiques de communication de ces acteurs de la migration sénégalaise en France ? Puis,

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    nous verrons la diversité et la dynamique des pratiques de communication, avec une attention particulière aux usages du téléphone mobile, véritable révolution des pratiques de communication en Afrique. Quels sont les facteurs explicatifs de cet engouement des migrants pour le téléphone mobile ? Quel rôle joue le téléphone dans l'évolution des relations avec le pays d'origine ainsi qu'avec le pays de résidence ? Mais en même temps, nous tenterons aussi d'analyser les nouvelles configurations migratoires qui se dessinent, avec l'émergence des réseaux transnationaux et des réseaux virtuels. Enfin, nous tenterons de présenter un bref panorama de la situation du secteur de la téléphonie dans le pays d'origine.

    Dans la deuxième partie, nous nous intéresserons aux différents usages de l'Internet par les migrants sénégalais vivant en France. Comment se servent-ils d'Internet ? Quels sont les principaux sites qu'ils visitent ? Il s'agira donc de recenser et de décrire les sites web les plus fréquentés par les migrants sénégalais en France, d'analyser leurs contenus et de montrer leur rôle dans le dynamisme de l'Internet sénégalais. Un autre aspect sur lequel va porter tout particulièrement notre réflexion, c'est la manière dont Internet est perçu et utilisé comme un nouveau territoire du politique par certains migrants ou comme « un nouvel espace public démocratique6 ». Nous verrons en effet, à travers la prolifération des sites portails, qu'Internet est devenu un espace public virtuel où émerge et se développe une véritable prise de conscience citoyenne. Il s'agira également, dans cette partie, de décrypter ou de mieux cerner cette « citoyenneté virtuelle » qui émerge des territoires numériques et transcende les frontières géographiques. Qu'est-ce que l'utilisation d'Internet a changé dans les relations que les migrants sénégalais en France entretiennent avec le pays d'origine et avec le pays de résidence ?

    Dans la troisième et dernière partie, nous analyserons les différents enjeux et les perspectives liés à l'utilisation des TIC. Ce sont les multiples enjeux socioculturels : meilleure intégration ou repli identitaire, promotion des différentes facettes de la culture d'origine, transfert des savoirs et des compétences, etc. Ce sont aussi les enjeux liés à une participation accrue et plus efficace des migrants au développement économique et social de leur pays ou de leur lieu d'origine par le biais des technologies de l'information et de la communication. Ce sont enfin les enjeux liés à l'insertion des migrants dans la « société

    5 CERTEAU, Michel de. L'invention du quotidien. Arts de faire. Tome 1. Paris : UGE, 1980.

    6 EVENO, Emmanuel et LEFEBVRE, Alain. Espace, recherche et communication. Sciences de la société, mai 1995, n° 35. Presses universitaires du Mirail, pp 3-12.

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    globale ». C'est donc autour de ces trois parties que va s'articuler principalement notre réflexion.

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    Outils conceptuels et méthodologie

    Dans le contexte d'une société globalisée marquée par une croissance prodigieuse des technologies de l'information et de la communication, et aussi par un développement très rapide des moyens de transport, les migrations internationales posent des enjeux considérables aussi bien aux pays de départ qu'aux pays d'arrivée.

    Outils conceptuels et théoriques

    Afin d'étudier notre sujet, il nous semble important de commencer tout d'abord par clarifier et examiner les concepts de « diaspora » et de « réseau », notions centrales dans notre réflexion. Mais au-delà du débat sur le glissement sémantique du concept de « diaspora », nous insisterons plus particulièrement sur son apport dans le domaine des sciences sociales. Nous tenterons de montrer si le terme de diaspora est réellement approprié à la structuration de la migration internationale sénégalaise.

    Les concepts

    Dans Le Petit Larousse, le mot « diaspora » est défini tout simplement comme « l'ensemble des membres d'un peuple dispersés à travers le monde mais restant en relation ». Dans l'encyclopédie électronique « Wikipédia », le mot « diaspora » désigne aussi « la dispersion d'une communauté ou d'un peuple à travers le monde ». Dans Les mots de la géographie (1993) de Roger Brunet, le terme « diaspora » est défini ici encore comme « la dispersion, la dissémination d'un peuple »7. Enfin, dans le Dictionnaire de la géographie (1970) de Pierre George, le terme évoque là encore l'idée de dispersion. Il désigne « l'ensemble de la collectivité juive dispersée dans le monde ou toute collectivité ethnoculturelle diffuse hors de son milieu originel (diaspora arménienne, grecque, chinoise, libanaise...) »8. A partir de ces définitions, on constate bien que l'idée de dispersion est centrale dans la constitution d'une diaspora. Ne trouve-t-on pas d'ailleurs dans le verbe grec « diaspeirein », d'où est issu le mot, l'idée également de dispersion d'une communauté ou de dissémination d'une partie d'un peuple à travers le monde.

    7 Roger Brunet, 1993, Les mots de la géographie, Paris, La Documentation française.

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    Ainsi donc, c'est le phénomène de dispersion volontaire ou non au-delà de son territoire d'origine qui est à la base de la formation d'une diaspora. Cependant, cette dispersion intègre une forte conscience identitaire collective en lien avec la société et l'espace d'origine.

    A ce stade de notre réflexion, on aurait pu se contenter de ces définitions, faire l'économie intellectuelle d'une analyse plus approfondie et en déduire que la communauté sénégalaise en France constitue effectivement une composante de la diaspora sénégalaise dispersée à travers le monde, de ces milliers de Sénégalais disséminés dans le monde entier. Mais allons plus loin pour voir l'intérêt que le concept de « diaspora » a suscité dans la communauté scientifique au cours de ces dernières années. Dans ce débat, existe-t-il une approche qui pourrait précisément nous procurer, de façon succincte, des éléments objectifs permettant d'appréhender plus commodément les problèmes que pose notre sujet et rendre notre réflexion scientifique plus féconde?

    Toutefois, il est nécessaire de souligner, avant d'aller plus loin, qu'il ne s'agit nullement ici de nous pencher sur l'abondante production scientifique, aussi bien anglo-saxonne que française, qui existe dans ce champ de recherche. Ce n'est point l'objet de cette étude. Il s'agit tout simplement de trouver des clefs, de dégager des pistes ou encore de trouver des idées qui peuvent nous aider à circonscrire notre objet de recherche et stimuler notre réflexion.

    Distinction entre diasporas classiques et diasporas modernes

    Nous nous inspirerons largement ici des réflexions scientifiques du géographe Michel Bruneau9 dont les travaux font référence dans ce domaine de connaissance académique. De façon un peu schématique, on peut dire qu'il existe deux camps dans ce champ de recherche : d'un côté le camp des puristes et d'un autre côté le camp des maximalistes. Les premiers sont pour une définition heuristique plus stricte du terme. Ils craignent que le mot, à force de désigner divers phénomènes de dispersion et d'être un fourre-tout, soit dénaturé de son sens heuristique primitif à tel point qu'il soit amené à désigner tout et

    8 Pierre George, 1970, Dictionnaire de la Géographie, Paris, PUF.

    9 Michel Bruneau, Diasporas et espaces transnationaux, Economica, Villes-géographie, 2004.

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    son contraire. Le géographe Yves Lacoste (1995) estime à ce sujet qu' « il est fâcheux de diluer dans l'extrême diversité des migrations de toutes sortes ces phénomènes très particuliers que sont les diasporas au sens fort du terme ». Il poursuit en soulignant que « dans le phénomène de la diaspora véritable, il faut tenir compte du fait que ce sont des facteurs de déracinement particulièrement brutaux qui ont provoqué l'exode de la plus grande partie d'un peuple, et que celui-ci conserve la mémoire de son territoire d'origine et des évènements historiques qui l'ont fait partir » (Yves Lacoste, 1995 cité par Michel Bruneau). On peut donc considérer avec Yves Lacoste que la notion de « diaspora » au sens originel ou au sens fort du terme résulte en quelque sorte d'une dispersion plus forcée que volontaire avec parfois des cas extrêmement graves et douloureux de répression ou de génocide. Le terme s'applique dans ce cas à l'exil lointain du peuple juif, aux dispersions des peuples arméniens et assyro-chaldéens et aussi à l'exode des Grecs pontiques. A l'opposé, les maximalistes prônent une acception ouverte et plus large du terme, une extension de son usage à une pluralité de phénomène de migration de toutes sortes.

    Ainsi, les nombreux travaux produits par des chercheurs de disciplines diverses vont donner lieu à une différenciation entre les diasporas classiques dont les archétypes ou exemples illustratifs sont les diasporas juives, grecques et arméniennes par opposition à ce qu'Alain Médam (1993) propose de considérer comme des « diasporas modernes plus récentes et en voie de constitution »10. Dans ses travaux consacrés à la diaspora noire des Amériques, Christine Chivallon (2004) parle même de diasporas post-modernes. Pour elle, le terme est devenu synonyme de « la population étrangère à l'étranger ». Roger Brunet souligne dans ce sens que « longtemps limité à la diaspora juive, le mot tend à s'appliquer à toute dissémination ». C'est ce qui fait dire à Jean Gottmann (1996) qu' « il devient difficile aujourd'hui de trouver une nation qui n'ait pas sa diaspora, c'est-à-dire qui n'ait pas souvent une partie importante de son peuple dispersée en dehors des frontières de l'État national. Pratiquement tous les pays, petits ou grands, ont aujourd'hui leur diaspora ». Pour le politologue Bertrand Badie « la notion de diaspora a perdu sa connotation tragique dans les dernières décennies : elle désigne des communautés d'expatriés qui préservent une identité commune, qui ont gardé des références et des

    10 MEDAM, Alain. Diaspora / Diasporas. Archétype et typologie. Revue Européenne des Migrations internationales, vol. 9, n°1, 1993.

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    pratiques renvoyant à leur pays d'origine et qui sont en relation collective organisée11 ». C'est cette évolution du concept qui nous amène de nos jours à trouver l'existence d'une pluralité de diasporas : chinoise, indienne, palestinienne, tamoule, libanaise, etc.

    Critères pour être considérée comme une diaspora

    Dans Les mots de la géographie, Roger Brunet (1993) distingue trois types de dispersion : une dispersion forcée ou contrainte du fait de l'absence de pays propre ; une dispersion liée à une situation de pauvreté, à des difficultés d'existence plus ou moins momentanée ; une dispersion liée au choix d'un type d'activités ou à un mode de vie. Des différents critères proposés par la plupart des auteurs, Michel Bruneau (2004) propose d'en retenir quatre fondamentaux :

    ? la dispersion sous la contrainte d'une population dans plusieurs territoires relativement éloignés du territoire d'origine. Les facteurs à l'origine de la dispersion peuvent être une situation d'extrême pauvreté, une famine, un désastre ou une catastrophe ;

    ? le maintien d'une forte conscience identitaire. La référence au territoire, au lieu ou à la société d'origine est également très forte. Ce qui implique l'existence d'un lien communautaire relativement solide et d'une vie associative assez dynamique ;

    ? les liens entre les migrants et le territoire d'origine se maintiennent et se développent. Des relations d'échange multiples (social, économique, culturel, politique, etc.) existent entre les migrants et leur territoire d'origine. Ces relations se traduisent par une intensité de la circulation des hommes entre les différents lieux, des échanges de marchandises, de capitaux et d'informations ;

    ? le choix des pays et des villes de destination est loin d'être le fruit du hasard. Ils résultent au contraire de stratégies mûrement réfléchies de longue date, bien élaborées avec un rôle déterminant tout le long du processus migratoire de ceux qui sont déjà installés : depuis les départs, jusqu'à l'insertion des nouveaux arrivés dans le marché du travail en passant par leurs accueils et leurs hébergements. Ce sont les chaînes migratoires12.

    11 BADIE, Bertrand. La fin des territoires, Paris : Fayard, 1995.

    12 BRUNEAU, Michel. Diasporas et espaces transnationaux. Paris : Anthropos/Economica, 2004. (Villes - Géographie).

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    Pour Serge Weber, « une chaîne migratoire est un mécanisme qui n'existe que lorsqu'elle est en marche, c'est-à-dire que d'anciens migrants aident les nouveaux à venir, qui à leur tour aideront d'autres à venir et ainsi de suite »13. C'est donc ceux qui arrivent généralement en premier qui s'activent à assurer la mise en place, la consolidation et la reproduction des différents maillons du processus, constituant de ce fait les pièces maîtresses des réseaux ou les têtes de pont de la chaîne migratoire.

    Dans son ouvrage, Le Déchiffrement du monde, Roger Brunet souligne de fort belle manière que « toute diaspora est un espace, avec ses lieux, ses noeuds et ses réseaux. Elle est un ensemble de communautés liées entre elles, avec des réseaux de solidarité. La diaspora est à la fois dia-chora, et chora à son tour : jetée à travers l'espace, et espace original » (Roger Brunet, 2001).

    Peut-on parler en définitive d'une diaspora sénégalaise ?

    Force est de reconnaître qu'aujourd'hui, une bonne partie de la population sénégalaise est éparpillée, disséminée partout à travers le monde. Les Sénégalais sont reconnus comme étant de très grands voyageurs. Ils sont présents dans des pays aussi divers que la France, l'Italie, l'Espagne, la Côte d'ivoire, le Gabon, le Cameroun, le Maroc, l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, les États-Unis, le Canada, l'Arabie Saoudite, etc. Cependant, malgré l'éloignement et la distance, les communautés sénégalaises dispersées dans ces pays conservent non seulement une forte conscience identitaire, mais aussi maintiennent d'intenses liens affectifs et matériels avec leur pays d'origine. Les liens avec la société d'origine sont en effet si intenses que quel que soit le nombre d'années passées en dehors du Sénégal, les migrants conçoivent l'investissement des économies réalisées pendant la migration comme symbole, entre autres, de la réussite du projet migratoire et leur retour vers la patrie comme l'alternative finale.

    Dans la communauté sénégalaise en France, le maintien de l'identité collective, d'une mémoire identitaire collective est fondamental pour les migrants. Le lien communautaire est toujours présent, c'est un trait caractéristique marquant de la migration sénégalaise. L'anthropologue Martine Hovanessian considère, dans ses travaux sur la migration

    13 WEBER, S. De la chaîne migratoire à la migration individuelle des Roumains à Rome. In Réseaux sociaux en migration. Hommes et migrations, juillet-août 2004, n°1250.

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    arménienne, que ce lien communautaire « est essentiel pour le maintien de pratiques identitaires, support d'une altérité fondatrice de la diaspora dans la société d'accueil ». De manière générale, la communauté sénégalaise en France conserve une certaine cohésion. Elle est marquée par son attachement à son lieu d'origine, à travers des échanges multiples de nature économique, culturelle, sociale et politique. De même, l'attachement aux confréries musulmanes est très marqué au sein de la communauté. La vie associative est assez riche. La solidarité entre les membres de la communauté est très importante, elle n'est pas un vain mot. Il existe des contacts multiformes permanents avec le pays d'origine. Au regard de tout cela, on peut dire que la migration sénégalaise, par bien des aspects, présente des critères qui permettent de la qualifier de diaspora.

    Il apparaît à travers nos lectures et nos observations que le critère « dispersion sous la contrainte » semble également bien adapté pour décrire la migration internationale actuelle des Sénégalais. C'est le cas des étudiants dont les départs sont plus ou moins forcés par un système éducatif paralysé par un effectif pléthorique et des grèves répétitives. C'est le cas également des enseignants et chercheurs obligés de partir dans des centres de savoir où ils disposent de conditions de travail plus propices à leur épanouissement ou à satisfaire leur curiosité intellectuelle. Mais cette dispersion sous la contrainte concerne surtout des milliers de jeunes candidats à la migration prêts à partir par tous les moyens à cause du chômage, du désespoir et du manque de toute perspective d'avenir au Sénégal. Le désastre provoqué par la mauvaise gouvernance est le principal facteur explicatif de l'ampleur de la dispersion actuelle des Sénégalais dans les pays occidentaux.

    Nous allons examiner à présent le concept de « réseau », concept essentiel pour décrire et comprendre la complexité des liens sociaux et les interactions entre les individus au sein de la diaspora sénégalaise en France.

    Réseau, un concept fondamental en géographie

    Dans le Petit Larousse, le mot « réseau » est défini comme un « ensemble de voies ferrées, de lignes téléphoniques, de lignes électriques, de canalisations d'eau ou de gaz, de liaisons hertziennes, etc. Dans Les mots de la géographie, le terme « réseau » est défini comme un « ensemble de lignes ou de relations aux connexions plus ou moins complexes ». Etymologiquement, le mot « réseau » vient du latin « rets » ou « retis » et

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    signifie filet ou tissu. Manuel Castells en donne une définition toute simple, il s'agit pour lui « d'un ensemble de noeuds interconnectés »14. Castells rappelle aussi qu'il s'agit d'un « type d'organisation humaine qui remonte à la nuit des temps »15. Dans le langage courant, la notion de « réseau » évoque l'idée d'entrelacement, d'entrecroisement ou d'enchevêtrement. Concept fondamental en géographie, le réseau est défini par Antoine Bailly comme un « ensemble de relations plus ou moins organisé en noeuds, segments, sommets et axes, qui permet de lier entre eux les lieux géographiques »16. Le terme « réseau » est généralement employé pour désigner une grande variété de voies de circulation matérielles (réelles) ou immatérielles (virtuelles).

    Les réseaux matériels ou physiques sont les réseaux qui permettent aux individus et aux groupes de circuler ou de se déplacer d'un lieu à un autre, de se rencontrer à travers le contact physique afin d'échanger ou de communiquer. Ce sont les réseaux routiers, les réseaux ferroviaires, les réseaux maritimes, les réseaux aériens, les réseaux téléphoniques, les réseaux hertziens, les réseaux câblés... Ces réseaux dits techniques (routes, voies ferrées, lignes aériennes, télécommunications, réseaux d'eau...) visent généralement à relier les lieux, aménager et gérer l'espace. D'une manière générale, les géographes se sont surtout intéressés à l'aspect technique des réseaux, comme élément fondamental dans la structuration du territoire ainsi que comme facteur déterminant dans l'organisation de la société, et de ce fait, pendant longtemps, ils ont délaissé l'aspect social. Cependant, depuis quelques années, des géographes comme Jean-Marc Offner et Denise Pumain, Paul Claval, Henri Bakis, Claude Grasland, S. Laribe et Anne Cadoret ont commencé à manifester leur intérêt pour les réseaux sociaux et porter leurs réflexions sur ce domaine de recherche.

    Les réseaux sociaux, une utilisation féconde du concept dans le domaine de la sociologie

    Par définition, les réseaux sociaux désignent les relations que des ensembles d'individus ou les membres d'une communauté donnée entretiennent les uns avec les autres. C'est l'ensemble des liens et l'intensité des liaisons qu'entretiennent des personnes

    14 CASTELLS, Manuel. La galaxie Internet. Paris : Fayard, 2002.

    15 Idem

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    interconnectées les unes avec les autres. Le réseau est l'ensemble des relations de solidarité, d'entraide ou de coopération qui noue un individu à d'autres individus.

    Utilisée d'abord dans le champ de l'anthropologie urbaine, la notion de « réseau » a été fréquemment convoquée dans le champ de la sociologie. La notion va d'ailleurs connaître, selon Anne Cadoret (2006)17, une évolution rapide avec notamment l'apport de plusieurs chercheurs en sociologie comme le britannique John A. Barnes et un peu plus tard les chercheurs regroupés au sein de l'école de Chicago. Le réseau est défini ici comme l'ensemble des relations de nature fort variées reliant un ensemble d'acteurs organisés ou non. L'analyse des sociologues qui travaillent sur les réseaux permet de saisir les processus à la base de leur formation, de décrypter la variété des relations qui peuvent exister entre les différents acteurs en leur sein et enfin le fonctionnement ainsi que les différentes formes que peuvent prendre ces réseaux. Ces analyses vont plutôt mettre l'accent sur les acteurs, les membres des réseaux et les différentes relations qu'ils entretiennent entre eux. Or, le comportement des acteurs est un élément crucial dans la compréhension de l'occupation et de l'organisation de l'espace. Il est en effet essentiel pour comprendre comment parfois les gens créent l'espace, l'utilisent ou le transforment, pourquoi un lieu est relié à tel lieu et pas à un autre.

    Dans la sociologie des migrations, la notion de « réseau » a été surtout utilisée, selon Marie-Antoinette Hily et William Berthomière, pour expliquer les nouvelles formes migratoires, notamment les questions liées à l'intégration et plus particulièrement celles liées aux « modes de production des migrants, qualifiés de commerce ethnique »18. Cette notion de commerce ethnique a été largement utilisée dans les travaux s'intéressant à la création et au fonctionnement des boutiques de commerce dans les quartiers à forte implantation de migrants comme les quartiers des Capucins à Bordeaux (Caroline Fouquet, 1995 ; Moda Gueye, 2001), de Château-Rouge à Paris (Claire Scopsi, 2004), le quartier Belsunce à Marseille (Alain Tarrius et Lamia Missaoui, 1994 ; Michel Péraldi, 1999, 2001) ou autour de la Place du Pont à Lyon (Michel Rautenberg, 1989).

    16 BAILLY, Antoine. Introduction au débat : perspectives en géographie de l'information et de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, pp. 15-19.

    17 CADORET, Anne. De la légitimité d'une géographie des réseaux sociaux : la géographie des réseaux sociaux au service d'une géographie des conflits, Netcom, 2006, vol. 20 n°sss 3-4.

    18 HILY, M-A. et BERTHOMIERE, W. La notion de « réseaux sociaux en migration ». In Réseaux sociaux en migration. Hommes et migrations, juillet-août 2004, n°1250.

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    Par ailleurs, dans une étude consacrée à l'expansion du commerce ethnique à travers les fonds de commerce achetés « à Paris et dans les départements limitrophes - Hauts de Seine, Seine Saint-Denis, Val de Marne » (E. Ma-Mung, 1992) par des Asiatiques et des Maghrébins, le géographe Emmanuel Ma-Mung définit le commerce ethnique comme l'activité pratiquée par des « commerçants de nationalité ou d'origine étrangère » et dont la clientèle visée est essentiellement constituée par des membres de la communauté dont ils sont généralement issus ». Cependant, pour Jacques Barrou (1999), au-delà de la clientèle issue de la même communauté d'origine, l'épicerie de l'Arabe du coin et la boutique du Chinois du quartier au même titre que l'échoppe de l'Indo-Pakistanais (c'est nous qui ajoutons) peuvent être considérées comme des commerces de proximité, en somme une activité au service de tous. De nos jours, Claire Scopsi (2004) porte sa réflexion sur les produits et services de télécommunication proposés à travers des dispositifs d'accès collectifs, notamment dans les téléboutiques et cyberboutiques tenus par des migrants dans le quartier de la Goutte d'Or situé dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

    Dans ce débat, notre point de vue tend plutôt à s'approcher de celui de Jacques Barrou. Nous trouvons que la notion de « commerce ethnique » est, à notre avis, utilisée de façon un peu trop globalisante dans certains travaux. La réalité dans ces quartiers cosmopolites (Africains, Maghrébins, Juifs, Asiatiques, Indo-Pakistanais...) est beaucoup plus complexe que ne la laisse supposer parfois certaines études. Nous trouvons, d'une part, que ces dernières ne prennent pas souvent en compte l'extrême diversité ethnique qui peut même exister au sein d'une communauté étrangère donnée. D'autre part, ces boutiques contribuent à rendre des services non négligeables et à portée des bourses souvent les plus modestes. En outre, le fait même d'utiliser le qualificatif d'ethnique pour désigner ces boutiques de commerce tenus par des immigrés traduit implicitement une certaine forme de séparation entre les autochtones et les étrangers, c'est-à-dire ceux qui sont venus d'ailleurs, les potentiels concurrents, non seulement dans l'occupation de l'espace (logement, boutiques de commerce, bureaux, etc.), mais aussi sur le marché du travail.

    En France, le commerce sénégalais est représenté par les restaurants spécialisés dans la cuisine sénégalaise (Le Dibi, Niomré, Porokhane, Allo Yassa, etc.), les boutiques de produits cosmétiques et autres produits exotiques, de vente de CD et DVD de théâtres et

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    musiques sénégalaise ou africaine. En guise d'exemple, on peut citer la boutique Lampe Fall Production, implantée dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Au cours de nos enquêtes, cette boutique nous est apparue comme la boutique tenue par des Sénégalais la plus fréquentée par les membres de la communauté sénégalaise en France. Une gamme variée de services est proposée aux clients, notamment des CD et DVD de musique, théâtre et divertissement, des magazines publiés au Sénégal (Thiof Magazine et Week end Magazine), des cartes d'abonnement permettant d'obtenir la réception du signal télévision de la chaîne privée 2STV et celle de la chaîne privée Walf TV, des récepteurs permettant d'écouter la radio satellitaire Worldspace. On observe aussi que dans le but de permettre aux internautes de pouvoir effectuer en ligne leurs achats, la boutique Lampe Fall Production a mis en ligne son site Internet www.lampe-fall.com.

    Les réseaux sociaux, un objet de recherche en devenir en géographie sociale ?

    La géographie sociale est un courant ou une branche de la géographie humaine qui étudie, selon Guy Di Méo, « l'imbrication des rapports sociaux et des rapports spatiaux que les hommes nouent avec leur environnement »19. Dans la géographie sociale, l'analyse porte surtout sur les acteurs, les liens qui les unissent et leurs rapports à l'espace, c'est-à-dire les interactions entre les rapports sociaux et les rapports spatiaux. L'approche en géographie sociale apporte les outils opératoires nécessaires à la compréhension des dynamiques sociales d'un espace ou de la structuration d'un territoire. L'intérêt des chercheurs porte sur l'étude des réseaux sociaux comme élément participant à la structuration de l'espace de la même manière que les réseaux techniques (Anne Cadoret, 2006). En définitive, on peut dire que l'analyse des réseaux sociaux en géographie ouvre des pistes de réflexion importantes permettant de mieux appréhender la structuration et la dynamique des territoires ainsi que les phénomènes de représentation et de perception que les acteurs peuvent bien avoir vis-à-vis de leurs territoires.

    De nombreuses analyses ont eu, également, recours à la notion de « réseau » pour expliquer la rupture entre ancrage local, l'enracinement et la tendance générale à la mobilité, à se mouvoir d'un lieu à un autre. La mobilité géographique des migrants est aujourd'hui largement facilitée par l'émergence et le développement des réseaux

    19 Di Méo, Guy. Géographie sociale et territoires. Paris : Nathan université, 1998.

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    transnationaux. Michel Bruneau conçoit le transnationalisme comme « le processus par lequel les migrants mettent en place des activités et développent des relations sociales complexes ainsi que des relations économiques et politiques qui débordent les frontières du pays d'établissement et qui s'inscrivent dans le pays d'origine »20. Pour Basch, Glick Schiller et Szanton Blanc, le terme « transnationalisme » désigne « les processus à travers lesquels les immigrés tissent des réseaux et maintiennent des relations sociales multiples qui lient les sociétés d'origine à celles d'arrivée, grâce aux innovations technologiques »21. Alejandro Portes, un des pionniers de la réflexion sur les réseaux transnationaux, qualifie de réseaux transnationaux des réseaux de solidarité construits par des migrants et qui transcendent les frontières nationales et géographiques. Il met l'accent sur le fait que les migrants constituent à présent des communautés transnationales, c'est-à-dire qu'ils forment « des groupes d'immigrés qui traversent les frontières nationales et, dans un sens très concret, ne se situent véritablement « ni ici ni là-bas » mais ici et là-bas en même temps »22. Ajoutons que Bruno Riccio (2009) précise, dans son article sur les migrants wolof mourides en Italie, que le terme « transnationalisme » « est employé pour décrire les processus à travers lesquels les migrants créent des champs sociaux qui traversent les frontières géographiques et politiques »23. Dans leur étude sur le circuit de la migration internationale entre les villes de Quillabamba au Pérou et Turin en Italie à travers le rôle des chaînes et des réseaux transnationaux, Carlos Nieto et Isabel Yepez désignent par transnational « le processus à travers lequel les migrants forgent et soutiennent de multiples relations sociales qui lient leurs sociétés d'origine à celles de destination »24. Pour Basch, Glick Schiller et Szanton Blanc, le terme « transnationalisme » désigne « les processus à travers lesquels les immigrés tissent des réseaux et maintiennent des relations sociales multiples qui lient les sociétés d'origine à celles d'arrivée, grâce aux innovations

    20 BRUNEAU, Michel. Diasporas et espaces transnationaux. Paris : Anthropos/Economica, 2004. (Villes - Géographie).

    21 BASCH, L., GLICK SCHILLER, N. et SZANTON BLANC, C. Nations Unbound : Transnational Projects, Postcolonial Predicaments and Deterritorialized Nations-states, Longhorn : Gordon & Breach Publishers, 1994.

    22 PORTES, Alejandro. La mondialisation par le bas : l'émergence des communautés transnationales. Les actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1999, n°129, Seuil, pp.15-25.

    23 RICCIO, Bruno. « Transmigrants » mais pas « nomades ». Cahiers d'études africaines, 2006, 181. Disponible sur : http://etudesafricaines.revues.org/index5829.html. Consulté e 13 août 2009.

    24 NETO, C. et YEPEZ, I. Le rôle des chaînes et des réseaux transnationaux dans les migrations internationales. Le circuit de la migration entre Quillabamba (Pérou) et Turin (Italie).

    Disponible sur : http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/demo/documents/Nieto.pdf. Consulté le 03/03/09.

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    technologiques »25. En partant de ces définitions, on peut dire que les réseaux transnationaux ont fait leur apparition à partir du moment où les migrants ont commencé à utiliser massivement les technologies de l'information et de la communication. Pour nous donc, le transnationalisme est le passage du migrant caractérisé par une « double absence »26 au migrant interconnecté avec de multiples pôles, et plus particulièrement avec le pays d'origine. En se servant des TIC pour maintenir des relations sociales, économiques, politiques et culturelles afin de participer quotidiennement, de façon active et continue, à la vie de la société d'origine, les migrants deviennent aujourd'hui, comme le souligne Michel Bruneau, des transmigrants.

    Ces réseaux transnationaux mis en place par les migrants, constituent en quelque sorte leur manière de participer au processus de mondialisation. C'est d'ailleurs dans ce sens que les sociologues Alain Tarrius27 et Alejandro Portes28 parlent de la « mondialisation par le bas »29 par opposition à la mondialisation des grandes firmes multinationales à la quête effrénée de toujours plus de profits et celle des États avec la constitution de grandes entités régionales comme l'Union Européenne, l'Union Africaine, l'Organisation des États américains, etc.

    Dans notre travail, nous entendons par « réseau », l'ensemble des relations sociales qui lient et regroupent des individus ou des groupes sociaux les uns avec les autres. Ce sont les liens qu'entretiennent les migrants et qui les unissent dans leur pays d'établissement, mais aussi les relations qui les lient surtout avec les familles et les proches restés dans le pays d'origine ainsi qu'avec les autres membres de la communauté dispersés dans d'autres espaces migratoires. Ces relations interpersonnelles peuvent être des relations familiales, d'amitiés, confrériques ou religieuses. De même, ces relations peuvent aussi résulter de l'appartenance au même groupe ethnique, du hasard des rencontres, etc. Ce sont des relations généralement basées sur la confiance, le respect de la parole donnée, l'aide mutuelle et la réciprocité. Les formes de sociabilité dans les réseaux sont régies par des règles et des normes plus ou moins formalisées. Leur non

    25 BASCH, L., GLICK SCHILLER, N. et SZANTON BLANC, C. Nations Unbound : Transnational Projects, Postcolonial Predicaments and Deterritorialized Nations-states, Longhorn : Gordon & Breach Publishers, 1994.

    26 SAYAD, Abdelmalek. La double absence. Paris : Seuil, 1999.

    27 TARRIUS, Alain. La mondialisation par le bas : les nouveaux nomades de l'économie souterraine. Paris : Balland, 2002.

    28 PORTES, Alejandro. La mondialisation par le bas : l'émergence des communautés transnationales. Les actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1999, n°129, Seuil, pp.15-25.

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    respect peut entraîner l'exclusion, l'isolement et le risque de ne plus bénéficier de la solidarité du groupe. Le réseau joue par conséquent un rôle fondamental tout le long du processus migratoire. Il constitue non seulement le ciment dans les rapports que les migrants entretiennent avec le pays d'origine mais aussi joue un rôle essentiel dans les stratégies que les migrants mettent en place afin de s'insérer dans le pays de résidence. Les mouvements migratoires à l'échelle internationale constituent aujourd'hui un enjeu majeur aussi bien pour les pays de destination que pour les pays de provenance. Aussi, nous tenterons de clarifier quelques uns de ces concepts liés au phénomène des flux de populations, notamment les concepts de migrant, migration internationale, immigration et émigration. En effet, le fait de les clarifier nous permettra de mieux saisir les questions essentielles relatives à la gestion des flux migratoires internationaux ainsi que l'importance des enjeux qu'ils recouvrent et qui doivent être pleinement pris en considération notamment au sein des pays de départ comme dans les pays d'arrivée.

    Migrant ; Migration internationale ; Immigration ; Émigration

    La migration est un phénomène ancien qui existe depuis l'apparition des premiers hommes sur terre. Elle est devenue un des problèmes majeurs de l'époque contemporaine et, de ce fait, intéresse les chercheurs, les décideurs, les citoyens, etc. Ce vif intérêt manifesté à l'égard du phénomène de la migration a ainsi donné naissance à de nombreux travaux de recherche, et aussi à des études et des analyses qui ont énormément contribué à éclairer et enrichir ce phénomène de société qui existe depuis l'aube des temps mais aussi parfois à le rendre plus complexe.

    Dans le Petit Larousse, la migration est définie comme « déplacement de population d'un pays dans un autre, pour s'y établir ». Dans Les mots de la géographie, la migration est définie « comme déplacement, changement de lieu ». La migration implique donc, par définition, le déplacement, le mouvement d'un individu, d'un groupe ou d'une collectivité qui quitte un lieu ou un pays pour se rendre et s'établir dans un autre lieu ou pays. Cette installation peut être de façon temporaire ou définitive, pour des raisons économiques, politiques, sociales ou culturelles. Le caractère de la migration varie selon différentes échelles spatiales (le local, le régional, le national et l'international) et temporelles (installation temporaire ou migration définitive). La migration peut se

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    dérouler à l'intérieur d'un même espace comme elle peut servir de pont entre différentes échelles spatiales. Pour Gérard-François Dumont « le terme migration désigne en même temps le fait - le changement de lieu - et le phénomène, c'est-à-dire l'analyse qui permet d'inscrire le fait dans un ensemble général »30. Il ajoute que « la prise en compte de l'échelle du déplacement est importante car elle permet de dissocier les déplacements internes des mouvements internationaux, mouvements au-delà des frontières avec tout ce que celles-ci recouvrent d'artificiel »31. Ceci nous amène donc à distinguer de multiples variantes de la migration en fonction de la durée et de la variété spatiale du phénomène. Les différentes expressions telles que migration saisonnière, migration pendulaire, migration interne, migration internationale, migration temporaire, migration définitive sont là pour témoigner en effet de l'évolution du phénomène. De manière générale, l'espace du migrant est constitué de ces différentes échelles qui peuvent s'imbriquer les unes les autres.

    La migration internationale comporte, selon Roger Brunet, « une face émigration et une face immigration ». Elles « sont fort réglementées, bridées d'interdiction ». Brunet déplore, avec justesse, que « le système Monde est loin d'être ouvert et fluide en ce domaine »32. Gérard-François Dumont définit la migration internationale comme le déplacement d'une personne qui change d'Etat de résidence. La migration des Sénégalais vers d'autres pays présente aujourd'hui toutes les caractéristiques d'une migration internationale. Elle concerne une partie importante de la population sénégalaise qui a pris la décision de s'installer dans un pays considéré comme étranger dans le but d'y poursuivre des études ou d'y trouver une activité professionnelle bien rémunérée afin d'améliorer ses conditions de vie et aussi surtout celles de sa famille restée dans le pays d'origine. La migration internationale implique donc un déplacement sur une longue distance avec le franchissement des limites territoriales, des frontières nationales pour se rendre et s'établir dans un pays étranger avec la volonté d'y trouver un emploi bien rémunéré ou de devenir meilleur à travers une bonne formation, et aussi d'améliorer sa situation financière et celle de sa famille. Envisagée de façon temporaire, c'est-à-dire dans une logique de recherche et d'accumulation rapide de ressources financières, la

    30 DUMONT, Gérard-François. Les migrations internationales: les nouvelles logiques migratoires. Paris : Sedes/Mobilité spatiale, 1995.

    31 DUMONT, Gérard-François, Op. cité.

    32 BRUNET, Roger, FERRAS, Robert et THERY, Hervé. Les mots de la géographie. Dictionnaire critique. Montpellier : Paris, Reclus : La documentation française, 1992.

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    migration internationale des Sénégalais évolue progressivement vers une migration économique permanente. Aujourd'hui, les séjours dans les pays d'installation ont tendance à se prolonger, sans aucune certitude in fine d'assurer au migrant de pouvoir rentrer un jour dans le pays d'origine.

    Le migrant est, selon le Petit Larousse, « quelqu'un qui effectue une migration ». C'est celui qui décide d'effectuer un mouvement, un déplacement d'un lieu à un autre de façon temporaire ou permanente. « C'est donc un individu qui choisit le moment de son départ et sa destination, même si ses options sont souvent très limitées ». En outre, le terme de migrant implique également, selon Alain Tarrius, un certain « savoir-circuler »33, c'est-à-dire une capacité à mobiliser les ressources nécessaires à la construction d'un espace migratoire ou à la maîtrise d'un territoire circulatoire. Le migrant n'accorde aucune importance particulière aux lieux qu'il traverse, fréquente et utilise. Ce qui est fondamental et déterminant à ses yeux, ce sont les voies et les moyens qui lui permettent de réaliser, dans un délai relativement court, le projet qui est à la base même de l'idée de migrer. Par commodité, le mot « migrant » sera largement utilisé dans notre étude pour désigner tout sénégalais ayant choisi de quitter le Sénégal, c'est-à-dire d'émigrer pour aller vivre dans un autre pays étranger quel qu'en soit le motif.

    L'émigration est définie dans Les mots de la géographie comme « un mouvement des personnes quittant un pays », « comme le fait de quitter le pays natal, voire le pays de résidence antérieure, définitivement ou pour une longue durée ». Dans le Petit Larousse, elle est définie comme « l'action d'émigrer ; l'ensemble des émigrés ». L'émigré est celui qui quitte son pays pour aller s'installer dans un autre pays. Il s'expatrie, il abandonne son pays d'origine pour aller s'établir ailleurs dans un autre pays. L'émigration peut être causée par de nombreux facteurs plus souvent négatifs que positifs. Les pays en proie à des guerres provoquent souvent le départ massif de leurs populations, de peur des exactions des soldats de l'armée nationale ou des représailles des groupes rebelles. Ce qui entraîne généralement un afflux de réfugiés. De même, un régime dictatorial et autoritaire peut contraindre une partie de sa population à quitter son pays. Mais ce sont surtout la misère et le manque de travail ou encore l'ambition de gagner plus et de vivre

    33 TARRIUS, Alain. Les fourmis d'Europe : migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales. Paris : L'Harmattan, 1992.

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    dans de meilleures conditions qui expliquent aujourd'hui l'ampleur de l'émigration, avec notamment cette tragédie que constitue l'émigration clandestine des jeunes en provenance des pays pauvres vers les pays occidentaux plus riches. Ces derniers mettent en place, au niveau de leurs frontières, des mesures de surveillance de plus en plus sévères et draconiennes pour ne pas accueillir cette misère du monde qui prolifère et cherche coûte que coûte à les envahir.

    Alors, il faut faire face à cette immigration, à cet afflux d'immigrés. Le mot « immigration » désigne l'entrée et l'arrivée dans un pays d'un groupe d'individus étrangers venus pour s'y installer pour une durée plus ou moins longue. Autrefois, facilitée et recherchée même afin de constituer une main-d'oeuvre bon marché prête à occuper des emplois peu qualifiés et physiquement fatigants voire parfois dangereux, l'immigration suscite à présent l'intolérance. Elle est devenue le fonds de commerce des politiciens démagogues dans les pays d'accueil.

    Parallèlement, le fait d'aborder la problématique des systèmes de communication des migrants à travers une approche géographique nous interpelle et nous amène à jeter un regard au passé et au présent sur la place de la géographie dans ce champ de recherche en particulier et dans le concert de la pluridisciplinarité en général. Car la démarche multidisciplinaire est désormais la démarche de plus en plus privilégiée dans la recherche scientifique. Chaque discipline apporte à présent sa spécificité pour enrichir les autres disciplines et les rendre ainsi heuristiquement plus fécondes. L'analyse géographique des questions d'information et de communication permet de mieux appréhender tout le chemin parcouru par la géographie depuis les questionnements épistémologiques de géographes de renommée tels que Paul Vidal de la Blache, Elisée Reclus, Albert Demangeon, Paul Pélissier... et l'apport considérable de cette discipline dans l'enrichissement du dialogue interdisciplinaire contemporain.

    La géographie de l'information et de la communication

    Que de chemins parcourus en effet par la géographie comme science de l'observation, de la description et de la connaissance de la terre et ses régions avant de « devenir une discipline autonome centrée sur l'étude de l'organisation spatiale et des logiques de

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    l'espace humanisé »34 ! Face aux innovations technologiques qui ont affecté de façon profonde et rapide nos sociétés avec l'avènement de la société de l'information, les géographes élaborent des concepts, des théories et produisent des connaissances utiles à la compréhension des changements en cours. Dans un contexte où les questions d'information et de communication sont devenues des champs d'observation privilégiés pour l'analyse et la compréhension de cette nouvelle société qui se construit sous nos yeux, la géographie, comme les autres sciences, s'interroge sur la manière de participer aux grands débats contemporains. Parce que les techniques modernes de communication questionnent aujourd'hui certains concepts clefs de la géographie, notamment l'espace, la distance, le temps, nécessairement elles interpellent les géographes. Non seulement, elles « interpellent la géographie dans ses fondements, et en particulier dans le regard porté sur l'espace », mais aussi elles répondent à un besoin de renouveler la réflexion « sur les concepts d'identité et de territoire ». (E. Eveno et A. Lefebvre, 1995). Pour Isabelle Paillart (1995), « les transformations qui affectent la dimension spatiale de l'information et de la communication favorisent ce renouvellement conceptuel ».

    A l'entame d'une contribution faite au colloque « Géographie, information et communication », colloque organisé du 30 mai au 1er juin 1994 à Toulouse, Emmanuel Eveno et Alain Lefebvre posent les termes du débat en soulignant fort justement que la réflexion sur les usages et les pratiques sociales des techniques d'information et de communication est en effet « une vaste ambition qui dépasse les clivages disciplinaires et requiert une transdisciplinarité réelle »35. C'est dans cette même optique qu'Annie Chéneau-Loquay souligne que « la géographie est une science en débats, en particulier en ce qui concerne la manière d'analyser "la société de l'information" ». L'analyse géographique des technologies de communication pose un nouveau regard sur des concepts comme distance, ubiquité spatiale, territorialité, mobilité et proximité, structuration et aménagement du territoire, local et global. La géographie de l'information et de la communication pose la problématique de la dimension spatiale des réseaux de télécommunications et des circuits de l'information sur l'organisation et la gestion de l'espace. Qu'ils soient matériels ou immatériels, les réseaux de communication

    34 BAILLY, Antoine et BEGUIN, Hubert. Introduction à la géographie humaine, Paris, Armand Colin, 2001.

    35 A travers leur contribution « Espace, recherche et communication » parue dans la revue Sciences de la société n° 35, Eveno et Lefebvre tentent de poser les jalons de la nécessité d'un vrai débat de fond sur les attributs supposés des nouvelles technologies d'information et de communication, à savoir la transparence et l'ubiquité spatiales. En outre pour ces auteurs, ces technologies constituent pour la plupart des sciences sociales une opportunité pour l'ébauche de nouvelles catégories conceptuelles et théoriques.

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    et d'information posent en effet un certain nombre de questionnements à la géographie. L'analyse géographique contribue à mieux cerner les effets territoriaux et les recompositions spatiales liés aux objets techniques de communication qui se déploient sur différentes échelles géographiques, du micro-local au global. La géographie dispose d'une batterie de concepts pouvant permettre de mieux fertiliser la recherche en communication et l'étude du « processus d'expansion du message dans le temps et dans l'espace »36.

    Science de la localisation, de l'observation et de la description, la géographie s'intéresse en particulier à la production, à l'organisation et à la différenciation de l'espace, considéré comme espace des individus vivant en sociétés humaines. Or pour exister en tant que sociétés humaines, les groupes ou les collectivités ont fondamentalement besoin de disposer d'un espace qu'ils s'approprient et identifient comme étant leur territoire, de communiquer et d'échanger. Les acteurs individuels et les groupes se saisissent, par conséquent, des moyens de communication matériels et immatériels, à leur disposition, « pour savoir qui ils sont, ce qu'ils font, avec quelles stratégies et quelles représentations »37.

    Les moyens de communication ont indéniablement des impacts et des incidences sur les territoires, sur les perceptions et les représentations que les hommes en ont, de même que sur la manière dont ils vivent leur espace. La géographie s'intéresse à la localisation des réseaux de télécommunications et aussi à la localisation des lieux d'accès aux technologies de communication et d'information dans l'espace. Elle analyse les différents enjeux liés à l'insertion et aux usages des réseaux de communication à distance sur l'organisation, l'utilisation et l'aménagement de l'espace ainsi que leurs impacts sur la circulation et les déplacements des hommes sur l'espace. Elle s'intéresse aux moyens de communication, à leurs implications socio-spatiales et pose la problématique « de l'abolition des différenciations spatiales ». Antoine Bailly souligne à ce propos que « la géographie ne peut rester détachée de tout ce qui concerne les systèmes d'information, leur influence sur les lieux et les moyens pour la transmission des communications »38.

    36 BAILLY, Antoine. Introduction au débat : perspectives en géographie de l'information et de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, pp. 15-19.

    37 BRUNET, Roger, FERRAS, Robert et THERY, Hervé. Les mots de la géographie. Dictionnaire critique. Montpellier : Paris, Reclus : La documentation française, 1992.

    38 BAILLY, Antoine. Introduction au débat : perspectives en géographie de l'information et de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, pp. 15-19.

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    Pour aborder d'un point de vue géographique les problèmes d'échange de l'information et les questions liées à la communication, le géographe Paul Claval propose d'adopter successivement trois points de vue : « celui des relations entre les faits de communication et le fonctionnement des sociétés dans l'espace, celui des moyens de transmission des savoirs et des informations dans le corps social et enfin le registre de la territorialité dans ses rapports entre le local et l'universel »39. La géographie analyse les transformations provoquées par ces technologies d'information et de communication dans les rapports entre les hommes et leurs territoires.

    L'intérêt porté par la géographie aux questions de communication et d'information est relativement récent en France. Ce regard tardif de la géographie sur ces phénomènes peut s'expliquer certainement par le caractère immatériel de ces technologies de communication et d'information et la difficulté à appréhender leurs impacts territoriaux. (A. Laramée, 1995). En effet, la difficulté d'appréhender la dimension spatiale d'un phénomène aussi peu concret que la communication immatérielle et ses effets territoriaux ont pu freiner l'ardeur des géographes à exploiter ce champ de recherche. Pour Antoine Bailly, la géographie de l'information et de la communication a pendant longtemps occupé une place marginale dans les préoccupations des chercheurs français. Bailly souligne d'ailleurs que « la géographie humaine française s'intéressait plus à la circulation, processus matérialisable, qu'à l'information, délicate à conceptualiser »40. Aujourd'hui encore, ce sont de telles considérations qui expliquent le fait que les géographes qui travaillent sur les problématiques de l'information et de la communication restent encore relativement peu nombreux. En France, quelques géographes, à l'image de Henri Bakis, l'un des pionniers (1980), Annie Chéneau-Loquay (2000), Emmanuel Eveno (1995), Christian Verlaque (1985)... vont tenter de contribuer à l'essor d'une géographie des télécommunications et des systèmes d'information. Ainsi, en ayant recours à une panoplie de concepts géographiques, ils vont aborder de façon pertinente des problématiques liées aux questions de communication et d'information, et ouvrir d'intéressantes pistes de réflexion. A l'instar des autres sciences sociales, la géographie dispose d'un corpus de concepts et d'une série de méthodes qui lui permettent de participer de manière heuristique à l'évolution de ce champ de la connaissance.

    39 CLAVAL, Paul. Les problématiques géographiques de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses Universitaires du Mirail, pp. 31-46.

    40 CLAVAL, Paul. Op cité.

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    Incontestablement, les technologies de l'information et de la communication de l'époque contemporaine ont entraîné des changements majeurs dans la manière dont les individus perçoivent, se représentent et inscrivent leurs pratiques de l'espace. La géographie analyse la localisation de ces technologies de plus en plus performantes (matérielles ou immatérielles) et leur impact sur l'organisation et l'aménagement de l'espace. Pourquoi les choses sont situées à tel endroit ? Pourquoi aussi les choses se passent de telle façon dans cet endroit précis alors qu'ailleurs, on observe des processus socio-spatiaux complètement différents ? Quels sont les effets territoriaux du déploiement des infrastructures de télécommunication ? Ces interrogations concernent tout d'abord les groupes qui exercent des actions diverses sur l'espace à travers, disions-nous précédemment, leurs moyens, leurs valeurs, leur vécu et aussi des stratégies plus ou moins clairement définis. Les concepts géographiques contribuent à faire découvrir une partie essentielle de ce que l'on peut considérer comme une sorte d'iceberg qui couvre des pans entiers de ce champ de recherche.

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    Partie méthodologique

    Notre étude s'inscrit dans le cadre des programmes de recherche Africa'nti et du GDRI Netsuds. Africa'nti est l'observatoire de l'insertion et de l'impact des technologies de l'information et de la communication en Afrique. C'est un programme de l'Unité Mixte de recherches CNRS / IEP CEAN (Centre d'étude d'Afrique noire) de Bordeaux. Son objectif est de proposer une vision claire et cohérente des modes d'usage et d'appropriation des technologies de l'information et de la communication en Afrique, ainsi que leur développement, afin de mieux appréhender l'ensemble des implications, notamment sur le plan spatial et plus particulièrement dans le domaine des échanges. La réflexion menée au sein d'Africa'nti, sous la responsabilité d'Annie Chéneau-Loquay, se fait de manière interdisciplinaire et à plusieurs échelles. Voir le site http://www.africanti.org. Le GDRI Netsuds est un groupement de recherche internationale qui relève également du CNRS. Il a comme objectif une analyse pluridisciplinaire comparée de l'insertion des technologies de l'information et de la communication dans les Suds, Afrique et Amérique latine en particulier, une analyse des modalités d'usage et des modes d'appropriation par les différents acteurs, ainsi qu'une analyse de leurs impacts dans les territoires. Netsuds a permis la réalisation de plusieurs programmes de recherche, colloques, séminaires et publications avec en particulier la création de cahiers de sciences sociales sur les enjeux des TIC dans les pays des Suds, la revue Netsuds. Voir le site http://www.gdri-netsuds.org.

    Une bonne partie des informations ayant permis la réalisation de ce travail a été collectée à travers la documentation disponible dans les ouvrages et les revues scientifiques, sur Internet (via le moteur de recherche Google et l'encyclopédie électronique Wikipédia). Des recherches de terrain ont été menées en France, en Italie, en Belgique et au Sénégal. Le choix de travailler sur les réseaux et les systèmes de communication des migrants sénégalais en France s'explique principalement par notre présence depuis quelques années dans ce pays (et par conséquent notre connaissance du terrain). Nous avons pu effectuer des enquêtes grâce à des personnes ressources, des connaissances (parents, amis,...) disséminées un peu partout à travers la France (Bordeaux et Paris évidemment, Reims, Toulouse, Marseille, Metz...). Ainsi, nous avons

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    pu réaliser des entretiens avec des ressortissants sénégalais établis depuis longtemps en France comme avec des migrants arrivés tout récemment.

    Pour le travail sur le terrain, nous avons procédé à travers des entretiens, de longues observations, par la participation, mais surtout à partir de deux séries de questionnaires (voir en annexe n°). D'emblée, nous tenons à préciser que nos questionnaires ont pu être soumis facilement à nos interlocuteurs les moins méfiants. En revanche, avec les plus méfiants, nous avons du faire preuve parfois d'âpres négociations, de stratégie, de « communication » afin de les convaincre que nos enquêtes étaient simplement destinées à collecter le maximum d'informations possibles pour la réalisation d'une thèse de doctorat. Parmi les migrants, les commerçants ont été les plus réticents à répondre à nos questions. Cependant dès que la confiance a été établie, les entretiens ont été particulièrement intéressants et fructueux.

    Un premier questionnaire a été élaboré au cours d'un voyage d'étude effectué au Sénégal entre le 13 septembre 2002 et le 10 janvier 2003. Les questions élaborées étaient principalement axées sur les itinéraires migratoires, les activités et les pratiques de communication dans les pays d'installation, mais surtout sur les différents moyens utilisés pour maintenir les relations à distance avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine aux premières heures de la migration jusqu'au moment de nos enquêtes. Comment les migrants et les familles au Sénégal parvenaient autrefois à communiquer et comment parviennent-ils aujourd'hui à échanger, à maintenir et renforcer les liens. D'autre part, nous avons jugé opportun de nous interroger sur le concept de modou-modou, terme qui sert à désigner familièrement le migrant commerçant, sur sa genèse et son évolution. Nous avons également cherché à savoir les causes anciennes qui ont sous-tendu ainsi que les causes actuelles qui sous-tendent encore maintenant l'émigration de ces Sénégalais modou-modou.

    Comme on peut le voir sur la carte, notre travail s'est déroulé à Dakar41, dans la ville de Louga42 et le village de Diélerlou Sylla (région de Louga), dans la ville de Diourbel43, la cité religieuse de Touba et la ville voisine de Mbacké.

    41 A Dakar, nos enquêtes ont été menées auprès de certains migrants venus passer quelques jours de vacances au Sénégal et aussi aux marchés de Sandaga, Colobane et à celui des Parcelles Assainies.

    42 C'est vraisemblablement dans les années 1980 que l'émigration internationale a véritablement commencé à prendre de l'ampleur dans la région de Louga. La collecte d'informations avait parfaitement démarré, mais par la suite, nous avons dû l'interrompre en raison notamment de la méfiance que les populations

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    Carte 1. Carte de localisation des zones d'enquêtes au Sénégal entre 2002 et 2003

    Le choix de ces aires géographiques s'explique principalement par l'importance des départs enregistrés dans ces zones en direction de l'Italie et de l'Espagne au cours de ces dernières années. Nous avons pu ainsi interroger des informateurs clefs dans ces régions (notables et chef de village). Il faut relever que ce premier questionnaire a été soumis à 28 interlocuteurs privilégiés. A Louga, nous avons rencontré le chef du village de Diélerlou

    commençaient à manifester à notre égard. La région de Louga a semble-t-il été secouée en 1997 par un scandale de blanchiment d'argent de la drogue par le biais de la poste, à travers de très grosses sommes d'argent envoyées par des migrants modou-modou basés en France. Cette affaire avait amené la police française, appuyée par la Division des Investigations Criminelles (DIC) sénégalaise, à mener des enquêtes qui ont confondu de grands notables lougatois. Sans le faire exprès, nous avons frappé à la porte d'un de ses notables impliqués dans cette affaire. Notre interlocuteur avait commencé à répondre à nos questions avant de se rétracter quand certains membres de sa famille, n'ayant pas l'air d'apprécier particulièrement notre présence, sont venus assister à la discussion. Aussi, nous avons pris la décision d'écourter notre séjour à Louga pour éviter d'éventuels problèmes, car malgré nos explications sur les vraies motivations de notre enquête, certaines personnes étaient vraiment persuadées que nous étions soit envoyés par le gouvernement, soit nous étions des agents secrets.

    43 La région de Diourbel, berceau et bastion du mouridisme, constitue aujourd'hui l'une des régions les plus extraverties du Sénégal.

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    Sylla44, deux notables de la ville et deux familles de migrants. Nous avons également pu interroger une famille de migrants à Mbacké, deux à Touba, deux à Diourbel et six à Dakar. Des entretiens ont été aussi effectués auprès de quelques migrants en vacances au Sénégal. Il s'agit de migrants résidant en France, en Italie, en Espagne et en Belgique (1 à Diélerlou Sylla, 2 à Mbacké, 1 à Diourbel et 1 à Dakar). Des enquêtes ont été aussi réalisées auprès de sept migrants rentrés définitivement au Sénégal (2 à Mbacké et 5 à Dakar).

    Ainsi donc, nous avons essayé d'adapter le travail sur le terrain en fonction de la confiance ou de la méfiance manifestées par nos interlocuteurs. Nous avons également pu collecter des informations à partir de discussions tout à fait naturelles entre compatriotes, et aussi sous forme de dialogue participatif. De manière générale, toutes les occasions ont été saisies pour faire de l'observation, pour poser quelques questions et introduire le débat (rencontres occasionnelles, invitation pour la rupture du jeûne du ramadan, célébrations du Magal de Touba sur le campus universitaire de Talence par la communauté mouride de Bordeaux, fêtes de Korité et Tabaski organisées par les étudiants sénégalais à Bordeaux, fréquentation d'un groupe de commerçants établis dans le quartier Aubervilliers à Paris, participation aux séances de khaissaïdes, les poèmes de Cheikh Amadou Bamba, des étudiants sénégalais de Bordeaux, multiples séjours à Paris...). Il convient de signaler une fois de plus que l'auteur de ce travail a vécu pendant de longues années dans la migration. Il a été un acteur, à part entière, de cette migration internationale sénégalaise. Comme bon nombre de jeunes Sénégalais, j'ai été fasciné par le mythe des diplômes acquis dans les universités françaises (diplômes supposés être la clé de l'accès aux hautes fonctions bureaucratiques et technocratiques au Sénégal et, par conséquent gage de la promotion et de la réussite sociales, ce qui est très loin d'être la réalité). Comme beaucoup de jeunes sénégalais, j'ai succombé au mirage de l'eldorado occidental. Ce travail s'est, par conséquent, largement inspiré de mon propre parcours et de mon expérience personnelle dans la migration. Je saisis donc parfaitement en tant

    44 L'émigration est un phénomène relativement ancien dans le village de Diélerlou Sylla. Au début, les habitants du village se rendaient seulement à la ville de Louga. Progressivement, ils vont aller chercher du travail à Dakar avant de se lancer à la conquête des villes africaines d'abord et des villes européennes par la suite. L'émigration a eu des retombées relativement importantes pour le village. Toutes les constructions en dur ont été réalisées grâce aux envois des migrants. De même, les équipements, le confort que l'on trouve à l'intérieur des concessions proviennent essentiellement des envois des migrants. D'ailleurs, la construction de la mosquée, qui est désormais la fierté du village, a été en grande partie réalisée avec l'argent envoyé par les migrants. Autrefois, les habitants du village devaient parcourir environ 3 km pour parler au téléphone avec les proches partis à l'étranger. Aujourd'hui, les communications téléphoniques sont plus aisées et plus fréquentes grâce à l'installation du téléphone fixe dans presque toutes les maisons et surtout à l'introduction du téléphone mobile.

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    qu'acteur l'importance que représente réellement la communication pour les migrants en général et les migrants sénégalais en particulier, objet de cette présente étude.

    Ces longues années en France m'ont permis de tisser des liens avec d'autres compatriotes migrants étudiants, commerçants, travailleurs et, de ce fait, de m'insérer dans les réseaux afin de mieux appréhender leur fonctionnement ainsi que leur rôle et leur importance dans la structuration et la dynamique de la migration internationale sénégalaise. Elles nous ont également permis de nouer des relations avec des migrants venus d'autres pays, d'autres contrées lointaines. C'est donc entièrement en tant qu'acteur que j'ai assisté au processus d'insertion et de diffusion des technologies de l'information et de la communication dans les milieux de la migration internationale sénégalaise. C'est aussi comme acteur que j'ai pleinement vécu les bouleversements et les mutations dans les pratiques et formes de communication des migrants sénégalais en France, et notamment dans les relations à distance avec le pays d'origine ainsi que dans les relations avec le pays de résidence. Si j'ai tenu à apporter ces clarifications, c'est pour tempérer d'avance les éventuels reproches de subjectivité que l'on pourrait déceler dans ce travail. Conscient que le sujet abordé n'est certes, pas facile du tout, je me suis quand même efforcé de réaliser mon travail le plus objectivement et le plus scientifiquement possibles.

    Un second questionnaire a été élaboré en 2009. Ce questionnaire ciblait plus particulièrement les migrants sénégalais vivant en France. Les questions s'intéressaient à l'ensemble de leurs pratiques de communication, mais principalement aux usages du téléphone portable et d'Internet. Étant un utilisateur assidu des forums de Seneweb, j'ai précisément eu l'idée de demander à ma femme de me créer un site web45 pour mettre en ligne mon questionnaire. Je me suis ensuite rendu à plusieurs reprises dans ces forums pour mettre l'adresse du site web www.modagueye.com et solliciter la participation de tous les internautes sénégalais vivant en France. En réalité, dès que mon message a été diffusé en ligne, j'ai obtenu près de 119 réponses à mon questionnaire. Parmi nos répondants, le plus jeune était âgé de 20 ans et le plus âgé de 49 ans. Ce dernier est arrivé en France en 1982, vit actuellement à Paris et déclare être un travailleur indépendant. Le jeune Sénégalais de 20 ans vit aussi à Paris où il poursuit ses études depuis 2007. Il convient toutefois de relever d'une part la diversité des lieux de résidence de nos

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    répondants en France, et d'autre part l'intérêt suscité par notre problématique auprès de quelques migrants sénégalais vivant dans d'autres pays.

    Il s'agit de S. C., étudiante à l'université des sciences des télécommunications à Darmstadt en Allemagne, qui m'écrit pour me dire:

    « Le questionnaire concerne apparemment tout simplement les gens qui vivent en France. Moi je suis étudiante en Telekom en Allemagne et je trouve le thème très important. Je trouve ton sujet très pertinent et ça m'intéresse trop car je me prépare à écrire mon mémoire dans le domaine des télécommunications. De toutes les façons, mes questions seront générales (pas sur les télécommunications en France mais surtout au niveau du Sénégal). Si toutefois je commence à écrire et que j'ai des problèmes, je vous contacterai sans problème ».

    C'est aussi le cas de A. D., un Sénégalais, résidant en Italie, qui écrit pour nous encourager et montrer sa disponibilité à nous apporter toute sa collaboration.

    « C'était juste pour vous encourager, je suis un concitoyen vivant en Italie alors pas directement concerné par votre questionnaire. Je vous souhaite plein de succès. Vous pouvez compter sur moi, il suffit de me dire à quel niveau je peux être utile et je n'hésiterai pas à apporter ma modeste contribution. Cela me ferait beaucoup plaisir de participer à votre thèse. Je viens de contribuer au mémoire d'Etienne Smith, un ami franco-anglais qui présentait son mémoire sur l'historique des partis politiques sénégalais. J'ai beaucoup d'amis français car je suis membre fondateur de l'association des jeunes volontaires francophones dont le siège se trouve à Lyon. Produit du mouvement associatif, je milite dans beaucoup d'associations au niveau national et international. A présent, je viens de mettre sur pied une nouvelle association dénommée Vitrine des Arts Sénégalais qui regroupe des hommes de culture, des artistes, journalistes, etc. ».

    Il y a aussi Ch. B. qui nous écrit depuis le Canada :

    « Merci de l'intérêt que vous portez sur la communauté sénégalaise pour lui consacrer votre thèse. Je travaille un peu sur ces questions mais avec un angle plus circonscrit, c'est-à-dire la communauté mouride. »

    45 L'occasion m'est encore donnée pour remercier une fois de plus ma femme, Rosalie Dia, qui a réalisé et mis en ligne ce site. Sa conception et sa mise en ligne ont été décisives dans la collecte des informations.

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    Site web 1. Le site d'accès au questionnaire : Modagueye.com

    Les informations collectées à travers les livres, les revues ou périodiques, les mémoires, les thèses, sur Internet... témoignent de l'abondante littérature sur les migrants sénégalais en général et sur les migrants commerçants mourides en particulier. On peut citer la thèse de Gérard Salem46 qui s'intéresse aux commerçants ambulants sénégalais dispersés entre Paris, Marseille et Strasbourg dans les années 1980. Rappelons que Gérald Salem, au début des années 80, est l'un des premiers à observer et décrire les réseaux commerciaux mourides qui commencent à se construire et à se former dans l'espace français notamment à Strasbourg, Marseille et Paris. Ces réseaux créés et animés par les marabouts et les grands commerçants mourides développent des ramifications d'abord sur certains sites stratégiques du territoire français, tels que les villes frontalières et les villes balnéaires et touristiques, ramifications qui s'étendent ensuite vers quelques pays européens et puis un peu partout à travers le monde tout en se recentrant cependant vers la ville sainte de Touba, haut lieu de la communauté, où les adeptes de la confrérie dispersés à travers le monde se rencontrent chaque année pour célébrer le Magal, c'est-à-dire la commémoration du départ en exil de Cheikh Amadou Bamba vers le Gabon. Ces réseaux, basés sur la solidarité et la confiance réciproques, prennent en charge l'accueil et

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    l'hébergement du nouveau migrant et l'aident aussi à trouver un emploi dans le commerce la plupart du temps en lui fournissant les premières marchandises.

    Plus récemment, Sophie Bava (2002) analyse les liens entre les activités économiques des migrants sénégalais installés à Marseille et leur gestion du mouridisme, c'est-à-dire la manière dont ils vivent leur foi confrérique, dans la migration. Son travail consiste à montrer que « les nouvelles formes de migrations des Mourides ont entraîné une véritable construction du religieux dans l'entre-deux : un entre-deux cultuel et culturel entre les villes, la ville sainte de Touba et les villes de départ au Sénégal »47. On peut citer encore les travaux de Victoria Ebin sur les stratégies d'implantation des commerçants mourides à Marseille et à New York à la recherche de « nouveaux poissons » par temps de crise, ainsi que les travaux d'A. Moustapha Diop sur les mouvements associatifs, de même l'étude un peu plus récente de Fatou Gassama portant sur les mouvements associatifs religieux dans la communauté sénégalaise en France48.

    Toujours, dans le cadre des travaux d'un apport inestimable à notre réflexion, on peut aussi souligner les travaux de Serigne Mansour Tall, l'un des premiers à s'intéresser aux usages des NTIC par les migrants sénégalais ainsi que ceux de Thomas Guignard sur le rôle des migrants dans le dynamisme de l'Internet sénégalais. Thomas Guignard observe que les migrants, en étant particulièrement actifs sur le front des contenus Internet dédiés au Sénégal, semblent favoriser une déterritorialisation, une délocalisation des flux médiatiques sénégalais49. Avec la prolifération des TIC, on assiste à une remise en cause de l'ancrage local des médias. Pour les acteurs locaux, l'enjeu consiste à capter cette manne que représentent les récepteurs potentiels au sein de la diaspora. Dans les pages qui vont suivre, nous tenterons de confirmer ces observations et de déceler d'autres processus en cours. On peut également évoquer les travaux de Mihaela Nedelcu (2002,

    46 SALEM Gérard, 1981, De Dakar à Paris : des diasporas d'artisans et de commerçants, thèse de doctorat de Sociologie, EHESS, 2 volumes, Paris, 240 p.

    47 BAVA, Sophie. Routes migratoires et itinéraires religieux: des pratiques religieuses des migrants sénégalais mourides entre Marseille et Touba. Paris : EHESS, 2002. 481 p. (Th. Doctorat : Anthropologie sociale et Ethnologie : Paris, EHESS : 2002) (MARY, André. Directeur de thèse)

    48 GASSAMA, Fatou. L'immigration sénégalaise en France, de 1914 à 1993 : étude de l'implantation et du rôle des confréries musulmanes sénégalaises. Lille : Université Charles-de-Gaule - Lille 3, 2005 (Th. Doctorat : Histoire : Lille 3 : 2005. 352 p.) (Martin, Jean : Directeur de thèse). Disponible en ligne sur : http://documents.univ-lille3.fr/files/pub/www/recherche/theses/gassama-fatou/html/these.html

    49 GUIGNARD, Thomas, 2002, Internet au Sénégal : une émergence paradoxale. Lille : Université Charles-de-Gaule : Lille 3 : 2002 : 180 p. Mémoire de DEA : Sciences de l'information et de la communication sous la direction de FICHEZ, Elisabeth.

    Disponible sur : http://www.osiris.sn/IMG/pdf/InternetSenegalGuignard-3.pdf

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    2004 et 2006) consacrés à l'impact d'Internet sur les stratégies migratoires et le quotidien des migrants roumains résidant au Canada pour éventuellement envisager des comparaisons sur l'impact d'Internet dans le quotidien des migrants sénégalais en France ainsi que sur les stratégies migratoires développées par ces derniers. De même, on pourrait mentionner les travaux de Georgiu Myria (2002) et Emmanuel Ma Mung (2002) portant sur les diasporas sur Internet ainsi que celui de Baptiste Froment et Henry Bakis (2005) sur les nouveaux rapports aux territoires qui se dessinent sur Internet, à travers l'exemple de la communauté réunionnaise de Montpellier, les travaux d'Arthur Devriendt (2008) sur les Maliens de Montreuil en quête de passerelles pouvant permettre de servir avec facilité de liaison entre le pays d'origine et le pays de résidence.

    Ainsi donc, ce travail tente d'étudier les usages des technologies de l'information et de la communication, en particulier le téléphone mobile et Internet, au sein de la communauté sénégalaise en France et les impacts dans les relations que les migrants entretiennent avec leurs territoires d'origine et de résidence. Comment les migrants accèdent et se servent des outils modernes de communication ? Il s'agit donc de comprendre les processus d'insertion de ces outils dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Quelle est l'incidence des TIC sur les relations qu'entretiennent les membres des réseaux ainsi que sur leurs pratiques spatiales? Quel est l'impact des TIC sur la vie communautaire et leur influence sur les réseaux sociaux en France ? Comment les ressortissants sénégalais en France parviennent-ils à maintenir, rétablir et renforcer les liens sociaux au sein de la communauté à travers la diffusion et les usages des outils modernes de communication, en particulier le téléphone mobile et Internet ? Nous tenterons à travers cette étude de montrer l'importance et le rôle fondamental des réseaux dans la structuration et l'organisation de la migration sénégalaise. Nous verrons comment les technologies de communication sont utilisées comme moyens de renforcement de la cohésion au sein des réseaux et leur rôle dans la recomposition des bassins de relation. Comment les migrants utilisent les TIC, en particulier le téléphone portable et Internet, afin de maintenir et renforcer les relations à distance avec le pays d'origine ? Les TIC favorisent-elles davantage l'insertion des migrants dans leur pays de résidence, avec un ancrage fort inscrivant de ce fait la migration dans la durée ? Au

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    contraire, les TIC favorisent-elles plutôt le renfermement de la communauté sur elle-même, avec un renforcement de la conscience identitaire, du lien communautaire et de la vie associative ? Comment les migrants se saisissent des nombreuses possibilités offertes par les TIC pour trouver des opportunités dans les pays où la législation sur les conditions d'entrée et de séjour des migrants est beaucoup plus souple ? Nous allons aussi voir comment les TIC ont accru la mobilité des migrants, avec l'émergence et le développement des réseaux transnationaux. Quels sont les enjeux liés aux usages et à l'insertion des outils modernes de communication dans la diaspora sénégalaise en France ? Quelles sont les transformations induites par les TIC dans les rapports que les migrants entretiennent avec leurs territoires d'origine et de résidence ?

    Ce travail tente de répondre à ces questions et ne prétend donc nullement à l'exhaustivité. Les nombreuses difficultés matérielles, auxquelles nous avons été confrontées, ont constitué un gros handicap pour mener à bien nos recherches de terrain. Il a fallu faire preuve de beaucoup de patience et d'abnégation pour aller jusqu'au bout de cette thèse. Nous souhaitons participer à l'approfondissement de la réflexion sur cette question complexe à aborder d'un point de vue géographique et aussi espérons que ce travail contribuera à l'enrichissement des réflexions épistémologiques axées sur les questions d'information et de communication. Dans la mesure où l'immatérialité qui accompagne les nouveaux objets de communication et d'information rend souvent difficile la manière de saisir leurs incidences territoriales ou leurs effets spatiaux. La géographie, à l'image des autres disciplines scientifiques, élabore ses propres théories et méthodes permettant de décrypter et de mieux comprendre les mutations complexes et rapides qui affectent les individus et groupements humains à l'ère de l'information et de la communication. L'exercice s'annonce périlleux, mais nous tenterons de nous atteler le mieux possible à l'aboutissement de ce projet scientifique.

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    Première partie. Formes modernes et formes

    anciennes de communication

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    Introduction

    La migration sénégalaise en France est une migration organisée, de longue date, en réseaux. De manière générale, les individus qui se trouvent au sein de ces réseaux sont reliés par d'intenses liens multiformes de solidarité et d'entraide. Quelle que soit par ailleurs la nature de ces liens, on verra qu'ils sont essentiellement organisés de sorte qu'ils puissent favoriser bien entendu l'esprit d'assistance, d'entraide et les échanges entre les individus qui composent les réseaux. La plupart du temps, les individus sont insérés directement ou indirectement dans les réseaux bien avant même leur arrivée en France. De nombreux auteurs ont souligné, depuis longtemps, le rôle primordial des réseaux dans les dynamiques migratoires, notamment dans l'élaboration et la réalisation des projets migratoires. Il convient en effet de souligner le rôle important des réseaux dans la mobilisation des ressources financières nécessaires au départ des candidats à la migration. De même, les réseaux jouent aussi un rôle considérable dans la mise en place des circuits ou parcours migratoires empruntés par ces derniers. Dans les pays d'installation, ils sont activés pour accueillir les nouveaux arrivés et les aider à s'insérer dans le tissu socio-économique.

    Toutefois, pour comprendre la constitution et le fonctionnement des réseaux, il convient d'abord d'être attentif aux acteurs proprement dits de cette migration. En France, les acteurs qui composent la migration sénégalaise sont caractérisés avant tout par leur hétérogénéité. Autrement dit, cette migration mobilise des acteurs très hétéroclites allant du travailleur peu qualifié au migrant hautement qualifié en passant par les étudiants, les commerçants ambulants et sédentaires, les ouvriers, les artistes, les sportifs... Ainsi donc, du fait de l'extrême hétérogénéité des acteurs, les formes et les pratiques de communication dans les milieux de la migration sénégalaise en France vont naturellement être à la fois multiples et variées. Chaque catégorie de migrants utilise par conséquent les modes et les outils de communication à sa portée pour satisfaire ses besoins d'échange et de relations en particulier avec sa famille, sa société et son espace d'origine. Ce que nous voulons faire observer ici, c'est la dynamique des pratiques de communication au sein de la diaspora sénégalaise en France. On ne peut pas valablement envisager l'analyse des pratiques de communication actuelles des migrants sénégalais en France, sans pour autant jeter un regard, même si c'est furtif, sur les formes de

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    communication initiées jadis par les Sénégalais vivant en France afin de satisfaire leur besoin de communication à distance tout particulièrement. Ne serait-ce qu'en raison des micro-changements que l'on pourrait déceler dans l'association ou la cohabitation chez certains entre pratiques traditionnelles de communication et utilisation des outils modernes de communication.

    Rappelons que la migration est une dimension essentielle dans les relations entre le Sénégal et la France. On pourrait tout aussi bien aller jusqu'à affirmer qu'elle sert de pont entre le pays de résidence et le lieu, la région et le pays d'origine à travers notamment les relations entretenues individuellement avec la famille, mais aussi à travers les relations du groupe ou du réseau avec le village ou la région d'origine. A cet égard, la communication est quelque chose de fondamental. Elle contribue, dans bien des cas, au maintien et au renforcement de ces liens. Il est bien connu que les migrants sénégalais font preuve de beaucoup d'imagination et d'ingéniosité pour maintenir des relations à distance fortes avec le pays d'origine et aussi pour faire circuler l'information entre les différents pôles de leur système migratoire. Pour tous les migrants sénégalais, l'attachement au pays d'origine reste extrêmement profond. Aussi afin de communiquer, transmettre et échanger des messages avec les proches restés dans le pays d'origine ou avec ceux qui sont dans le pays d'installation ou encore dans d'autres pays de migration, les migrants sénégalais utilisent des modes de communication où le traditionnel voisine avec le moderne.

    Dans le chapitre 1, nous allons nous intéresser aux acteurs les plus représentatifs de la migration sénégalaise en France, notamment les étudiants, les ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal, les commerçants, et dans une moindre mesure, les migrants hautement qualifiés. Nous verrons que les relations que certains d'entre eux entretiennent avec leurs pays d'origine et de résidence posent de vastes questions. Après avoir montré la diversité des acteurs de la migration sénégalaise en France, nous examinerons, dans le chapitre 2, quelques aspects importants et singuliers de leurs pratiques de communication. Dans le chapitre 3, nous essayerons d'étudier les processus d'insertion et de diffusion du téléphone mobile dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Quels sont les modes d'appropriation et les formes d'usage ? Enfin, nous nous intéresserons, dans le chapitre 4 à l'essor extraordinaire du téléphone mobile dans le pays d'origine.

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    Chapitre 1. Des migrants caractérisés par une

    grande hétérogénéité

    Le Sénégal est un pays caractérisé par une grande mobilité et une dispersion extrême de sa population. Les Sénégalais sont en effet de grands voyageurs disséminés un peu partout à travers le monde. En 2002, la Direction des Sénégalais de l'Extérieur50 estimait entre 800.000 et 900.000 les ressortissants Sénégalais établis à l'étranger. Gérard-François Dumont et Seydou Kanté estiment que près de 2 millions de ressortissants sénégalais vivraient à l'étranger à l'orée des années 201051. Aujourd'hui, les facteurs qui expliquent l'ampleur de ce fort désir de migration sont essentiellement la recherche d'un emploi bien rémunéré, le désir de s'éloigner d'un environnement caractérisé par une forte pression sociale et des difficultés économiques incommensurables, le mythe de trouver l'eldorado qui permettra d'accumuler très rapidement des richesses et d'avoir un meilleur niveau de vie. En d'autres termes, les facteurs explicatifs de ce fort désir de migration des Sénégalais vers l'international sont essentiellement d'ordre économique. Le phénomène migratoire n'a jamais touché autant de personnes, autant de familles dans l'histoire du Sénégal comme c'est le cas actuellement. Aujourd'hui, il n'existe presque pas une seule famille qui ne possède un de ses membres dans la migration. Au moins, 70 ménages sur 100 ont enregistré le départ à l'étranger d'un membre de la famille52. Une autre caractéristique de la migration sénégalaise actuelle est une féminisation croissante des flux migratoires et de la population migrante. Certaines Sénégalaises ont en effet profité des politiques de regroupement familial pour venir rejoindre leurs maris, d'autres sont à l'étranger pour poursuivre leurs études ou tout simplement pour trouver du travail.

    La présence sénégalaise en France est un fait ancien qui remonte à l'époque coloniale, avec l'arrivée successive d'abord de jeunes soldats qui se battent dans les rangs français pendant les deux guerres mondiales53 et participer « à ce qui fut longtemps nommé le

    50Cette direction a été érigée par la suite en ministère pour mieux prendre en charge les problèmes auxquels sont confrontés quotidiennement les Sénégalais expatriés et aussi pour mieux défendre leurs intérêts.

    51 DUMONT, Gérard-François et KANTE, Seydou. L'émigration sénégalaise autant Sud-Sud que Sud-Nord. In Collectif. Les mobilités, pp. 69-88, 2010.

    52 ESAM II, DPS/2004 : 2ème enquête sénégalaise auprès des ménages.

    53 Ce sont les Tirailleurs sénégalais. Toutefois, ces troupes n'étaient pas seulement constituées de Sénégalais, mais elles étaient aussi composées de soldats en provenance de toute l'Afrique Occidentale Française (AOF). L'AOF était une fédération qui réunissait, entre 1895 et 1958, la Côte-d'Ivoire, le

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    service de France (J. Frémeaux, 2008). Puis les marins navigateurs, recrutés le plus souvent parmi les populations Soninké, Mandjak ou parfois Diola, pour servir dans les compagnies françaises de navigation, dépourvues d'une bonne partie de leurs équipages mobilisés dans la marine de guerre. Il y a aussi les domestiques, plus fréquemment de jeunes filles, qui faisaient le choix de quitter le Sénégal pour accompagner en France leurs anciens employeurs (fonctionnaires ou militaires) à la retraite. Ce fut ensuite l'arrivée des élèves, étudiants et stagiaires bénéficiant de bourses d'études octroyées par la France. La récurrence des mauvaises conditions climatiques, ajoutée aux difficultés économiques notamment dans les domaines agricole et industriel, va ensuite déclencher et accélérer la migration massive des ressortissants du bassin du fleuve Sénégal (Soninkés et Toucouleurs) vers la France. A partir de 1980-1981, on assiste à l'arrivée des marabouts, mais surtout celle de nombreux commerçants, pour la plupart ambulants, essentiellement en provenance des régions de Diourbel et de Louga, des migrants commerçants communément désignés par l'expression baol-baol ou modou-modou. Parmi les causes les plus récentes de nos jours, on peut citer aussi la rapide et forte croissance démographique, un tissu économique affaibli et peu compétitif sur l'ensemble du territoire national, un taux de chômage extrêmement élevé ainsi que la dégradation des conditions d'études. En somme la conjugaison de tous ces facteurs va entraîner progressivement la détérioration généralisée des conditions de vie dans les zones rurales comme dans les centres urbains. Ainsi, les Sénégalais quittent leur pays pour plusieurs raisons. D'une part, pour fuir les difficultés économiques et la forte pression sociale et, d'autre part, pour trouver les moyens de pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de la famille. Alimentée au début essentiellement par les populations rurales déshéritées, l'émigration a touché ensuite les populations urbaines défavorisées avant de gagner maintenant les classes moyennes mieux pourvues (migration des cadres, drainage des cerveaux, ceux notamment qui restent en France après leurs études supérieures).

    Les statistiques concernant le nombre de Sénégalais en France varient d'une source à l'autre. Par exemple, l'ancien Consul général du Sénégal à Paris, Monsieur Adama Sarr, estimait les ressortissants sénégalais en France à 70.000 personnes en 2003, tout en précisant que ce chiffre pouvait être doublé si l'on tient en effet compte de ceux qu'il nomme les nomades, c'est-à-dire ceux qui circulent et font des va-et-vient perpétuels entre

    Dahomey (l'actuel Bénin), la Guinée, la Haute-Volta (devenue Burkina-Faso), la Mauritanie, le Sénégal et le Soudan français (l'actuel Mali).

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    Paris et les autres villes européennes, les détenteurs de la double nationalité (les binationaux) et les nombreux Sénégalais qui ne sollicitent pas les services du Consulat54. De son côté, l'OCDE dénombrait 39.000 Sénégalais présents sur le territoire français en 1999, à plus de 82.000 personnes en 2004 et 48.000 en 200555. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il faut être très prudent sur la fiabilité de ces chiffres qui restent sujet à caution. Par contre, ce qui est indéniable, c'est qu'il existe une très importante communauté sénégalaise en France. Mais que cette communauté reste très difficile à évaluer, non seulement, en raison de la diversité de ses membres, mais aussi compte tenu de l'extrême difficulté d'évaluer avec précision tous ceux qui se trouvent en situation illégale voir de la complexité que représente le phénomène migratoire en lui-même.

    La migration sénégalaise en France se singularise par une extrême disparité des acteurs. Il y a les travailleurs peu ou faiblement qualifiés composés, pour une bonne part, par des ressortissants de la région du fleuve Sénégal. Il y a également les commerçants qui sont présents un peu partout à travers la France et qui représentent sans aucun doute la face la plus visible, la plus dynamique et la plus entreprenante de cette migration. On distingue aussi les étudiants et les travailleurs formés et compétents. Ces derniers, dont il n'est pas aisé de connaître le nombre exact, regroupent en général les enseignants et chercheurs, notamment dans les universités et les laboratoires de recherche, et aussi les cadres hautement qualifiés dont l'expertise est reconnue au sein des ONG et des institutions internationales.

    On peut citer en outre les artistes qui, à travers leur créativité, contribuent à la renommée culturelle de leur pays d'origine, les sportifs et aussi ceux qu'on peut désigner comme des clandestins, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas en règle au regard de la législation française, notamment sur les conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France.

    54Adama Sarr, Consul général du Sénégal à Paris, Nous avons 18 agents pour gérer 70.000 personnes, juin 2003, consulté sur http://fr.excelafrica.com/showtread.php?t=1744 le 20/02/2009.

    55 Ces chiffres fournis par l'OCDE traduisent la grande difficulté d'évaluer plus ou moins correctement les ressortissants sénégalais présents dans les différentes villes de l'Hexagone. En réalité, ces chiffres paraissent sous-estimés en raison du nombre importants de migrants en situation irrégulière.

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    Graphique 1. Les immigrés en France selon leur pays de naissance en 1999 et 20042005

    Champ : France métropolitaine

    Source : Insee, recensement de 1999, enquêtes annuelles de recensement de 2004 et 2005

    1.1 Les migrants originaires du bassin du fleuve Sénégal

    Le bassin du fleuve Sénégal se trouve dans la région dite des « trois frontières », couvrant le Sénégal, le Mali et la Mauritanie. La région du fleuve Sénégal est peuplée en majorité par deux grands groupes ethniques, les Soninkés et les Halpoulars composés par les Peuls et les Toucouleurs, qui ont une grande tradition migratoire. Les Soninkés56 notamment ont toujours été de grands commerçants sillonnant presque toutes les places commerciales de l'espace africain. En effet, rappelle Mahamet Timéra, « La migration est un phénomène ancien dans les sociétés soninké. Dès le XIXe siècle, des Soninké partent de la vallée du fleuve Sénégal vers d'autres régions du continent (Congo, etc.) (F. Manchuelle, 1987, cité par M. Timéra). Les migrations récentes ont entraîné la formation de communautés plus ou moins fortes dans d'autres pays africains : Côte-d'Ivoire, Sierra Léone, Gabon, Congo, Zaïre, en Europe : France, Allemagne, Belgique et en Amérique du Nord : Etats-Unis. Les Soninkés constituent une forte proportion de l'immigration

    56 TIMERA, Mahamet. Les Soninké en France : d'une histoire à l'autre. Paris : Karthala, 1996. L'ouvrage de M. Timéra est d'un apport inestimable pour comprendre l'organisation et le fonctionnement des communautés villageoises dans les foyers parisiens notamment.

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    noire africaine en France. S'il est difficile d'évaluer leur nombre, on peut affirmer qu'ils constituent avec les Pulaar et les Manjak les pionniers de l'immigration subsaharienne en France et le groupe ethnolinguistique le plus important ». (M. Timéra, 1996).

    Les différentes communautés ethniques sont structurées et hiérarchisées selon l'appartenance sociale de naissance (nobles, esclaves, hommes de castes), et autour des principes de l'âge et du sexe. Ainsi, la place et le rôle de chaque membre à l'intérieur des communautés villageoises sont déterminés en fonction d'une organisation sociale traditionnelle hiérarchisée et extrêmement rigide. Dans la classification établie pour maintenir l'ordre villageois et favoriser la cohésion sociale viennent tout d'abord les nobles qui sont les dignitaires détenant l'autorité et le pouvoir. Généralement, les nobles sont les descendants des fondateurs des villages. Ensuite au bas de la pyramide sociale se trouvent les gens de « castes » puis les descendants d'esclaves. La structuration sociale est également marquée par une forte dépendance des femmes par rapport aux hommes et des cadets par rapport aux aînés. Ainsi pour rompre cet immobilisme séculaire et acquérir leur autonomie, ceux qui sont dans des situations de dépendance, notamment les plus jeunes, les gens de « castes » et les esclaves, tentent l'aventure migratoire. De façon générale, ces migrants sont caractérisés par leur origine rurale et leur faible niveau d'instruction.

    1.1.1 Une vie communautaire confinée dans les foyers pour immigrés

    En France, les migrants originaires de la vallée du fleuve sont principalement localisés dans l'agglomération parisienne, à Marseille et dans les villes du Havre et de Rouen en Normandie. Généralement, ils occupent des emplois peu qualifiés, précaires, pénibles et faiblement rémunérés, le plus souvent dans l'industrie et les services et, dans une moindre mesure, ils travaillent comme employés dans le bâtiment et les travaux publics. (J. Condé, 1986, C. Daum, 1993 et G. Lanly, 1998). C'est une communauté qui présente la particularité d'être articulée autour d'une solide organisation communautaire. Ils ont un mode de vie qui les confine dans une situation d' « extériorité sociale ».

    Dans l'abondante littérature portant sur cette communauté, les auteurs ont unanimement souligné la solidité des liens unissant ses différents membres. Catherine

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    Quiminal (1991), dans Gens d'ici, gens d'ailleurs. Migrations soninké et transformations villageoises, nous propose « une description des caractéristiques sociologiques » des jeunes soninkés ressortissants des villages de Guidimaka au Mali et nous invite à les suivre à travers les allers et retours effectués entre leurs villages d'origine et les foyers de l'agglomération parisienne où ils vivent. Guillaume Lanly (1998) met en évidence l'importance des liens et le rôle considérable des associations de migrants dans le développement des localités des vallées du fleuve Sénégal. Dans sa thèse de doctorat dont le sujet est intitulé Migrations internationales, restructurations agraires et dynamiques associatives en pays soninké et haalpulaar (1975-1990), Philippe Lavigne-Delville (1994) explique que pour ces sociétés hiérarchisées la migration vers la France constituait un moyen de restructurer et réguler les économies locales. Pour l'auteur, la mise en place des communautés villageoises dans les foyers, sous la direction des notables, représentait un moyen efficace de contrôle social et de mobilisation de l'épargne destinée à assurer la subsistance des unités familiales dans les localités d'origine.

    A ses débuts, la migration des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal en France n'était pas envisagée comme une installation dans la durée. En fait, le migrant envisageait, au bout d'un certain nombre d'années, de se faire remplacer par un autre membre de sa famille plus jeune. Ce système avait pour nom la « noria ». Il s'agissait de préparer son successeur à la relève, de financer son voyage et de l'aider à trouver du travail en France. Guillaume Lanly précise que dans la « noria », au bout d'un certain nombre d'années, le migrant cédait sa place à un cadet au sein de sa famille contribuant ainsi à garantir la continuité des transferts d'argent. « Le plus souvent, le migrant assure, en accord avec la famille, le départ de son successeur en lui envoyant de l'argent et contribue à son arrivée en France en subvenant à ses besoins et en l'aidant à trouver un travail. Le plus jeune se trouve donc dans une situation de totale dépendance vis à vis de sa famille et ne pourra conserver qu'une petite partie de son salaire. De même, les chefs de famille disposent souvent d'un autre relais dans le lieu d'accueil, en la personne d'un parent proche ou d'un autre membre de la communauté villageoise pour s'assurer que le jeune immigré remplisse ses devoirs envers la famille ». (G. Lanly, 1998). Cependant, la crise économique et l'aggravation considérable des conditions de vie et de travail vont progressivement perturber le système et mettre fin à la noria. Les mesures prises par les autorités françaises, au début des années 1970, vont provoquer par conséquent l'arrêt de l'immigration, favorisant le regroupement familial, avec l'arrivée notamment des femmes

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    et des enfants, inscrivant de ce fait la migration dans la durée. Ainsi, « les migrants, devenus immigrés, s'installent dans un provisoire qui dure, et commencent à amorcer la politique du regroupement familial » (A. M. Diop, 1993).

    Cette communauté vit repliée sur elle-même, presque en autarcie. Les échanges avec la société d'accueil sont quasi inexistants. Pour schématiser, on peut dire qu'ils se limitent presqu'exclusivement aux lieux de travail, aux transports et aux lieux de commerce (marchés, supermarchés...). Il n'existe apparemment aucun échange notable ou significatif avec la société d'accueil. Les seules sorties consistent généralement à se rendre à son lieu de travail, prendre un moyen de transport ou encore aller faire ses courses. Dans ce « modèle d'intégration communautaire », ce qui compte c'est la collectivité. Il faut, autant que faire se peut, participer au maintien et au renforcement de la vie du groupe, conserver tout le temps en mémoire l'idée du retour vers le lieu d'origine et limiter le plus possible les dépenses engagées en France. (C. Daum, 1993, 1998, G. Lanly, 1998, M. Timéra, 1998). Le regroupement des membres de la communauté constitue paradoxalement le rempart contre ce qui est considéré comme extérieur, ce qui est vu comme « étranger ». Cette survalorisation de l'appartenance communautaire peut déboucher sur des formes d' « intégration marginale ». Le processus de socialisation au sein de ces communautés villageoises est tellement ancré que l'identité du groupe est transportée dans les pays d'installation, de transit ou de ré-émigration. On est membre d'un groupe qui a des règles de fonctionnement auxquelles il ne faut pas transiger sous peine d'être banni du groupe, de se faire exclure de la communauté.

    On distingue ceux qui vivent dans les foyers et ceux qui habitent dans les appartements à travers le parc locatif social ou privé « souvent des quartiers d'habitat social » (M. Bernardot). Ce sont ceux qui ont eu recours au regroupement familial ou qui ont des enfants ici et une infime minorité de célibataires qui vont habiter en dehors des foyers, dans des appartements sociaux ou privés. Même s'il arrive parfois que les gens se rencontrent dans les appartements à l'occasion des cérémonies, toute la vie communautaire se déroule généralement dans les foyers. C'est là où on réside, où on a ses habitudes, c'est le lieu de la sédentarisation où l'on « tue le temps ». Dans les foyers, on se sent protégé par les autres membres, d'où un instinct commun de s'y réfugier. Le foyer se dresse comme une sorte de muraille et renvoie l'écho de toute leur solitude, de toute leur détresse et de tous les murmures mélancoliques. L'occupation des foyers se fait

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    généralement sur la base de l'appartenance villageoise. (J. Condé, 1986 et M. Timéra, 1998). Ainsi, chaque village dispose d'un foyer où se concentre un effectif important de ses ressortissants. Par exemple, en Ile-de-France, on retrouve les ressortissants de la commune de Diawara située dans la région de Tambacounda regroupés au foyer Charonne dans le XXe arrondissement et les ressortissants de Danthiady, une commune de la région de Matam, au foyer David-d'Angers localisé dans le XIXe arrondissement. A Marseille, de nombreux ressortissants de Waoundé dans la région de Matam habitent au foyer Félix Zoccola dans le XVe arrondissement. La gestion de l'espace, des services et prestations relève principalement de la gestion villageoise. Mahamet Timéra (1996) souligne que « l'attribution des lits et des chambres, parfois des étages, s'est faite par village et de même que la répartition entre les différents lignages présents ». Non seulement, les foyers sont des lieux à usage d'habitation, mais ce sont aussi des lieux de rencontres, d'échanges, de réunions, en somme de vrais lieux de vie. En fonction de la nature et de l'intensité des conflits à l'intérieur des foyers, la prise en charge relève entièrement de la responsabilité des chefferies locales, des comités des délégués ou de l'instance suprême de régulation représentée par l'assemblée générale des résidents. Les foyers ont donc été appropriés et transformés en des lieux symboliques, favorisant les rencontres et les échanges. En région parisienne et plus précisément dans les communes de Montreuil et Aubervilliers à Seine-Saint- Denis, c'est principalement dans les foyers (Bara, Drancy-Africain, La Courneuve-Salengro, Bobigny République...) où se développent concrètement les solidarités et où l'on participe à la vie collective. Adeline Gonin (2009) de la COPAF (Collectif pour l'avenir des foyers) estime leur nombre en région parisienne à 250 établissements accueillant pas moins de 50.000 hommes, principalement des hommes mariés ayant laissés leurs femmes aux villages. En outre, elle indique que « certains foyers sont composés de chambrettes de 6 à 8 m2, équipées d'un lit et d'une table. La cuisine, les douches et WC sont collectifs. Mais il reste encore de vieux foyers-dortoirs, avec jusqu'à 8 lits superposés par chambre - par exemple le foyer Bara à Montreuil, Alsace-Lorraine à Drancy ou David-d'Angers à Paris XIXe. Dans ces bâtiments qui datent pour la plupart des années 1960 et 1970, l'exiguïté des chambres est compensée par l'existence d'espaces collectifs - salles de télévision, salles d'alphabétisation, salles de réunion, salles de prières, cuisines collectives. Dans certains foyers, une petite économie informelle (restauration, tailleurs, coiffeurs, épicerie, etc.) permet d'améliorer le quotidien et renforce la solidarité ». (A. Gonin, 2009). Aussi, on assiste souvent à des revendications portant sur la réhabilitation des foyers afin qu'ils

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    soient dotés de cuisines collectives, de salles polyvalentes (qui seront sûrement équipés d'ordinateurs pour devenir des salles multimédias dans l'avenir) et de salles de réunion.

    Toute la vie communautaire s'organise principalement autour du fonctionnement des caisses de solidarité villageoise, mises en place pour subvenir à la fois, en cas de besoin, aux problèmes des membres de la communauté ici en France, mais surtout pour assurer la subsistance des communautés villageoises dans le pays d'origine. Les membres des caisses villageoises se regroupent surtout sur des bases identitaires. Ils sont en effet soit liés par l'appartenance à la famille, ou par la provenance du même village ou de la même région, ou soit par le partage de la même zone historique. Le contrôle des caisses villageoises relevait des autorités traditionnelles qui veillaient aussi au bon fonctionnement des relations de solidarité. L'identité villageoise de la communauté devient l'identité du foyer, à tel point d'ailleurs que certains foyers sont qualifiés de « villages-bis » par certains résidents, révèle Christophe Daum57. Les foyers ont dès lors pour vocation de préserver ce patrimoine commun que constitue l'identité villageoise. Cependant, les nombreuses péripéties, ayant jalonné la vie de cette communauté en France, vont favoriser l'émergence de nouveaux leaders qui sont, pour la plupart, des migrants plus jeunes, sachant lire et écrire en français. Les notables vont ainsi perdre leur pouvoir au profit de ces nouveaux leaders. Une étape importante va être franchie avec une plus grande ouverture de la communauté. Ainsi, comme le souligne Philippe Lavigne-Delville, « les enjeux se focalisent sur le lieu de résidence.

    Les femmes et les jeunes s'investissent et participent davantage à la vie de la cité. Mieux insérés, les jeunes ont aussi une meilleure connaissance du fonctionnement des institutions et de la société française. En effet, les jeunes, maîtrisant mieux la langue française que ceux qui sont arrivés bien avant mais sont restés cloîtrés dans les foyers, entretiennent plus de contacts et de relations avec parfois d'autres populations migrantes ou issues de l'immigration, des Français ou des compatriotes étudiants. Cette ouverture plus grande sur le pays d'accueil a pu déboucher, pour certains, sur un engagement politique ou syndical plus important. Ces porteurs de la nouveauté vont être considérés, par les plus conservateurs au sein de la communauté, comme une véritable menace pouvant porter atteinte à la reproduction du système. Dès lors, ils sont considérés comme

    57 DAUM, Christophe. Les associations de Maliens en France. Migration, développement et citoyenneté. Paris : Karthala, 1998.

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    des « hors la loi », des « êtres a-sociaux » qui s'efforcent de mettre en branle de nouvelles procédures pour changer le système.

    Devant servir à l'origine de lieux de passage, le foyer est devenu le lieu de la vie sociale, un lieu de vie économique. Aujourd'hui, ceux qui sont à la retraite, à la fin de la vie active, se rendent compte avec amertume qu'ils sont entrés dans un cycle de « partis sans retour » comme le note Mahamet Timéra. Pour eux, même s'ils restent des lieux de référence, les foyers sont devenus des lieux de misère, vétustes et insalubres, apparemment sans avenir.

    1.1.2 Des relations multiformes et intenses avec les lieux d'origine

    Une caractéristique dominante des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal est le lien affectif extrêmement fort qu'ils entretiennent avec les lieux d'origine. Plus justement, comme le souligne Mahamet Timéra, « l'immigration de longue durée et la sédentarisation vont de pair avec une affirmation identitaire croissante, un renforcement du lien avec le pays d'origine, plus précisément le village d'origine. L'idéologie paysanne et l'appartenance villageoise sont assez vivaces et s'expriment par leur définition et leur attachement au terroir » (M. Timéra, 1996). Cet attachement est si fort que le migrant se trouve presque dans l'impossibilité d'évoluer en dehors des sphères de la communauté villageoise d'origine. Le sentiment d'appartenance est tellement intense que le migrant ne cherche pas en réalité à bien vivre ailleurs. L'attachement au terroir natal constitue en quelque sorte le cordon ombilical qui relie en permanence les migrants aux lieux d'origine. Le mythe du retour demeure profondément ancré dans l'imaginaire collectif des migrants. Ainsi remarque Christophe Daum (2007), « pour ces migrants qui songent souvent au retour, le pays, le village, la famille... constituent des repères essentiels ». Les relations à distance sont surtout des relations d'ordre financière, économique, social, culturel... Les dépenses quotidiennes des familles au village sont presque entièrement prises en charge par les migrants. A ce titre rappelle Christophe Daum (1998), 30 à 80% des besoins familiaux sont pris en charge par les envois de fonds au début des années 80. Afin d'assurer le ravitaillement et l'approvisionnement des communautés villageoises d'origine, les migrants créent et développent des coopératives ou des centrales d'achat. Gérées le plus souvent à partir des foyers, elles permettent aux communautés villageoises

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    de se procurer certaines denrées de première nécessité comme le riz, le mil, l'huile, le sucre, etc. Dans ses travaux sur les ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal en quête de diamants dans certains pays de l'Afrique de l'Ouest (Côte-d'Ivoire, Guinée, Libéria, Sierra Léone) et de l'Afrique centrale (Angola, Congo, Zaïre, Zambie), Syilvie Bredeloup (1993) notait qu'« à l'instar des immigrés en Europe, les diamantaires rapatrient une partie de leurs biens dans la vallée du fleuve Sénégal qu'ils réinvestissent dans les mosquées, l'élevage, l'immobilier (en particulier à Dakar) ou encore dans le commerce ».

    Non seulement, les migrants effectuent régulièrement des envois d'argent pour assurer la reproduction et la survie de la famille en particulier et des communautés villageoises en général, mais aussi ils sont les principaux initiateurs des investissements qui sont réalisés dans les villages d'origine. L'argent collecté dans les caisses villageoises permet aux communautés d'origine de passer les périodes de soudure ou encore les périodes de crises climatiques exceptionnelles. Les migrants ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal se regroupent généralement dans des associations au sein desquelles ils font souvent preuve d'une grande capacité d'organisation et de gestion à travers des investissements et des réalisations, au profit des communautés villageoises. En effet, ils sont souvent à l'origine de la réalisation d'infrastructures comme des postes de santé, des salles de classe. De même, ils interviennent dans la construction de bureaux de poste, de salles de classe, de forages ainsi que dans l'installation de motopompes et l'aménagement de périmètres irrigués. Par ailleurs, parallèlement à ces investissements collectifs, les migrants réalisent aussi des investissements personnels dans l'agriculture et l'élevage en milieu rural et parfois dans l'immobilier en milieu urbain.

    D'un côté, les liens affectifs et matériels sont très forts. D'un autre côté, la survie des communautés villageoises est largement dépendante des moyens financiers des migrants. Ainsi comme l'avait auparavant souligné Mahamet Timéra, certains migrants considèrent aujourd'hui encore que le village, là-bas au Sénégal, c'est eux les immigrés ici en France. Ainsi donc, la sauvegarde de l'identité villageoise reste une préoccupation majeure. Il faut veiller à sa préservation, à sa mise en valeur et à sa pérennité. Les stratégies et pratiques migratoires visent de ce fait à renforcer le prestige du village et aussi à mettre en place et développer des moyens permettant aux migrants de pouvoir répondre rapidement aux nombreuses sollicitations exprimées par les communautés villageoises. Tout migrant qui refuse de cotiser et de participer au fonctionnement des

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    caisses risque tout simplement d'être banni du groupe. De même, sa famille au village risque de subir l'humiliation suprême de voir toute la communauté villageoise boycotter les cérémonies organisées au sein de la famille. On comprend dès lors pourquoi les caisses villageoises ont connu un si grand succès.

    Grâce aux réalisations effectuées en partie avec l'argent acquis dans la migration, les migrants se sont octroyés un certain pouvoir de décision dans la gestion des espaces d'origine. Ils essayent de mener sur les espaces d'origine des actions bien plus efficaces encore. Avec des représentations autres que celles qu'ils avaient avant leur séjour en France, les migrants agissent sur les territoires d'origine avec des moyens plus importants et des stratégies qui empruntent ou se calquent sur le modèle de leur pays de résidence. Il s'ensuit quelquefois un meilleur aménagement de l'espace dans les lieux d'origine. Ce qui n'est pas sans heurts, sans créer des divergences parfois profondes avec les chefferies traditionnelles ou l'administration locale. Cette ingérence des migrants est perçue par les autorités traditionnelles comme une menace pouvant entraîner à moyen ou long terme une réelle contestation de leur pouvoir. Après les migrants originaires de la vallée du fleuve Sénégal, des observateurs comme Gérard Salem (1981), Ibou Sané (1993), Victoria Ebin (1994) et Sylvie Bredeloup (2004) vont focaliser leur attention sur les migrants commerçants en particulier mourides.

    1.2 Les migrants commerçants mourides

    Les migrants commerçants arrivent dans l'Hexagone au milieu des années 70, à la suite des flux de migrants ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal et des Mandjaks. « Estimés à plusieurs milliers de personnes en 1983-1984 », ces commerçants, dont la grande majorité était membre de la confrérie mouride, se livraient à la vente ambulante d'objets d'art africain en sillonnant Paris et certaines villes de province. Certains d'entre eux finiront par rejoindre d'abord les villes européennes (Belgique, Allemagne, Pays-Bas, Suède...), puis les villes de l'Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal). D'autres iront tenter l'aventure commerciale aux Etats-Unis (G. Salem, 1981, V. Ebin, 1992, A. M. Diop, 1993 et I. Sané, 1993). Aujourd'hui, de nombreux Sénégalais se livrent au commerce d'objets de toutes sortes à Paris (M. Gueye, 2001, L. Sall, 2007), Marseille (V. Ebin, 1992, B. Bertoncello et S. Bredeloup, 2004) et certaines villes de province. Si le

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    commerce des migrants sénégalais a connu de nos jours une telle évolution et a pris une telle ampleur, c'est incontestablement en grande partie grâce aux membres de la confrérie mouride qui ont réussi une reconversion remarquable et remarquée dans le commerce en s'appuyant, principalement, sur une idéologie qui valorise le travail et la solidarité, mais également en faisant preuve de courage, d'abnégation et d'endurance. En effet, la majorité des Sénégalais qui s'activent dans le commerce hors du territoire sénégalais appartient effectivement à la confrérie mouride.

    Les Mourides sont essentiellement localisés au centre-ouest du Sénégal, dans le pays wolof. Le mouridisme est une confrérie fondée en milieu rural par Cheikh Amadou Bamba (1852-1927) à la fin du 19e siècle. Sa capitale religieuse est la ville sainte de Touba où se déroule chaque année le Magal, le grand rassemblement de tous les membres de la communauté mouride dispersés à travers le monde. Beaucoup de migrants commerçants mourides ont tout d'abord été des talibés dans les daras, des structures créées principalement en milieu rural, où ils apprenaient le coran et les khassaïdes (les poèmes de Cheikh Amadou Bamba) tout en contribuant au défrichement d'immenses étendues de terres au profit de l'expansion agricole des marabouts et notamment pour le développement de la culture de l'arachide. A ses débuts, la confrérie attira les populations lassées par les razzias guerrières et les luttes meurtrières qui opposaient les différents royaumes alentours (Cayor, Djoloff, Ndiambour, etc.).

    A cette époque, Cheikh Ahmadou Bamba représentait, aux yeux des foules livrées à l'anarchie, non seulement la sainteté, la piété et la science islamique, mais en même temps le saint homme incarnait pour ces populations la non-violence, l'espoir d'une vie plus calme. Très rapidement, sa popularité croissante provoqua l'inquiétude et la surveillance de l'administration coloniale française locale, d'autant plus que des rumeurs « le représentaient comme faisant d'importants achats d'armes et de munitions ». Il fut alors envoyé en exil d'abord à Mayombé et à Lambéréné au Gabon durant 7 ans (1895 - 1902), puis à Saout-El-Ma en Mauritanie pendant 4 ans (1903 - 1907). Cheikh Amadou Bamba a développé une doctrine religieuse essentiellement basée sur la prière et le travail. Le principal précepte auquel doivent se soumettre les fidèles mourides est « Travail comme si tu ne devais jamais mourir et prie comme si tu devais mourir demain ». En outre, grâce à l'acquisition et au défrichage d'immenses étendues de terres arables et fertiles par le biais d'intenses travaux agricoles effectués avec dévotion et inlassablement

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    par les talibés, les marabouts mourides deviennent rapidement de très grands cultivateurs d'arachide. Cette exploitation et cette expansion agricoles s'appuient entièrement en réalité sur des structures mises en place par les marabouts. Ces structures, plus connues sous le nom de dara, étaient à la fois des centres d'éducation ou d'initiation islamiques et des groupes de travail. Cependant avec simultanément la baisse de la fertilité des sols et la chute progressive des cours mondiaux de l'arachide, les fidèles mourides investissent tout simplement les espaces urbains sénégalais tout d'abord avant de se lancer à la conquête des grandes villes africaines, et ensuite celle des centres urbains et des places fortes de l'économie mondiale, en Europe dans les années 70, et « plus récemment et de façon intense aux Etats-Unis d'Amérique et en Asie au cours des années 90 » à la recherche de nouveaux poissons par temps de crise (V. Ebin, 1996). Les Mourides sont devenus la première puissance commerciale au Sénégal comme l'atteste en effet leur forte présence au marché Sandaga, le principal marché du Sénégal, situé dans le quartier du Plateau, la cité administrative dakaroise ; de la même manière que le montre leur présence en grand nombre dans quasiment tous les marchés implantés dans l'espace sénégalais, les Mourides ont réussi une reconversion remarquable et spectaculaire dans le commerce. Et comme le souligne d'ailleurs fort pertinemment Abdou Salam Fall, à présent les commerçants mourides se sont appropriés le marché Sandaga qu'ils ont fini par transformer en une sorte d'antichambre, un lieu d'acquisition des ressources permettant d'émigrer et aussi un lieu relativement favorable pour s'insérer dans les réseaux mourides. Si justement le marché Sandaga a atteint une telle dimension et une telle importance aujourd'hui dans le système économique sénégalais, il le doit en grande partie au dynamisme et à la participation active des réseaux mourides (A. S. Fall, 2002).

    1.2.1 Avec le pays de résidence, des relations tournées essentiellement autour de l'activité commerciale et du « religieux »

    1.2.1.1 Un maillage commercial de tout l'espace français

    Arrivés parmi les premiers acteurs de la migration sénégalaise en France, les migrants commerçants sénégalais ont fini par imposer leur présence et leur marque dans l'espace français. Ils sont en effet dispersés sur tout le territoire français, de Paris à Marseille et de Bordeaux à Lyon, en passant par Toulouse, Le Havre, Nantes, Strasbourg, Poitiers... A

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    Paris, on les trouve principalement dans les marchés (Barbès, Château Rouge, Sarcelles, Saint-Denis, marchés aux Puces de Clignancourt et de Montreuil...) et sur les sites touristiques (Tour Eiffel, Arc de Triomphe, Château de Vincennes, Château de Versailles...). A Bordeaux, on peut les trouver sur le cours Victor Hugo, la rue Sainte-Catherine, au marché Neuf, au marché des Capucins...). A Marseille, ils sont présents dans les quartiers Belsunce et Noailles près de la Canebière, aux abords du quartier de la gare Saint-Charles.

    En hiver comme en été, on trouve des commerçants ambulants sénégalais ou plutôt des vendeurs à la sauvette en train de parcourir ou de sillonner les villes touristiques de la côte Atlantique et de la méditerranée. Un sac chargé de montres, de lunettes de soleil, de ceintures, de bijoux fantaisie, de parapluies ou de statuettes africaines sur le dos, ils déambulent sur les plages, les places des marchés et sur les trottoirs ou les terrasses des cafés pour essayer de vendre leurs marchandises. Cette grande mobilité spatiale s'explique en partie par un souci de diversifier, dans une certaine mesure, les lieux de vente. Les colporteurs mourides sont généralement des hommes jeunes arborant souvent des boubous ou des tenues vestimentaires multicolores58, signe distinctif de leur appartenance à la communauté mouride.

    A Marseille, par exemple, ils sont devenus, comme le remarque Sophie Bava59, familiers aux passants qui cherchent une gamme de produits à la mode à des prix raisonnables. Selon les saisons, la communauté mouride de Marseille peut être estimée entre 2000 à 3000 individus, ajoute Sophie Bava60. Toutefois, Daouda Koné signale que cette implantation du commerce africain à Marseille ne s'est pas faite sans heurts. Au contraire, elle avait généré, à ses débuts, une cohabitation difficile avec les autres communautés notamment maghrébines pour l'occupation et le contrôle des lieux de commerce dans « l'aire métropolitaine marseillaise »61. Les colporteurs sénégalais s'approvisionnent aussi bien auprès des grossistes mourides qu'auprès des grossistes maghrébins, juifs ou asiatiques. En outre, les femmes sont de plus en plus nombreuses à

    58 Ces tenues vestimentaires multicolores et les rastas symbolisent le plus souvent l'appartenance au groupe des « Baye Fall », une branche du mouridisme fondée par Cheikh Ibra Fall, un fidèle compagnon de Cheikh Ahmadou Bamba.

    59 BAVA, Sophie. Reconversions et nouveaux mondes commerciaux des mourides à Marseille. In Marseille, carrefour d'Afrique. Hommes et Migrations, mars-avril 2000, n°1224.

    60 BAVA, Sophie. Les Cheikhs Mourides itinérants et l'espace de la ziyara à Marseille. Anthropologie et Sociétés, 2003, vol 27 n°1.

    61 KONE, Daouda. Noirs-africains et Maghrébins ensemble dans la ville. In Marseille et ses étrangers. Revue Européenne des Migrations internationales, 1995, vol. 11 n°1.

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    s'impliquer dans le commerce sénégalais en France. Profitant de leurs plus grandes facilités de circulation, car étant moins soumises aux contrôles policiers que leurs maris ou frères, elles se rendent dans des pays comme la Turquie, le Danemark, Dubaï, Bangkok... où elles achètent des bijoux en or et des tissus qui seront ensuite revendus sur le territoire français ou au Sénégal ou bien encore dans les pays où se sont implantées de fortes communautés sénégalaises tels que l'Italie, l'Espagne et les Etats-Unis (B. Bertoncello et S. Bredeloup, 1993).

    Pour les migrants commerçants mourides, contrairement aux migrants originaires de la vallée du fleuve Sénégal dont l'essentiel de la vie communautaire se déroule dans les foyers, ce sont les appartements ou les chambres des grossistes qui sont des lieux d'intense vie sociale. Les vendeurs s'y retrouvent régulièrement pour partager les repas, boire du thé, partager des informations sur le Sénégal, discuter de l'actualité du pays d'origine, prendre des marchandises et se donner des « tuyaux ».

    Les durcissements successifs des lois (Pasqua et Debré) concernant les conditions d'attribution des titres de séjour aux étrangers, ajoutés aux tracasseries policières incessantes, ont progressivement entraîné un net recul du système commercial mouride en France. Pour bon nombre de commerçants mourides, la France a perdu son lustre d'antan, elle ne sert pratiquement plus que comme point de passage vers des horizons supposés plus cléments, tels que l'Italie, l'Espagne, les Etats-Unis. Ainsi donc, afin d'insuffler un nouvel élan à leurs activités commerciales, ils exploitent non seulement, tous les créneaux, toutes les possibilités de partenariat (avec des commerçants africains ou des partenaires français), mais aussi d'autres destinations plus prometteuses.

    A cela s'ajoute une autre particularité qui est importante à souligner, c'est le recours à Internet pour trouver de bonnes affaires ou des marchés susceptibles d'être rentables, notamment foires, brocantes, braderies et vide-greniers. Pour certains de ces commerçants, Internet participe à une exploitation rationnelle de l'espace français. Son usage permet, dans une large mesure, de diversifier les lieux de vente. Ce qui constitue quand même un aspect non négligeable à la bonne marche des affaires. Ce que l'on peut dire pour le moment, c'est que ce phénomène, aussi marginal qu'il puisse apparaître dénote allégrement les mutations en cours dans le milieu des migrants commerçants sénégalais en France. Il semble en effet que certains d'entre eux commencent peu à peu à

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    percevoir ou saisir quelques unes des multiples potentialités offertes par Internet pour le développement de leurs activités commerciales.

    1.2.1.2 Un rôle prépondérant du religieux dans la migration

    Les mourides transportent avec eux leur confrérie dans presque toutes les villes du monde où ils se sont installés. Sophie Bava (2003) remarque que « par-delà leurs migrations, les disciples inscrivent le mouridisme dans une tension transnationale entre le Sénégal, le continent africain, l'Europe, et à présent les grandes villes américaines et asiatiques ». Le mouridisme s'est déployé en France grâce surtout aux commerçants et aux étudiants, à travers notamment la création des dahiras. Pour vivre leur mouridisme dans le contexte de la migration, les disciples de la confrérie mouride fondent des dahiras dans les principales villes d'implantation. Non seulement, les dahiras vont jouer un rôle essentiel dans la réorganisation des migrants, mais également elles vont beaucoup contribuer au rayonnement du mouridisme dans l'espace français. Les disciples mourides se rendent régulièrement dans les dahiras pour se retrouver et communier ensemble, nourrir et renforcer leur foi à travers les khassaïdes et les enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba. Le dynamisme des dahiras a largement contribué à la visibilité des Mourides dans le paysage religieux français. Les cotisations régulières des membres servent d'une part à assurer le fonctionnement des dahiras, à subvenir souvent à un besoin ponctuel de l'un des membres, à acquérir une maison « keur Serigne Touba »62 si les moyens le permettent, et d'autre part à participer à la construction et au développement de la ville sainte de Touba. Ces maisons « keur Serigne Touba » ont non seulement pour vocation d'être des lieux de culte, mais aussi des lieux où l'on pourra transmettre aux enfants nés ou ayant grandi en France les valeurs traditionnelles de leur culture d'origine.

    En dehors des regroupements hebdomadaires, il arrive souvent aussi que les dahiras organisent l'accueil de certains dignitaires de la confrérie. Ainsi, comme le décrit Sophie Bava (2003)63, les accueils organisés, par exemple, par le dahira des Mourides de

    62 Les mourides ont implanté des « keur Serigne Touba » dans presque toutes les grandes villes occidentales, Paris, Marseille, Milan, New york...

    63 BAVA, Sophie. Les Cheikhs Mourides itinérants et l'espace de la ziyara à Marseille. Anthropologie et Sociétés, 2003, vol 27 n°1.

    76

    Marseille lors des nombreuses visites que Serigne Mourtada Mbacké64 effectuait dans la cité phocéenne, étaient des moments de rassemblement de tous les Mourides disséminés en France et dans les pays occidentaux. Ils affluaient en effet de partout. Ils quittaient les différentes villes de la France, certains provenaient des pays européens (Italie, Espagne, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Angleterre, etc.) et d'autres venaient même des Etats-Unis pour converger vers la ville de Marseille. Ces rassemblements étaient à la fois des moments de ferveur religieuse, mais aussi des moments propices aux échanges, aux discussions et pour certains des opportunités permettant d'établir des relations d'affaires. Sophie Bava (2008) estime que « de par leur mobilité, les commerçants mourides sont devenus des figures familières sur les marchés et les places marchandes ; de New York à Naples en passant par Istanbul et Marseille, ils entretiennent ainsi des réseaux de relations multiples à travers leur filière marchande. Cependant, leur mobilité ne les éloigne pas de leur pays où, comme la majorité des trans-migrants, ils investissent dans des commerces, dans l'immobilier ou dans l'agriculture, faisant ainsi circuler des devises ».

    1.2.2 Des liens multiples et forts avec le pays d'origine

    1.2.2.1 La ville sainte de Touba, lieu de retour final et de vie rêvé

    Les commerçants mourides en France restent très attachés à Touba, la capitale du mouridisme. Officiellement, Touba est une communauté rurale située à 193 km de Dakar, dans le département de Mbacké dans la région de Diourbel. Mais avec sa population, ses équipements et infrastructures urbains, Touba est devenue de fait la deuxième ville du Sénégal, la seule capable de rivaliser plus ou moins avec la capitale Dakar. Chaque année, des milliers de pèlerins convergent de tous les coins du Sénégal et d'un peu partout à travers le monde pour célébrer le Magal, le grand rassemblement de la communauté mouride commémorant le départ en exil de Cheikh Ahmadou Bamba. Au Sénégal, les lieux-dits Touba sont légion sur l'ensemble du territoire national. D'ailleurs, le plus grand centre commercial du pays porte le nom de Touba-Sandaga.

    64 Serigne Mourtada est le fils cadet de Cheikh Ahmadou Bamba. Désigné comme « l'Ambassadeur du mouridisme dans le monde entier ou encore ministre des affaires étrangères du khalife général des mourides », cet infatigable voyageur, toujours muni de son bâton de pèlerin, est quasiment le principal artisan de l'implantation du mouridisme dans de nombreux pays en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Sa réputation au Sénégal s'est faite à travers la construction d'instituts islamiques et la mise en place d'autobus aux tarifs sociaux. Sa disparition, le 8 août 2004, est une grande perte pour toute la communauté mouride en particulier et toute la communauté sénégalaise en général.

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    L'idéal pour le migrant commerçant, où qu'il se trouve, reste d'acquérir dans la migration des moyens financiers afin d'investir dans la ville sainte de Touba, lieu de retour final et de vie rêvé. Régulièrement, ils envoient de l'argent au pays afin de pouvoir construire rapidement une maison dans la cité religieuse. Car pour le migrant mouride, la migration ne peut être considérée comme une réussite qu'à partir du moment où il a pu se faire construire sa propre maison à Touba. A travers l'habitat et l'ouverture de négoces, les migrants ont également beaucoup contribué à l'urbanisation de la ville de Touba, au dynamisme urbain de la cité religieuse. Cheikh Guèye souligne d'ailleurs que, du fait de sa croissance démographique (environ 500 000 habitants), Touba est devenue aujourd'hui « la deuxième ville du Sénégal après l'agglomération de Dakar-Pikine »65. La réalisation du projet urbain constitue un enjeu primordial qui mobilise les migrants mourides. Ces derniers restent constamment en contact avec leurs marabouts, leurs guides religieux.

    La ville de Touba est le lieu de la décision ; elle a une fonction centrale de commandement qui peut être même parfois beaucoup plus puissante que celle de Dakar, pourtant la capitale administrative, politique et économique du Sénégal. Et cela est symbolique à plus d'un titre quand l'on sait l'hypertrophie de Dakar par rapport aux autres villes sénégalaises. Touba est à la fois un point de convergence et de divergence, et aussi un lieu d'apprentissage et d'acquisition d'expériences. C'est parfois en effet depuis Touba, haut lieu emblématique de la communauté mouride, que les élites maraboutiques et commerçantes mettent en place les stratégies et gèrent les actions qui se déploient sur les différents espaces où s'est répartie la communauté mouride. Les marabouts et certains grands commerçants jouent un rôle fondamental dans la mise en relations de ces différents lieux, dans les échanges notamment entre les lieux de commercialisation et les lieux d'investissement.

    En outre, dès que possible, dès que ses moyens le lui permettent, le migrant commerçant mouride commence à organiser peu à peu sa migration, sa mobilité géographique à travers de perpétuels va-et-vient, d'incessants allers-retours entre son lieu de migration et la ville de Touba. Pour les disciples mourides, Touba est à la fois un « refuge spirituel et un espace économique ». Des sommes d'argent colossales transitent

    65 GUEYE, Cheikh. Touba : La capitale des Mourides. Paris : Karthala, 2002.

    78

    par des moyens formels et aussi à travers surtout des canaux informels pour l'entretien des familles des migrants, et aussi pour des investissements individuels et collectifs.

    1.2.2.2 Un rôle considérable dans les activités commerciales au Sénégal

    De manière générale, les migrants commerçants mourides restent très attachés à leur pays d'origine où ils investissent dans des commerces, dans l'immobilier ou dans l'agriculture. Certains grossistes possèdent parfois plusieurs commerces au Sénégal gérés, le plus souvent, par des membres de leurs familles. Pour la plupart des migrants mourides, la famille est intervenue au financement de l'aventure commerciale. Aussi, elle est la première sollicitée quand le commerçant veut créer, diversifier ou développer des activités marchandes ou non marchandes au Sénégal. Les boutiques ouvertes par les migrants commerçants dans les marchés sénégalais tels que Sandaga (le plus grand marché du Sénégal), Marché HLM (Dakar), Marché Occas (Touba), Marché Ndoumbé Diop (Diourbel), etc. constituent pour les membres de sa famille (frères, cousins, neveux...) des antichambres pour les départs futurs vers la France ou l'Italie, l'Espagne et les Etats-Unis, c'est-à-dire les principaux pays de destination. Les migrants expédient régulièrement des marchandises diverses pour approvisionner le marché sénégalais. Dans le même sens, ils introduisent aussi des produits sénégalais sur le marché français, européen, voire un peu partout à travers le monde. Certains grossistes sénégalais en France permettent à certains de leurs compatriotes grossistes restés au Sénégal de trouver et de nouer, de temps en temps, des relations de partenariat avec des grossistes européens, maghrébins ou asiatiques. Ainsi donc, les migrants commerçants s'avèrent être à leur manière de véritables entrepreneurs, des créateurs d'emplois dans leur pays d'origine. Ils jouent de ce fait un rôle important de régulateur social. Dans un contexte de crise de l'emploi dans le pays d'installation, le commerce devient, pour certains étudiants, un secteur favorable à l'acquisition de moyens financiers permettant de financer les études en France.

    1.3 Les étudiants

    Les flux migratoires d'étudiants en quête de savoir constituent une dimension essentielle de la présence sénégalaise en France. La mobilité géographique des Sénégalais

    79

    vers la France, dans le but d'y poursuivre des études supérieures (universitaires et non universitaires) est un phénomène relativement ancien. La France est le pays étranger qui accueille la plus forte communauté d'étudiants sénégalais. Les données fournies par le ministère français de l'éducation, de l'enseignement supérieur et de la recherche révèlent que près de 60.767 étudiants sénégalais se sont inscrits dans les universités françaises de 1998 à 2007. Selon la Direction de la Programmation et du Développement (D.P.D.) du ministère de l'éducation nationale française, 68% des étudiants sénégalais expatriés ont choisi de se rendre en France en 2001-2002, représentant ainsi la deuxième communauté de l'Afrique francophone en nombre d'étudiants derrière les Gabonais 75% et devant les Camerounais 55% et les Marocains et Tunisiens 60%. Les chiffres officiels du ministère de la coopération française estimaient en 2002 à près de 95.000 le nombre d'étudiants africains, soit plus de la moitié des 180.400 étudiants étrangers dans les universités françaises. L'Afrique sub-saharienne fournissait le plus gros du contingent avec 69.671 étudiants tandis que l'on dénombrait 25.000 ressortissants du Maghreb. Comme on peut le voir sur le tableau de la page suivante, le nombre des étudiants sénégalais dans les universités françaises a régulièrement augmenté au cours de la période 1998-2006.

    Jusqu'au début des années 1980, le fait d'obtenir un diplôme d'une université française était la garantie de l'accès à un emploi stable prestigieux et bien rémunéré au Sénégal, le plus souvent dans l'administration, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Toutefois, dans l'imaginaire de nombreuses familles sénégalaises, les diplômes acquis dans les écoles et universités françaises restent encore pour leurs enfants le gage d'une insertion professionnelle sécurisante notamment, à leur retour. La renommée et l'attrait de l'enseignement dans les écoles et universités françaises ont été considérablement rehaussés au cours de ces dernières années par la dégradation et la faillite du système éducatif sénégalais. Depuis quelques années, l'enseignement supérieur au Sénégal se trouve dans une véritable impasse. Les manquements sont, de manière générale, criants à tous les niveaux. Le principal écueil est l'effectif pléthorique de la population estudiantine. Les capacités d'accueil, notamment de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) sont largement insuffisantes et dérisoires pour assurer de bonnes conditions d'études aux étudiants. La situation est encore plus alarmante quant aux possibilités d'hébergement. Le Sénégal a connu une année blanche en 1988 et une année invalide en 1994. Les grèves cycliques et répétitives ont fini de saper le moral des étudiants les plus endurants et les plus aguerris. Dans de telles conditions, beaucoup de

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    jeunes restent persuadés que les formations et les enseignements dispensés en France sont sans commune mesure avec ce qu'ils peuvent recevoir dans leur propre pays. Guilaine Thébault (2008) a constaté pendant ses enquêtes menées au Sénégal sur des étudiants suivant une formation à distance cet intérêt prononcé des étudiants sénégalais dans l'acquisition de diplômes étrangers. Elle ajoute que « ces universités de renom qui délivrent leurs diplômes à distance sont mieux réputées que l'université sénégalaise, au sein de laquelle sévissent crise et perturbations, amputant les perspectives d'insertion sur la marché du travail ». Même si les coûts de formation dans les instituts d'enseignement supérieur privé ou à l'étranger sont beaucoup plus élevés que les coûts de l'enseignement dans les universités sénégalaises, la plupart des étudiants considèrent l'investissement plus sûr pour trouver ensuite des débouchés, « contrairement à l'université d'Etat, dont on dit qu'elle est une fabrique de chômeurs maîtrisards. Il existe donc réellement une volonté d'extraversion, autrement appelée « désir d'ailleurs » extrêmement vivace, et notamment chez les étudiants sénégalais » (G. Thébault, 2008).

    Le désir de poursuivre ses études en France est en outre motivé en partie par l'exemple de certaines élites rentrées au pays où elles ont acquis une position sociale et financière extrêmement confortable. Ainsi, chaque année, des centaines de jeunes étudiants sénégalais prennent d'assaut le site web de Campus France Sénégal avec un infime espoir de trouver une inscription dans une université française, et ensuite pour y effectuer les démarches de demande de visa.

    81

    Tableau 1. Effectifs des étudiants sénégalais dans les universités françaises de 1998 à 2007

    Années

    Effectifs

    1998-1999

    3548

    1999-2000

    4078

    2000-2001

    5147

    2001-2002

    6166

    2002-2003

    7324

    2003-2004

    8020

    2004-2005

    8565

    2005-2006

    9019

    2006-2007

    8900

    Total

    60767

    Source : SISE, ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche

    82

    Graphique 2. Effectifs des étudiants sénégalais dans les universités françaises de 1998 à 2007

    Source : SISE, ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

    1.3.1 Des conditions de vie et d'études généralement difficiles

    Il faut préciser d'abord que la procédure pour trouver une inscription dans une université française est extrêmement compliquée. Les étudiants sénégalais sont présents dans presque tous les établissements universitaires de l'Hexagone. Une large majorité des étudiants sénégalais en France est inscrite dans les universités de la région parisienne. Ils sont également nombreux à Reims, à Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Lyon, Grenoble...

    La plupart des étudiants ne sont pas boursiers. Seule une petite partie dispose d'une bourse ou d'une aide offertes par le gouvernement sénégalais. Les parents qui en ont les moyens envoient régulièrement de l'argent à leurs enfants. Cependant, la grande majorité doit chercher du travail en dehors des horaires de cours pour financer ses études.

    L'observation des données statistiques fournies par la D.P.D. en 2001-2002 nous fait constater que les étudiants sénégalais s'inscrivaient principalement en premier cycle et s'orientaient d'abord dans les disciplines comme les sciences économiques, juridiques et de gestion. Les étudiants poursuivant des études supérieures dans les filières sciences humaines et sociales étaient également très nombreux, de même que ceux qui sont dans

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    les disciplines techniques (A. Coulon et S. Paivandi, 2003). Pour bon nombre d'étudiants, l'arrivée dans ce nouvel environnement géographique et social a été un véritable choc. Passer l'euphorie du départ et l'angoisse des premiers jours d'arrivée, le mythe de la France comme eldorado commence peu à peu à s'effondrer. En effet, les différences culturelles sont tellement énormes que beaucoup se retrouvent un peu déboussolés dans les premiers instants. Tout au long de leur parcours scolaire, ils sont confrontés à des procédures administratives et scolaires multiples et particulièrement complexes.

    Les difficultés pour trouver un logement constituent une préoccupation permanente et un problème majeur. Les étudiants qui sont dans les villes de province sont parfois obligés de recourir à toutes sortes de subterfuges avec les services des Centres régionaux des oeuvres universitaires et scolaires (Crous) afin de pouvoir obtenir une chambre de petite taille, ne dépassant pas 9 m2, en résidence universitaire à Bordeaux. Ceux qui sont à Paris ont généralement beaucoup plus de difficultés pour obtenir un logement, notamment en cité universitaire. Le mode de logement le plus fréquent en région parisienne semble être la cohabitation, le partage d'un appartement (loué dans le logement privé) avec des amis ou proches. Souvent peu spacieux, ils (ces chambres et ces appartements) n'en constituent pas moins de véritables lieux de vie et de sociabilité. Les étudiants s'y retrouvent souvent pour préparer les repas et le thé, mais surtout pour discuter (de politique ou de sport la plupart du temps), partager leurs peines, leurs angoisses et leurs déceptions ainsi que leurs rares moments de bonheur et leurs espérances en des lendemains meilleurs. Ces logements ont pu servir de cadre à la naissance de solides liens d'amitié. C'est là aussi que certains couples se sont rencontrés. La religion occupe également une place importante dans ces espaces. Les résidences universitaires servent de temps en temps à accueillir les activités des dahiras des étudiants mourides en particulier. Les restaurants universitaires sont aussi des espaces collectifs où les étudiants peuvent se rencontrer de temps en temps pour discuter et échanger. Tous les espaces collectifs aménagés dans les cités universitaires (salles de télé, salles de travail, salles de jeux...) sont utilisés comme des lieux de rencontre. Ces espaces ont aussi permis parfois d'entretenir des échanges interculturels assez enrichissants avec des étudiants français et européens (étudiants séjournant en France dans le cadre du programme Erasmus), ou encore soit avec d'autres étudiants africains ou soit avec des étudiants venus d'autres continents avec des cultures complètement différentes.

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    Les jobs pour étudiants se faisant de plus en plus rares, certains sont prêts à accepter tout ce qui leur tombe entre les mains, des emplois parfois très mal rémunérés, à des heures pénibles. Bon nombre d'entre eux sont presque contraints d'être manutentionnaires, agents d'entretien ou de surveillance. Certains sont obligés de travailler en tant que saisonniers dans les vignobles champenois et bordelais. D'autres sont recrutés pour aller faire la récolte des myrtilles, des fraises, des pommes, des melons dans l'Aviron, d'aller castrer les maïs à Mont de Marsan dans les Landes.

    Soumis à des obligations de réussite de la part des services de la préfecture ou de la sous-préfecture, selon les régions, les étudiants préfèrent se consacrer corps et âme à leurs études et nettement moins à des activités culturelles, sociales, ludiques ou sportives. Le redoublement, un changement d'orientation ou un manque de cohérence dans les études peuvent être considérés par les services administratifs habilités comme des prétextes suffisants pour refuser le renouvellement de la carte de séjour de l'étudiant qui, s'il n'y prend garde, risque ainsi d'aller grossir le contingent des « sans-papiers ». Dans ce contexte de difficultés, réussir son insertion et ses études relève naturellement d'un véritable exploit pour beaucoup d'étudiants.

    1.3.2 L'éloignement familial : un fardeau pénible et pesant

    L'éloignement familial est très mal vécu quasiment par tous les étudiants. Certains le vivent très mal et leur équilibre affectif en devient même parfois un peu perturbé, d'autres un peu mieux. Mais de façon générale, le mal du pays et le dépaysement restent assez profonds. Le contact avec le pays d'origine est recherché en permanence. Les relations avec le pays d'origine sont également des relations économiques. Des flux d'argent sont constatés dans les deux sens, avec les étudiants dont les études sont entièrement prises en charge par les parents et les étudiants qui sont obligés d'exercer une activité professionnelle pour envoyer de l'argent et participer aux dépenses de la famille au Sénégal. C'est le cas d'un bon nombre d'étudiants sénégalais en France. Nous verrons dans la partie consacrée aux transferts de fonds effectués de la France vers le Sénégal que les étudiants jouent un rôle très important dans ces envois d'argent.

    Le problème du retour reste aussi une préoccupation majeure comme nous le verrons plus tard dans les sujets de discussion abordés à travers l'étude des forums. Ce problème

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    se pose en effet de façon accrue car les doutes subsistent entre essayer de s'insérer en France malgré les difficultés ou rentrer pour servir le pays. La majorité des étudiants souhaite rentrer au Sénégal, mais à condition d'être sûrs de trouver un bon emploi et de bien gagner sa vie. Ce qui n'est pas du tout acquis d'avance car la situation économique actuelle du Sénégal est extrêmement difficile.

    Ainsi à la fin de leurs études, une part minime des diplômés prend la décision de rentrer dans le pays d'origine. La part la plus importante espère trouver une activité professionnelle sur place. Le reste se redéploye vers d'autres pays occidentaux (Canada ou Etats-Unis) à la recherche d'une spécialisation ou d'une insertion professionnelle. Cependant, ceux qui n'ont pas réussi à obtenir le moindre diplôme se retrouvent sans titre de séjour. N'osant plus rentrer dans leur pays d'origine de peur d'affronter le regard inquisiteur et réprobateur des autres membres de la famille et des voisins, ils traînent avec eux le terrible poids de l'échec ou le lourd fardeau de la désillusion et vivotent de petits boulots à petits boulots, le plus souvent au noir. Certains d'entre eux finissent par rejoindre le contingent des vendeurs ambulants. D'autres se résignent à traverser la frontière pour aller tenter l'aventure en Italie, en Espagne, en Hollande, en Allemagne...

    1.4 Les migrants qualifiés ou hautement qualifiés

    La migration des cadres, intellectuels, de personnes très compétentes, qualifiés généralement de « cerveaux » par les spécialistes, vers la France est aussi un aspect essentiel de la migration sénégalaise. Le « brain drain » ou l' « exode des cerveaux » sénégalais vers la France est en effet une réalité qu'il est difficile de nier. En France, les migrants sénégalais hautement qualifiés sont composés, en général, de professeurs d'université, de chercheurs, d'étudiants qui y ont trouvé du travail à la fin de leurs études, de médecins, d'avocats, de financiers, de cadres administratifs (technocrates) et techniques (techniciens supérieurs) disposant de compétence et de savoir-faire pointus et reconnus. Les migrants sénégalais cadres de haut niveau cherchent en France de nouveaux horizons propices à leur bien-être matériel et financier et aussi des conditions de travail favorables à leur épanouissement intellectuel et professionnel. Généralement, on leur propose parfois en France des émoluments particulièrement alléchants ainsi que de meilleures conditions de travail et de vie. Il leur est en outre offert, notamment dans

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    les universités françaises et dans les sphères du privé international, non seulement des emplois beaucoup plus intéressants et mieux rémunérés, mais aussi des perspectives de carrière beaucoup plus prometteuses. Le phénomène de la "fuite des cerveaux" concerne donc des personnes ayant des qualifications de plus en plus élevées.

    A l'image des pays pauvres, le Sénégal reste préoccupé par ce phénomène. Selon le rapport annuel de la Conférence des Nations-Unies66 sur le commerce et le développement (CNUCED), 11% des Sénégalais diplômés de l'enseignement supérieur s'étaient expatriés en 1990. En 2000, c'est-à-dire dix ans plus tard, ils étaient 24%. Pierre Encontre, Chef économiste au bureau du Cnuced de Genève en Suisse estimait leur nombre à 24.000. La fuite des compétences concerne des ressources humaines de qualité en provenance de différents secteurs socioprofessionnels. Au cours de ces dernières années, beaucoup d'enseignants sénégalais ont quitté leur pays pour aller chercher des conditions de travail et de vie meilleures dans les pays occidentaux. Entre 1992 et 2002, l'université Cheikh Anta Diop de Dakar a enregistré 19 départs en faculté de médecine et de pharmacie, 15 enseignants ont quitté la faculté des lettres et sciences humaines, 13 sont partis de la faculté des sciences juridiques et politiques, 8 départs ont été enregistrés en faculté des sciences économiques et de gestion, 17 départs en faculté des sciences techniques. Dans le même temps, l'université Gaston Berger de Saint-Louis enregistrait le départ de 23 enseignants toujours durant la même période. Ce qui fait un total ahurissant de 95 départs d'enseignants des universités sénégalaises vers les universités occidentales essentiellement rien que durant la période comprise entre 1992 et 2002.

    Parmi ceux qui sont partis, certains d'entre eux sont souvent d'éminents professeurs dans leurs disciplines. Bon nombre d'enseignants et de chercheurs ont choisi, la mort dans l'âme parfois, d'aller exercer définitivement leurs professions dans les universités, les écoles supérieures et dans les laboratoires des pays francophones (France, Belgique, Canada) et des Etats-Unis, en raison notamment du faible niveau des salaires, de la vétusté et de l'obsolescence des équipements (bibliothèques et autres structures de recherche) et aussi de l'absence d'une perspective intéressante de carrière dans leur pays d'origine. D'ailleurs, les syndicats d'enseignants continuent jusqu'à présent de se plaindre contre la faiblesse des rémunérations des enseignants et aussi pour exiger de meilleures conditions de travail.

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    Ainsi, à l'instar des Etats-Unis, d'autres pays comme la France mettent en place des politiques migratoires encourageant et facilitant la mobilité de ces migrants hautement qualifiés. Ces pays vont par conséquent bénéficier des compétences et des qualifications avérées, le plus souvent, au détriment des pays d'origine qui en ont certainement besoin davantage. La déperdition de sa main-d'oeuvre qualifiée constitue une perte incommensurable pour le Sénégal qui a quand même investi parfois des moyens financiers considérables pour la formation ou la spécialisation de quelques uns d'entre eux. Cette déperdition contribue ainsi à augmenter le gap entre nos pays pauvres et les pays riches. Le Sénégal est certainement parmi les pays les moins avancés celui qui possède le plus de cadres expatriés occupant des postes de haut niveau dans les organismes internationaux.

    Au Sénégal, le choix des hommes, au lieu de s'opérer sur la base de la compétence et de la qualification, s'effectue plutôt malheureusement sur la base de considérations politiciennes voire sur la base d'affinités confrériques. Dans un tel contexte, on peut s'attendre à ce que d'autres cadres sénégalais ne tardent pas à répondre à l'appel des sirènes du Nord dès que l'opportunité se présentera.

    Une nouvelle donne est cependant en train de voir le jour, consécutive aux innombrables possibilités offertes par les technologies de l'information et de la communication. Avec les multiples et immenses potentiels de ces technologies, dorénavant le migrant cadre hautement qualifié n'a pas nécessairement besoin d'être présent physiquement pour apporter sa contribution au développement économique, social et culturel de son pays d'origine. Aussi, nous tenterons d'étudier, dans la troisième partie, en quoi les technologies de l'information et de la communication peuvent élargir et favoriser la participation des migrants sénégalais hautement qualifiés en particulier aux processus et dynamiques de développement de leur pays d'origine.

    66 Nations-Unies. 10 ans de fuite de cerveaux : le Sénégal a perdu 24% de ses diplômés du supérieur. Le Quotidien du 21/07/07 par Dialigué Faye.

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    Tableau 2. Enseignants sénégalais de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar partis à l'étranger de 1992 à 2002

    Discipline Effectif

    Médecine et Pharmacie 19

    Lettres et Sciences humaines 15

    Sciences juridiques et politiques 13

    Sciences économiques et de gestion 8

    Sciences techniques 17

    Total 72

    Source : Ibrahima Hamidou Dia. Déterminants, enjeux et perceptions des migrations scientifiques internationales africaines: le Sénégal. Global Commission on International Migration, Genève 2005.

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    Tableau 3. Départ des enseignants de l'université Gaston Berger de Saint-Louis entre 1992-2002

    Unité de formation et de recherche

    TOTAL ENSEIGNANT

    UFR Sciences appliquées et

    technique

    07

    Sciences juridiques et politiques

    05

    Sciences économiques et de gestion

    08

    Lettres et Sciences Humaines

    03

    Total

    23

    Source : Ibrahima Hamidou Dia. Déterminants, enjeux et perceptions des migrations scientifiques internationales africaines: le Sénégal. Global Commission on International Migration, Genève 2005. In Diene, I. La fuite des cerveaux dans l'enseignement supérieur : impact et solutions.

    Disponible sur : http://www.ei-ie.org/educ/higheduc/french/Downloads/2003_hied_Dakar_paperSAES.pdf

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    Chapitre 2. Pratiques taditionnelles et formes

    modernes de communication

    Nous avons vu que les migrants sénégalais en France restent de manière générale toujours très attachés à leur pays d'origine. C'est le cas des migrants ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal qui entretiennent des relations à distance très étroites avec les villages et les communautés locales d'origine. Tel est aussi le cas des migrants commerçants mourides, pour qui la cité religieuse de Touba reste malgré la distance le lieu de vie rêvé, d'où l'on reste en permanence à l'écoute du ndiguël, c'est-à-dire les recommandations, du marabout. Il en va de même de la plupart des étudiants, pour qui l'éloignement familial constitue un fardeau lourd à porter. Aussi, le besoin de communiquer avec le pays d'origine a toujours été et reste encore très fort pour toute cette communauté sénégalaise au sein de laquelle la tradition orale67 occupe une place prépondérante dans les rapports humains et aussi dans la transmission des savoirs et savoir-faire. Dans le pays de résidence aussi, la communication et la vie de relations demeurent des aspects fondamentaux non seulement pour la cohésion des groupes mais aussi pour la réussite du projet migratoire. Pour Florence Boyer, « la notion de projet migratoire permet de rendre compte de la complexité des migrations circulaires car elle articule les différentes échelles sociales, spatiales et temporelles68 ». Le projet migratoire intègre ou combine une multitude de facteurs permettant d'appréhender non seulement le désir de partir, mais aussi les différentes ressources mobilisées pour une migration effectuée dans des conditions de réalisation optimale. Or, l'accès et la diffusion de l'information sont primordiaux dans l'efficacité des stratégies migratoires.

    Ainsi donc, acteurs par nature de l'interface et de l'échange, les migrants ont assurément des besoins de communication considérables et permanents. Ils ont besoin

    67 La tradition orale peut être considérée comme un moyen utilisé par les sociétés humaines pour permettre aux générations présentes et aux générations à venir de connaître leur histoire, leurs us et coutumes et aussi d'acquérir des connaissances et des informations, à travers la parole humaine. Malmenée d'abord par l'écriture, elle est aujourd'hui fortement concurrencée par le développement et la démocratisation indéniables des canaux modernes de transmission de l'information tels que la radio, la télévision, le téléphone cellulaire et Internet entre autres. Ces outils modernes de communication constituent autant d'éléments qui contribuent à sa quasi disparition dans les sociétés modernes et son net recul dans les sociétés où elle subsiste ou fait encore de la résistance.

    68 BOYER, Florence. Le projet migratoire des migrants touaregs de la zone de Bankilaré : la pauvreté désavouée. Disponible sur : http:www.univie.ac.at/ecco/stichproben/Nr8_Boyer.pdf.

    Consulté le 01/09/2009.

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    d'entretenir et de développer des rapports humains, sociaux et économiques aussi bien avec le pays d'origine qu'avec le pays de résidence. Cette quête permanente afin de satisfaire ce besoin vital est un des traits caractéristiques essentiels dans l'identification d'une communauté en diaspora. C'est aussi dans ce sens que l'on assiste progressivement à la mise en place et au développement d'une sorte de culture du lien notamment social. Dana Diminescu remarque à cet égard qu' « auparavant à l'état latent, mais propre à tous les groupes qui se déplacent, cette culture du lien est devenue visible et très dynamique une fois que les migrants ont commencé à utiliser massivement les NTIC »69. Aujourd'hui, de nouvelles formes de relations sociales se mettent en place indubitablement et se développent entre les migrants et leur milieu d'origine. Dana Diminescu note également à ce sujet que « ces nouveaux liens semblent d'ailleurs marquer un nouvel âge dans l'histoire des mobilités humaines ». Elle considère de ce fait qu' « il n'est plus possible de percevoir les migrants comme appartenant à des lieux géographiques éloignés et aussi ayant des relations sociales indépendantes l'une de l'autre ». Au contraire, les liens entre les migrants et leur environnement d'origine sont tellement forts qu'ils s'apparentent même de plus en plus à des rapports de proximité. Un tel constat est effectivement corroboré par nos enquêtes réalisées notamment auprès de certains membres de la communauté sénégalaise en France, en Italie, en Belgique ainsi que celles réalisées au Sénégal, dans les principales zones de départ, en l'occurrence Dakar, Louga et Diourbel. Cette vision est également partagée par Serigne Mansour Tall quand il remarque précisément que « la dialectique de l'ici et l'ailleurs est remise en cause par la quotidienneté et la simultanéité des échanges entre les émigrés et leur espace d'origine »70.

    Nous nous attacherons, dans ce chapitre, à montrer la diversité des pratiques de communication des acteurs de la migration sénégalaise en France. Quels sont les dispositifs interactionnels anciens et modernes que l'on rencontre fréquemment dans les milieux de la migration sénégalaise en France ? Par quels moyens, les migrants sénégalais en France parviennent-ils à entretenir et maintenir des rapports interpersonnels entre eux dans leur pays de résidence, mais aussi avec les membres de la famille et les amis restés

    69 DIMINESCU, Dana. Le migrant connecté. Pour un manifeste épistémologique. Migrations / Société, 2005, volume 17, n° 12, pp. 275-292.

    70 TALL, Serigne Mansour. Les émigrés sénégalais et les nouvelles technologies de l'information et de la communication. In Diop Momar Coumba (Dir.). Le Sénégal à l'heure de l'information. Paris : Karthala, 2002.

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    dans le pays d'origine ou résidant à l'étranger ? Comment les rapports entretenus avec les outils de communication varient en fonction des caractéristiques socio-économiques des migrants ? Pourquoi les processus d'appropriation des outils ou médias de communication se révèlent-ils très différenciés selon que le migrant est analphabète ou instruit ? Quelles sont les modalités d'accès ainsi que les modes d'usages ?

    Pour satisfaire leurs besoins croissants de communication, d'échanges et de relations, les migrants sénégalais utilisent des formes de communication à la fois multiples et complexes. Les migrants sénégalais utilisent en effet divers moyens de communication pour émettre et recevoir des messages. Ces systèmes de communication favorisent à bien des égards l'apparition de nombreuses formes et pratiques de communication. Le recours à des outils de communication comme la radio satellitaire et la télévision satellitaire permet ainsi à ceux qui sont ici de garder plus facilement et de façon plus régulière le contact avec ceux qui sont là-bas ou ailleurs. Autrement dit, par l'entremise de certaines technologies de communication et d'information, les migrants entretiennent désormais, de n'importe où et quasi instantanément, des relations quotidiennes avec les autres membres de la famille restés dans le pays d'origine, voire même avec ceux disséminés dans d'autres espaces de migration. En effet, grâce à ces dispositifs communicationnels et informationnels, les migrants entretiennent aujourd'hui des relations à distance plus intenses avec leur milieu d'origine. Dana Diminescu écrit à ce propos que « malgré la distance, le lien "virtuel" - par téléphone ou par courrier électronique - permet plus et mieux qu'avant d'être présent à la famille et aux autres, à ce qui est en train de leur arriver, là-bas, au pays ou ailleurs ». Elle ajoute que « l'idée de présence est désormais moins physique, moins « topologique » mais plus active, de même que l'idée d'absence se trouve implicitement modifiée par ces nouvelles pratiques » (D. Diminescu, 2005). « De l'immigré peu informé, isolé - et souffrant véritablement de son isolement - des années 1960 et 1970-1975, aux familles disposant de télévision satellitaires, magnétoscopes, caméscopes, journaux, des années 1990-2000, dont les enfants accèdent de plus en plus souvent au réseau Internet, l'évolution est grande, rapide et souvent étonnante », estime Stéphane de Tapia (2001).

    Nous tenterons donc dans ce chapitre de montrer la dynamique des pratiques de communication des migrants sénégalais en France. Pour mieux comprendre les formes d'usages et les modes d'appropriation actuels des nouveaux outils de communication, il

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    est essentiel de décrire et comprendre la manière dont les migrants sénégalais en France parvenaient autrefois à transmettre des messages et établir des relations interpersonnelles dans le pays de résidence, mais surtout à maintenir les liens avec les proches restés dans le pays d'origine. Par quels moyens s'effectuent les accès aux outils de communication dits « modernes », quels en sont les formes d'usages et aussi les modes d'appropriation ? C'est à ces questions que ce chapitre s'intéresse et tente d'apporter des réponses.

    2.1 Les lettres, les cassettes audio et le bouche à oreille

    Comme nous l'avons déjà évoqué, il faut avoir présent à l'esprit que, du fait de sa forte propension à la mobilité, le migrant est par nature acteur de l'interface et de l'échange. Pendant un bon nombre d'années que l'on pourrait situer approximativement des années 1960, époque où les ressortissants sénégalais pouvaient se rendre en France sans visa, au milieu des années 1990, les migrants sénégalais ont eu recours essentiellement aux lettres, aux cassettes audio et aussi au bouche à oreille pour communiquer, en particulier avec les proches et amis restés dans les milieux d'origine. Parmi ces modes de communication, le bouche à oreille reste encore un moyen de communication largement employé par une frange importante des migrants.

    2.1.1 Le bouche à oreille, un moyen de communication très apprécié pour établir des relations de proximité

    Le bouche à oreille reste encore un moyen privilégié d'établir des relations de proximité, d'échanger entre migrants et parfois avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine. Le migrant transmet en tête à tête son message, ses recommandations, devrait-on plutôt dire, par le contact direct par la parole à un autre migrant souvent habitant la même ville, le même village ou encore le même quartier qui effectue un voyage au pays. A son arrivée au Sénégal, ce dernier rencontre le destinataire du message avant de lui transmettre en face à face et de vive voix le message que lui a confié son auteur. La rencontre entre le porteur du message et le destinataire se fait généralement par le contact direct et dans un cadre chaleureux. Des relations d'amitié ainsi que des relations sentimentales peuvent parfois se nouer à travers ce contact physique. L'authenticité du message transmis verbalement court cependant le risque ou la

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    probabilité de subir des déformations de la part de l'intermédiaire chargé d'effectuer sa transmission. Néanmoins, malgré les inévitables pertes que peuvent subir la transmission de l'information par un intermédiaire, le contact physique par le bouche à oreille reste encore très apprécié par une large frange des migrants sénégalais, notamment les migrants commerçants et les femmes.

    Pour mes interlocuteurs commerçants, les relations commerciales qui les lient entre eux sont fortement structurées sur le principe du marchandage, de la négociation. Les rencontres face à face ou les contacts directs sont en effet indispensables pour négocier les meilleurs prix, évaluer de visu la qualité des marchandises et obtenir un accord concernant les modalités de paiement. De plus, comme le souligne Paul Claval, « les relations face à face, les contacts sont indispensables à certaines niveaux des circuits de communication, lorsqu'il convient d'évaluer les risques d'une décision économique par exemple ». Rappelons-nous de ce commerçant établi à Bordeaux complètement désorienté pour avoir recouru au service de la SERNAM afin de se faire livrer les marchandises commandées à son grossiste basé à Paris au lieu d'être allé lui-même les récupérer. Il prétexta d'abord une erreur au niveau des marchandises livrées avant de reconnaître le manque ressenti de ne pas s'être rendu lui-même chez son grossiste où il pouvait discuter de vive voix avec ce dernier, rencontrer d'autres commerçants, avoir des nouvelles du pays, s'enquérir de la situation des autres membres de la communauté, de l'état du marché, en somme palabrer des sujets les plus sensibles (politique, économique et sociale du pays d'origine) comme des plus banals (grandes affiches des combats de lutte, matchs de football) dans un cadre cordial et chaleureux. On peut dire que pour de nombreux commerçants, les boutiques des grossistes sont de véritables lieux de vie, des points de rencontre et d'échange avec d'autres commerçants et même parfois avec des interlocuteurs variés au sein de la communauté sénégalaise de France. C'est là où se déroulent généralement les rencontres au moment des négociations décisives.

    De façon générale, les messages transmis verbalement restent encore le plus souvent l'apanage des femmes qui confient de temps en temps des effets à des compatriotes s'apprêtant à se rendre au Sénégal. Elles profitent ainsi de leurs amies voyageuses pour transmettre toutes sortes de messages à leur famille au Sénégal.

    C'est le cas de N. G. habitant à Paris et son amie S. D. résidant à Lille. Ces deux jeunes femmes âgées d'une quarantaine d'années se connaissent depuis le lycée où elles

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    ont noué de solides relations d'amitié. N. G., dont le mari est cadre dans une banque française, se rend régulièrement au Sénégal, notamment pendant les fêtes de fin d'année, de Tabaski ou autres. A la veille de chaque voyage, son amie S. D. fait le trajet Lille/Paris pour lui amener quelques affaires destinées aux membres de sa famille au Sénégal. Pour S. D., c'est aussi l'occasion de confier à son amie des messages qui seront ensuite transmis à sa mère ou à un autre membre de sa famille établis à Dakar.

    Il en va de même de B. S. et R. D., deux étudiantes à la faculté de médecine de Toulouse. B. S. se rend régulièrement au Sénégal car ses parents disposent de moyens financiers permettant de lui payer des voyages. Par contre, R. D., issue d'une famille plus modeste, doit se débrouiller pour financer ses études, subvenir à ses besoins et envoyer une partie de ses économies à ses parents au Sénégal. Ce qu'elle parvient à faire à travers les petits boulots effectués dans des structures médicales spécialisées de l'agglomération toulousaine. Ainsi, à chaque fois que B. S. se rend au Sénégal, R. D. en profite pour lui remettre quelques bagages et lui confier des messages destinés à sa mère.

    Le bouche à oreille permet de véhiculer les informations sensibles, les messages qui ne peuvent être habituellement confiés qu'à des confidents. C'est un gage permettant d'assurer une bonne circulation des ressources financières. Taxé souvent de véhiculer davantage d'informations négatives que positives dans les sociétés modernes, le bouche à oreille reste encore un moyen de communication très largement répandu dans les sociétés africaines ancrées dans des traditions d'oralité et en marge de la modernité. La circulation de l'information par la médiation contribue à la qualité relationnelle indispensable pour le bon fonctionnement des relations entre les individus réunis au sein des réseaux. La nécessité de rencontrer ses interlocuteurs et d'établir un contact direct avec eux, le besoin d'entretenir des discussions face à face occupent encore une place centrale dans les pratiques de communication de la diaspora sénégalaise. Après le bouche à oreille, le courrier apparaît comme un moyen essentiel pour communiquer avec les proches restés dans le pays d'origine.

    97

    2.1.2 La lettre a été le principal moyen permettant de communiquer à distance avec la famille avant de connaître un net recul

    D'après les témoignages recueillis auprès de 73 personnes interrogées au cours de nos recherches de terrain en France (22), en Italie (16), en Belgique (9) et au Sénégal (26), la lettre a été probablement jusque vers le milieu des années 1990 le moyen privilégié des migrants sénégalais de donner des nouvelles à leurs familles et d'en recevoir d'elles en retour. On peut dire en fait jusqu'à l'avènement et la démocratisation du téléphone mobile. Le contenu de la lettre envoyée par le migrant était généralement des renseignements sur son état de santé, sur sa situation professionnelle. Le contenu de la lettre manuscrite pouvait d'une certaine manière refléter ou les réussites du migrant ou bien encore ses angoisses et ses incertitudes. Dans tous les cas, le migrant profitait des lettres envoyées pour solliciter les prières des parents. Il en profitait aussi pour transmettre des salutations à tous les membres de la famille, les parents, les grands-parents, les frères et soeurs, les oncles et les tantes, les cousins et les cousines, les amis d'enfance du quartier, bref tout le monde sans exception. Inversement, le contenu de la lettre envoyée par les parents de l'émigré portait surtout sur des événements heureux ou tristes arrivés au sein de la famille. C'était aussi des sollicitations diverses notamment des demandes d'aides financières. C'était également l'occasion de rappeler au migrant d'entreprendre des démarches pour faire venir à ses côtés un membre de la famille le plus rapidement possible. Les lettres pouvaient par ailleurs être rédigées soit en français, soit écrites en wolof ou bien encore en arabe.

    Il faut en outre souligner que le rythme de ces correspondances épistolaires était alors caractérisé par une faible fréquence. Les délais d'acheminement étaient en effet relativement longs. Les lettres pouvaient mettre des mois (parfois jusqu'à deux mois) voire au mieux des semaines (deux à trois semaines) avant de parvenir à leurs destinataires. De même, il arrivait régulièrement que le courrier se perde en cours de route et n'arrive donc jamais à destination. Dans les premiers temps de la migration sénégalaise, le courrier était expédié au Sénégal essentiellement en provenance de la France et aussi de quelques pays africains comme la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Cameroun, le Zaïre actuel République Démocratique de Congo, etc. Généralement, les lettres étaient acheminées soit par voie postale, soit par l'intermédiaire d'un autre migrant effectuant un voyage au Sénégal.

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    M. M. G., âgé d'une quarantaine d'années, est originaire du village de Dondou situé dans la région de Matam au Nord-est du Sénégal, il habite actuellement le quartier populaire de Niary Tally à Dakar. Frigoriste de formation, M. M. G. rejoint sa soeur à Paris en 1992. Deux ans après, il se rend en Italie. Il a vécu pendant dix ans à Parme où il se livrait essentiellement à la vente de sacs, de ceintures et de montres. Chanceux et doté d'un bon sens des affaires, il parvient à amasser au bout de quelques années une bonne somme d'argent avant de prendre la décision de rentrer au Sénégal pour se marier et s'installer à son propre compte, en reprenant son ancien métier de frigoriste. Il prit l'initiative d'utiliser une bonne partie de ses économies dans l'achat de réfrigérateurs neuf et d'occasion auprès d'un Sénégalais installé en Allemagne qui lui avait été recommandé par une de ses connaissances. Mais ce dernier lui fera parvenir des réfrigérateurs de mauvaise qualité. M. M. G. se fera ensuite escroqué par son transitaire. Au moment de notre entretien en 2004, il cherchait les moyens de repartir en Italie ou de se rendre en Espagne ou au Portugal. Plus tard, son frère nous a appris que M. M. G. est reparti de nouveau en France où il a rejoint sa soeur depuis 2009. Au cours de notre entretien, M. M. G. nous a expliqué toutes les péripéties qui jalonnent l'itinéraire de la lettre postée par les migrants originaires de Dondou jusqu'à leur réception par leurs destinataires et leur lecture.

    « A Dondou, il n'y a toujours pas de bureau de poste. Le courrier arrive à la poste de la ville de Matam qui est par ailleurs le chef-lieu de la région. D'habitude, les habitants du village demandent à un des leurs d'aller récupérer le courrier. La distribution se déroule au marché à proximité de la place qui sert de lieu de rencontre, de discussion et de repos aux anciens. Dans le cas où l'identité du destinataire est inconnue de l'assistance, alors on se tourne vers les anciens qui, dans la plupart des cas, connaissent les différentes familles qui composent le village. Ainsi dans la distribution du courrier, les anciens jouent le rôle « d'agents de renseignements » ou « d'indicateurs ». On choisit dans l'assistance une personne sachant lire et écrire en français pour qu'elle vienne faire la distribution du courrier. Le courrier est récupéré à Matam et acheminé à Dondou par voie routière pendant la saison sèche, et par voie fluviale au moment de la saison des pluies. Mais durant la saison des pluies qui est également la période des vacances scolaires, ce sont la plupart du temps les élèves en classes de secondaire rentrés au village pour les vacances qui font office de lecteur et d'écrivain. Les plus brillants d'entre eux deviennent alors des sortes d'écrivains publics. Ils sont très souvent sollicités par les familles pour écrire des lettres aux parents migrants ».

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    La situation est quasiment semblable dans les autres localités éloignées du pays. Seulement là où il y a la présence d'un facteur, il est fréquent que ce dernier remplisse également la fonction de lecteur. A la demande du destinataire, le facteur peut éventuellement lire la lettre avant de poursuivre la distribution du reste du courrier. Toutefois, il arrivait parfois que le lecteur ne maîtrise pas très bien le français. Aussi se posaient souvent des difficultés pour déchiffrer correctement le contenu de la lettre, en somme de sérieux problèmes d'interprétation. Le message contenu dans la lettre pouvait souvent être modifié ou dénaturé. D'autre part du fait de l'éloignement du bureau de poste, certains devaient parcourir de temps en temps plusieurs kilomètres (plus de 40 km parfois) à bicyclette pour envoyer ou recevoir une lettre à la poste. Les correspondances écrites permettaient aux migrants d'être informés de tout ce qui se passait au sein de la famille restée au Sénégal, mais souvent à des intervalles longs. Les lettres à l'époque témoignent aussi de leur utilisation comme moyen permettant d'effectuer des transferts d'argent, avec tous les risques de détournement de la part des agents de la poste.

    Afin de permettre à leurs parents de ne plus parcourir des distances éreintantes pour retirer leurs courriers ou percevoir leurs mandats, les migrants ont été à l'origine de la construction de la plupart des bureaux de poste dans certaines zones du pays comme la vallée du fleuve Sénégal. Par ailleurs, en cas de mauvaise conduite en France (par exemple refus de participer aux cotisations pour le fonctionnement des caisses villageoises, conduite déviante des plus jeunes, etc.), les aînés en France écrivaient des lettres manuscrites pour demander aux chefs de village de prendre des sanctions à l'encontre des fautifs et de leurs familles. De leur côté, pendant les périodes difficiles, les chefs de village envoyaient des lettres en France pour solliciter l'assistance des responsables des caisses servant à collecter les cotisations des migrants. Dans les premières périodes de la migration jusqu'à l'avènement récent du téléphone mobile et de l'Internet, la lettre a été le principal moyen utilisé dans le maintien des liens avec le pays d'origine. A présent, il faut bien constater que l'utilisation du courrier connaît de nos jours un net recul.

    Toutefois, il apparaît, à travers certains témoignages recueillis, que le courrier reste encore un élément essentiel dans la prospection d'emploi vers le pays d'origine. Nous citerons par exemple les cas de M. S., âgé de 36 ans, résidant à Bordeaux et travaillant dans une entreprise de télécommunication privée et sa femme D. B., âgée de 28 ans et

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    étudiante en médecine à Bordeaux qui affirment rédiger et envoyer des courriers administratifs vers le Sénégal dans la perspective de trouver un emploi pour un retour définitif au pays. Tel est le cas également de A. S, âgé de 32 ans et salarié dans le privé et I. D., âgé de 31 ans et étudiant à Nanterre. Rencontrés à Paris où ils habitent tous les deux, A. S. et I. D. expriment leur forte volonté de retourner définitivement dans leur pays d'origine dès qu'une proposition sérieuse d'emploi leur sera faite. Pour eux, le courrier reste encore un moyen très pratique pour envoyer des CV et des demandes d'emploi.

    Il faut quand même souligner que le désir de retour définitif au pays reste une préoccupation largement partagée par bon nombre de migrants. A ce propos, Thomas Guignard attirait d'ailleurs l'attention sur le fait que 75% des Sénégalais qu'il avait interrogés « disent vouloir revenir au Sénégal quand on les questionne sur leurs projets pour l'avenir. Ils ne sont que 10% à vouloir rester en France et 7% des répondants désirent partir en Amérique du Nord71 ». A côté de la lettre, il y avait aussi l'utilisation des cassettes audio.

    2.1.3 Les cassettes audio, un moyen de communication apprécié par les migrants analphabètes

    L'enregistrement des cassettes audio était également largement répandu auprès des migrants analphabètes en particulier, c'est-à-dire auprès de certains migrants ne sachant pas lire et écrire en français. Le migrant mettait une cassette dans une radiocassette ou dans un walkman où il enregistrait son message. La cassette était ensuite mise dans une enveloppe avec toutes les coordonnées du destinataire avant d'être expédiée par voie postale ou d'être acheminée par l'intermédiaire d'un autre compatriote migrant se rendant au Sénégal. Généralement, l'audition de la cassette par la famille du migrant se fait de manière collective à travers un magnétophone ou une radiocassette. Selon un de mes interlocuteurs mandjacks rencontrés dans le quartier de Grand Yoff durant son séjour à Dakar en juillet 2005, l'utilisation des cassettes audio comme moyen de

    71 GUIGNARD, Thomas, 2002, Internet au Sénégal : une émergence paradoxale. Lille : Université Charles-de-Gaule : Lille 3 : 2002 : 180 p. Mémoire de DEA : Sciences de l'information et de la communication sous la direction de FICHEZ, Elisabeth.

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    communication est, paraît-il, une pratique encore courante dans les milieux des migrants sénégalais mandjacks. C'est parce que, estime-t-il, beaucoup d'entre eux sont analphabètes, ils sont de ce fait obligés de faire appel à un écrivain ou à un lecteur. Mais en recourant à un intermédiaire, ils sont préoccupés par l'idée de voir leur message subir des modifications ou être dénaturé. Le mot qui revient toujours pour expliquer leurs réticences à envoyer des lettres est le manque de confiance dans les personnes chargées de les écrire. Par contre, dans les cassettes audio enregistrées, il y a au moins l'assurance d'entendre la voix d'une personne connue, c'est-à-dire une voix familière. En outre pour les migrants comme pour les familles, il est possible de véhiculer à travers les cassettes audio des messages intimes, confidentiels et secrets dont l'audition peut se faire en toute quiétude et dans la solitude avec un baladeur.

    2.2 Le fax, un instrument utilisé pour les démarches

    administratives et les affaires économiques

    Le fax ou télécopie est un instrument de communication utilisé surtout par les migrants commerçants. Les documents transmis par fax sont essentiellement des documents administratifs et aussi des documents relatifs aux besoins de leur profession. En effet, les quelques migrants commerçants utilisant le fax sont déjà ceux qui maîtrisent au moins un peu le français et qui ont naturellement un volume d'activités nécessitant non seulement un recours considérable aux services de l'administration autant du pays d'installation que du pays d'origine, mais aussi au service des différents fournisseurs et clients. De ce fait, le fax est un outil utilisé notamment pour s'informer auprès de ces derniers et aussi pour les informer de l'arrivée de nouvelles marchandises. Il permet en outre de négocier les prix et de se renseigner sur les possibilités et opportunités permettant de réaliser des affaires ou des coups intéressants. Ainsi, après le téléphone, l'appareil de télécopie est certainement l'instrument de communication le plus répandu dans les boutiques des migrants commerçants sénégalais. Même si la plupart de ces derniers avouent recourir rarement au fax, ils reconnaissent néanmoins son utilité dans la gestion de la comptabilité et des commandes, dans la négociation des prix avec les producteurs, et aussi pour ceux qui sont en France principalement, dans l'établissement de correspondances et la sollicitation de documents administratifs auprès de la Direction

    Disponible sur : http://www.osiris.sn/IMG/pdf/InternetSenegalGuignard-3.pdf

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    Départementale du Travail, de l'Emploi et de la Formation Professionnelle (DDTEFP), de la Préfecture, de la Sécurité Sociale, de la Caisse d'Allocations Familiales (CAF) et des Banques. D'autre part, pour ceux qui possèdent des affaires et gèrent des investissements au Sénégal, le fax est aussi utilisé pour donner des ordres d'achat et de paiement à leurs correspondants et hommes de confiance au Sénégal.

    En réalité, le fax est un instrument de communication relativement peu utilisé par les commerçants sénégalais. Car comme le souligne Serigne Mansour Tall, l'analphabétisme est aussi un obstacle majeur. Les documents à envoyer par télécopie doivent être rédigés alors que beaucoup de migrants ne savent pas lire si ce n'est en arabe. Même dans le cadre d'échanges par fax, le migrant reçoit plus qu'il n'envoie de documents préférant répondre par téléphone aux fax reçus72 ».

    2.3 La télévision, le magnétoscope, le caméscope et aussi les

    cassettes vidéo et les DVD, pour rester au diapason de la vie

    sociale et culturelle du pays d'origine

    Pour les migrants sénégalais, ces technologies audiovisuelles leur permettent en effet de ne pas être complètement coupés et déconnectés des réalités sociales, culturelles et religieuses du pays d'origine. Elles leur permettent de vivre ici en temps réels certains évènements ayant eu lieu là-bas. Mariages, baptêmes, départs et retours pour le pèlerinage à la Mecque, certaines fêtes religieuses comme la Tabaski, la Korité, le Magal, le Gamou, etc. Ces technologies d'information et de communication leur offrent aussi la possibilité de visionner les clips de musique et danses du Sénégal, et aussi les productions des troupes théâtrales sénégalaises enregistrées sur cassettes vidéo ou sur DVD pour être regardées par les migrants. L'on relèvera à ce propos avec Serigne Mansour Tall que leurs visualisations, qui se font généralement de manière collective entre membres d'une même famille, ressortissants de la même localité ou amis rencontrés sur le lieu de migration, sont indéniablement des moments de socialisation, de communion, de rire et de détente. A ce titre, la télévision peut s'avérer un puissant agent permettant de dynamiser le lien social dans le pays d'installation. Ces moments sont également pour les

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    migrants des occasions de se livrer à une radioscopie ou d'étaler certaines tares qui gangrènent encore à l'heure actuelle la société sénégalaise. Ce qui peut, dans certains cas, provoquer des discussions assez houleuses parfois73.

    D'autre part, selon Pape Demba Ndiaye, directeur artistique de la troupe théâtrale Daraay Kocc74, les téléfilms réalisés par le groupe sont surtout vendus et achetés en France, en Italie et aussi dans les autres pays où se trouve une forte colonie sénégalaise. Il ajoute que les Sénégalais, ayant plus de moyens financiers et donc acheteurs potentiels de leurs productions, se trouvent quasiment tous hors du pays. Donc, il s'avère nettement plus intéressant pour eux de commercialiser d'abord leurs productions auprès de ces gens-là, et plus tard soit trois à quatre mois après de les donner à la télévision nationale, la RTS. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la plupart des téléfilms qui sortent maintenant sur DVD sont regardés en priorité par les migrants. Ces DVD sont ensuite ramenés, la plupart du temps, au pays au moment des vacances afin d'être aussi vus par les autres membres de la famille. L'intérêt et l'importance de ce marché ont suscité naturellement l'émergence et la convoitise de migrants sénégalais producteurs et distributeurs de téléfilms sénégalais dans des pays comme la France et l'Italie. C'est le cas par exemple de Lampe Fall Productions, une structure basée à Château Rouge dans le 18ème arrondissement de Paris et spécialisée dans la production et la distribution de cassettes, de CD et de DVD africains et plus particulièrement sénégalais. En outre,

    72 TALL, Serigne Mansour. Les émigrés sénégalais et les nouvelles technologies de l'information et de la communication. In Diop Momar Coumba (Dir.). Le Sénégal à l'heure de l'information. Paris : Karthala,

    2002.

    73 Les migrants dénoncent, pour la plupart, les gaspillages qui se déroulent dans certaines cérémonies de mariages ou de baptêmes au Sénégal. Cette condamnation est encore plus ferme quand c'est un migrant qui célèbre son mariage ou la naissance de son enfant. Au cours de ces cérémonies, les femmes des deux familles organisent vers la fin de la journée, une séance de remise de dons, autour d'un cercle. C'est alors l'occasion de faire l'étalage indiscret de sa richesse et de procéder à des dons faramineux en argent, bijoux et autres parures, en tissus, etc. Ces dons sont remis, le plus souvent de façon ostentatoire, aux griottes, debout au centre du cercle, qui doivent hurler à haute voix pour que le nom de la donatrice, la nature du ou des don(s) et la ou les destinatrice(s) soient connus de toute l'assistance.

    74 Daraay kocc signifie l'école de Kocc (Kocc Barma Fall est un philosophe sénégalais célèbre pour ses quatre touffes de cheveux et ses réflexions qui servent encore de références aux jeunes générations). Daraay kocc et Diamono Tey sont les plus anciennes troupes de théâtre au Sénégal. D'autres groupes sont apparus par la suite, notamment Bara Yeggo de Saint-louis, les troupes Jankeen et Soleil Levant de Thiès, etc. Le groupe Daraay kocc a sorti un téléfilm, Ibra italien, qui a eu un succès populaire aussi bien au Sénégal qu'auprès de la communauté sénégalaise à l'étranger. Ce téléfilm montre de façon un peu satirique la recherche effrénée de nombreuses familles sénégalaises afin de trouver un prétendant migrant et en possession d'une grosse fortune pour marier leurs filles. En effet, le rêve de la plupart des jeunes femmes sénégalaises à la quête d'un mari est de convoler en justes noces avec leurs compatriotes résidant en France, en Italie ou en Espagne ou bien encore ceux établis aux Etats-Unis et au Canada qu'elles considèrent comme les perles rares à dénicher par tous les moyens.

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    comme le souligne également Serigne Mansour Tall, il existe même maintenant des troupes folkloriques qui se sont tout simplement spécialisées dans la production de téléfilms sur supports vidéo et de plus en plus sur supports DVD, et dont les productions artistiques ciblent uniquement le marché des Sénégalais de l'extérieur. En France, ces cassettes et ces DVD s'achètent plus particulièrement dans les quartiers du 18ème arrondissement de Paris, notamment Barbès, la Goutte d'Or et Château Rouge. En Italie, les Sénégalais pouvaient se les procurer surtout à la résidence Préalpino à Brescia et aux Etats-Unis sur la 116ème avenue à New York, indique Serigne Mansour Tall.

    On peut donc considérer ces outils audiovisuels d'information et de communication comme des moyens permettant ainsi aux migrants de combler le déficit social et culturel lié à la séparation géographique. Ils fonctionnent par conséquent comme des sortes de régulateurs sociaux et culturels pour ces perpétuels nostalgiques. Certains migrants arrivent à capter via le satellite la télévision nationale RTS à partir de leurs pays d'installation. En effet, à l'image des communautés maghrébines et turques en France, la communauté sénégalaise parvient à capter certaines chaînes de télévision diffusées depuis Dakar. Ces migrants, illettrés pour la plupart, sont souvent très renfermés sur eux-mêmes. Leurs rapports avec leur pays d'installation sont, par conséquent, des rapports très distendus qui ne se limitent généralement qu'au travail et qu'au gîte qu'ils leur permettent de trouver. Ils tentent alors par de multiples bricolages ou à travers diverses stratégies de se créer leur « petit Djollof »75 ou « little Sénégal »76.

    Aujourd'hui, observe Serigne Mansour Tall, toutes les cérémonies familiales au Sénégal sont quasiment filmées systématiquement avant d'être enregistrées sur supports vidéo ou DVD et acheminés, de surcroît, par avion jusque dans les pays de résidence des migrants. Ces cérémonies constituent pour les femmes sénégalaises, notamment les célibataires, des occasions de porter leurs plus belles tenues, de mettre de jolies parures, de faire de belles coiffures afin d'être les plus coquettes possibles et se faire remarquer éventuellement par les migrants. De ce fait, on constate, à l'instar de Serigne Mansour Tall, que ces cassettes vidéo et ces DVD fonctionnent désormais comme de véritables « agences matrimoniales audio-visuelles ». Les visionner en groupe permet aux migrants

    75 Djollof est le nom d'un grand royaume, dont la population est à majorité wolofs, qui a dominé les provinces de la Sénégambie du 13eme au 16eme siècle. Ce terme est fréquemment utilisé par les Sénégalais pour désigner le Sénégal.

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    sénégalais de France, d'Italie, d'Espagne et des Etats-Unis de découvrir les filles célibataires à marier au Sénégal depuis leur pays de résidence. C'est ainsi que d'ailleurs bon nombre d'entre eux ont trouvé celles qui sont devenues leurs épouses ou encore leurs deuxièmes ou troisièmes épouses.

    Soulignons qu'il n'est pas rare de trouver des migrants équipés d'antennes paraboliques et de décodeurs permettant la réception par satellite de multiples chaînes de télévision dont certaines chaînes de télévision sénégalaises. Au moment de nos enquêtes, nous avions rencontré plus de migrants sénégalais équipés de ces antennes au sein de la communauté sénégalaise en Italie qu'en France. Aujourd'hui en France, des opérateurs comme Free, via la Freebox, ou Neuf Télécom, via Neufbox, intègrent dans leurs offres des services de télévision sur ADSL permettant d'accéder à plus d'une centaine de chaînes de télévision françaises et étrangères. Au moment où Cheikh Guèye observe et considère la prolifération des paraboles dans la ville de Touba comme l'ouverture de la société mouride vers l'extérieur, on remarque que leur utilisation par les mourides au sein de la diaspora sénégalaise traduit leur volonté de procéder à un recentrage vers le pays d'origine en général et la ville de Touba en particulier.

    2.4 Worldspace, la radio de l'interactivité et de la téléprésence

    Pour les migrants sénégalais, la radio est non seulement un moyen exceptionnel d'information mais aussi un moyen efficace de communication. Worldspace a été, avant son cryptage en avril 2004, la radio qui permettait à de nombreux migrants sénégalais à travers le monde de s'informer quotidiennement sur l'actualité de leur pays d'origine, et aussi de participer au dialogue citoyen au pays à travers notamment les émissions interactives.

    Selon Elhadj Bécaye Mbaye, ancien journaliste à la radio Wal Fadjri FM77, cette dernière a été l'une des premières radios privées dans le paysage médiatique sénégalais à

    76 Little Sénégal est le titre du film du réalisateur français d'origine algérienne Rachid Bouchareb. C'est une enclave de Harlem où se côtoient différents vagues de migrants, parmi lesquels de nombreux Sénégalais qui tentent leur chance dans un climat hostile. Film sorti dans les salles de cinéma le 18 Avril 2001.

    77 Wal Fadjri FM, créée en décembre 1997, appartient au groupe de presse Wal Fadjri Téléservices S.A. Le Groupe possède également un journal quotidien, Walfadjri l'Aurore, et des studios de production et fabrication. Depuis le 07 décembre 2004, le Groupe a ouvert de nouvelles antennes, notamment à Ziguinchor, Thiès, puis Tambacounda, Louga et Kaolack. Des stations ont été créées récemment au cours

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    ouvrir son antenne à ses auditeurs. Ladjou Beuss Bi (expression wolof qui signifie « la question du jour »), l'émission interactive de Wal Fadjri FM a été lancée à la veille des élections présidentielles de 2000 au Sénégal. Ladjou Beuss Bi reste avec Wakh Sa Khalat (expression wolof signifiant « donner son avis, son opinion, son point de vue ») de la radio privée Sud FM78, Kadou Askanwi (expression wolof qui veut dire « la parole du peuple » ou « l'expression populaire ») de la radio privée RFM79 et Pencum Ndamal Kocc (qui signifie en wolof « lieu de palabres ou de discussions » ou encore « la tribune des enfants de kocc ») de Mame Diarra Ngom sur la radio nationale RTS, les émissions interactives les plus populaires. Après le journal de 17h00 GMT, du lundi au vendredi, Wal Fadjri FM et Sud FM donnent la parole aux auditeurs pour qu'ils puissent donner leurs avis sur l'évènement marquant de l'actualité du jour. Le thème du débat est choisi au préalable par le journaliste, chargé aussi de canaliser les interventions des auditeurs. Sud FM ouvre son antenne aussi après le journal de 21h00 GMT. L'émission interactive de RFM a lieu quant à elle du lundi au vendredi à la fin de la présentation du journal de 16h30 GMT. Pencum Ndamal Kocc, diffusée du lundi au jeudi, de 11h05 GMT à 12h00 GMT ouvre son antenne plus particulièrement « aux Sénégalais de l'extérieur et aux travailleurs émigrés en les replaçant dans l'ambiance et la situation de "grand place". Les auditeurs (pour l'essentiel des migrants modou modou) interviennent au cours de l'émission : questions/réponses, jeux et blagues sont au programme ». A part quelques rares cas de dérives verbales, la plupart des intervenants parviennent, d'une manière générale, à dire ce qu'ils ont à dire dans les limites de la courtoisie et de la décence. Lamp Fall FM a également dans ses programmes des émissions interactives qui connaissent une forte participation des migrants. Il s'agit des émissions Yor Yoru Touba ( expression wolof qui veut dire « matinée de Touba ») du lundi au vendredi de 10h00 GMT à 12h00 GMT, de NGontou Mame Diarra (c'est une émission consacrée à la vie et à l'oeuvre de Sokhna Mame Diarra Bousso, la mère de Cheikh Ahmadou Bamba) le mercredi de 15h00 GMT

    de l'année 2005. Il s'agit de Walf FM 2, une chaîne à vocation religieuse, et de Walf FM 3, une chaîne à vocation musicale

    78 Sud FM est la première radio privée commerciale au Sénégal. Filiale du Groupe Sud Communication, Sud FM jeta les jalons du pluralisme médiatique au Sénégal, au lendemain de son inauguration par l'ancien président de la république, Abdou Diouf, le 1er juillet 1994. Le groupe, particulièrement dynamique dans le domaine de la communication, assure à la fois la publication d'un journal papier quotidien (Sud Quotidien), la création d'une école de Journalisme et de Communication, l'ISSIC (l'Institut Supérieur des Sciences de l'Information et de la Communication), et aussi d'une Maison de production audiovisuelle, Sud Prod Senvision S.A.

    79 RFM (Radio Futurs Médias) fait partie du Groupe Futurs Médias qui est aussi le propriétaire du journal l'Observateur. Apparue dans l'espace radiophonique sénégalais le 1er septembre 2003, RFM a fait une percée extraordinaire dans le paysage médiatique sénégalais.

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    à 17h00 GMT et Kham Sa Diné (signifie en wolof connaître sa religion) le vendredi de 15h00 GMT à 17h00 GMT.

    Avec Worldspace, la distance géographique ne constitue plus véritablement un obstacle pour écouter en direct les émissions radiophoniques diffusées depuis le Sénégal. Créé en 1990 par Noah Samara80, le système Worldspace est un système de satellites de forte puissance permettant de recevoir à travers le monde entier les programmes en qualité numérique de certaines radios locales, notamment la radio d'État et quelques radios privées commerciales sénégalaises. Trois satellites géostationnaires, mis en orbite à 36.000 km de la terre et couvrant l'Afrique (AfriStar), l'Asie (AsiaStar) et l'Amérique du Sud (AmériStar), captent directement les programmes diffusés par ces radios et les transmettent à des récepteurs individuels WorldSpace fonctionnant sur piles ou sur secteur et pouvant être fixes, portables ou embarqués81.

    Les satellites AfriStar et AsiaStar ont été respectivement lancés le 27 octobre 1998 et le 21 mars 2000 par la fusée Ariane depuis la base de Kourou en Guyane française. Le troisième satellite AmériStar a été lancé vers la fin de l'année 2001. Situé à 21° Est, AfriStar recouvre tout le continent africain (du Cap au Caire en passant par Dakar et Addis-Abeba) et le Moyen-Orient. Asiastar, à 105° Est, recouvre tout le Sud-est asiatique de l'Inde à l'Indonésie, en passant par la Chine et le Japon. Enfin AmériStar, à 95° Ouest, touche l'Amérique centrale (dont le Mexique), les Caraïbes (dont Cuba, Jamaïque et Martinique) et toute la zone latino-américaine, de la Colombie jusqu'en Argentine, en passant par la Guyane, le Chili et le Brésil.

    La radio satellitaire Worldspace a fait une percée extraordinaire auprès des migrants modou-modou et aussi auprès des migrants travailleurs peu ou pas qualifiés qui l'ont largement adopté. Son coût relativement élevé dans le budget d'un étudiant, entre 100.000 francs CFA et 60.000 francs CFA soit les équivalents de 152 euros et 91 euros, a certainement pu constituer un frein à son adoption. C'est en 2002 que la radio privée commerciale, Wal Fadjri, et la radio nationale, RSI-RTS (Radio Sénégal International - Radio Télévision du Sénégal), commencent à diffuser leurs programmes sur le bouquet

    80 Noah Samara est le Président-Directeur Général de la compagnie Worldspace, basée à Washington. Cet américain, d'origine soudano-éthiopienne, est le fondateur de la première radio numérique mondiale.

    81 Worldspace : radio numérique par satellite, http://www.europsatellite.com/worldspa/ws.htm. Site web consulté le 04 juillet 2005. WorldSpace est aussi qualifié par certains de radio numérique planétaire ou de radio numérique du 21e siècle.

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    Worldspace. Ces radios seront ensuite rejointes par d'autres radios privées sénégalaises, en particulier Sud FM et 7 FM tout d'abord, et plus tard par Lamp Fall FM et RFM. Worldspace a apporté des changements remarquables dans le quotidien des migrants sénégalais qui en avaient fait l'acquisition. En leur permettant non seulement de pouvoir écouter tous les jours en direct les émissions musicales, sportives, sociales, religieuses et politiques de ces radios locales, mais aussi de pouvoir donner leurs opinions sur la situation politique, économique et sociale du Sénégal. Dans ces conditions, le système Worldspace a certainement été, pour eux, un vrai palliatif au dépaysement et à la nostalgie, mais aussi un vrai espace de participation citoyenne ainsi que de liberté. Tout en étant ici et ailleurs, c'est-à-dire à l'étranger, le migrant est même parfois mieux informé sur la situation actuelle du pays que ceux qui sont là-bas et y vivent tous les jours. L'éloignement physique tend dans un sens à devenir une proximité informationnelle. Les journaux parlés dans les langues nationales, notamment le wolof, sont alors suivis avec une certaine régularité surtout en hiver82.

    Pour ces migrants, dont la grande majorité est très faiblement alphabétisée en français, la radio satellitaire Worldspace a permis à ceux qui ne pouvaient pas accéder et utiliser Internet d'avoir la possibilité d'accéder autrement et instantanément aux informations relatives à l'actualité du pays d'origine (S. Dia, 2002 et C. Guèye, 2003. Ainsi, Worldspace, en créant un système d'écoute collective, contribue également à démocratiser l'accès à l'information et participe de ce fait à rétablir une certaine « justice sociale » (Saidou Dia 2002).

    En Italie où nous avons mené quelques enquêtes essentiellement dans la ville de Parme, les modou-modou, travaillant la plupart comme ouvriers dans les usines ou « fabriques », ont des horaires de travail qui alternent une semaine sur deux. Les horaires d'écoute varient par conséquent selon que le migrant est de l'équipe du matin ou de celle de l'après-midi. La radio numérique Worldspace s'était déjà largement répandue auprès de ces migrants au cours de nos enquêtes effectuées en 2003. Tous les migrants enquêtés

    82 Pour les migrants commerçants ambulants, l'hiver est une période calme pour les activités. Ils passent par conséquent beaucoup de temps dans les appartements à discuter et à écouter ensemble la radio autour de longues séances de thé et dans la convivialité.

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    avaient acquis la radio. En outre, la radio la plus écoutée au moment de nos enquêtes était la radio Wal Fadjri83.

    Les radios sénégalaises ont trouvé à travers Worldspace l'opportunité d'étendre leurs tentacules largement au-delà des frontières nationales et aussi de contribuer à la constitution de communautés virtuelles. Ces dernières rassemblent en effet des migrants auditeurs installés dans des pays différents et qui partagent la même régularité à suivre quotidiennement les programmes d'une radio donnée et à participer à ses émissions. Des liens transfrontaliers ou supranationaux se constituent donc par le biais de ce médium entre migrants sénégalais qui ne se connaissaient pas avant et qui ne se sont jamais vus non plus. De nouveaux réseaux de solidarité se forment entre migrants sénégalais désormais à travers notamment les échanges en temps réels d'informations locales (actualité sénégalaise plus particulièrement), et aussi à travers les discussions, permis par la radio satellitaire numérique Worldspace. Autrement dit, de nouveaux réseaux de migrants auditeurs sénégalais par le biais des émissions interactives ladjou beuss bi de la radio Walf FM, Waxx Sa Xalaat de la radio Sud FM et Kadou Askanwi de la radio RFM.

    Aujourd'hui, des migrants sénégalais de divers horizons diplômés ou peu alphabétisés voire même pas du tout utilisent quotidiennement ces chaînes FM locales émettant sur la « radiodiffusion satellitaire et numérique Worldspace », notamment pour établir à distance de manière synchrone des dialogues sur l'actualité sénégalaise locale. C'est le cas par exemple du groupe de commerçants rencontrés dans la commune d'Aubervilliers en région parisienne. La particularité de ces membres, c'est leur extrême hétérogénéité, allant du migrant doté de plusieurs diplômes d'enseignement supérieur au migrant ne sachant ni lire ni écrire en français. La radio reste pratiquement allumée toute la journée en fonction des va-et-vient des uns et des autres, notamment pour aller s'approvisionner en marchandises ou pour se rendre sur les lieux de vente. Ces migrants utilisent la radio Worldspace comme un nouvel espace et lieu de sociabilité. La radio Worldspace est donc un artefact technologique qui permet aux migrants de renforcer davantage le lien social ou l'identité communautaire. Ce moyen d'information et de communication permet à

    83 Wal Fadjri ne diffuse plus sur Worldspace depuis avril-mai 2004, en raison notamment d'un litige qui l'oppose à son ex-partenaire. En effet, Wal Fadjri reproche à Worldspace d'avoir rompu unilatéralement le contrat qui les liait normalement de février 2004 à février 2005, et par conséquent de lui avoir coupé le son. Un procès a même eu lieu entre les deux parties le 09 mars 2005 devant la Cour arbitrale de la chambre internationale de commerce de Paris. Pour relever le défi, le groupe a consenti de gros investissements financiers et s'est lancé pour objectif de faciliter l'accès à ses programmes radiophoniques aux Sénégalais se trouvant à l'intérieur du pays comme ceux étant à l'étranger. A présent, la radio est désormais accessible sur satellite via Hot bird 6 et Nss7.

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    des individus vivant dans des territoires socio-temporels différents d'intervenir à distance et de manière instantanée dans tous les domaines de la vie sociale, politique, économique et culturelle de la région et du pays d'origine.

    Ce nouveau lieu radiophonique est un espace dématérialisé et atemporel où des individus qui ne sont pas dans le même espace physique peuvent communiquer directement, échanger des informations ou autres ressources qu'ils détiennent et nouer des relations de solidarité, d'amitié et de fraternité. L'interconnexion transnationale radiophonique de nombreux migrants sénégalais vivant dans des espaces géographiques différents et parfois éloignés les uns des autres va favoriser l'émergence de réseaux virtuels ou informatifs. Les possibilités de communication et d'information dans ce nouvel environnement virtuel vont entraîner l'apparition de nouveaux liens sociaux, de nouvelles relations interindividuelles entre les auditeurs sénégalais de la diaspora. Ces relations qui se forment à travers ce dispositif technologique interactif offrent en outre aux migrants la possibilité d'une "téléprésence" accrue ou un certain don d'ubiquité.

    Ces nouveaux réseaux informatifs ou communautés virtuelles fonctionnent à partir de l'exploitation et du partage d'informations. Ils se nourrissent en effet essentiellement de la communication établie à travers les outils interactifs d'informations et de communication à distance. Des individus qui ne se sont jamais vus se parlent et interagissent directement à travers l'écran de leurs ordinateurs ou via le téléphone (fixe ou mobile) ou sur les ondes de leurs radios. Internet et la radio Worldspace offrent aux migrants quel que soit l'endroit où ils se trouvent la possibilité d'une présence virtuelle ou d'une téléaction. Ces réseaux informatifs sont donc constitués par des migrants sénégalais vivant dans des espaces géographiques différents et qui interviennent habituellement sur les mêmes stations FM diffusées sur Worldspace où ils peuvent réagir à chaud sur tous les sujets d'actualité et certains articles sur le Sénégal et dans le monde. Les réseaux « worldspatiaux » se constituent à travers les échanges relationnels et les rencontres virtuelles par le biais des émissions radiophoniques interactives diffusées en live via la radio Worldspace. Ces relations qui se tissent entre les usagers des outils interactifs d'information et de communication entrent dans le cadre de nouveaux réseaux diasporiques transnationaux.

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    Pour les migrants sénégalais, les émissions interactives diffusées sur Worldspace, sont aussi des occasions pour communiquer avec la famille et les amis restés au Sénégal84. Certains migrants appellent tout simplement pour dire qu'ils se portent bien, d'autres pour dire qu'ils pensent à leurs familles au pays, etc. Certains en profitent également pour dire leurs états d'âme, et aussi pour sensibiliser les autorités sénégalaises et les candidats potentiels à l'émigration sur les énormes difficultés de la vie à l'étranger. Tout cela nous amène à convoquer Michel de Certeau (1980) quand il écrit dans L'invention du quotidien. Les arts de faire « l'homme ordinaire invente les choses grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquels il détourne les objets et les codes, se réapproprie l'espace et l'usage à sa façon ». L'entrée de la radio Worldspace dans les lieux de résidence des migrants sénégalais a complètement bouleversé leurs habitudes de vie et a de même énormément contribué à les sortir de la routine quotidienne dans leur pays d'installation. Cette tendance a été fortement confirmée au moment de nos enquêtes notamment par l'importance des auditeurs d'une part, et par la fréquence des écoutes d'autre part.

    Cependant depuis le cryptage des radios sénégalaises par Worldspace, le taux d'écoute et naturellement celui de la participation des migrants aux libres antennes ont beaucoup chuté. La radio Wal Fadjri, par exemple, a enregistré selon le journaliste Elhadj Bécaye Mbaye, une baisse de 60%. Souleymane, migrant modou modou en Espagne, déclare à peu près la même chose : « dans la communauté sénégalaise en Espagne, seulement trente personnes sur cent environ continuent encore d'écouter Worldspace. Pour pouvoir écouter une radio sénégalaise sur le bouquet, il faut maintenant prendre un abonnement annuel à cent euros ». Agé de trente ans, Souleymane vit en Espagne depuis 2003. Son bac en poche, Souleymane s'inscrit en droit à l'université de Dakar. Après avoir « cartouché » (terme pour évoquer des échecs répétés à la fac au Sénégal), il se met à faire de petits boulots, notamment dans le commerce. C'est en 2003, au moment de la guerre en Irak qu'il décide de se rendre en France via Dubaï, en empruntant les filières illégales. Malheureusement pour lui, à son arrivée en France il fut arrêté, embarqué et expulsé manu militari vers le Sénégal à bord d'un vol charter. Tout de suite après son retour au Sénégal, il réussit à se procurer un visa court séjour pour l'Espagne et parvint sans difficultés à y entrer. Depuis, il fait du commerce

    84 Certains migrants trouvent d'ailleurs que beaucoup de migrants n'appellent dans ces émissions que pour transmettre des salutations. Ce qui gâche l'intérêt et amoindrit la qualité des débats la plupart du temps.

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    ambulant le jour, et la nuit il travaille comme agent de sécurité dans une discothèque. Souleymane affirme avoir dû payer la somme de 3.000.000 FCFA, soit environ 4573 euros pour pouvoir venir en Espagne.

    Ainsi donc, le cryptage est en train de réduire considérablement l'éclosion et l'engouement pour cette radio qui commençait à séduire une frange importante de la population de migrants sénégalais, notamment en Italie, en Espagne et en France. Ce qui fait que certains se rabattent progressivement sur Internet qui offre également plusieurs possibilités d'écouter gratuitement des radios sénégalaises. Depuis quelques temps, les radios sénégalaises diffusent de plus en plus leurs programmes sur Internet pour tenter de conquérir une audience transcontinentale. Nous reviendrons un peu plus loin sur cette question, notamment dans la deuxième partie de notre étude.

    Ce que l'on peut en définitive dire, c'est que les radios sénégalaises s'appuient aujourd'hui sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication afin de mettre en place une communication et des informations de proximité ciblant les nombreux migrants sénégalais disséminés à travers le monde. Le prototype Worldspace, à travers ses performances technologiques d'une part et avec l'apport du téléphone (fixe et mobile) d'autre part, rapproche à présent, de façon remarquable les migrants de leurs sociétés d'origine, et esquissent, en outre « les contours d'un nouveau paradigme d'échanges alternatifs planétaires ». Pour les migrants sénégalais non ou faiblement alphabétisés, Worldspace est non seulement une source d'informations variées en temps réel sur le pays d'origine mais aussi un moyen de participer aux débats citoyens, et aussi une opportunité pour donner des nouvelles à la famille au pays.

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    Chapitre 3. Appropriation et usages du téléphone

    Inventé par Graham Bell en 1877, afin de permettre de transmettre à distance les sons et la voix humaine et d'assurer la liaison d'un grand nombre de personnes ou une communication de masse, le téléphone a aujourd'hui connu des avancées technologiques gigantesques qui, non seulement, ont complètement révolutionné les pratiques, les manières de communiquer des individus ou des groupes, mais ont également rendu plus proche ce qui se trouve au loin. Les nombreux progrès techniques accomplis depuis son invention permettent de nos jours la transmission des communications téléphoniques soit via les satellites géostationnaires tels qu'Intelsat, soit via les câbles sous-marins à fibres optiques85. Depuis le milieu des années 1990, on assiste à une diffusion de technologies pointues de communication permettant désormais aux usagers de bénéficier de multiples modes d'accès au téléphone. En effet, outre le téléphone fixe, il est possible d'utiliser le téléphone mobile ou des technologies comme Skype pour effectuer désormais des appels téléphoniques. Mais en même temps, leur évolution s'est accompagnée d'une baisse significative des coûts des communications téléphoniques aussi bien au niveau local qu'au niveau international.

    Jusqu'au milieu des années 1990, le téléphone n'était régulièrement utilisé que par une minorité de migrants sénégalais aussi bien dans les échanges de proximité que dans les relations à distance. Les échanges téléphoniques étaient très limités ou quasi rares entre les migrants et les membres de la famille restés dans le milieu d'origine. Seuls les migrants disposant de ressources financières régulières et assez importantes pouvaient se permettre le « luxe » d'utiliser assez souvent le téléphone. Il s'agissait le plus souvent des commerçants grossistes et de certains migrants qui avaient réussi une bonne insertion professionnelle à la fin de leurs études en France. Par contre, les autres catégories de migrants et plus particulièrement les étudiants utilisaient très rarement le téléphone. Cette faible utilisation du téléphone était liée notamment aux coûts relativement élevés des communications téléphoniques. Cependant, depuis la fin des années 1990, on assiste à un

    85 La fibre optique est une composante essentielle des réseaux de communication d'aujourd'hui. C'est un matériau composé de silice et de fibre de verre. Il sert de support de transmission à des informations véhiculées sous forme de signal lumineux. Il transmet les informations grâce à sa propriété de favoriser la propagation du flux lumineux. C'est un moyen rapide et efficace de communication car les informations sont sous forme de lumière, la matière la plus rapide connue à ce jour.

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    véritable engouement des migrants pour le téléphone, et plus particulièrement pour le téléphone mobile. La libéralisation quasi internationale du secteur des télécommunications est passée par là..., entraînant dans son sillage une diminution notable du prix des appels téléphoniques autant au niveau local qu'au niveau international.

    Aujourd'hui, l'utilisation du téléphone s'est largement répandue dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Ainsi, le téléphone est devenu l'outil privilégié pour communiquer, s'informer, établir des relations de voisinage voire de proximité, nouer des liens d'amitié et professionnels, et aussi surtout pour entretenir et renforcer les relations de longue distance avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine. Le téléphone est de nos jours un outil de communication qui permet d'émettre et de recevoir de façon simple et relativement peu coûteuse toutes sortes d'informations. En peu de temps, le téléphone est devenu l'outil de communication de loin le plus utilisé par les migrants sénégalais pour le maintien et le rétablissement des liens sociaux, économiques et culturels avec les sociétés d'origine et ce malgré la distance. Le téléphone est devenu non seulement l'instrument privilégié d'échanges et de relations mais aussi il rend sans aucun doute d'énormes services dans de nombreux domaines de l'activité humaine.

    Depuis fin 1996 - début 1997, on assiste à une véritable révolution dans les pratiques de communication téléphonique des migrants sénégalais. D'après les enquêtes menées, le téléphone est l'outil de communication privilégié pour tenir des conversations de proximité entre les membres du réseau dans le pays de résidence, mais également pour entretenir au quotidien des échanges verbaux avec les membres du réseau restés dans le pays d'origine ou disséminés dans d'autres pays de migration. En outre, comme le soulignent quasiment toutes les personnes interrogées, le fait d'entendre de vive voix son interlocuteur comme si on était physiquement face à face est une nécessité, un besoin impérieux pour les membres de cette communauté où l'on accorde encore une importance capitale à l'oralité. Aussi, c'est essentiellement par le téléphone que passe le maintien des liens sociaux avec la famille et les amis proches ou éloignés. Il s'agira ici de montrer et d'expliquer les raisons du succès indiscutable et grandissant que connaît le téléphone dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Nous verrons que non seulement le téléphone est un outil efficient dans la construction et la dynamisation des réseaux relationnels, mais aussi il est facteur de vie sociale plus intense dans le pays de

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    résidence. Dans ce chapitre, nous nous intéressons tout particulièrement à la problématique aussi bien des processus d'insertion que des modes d'usages et des mécanismes d'appropriation du téléphone mobile dans les milieux de la migration sénégalaise en France.

    3.1 Des usages divers et une vie sociale plus développée dans le

    pays de résidence

    Il est intéressant de remarquer que pendant longtemps, le téléphone a été un instrument peu courant dans la vie quotidienne de nombreux migrants sénégalais. C'est le cas notamment de la plupart des primo-migrants qui ne l'ont découvert qu'après leur arrivée en France. A la veille du départ du migrant, il était d'ailleurs fréquent de voir sa famille se démener comme toute bonne « famille sénégalaise » pour lui trouver le numéro de téléphone d'un compatriote qu'il pourra éventuellement contacter à son arrivée. Ce numéro de téléphone représentait un précieux sésame que le néo-migrant devait absolument avoir en sa possession. Une fois installé et bien inséré professionnellement en France, l'achat en priorité d'un téléphone constituait généralement le premier équipement de base du migrant. A vrai dire, il semble que l'usage du téléphone fixe dans le milieu de la migration sénégalaise en France ait d'abord été, d'une certaine manière, une affaire de migrants jouissant ou possédant une certaine aisance financière.

    Les conversations téléphoniques permettent le plus souvent de discuter avec les proches et les amis, de prendre de leurs nouvelles, de recevoir et transmettre des messages, d'obtenir et de donner des informations. Tous nos répondants reconnaissent que le téléphone permet de relier avec facilité et de façon rapide les différents maillons des réseaux. Pour eux, le téléphone, en augmentant les possibilités et la fréquence des relations, a largement contribué à l'extension et à l'élargissement des réseaux de sociabilité. En effet, en offrant la possibilité de pouvoir joindre à tout moment un membre du groupe, le téléphone mobile en particulier a apporté des facilités significatives au niveau de la gestion quotidienne et de la cohésion des groupes. Il apparaît donc, d'après les personnes interrogées dans nos enquêtes, que la téléphonie mobile entraîne plus de communications entre les membres des réseaux. Il favorise les échanges d'ordre social mais également économique et religieux et les contacts

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    interpersonnels entre amis. Si l'on se réfère à nos observations, on peut dire que les communications téléphoniques sont entretenues plus longuement avec les membres de la famille restées au Sénégal ou présentes en France ou encore résidant dans un autre pays étranger. Elles représentent environ 50 à 60% des communications téléphoniques. Les échanges téléphoniques à l'intérieur des réseaux familiaux tiennent par conséquent une place vraiment prédominante. D'autre part, les communications téléphoniques faites en direction des amis représentent environ le tiers des appels téléphoniques. Le téléphone permet aussi d'aviser les autres membres de la communauté de l'arrivée en France des marabouts prestigieux, de la tenue des séances religieuses, des manifestations culturelles...

    Mais en même temps, le téléphone rend des services considérables, notamment dans les relations avec certains services administratifs français. Certains l'utilisent pour solliciter par exemple des informations ou des conseils auprès des agents de la Direction Départementale du Travail, de l'Emploi et de la Formation Professionnelle (DDTEFP) ou de la sécurité sociale. De la même façon, le téléphone est aussi utilisé pour obtenir des renseignements à la préfecture ou sous-préfecture, à la Caisse d'Allocations Familiales (CAF), et aussi dans bien des cas pour obtenir un entretien avec son conseiller à la banque. Nombreuses sont les personnes interrogées qui reconnaissent que le téléphone mobile les a rendues beaucoup plus visibles et accessibles sur le marché français de l'emploi. Il est vrai que l'utilisation du téléphone mobile a fortement contribué à accroître leur capacité à être atteint par les structures publiques ou privées susceptibles de leur proposer un travail.

    Pour les migrants commerçants, le téléphone sert également à s'informer et informer, de manière aisée, immédiatement et à moindre coût les autres compatriotes de l'arrivée de nouvelles marchandises dans les boutiques des grossistes sénégalais, maghrébins ou asiatiques. Beaucoup de commerçants révèlent que c'est le téléphone surtout qui leur permet d'informer leurs clients de l'arrivée de nouvelles marchandises, et aussi de passer des commandes auprès de leurs fournisseurs. Pour quelques uns des commerçants rencontrés à Paris et Bordeaux, l'usage du téléphone portable a apporté quelques changements dans les habitudes et a même étendu l'activité commerciale hors des circuits habituels de vente dans la mesure où ils peuvent désormais entrer en contact avec un fournisseur ou un client à tout moment et à partir de n'importe quel lieu (au domicile,

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    dans la rue, dans le train, dans la voiture, etc.). Ce qui est fortement apprécié par les commerçants ambulants tout particulièrement car étant constamment en déplacements. Ceux que nous avons rencontrés à Paris reconnaissent tous les services inestimables rendus notamment par le téléphone mobile. Grâce au téléphone mobile, ils peuvent maintenant contacter leurs fournisseurs afin de s'assurer de la présence des marchandises désirées avant tout déplacement parfois improductif et épuisant. Dans ces cas là, le téléphone mobile permet de mieux gérer les déplacements. « En fait, les itinéraires marchands n'ont pas changé, les lieux de vente sont toujours les mêmes, mais le téléphone mobile a quand même contribué à diminuer voire éliminer certains déplacements inutiles ou éreintants» (Moda Gueye, 2001). Pour les jeunes commerçants ambulants qui tentent de vendre leurs marchandises chaque jour sur les lieux touristiques comme le Château de Versailles ou la Place du Trocadéro à Paris, le téléphone permet aussi de se prévenir mutuellement de l'arrivée inopinée des policiers. En cas de tracasseries policières, ceux qui sont sur place vont appeler au téléphone les autres pour leur demander d'aller tenter leur chance sur d'autres lieux de vente. Le téléphone mobile est par conséquent un outil essentiel autant dans le maintien et le renforcement des relations de proximité que dans les relations à distance. Il peut être aussi considéré comme un objet désormais central dans les stratégies spatiales développées pour écouler les marchandises tout en évitant les désagréments causés parfois par les contrôles policiers. Pour ceux qui sont en situation irrégulière, le téléphone mobile permet également de se tenir constamment à l'affût d'une éventuelle procédure de régularisation des migrants sans papiers dans un pays européen quelconque.

    C'est ainsi que quelques uns d'entre eux ont pu être contactés et informés d'une procédure de régularisation de migrants sans papiers en Italie, en Espagne ou au Portugal. Fortement perturbé par sa situation irrégulière en France, l'un des membres du groupe de commerçants rencontrés à Aubervilliers a pu être ainsi averti sur son téléphone portable par des amis d'enfance établis au Portugal. Grâce aux papiers en règle obtenus au Portugal, il a pu se rendre au Sénégal pour retrouver sa famille, rassurer sa mère et se marier. Actuellement, il réside au Portugal et continue toujours de se livrer au commerce ambulant. Mais dès que la fin des bonnes affaires arrive, il change de pays et se rend en Belgique où il profite de son séjour pour faire de la vente à la sauvette, en compagnie de quelques amis d'enfance (de son quartier à Dakar) résidant en Belgique. Le téléphone portable joue donc un rôle important dans la mobilité des migrants sénégalais au sein de

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    l'espace Schengen. Comme le montre cet exemple, il sert à ceux qui sont dans la clandestinité d'instrument de régularisation, de socialisation. Henri Bakis (2010) constate que pendant longtemps, les industriels et les politiques prêtaient aux TIC le pouvoir de constituer un obstacle, un frein aux déplacements. Or ajoute-t-il, la réalité montre au contraire que les TIC, à l'instar du téléphone mobile, sont devenus « des outils de la mobilité et de la proximité ».

    Sans aller jusqu'à dire que la communication téléphonique est le remède pour résoudre définitivement la solitude du migrant, on peut par contre affirmer qu'il contribue de manière nette et visible à la diminuer. Elle peut être considérée comme un palliatif pour soulager au moins, de façon momentanée, l'ennui du migrant. Pour les migrants, le téléphone est sans aucun doute l'outil le plus utilisé pour entrer en contact avec d'autres compatriotes dans le pays de résidence, mais aussi pour y entretenir des relations de toutes sortes.

    3.1.1 Une utilisation communautaire du téléphone fixe et du téléphone mobile

    Nous avons vu que de manière générale, les migrants sénégalais se regroupent et vivent ensemble. Le migrant est en effet le plus souvent inséré dans un réseau dont les membres sont interconnectés par des liens étroits de solidarité et d'entraide. C'est l'une des raisons évoquées pour expliquer les usages communautaires du téléphone fixe observés jadis chez les migrants qui partageaient le même appartement. Certains enquêtés m'ont révélé que la plupart du temps, l'appareil était équipé d'un compteur permettant de vérifier le nombre d'unités. A la fin de chaque communication téléphonique, l'utilisateur notait sur un carnet installé à côté de l'appareil téléphonique, le nombre d'unités marquées sur le boîtier. Et à l'arrivée de la facture, chacun devait payer le nombre d'unités utilisées ou « consommées ». Toutefois, il n'était pas rare que le partage des frais pour le paiement de la facture téléphonique provoque quelques frictions entre co-locataires et co-utilisateurs. En effet, certains refusaient parfois de régler leurs notes, arguant qu'ils n'avaient pas effectués les appels téléphoniques qui leur ont été attribués. De ce point de vue, le fait que chacun puisse désormais disposer de son propre téléphone et l'utiliser à sa guise ne peut être que bénéfique à la cohésion des réseaux. Plus

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    de disputes entre co-locataires pour savoir qui a utilisé tant d'unités, le migrant est plus libre dans ses communications téléphoniques. Le téléphone mobile offre aussi plus de discrétions aux communications téléphoniques intimes.

    De la même manière, on peut considérer comme une forme de pratique communautaire, l'utilisation des codes à plusieurs chiffres dans un passé pas aussi lointain que cela (disons vers la fin des années 90). Ces codes que les étudiants sénégalais des différentes villes de l'Hexagone se transmettaient les uns les autres permettaient d'appeler gratuitement à partir des cabines téléphoniques de France Télécom. Dès que quelqu'un était en possession du code, il le transmettait généralement à toutes ses connaissances proches avant d'aller chercher de suite une cabine téléphonique pour en faire de même avec les connaissances éloignées (à Toulouse, à Paris, à Metz, à Grenoble, etc.) et ensuite appeler au Sénégal. Les étudiants prenaient alors d'assaut les multiples cabines téléphoniques et profitaient par conséquent de l'occasion offerte pour des discussions interminables avec les proches et les amis au pays. Quand leurs correspondants au Sénégal s'étonnaient et s'interrogeaient sur les raisons de la si longue durée des communications téléphoniques, leurs interlocuteurs à l'autre bout du fil leur répondaient que c'était un khéweul, c'est-à-dire un bienfait ou une faveur. Ces codes fonctionnaient une journée voire au maximum deux journées avant d'être découverts et bloqués par les agents de France Télécom. Pendant toute la durée du code, il y a une réelle appropriation des différents espaces au sein desquels sont implantés des cabines téléphoniques. A Reims par exemple, on voyait garçons et filles occupés les cabines téléphoniques à des heures de la journée où ils sont habituellement confinés dans les appartements ou les chambres universitaires. C'était l'effervescence autour de ces cabines téléphoniques qui devenaient ces instants là des lieux privilégiés, symbolisant le rapprochement tant souhaité et tant désiré avec les proches au pays. Ces espaces téléphoniques symbolisaient aussi les lieux au sein desquels s'exprimer et s'atténuer pendant quelques heures la nostalgie, ce besoin intense du pays d'origine. Même si leur fréquentation a fortement diminué aujourd'hui, ces espaces constituent des repères téléphoniques symboliques pour bon nombre de migrants, notamment ceux de la « génération d'avant téléphone mobile ». Ajoutons que l'occupation de ces espaces souvent traversés dans l'indifférence contribuait à conforter le sentiment de l'identité collective.

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    Une autre forme d'utilisation communautaire du téléphone concerne cette fois-ci l'usage du téléphone mobile à travers le forfait millénium. En 2000, un forfait appelé millénium a été proposé par SFR à ses clients. Avec ce forfait, il était possible d'appeler gratuitement à partir de 20 heures sur des lignes fixes des abonnés de France Télécom et sur des téléphones portables avec des numéros SFR86. Le forfait millénium, connu de tous les migrants étudiants sénégalais en France, a bien entendu été à l'origine d'une utilisation communautaire du téléphone cellulaire. Dans les résidences universitaires, à Bordeaux, Reims, Paris, Marseille, Toulouse comme dans les autres villes de la France, les chambres des étudiants abonnés au forfait millénium servaient non seulement de lieux de téléphonie, mais aussi de lieux de discussions, de rencontres où pouvaient se nouer parfois des liens d'amitié. C'est par exemple le cas de C. B., étudiant à Bordeaux et résidant au village 4 sur le campus universitaire de Talence.

    Depuis qu'il a acquis l'abonnement millénium de SFR, la chambre de C. B. ne désemplit pas. Elle est fréquentée assidûment par une bonne partie de ses compatriotes habitant comme lui sur le campus de Talence ou habitant à Bordeaux. La chambre commence à se remplir de monde dès 20 heures en semaine et presque toute la journée le week-end. Ses camarades s'y précipitent en effet pour effectuer des appels téléphoniques gratuitement. En attendant que chacun puisse téléphoner à son tour, des discussions portant sur des sujets divers se déroulent le plus souvent autour de la séance de thé pendant les jours de week-end. Il n'est pas rare aussi que ses voisins gabonais sollicitent

    C. B. pour téléphoner gratuitement. Grâce à l'abonnement millénium, la chambre de C. B. est devenue un lieu de rassemblement où les étudiants peuvent échanger, tisser des liens d'amitié, élargir leurs bassins d'amitié, partager leur joie et aussi parfois leurs états d'âme.

    En 1999, Bouygues Télécom87, un opérateur privé de téléphonie mobile, avait auparavant mis en place un forfait millénium qui permettait d'appeler gratuitement sur

    86 SFR est l'opérateur de téléphonie mobile du groupe français SFR Cegetel. Au début de l'année 2000, SFR lance le forfait illimité soir et week-end. Cette formule permet d'effectuer, pour 59 euros, des appels illimités et gratuits tous les jours de la semaine entre 20 heures et 08 heures ainsi que les week-ends et les jours fériés en France, sur tous les téléphones fixes et sur tous les téléphones mobiles de son réseau.

    87 Bouygues Télécom est un opérateur de téléphonie mobile en France. C'est en 1999 que Bouygues Télécom lance son forfait millénium. Il s'agit de prendre un forfait de base de 04 heures pour 56 euros ou 06 heures pour 71 euros ou encore 08 heures pour 86 euros, forfait valable 07 jours sur 07 et 24 heures sur 24. Ce forfait offre en outre au client la possibilité d'appeler gratuitement tous les numéros des téléphones mobiles des autres clients Bouygues ainsi que tous les numéros fixes sur l'ensemble du territoire français les week-ends du vendredi à minuit au dimanche à minuit de façon illimitée. Les appels sont également gratuits et illimités les jours fériés en France.

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    un autre téléphone portable équipé d'un numéro de son réseau ainsi que sur les téléphones fixes. Certains étudiants avaient alors souscrit à ce forfait pour pouvoir parler de façon illimitée et sans se soucier du coût avec leurs autres camarades installés dans les autres villes de la France. Le téléphone mobile a par conséquent largement contribué à sortir certains migrants sénégalais de leur isolement et à élargir leurs cercles de connaissances. Le téléphone cellulaire permet d'entretenir de manière continue et fréquente des contacts sociaux, économiques et culturels entre migrants.

    A la question : depuis quand avez-vous commencé à utiliser le téléphone portable ?, les données collectées à travers les réponses montrent que c'est au début de l'année 2000 que l'on assiste véritablement à l'insertion du téléphone portable dans les milieux de la migration sénégalaise en France, avec 21% d'utilisateurs. Même si 12% et 13% de nos répondants disent avoir adopté cette innovation technologique respectivement en 1998 et 1999. Parmi nos répondants qui ont commencé à utiliser le téléphone mobile en 1994, on peut relever le cas de L. T. qui vit en France depuis 1984. Agé de 48 ans, L. T. habite dans le 17ème arrondissement de la région parisienne avec sa femme et ses trois enfants. Son travail de chef d'entreprise l'amène à utiliser très souvent son téléphone portable. Les dépenses consacrées à ses appels téléphoniques privés et professionnels s'élèvent à environ 900 euros par mois. En fait, L. T. admet dépenser 700 euros pour les appels avec son téléphone portable et il nous apprend consacrer 200 euros à l'achat de cartes téléphoniques destinées essentiellement à appeler ses parents au Sénégal. Soulignons qu'à l'exception de L. T., seule S. G., une jeune femme âgée de 30 ans affirme consacrer un montant aussi considérable à ses appels téléphoniques. S. G. habite à Paris et occupe un emploi de salarié dans le secteur public. Pour elle, son téléphone portable lui sert surtout à satisfaire ses besoins de communication avec ses nombreux amis et connaissances établis au Sénégal.

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    Graphique 3. Début d'utilisation du téléphone mobile

    3.1.2 Les téléboutiques

    Aujourd'hui encore, les tarifs de communication vers le Sénégal proposés par des opérateurs comme Bouygues Télécom, SFR et Orange restent relativement coûteux variant entre 1,20 euros et 1,50 euros la minute de communication émise à partir d'un téléphone mobile vers un numéro de téléphone fixe ou mobile au Sénégal. Il est donc plus intéressant d'utiliser les cabines téléphoniques privées qui proposent des prix plus compétitifs variant entre 15 et 30 centimes d'euros pour une minute de communication vers le Sénégal ou les cartes prépayées très largement moins chères.

    De nouvelles pratiques de communication téléphonique se développent parmi les migrants sénégalais au même titre que chez les autres migrants de l'Afrique, du Maghreb et de l'Asie. Ces nouvelles pratiques sont en fait liées à l'apparition des « télé et cyberboutiques » comme celles observées et décrites par Claire Scopsi à Château-Rouge à Paris88, ainsi qu'à l'apparition des cartes téléphoniques prépayées à codes confidentiels

    88Claire Scopsi a mené une étude de terrain dans les téléboutiques et les cyberboutiques localisées au quartier de Château rouge dans le 18ème arrondissement à Paris (voir l'ouvrage Mondialisation et technologies de la communication en Afrique sous la direction de Annie Chéneau-Loquay, 2004, p.275). Château-rouge est un quartier commercial où se côtoie une forte communauté cosmopolite, français, africains, maghrébins, juifs, antillais, asiatiques. Elle définit les téléboutiques et les cyberboutiques comme des lieux commerciaux fournissant des services téléphoniques et/ou d'accès à Internet. Ces téléboutiques et

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    afin de pouvoir effectuer des appels téléphoniques vers l'international. L'émergence de ces boutiques de communication résulte le plus souvent d'initiatives strictement privées dans un contexte de crise de l'emploi dans le pays de résidence. Ces lieux polyvalents servent à la fois de cabines téléphoniques, de cybercafés, de points de vente de cartes téléphoniques, de téléphones mobiles, de cassettes vidéo et DVD véhiculant des variétés africaines, indo-pakistanaises et les comédies de certains groupes de théâtres africains. Certains proposent également dans leurs téléboutiques des services de photocopies, d'envoi et de réception de fax, etc. En France, ces téléboutiques sont surtout utilisées quand on veut dire une chose urgente aux proches restés dans le pays d'origine ou établis dans un autre pays étranger et que l'on n'a pas assez d'argent. Ces points de vente, implantés dans des quartiers à forte concentration de populations immigrées, ont joué un rôle important dans la démocratisation de l'accès aux TIC et aussi dans la réduction de la fracture numérique.

    A Bordeaux, les téléboutiques et cyberboutiques restent pour l'essentiel gérées surtout par des Indo-Pakistanais, et aussi par des Africains et des Maghrébins dans des proportions moindres. Elles sont localisées essentiellement aux quartiers des Capucins et Saint-Michel où se trouve une communauté cosmopolite de migrants. Dans ces quartiers commerçants, peuplés autrefois de populations d'origine espagnole et portugaise principalement, se côtoient de nos jours des Africains, Antillais, Maghrébins et Turcs. Les Indo-Pakistanais ont d'abord développé, sur la rue Elie-Gentrac, des activités commerciales de produits alimentaires, cosmétiques et autres produits exotiques ciblant principalement la communauté africaine. C'est au début des années 2000 qu'ils ont commencé à proposer dans cette boutique des cartes téléphoniques à codes à leurs clients. Au fur et à mesure que l'activité commerciale prospère, deux autres boutiques spécialisées dans les produits cosmétiques ont été ouvertes sur un petit rayon foncier. Ils vont se signaler par la suite dans les ouvertures de téléboutiques sur le cours de la Marne (04), le cours de l'Argonne (02) et sur la place Pey-Berland (01), des téléboutiques tenues essentiellement par de jeunes indo-pakistanais. Aujourd'hui, ils ont acquis une situation de quasi-monopole dans ce secteur. Dans la même téléboutique, un petit espace sert de cabines téléphoniques, un autre de cybercafé. Ensuite, d'autres services sont proposés comme ventes de téléphones mobiles, batteries, chargeurs et autres accessoires pour

    cyberboutiques s'inspirent du modèle des télécentres africains et confortent les migrants comme des acteurs de développement ici et là-bas.

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    téléphone mobile. De même que des services de décodage, d'impression, de photocopie y sont disponibles. Les clients peuvent aussi y trouver des CD de téléfilms indo-pakistanais et parfois africains. En outre, dans la téléboutique Eco Net Phone située sur le cours de la Marne, les clients ont maintenant la possibilité d'effectuer des transferts d'argent, via Ria transfert d'argent (voir l'affiche de Ria sur la photo ci-dessous). Ces lieux peuvent être considérés comme des lieux multiservices adaptés aux besoins et aux attentes des populations migrantes.

    Image1 : Téléboutiques ou Taxiphones à Bordeaux : World Net Phone sur le cours de l'Argonne et Eco Net Phone sur le cours de la Marne

    Photos : Moda Gueye

    3.1.3 Les cartes téléphoniques à codes

    Émises par des sociétés privées, ces cartes téléphoniques avec un code à gratter sont vendues principalement dans les cybercafés, les téléboutiques, les bureaux de poste et de tabac et plus récemment à travers certains sites spécialisés sur Internet. Ces sociétés privées proposent tout simplement des coûts de communication téléphonique vers le Sénégal et d'autres pays étrangers beaucoup plus intéressants que ceux proposés par l'opérateur historique France Télécom89 et éventuellement ses concurrents tels que

    89France Télécom est en effet l'opérateur historique de la téléphonie fixe en France. Le groupe, devenu un puissant opérateur mondial de télécommunications, est présent dans 220 pays et territoires, notamment au Sénégal à travers la Sonatel dont il est l'actionnaire majoritaire. France Télécom est la marque du groupe

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    Bouygues Télécom et SFR. C'est la raison pour laquelle, ces cartes à codes sont particulièrement appréciées par les migrants sénégalais. Utilisées à partir d'un téléphone fixe, elles permettent d'obtenir, pour 7 euros, entre cinquante et soixante minutes de communication téléphonique et une centaine de minutes pour 15 euros90. Pour appeler au Sénégal avec ces cartes prépayées, il faut d'abord appeler le serveur vocal et suivre les instructions fournies. Après avoir tapé un code secret inscrit sur la carte, l'utilisateur compose 00, suivi de l'indicatif du pays (221 pour le Sénégal) et du numéro du correspondant. Ces cartes téléphoniques internationales peuvent être utilisées avec un téléphone fixe à partir de chez soi ou dans les cabines téléphoniques de l'opérateur historique France Télécom. De la même façon, ces cartes à codes peuvent également être utilisées à partir de son téléphone mobile.

    Par ailleurs, les enquêtes menées m'ont permis de rencontrer des distributeurs de cartes téléphoniques prépayées au sein de la diaspora sénégalaise en France. Il s'agit le plus souvent de jeunes étudiants résidant en région parisienne et qui trouvent dans ce créneau une opportunité pour se procurer des ressources complémentaires permettant de financer leurs études, payer leurs logements, leurs transports...

    Image 2 : Cartes téléphoniques prépayées à code

    consacré pour les services fixes. Pour la téléphonie mobile, il y a la marque Orange, et pour les services Internet, il y a la marque Wanadoo.

    90Certains migrants trouvent qu'il y a parfois une grosse différence entre le nombre d'unités réelles sur les cartes et le nombre d'unités supposées être sur les cartes. La première fois qu'elles sont mises sur le marché, elles contiennent en général le nombre exact d'unités indiquées. Mais dès qu'elles commencent à se diffuser auprès des utilisateurs, elles ont tendance à avoir moins d'unités. Presque chaque semaine, une nouvelle carte fait son apparition sur le marché. Parfois aussi, il faut essayer à plusieurs reprises avant de réussir à établir la communication avec son correspondant.

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    L'analyse des statistiques obtenues à travers les réponses à la question suivante : est-ce que vous utilisez les cartes téléphoniques ? Si oui, pouvez-vous nous dire les lieux d'achat ? révèle que les migrants sénégalais en France recourent, à des degrés divers, aux cartes téléphoniques. L'achat des cartes téléphoniques est effectué dans les cybercafés par 41% des répondants. Pour 31% des répondants, les bureaux de tabac constituent les principaux lieux d'achat des cartes téléphoniques. Ils sont 8% à se les procurer dans les taxiphones et 9% dans les boutiques de commerce de produits alimentaires et cosmétiques tenus le plus souvent par des Arabes, des Chinois ou des Indo-Pakistanais. Internet constitue pour 4% des internautes le lieu d'achat des cartes téléphoniques et 2% des répondants disent se rendre à la poste pour acheter ces cartes. Il n'est maintenant plus nécessaire de se déplacer pour se les procurer. En effet, des opérateurs privés comme Allomundo, Symacom, Eagle Télécom, Central Télécom, Iradium... proposent sur leurs sites Internet la vente en ligne de cartes téléphoniques prépayées à code. Par ailleurs, comme le font remarquer quasiment toutes les personnes interrogées, ces cartes apparaissent comme une réponse à leurs besoins de communication téléphonique à distance à des tarifs moins chers.

    Graphique 4. Lieux d'achat des cartes téléphoniques

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    On remarquera sur le graphique de la page, que 22% des personnes interrogées disent consacrer 15 euros par mois à l'achat de carte téléphonique prépayée. Pour 13% des personnes interrogées, 30 euros sont consacrés chaque mois à l'achat de carte téléphonique. On note que pour 11% des personnes interrogées, le montant dépensé chaque mois pour l'achat de carte téléphonique est de 10 euros. D'une manière générale, on constate que les dépenses mensuelles consacrées à l'achat de carte téléphonique n'excèdent guère ces montants. Seulement 8% des personnes interrogées disent consacrer 50 euros à l'achat de carte téléphonique.

    3.1.4 Un réel engouement pour le téléphone mobile

    Le téléphone mobile, appelé également téléphone portable ou cellulaire ou GSM (Groupe Spécial Mobile ou Global System for Mobile communication), a connu un engouement extraordinaire auprès des migrants sénégalais dont il a complètement révolutionné les pratiques quotidiennes de communication. D'une façon générale, c'est à partir de 1998 que le téléphone portable a commencé à se répandre de manière vraiment significative dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Sa diffusion et son adoption par les différentes catégories de migrants s'expliquent principalement par sa facilité et sa simplicité d'utilisation, sa commodité et sa nécessité ainsi que par le caractère oral de la communication. En effet, comme le soulignent Annie Chéneau-Loquay et Pape Ndiaye Diouf (1998), son utilisation ne nécessite absolument pas une maîtrise parfaite de l'écriture ou de la lecture. Pour Serigne Mansour Tall (2002), cette innovation technologique constitue une vraie réponse à la mobilité des migrants, que l'on peut considérer comme étant aussi des acteurs de l'interface et de l'échange par nature.

    Néanmoins, avant d'être aujourd'hui adopté par l'ensemble des migrants sénégalais, le téléphone mobile s'est d'abord répandu auprès de certains migrants privilégiés, des migrants possédant une certaine aisance financière. C'était en quelque sorte un signe de prestige social, un objet que l'on affichait ostensiblement surtout au moment des vacances dans le pays d'origine. Bon nombre d'entre eux figurent d'ailleurs parmi les premières personnes à avoir introduit et utilisé le téléphone portable au Sénégal. Son utilisation et son appropriation généralisées par l'ensemble des usagers au sein de la communauté sénégalaise en France, qui remontent à une date encore relativement

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    récente (précisément en 1998), résultent essentiellement d'un effet de mode et d'un mimétisme. Le téléphone mobile, n'étant plus l'affaire des privilégiés seulement, son utilisation ayant largement dépassé le cadre du mimétisme, du paraître, de l'avoir pour faire comme les autres, est devenu en peu de temps l'instrument de communication le plus utilisé aussi bien dans les échanges proches que dans les échanges lointains. Son usage, qui se développe à présent très rapidement, s'est largement répandu dans tous les domaines de la vie sociale, économique et culturelle des migrants sénégalais.

    Le téléphone portable permet au migrant d'émettre et de recevoir des appels à tout moment de la journée (il suffit pour cela qu'il laisse son téléphone continuellement allumé) et quel que soit l'endroit où il se trouve. Il permet de nouer le contact avec une connaissance ou encore de renouer le dialogue avec son interlocuteur sans se préoccuper, outre mesure, du temps, de la distance et du lieu. Le téléphone cellulaire a en outre beaucoup contribué à renforcer la cohésion sociale au sein de la communauté des migrants sénégalais. Pendant les moments de bonheur (mariage, naissance, baptême) comme pendant les moments de malheur (décès) qui touche un membre de la communauté aussi bien dans le pays d'installation que dans le pays d'origine, l'information circule plus aisément et plus largement grâce au téléphone portable. La circulation de l'information sociale est fondamentale pour la cohésion au sein de la communauté. Depuis la généralisation du téléphone portable, tout le monde peut être facilement et rapidement mis au courant d'un évènement touchant un membre de la communauté. Ces occasions sont non seulement des moments de retrouvailles, mais également des opportunités pour témoigner son soutien (don en argent), sa solidarité ou sa compassion à un proche.

    Nous avons pu vivre ces moments particulièrement importants pour la cohésion au sein de la communauté sénégalaise de Parme en 2003. Il s'agissait du mariage de Gora, ouvrier dans une entreprise métallurgique implantée en pleine campagne parmesane. Militant syndical actif au sein de son entreprise, Gora jouit d'une certaine popularité dans la communauté sénégalaise de Parme. Parmi l'assistance, certains lui ont remis de l'argent, d'autres ont préparé des beignets ou apporté de la boisson et des jus de fruits. Mais ce qu'il semblait le plus apprécié, c'était les cartes téléphoniques que quelques amis lui avaient offerts, conscients sans doute qu'il allait en avoir grand besoin pour parler avec sa femme qui se trouvait ce jour-là au Sénégal ainsi que les membres de sa famille

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    au Sénégal. Ses amis se sont beaucoup servis de leurs téléphones portables pendant les préparatifs. Ils ont pu s'organiser pour se répartir les tâches, se fixer une heure et un lieu de rendez-vous et partir ensemble présenter leurs félicitations. Le téléphone mobile a également servi à orienter ceux qui avaient des difficultés à se rendre chez Gora. Ce fut le cas aussi lors du baptême du petit garçon de Babacar et Ami. Mais cette fois-ci, les femmes étaient les plus en vue avec leurs boubous, leurs parures et leurs téléphones portables qu'elles affichaient ostensiblement. Et à chaque fois, on entendait les sonneries des téléphones au milieu parfois des clameurs de la foule. Le téléphone portable est ainsi un outil qui permet de regrouper facilement les membres de la communauté en cas de besoin. De même, en permettant à chaque membre de pouvoir être joint à tout instant, le téléphone mobile a également apporté beaucoup de commodités dans la vie du groupe. En cas de tension entre deux membres du groupe, les aînés peuvent intervenir rapidement pour apaiser les protagonistes. On peut donc le considérer comme une sorte de régulateur social.

    Aujourd'hui, l'étudiant sénégalais qui se rend en France reçoit parmi les nombreuses recommandations de la famille au Sénégal, celle de se procurer le plus rapidement possible à son arrivée un téléphone cellulaire mobile. Alors qu'il y a une vingtaine d'années, la recommandation faite par la famille était d'écrire des lettres de temps en temps. Pour les migrants étudiants, le téléphone est un instrument pratique pour chercher et trouver du travail. En France, beaucoup d'étudiants se rendent dans les Centres Régionaux des Oeuvres Universitaires et Scolaires (CROUS) et dans les Centres Informations Jeunesse (CIJ) pour consulter les petites annonces d'emploi. Dès qu'il trouve une annonce qui lui convient, l'étudiant prend son téléphone portable pour appeler vite et présenter sa candidature. Ensuite, il pourra être contacté sur son téléphone mobile si sa candidature est acceptée. En cas d'absence, il pourra consulter le message laissé sur son répondeur. Selon Elhadji Mounirou Ndiaye, doctorant en économie à l'université de Grenoble et Président de l'Association des Etudiants et Stagiaires Sénégalais de Grenoble (A.E.S.S.G.), « le téléphone étant indispensable, il faut un minimum de 20 euros à l'étudiant sénégalais pour ses communications mensuelles » extrait de l'article : C'est la précarité pour les étudiants sénégalais expatriés en France. Confidentielsn.com, 28/06/2005.

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    Pour le téléphone mobile, les principaux services sont, d'une manière générale, l'abonnement et la carte rechargeable. Or dans les critères pour choisir un abonnement, une attention particulière est accordée à la durée, au coût et surtout à la réduction des appels vers l'étranger.

    3.2 Des relations presque quotidiennes avec le pays d'origine

    Le téléphone semble être pour l'instant le palliatif qui permet de supporter l'absence de la famille et des proches. On téléphone généralement pour prendre leurs nouvelles, mais également pour participer à la vie de la famille malgré la distance, par exemple en offrant son soutien et en étant présent quand surviennent des évènements heureux ou malheureux en son sein. Le téléphone affranchit et libère des contraintes géographiques de l'espace et du temps. Il permet, selon les migrants dont les familles sont restées au Sénégal, de gérer à distance l'ensemble des charges domestiques indispensables à la subsistance des familles restées dans l'espace d'origine. On peut donc dire que le téléphone contribue effectivement à augmenter la fréquence et la durée des relations avec les proches demeurant dans le pays d'origine, rendant ainsi plus vivaces les liens sociaux.

    Par ailleurs, pour les migrants qui cherchent à investir dans le pays d'origine, le téléphone est fréquemment utilisé pour pouvoir se procurer des informations et saisir quelques opportunités non seulement ici, mais aussi là-bas. On en voudrait pour preuve le rôle central du téléphone dans les démarches menées par I. D. afin de réaliser son projet visant à mettre en place et développer une petite activité économique entre le Sénégal et la France. Titulaire d'un diplôme de troisième cycle en droit et conscient des difficultés de plus en plus accrues d'insertion professionnelle en France, I. D. commence ses prospections au début de l'année 2009. Pour dénicher de bonnes affaires en France, il passe une bonne partie de la journée à son domicile à faire des recherches sur Internet, notamment sur les sites de petites annonces des particuliers tels que le bon coin. A chaque fois qu'il trouve une annonce intéressante, il prend son téléphone pour appeler la personne qui a diffusé l'annonce et essayer de conclure l'affaire. C'est principalement de cette façon qu'il parvienne à acquérir les objets amenés par la suite au Sénégal de même que les voitures lui permettant d'effectuer le trajet par la route. Le téléphone et Internet ont donc joué un rôle extrêmement important dans l'acquisition du matériel en France.

    Au moment des préparatifs pour le voyage, I. D. utilise presque deux cartes téléphoniques à codes par semaine au prix de 7,50 euros l'unité pour ses communications téléphoniques vers le Sénégal. Il peut appeler sur leurs téléphones mobiles des proches, des personnes-ressources, notamment transitaire, commerçants, en somme de nombreuses personnes susceptibles de lui donner les meilleures informations pour la réussite de son projet. Avec le Sénégal, les relations peuvent être établies facilement et rapidement grâce au téléphone fixe, aux cartes téléphoniques et au téléphone mobile. Il faut souligner que parallèlement à ses études, I. D. a toujours fait du commerce pour financer ses études en France. C'est quelqu'un qui est bien inséré dans le milieu du commerce sénégalais en France. Il considère que le commerce représente seulement une activité temporaire en attendant de trouver mieux. I. D. peut compter sur un réseau familial dont les membres sont relativement bien intégrés dans le commerce sénégalais en France. Une partie de sa famille est installée en France, une autre partie en Italie. En cas de nécessité, il peut également solliciter ses amis en France, en Italie et en Espagne.

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    Graphique 5. Le système de relations de I.D.

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    Les appels du Sénégal vers la France sont généralement peu fréquents. Les familles n'appellent le plus souvent que pour demander d'être rappelées quand il y a urgence. Le téléphone représente, aux yeux de la plupart des migrants un moyen essentiel de réactiver les liens avec les proches et les amis restés dans le pays d'origine.

    3.2.1 Une gestion quotidienne à distance de l'espace domestique

    Un grand nombre de migrants considère de nos jours le téléphone comme le moyen le plus simple, le plus rapide et le moins coûteux afin d'établir ou de rétablir à tout moment et en tous lieux des liens, notamment avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine. Pour les migrants, grâce au téléphone mobile, ils sont désormais plus facilement et plus rapidement accessibles par les proches et amis restés dans le pays d'origine, et aussi ils sont plus vite au courant de ce qui leur arrive que dans le passé.

    « Depuis que j'ai le téléphone portable, je suis davantage sollicité par mes deux femmes au Sénégal. Parfois, elles m'appellent en plein travail pour me demander de leur envoyer de l'argent pour la dépense quotidienne ou pour aller à des cérémonies familiales (baptêmes, mariages, décès, etc.). Dans ces cas-là, je confie mes marchandises à un autre compatriote commerçant juste le temps de me rendre au bureau de poste le plus proche pour leur envoyer de l'argent par le biais de western union » (Ousseynou, migrant sénégalais résidant à Nantes).

    « La situation est pareille pour nous depuis que nous avons acquis un téléphone portable et que nous avons transmis le numéro à nos familles au Sénégal. Nous sommes sans cesse sollicités pour leur entretien. Dès qu'il y a un problème d'argent, on nous appelle chez nous, dans nos lieux de travail, presque partout pour nous demander d'en envoyer » (Cheikh et sa femme, Iso, Tapha, Jules et Bass résidant à Créteil).

    C'est ce qui fait d'ailleurs dire à Abdou Salam Fall, Cheikh Gueye et Serigne Mansour Tall que l'on assiste aujourd'hui dans de nombreux foyers sénégalais, à une internationalisation de plus en plus accrue de la gestion domestique du domicile familial par les migrants depuis leurs pays d'installation. Pour ceux qui ont leurs femmes et leurs enfants au pays, le téléphone mobile est en effet pratique pour régler les cas d'urgence,

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    notamment en cas de maladie et pour la scolarité des enfants. Cependant, certains migrants, pour échapper un peu à cette forte pression sociale, à défaut de couper complètement les ponts, ont acquis plusieurs téléphones portables, mais un seul numéro est néanmoins transmis aux proches résidents au pays d'origine. Toutefois, une bonne partie de la communication vers le pays des migrants dont les familles sont restées au Sénégal est encore strictement orientée vers la gestion quotidienne de l'espace domestique familial. Les appels téléphoniques réguliers des migrants vers le Sénégal représentait, par ailleurs, une manne financière considérable pour la Sonatel, à travers notamment la taxe dite de répartition.

    Selon James Dean de l'Institut Panos au Royaume Uni, la taxe dite de répartition était « le résultat d'accords bilatéraux qui déterminent le prix de l'interconnexion et le montant (généralement 50% de ce prix) qu'une compagnie téléphonique d'un pays X verse à son homologue d'un pays Y pour qu'elle établisse la connexion ». Autrement dit, c'est le prix d'une connexion téléphonique internationale que doit payer un exploitant établi dans un pays émetteur d'un appel téléphonique à un autre exploitant établi dans un pays récepteur de cet appel, sous la supervision et le contrôle de l'UIT (l'Union Internationale des Télécommunications). Serigne Mansour Tall souligne que « selon le rapport de la Sonatel de 1997, l'augmentation de 6,4 milliards de francs CFA du solde des balances de trafic s'explique par la hausse du trafic "arrivée" en particulier de MCI et AT&T (+ 33%), de France Télécom (+ 44%), de Telefonica91 (+ 63%)».

    Dans son étude sur Le rôle des NTIC dans les mutations urbaines : le cas de Touba, Cheikh Gueye note que « le trafic international arrivée est passée pour tout le Sénégal de 94 millions de minutes en 1999, soit une croissance en valeur relative de près de 19% contre 35% en 1998 et 6,4% en 1996 alors qu'il avait stagné en 1995 ». Il ajoute que « si le trafic international départ est de 36,5 millions de minutes en 1999 contre 31,7 millions de minutes en 1998, soit une hausse de 15%, le trafic arrivée est de 111 millions de minutes contre 94 millions en 1998, soit une hausse de 19%. D'autre part, 60% environ des recettes de la Sonatel proviennent, en effet, de ce trafic international balancé. Touba est, après Dakar, le centre urbain où arrivent le plus d'appels ». Toujours selon Cheikh Gueye, « ce développement des communications téléphoniques internationales est aussi

    91 Téléfonica est l'opérateur historique en Espagne. Les migrants sénégalais utilisent beaucoup les télécentres de Téléfonica et son concurrent, l'opérateur privé Auna, pour leurs communications téléphoniques.

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    favorisé par une amélioration du réseau international par la Sonatel par un système de câbles sous-marins à fibres optiques : ATLANTIS 2 et SAT3/WASC/SAFE92.

    Cette taxe profitait donc aux pays pauvres qui émettaient plus d'appels qu'ils n'en recevaient, en raison notamment de la migration d'une importante frange de leurs populations. Pour les compagnies téléphoniques de la plupart des pays pauvres, le trafic téléphonique international représentait une source de revenus non négligeables. Cependant les Etats-Unis arguant, comme à chaque fois qu'ils ne tiraient pas profit du libéralisme, que ce système entraînait de lourds déficits à leurs entreprises et d'énormes flux de capitaux vers des pays étrangers, l'ont tout simplement remis en cause. Ce qui a provoqué un véritable tollé et un mécontentement général des pays pauvres.

    Le téléphone contribue plus généralement au maintien et au renforcement des contacts avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine ainsi qu'avec les autres compatriotes disséminés à travers le monde. Grâce au téléphone, la distance et la séparation géographique ne constituent plus réellement un obstacle pour les migrants et leurs proches.

    Son utilisation de manière communautaire dans les milieux de la migration internationale sénégalaise montre que cet outil s'intègre parfaitement aux us et coutumes de cette communauté fortement imprégnée d'une culture de l'oralité. Le téléphone est de ce fait devenu un instrument courant de la vie quotidienne des migrants sénégalais disséminés à travers le monde. L'importance accordée au téléphone s'explique pour beaucoup par son utilité, sa facilité pour joindre les parents ou les amis et aussi pour informer et rassembler les membres de la communauté. Il joue un rôle majeur et central non seulement en rendant le pays d'installation moins répulsif, mais aussi en estompant peu à peu les discontinuités dans les relations avec le pays d'origine. On comprend dès lors pourquoi le téléphone est devenu l'instrument principal pour maintenir les liens familiaux et amicaux en direction du pays d'origine.

    92 SAT 3/WASC/SAFE (South Africa Telecommunications/West African Submarine Cable/South African and Far East) est un câble sous-marin à fibres optiques d'une longueur de 28 000 km qui a été mis en place grâce à une coopération multilatérale. Doté d'une capacité de 120 Gbits/s, il relie l'Afrique, l'Asie et l'Europe. Son coût total s'élève à 639 millions de dollars US.

    Fruit également d'une coopération multilatérale, ATLANTIS 2, est un système optique d'une capacité de 20 Gigabits/ s et d'un coût de 244 milliards de Francs CFA. Ce câble, mis en service en février 2000, relie le Sénégal, le Cap-Vert, l'Espagne, le Portugal, le Brésil et l'Argentine.

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    Quand on observe les données obtenues à travers les réponses à la question suivante : quel opérateur téléphonique utilisez-vous ?, on s'aperçoit que près de la moitié de nos répondants en France utilisent les services de SFR. On compte en effet 46% de clients SFR parmi les personnes interrogées. Du fait de ses tarifs relativement attractifs, notamment certains forfaits dédiés aux étudiants, Bouygues Télécom se positionne comme le second opérateur de téléphonie mobile auprès des migrants sénégalais en France, avec 26% d'utilisateurs. Orange, la filiale du groupe France Télécom, compte 23% d'utilisateurs et s'impose comme le troisième opérateur de téléphonie mobile. Seulement 5% d'entre eux disent recourir aux services des petits opérateurs de téléphonie mobile comme Virgin Mobile, Nextel, Maxitel, etc.

    Graphique 6. Téléphonie mobile : opérateurs utilisés

    3.2.2 Le téléphone mobile, pour rattacher les jeunes étudiants au cocon familial

    Nous avons déjà évoqué à quel point le fait d'être arraché au cocon familial pouvait être très mal vécu par certains étudiants. En leur permettant de pouvoir désormais communiquer directement avec les parents à tout instant, le téléphone mobile permet de

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    nouveau aux jeunes étudiants de se rattacher au cocon familial. Pour beaucoup, le téléphone mobile donne l'impression que le lien avec la famille au Sénégal auparavant fragilisé par l'éloignement peut désormais être activé à tout moment malgré la distance. Il prolonge en effet le sentiment d'être encore dans le cercle familial. Le téléphone mobile est l'outil idéal pour permettre au migrant de surmonter le dépaysement, et aussi de rétablir une proximité relationnelle avec la famille restée au pays. Il est devenu l'outil indispensable qui permet précisément de rompre l'isolement. Cet objet multiforme et plurifonctionnel connaît de nos jours son heure de gloire. C'est le moyen indispensable pour émettre ou recevoir une communication téléphonique quel que soit l'endroit où l'on se trouve et comporte d'autres applications pratiques comme le SMS, horloge, gestion des plannings, accès à Internet via le protocole Wap, etc.

    Pour les migrants étudiants en France, la communication téléphonique était autrefois un moment tant attendue pour eux comme pour les parents restés au Sénégal. En effet, à cause du coût extrêmement élevé des communications téléphoniques, les périodicités d'appel étaient le plus souvent longues, une fois par mois voire une fois tous les deux à trois mois. Aussi, lors de ces appels émis à partir des cabines téléphoniques, il fallait s'enquérir des nouvelles de la famille et aller très vite à l'essentiel. Pour ceux qui avaient des familles nombreuses, il fallait d'abord et surtout parler en priorité avec les parents, ensuite s'il restait des unités sur la carte téléphonique de l'opérateur téléphonique France Télécom achetée dans les bureaux de tabac, on pouvait parler très rapidement avec les autres membres de la famille.

    La baisse tous azimuts des coûts de communication téléphonique et les innovations constantes dans ce domaine ont largement contribué à la démocratisation rapide du téléphone mobile qui représente à présent pour bon nombre d'étudiants le complément idéal pour se libérer des affres de la solitude et de l'éloignement familial. Le téléphone mobile semble ainsi rétablir une certaine continuité dans les relations à distance avec les parents et les amis restés au Sénégal. De ce fait, il est considéré comme une aubaine permettant d'estomper petit à petit les discontinuités entre le pays d'origine et le pays de résidence.

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    Chapitre 4. Le secteur de la téléphonie au

    Sénégal : infrastructures et services

    Depuis l'ouverture du marché amorcée en 1996, le secteur de la téléphonie constitue sans aucun doute l'un des secteurs les plus attrayants et les plus dynamiques de l'économie sénégalaise. Avec la multiplication des opérateurs, des progrès techniques appréciables ont été observés au niveau des installations et des équipements, sans oublier de souligner les efforts notables au niveau des investissements. Cependant, malgré la modernisation et l'extension d'un réseau téléphonique « pratiquement totalement câblé en fibres optiques »93, la couverture du pays reste inégalement répartie avec une forte concentration du réseau dans la capitale Dakar et des zones notamment rurales peu ou pas encore desservies. La libéralisation du secteur a entraîné l'arrivée de deux nouveaux opérateurs. En mars 1999, Sentel, filiale du groupe Millicom International Cellular, arrive sur le marché sénégalais et devient le second opérateur de téléphonie mobile après la Sonatel Mobiles. Faisant preuve de dynamisme depuis le démarrage de ses activités, il lance sa marque commerciale Hello en avril 1999 avant de diffuser une nouvelle marque intitulée Tigo depuis novembre 2005. En septembre 2007, les autorités sénégalaises attribuent une licence globale de télécommunications à l'opérateur historique au Soudan, Sudatel. Ce dernier devient le troisième opérateur de téléphonie mobile sur le marché sénégalais avec le démarrage de son produit, Expresso, en janvier 2009. Toutefois, bien que le marché soit à présent ouvert à la concurrence, les tarifs restent encore au-dessus du budget de la majorité des ménages sénégalais dont le pouvoir d'achat a connu une diminution drastique, notamment en raison de la flambée des prix de la plupart des denrées de première nécessité. Mais quoi qu'il en soit, l'accès et l'utilisation du téléphone (fixe et mobile) se sont largement répandus auprès des Sénégalais, au point qu'il est devenu leur principal moyen de communication, de diffusion de l'information. Le téléphone est devenu, de nos jours, un instrument fréquemment et couramment utilisé dans la vie quotidienne. D'après Annie Chéneau-loquay (2009), « aujourd'hui, l'intérêt et l'utilité du téléphone sont clairement démontrés par la pratique et ce pour tous les usagers à quelque niveau social ou spatial qu'ils se situent ». Elle ajoute que « c'est un outil

    93 Chéneau-Loquay, Annie. Les territoires de la téléphonie mobile en Afrique. NETCOM, septembre 2001, vol. 15, n° 1-2.

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    particulièrement adapté dans un continent où les structures sociales sont complexes (familles élargies, polygamie) et la vie de relation très intense et basée sur l'échange de la parole ».

    4.1 La téléphonie fixe : un secteur encore sous le monopole de

    l'opérateur historique

    L'accès au téléphone fixe sur tout le territoire national est assuré essentiellement par l'opérateur historique, la Sonatel. Créée en 1985, la Sonatel résulte de la fusion entre la Société des télécommunications internationales du Sénégal (Télésénégal) et l'Office des Postes et des Télécommunications (OPT). Depuis sa privatisation en 1997, la Sonatel a comme partenaire stratégique France Câble Radio, filiale de France Télécom, elle est détenue à 28 % par des Sénégalais. Dynamique et performante, l'entreprise va progressivement tenter de diversifier ses services à travers notamment la gestion du réseau mobile Alizé par sa filiale Sonatel Mobiles et aussi, à travers l'offre de services Internet par sa filiale Sonatel Multimédia.

    Si l'on tient compte des données fournies par l'Agence de Régulation des Télécommunications et des Postes (ARTP), le parc total de lignes fixes au Sénégal a constamment évolué jusqu'en 2006, passant de 229.000 lignes fixes en 2003, à 244.948 en 2004, 266.612 en 2005 et 282.573 lignes fixes en 2006. Mais cette croissance du parc de la Sonatel va enregistrer une baisse pour s'établir à 269.088 lignes en 2007 et à 237.752 lignes fixes en 2008. Visiblement, cette diminution s'explique en partie par le renchérissement des denrées de consommation courante résultant de la crise économique qui affecte durement le pouvoir d'achat des ménages sénégalais de nos jours. Beaucoup de ménages modestes avaient profité auparavant des offres de lignes prépayées pour s'équiper. Face aux difficultés quotidiennes croissantes, nombreux sont les ménages qui ont donc préféré résilier tout simplement leurs lignes téléphoniques pour renforcer prioritairement les revenus consacrés à la nourriture et à l'entretien des familles. L'ampleur de la diminution des lignes fixes s'explique aussi, à bien des égards, par le choc subi de plein fouet par les télécentres. Sur la période 2007-2008, on est passé de 15.000 lignes de télécentres à 5.500 lignes, ce qui montre un déclin irrésistible avec 10.000 lignes de moins rien que durant ce court intervalle. La ville de Dakar concentre

    142

    plus de la majorité (près de 67% en 2006) du parc des lignes fixes. Le taux de raccordement des zones rurales reste encore relativement faible. Sur les 13.500 villages centres, la Sonatel n'a réussi à raccorder au réseau du téléphone fixe que près de 949 en 2003 et 1359 en 2004. Le nombre de villages centres raccordés au réseau fixe, en 2006, était de 2.341 sur les 14.200 que comptait le Sénégal.

    Graphique 7. Evolution du parc de lignes fixes au Sénégal

    Source : ARTP

    4.2 Les télécentres au Sénégal : mort définitive de « la poule

    aux oeufs d'or » ou amorce d'une nouvelle « success story » ?

    Les télécentres sont des lieux privés spécialement aménagés avec une (ou plusieurs) cabine(s) téléphonique(s) mise(s) à la disposition de la population environnante. Mais ils peuvent être équipés parfois d'autres technologies de l'information et de la communication comme le fax, la photocopie, les micro-ordinateurs connectés ou non à Internet. Chaque télécentre est généralement doté de deux lignes équipées de taxaplus ou télétaxes qui sont des sortes de compteurs permettant aux utilisateurs de contrôler le nombre d'unités de la communication téléphonique effectuée. Les télécentres privés communautaires ont fait leur apparition au Sénégal en 1993 et dès lors ils ont renforcé leur poids de façon considérable. Le Sénégal comptait 5734 télécentres entre 1993 et

    143

    1998, 8200 télécentres entre 1998 et 2000 et 13000 télécentres entre 2000 et 2001. La Sonatel vend 50 Francs CFA (0,08 euros) l'unité aux gérants qui doivent en plus payer une taxe d'une valeur ajoutée de 20%. Ensuite, il revient à chaque gérant de fixer la marge bénéficiaire souhaitée. La plupart du temps, l'unité de communication est vendue aux usagers entre 65 Francs CFA (0,10 euros) et 105 Francs CFA (0,16 euros). Les télécentres, dont plus de la moitié est située à Dakar, ont contribué de manière extrêmement importante à faciliter l'accès au téléphone aux populations les plus démunies et habitant dans les endroits les plus reculés du pays. Les spécialistes des télécommunications de même que certains observateurs avertis reconnaissent que les télécentres ont effectivement largement contribué à banaliser l'usage du téléphone sur tout le territoire national. Son expansion a favorisé, selon Gaston Zongo (2000), le développement d'une véritable culture du téléphone dans la société sénégalaise, toutes catégories sociales confondues. En outre, les télécentres ont également permis à de nombreux jeunes de trouver directement ou indirectement du travail. Au Sénégal, l'espace du télécentre est valorisé au maximum par le gérant. Aussi, il n'est pas rare d'y trouver la fourniture d'autres services, tels que la vente de matériel de bureautique, la vente de produits cosmétiques, de vêtements, de produits alimentaires, etc. En 2006, on comptait plus de 16.000 télécentres.

    Néanmoins, il faut aussi admettre avec Olivier Sagna que l'on assiste aujourd'hui à la mort de la poule aux oeufs d'or avec le développement à un rythme sans précédent de la téléphonie mobile. Le succès rencontré par les innovations majeures prises par les deux opérateurs de téléphonie mobile de l'époque a contribué à modifier de façon extrêmement profonde l'environnement des télécommunications au Sénégal, entraînant inéluctablement la fermeture de millier de télécentres (15.000 entre 2005 et 2008) et par ricochet la perte de nombreux emplois. En effet, dès lors que Sentel, en 2005, et Sonatel Mobiles, en 2006, offraient désormais les possibilités d'acquérir des cartes téléphoniques prépayées à des sommes modiques (1000 FCFA, soit 1,52 euros) et aussi de partager des crédits à des tiers, les usagers ont commencé à se détourner des télécentres. Pour faire face à cette situation, les exploitants de télécentres, regroupés au sein de l'Union des exploitants des télécentres et des télé-services du Sénégal (Unetts), comptent moderniser ces dispositifs d'accès collectifs en les dotant de matériels informatiques. Selon Monsieur Bassirou Cissé, le secrétaire général de l'Unetts, ces équipements permettront de mettre à la disposition des clients de nouveaux services comme les démarches administratives en

    144

    ligne (l'e-gouvernance), les paiements des factures d'électricité ou d'eau, les transferts d'argent, etc. Ce projet, piloté par l'Agence Informatique de l'Etat, pourra aussi compter sur le partenariat de l'ARTP, de la Banque mondiale et de Microsoft, entre autres bailleurs de fonds.

    4.3 L'essor extraordinaire du téléphone mobile dans le pays

    d'origine

    Depuis l'année 2000, le parc de téléphonie mobile connaît une croissance spectaculaire. L'évolution très rapide du téléphone mobile au sein de la société sénégalaise dépasse les prévisions les plus optimistes. Sa position hégémonique s'affirme également davantage chaque jour auprès du grand public. En moins d'une décennie, il a fait un bond fulgurant, passant de 240.000 abonnés en 2000 à 1.121.314 abonnés en 2004, 1.730.106 abonnés en 2005, 2.982.623 abonnés en 2006, 3.630.804 en 2007 et à 5.389.133 abonnés en 2008. Le nombre de lignes mobiles a largement supplanté le nombre de lignes fixes. En 2003, il représentait près de 3,5 fois le nombre de lignes fixes et près de 10,5 fois en 2006.

    De nombreux utilisateurs ont été attirés et séduits par sa facilité d'utilisation, son rôle primordial dans le maintien et le renforcement des relations sociales ainsi que les multiples services qu'il rend de façon pratique au quotidien. La concurrence très vive entre les deux opérateurs Sonatel Mobiles et Sentel, consécutive à la libéralisation du secteur, a contribué de façon notable au dynamisme du marché. Les efforts considérables déployés au niveau des infrastructures et des équipements ont permis l'extension et la densification des réseaux à travers les principales villes et axes routiers du pays. Annie Chéneau-Loquay observe par ailleurs que si la téléphonie mobile connaît un succès aussi spectaculaire dans un pays comme le Sénégal, c'est dû au fait que « sa configuration spécifique christallérienne, permet au réseau cellulaire des accès dans des zones périphériques aux lieux centraux dépourvues de toute autre infrastructure moderne » (Annie Chéneau-Loquay, 2001). L'ampleur considérable de la téléphonie mobile auprès de l'ensemble du corps social s'explique aussi par une série d'innovations extrêmement diversifiées mises en oeuvre par les opérateurs. En effet, afin de favoriser la pénétration du mobile auprès des personnes à faibles revenus en particulier, les opérateurs multiplient les

    145

    initiatives et les promotions commerciales, surtout lors des fêtes religieuses telles que la Tabaski, la Korité, le Gamou, le Magal, etc. La majorité de la population ayant des revenus faibles préfère consacrer de petites sommes aux dépenses téléphoniques. Aussi, les trois opérateurs en concurrence (Sonatel Mobiles, Sentel et Sudatel) profitent souvent de ces évènements religieux pour organiser des campagnes de baisses de prix tous azimuts. Les possibilités d'acquisition de cartes de recharge ou de crédits à bas prix et les options de partage de crédit, notamment Izi de Sentel et Seddo de Sonatel Mobiles, ont ainsi permis aux populations à faibles revenus d'accéder et de s'habituer au téléphone qui est devenu le moyen de communication le plus utilisé au Sénégal.

    En outre, le développement du téléphone mobile a joué un rôle considérable dans la diminution du chômage des jeunes. Beaucoup de jeunes garçons et filles, auparavant sans emplois, ont jeté leur dévolu sur ce créneau pour devenir non seulement des vendeurs de téléphones portables neufs ou d'occasion, mais aussi des vendeurs de cartes de crédit ou de crédit en détail à travers les grandes artères de la capitale sénégalaise. Les activités autour du téléphone portable s'étendent également aux métiers de réparation ou de bricolage et de décodage, exercés dans les rues et les places de marché de la capitale sénégalaise, en particulier le marché Sandaga, le marché du port, la « salle de vente », Colobane, etc. Pour Annie Chéneau-Loquay (2009), on est dans des territoires africains au sein desquels les populations, confrontées à des difficultés de toutes sortes, tentent quotidiennement de mettre en place et de développer « des économies du détail et de l'occasion », à travers des ruses, des bricolages, des subterfuges. Néanmoins aussi, il ne faut pas également oublier l'envers du décor, c'est-à-dire tous ces individus douteux qui gravitent autour de cette économie parallèle, l'antre des recels ou plutôt du manque de traçabilité (selon Moïse Kaboré), ces espaces de la prolifération des produits de bas de gamme en provenance de la Chine ou de contrefaçon en provenance du Nigéria, mais surtout les nombreuses nuisances causées à l'environnement.

    146

    Graphique 8. Evolution du parc total des abonnés du mobile au Sénégal

    Source : ARTP

    4.4 Une utilisation collective du téléphone fixe et du téléphone

    mobile

    Les migrants originaires de la vallée du fleuve Sénégal et une bonne partie des migrants commerçants partaient essentiellement des milieux ruraux sénégalais où le téléphone était un objet quasi inconnu pour les populations. Parmi ceux qui venaient dans les zones déjà équipées, le téléphone était souvent un objet rare, voire inaccessible. Selon les témoignages recueillis en France comme au Sénégal, les périodicités d'appels étaient le plus souvent relativement longues (une fois par mois et même plus pour certains) en raison non seulement du coût élevé des tarifs de communication, mais aussi du fait que leurs interlocuteurs dans leur pays d'origine étaient rarement équipés en appareils téléphoniques. Le réseau téléphonique se limitait essentiellement à la capitale Dakar, et à certaines zones dans les milieux urbains, et était globalement concentré dans le centre-ville94.

    94 Le centre-ville était le centre d'activités et aussi le lieu de résidence des cadres de l'administration. Or ces derniers exigeaient un certain confort et un certain nombre d'équipements pour leur standing de vie. L'Etat allait par conséquent financer l'équipement de ces zones tout en oubliant de se préoccuper du sort d'une bonne partie du territoire national, et notamment des quartiers périphériques. Ces quartiers périphériques sont désormais investis par les migrants qui ont ainsi consenti, avec néanmoins l'aide de l'Etat et parfois

    147

    Le téléphone a d'abord été une affaire de privilégiés et de nantis au Sénégal. Toujours, d'après les témoignages recueillis au cours de nos enquêtes effectuées auprès de certains migrants originaires des régions de Diourbel, ce sont les grands marabouts et les grands dignitaires qui ont été les premiers à se doter de lignes téléphoniques personnelles dans la région. Pour communiquer donc par téléphone avec les membres de leurs familles restés dans la localité d'origine, les migrants avaient recours, la solidarité aidant, aux numéros de téléphone de ces personnes équipées. Le migrant appelait dans un premier temps pour convenir d'un rendez-vous avant de rappeler une deuxième fois pour joindre cette fois-ci la personne avec qui il désirait parler.

    Dans son étude consacrée précisément aux émigrés sénégalais et les nouvelles technologies de l'information et de la communication, Serigne Mansour Tall souligne l'usage communautaire du téléphone portable de Khady Diagne par tous les habitants (150 personnes) du village de Gade Kébé dans la région de Louga. Le téléphone portable de Khady Diagne dont le mari est émigré en Italie sert non seulement de « point de réception d'appels domestiques pour tous les villageois », mais aussi c'est à la fois un instrument de diffusion d'informations ayant trait aux cérémonies et un outil de travail pour les jeunes filles du village à la recherche d'un emploi domestique de même que pour les commerçants établis dans le village. Ainsi donc, même si l'utilisation du téléphone mobile s'est très largement répandue aujourd'hui au Sénégal comme un peu partout en Afrique d'ailleurs, les relations sociales sont façonnées de telle sorte que les usages communautaires ont encore de beaux jours devant eux. Et à notre avis, c'est cela qui va faire le succès des technologies de l'information et de la communication au Sénégal en particulier et en Afrique en général. Au Sénégal, le migrant pouvait appeler chez n'importe quel voisin du quartier proche ou lointain équipé en ligne personnelle, il était quasiment sûr que son message allait bien arriver à son destinataire.

    celle des collectivités locales, de gros efforts financiers pour y construire des maisons et aussi doter ces espaces d'infrastructures en eau, en électricité, en téléphone, etc.

    148

    Deuxième partie. Les migrants sénégalais et

    Internet : accès, usages et modes d'appropriation

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    150

    Introduction

    Dans ses travaux, Thomas Guignard95 souligne fort justement que l'Internet sénégalais ou l'Internet des Sénégalais est un espace extraterritorial caractérisé par une imbrication complexe des niveaux entre le local et le global. Autrement dit, les interactions ou les entrecroisements entre ces différentes échelles géographiques sont si exacerbés qu'il est impossible de limiter l'émergence, l'extension et la propagation de l'Internet sénégalais aux seules limites du territoire national. Par conséquent, loin de se réaliser dans les seuls contours géographiques de l'espace national, l'Internet des Sénégalais nous renvoie en fait à l'existence « d'un espace déterritorialisé, détaché de l'espace national et animé par de multiples flux d'information et de communication au sein duquel la proximité géographique n'a que peu de signification »96. La production et l'accès aux flux d'information et de communication portant exclusivement sur le Sénégal ne se réduit donc pas nécessairement à l'enracinement dans un lieu, en particulier l'espace sénégalais, mais ils peuvent se retrouver en tous lieux accueillant des ressortissants sénégalais. D'où le caractère multidirectionnel des pôles de diffusion et de réception de ces flux médiatiques. Il existe en effet toute une série d'espaces parcourus et habités par des migrants sénégalais dans lesquels se déroulent de nombreuses initiatives en vue de marquer de multiples façons la présence et la visibilité du Sénégal sur Internet. On assiste ainsi à ce que certains considèrent comme un brouillage des frontières entre l'ici et l'ailleurs, c'est-à-dire le lieu précis où se trouve la personne et un autre lieu différent ou lointain se rencontrent, se chevauchent et interagissent l'un avec l'autre.

    Mais ce qui paraît important de souligner ici, c'est le rôle extrêmement important des migrants dans l'animation et le dynamisme de l'Internet sénégalais. S'il est vrai que les migrants constituent en effet l'essentiel du public auquel s'adressent les contenus diffusés généralement à partir du pays d'origine, il est aussi intéressant de noter qu'ils jouent un rôle indéniable dans l'émergence et le développement de l'Internet sénégalais, à travers notamment la production de multiples contenus web. Certains d'entre eux font preuve de

    95 GUIGNARD, Thomas. Le Sénégal, les Sénégalais et Internet : médias et identité. Lille : Université Charles-de-Gaule - Lille 3 : 2008, 400 p.) (Th. Doctorat Sciences de l'information et de la communication : Lille 3 : 2008) (FICHEZ, Elisabeth. Directeur de thèse). Disponible sur : http://www.africanti.org/IMG/memoires/memoires/theseGuignard.pdf

    96 Idem.

    151

    créativité, de détermination et de professionnalisme afin de mettre en ligne des sites web avec des contenus et des services de qualité sous forme de textes, images et d'autres éléments multimédias. Ils sont d'une manière générale au coeur du processus de développement de l'Internet sénégalais. Les migrants agissent de façon multiforme pour permettre à leur pays d'origine d'avoir une meilleure visibilité sur le web. Ils constituent des acteurs incontournables du web sénégalais qui dépend en grande partie au moins de ce que Thomas Guignard qualifie éventuellement de « sites hybrides de qualité qui empruntent des formats occidentaux acclimatés »97. Plus précisément, c'est autour de la double appartenance98 que les migrants s'emploient à agencer la plupart de ces sites web. Ce qui contribue par ailleurs à apporter une certaine consistance et à augmenter la densité des services proposés sur le Sénégal à travers le Net. Dans le chapitre consacré aux associations de migrants sénégalais en France présentes sur le web, nous verrons cette culture de l'entre-deux qui se juxtapose constamment. La coexistence entre certains aspects de la culture du pays d'origine et ceux du pays d'accueil est une dimension essentielle des contenus web produits à travers ces sites internet.

    Dans cette partie, nous commencerons par examiner, dans le chapitre 5, la dynamique de l'Internet au Sénégal et la place de ce pays dans le réseau mondial. Comment faut-il comprendre cette position de choix du Sénégal parmi les pays africains où l'Internet a connu une percée significative au cours de ces dernières années? Il s'agira d'interroger quelques uns des nombreux projets, entre autres, menés dans le cadre de la coopération internationale (bilatérale ou multilatérale) en faveur du développement d'Internet au Sénégal. Les progrès réalisés dans ce domaine résultent également d'une forte impulsion donnée par les acteurs publics et aussi par les acteurs privés dont bon nombre s'activent essentiellement dans le secteur dit informel. Dans le chapitre 6, nous tenterons de voir plus clair dans les pratiques et les usages de l'Internet par les migrants sénégalais. Il s'agira plus particulièrement de se pencher sur les différents usages de l'Internet par les ressortissants sénégalais vivant en France. On remarquera, à ce propos, l'extrême diversité des usages et aussi l'appropriation de certaines applications pratiques d'Internet. On constatera à quel point les migrants ont intégré les nouvelles formes d'échanges épistolaires électroniques dans de nombreux domaines de leur vie de tous les

    97 Ibid.

    98 Nous considérons la double appartenance comme le fait qu'une personne arrive à se considérer comme appartenant ou comme étant membre à la fois de deux groupes socioculturels bien distincts.

    152

    jours. Nous évoquerons l'engouement des Sénégalais de l'extérieur pour les sites portails. Il en va de même des médias diffusés en ligne et qui permettent aux migrants de se connecter en temps réel à l'actualité du pays d'origine. Il y a d'autres particularités qui sont importantes à observer, c'est d'une part l'énorme succès de la communication téléphonique par Internet dans les milieux de la migration sénégalaise en France et d'autre part l'adhésion et la ferveur des jeunes migrants pour les sites de réseaux sociaux en ligne, notamment Facebook. On verra aussi le rôle des migrants dans le dynamisme de la blogosphère sénégalaise. En effet, les migrants, en créant des blogs « citoyens », ou des blogs destinés à élargir leurs réseaux d'amitié (c'est le cas des Sénégalaises vivant en France) ou tantôt des blogs religieux participent à améliorer la visibilité et la présence du Sénégal dans la blogosphère. Enfin, dans le chapitre 7, nous nous intéresserons essentiellement aux associations de migrants sénégalais en France présentes sur le web. Nous tenterons de montrer le dynamisme du web sénégalais à travers les initiatives des associations de migrants sénégalais implantés dans certaines régions françaises. A cet égard, nos observations semblent indiquer que ce sont surtout les associations des étudiants sénégalais dans les différentes villes universitaires françaises qui sont à l'avant-garde de ce processus d'utilisation d'Internet comme moyen d'information et de communication.

    153

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    Chapitre 5. Internet au Sénégal et le Sénégal sur

    Internet

    Dans la morosité ambiante qui caractérise de manière générale le Sénégal d'aujourd'hui, avec une dégradation brutale des conditions d'existence de la majorité de la population liée aux difficultés rencontrées par presque tous les secteurs essentiels de l'économie, le pays parvient tout de même à se distinguer par un secteur des télécommunications moderne et performant. En d'autres termes, dans ce contexte de crise généralisée à tous les niveaux, le Sénégal a quand même réussi à se doter et à maintenir un secteur des télécommunications relativement dynamique, certainement l'un des plus avancés et des plus compétitifs en Afrique de l'Ouest. En Afrique, le Sénégal fait d'ailleurs figure de pôle position, avec cependant d'autres pays comme l'Afrique du Sud, le Maroc, etc. aussi bien au niveau des infrastructures Internet que des utilisateurs d'Internet. Ce dynamisme du secteur des télécommunications résulte non seulement d'une volonté politique forte entamée sous l'ancien régime socialiste et confortée par le régime libéral dit de l'alternance, mais ce dynamisme est aussi le fait d'une participation active à travers de nombreux projets de coopération de dimension internationale.

    Après avoir connu des débuts relativement timides, Internet commence à se faire progressivement une place dans le paysage médiatique sénégalais. La présence du Sénégal sur Internet se traduit principalement par la création et la mise en ligne d'une part, de sites web de noms de domaine enregistrés .sn, et d'autre part, de sites web portant sur le Sénégal ou encore de sites web dont les hébergeurs se trouvent au Sénégal. C'est une présence qui se manifeste dans des secteurs divers comme l'administration, l'économie, la politique, l'éducation, la santé, la culture, la religion, le sport, les médias, etc.

    Cependant il faut souligner, comme le fait remarquer Thomas Guignard encore une fois, qu'Internet a suscité un engagement sans faille avec un certain optimisme plutôt béat parfois, notamment de la part des autorités sénégalaises. Pour les nombreux apôtres d'Internet (les autorités sénégalaises et les institutions internationales en particulier), cette technologie est d'un côté la panacée qui va faire connaître au Sénégal le bond technologique tant attendu et, d'un autre côté elle est la solution miracle qui va arrimer le

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    Sénégal dans cette nouvelle civilisation du troisième millénaire que d'aucuns qualifient de société de l'information. Néanmoins, même s'il convient de tempérer ces ardeurs ou cette ferveur autour d'Internet, force est de constater tout de même que cette technologie possède de nombreuses potentialités pouvant contribuer à améliorer, dans bien des cas, le quotidien des Sénégalais.

    Nous verrons donc que l'insertion et le développement d'Internet au Sénégal ont été favorisés par une coopération multilatérale soutenue en particulier par les pays occidentaux constitués au premier plan par la France, le Canada et les États-Unis et par les organismes internationaux comme l'UNESCO, l'AUF, etc. Nous montrerons aussi que l'expansion d'Internet au Sénégal résulte d'une réelle volonté politique publique d'un État soucieux de parvenir d'une certaine manière à instaurer un minimum de service universel pour tous ses citoyens et ceci sur tout le territoire national. La libéralisation du secteur des télécommunications en 1993 va également inciter davantage l'opérateur historique, la Sonatel a faire preuve d'initiatives dans le domaine des investissements, des infrastructures et des équipements.

    5.1 Historique et dynamique de l'Internet au Sénégal

    C'est à la fin des années 1980, que l'Internet fait, de la manière la plus discrète, son apparition au Sénégal pour la première fois, notamment dans les milieux de la recherche scientifique. En fait, les premiers noeuds ayant permis au pays de se connecter au réseau mondial ont été implantés successivement, d'un côté par l'institut français de recherche pour le développement (IRD) dans le cadre du programme RIO (Réseau Intertropical d'Ordinateurs) et, d'un autre côté par l'institution des Nations-Unies spécialisée dans l'éducation, la science et la culture (UNESCO) dans le cadre du projet RINAF. On peut raisonnablement dire que le Sénégal a su développer au bon moment, c'est-à-dire dès les débuts de l'émergence d'Internet, des stratégies particulièrement avisées qui vont lui permettre par la suite de bénéficier des infrastructures et des services mis en place par les réseaux de coopération scientifique et technique sous la tutelle des pays du Nord.

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    Cependant, comme le révèle Olivier Sagna99, c'est en réalité au cours du mois de mars 1996 que le Sénégal s'est véritablement connecté à cet espace de communication, d'information et de liberté que constitue le réseau Internet. La fourniture d'accès à Internet était alors assurée principalement par la société Télécom-Plus, filiale de l'entreprise publique de télécommunications, la Sonatel, et le cybercafé Métissacana100. Si l'on se réfère toujours aux travaux d'Olivier Sagna101, il apparaît que c'est plus particulièrement dans un contexte caractérisé d'abord par la libéralisation du secteur des télécommunications et la privatisation de la Sonatel et, puis par la mobilisation et la mise en place de nombreuses initiatives de la communauté internationale mais aussi de la société civile que le Sénégal va précisément faire son entrée dans l'ère de l'information durant la décennie 1996-2006.

    Par ailleurs, comme l'avait auparavant constaté Thomas Guignard, on remarque que le paysage de l'Internet au Sénégal est encore caractérisé par une forte disparité géographique ou dichotomie entre Dakar, le pôle administratif et économique, assez correctement connectée (si éventuellement l'électricité ne fait pas défaut) et les autres régions du pays dont quelques unes semblent relativement bien branchées tandis que d'autres sont un peu encore à la traîne, voire parfois, pour certaines, complètement en marge de cette grande innovation technologique.

    99 Sagna, Olivier. Les TIC et le développement social au Sénégal, http://www.unrisd.org, 2001.

    100 Un des premiers cybercafés ouvert en Afrique, Métissacana (qui veut dire le métissage est arrivé en Bambara) a été créé par la styliste sénégalaise Oumou Sy et son mari Michel Mavros en juillet 1996. Situé dans le centre-ville de Dakar, au coeur du quartier administratif et des affaires, Métissacana offrait à sa clientèle des services multiples et diversifiés, allant de l'accès à Internet à toute une série d'activités culturelles et artistiques. Métissacana a joué indéniablement un rôle de premier plan dans la promotion, la diffusion et l'évolution de l'Internet au Sénégal. Selon Michel Mavros, Métissacana a arrêté ses activités d'Internet provider en mai 2002 pour « cause d'environnement hostile, entre d'une part, l'abus de monopole et la concurrence de la Sonatel/France Télécom et d'autre part, le laxisme de l'État en matière de législation et de réglementation du secteur ».

    101 Sagna, Olivier. Le Sénégal dans l'ère de l'information (1996-2006). Sociétés africaines de l'information : illustrations sénégalaises. IVETCOM, 2008, vol. XXII n° 1-2, pp. 13-36.

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    Carte 2. Carte administrative du Sénégal

    5.1.1 La coopération internationale

    Traditionnellement, le Sénégal est un pays très actif dans les projets de coopération et de partenariat internationaux. La coopération internationale est un domaine essentiel qui contribue, dans bien des cas, à pallier les nombreuses carences de l'État sénégalais. C'est dans ce cadre que des projets multiples ont été initiés avec divers acteurs (États, ONG et organismes internationaux) du Nord afin de permettre au Sénégal de bénéficier des innovations technologiques et de participer à la société de l'information ou de la connaissance. Ainsi, le Sénégal a pu donc bénéficier simultanément, dans le cadre de la coopération internationale, de nombreux programmes en faveur de l'insertion et de la diffusion des TIC en général et de l'Internet en particulier dans les pays pauvres. Parmi les divers programmes orientés vers les nouvelles technologies et initiés au Sénégal, il y a les projets RIO, RINAF, REFER, etc.

    158

    5.1.1.1 Le rôle pionnier dès 1989 du réseau RIO

    Le projet phare qui va jouer un rôle extrêmement important dans l'insertion et le développement d'Internet au Sénégal est principalement le projet RIO (Réseau Intertropical d'Ordinateurs) mis en place par l'IRD en novembre 1998. Selon Pascal Renaud de l'IRD, le RIO devait poser les jalons de la participation des pays de l'Afrique francophone en particulier « à la construction des réseaux de la recherche » et contribuer au rapprochement de la communauté scientifique internationale102. Son objectif visait donc à promouvoir et développer des échanges scientifiques entre des chercheurs évoluant dans des structures de recherche basées dans des pays en voie de développement avec leurs homologues dans les pays du Nord. Ainsi à travers les réseaux électroniques initiés dans le cadre de ce programme de recherche, l'IRD a pu relier la communauté scientifique d'une dizaine de pays d'Afrique francophone sub-saharienne à la communauté universitaire et scientifique internationale. Eric Bernard (2003) rappelle qu'ils seront sept pays africains à bénéficier des services du réseau RIO, notamment le Bénin, le Burkina-Faso, le Cameroun, la Côte d'ivoire, le Congo, la Guinée-Conakry, le Madagascar, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Il précise en outre que dans ce dernier, l'existence du RIO sera de courte durée, en raison de la fermeture du centre ORTSOM relative aux troubles politiques ayant secoué le pays. A la suite de son déploiement au Sénégal, le RIO va progressivement poser les bases de la diffusion de la messagerie électronique, d'échange de données et par conséquent d'une collaboration plus efficace entre des équipes de recherche implantées au Sénégal et leurs homologues dans certains pays du Sud et du Nord.

    5.1.1.2 En 1992, le Sénégal dispose d'un noeud du projet RINAF de l'UNESCO

    Le Réseau Informatique Régional pour l'Afrique (RINAF) a été lancé par l'UNESCO dans le cadre du Programme Intergouvernemental pour l'Informatique (PII). Ce projet multilatéral visait à promouvoir la mise en place d'infrastructures d'accès et la fourniture de services électroniques (courrier électronique, accès aux bases de données, listes de

    102 Pascal Renaud, Historique de l'Internet du Nord au Sud. In CHENEAU-LOQUAY, Annie (Dir). Enjeux des technologies de la communication en Afrique : du téléphone à Internet. Paris : Karthala, 2000.

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    discussions, etc.) dans une vingtaine de pays africains. Sa mise en oeuvre sera initialement confiée au comité africain de pilotage. De la même manière que le Nigéria et la Guinée, le Sénégal a bénéficié d'un noeud dès la mise en oeuvre du projet (E. Bernard, 2003). Cependant, insiste Eric Bernard, « le Sénégal et le Nigéria ont été définis chacun comme noeud sous-régional ». Au fil du temps, le RINAF est finalement devenu un projet strictement africain destiné à favoriser la circulation et l'échange d'informations à caractère scientifique, technique, économique et culturel entre institutions universitaires, instituts techniques ou tout autre organisme académique chargé de produire et diffuser des informations à caractère scientifique et technique en Afrique.

    5.1.1.3 Le réseau REFER de l'AUPELF est lancé en 1994

    Au même titre que la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso et le Bénin, le Sénégal fait partie des premiers pays africains à bénéficier du Réseau Francophone de l'Éducation et de la Recherche (REFER). Ce projet piloté par l'Association des universités partiellement ou totalement de langue française (AUPELF) avait essentiellement comme objectif la production et la valorisation de contenus francophones, « mais le REFER était aussi un système de messagerie électronique » (E. Bernard, 2003). Accessible depuis les centres Syfed (Système francophone d'édition et de diffusion), le REFER avait principalement pour vocation de mettre à la disposition des universitaires francophones du Sud et du Nord des informations à caractère scientifiques et techniques. Ces centres Syfed sont devenus actuellement des campus numériques et des centres d'accès à l'information et sont implantés dans vingt cinq pays à travers le monde. Equipés de passerelles d'accès à Internet, de serveurs et de machines de consultation, ces universités virtuelles francophones ont comme objectifs « d'augmenter la présence francophone sur Internet », de fournir aux francophones les moyens « de devenir des acteurs de l'Internet » et « d'offrir des contenus scientifiques de qualité aux chercheurs francophones » ( www.refer.org).

    160

    5.1.1.4 Une participation tous azimuts aux programmes de coopération internationaux mais aussi régionaux

    Tout ce qui vient d'être évoqué montre bien que les institutions internationales sont effectivement des acteurs clefs dans le processus d'insertion et de démocratisation des TIC et plus particulièrement de l'Internet au Sénégal. Parmi les nombreuses initiatives internationales prises en faveur du développement de l'accès à Internet au Sénégal, on peut citer l'initiative Leland mis en place par le gouvernement américain en 1996. Ce projet, qui est en fait sous la responsabilité de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), visait précisément la connexion à Internet de façon rapide et à faible coût d'une vingtaine de pays de l'Afrique sub-saharienne dont le Sénégal et aussi à promouvoir éventuellement leur développement durable. Cette initiative avait pour ambition de faire en sorte que ces pays puissent réellement bénéficier de tous les avantages procurés par la société de l'information, dans une logique de partenariat entre le secteur public et le secteur privé.

    Le Sénégal a participé également à des programmes canadiens pour le développement des NTIC en Afrique. Il s'agit des programmes Acacia et Connectivité Afrique. Mise en oeuvre en 1996 et pilotée par le Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI) qui est une société d'État créée par le parlement canadien en 1970 dans le but d'appuyer les scientifiques dans la recherche de solutions aux problèmes vitaux auxquels sont confrontés les pays en voie de développement, l'initiative Acacia était destinée à favoriser, via les NTIC, un développement social et économique durable et équitable des pays bénéficiaires de l'Afrique subsaharienne en soutenant globalement les politiques mises en oeuvre et déployées par les différentes communautés locales. En juin 2002, les huit pays supposés les plus riches du monde (États-Unis, Japon, Canada, Grande-Bretagne, Allemagne, France, Italie et Russie), qui cherchent à imposer leurs points de vue et gouverner directement ou indirectement la planète, s'étaient réunis au sommet de Kananaskis au Japon, où ils avaient pris ensemble la décision de concevoir un projet dénommé « Connectivité Afrique ». Cette initiative, lancée officiellement en avril 2003 à Kwa Maritane en Afrique du Sud, était dirigée aussi par le CRDI en partenariat avec la Commission Économique pour l'Afrique (CEA). Selon son coordinateur Steve Song, « Connectivité Afrique » avait principalement pour objectif « d'utiliser toute la palette disponible des nouvelles technologies pour améliorer la

    161

    connectivité de l'Afrique et surtout la rendre moins chère »103. Cette initiative visait donc à combler le fossé numérique entre les pays riches et les pays pauvres dans le cadre plus global de la Dot Force (Digital Opportunity Task Force que l'on peut traduire en français par groupe d'experts pour l'accès aux nouvelles technologies) créée par les pays du G8 en juillet 2000 lors du sommet organisé à Okinawa au Japon.

    Il serait fastidieux de vouloir analyser toute la panoplie de projets développés dans le cadre de la coopération internationale en faveur de l'émergence de l'Internet en Afrique de manière globale. On peut néanmoins en énumérer pêle-mêle certains comme le projet RASCOM (l'organisation régionale africaine de communications par satellite) qui a vu le jour en 1993, le réseau ANAÏS créé en octobre 1996 en faveur de la promotion des TIC en Afrique et de leur utilisation effective et efficace au profit du plus grand nombre, l'ISOC (l'Internet Society) créée en janvier 1992 et dont la mise en oeuvre dans une trentaine de pays africains devait permettre l'accès à « l'Internet pour tous », le réseau Recherche Éducation pour une meilleure circulation de l'information scientifique et technique avec l'émergence et la structuration d'une communauté scientifique africaine travaillant en étroite relation de partenariat avec celle des pays du Nord, le PADIS (le système panafricain d'information) créé en 1980, le réseau international d'information sur l'environnement, Infoterra, un programme initié par le PNUE (le Programme des Nations Unies pour l'Environnement) en 1975, le projet OICIS-Net du réseau d'information de l'OCI (Organisation de la Conférence Islamique) créé par la BID (Banque Islamique de Développement) en avril 2000, le RAPIDE (le Réseau Africain pour l'Intégration et le Développement) mis en place par la PANA (agence panafricaine d'information) en faveur de la promotion de contenus africains sur Internet... Cependant, pour Annie Chéneau-Loquay et Raphaël Ntambue-Tshimbulu (2003), « les années de coopération internationale, durant la période comprise entre 1989 et 2003, révèlent une évolution mitigée des visions et stratégies des intervenants, l'affirmation des organes internationaux de gestion globale des TIC, la multiplication des applications des TIC dans divers domaines de la coopération au développement ainsi qu'une adaptation difficile de tous ces instruments aux enjeux nouveaux de l'ère de l'information ».

    103 COLY, A. J. « Connectivité Afrique », réponse canadienne aux besoins du continent. In Le Soleil du 24/01/2002.

    Disponible sur : http://www.osiris.sn/article877.html. Consulté le 27/09/2005.

    162

    5.1.2 Une forte impulsion des acteurs étatiques

    Si la transition dans le domaine des technologies de télécommunication a pu être réalisée au Sénégal avec un certain succès, c'est aussi parce que l'État a pris très tôt conscience des enjeux liés à l'émergence et au développement des TIC. Les acteurs étatiques ont joué un rôle actif et important pour la promotion et le développement des technologies de l'information et de la communication sur tout le territoire national. Même si certains observateurs comme Thomas Guignard, ont pu noter, à juste titre d'ailleurs, un net décalage entre les ambitions parfois démesurées et la réalité, il faut quand même reconnaître que les pouvoirs publics sénégalais ont consentis de gros efforts et engagés une profonde réflexion basés en particulier sur la valorisation des ressources et atouts humains (formation d'ingénieurs informaticiens à l'école polytechnique de Thiès dès les années 1980) et des potentialités techniques dont dispose le pays. Cette détermination des pouvoirs publics s'est aussi traduite par une politique d'ouverture de certains segments du secteur des télécommunications avec l'ouverture partielle du capital de la Sonatel en 1996 et une volonté affichée de parvenir à amener l'opérateur historique des télécommunications à proposer des tarifs accessibles au plus grand nombre. Cet impératif va inciter davantage l'État sénégalais à mettre progressivement en oeuvre des réformes avec la libéralisation totale du secteur des télécommunications en août 2004, et à entreprendre des projets qui vont contribuer plus tard à améliorer de manière qualitative et quantitative l'offre de services de télécommunications mise à la disposition des usagers. Ce qui a permis en même temps une forte modernisation du réseau et son extension dans presque toutes les régions du pays.

    Toujours dans son souci permanent d'assurer l'ouverture du secteur des télécommunications à d'autres opérateurs tout en l'encadrant avec des règles clairement définies d'une part, et d'autre part de faire la promotion des TIC en vue de leur utilisation dans divers secteurs d'activités et de répondre favorablement à la demande de baisse des tarifs exprimés par les populations notamment les plus démunies, l'État a mis en place d'autres structures comme l'Agence de Régulation des Télécommunications et des Postes (ARTP) et l'Agence de l'Informatique de l'État (l'ADIE).

    Avant la promulgation de la loi n° 2006-02 du 4 janvier 2006 qui a élargi son domaine de compétences au secteur de la poste, l'ARTP s'appelait tout simplement l'ART (Agence de Régulation des Télécommunications). Actuellement, elle est chargée de

    163

    veiller notamment, par un contrôle permanent et impartial104, à l'exécution et au respect d'une concurrence loyale, libre et saine dans le secteur des télécommunications, et aussi de procéder à la mise en place d'un cadre réglementaire propice pouvant simplifier les procédures et accompagner plus facilement la libéralisation souhaitée dans le secteur postal. (Source : htpp:// www.artp.sn)

    A la question de savoir en quoi consistait précisément la mission de l'ADIE, son directeur général, Monsieur Tidiane Seck répond que son agence a pour vocation non seulement de favoriser l'utilisation de manière plus efficace « des nouvelles technologies au sein du gouvernement mais aussi, plus largement par tous les citoyens ». Cette réponse de Monsieur Seck nous semble beaucoup plus pondérée que l'ambition vraiment démesurée assignée à l'ADIE et consistant à vouloir faire du gouvernement un e-gouvernement et du citoyen sénégalais un e-citoyen. Se fixer de tels objectifs dans le contexte actuel du Sénégal fait de difficultés de toutes sortes pour les populations relève à notre avis d'un manque de réalisme et de vision. Il faut savoir raison gardée, car par quelle alchimie l'ADIE peut-elle parvenir vraisemblablement à transformer aujourd'hui 48,5% d'illettrés sénégalais en des e-citoyens ? Loin de nous aussi toute idée de rejeter ou de nier les nombreuses potentialités en matière d'administration, de participation citoyenne et plus généralement de bonne gouvernance offertes désormais par Internet, mais nous pensons que le Sénégal, en l'état actuel, a des défis beaucoup plus importants et urgents à relever. Les maux chroniques qui gangrènent actuellement la société sénégalaise nous interpellent. Ces maux endémiques dont souffrent les Sénégalais ont pour nom : la mauvaise gouvernance, la corruption à vaste échelle, le gaspillage des maigres ressources du pays, le chômage massif et endémique des jeunes, un tissu socio-économique complètement disloqué, un système éducatif moribond, un secteur médical malade, les coupures intempestives d'électricité105, etc.

    104 En 2006, les responsables de Tigo, le deuxième opérateur de téléphonie mobile, avaient dénoncé les visites inopinées intempestives effectuées dans leurs locaux par les agents de l'ARTP. En 2007, les sanctions prises contre l'opérateur historique, la Sonatel, à qui l'ARTP avait infligé une pénalité de 3.196.800.000 FCFA soit 4.873.490 euros représentant 1% du chiffre d'affaires de 2005, en raison de la mauvaise qualité du réseau de sa téléphonie mobile, avait suscité l'ire et la réprobation des syndicalistes de l'entreprise. Saisi par la Sonatel qui avait vivement contesté cette décision, le Conseil d'État avait finalement conforté l'ARTP dans sa position.

    105 L'approvisionnement en électricité connaît actuellement de très sérieuses difficultés. Les coupures intempestives d'électricité sont devenues le lot quotidien des Sénégalais. Aucune localité du pays n'est épargnée par les coupures quotidiennes de courant. La société nationale d'électricité, la SENELEC, se trouve actuellement dans l'incapacité de satisfaire les besoins en électricité de la population, faute de ressources financières suffisantes pour s'approvisionner en combustible et aussi faute d'avoir su prendre à temps les mesures idoines afin de prévoir l'augmentation de la demande et de procéder au remplacement

    164

    Aveuglés par l'utopie de la communication et sous l'euphorie du mythe du village planétaire (P. Breton, 2007), les autorités sénégalaises eurent l'idée de proposer le fonds mondial de solidarité numérique. Lancé par le président Abdoulaye Wade lors du sommet mondial de la société de l'information à Genève en décembre 2003, ce fonds avait spécifiquement pour but de combattre et de réduire la fracture numérique entre les pays du Nord et les pays du Sud. Comme on peut le relever à travers l'encyclopédie électronique wikipédia, cette initiative du gouvernement sénégalais avait quand même suscité un enthousiasme mondial avec des soutiens pluriels, notamment de l'Union Européenne en février 2005 à Bruxelles, du Sommet mondial sur la société de l'information en novembre 2005 à Tunis, du Sommet de Bilbao en novembre 2005, de la Conférence internationale « solidarité et mondialisation : financements innovants pour le développement à Paris en février 2006, de la réunion plénière du groupe pilote sur les mécanismes de financements innovants à Brasilia en juillet 2006, de la XIe conférence des chefs d'État et de gouvernement de la francophonie à Bucarest en septembre 2006, de la IIe réunion des ministres ACP (Afrique Caraïbe Pacifique) de la culture à Saint-Domingue en octobre 2006, du Xe sommet des chefs d'État et de gouvernement des états ACP à Khartoum en décembre 2006. Au cours de ces différents sommets, des résolutions ont été prises pratiquement par toutes les nations dans le but de soutenir et d'encourager la mise en oeuvre du principe de 1% de solidarité numérique106, proposé par ses hérauts et représentants, afin d'alimenter le fonds et réduire la fracture numérique.

    5.1.3 Les fournisseurs d'accès à internet (les FAI) ou providers

    Les fournisseurs d'accès à Internet ou providers (issus de l'appellation anglaise internet services providers) sont des prestataires offrant des services payants qui permettent tout simplement aux usagers d'établir une connexion au réseau informatique

    de ses unités de production obsolètes et vétustes. Malgré les travaux de modernisation du réseau électrique entrepris dernièrement par le gouvernement sénégalais, les populations en particulier et l'économie en général continuent de subir les désagréments des coupures d'électricité. Excédées, les populations sont sorties dans les rues des grandes villes sénégalaises telles que Dakar et Saint-Louis pour manifester leurs mécontentements et exiger l'arrêt immédiat des coupures d'électricité les 1er et 2 septembre 2009.

    106 Le principe du « 1% de solidarité numérique » est un mécanisme de financement destiné à la réalisation d'une société de l'information moins inégalitaire, plus juste et plus équitable. Il s'agit d'une clause rappelant les entreprises publiques ou privées postulant à des appels d'offres de biens et de services liés aux TIC de s'engager à prélever 1% de la transaction sur leur marge bénéficiaire et à le verser au Fonds mondial de solidarité

    165

    Internet. Aujourd'hui, il ne reste plus, d'après l'observatoire sur les systèmes d'information, les réseaux et les inforoutes au Sénégal (OSIRIS) que quelques FAI identifiés dont les principaux sont essentiellement localisés à Dakar. Parmi les plus actifs, on peut citer, entre autres, Sonatel Multimédias, Arc Informatique, Enda Tiers Monde, Trade Point Sénégal, l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Disso Adsl et kheweul.com. La Sonatel, l'opérateur historique, et le cybercafé Métissacana ont été les précurseurs dans l'aventure de la fourniture d'accès à Internet au Sénégal.

    Fondé en 1996 par la styliste Oumou Sy, Michel Mavros et Alexis Sikorsky, Métissacana (qui signifie en bambara le métissage est arrivé) était à la fois prestataire et point d'accès à Internet. Après bien des péripéties et pour cause de conflit exacerbé avec la Sonatel accusée en son temps, par les responsables de Métissacana, d'exercer un abus de monopole et une concurrence déloyale avec la complicité d'un État laxiste, Métissacana, le premier cybercafé implanté en Afrique de l'Ouest, a dû fermer les portes de son local situé à proximité du marché Sandaga dans le centre-ville de Dakar. En cessant son activité de provider en mai 2002, Métissacana a mis fin à une aventure exemplaire en Afrique qui voulait, selon Michel Mavros, « faire du Réseau un média de masse au Sénégal »107.

    C'est en 2001 que le groupe Sonatel a créé sa filiale Sonatel Multimédias chargée du développement de l'activité Internet sous la marque Sentoo. Avec près de 14.000 abonnés en fin 2004, la Sonatel Multimédias monopolisait tout le marché sénégalais de la fourniture d'accès à Internet. A présent, elle propose, en fonction des besoins exprimés, toute une gamme de services complète et adaptée aussi bien pour les particuliers que pour les professionnels et entreprises. Par exemple le pack ADSL Kheweul qui permet aux clients de bénéficier d'une ligne téléphonique Keurgui Kheweul et d'un accès Internet haut débit ADSL108 au tarif de 9.500 FCFA TTC (14 euros). Introduite au Sénégal en mars 2003 par le groupe Sonatel, la bande passante de l'ADSL a connu une évolution constante pour devenir aujourd'hui le mode de connexion privilégiée des abonnés

    numérique. L'argent collecté devant être ensuite investi dans des projets communautaires au service du développement.

    107 I. Renaud et A. Mora, Métissacana : les illusions perdues de l'internet pour tous, http://www.novethic.fr/novethic/v3/article.jsp?id=31568, mis en ligne le 15/01/2003, consulté le 20/03/2009.

    108 ADSL qui signifie en anglais Asymetric Digital Subscriber Line est une technologie de communication de pointe qui permet d'améliorer la capacité et les performances des lignes téléphoniques afin d'accéder plus rapidement à Internet.

    166

    résidentiels autant que des abonnés professionnels. Selon les données fournies par l'ARTP, la bande passante Internet est passée de 310 Mbps en 2003 à 465 Mbps en 2004. Elle est estimée à 775 Mbps en 2005. La bande passante, constituée essentiellement de câble sous marin à fibre optique et de satellite, augmente pour atteindre 1,24 Gbps en 2006, elle a été portée à 1,705 Gbps en 2007 et à 2,9 Gbps en 2008. Cette technologie, selon les responsables de la Sonatel, s'est déployée sur l'ensemble des régions sénégalaises, avec la couverture de la plupart des villes. Ce qui a permis d'ailleurs un développement des points d'accès publics, une diminution considérable des tarifs de connexion à Internet (150 FCFA à 300 FCFA l'heure de connexion). Toutefois, malgré l'augmentation du nombre d'utilisateurs d'Internet, le taux de pénétration reste encore très faible sur l'ensemble du territoire national. Le parc d'abonnés à Internet était constitué de 18.028 abonnés en 2005, il est estimé à plus de 30.000 abonnés en 2006, à près de 40.000 abonnés en 2007 et près de 48.000 en 2008.

    L'augmentation de la bande passante a été rendue possible par la connexion, depuis le 22 mai 2001, du Sénégal au câble transcontinental sous-marin SAT3/WASC/SAFE d'une longueur de 28.000 km, reliant l'Afrique, l'Europe et l'Asie avec une capacité totale de 120 gigabits par seconde. Ainsi donc entièrement analogique autrefois via des connexions satellites, le réseau de télécommunication du Sénégal est devenu aujourd'hui à près de 80% numérique avec la technologie des fibres optiques du câble sous-marin SAT3/WASC/SAFE.

    Par ailleurs, depuis le 15 juillet 2004, le wifi (wireless fidelity) est disponible pour les clients de la Sonatel Multimédias qui souhaitent disposer de cette technique de connexion permettant de s'asseoir n'importe où, d'accéder et de surfer sans fil sur Internet. L'offre wi-fi à domicile est proposée aux clients à partir de 69.000 F CFA TTC pour les frais d'accés et une redevance mensuelle de 18.000 F CFA TTC (source : www.sonatel.sn, consulté le 21/05/10). Pour pouvoir accéder au wifi, il suffit de disposer d'un ordinateur équipé d'une fonctionnalité wifi, de se trouver dans une zone couverte par l'ADSL et se trouver à proximité d'une borne d'accès au wifi (hot spot en anglais). L'Internet haut débit mobile est désormais accessible aux clients à partir des clés USB fournis par la Sonatel Multimédias au tarif d'accès de 55.000 F CFA. Les clients bénéficient ensuite d'un compte Internet prépayé et à l'épuisement du crédit, ils ont la possibilité de recharger leurs comptes par carte orange de 1000 F CFA ; 2500 F CFA;

    167

    5000 F CFA; 10.000 F CFA ou 25.000 FCFA (source : www.sonatel.sn, consulté le 21/05/10).

    Graphique 9. Evolution du parc d'abonnés à Internet au Sénégal de 2004 à 2008

    Source : ARTP

    5.1.4 Les points d'accès

    Contrairement à la France où chaque ménage dispose quasiment d'un accès assez facile à Internet, l'accès individuel reste encore un luxe hors de portée des moyens financiers de la grande majorité des ménages au Sénégal. Les points d'accès publics sont localisés pour la plupart à Dakar et la banlieue populaire de Pikine. Annie Chéneau-Loquay (2004) remarque à ce propos qu'en Afrique « les cybercentres « high-tech », fréquentés surtout par les touristes, les étrangers, les hommes d'affaire, les étudiants, sont implantés dans les centres-villes des capitales, centres d'affaire de Dakar, d'Abidjan ou de Libreville ». En outre, un des traits marquants au niveau des accès à Internet ouverts au public est, d'une part, l'existence de déséquilibres et d'inégalités non seulement au sein de la capitale sénégalaise dont la particularité est un centre-ville (le Plateau, quartier à la fois des affaires et siège de l'administration, des ambassades et des organisations internationales) bien desservi alors que des quartiers situés juste à proximité et de surcroît fortement peuplés comme Rebeuss, Médina, Gueule Tapée, Fass et Colobane sont très peu pourvus

    168

    en points d'accès et de connexion. On distingue d'autre part, dans les régions, des capitales régionales relativement bien connectées tandis que de nombreuses localités notamment dans les zones rurales sont encore laissées en rade. Les cybercafés constituent les principaux lieux collectifs d'accès à Internet. En avril 2007, leur nombre était estimé à plus de 800 d'après l'Observatoire des Systèmes d'Information, les Réseaux et les Inforoutes au Sénégal (OSIRIS). La grande majorité des cybercafés a de nos jours essentiellement recours à l'ADSL. Grâce notamment à l'augmentation de la bande passante et à la diminution des coûts de la Sonatel, le tarif de l'heure de connexion proposé dans ces lieux publics d'accès a enregistré une baisse substantielle, en passant de 2000 FCFA (3 euros) à 200 FCFA (0,30 euros). Les cybercafés proposent généralement aux clients différentes sortes de services tels que l'accès à Internet naturellement, mais aussi les possibilités de faire des photocopies, d'envoyer des fax, de téléphoner, d'acheter des cartes téléphoniques et parfois même des journaux, et bien d'autres services encore. La concurrence étant très rude, les cybercafés rivalisent de plus en plus d'ingéniosité pour attirer et fidéliser leur clientèle. Il existe également d'autres lieux publics permettant à la population sénégalaise d'accéder à Internet : les centres multimédias communautaires (CMC) et les centres d'accès à Internet dans le cadre du projet appui au désenclavement numérique (ADEN).

    L'implantation des CMC au Sénégal provient d'une initiative majeure prise par l'UNESCO en partenariat avec le gouvernement du Sénégal, et aussi avec le soutien financier de l'Agence suisse pour la coopération et le développement. Les CMC ont pour vocation d'être des plateformes où les habitants des villages et des quartiers urbains pauvres peuvent disposer d'ordinateurs connectés à Internet, d'équipements multimédias et de radios communautaires. Au Sénégal, le premier CMC109 a été ouvert le 19 août 2005 dans la commune de Khombole située dans la région de Thiès, principalement dans le but d'aider les femmes de la localité, vivant essentiellement du petit commerce et du micro-crédit, à développer la culture du henné et assurer sa commercialisation via Internet. Les CMC se sont par la suite répandus sur l'ensemble du territoire sénégalais. Vingt quatre CMC ont été répertoriés dans les principales régions du pays : région de Dakar (commune de Guinaw Rails dans la banlieue de Pikine et commune de Sébikotane dans le département de Rufisque), région de Thiès (Khombole, le village de

    109 Voir l'article d'Ibrahima Sylla. Analyse de l'accès aux TIC dans les centres multimédias communautaires. In CHENEAU-LOQUAY (Dir.). Accès aux nouvelles technologies en Afrique et en Asie. Netsuds, Août 2009, n°4, CEAN-CNRS/AFRICANTI.

    169

    Ndayane sur la Petite Côte), région de Fatick (village de Soucouta et île de Niodior dans le département de Foundiougne, Guinguinéo dans le département de Gossas), région de Kaolack (commune de Ndoffane et commune de Koungheul), région de Ziguinchor (commune de Bignona), région de Kolda (communauté rurale de Tanaff, Diaobé et département de Vélingara), région de Tambacounda (Kédougou, Saraya et Goudiry), région de Matam (Waoundé, Ranérou et Matam), région de Saint-louis (communauté rurale de Pété et village de Bokhol), région de Louga (communauté rurale de Thièl et communauté rurale de Keur Momar Sarr) et la région de Diourbel (commune de Diourbel). Au total, ces CMC, au nombre de vingt quatre, permettent aux populations non seulement d'accéder plus facilement aux TIC, de s'informer et de pouvoir communiquer avec le reste du pays et la forte population émigrée, mais ils ont aussi pour mission de permettre aux populations de participer davantage aux débats sur les questions de gouvernance locale, d'appuyer les efforts et organiser les initiatives développées dans la production, la transformation, la conservation et la commercialisation des produits agricoles et halieutiques, dans le petit commerce informel et d'autres activités génératrices de revenus. En définitive, on peut dire que les CMC ont pour vocation de lutter contre les inégalités dans l'accès à l'information, d'améliorer les conditions de vie des populations, de diversifier l'accès aux ressources financières, de contribuer à la protection de l'environnement et à la préservation de la biodiversité.

    Initiative prise en 2003 sous l'égide du ministère français des affaires étrangères, le projet ADEN est un programme de coopération internationale en faveur de la mise en place en Afrique de centres publics d'accès à Internet plus particulièrement dans des zones rurales dynamiques mais qui en sont dépourvues, afin de lutter contre la fracture numérique (Chéneau-Loquay, 2009). Au Sénégal, deux centres ADEN équipés d'une connexion haut débit, en partenariat avec l'opérateur Orange-Sonatel, ont été ouverts d'abord à Coubanao dans la région de Ziguinchor en 2006, puis à Odébéré dans la région de Matam en 2007. Ce centre ADEN ouvert à Odébéré vise, entre autres, à faciliter et renforcer les relations entre les populations locales et les communautés installées en France ou dans d'autres pays étrangers, à travers la communication par Internet.

    Essentiellement communautaire à ses débuts, l'accès à Internet commence peu à peu à se faire à domicile pour quelques Sénégalais habitant à Dakar pour la plupart. Les baisses successives des prix ont en effet contribué à augmenter le nombre d'abonnés,

    170

    notamment dans les quartiers résidentiels et de la classe moyenne à Dakar. Assez faible jusqu'en 2004, la connexion à Internet résidentiel commence à se répandre au sein d'un certain nombre de familles dakaroises qui l'utilisent surtout pour communiquer avec les membres de la famille à l'étranger.

    Toutefois, il convient de souligner qu'à l'heure actuelle l'accès à Internet au Sénégal reste dans l'ensemble relativement limité. A titre de comparaison, on relève, d'après les données statistiques fournies par Perspective Monde de l'université de Sherbrook au Canada, que le Sénégal comptait 9,69 utilisateurs d'Internet pour 100 habitants au moment où la France enregistrait 60,027 utilisateurs pour 100 habitants en 2009110. Toujours à titre de comparaison, 15.930.000 (source : journaldunet.com) Français avaient un accès Internet à domicile en 2005 alors que le Sénégal ne comptait la même année que 9.196 abonnés résidentiels (source : artp-senegal.org).

    110 Composée d'enseignants et de professionnels d'horizons divers, Perspective Monde fournit des informations et des statistiques sur presque tous les pays du monde. Données disponibles sur le site web http://perspective.usherbrook.ca. Consulté le 22/05/10.

    171

    Tableau 4. Nombre d'utilisateurs Internet pour 100 habitants au Sénégal et en France

    Années

    Sénégal

    France

    1990

    0

    0,05

    1991

    0

    0,14

    1992

    0

    0,28

    1993

    0

    0,59

    1994

    0

    0,9

    1995

    0

    1,64

    1996

    0,01

    2,59

    1997

    0,03

    4,27

    1999

    0,31

    9,16

    2000

    0,4

    14,36

    2001

    0,98

    26,44

    2002

    1,01

    30,3

    2003

    2,1

    36,18

    2004

    4,39

    39,21

    2005

    4,79

    42,96

    2006

    5,61

    49,06

    2007

    6,89

    51,16

    2008*

    8,35

    55,927

    2009*

    9,69

    60,027

    Source : Perspective monde. Les dernières années, marquées par un astérisque (X), sont des estimations effectuées à partir des cinq données précédentes, selon un modèle de régression linéaire simple.

    L'observation de la carte des points d'accès publics à Internet révèle la présence de lieux publics d'accès à Internet dans toutes les régions sénégalaises. La carte n°2 montre en effet que les utilisateurs peuvent se connecter à Internet à travers presque tout le pays. S'il est clair que les cybercafés constituent les principaux points d'accès publics à Internet, on voit aussi que le Sénégal bénéficie également d'infrastructures d'accès collectifs à Internet dans le cadre de la coopération internationale. Comme on peut le voir sur la carte, la capitale sénégalaise, Dakar, possède le réseau de cybercafés le plus dense du pays. Ce boom des cybercafés dans la région du Cap-Vert peut s'expliquer par le fait que Dakar concentre quasiment toutes les activités économiques et culturelles du pays. De même, c'est là où se trouvent concentrer les populations, les services administratifs, les représentations diplomatiques, les ONG, l'université et les instituts de formation, etc. On peut dire aussi qu'une bonne partie du pays est desservie à travers les programmes ADEN (Appui au Désenclavement Numérique) et dans une moindre mesure par les

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    CMC (Centre Multimédia Communautaire). Il est clair que les programmes ADEN et les CMC participent au désenclavement numérique dans de nombreuses zones au Sénégal.

    Pour plus d'informations sur les accès à Internet en Afrique en général et au Sénégal en particulier, tout un travail a été réalisé au sein du réseau Africanti. Nous recommandons par conséquent aux lecteurs de se rendre sur le site www.africanti.org. Anaïs Lafitte (2001) a mené des enquêtes sur les lieux et les usages de l'Internet dans les cybercentres localisés dans le quartier administratif du Plateau de Dakar. Elle distingue deux catégories de cybercafés dans cette aire spatiale, notamment les cybercafés purs et les télécentres/cybercafés. Dans les premiers, n'est proposée « que la connexion à Internet (et une éventuelle formation à l'outil) » tandis que dans les seconds sont proposés des services téléphoniques et Internet avec parfois aussi la possibilité d'envoyer et de recevoir des fax et également de faire des photocopies. Annie Chéneau-Loquay démontrait déjà en 2002 que l'accès s'avérait un problème essentiel dans les territoires africains. Elle remarquait fort justement la primauté de l'accès à Internet au niveau des centres villes et son utilisation quasi exclusive par les élites désormais mieux reliées aux centres mondiaux qu'à leur propre hinterland. Toujours dans la même période, Thomas Guignard (2002) mettait en lumière cette « émergence paradoxale » de l'Internet au Sénégal, avec ses disparités importantes entre Dakar et le désert numérique sénégalais, et aussi au sein même des régions. Plus tard en 2004, Annie Chéneau-Loquay se penche à nouveau sur les formes d'accès à Internet, en privilégiant leur diffusion à l'échelle locale. Ainsi, à travers une démarche géographique qui combine à la fois « la territorialité du phénomène et le jeu des acteurs concernés », elle met en évidence l'importance des modes d'accès essentiellement collectifs, du fait selon elle de la situation de pauvreté dans laquelle se trouve la grande majorité de la population de l'Afrique de l'Ouest.

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    Carte 3. Points d'accès publics à Internet

    Sources : Cyberdensité sénégalaise en 2001 par Thomas Guignard, CMC sur carte Centres Multimédias Communautaires réalisée par l'UNESCO

    5.2 Le Sénégal dans le cyberespace

    Ainsi, ayant pleinement pris en considération les dimensions et les enjeux de cette nouvelle société en pleine émergence à l'ère de l'information, des Sénégalais (hommes, femmes, jeunes) mobilisent leur énergie et mènent une pluralité d'actions et d'initiatives afin de saisir les nombreuses opportunités offertes par les technologies de l'information et de la communication et notamment par Internet. C'est ainsi qu'on assiste inéluctablement à une présence remarquée du Sénégal dans le cyberespace. Si on cherche en ligne le nom « Sénégal » via les deux moteurs de recherche les plus utilisés dans le monde, Google111 et Yahoo112, on trouve, à la date du 23 mars 2009, 118.000.000 pages

    111 Issu de googol, un jeu de mots qui signifie 10 puissance 100, Google a été co-fondé le 7 septembre 1998 par Larry Page et Sergey Brin, deux étudiants en informatique à l'université de Stanford en Californie. Avec une base de données qui contient environ plus de 8 milliards de pages web, Google s'est imposé aujourd'hui comme le moteur de recherche le plus complet et le plus puissant sur Internet.

    112 Principal concurrent de Google, le moteur de recherche Yahoo (Yet Another Hierarchical Officious Oracle) a été créé en 1995 par David Filo et Jerry Yang. Yahoo annonce recenser environ 19 milliards de pages web.

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    via Google et 443.000.000 pages via Yahoo, associées au nom « Sénégal ». Le nom « Sénégal » est répertorié par tous les moteurs de recherche connus comme Msn, Voila, Lycos, Altavista, Wanadoo, Aol, etc.

    Le Sénégal sur Internet, c'est par conséquent un florilège d'informations sur le pays en général. Ces informations aussi vastes que variées concernent naturellement tous les aspects de la vie sociale, politique, économique, culturelle, sportive, religieuse... du pays. Aujourd'hui, il est en effet possible en surfant sur Internet de trouver une profusion d'informations dans tous ces domaines précités.

    5.2.1 Les services administratifs en ligne

    Les services publics en ligne permettent aux usagers d'accéder gratuitement à de nombreux renseignements, d'obtenir rapidement des formulaires et d'accomplir certaines démarches administratives à tout instant et sans avoir nécessairement besoin au préalable de se déplacer. Les services administratifs sénégalais ayant une présence sur Internet sont relativement nombreux. Les internautes peuvent accéder aux documents administratifs disponibles sur le site officiel du gouvernement du Sénégal, www.gouv.sn. Ils ont aussi la possibilité de consulter les lois, décrets, arrêtés, récépissés... publiés de 2003 à 2009 et stockés sur le site du journal officiel de la république du Sénégal, www.jo.gouv.sn. Le site www.demarches.gouv.sn est un service qui permet aux usagers de se procurer en ligne des documents administratifs tels que passeport, carte d'identité, bulletin et extrait de naissance, certificat de mariage... sans se préoccuper du temps et de la distance. Toutes les institutions de la République sénégalaise sont représentées sur Internet, de la présidence de la République au Sénat en passant par l'Assemblée nationale. Le portrait du Chef de l'Etat sénégalais est décrit sur le site www.presidence.sn ainsi que les pouvoirs qui lui sont attribués, son agenda au niveau national et ses activités au niveau international. On y trouve des informations sur les symboles de la République et aussi sur les chantiers de grande envergure en cours tout autant que les projets à venir sous la houlette de l'État. Les sites www.assemblee-nationale.sn et www.senat.sn présentent les deux autres principales institutions de la République, leurs membres (députés et sénateurs), leur organisation et leur fonctionnement. La grande majorité des ministères est présente en ligne et donne généralement accès à des informations sur les ministres et

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    leurs très proches collaborateurs. Chaque ministère présente aussi ses missions et attributions ainsi que ses coordonnées. Parmi les ministères disponibles sur Internet, on peut citer le ministère des télécommunications, des technologies de l'information et de la communication, des transports terrestres et des transports ferroviaires accessible sur www.telecom.gouv.sn. Le site permet aux internautes d'avoir accès à des informations ayant trait aux missions du ministère qui consistent principalement à mettre en place les conditions idoines permettant de promouvoir un développement durable des technologies de l'information et de la communication, de mettre en évidence les multiples facettes de la fracture numérique afin de mieux les combattre et d'oeuvrer pour un développement de l'accès et du service universel des télécommunications au Sénégal. On peut également signaler le site web du ministère des Sénégalais de l'Extérieur, www.senex.sn. Ce site web a été mis en place pour améliorer la communication entre les Sénégalais de l'extérieur et leur ministre de tutelle. Il permet de collecter des données sur les Sénégalais résidant à l'étranger et diffuse des informations sur les différentes mesures prises en faveur de la diaspora. Le site www.information-citoyenne.org propose aux internautes des informations précieuses pour leur permettre de mieux appréhender les enjeux de bonne gouvernance et d'exercer pleinement leur citoyenneté, avec le soutien actif de l'Institut Panos Afrique de l'Ouest (IPAO).

    Les autres structures administratives particulièrement représentées sur le web sont constituées surtout par les agences113. Dans le domaine des télécommunications et des technologies de l'information et de la communication, il y a l'ADIE accessible sur le site web www.adie.sn, sa mission consiste à mettre en oeuvre une politique cohérente et efficace en faveur de l'utilisation des technologies de l'information et de la communication au sein de l'administration sénégalaise et par la grande majorité des Sénégalais. Pour veiller à la concurrence entre les opérateurs et mieux la réguler afin d'éviter une situation d'anarchie dans le secteur des télécommunications, l'État sénégalais a mis en place l'ARTP. Sur son site www.artp-senegal.org, l'ARTP met à la disposition des internautes des informations et des données statistiques d'une importance

    113 Dans son livre Qui est cet homme qui dirige le Sénégal ?, l'écrivain sénégalais Mody Niang écrit que ces agences nationales, qui foisonnent au Sénégal depuis l'avènement de l'alternance en 2000, sont créées « pour donner des sinécures et loger les hommes et les femmes du régime libéral ». Elles sont quasiment concentrées toutes à Dakar. On les trouve disséminées dans le centre-ville et les quartiers périphériques résidentiels comme Point E ou de la classe moyenne comme Mermoz, Nord Foire, Ouest Foire, etc. Outre l'ADIE et l'ARTP, on peut citer parmi les agences nationales présentes sur le web : l'Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie, l'Agence pour la Promotion des Investissements et des grands Travaux, l'Agence Nationale pour l'Emploi des Jeunes, l'Agence Nationale de l'Aviation Civile du Sénégal, l'Agence de Régulation des Marchés Publics, etc.

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    capitale sur tout ce qui concerne le secteur des télécommunications au Sénégal. Certaines communes mettent en ligne leur site Internet où ils proposent des informations sur leur fonctionnement, communiquent sur les différentes actions initiées et tentent de tirer parti des multiples opportunités d'Internet afin de mieux valoriser sur le plan touristique les multiples atouts et facettes de leurs localités. Pour certaines municipalités comme la ville de Dakar ( www.villededakar.org), la ville de Saint-Louis ( www.villedesaintlouis.com) ou l'Ile de Gorée ( www.mairiedegoree.org), Internet est un outil qui peut contribuer à faciliter le dialogue entre les maires et leurs administrés. Des sites web existent dans quasiment toutes les sphères de l'administration sénégalaise. Cette dernière joue donc un rôle prépondérant dans le processus de développement de l'Internet sénégalais.

    5.2.2 Internet, au service de la consolidation de la démocratie sénégalaise

    Pour veiller au renforcement des acquis démocratiques et mieux organiser le processus de prise de conscience citoyenne, les principaux acteurs de la vie politique sénégalaise prennent d'assaut le cyberespace. La Commission Nationale Electorale Autonome (CENA) a mis en ligne son site web www.cena.sn pour tenter de garantir la transparence indispensable au bon déroulement des différentes joutes électorales et par conséquent assurer des scrutins fiables dont les résultats ne pourront faire l'objet d'aucune contestation majeure. C'est également dans le souci d'un bon fonctionnement des élections que les données relatives au fichier électoral national ont été mises à la disposition de l'ensemble des citoyens sur le site www.elections.sn. Certains partis politiques se servent d'Internet pour permettre à leurs militants de prendre connaissance de leurs programmes ainsi que pour faire entendre leurs points de vue face aux problèmes politiques du pays. Le parti au pouvoir, le parti démocratique sénégalais (PDS), a créé son site web www.sopionline.com pour diffuser son programme de gouvernement, accroître le nombre d'adhésion et son audience au sein de l'opinion et également afin de mieux mettre en valeur les réalisations du régime de l'alternance. Les militants ont la possibilité de contacter par voie électronique les responsables du parti basés à l'étranger, ils peuvent participer au forum d'échanges et de discussions. C'est aussi dans le même ordre d'idées que l'on peut évoquer la présence en ligne des partis politiques les plus représentatifs sur l'échiquier politique sénégalais tels que le parti socialiste (www.ps-

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    senegal.com), l'alliance des forces de progrès ( www.afp-senegal.org), la ligue démocratique / mouvement pour le parti du travail ( www.ldmpt.sn), le parti de l'indépendance et du travail ( www.pit-senegal.com), etc.

    5.2.3 Favoriser l'utilisation d'Internet pour le développement des activités commerciales et industrielles

    Pour les opérateurs économiques, Internet est un outil qui permet de mieux faire connaître ses produits et services. Il permet de mettre facilement à la disposition des usagers l'information utile et aussi favorise l'ouverture sur le monde, facteur de conquête de nouveaux marchés. Internet présente l'intérêt d'être fréquenté par une forte affluence de visiteurs, ce qui permet aux entreprises de disposer d'une visibilité accrue et d'accroître leur audience. Sur son site www.tpsnet.org, Trade Point Sénégal incite les entreprises, notamment les PME/PMI, à se servir des technologies de l'information et de la communication pour dynamiser et développer leurs affaires. On peut aussi évoquer le Centre d'Affaires en Ligne du Sénégal (CALISEN). Sur son site www.calisen.com, il est indiqué que sa mission consiste à permettre aux entreprises et aux boutiques de mieux exposer leur savoir-faire et de renforcer leur compétitivité dans d'autres marchés extérieurs à travers notamment la mise en place de « boutiques en ligne personnalisables avec une gestion autonome et dynamique ». Internet répond aux demandes croissantes des entreprises en terme de communication mais aussi en termes d'innovations et de performances. Le site web Senboutique.com est un cybermarché destiné aux Sénégalais de la diaspora pour qu'ils puissent assurer l'approvisionnement en ligne de leurs familles, proches ou amis résidant au Sénégal en diverses denrées nécessaires à leurs consommations courantes. Il offre aux migrants la possibilité de réaliser des transactions électroniques.

    5.2.4 Dans le domaine de l'enseignement

    Pour ceux qui veulent obtenir des informations sur l'historique des universités et autres instituts de formation, les enseignements qui y sont dispensés (lettres et sciences humaines, droit, économie, médecine, pharmacie, etc.), les conditions d'accès et les

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    modalités d'inscription, Internet est le lieu tout indiqué. Ces structures de formation proposent sur leurs sites web une mine d'informations et quelquefois des liens qui peuvent se révéler très utiles aux internautes. Sur le site de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar www.ucad.sn, de même que sur les sites web des universités Gaston Berger de Saint-Louis www.ugb.sn et de Bambey www.bambey.univ.sn, les internautes ont la possibilité de se procurer des renseignements sur les différents services administratifs, d'obtenir des informations pratiques sur les programmes d'enseignement dispensés et les diplômes délivrés. Il est également possible de retrouver des informations pratiques sur la vie universitaire et les services aux étudiants. Des rubriques sont consacrées aux différentes activités de recherche préparées de même que les conférences, séminaires et colloques organisés. Les sites Internet servent aussi à véhiculer les communiqués de presse des présidents des universités.

    Il existe aussi dans le cyberespace des informations sur la géographie du Sénégal. Cette présence du Sénégal sur le web se manifeste aussi d'un autre côté par la création de divers sites web, pages personnelles ou de blogs qui peuvent être réalisés non seulement par des Sénégalais vivant au pays ou établis à l'étranger, mais aussi par des non Sénégalais très fortement attachés à ce pays.

    Il est enfin possible de découvrir le Sénégal sur internet à travers la culture, la musique, l'art et le sport, de même qu'à travers les médias et la presse, les associations sénégalaises de l'intérieur comme celles de l'extérieur, les organisations régionales et internationales, les ambassades et consulats accrédités dans le pays.

    Mais, force est de reconnaître qu'à l'heure actuelle, les initiatives et les mesures les plus dynamiques dans le processus d'insertion du Sénégal dans le cyberespace ont été notées tout particulièrement à travers la vitalité des sites portails ou sites généralistes. Ces sites portails constituent de véritables passerelles pour connaître et découvrir le Sénégal. Ils font l'objet d'un réel engouement, de la part notamment des membres de la diaspora sénégalaise. Aussi, nous tenterons plus loin d'analyser et de comprendre les raisons principales de cet engouement.

    En outre, parmi les initiatives plurielles prises pour faire entendre la voix du Sénégal dans le concert des pays actifs sur Internet, il y a tout particulièrement les différents sites

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    créés et mis en ligne par les associations d'étudiants sénégalais poursuivant leurs études en France comme l'ABESS (Association Bordelaise des Étudiants Sénégalais et Sympathisants), l'ASEST (Association des Stagiaires et Étudiants Sénégalais de Toulouse), l'AESAM (Association des Etudiants et Stagiaires Sénégalais d'Aix-Marseille), l'AESSG (Association des Etudiants et Stagiaires Sénégalais de Grenoble), l'AESN (Association des Etudiants Sénégalais du Nord), etc. Les disciples de la confrérie mouride contribuent également de manière significative à la vitalité de l'Internet sénégalais. Cet apport numérique se manifeste à travers la création et la mise en ligne de nombreux sites web comme celui des étudiants mourides de Lille (le dahira Sahaadatoul Mouridina Touba), celui de la fédération des mourides de France (jamiatou) ou celui de l'Association Bordelaise des Etudiants Mourides (ABEM). De même, certains mouvements associatifs oeuvrant en particulier dans le développement en faveur des communautés d'origine sont également présents sur la toile. C'est le cas par exemple de l'AESDW (Association pour l'Education, la Santé et le Développement de Waoundé), l'ARDF (Association des Ressortissants de Danthiady en France), etc. Parmi les associations de migrants sénégalais qui se signalent par leur dynamisme sur le web, on peut citer aussi celles mises en place par les communautés sénégalaises implantées aux Etats-Unis, au Canada, en Belgique, en Suisse, au Maroc.

    Aujourd'hui, l'attrait qu'exerce Internet sur les Sénégalais se traduit surtout à travers les possibilités extraordinaires de communiquer par la voix, d'engager des conversations téléphoniques gratuitement via Internet presque dans le monde entier. Pour contourner les communications téléphoniques classiques ou standards qui restent encore relativement chères malgré les nombreuses baisses enregistrées dans ce secteur, beaucoup de migrants sénégalais en France utilisent la téléphonie par Internet.

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    Chapitre 6. Usages et pratiques de l'Internet des

    migrants sénégalais en France

    Comme pour la plupart des outils de communication, par exemple la télévision jadis et le téléphone mobile tout récemment, de nombreux chercheurs investis dans ce champ de recherche se sont intéressés aux usages, mais également à l'appropriation et aux changements de comportements et d'attitudes induits par Internet dans les modes de vie de différents groupes humains. Dans un article paru sous le titre Usages des Technologies de l'Information et de la Communication : acquis et perspectives de la recherche, Françoise Massit-Folléa114 rappelle que l'étude « des usages des technologies de l'information et de la communication (TIC) constitue un courant fécond pour les chercheurs francophones (Québec, France, Belgique principalement). Et contrairement à ce qu'un néophyte pourrait en percevoir à travers la multiplication des sujets de thèses ou de colloques, cet intérêt ne date pas de l'expansion de l'Internet et de la prégnance des discours sur la société de l'information ». Il va sans dire que cette importance accordée par les chercheurs aux usages sociaux des technologies de l'information et de la communication a sans aucun doute contribué à l'avènement épistémologique de la sociologie des usages. Comme le remarque Josiane Jouët115, la sociologie des usages s'intéresse plus particulièrement à l'observation et à l'analyse des nouvelles pratiques de communication induites par les outils modernes de communication. La sociologie des usages met en place des méthodes permettant une meilleure compréhension des usages et aussi propose des outils permettant d'appréhender au mieux leur évolution. Ainsi, à l'instar des chercheurs, nous entendons par les usages des TIC, les formes et les pratiques diversifiées que les individus mettent actuellement en oeuvre avec les nouveaux outils de communication. Ce que font réellement les individus, chacun d'entre nous, avec ces nouveaux objets techniques dans la vie quotidienne aussi bien dans la sphère familiale

    114 Massit-Follea, Françoise. Usages des Technologies de l'Information et de la Communication : acquis et perspectives de la recherche. In Le Français dans le Monde, n° spécial de janvier 2002.

    Disponible sur : http://c2so.ens-lsh.fr/IMG/pdf/rechercheUsages_FMF_LFM.pdf. Consulté le 07/09/2009.

    115 Jouet, Josiane. Retour critique sur la sociologie des usages. Réseaux, 2000, vol. 18, n°100, pp. 487-521. Disponible sur :

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso0751-79712000num181002235

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    que dans la pratique professionnelle. Comment ça se passe exactement dans toutes les activités de la vie courante? Nous insistons ici sur la complexité ou la panoplie des usages observés. Toutefois, nous retiendrons avec Josiane Jouët « qu'il n'existe pas d'usage sui generis et que l'adoption des technologies de l'information et de la communication s'articule autour de techniques et de pratiques antérieures. Les usages sont souvent le prolongement de pratiques sociales déjà formées116 ». En d'autres termes, les pratiques actuelles des outils modernes de communication ne font en fait que s'insérer « dans des pratiques familiales ou professionnelles préexistantes ou déjà en voie de constitution117 ». Il n'existe pas d'usage formaté ou prédéfini de façon absolument catégorique. Les usages ne font en fait que s'intégrer dans des pratiques en cours ou en gestation.

    De manière générale, les études montrent que les gens se servent d'Internet surtout pour communiquer et s'informer d'abord, et ensuite pour se divertir, faire des achats et effectuer des démarches administratives. Internet permet de communiquer régulièrement avec son entourage proche, il offre également la possibilité d'effectuer des appels téléphoniques à travers la technologie de la voix sur IP telle que Skype ou d'envoyer instantanément des messages à ses amis et connaissances, par le biais du courrier électronique ou via la messagerie instantanée. Internet permet aussi de faire la rencontre virtuelle de personnes « cyberidentifiées » ou « cyberanonymes » pouvant se trouver aussi bien dans le même endroit que dans un endroit différent (proche ou éloigné) de celui où l'on se trouve. De même, Internet permet, aux utilisateurs des espaces d'échanges tels que les forums et les chats, de communiquer avec des personnes connues ou avec des amis virtuels pouvant se trouver soit dans la même localité ou soit dans des espaces géographiques complètement opposés. C'est ce qui fait d'ailleurs dire à beaucoup d'observateurs que la distance et l'éloignement spatial se sont fortement réduits et peuvent même être à présent facilement surmontées grâce à Internet. En permettant à l'information de circuler à la vitesse de la lumière, Internet a entraîné une contraction de l'espace géographique. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les hommes ont le sentiment d'avoir une maîtrise sur la distance ou l'impression d'avoir une emprise réelle sur l'espace-temps qui leur semble désormais plus à leur portée. Internet joue un

    Consulté le 07/09/2009.

    116 Jouet, Josiane. Retour critique sur la sociologie des usages. Réseaux, 2000, vol. 18, n°100, pp. 487-521. Disponible sur : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso0751-79712000num181002235 Consulté le 07/09/2009.

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    rôle fondamental dans la contraction de l'espace géographique, facteur de gains de temps et de confort considérables. Ce qui fait que beaucoup d'auteurs iront même jusqu'à disserter sur la fin annoncée de la géographie (Paul Virilio 1997, Graham Stephen 1998, Etienne Piguet 2004, Philippe Vidal 2007, Gilles Fumey 2009). Dans un contexte de surabondance de technologies de communication facilitant la diffusion et la circulation de l'information, le monde est désormais devenu un village planétaire dans lequel la localisation géographique n'a plus réellement une grande signification. Les forums, les chats et autres groupes de discussions réunissant des individus constituent de véritables espaces de dialogue en direct et de rencontre de toute nature. Ils peuvent être considérés comme des lieux virtuels de sociabilité ou encore des agoras en ligne propices à la constitution de liens communautaires et de communautés virtuelles.

    D'autre part, en parcourant le réseau informatique mondial, l'internaute peut repérer et accéder à un impressionnant volume de données hétérogènes numérisées. Ainsi pour une partie importante des utilisateurs, Internet est devenu une immense encyclopédie proposant des documents dans presque tous les domaines. Il est considéré comme un outil capital incontournable pour procéder à des recherches scientifiques, techniques et professionnelles. Internet permet également l'accès aux informations véhiculées par les médias traditionnels tels que la presse, la radio et la télévision. Cet outil permet non seulement d'accéder facilement et en temps réel à l'information, mais aussi d'en être producteur en publiant des informations multimédias (textes, images, sons). Sur Internet, il est possible de diffuser son CV pour rechercher un emploi, d'effectuer des transactions commerciales, de gérer son compte bancaire, de télécharger et écouter de la musique, de télécharger des films et regarder des vidéos, de nouer des relations de partenariat afin de trouver des débouchés extérieurs dans le cadre de l'expansion de ses activités commerciales ou industrielles, etc.

    Pour les migrants sénégalais qui utilisent couramment Internet, les usages et les pratiques de cette technologie ont non seulement engendré de nouveaux modes de communication et mis en exergue de nouvelles formes d'information mais aussi ils ont contribué à chambouler des pans entiers de leur vie culturelle, sociale, religieuse et politique dans leur pays de résidence. Mais en même temps aussi, ils ont entraîné des mutations profondes dans leurs relations à distance avec leur pays d'origine. Autrement

    117 Idem.

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    dit, en peu de temps, le réseau informatique mondial a révolutionné le mode de vie des migrants internautes, en propulsant la communication à des niveaux jamais atteints grâce à ses prouesses et en particulier sa facilité, sa rapidité et sa fiabilité. Les migrants sachant et pouvant utiliser Internet développent toute une gamme d'usages, notamment dans toutes les sphères de la vie familiale et professionnelle, culturelle et sociale, politique et économique. En permettant à ceux qui sont présents ici en France de garder les liens avec des interlocuteurs variés localisés là-bas au Sénégal ou ailleurs aux États-Unis, au Canada, en Italie, en Espagne, etc., Internet a changé de façon presque radicale les pratiques de communication des migrants. Certains migrants développent sur Internet des usages simples, et d'autres des usages plus complexes. Ils envoient et reçoivent régulièrement des courriers électroniques à leur famille ou à leurs amis. Les utilisations du courrier électronique ou e-mail, des applications comme Skype et l'accès aux informations liées principalement à l'actualité sénégalaise, à travers notamment les journaux en ligne ou via les radios sénégalaises consultables sur les sites portails comme Seneweb, sont les usages les plus répandus auprès des migrants sénégalais en France.

    Quotidiennement, le courrier électronique est utilisé aussi bien dans la sphère familiale, pour maintenir des liens avec les proches, que dans le cercle des amis (compatriotes sénégalais, des amis d'autres nationalités) et aussi pour des raisons professionnelles dans le cadre du travail. Internet offre aux migrants la possibilité d'accéder de façon pratique et peu coûteuse, à portée de souris, à toutes sortes d'informations, et aussi de s'exprimer en toute liberté sur ce qui se passe ici comme sur ce qui se là-bas ou même ailleurs dans le reste du monde. Une véritable culture du dialogue électronique s'est développée aujourd'hui sur Internet, qui est devenu pour bon nombre de migrants sénégalais implantés à travers le monde, un espace quasi permanent d'expression, d'échanges, de palabres et de débats interactifs. Pour les migrants, Internet sert aussi, très largement d'ailleurs, d'espace du politique où émerge et se développe une véritable conscience citoyenne sénégalaise. On a constaté d'ailleurs sur Internet une certaine effervescence politique des membres de la diaspora au moment des élections locales qui se sont déroulées au Sénégal le 22 mars 2009.

    A l'heure qu'il est, l'Internet des migrants sénégalais en France concerne essentiellement les étudiants et les migrants hautement qualifiés. En raison de la non maîtrise du français, ni l'écrit ni l'oral, pour bon d'entre eux, l'utilisation d'Internet est

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    très peu répandue auprès des migrants commerçants mourides et des migrants ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal. Ainsi donc, la fracture numérique est bel et bien présente au sein de la diaspora sénégalaise en France. On distingue une dichotomie bien marquée entre exactement les étudiants et les migrants hautement qualifiés qui ont une plus grande facilité d'accès à Internet et qui l'utilisent donc très majoritairement d'une part, et d'autre part, les migrants commerçants et les migrants travailleurs non qualifiés qui utilisent très peu ou quasiment pas du tout Internet, pour la plupart. C'est un tel constat qui amène Philippe Dewitte à écrire qu' « il est évident que les nouvelles technologies de l'information sont encore loin d'être accessibles à tous : la fracture numérique n'est pas qu'une formule journalistique facile118 ».

    C'est en effet auprès des migrants étudiants et diplômés sénégalais que l'on observe les usages les plus significatifs et les plus divers d'Internet. Pour tous, l'adresse e-mail est devenue l'adresse incontournable qu'il faut absolument avoir afin de pouvoir être contacté et d'être au courant des activités organisées au sein de la communauté, notamment les rencontres culturelles, les manifestations religieuses ou sportives organisées dans la ville de résidence. Cependant, nous verrons que ces jeunes migrants considèrent de plus en plus Internet comme un formidable outil de communication. Souvent aux avant-postes de la modernité, ces jeunes étudiants ont vu leur mode de vie complètement bouleversé par Internet qui leur permet maintenant d'échanger régulièrement avec des compatriotes ou d'autres amis pour sortir de leur solitude et de leur dépaysement dans le pays de résidence, mais aussi et surtout de communiquer en temps réel, plus facilement et plus souvent avec la famille restée au Sénégal et également avec les membres de la famille disséminés à travers le monde. Les technologies permettant de téléphoner gratuitement comme par exemple Skype et les réseaux sociaux sur Internet comme Facebook remportent un énorme succès au sein des internautes sénégalais résidant en France. Pour les familles des migrants au Sénégal, la possibilité de téléphoner gratuitement via Internet contribue indiscutablement à favoriser le développement des connexions domestiques. Ce qui pourrait aussi par ailleurs participer à donner un second souffle à de nombreux télécentres au Sénégal assez sévèrement malmenés par la forte concurrence de la téléphonie mobile. La téléphonie sur Internet est en train de devenir le nouveau service le plus apprécié, notamment par ceux qui ont la

    118 DEWITTE, Philippe. Homo cybernatus. Hommes et Migrations, novembre-décembre 2002, n°1240, p. 1.

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    possibilité de l'utiliser régulièrement pour communiquer avec les parents restés au Sénégal.

    En outre, des migrants installés en France ou dans d'autres espaces géographiques bien différenciés et que l'on pourrait qualifier de technophiles, c'est-à-dire ayant acquis des compétences avérées en informatique119, créent des sites personnels pour mieux faire connaître leurs activités, leur terroir d'origine ainsi que certains aspects de la culture sénégalaise. C'est ce qui fait d'ailleurs dire à Thomas Guignard que « les migrants sénégalais sont particulièrement actifs » dans la production sénégalaise de contenus publiés dans ce qu'il qualifie comme un « espace médiatique transnational et décentralisé ». Thomas Guignard ajoute également que les migrants sénégalais, en concevant des sites Internet inspirés par les modèles occidentaux, participent indéniablement à améliorer la représentation du Sénégal sur Internet. Les sites web produits et animés par les migrants contribuent en effet à donner une meilleure visibilité et à densifier l'offre de contenus relatifs au Sénégal sur Internet. Annie Chéneau-Loquay met l'accent sur les effets à la fois d'extraversion et de recentrage, une des caractéristiques de l'Internet africain selon elle, pour illustrer le fait que la diaspora utilise Internet pour obtenir des informations sur le pays d'origine alors que du côté des jeunes africains restés en Afrique, on utilise Internet surtout pour « satisfaire un besoin de l'extérieur » et « chercher à savoir ce qui se passe ailleurs »,

    Dans ce chapitre, nous tenterons d'observer et d'analyser les usages en particulier innovants des migrants sénégalais sur Internet. Il s'agira de faire connaître les conditions d'accès et les pratiques de l'Internet en vigueur dans les milieux de la migration internationale sénégalaise. Comment les migrants sénégalais voient-ils internet ? Internet, c'est quoi pour eux ? Comment l'utilisent-ils ? Que font les migrants sur Internet ? Quels sites visitent-ils en particulier ? Dans quelle mesure, les migrants contribuent-ils au développement des médias en ligne sénégalais ? Quelles sont les principales technologies utilisées pour téléphoner gratuitement par Internet et quel est leur impact dans la vie des migrants ? Comment les médias sénégalais tentent-ils de se positionner sur Internet pour

    119 Il faut savoir que la diaspora sénégalaise compte en son sein de nombreux migrants ayant bénéficié d'une formation de qualité parfois dans les meilleures universités et écoles de télécommunications à travers le monde. Rien qu'en France où ils sont réunis au sein de l'Association Sénégalaise des Étudiants des Grandes Écoles (AESGE), association basée à Paris, leur nombre (environ 211 enregistrés à la date du 02/09/2009) pourrait effectivement surprendre bon nombre d'observateurs. Pour certains d'entre eux, le fait d'investir le secteur des TIC a pu constituer un moyen d'insertion professionnelle au moment où l'emploi commençait à être considéré comme une denrée de plus en plus rare dans les pays de résidence.

    186

    conquérir le lectorat et les auditeurs au sein de la diaspora ? Quelle est la place des migrants dans le dynamisme de la blogosphère sénégalaise ? Quel rôle jouent-ils vraiment dans l'émergence et l'évolution de l'Internet sénégalais ? Pour répondre à ces questions, nous allons commencer par mettre en relief les conditions d'accès sur la toile mondiale des ressortissants sénégalais résidant en France.

    6.1 Les migrants sénégalais et le World Wide Web (la Toile

    Mondiale)

    La création de la toile mondiale, c'est-à-dire du World Wide Web plus communément appelé le Web, par Timothy Berners-Lee du Centre Européen de Recherche Nucléaire (CERN) basé à Genève en Suisse à partir de 1989, va être à l'origine d'une véritable révolution dans le monde de l'informatique. Parmi les nombreux services et applications offerts par Internet, le World Wide Web semble être l'un des plus sollicités par les différents usagers répartis aux quatre coins du monde. C'est la principale cause de trafic ainsi que d'embouteillage sur le Réseau mondial.

    Le World Wide Web est une des applications d'Internet permettant d'accéder et de consulter facilement et à volonté une multitude de données multimédias et audiovisuelles. Ces données peuvent ainsi être visionnées, écoutées et éventuellement enregistrées par le canal de navigateurs tels qu'Internet Explorer, Netscape Navigator et Mozilla Firefox120 qui constituent les navigateurs les plus courants à l'heure actuelle. La navigation sur le Web repose sur l'utilisation d'hyperliens représentés sous diverses formes : textes, graphiques, images, photographies, sons et vidéos. Les progrès considérables réalisés par le Web ont largement contribué à populariser et propulser davantage Internet auprès du grand public. Le Web est devenu, à présent, une immense bibliothèque virtuelle contenant une profusion d'informations « délocalisées, déspatialisées ».

    120 Proposé par la multinationale américaine Microsoft Corporation fondée par Bill Gates, le magnat de la micro-informatique, Internet Explorer reste depuis 1995 le navigateur web le plus répandu et le plus célèbre à travers la planète. Son principal concurrent, le navigateur libre et gratuit (Open Source) Mozilla Firefox, est très apprécié pour sa rapidité et sa sûreté. Pionnière du Web, Netscape Navigator connaît aujourd'hui une grosse désillusion et une très forte régression, séquelles de la guerre des navigateurs l'ayant farouchement opposé à Internet Explorer à la fin des années 1990.

    187

    Au cours de la période actuelle marquée aussi par l'avènement de ce que certains observateurs qualifient de la « société de l'information », caractérisée notamment par des innovations technologiques spectaculaires dans le domaine de la communication et de l'information, une très forte colonie Sénégalaise est partie s'installer principalement dans les pays du Nord et en particulier en Europe (France, Italie, Espagne) et aux Etats-Unis. Pour satisfaire ses besoins immenses de communication et d'information, une frange importante de cette communauté disséminée à travers le monde s'enthousiasme et jette alors son dévolu sur cette technologie qu'est le Web.

    En France, pays où se trouve l'une des plus fortes communautés sénégalaises à l'étranger, de nombreux migrants sénégalais accèdent et utilisent régulièrement les ressources du Web. Les migrants internautes surfent quotidiennement sur le Web pour visiter des sites permettant de trouver des informations liées à l'actualité au Sénégal. De même, certains reconnaissent parcourir parfois la toile mondiale pour trouver des informations relatives à leur pays de résidence ou à leurs activités professionnelles. En réalité, les migrants sénégalais sont des acteurs dynamiques et incontournables dans la production et la consommation de ressources web sénégalais. Ils sont, pour bon nombre d'entre eux, en amont et en aval des différentes initiatives prises dans la conception et au niveau des contenus des sites web dédiés exclusivement au Sénégal.

    Par ailleurs, comme on peut le voir sur le graphique, une très large majorité des migrants ayant répondu à notre questionnaire (au total, 119 personnes ont répondu à notre questionnaire en ligne) affirme posséder une connexion Internet à domicile. En effet, d'après les données obtenues, ils sont 75% à posséder une connexion à domicile. Ce qui leur permet de se connecter autant de fois qu'ils veulent ou de surfer plus souvent. La connexion à domicile offre l'avantage de permettre aux internautes d'accéder à tout moment à l'information, de consulter son courrier électronique, de participer aux discussions dans les espaces de dialogue électroniques et surtout de téléphoner gratuitement à travers Skype, MSN Messenger, etc. L'université constitue, pour 10% des personnes interrogées, le principal lieu de connexion à Internet. Ils sont 9% à se connecter à leur lieu de travail. La connexion par wifi est pour le moment très peu répandue avec tout simplement 2% d'utilisateurs à partir de leur domicile parmi les personnes interrogées.

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    Graphique 10. Répartition des enquêtés selon les lieux de connexion

    Par ailleurs, il faut ajouter que la grande majorité des personnes interrogées (58%) déclare dépenser 30 euros par mois pour les frais consécutifs à leur connexion Internet. On relève que 2% des personnes interrogées disent donner 5 euros, en sus de leurs loyers mensuels, afin de bénéficier du wifi dans leurs lieux de résidence. Un petit nombre parmi les personnes interrogées (1%) dépense 50 euros chaque mois pour sa connexion Internet.

    Après l'accès et la navigation sur le web, nos recherches nous ont permis de constater que le courrier électronique reste très certainement l'un des services d'Internet les plus couramment utilisés au sein de la diaspora sénégalaise en France.

    189

    Graphique 11. Dépenses mensuelles en carte téléphonique et en connexion Internet

    6.2 Le courrier électronique, un outil de communication

    largement utilisé pour effectuer des correspondances privées ou

    publiques

    Correspondant au terme anglais e-mail, parfois aussi désigné par le mot courriel, le courrier électronique est devenu un des moyens privilégiés de communication des migrants sénégalais. Il permet à ses utilisateurs de recevoir, de consulter et d'envoyer sous forme électronique des messages écrits, des images, des fichiers sonores et vidéo à partir de n'importe quel ordinateur connecté à Internet. Pour cela, il suffit de se munir d'une adresse de courrier électronique.

    Pour les migrants sénégalais, le courrier électronique semble avoir été inventé121 pour apporter des solutions aux innombrables difficultés liées notamment à l'acheminement du courrier postal traditionnel. Tout d'abord, l'email est un moyen de communication facile, peu onéreux qui permet de correspondre en un temps rapide avec une ou plusieurs personnes quel que soit le lieu où l'on se trouve. En effet, avec l'e-mail, fini non seulement les contraintes liées aux horaires d'ouverture et de fermeture des bureaux de poste classique, mais aussi les longues files d'attente parfois. Assis tranquillement sur une

    121 Le courrier électronique a été inventé en 1972 par un ingénieur américain du nom de Ray Tomlinson. Ce dernier travaillait à la firme BBN qui a servi de support à Arpanet, le réseau expérimental ayant abouti à la création d'Internet.

    190

    chaise, l'usager peut envoyer tout type de messages à ses correspondants situés n'importe où dans le monde et disposant d'une boîte aux lettres électronique. Il peut en outre recevoir de façon quasi instantanée leurs réponses. Alors qu'une lettre classique est acheminée dans un pays, une ville, une commune ou un quartier bien déterminés, la lettre électronique est localisée quelque part dans le vaste espace immatériel d'Internet, le cyberespace. Le destinataire du courrier électronique peut le recevoir et le consulter dans sa boîte aux lettres électronique quel que soit le moment de la journée. L'adresse électronique remplit exactement pour l'utilisateur les mêmes fonctions que l'adresse physique indiquant le domicile d'un individu situé dans un espace géographique donné. Toutefois, contrairement à l'adresse du domicile qui est situé dans un lieu géographique considéré, dans une rue, sur un boulevard, dans un quartier, par rapport à d'autres lieux bien déterminés, l'adresse e-mail se situe dans un espace immatériel ou irréel.

    Le courrier électronique est un système de communication asynchrone, c'est-à-dire que les messages électroniques expédiés sont consultés en différé par le destinataire, au moment de son choix. Il présente aussi l'avantage de permettre d'écrire le même message une seule fois et de l'envoyer simultanément à plusieurs personnes se trouvant dans des lieux différents mais proches les uns des autres ou dans des lieux distants et éloignés les uns des autres.

    Les migrants sénégalais étudiants dans les universités françaises disposent tous sans exception d'une adresse de courrier électronique. En France, une adresse électronique est en effet délivrée immédiatement à tous les étudiants régulièrement inscrits pour l'année universitaire en cours. Le courrier électronique favorise les échanges à distance en permettant de transmettre électroniquement des messages aux proches restés dans le pays d'origine et aussi à ceux installés dans d'autres pays étrangers. Il leur permet de communiquer entre eux à travers le réseau Internet, de s'enquérir quotidiennement des nouvelles des uns et des autres, et aussi de faire quelques requêtes administratives.

    Pour certains migrants, le courrier électronique est le moyen de communication de prédilection pour les relations sentimentales à distance, de même il est particulièrement efficient pour les maintenir. Certains d'entre eux reconnaissent d'ailleurs y avoir eu recours pour entretenir régulièrement des échanges épistolaires électroniques et apprendre à mieux connaître celle qui allait devenir plus tard leur épouse. Dans de pareilles circonstances, le courrier électronique a été souvent associé au téléphone

    191

    (mobile et fixe) en vue de consolider les relations et à la poste classique pour éventuellement recevoir ou envoyer des photos.

    L'engouement pour l'e-mail s'explique en fait par sa simplicité d'utilisation, sa gratuité, mais surtout par le fait que l'acheminement de la lettre électronique vers toutes les destinations est relativement court (quelques secondes ou quelques minutes suffisent). Pour Moustapha, étudiant à Bordeaux, c'est un moyen fiable d'échanger des messages, des photos, des cartes postales, etc. sans se préoccuper outre mesure du coût et du frein de la distance. Sa préférence pour l'utilisation du courrier électronique repose sur les raisons suivantes:

    « Avec le courrier postal traditionnel, nos correspondants au pays rencontraient souvent d'innombrables difficultés avant de recevoir le courrier. Les problèmes d'acheminement étaient en effet récurrents. Le courrier mettait énormément de temps avant d'arriver à leurs destinataires, s'il ne se perdait pas tout simplement en cours de route. C'est cela qui dissuadait les gens, comme moi, d'écrire et d'envoyer des lettres au pays. Maintenant, avec le courrier électronique, c'est beaucoup plus rapide, et aussi beaucoup plus fiable, il y a en effet moins de risques de voir le courrier disparaître. Le courrier électronique permet de maintenir un contact quotidien avec les proches au pays. Il permet aussi de recevoir régulièrement les nouvelles des proches établis dans d'autres pays de migration»

    Selon Ibrahima, étudiant à Bordeaux, le courrier électronique s'accommode parfaitement aux réalités africaines. Il avance que :

    « Dans nos sociétés basées encore sur la solidarité, le courrier électronique ne supprime pas forcément les intermédiaires qui faisaient souvent office d'écrivains ou de lecteurs publics. Ces mêmes intermédiaires peuvent être sollicités pour lire ou écrire des lettres électroniques dans certaines contrées reculées du Sénégal. Il est possible de créer, à partir de la France, une adresse e-mail à un proche se trouvant au pays. On appelle ce dernier au téléphone pour lui donner l'adresse e-mail ainsi que le mot de passe qu'il va prendre soin de bien noter soit en français ou soit en arabe. Pour accéder à sa boîte aux lettres électronique, il lui suffit tout simplement de solliciter l'aide de ces tierces personnes. »

    192

    Grâce au courrier électronique, Lamine, étudiant à Paris, a pu renouer le dialogue avec des camarades perdus de vue il y a longtemps.

    « Le courrier électronique m'a permis de reprendre contact et d'échanger à nouveau avec des amis d'enfance, des camarades de lycée que j'avais perdus de vue depuis mon départ du Sénégal en 1993. Certains de mes amis d'enfance sont en France, en Belgique et en Allemagne. D'autres sont aux Etats-Unis ou sont restés au Sénégal. Grâce au courrier électronique, On se donne plus souvent de nos nouvelles, notamment des nouvelles d'ordre social et professionnel. On s'envoie aussi respectivement les photos de nos enfants par e-mail, des cartes de voeux au moment des fêtes de fin d'année. Bref, on échange souvent pour se rappeler des souvenirs d'enfance. C'est vraiment grâce au courrier électronique que l'on a pu rétablir les liens entre nous rompus du fait de la séparation géographique ».

    Outre la correspondance qu'il permet, le courrier électronique présente également bien d'autres possibilités, à savoir le partage de fichiers, le partage d'informations à travers les lettres d'information ou news letters, la contribution à des listes de discussion permettant ainsi de nouer des relations avec des personnes de même culture ou de cultures différentes, recevoir des renseignements administratifs, se tenir au courant de l'actualité sur n'importe quel sujet et n'importe quel pays du monde.

    Pour les migrants, l'avènement du courrier électronique inaugure une période de nouvelles formes d'échanges épistolaires, de nouvelles manières de garder le contact malgré la distance. Certains migrants se sont tout simplement appropriés le courrier électronique qu'ils ont désormais intégrés dans leurs actes quotidiens et dans leur travail.

    C'est donc un moyen de communication extrêmement efficace pour étendre et renforcer les liens sociaux entre les différents membres des réseaux. En rendant plus facile et plus rapide les échanges et aussi en les développant, le courrier électronique a incontestablement donné plus de vitalité, plus de vigueur aux relations sociales unissant les migrants sénégalais entre eux et notamment avec les proches restés dans le pays d'origine. L'utilisation régulière du courrier électronique a sans aucun doute fortement influé sur l'utilisation du courrier traditionnel, en particulier à travers une diminution assez conséquente de l'envoi de courrier par le biais de la poste. Le courrier électronique a complètement transformé les rapports des migrants avec la poste classique. Pour

    193

    certains migrants sénégalais, le courrier électronique est devenu aujourd'hui un outil de communication indispensable, ils consultent leur boîte aux lettres électroniques quotidiennement tous les matins et tous les soirs. C'est même devenu une sorte de rituel pour eux.

    Le courrier électronique est un moyen de communication à la fois interindividuelle et collective qui transcende l'espace géographique. Il permet en d'autres termes des échanges à caractère soit public ou soit privé, sans contraintes de distance et de temps. Ce dispositif est devenu pour les migrants un moyen précieux et très rapide de communiquer avec les membres de la famille restés au pays ou avec les proches et les amis disséminés à travers le monde. C'est une solution de communication fort pratique pour économiser temps et argent et aussi une aubaine pour sortir les migrants de leur confinement et de leur isolement. Non seulement, le courrier électronique permet de maintenir de manière quotidienne et d'intensifier le contact avec la famille et les amis, mais il sert aussi pour l'essentiel à accomplir des tâches d'ordre professionnel ou pratique. L'email est un moyen extrêmement efficace pour élargir son réseau de connaissances personnelles.

    6.3 Les espaces électroniques de discussions et d'échanges

    Les forums, les chats et les rubriques « contributions » sont des espaces publics d'échanges et de discussions sur Internet. Comme dans les espaces physiques de rencontre, il est possible de rencontrer d'autres participants dans ces espaces virtuels et ainsi d'engager instantanément une conversation autour d'un sujet donné avec une ou plusieurs personne (s). Ces espaces permettent des discussions en ligne sur divers thèmes entre des interlocuteurs qui ne se connaissent pas, des intervenants qui ne se sont jamais vus. En effet, dans ces nouveaux espaces de communication, l'ancrage territorial ou la présence physique des différents interlocuteurs dans un même lieu géographique ne constituent plus forcément la condition sine qua non à la communication interindividuelle ou de groupe. Cependant ces espaces d'échanges par voie numérique donnent aux usagers l'illusion de se trouver dans un univers virtuel où les frontières spatiales et temporelles sont devenues caduques. Les usagers de ces espaces de communication écrite ont le sentiment d'évoluer et d'interagir dans un monde universel. Toujours est-il que l'animation et l'effervescence des échanges au sein de ces espaces

    194

    nous rappellent, à bien des égards, celles observées parfois dans les grand-places des villes sénégalaises ou jadis sous l'arbre à palabres de nos villages, si cher à nos ancêtres.

    Ces lieux d'échanges sur Internet sont constitués par les forums de discussion, les chats, les rubriques « contributions », les groupes et les listes de discussion. Au cours de nos enquêtes et observations, nous nous sommes rendus compte que parmi les nouvelles formes de communication écrite de groupe, les forums, les chats et les rubriques « contributions » sont les plus utilisés par les migrants sénégalais. Il suffit tout simplement d'aller sur les sites portails pour constater l'intérêt manifesté pour ces moyens de communication numérique aussi bien par les migrants férus d'Internet que par les amateurs uniquement de messagerie. Nos recherches montrent qu'à force de fréquenter ces espaces d'échanges électroniques interactifs, des liens interindividuels ou de groupe, de nouveaux modes de sociabilité se créent entre certains usagers. Dans la plupart des cas, ces liens se constituent à travers le partage d'un même sentiment d'appartenance communautaire ou à travers l'identification autour de valeurs et d'intérêts communs. La communication en ligne dans ces espaces de dialogue peut souvent aboutir à la constitution de communautés virtuelles essentiellement fondées sur les échanges informatiques. Autrement dit, à force de fréquenter de façon répétée et régulière ces lieux immatériels, les internautes peuvent, de manière plus ou moins consciente, constituer des réseaux virtuels. La communication électronique crée entre les usagers de ces espaces des liens d'amitié et de solidarité qui peuvent se prolonger par des rencontres physiques. Pour certains internautes, la régularité affichée également dans ces espaces montre qu'ils font désormais partie de leurs pratiques quotidiennes. Les contacts et les relations interpersonnelles qui se créent et se développent au sein de ces espaces devenus familiers contribuent à construire et nourrir les sentiments d'une identité collective et aussi confortent l'appartenance communautaire des individus qui les fréquentent. Jean-François Marcotte (2001) nomme « communautés virtuelles » ces relations sociales qui se tissent entre les individus et ces « groupes qui prennent parfois vie dans cet univers bien particulier que le romancier Gibson (1985) nomme cyberespace ». Une communauté virtuelle correspond selon lui à « un ensemble d'individus qui partagent un univers symbolique qui leur est propre et qui ont des rapports réguliers à travers des processus sociaux complexes ». Il ajoute qu'une communauté « est virtuelle en ce sens qu'elle a été développée principalement à travers des interactions en réseaux. L'interaction en réseaux étant de l'interaction sociale à travers un mode de communication basé sur des outils

    195

    techniques permettant la communication à distance selon différentes méthodes : synchronique ou asynchronique, visuelle ou textuelle, etc.). Cette définition de Marcotte est assez proche de celle donnée auparavant par Pierre-Léonard Harvey (1995) qui « entend par communauté virtuelle un ensemble de personnes constituant un réseau où les intérêts des membres se rejoignent et où l'on utilise un code de communication commun par des liens électroniques, des interfaces graphiques (icônes, textes, images, schémas) ». Alors que pour Howard Reinghold (1995), « les communautés virtuelles sont des regroupements socioculturels qui émergent du réseau lorsqu'un nombre suffisant d'individus participent à ces discussions publiques pendant assez de temps en y mettant suffisamment de coeur pour que des réseaux de relations humaines se tissent dans le cyberespace ».

    6.3.1 Les forums de discussion

    Les forums sont des lieux d'échange asynchrone de messages écrits, des espaces de discussion et de dialogue sur Internet. Dans ces espaces, les internautes peuvent en particulier s'exprimer tour à tour et converser librement sur des sujets très vastes. Ils peuvent en effet émettre des contributions, lire celles faites par d'autres personnes et ensuite donner leurs points de vue. Les messages envoyés sont affichés en ligne instantanément et peuvent être consultés par tous sans distinction et sans exception. L'attrait pour les forums s'explique essentiellement par le caractère interactif de la communication qu'ils permettent.

    Les migrants sénégalais sont nombreux à fréquenter les forums comme Senediaspora et aussi dans ceux localisés notamment dans les sites portails comme Seneweb (SeneForum) et Xalima. Ce sont de manière générale des espaces dans lesquels ils peuvent échanger autour d'un sujet donné, commenter un article, dialoguer et partager des informations autour d'un thème précis. Ils trouvent, par le biais de ces forums, l'occasion d'exprimer leurs points de vue, d'émettre leurs opinions sur l'actualité politique et sociale de leur pays d'origine, de dire leurs préoccupations et aussi de partager leurs états d'âme. Pour eux, ces espaces de rencontre, de dialogue et de palabre leur permettent de se constituer et de s'identifier comme une communauté vivante et interactive. Ces forums pourraient d'ailleurs être comparés à d'immenses places publiques où ils peuvent se réunir et avoir entre eux des échanges et des débats

    196

    contradictoires sur des thèmes de discussion variés tels que la politique, la société, l'économie, le sport, la musique, la religion, etc.

    Certains migrants envoient régulièrement dans les forums des sites portails sénégalais des contributions sous forme d'articles qui seront ensuite commentées par des migrants qui ne se trouvent pas dans le même espace géographique. De ce fait, ils participent à l'animation de ces forums à travers leurs contributions. La plupart des Sénégalais qui interviennent dans les forums des sites portails sénégalais sont implantés hors du Sénégal, notamment en France et aux Etats-Unis. Les migrants installés dans ces deux pays sont indéniablement les plus nombreux à intervenir dans ces tribunes où ils ont la possibilité d'engager des débats citoyens ou de s'adonner à l'apprentissage de la démocratie. Pour ces « sans-voix » ici dans les pays d'installation, les forums et les rubriques « contributions » leur permettent tout particulièrement de faire entendre leurs voix, de donner en temps réel leurs opinions sur ce qui se passe là-bas dans leur patrie et de participer aux débats en commentant les articles publiés. On assiste de ce fait à la fréquentation assidue des forums par un nombre important de migrants. C'est ainsi que quelques internautes s'expriment à propos d'une candidature unique ou plurielle de l'opposition réunie au sein de Benno Siggil Sénégal aux prochaines élections présidentielles de 2012.

    Faisant preuve de scepticisme, cet internaute écrit : « la candidature unique de l'opposition sénégalaise (coalition Benno), il n'y en aura point surtout avec certains leaders qui ne cessent de déclarer à tout bout de champ leur candidature à la présidentielle de 2012. La coalition Benno est en train de devenir à coup sûr la coalition Tassarro (éclatée en lambeaux) ».

    Un autre internaute déconseille la candidature unique à l'opposition car pour lui : « si l'opposition fait une candidature unique, ce sera la voie la plus facile et la plus rapide pour le pouvoir de truquer les élections. Et le schéma sera simple. Au premier tour, ils vont déclarer le président sortant gagnant et le tour est joué. L'opposition ruera dans les brancards, il y'aura une diversion et le temps va passer pour le président d'installer son fils. Si l'opposition fait une candidature plurielle, le président Wade ne pourra en aucune façon avoir la majorité absolue requise. L'opposition pourra alors faire fonctionner le jeu des alliances en soutenant le candidat le mieux placé. C'est la seule issue. Il faut être très prudent avec Wade. Il prie de toutes ses forces pour qu'il y ait une candidature unique ».

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    Doutant d'un consensus entre ces partis hétéroclites réunis au sein de l'opposition, cet internaute est favorable à la candidature plurielle. En effet, pour lui : « si les opposants sont convaincus que Wade est minoritaire, il convient d'aller aux élections chacun de son côté en s'engageant à demander, sans contrepartie, aux électeurs de voter pour le candidat de l'opposition qui serait présent au second tour ».

    Enfin pour cet internaute, il faut une réforme du mode de fonctionnement de l'Etat sénégalais : « la question n'est pas seulement de faire partir le président Abdoulaye WADE. Mais, il faut d'urgence revoir le système dont lui-même et ses deux prédécesseurs sont issus ».

    Des réseaux de relations humaines parviennent d'ailleurs à se tisser à travers les forums. Autrement dit, les nouvelles formes d'échange social immatériel qui s'établissent en ligne vont entraîner la constitution de microgroupes ou collectifs dont les membres sont liés par des relations électroniques. Les membres de ces nouveaux réseaux constituent ainsi des communautés virtuelles ou des communautés en ligne. Ces communautés virtuelles désignent donc des communautés qui ne se réunissent pas physiquement. La communauté est virtuelle en ce sens que les membres ne se trouvent pas au même endroit et aussi ne sont pas nécessairement connectés sur Internet au même moment. Les liens unissant les membres semblent par ailleurs tourner le plus souvent autour du partage de la même identité, du même sentiment d'appartenance communautaire ou de valeurs et de croyances communes. Pour certains forumistes membres de la diaspora, les forums et les rubriques « contributions » favorisent en effet l'émergence de communautés virtuelles ou communautiques et l'apparition d'un lien social électronique par le biais des nouvelles formes de communication interactive de groupe qu'ils permettent. Il apparaît à cet égard qu'une socialisation communautaire est inéluctablement en train de se développer dans ces espaces de communication de groupe. D'après les statistiques fournies sur le site de Senediaspora, les 3846 membres enregistrés ont posté un total de 307429 messages dans 2952 sujets ( http://www.senediapora.com, consulté le 20/05/10).

    198

    Site web 2. Senediaspora, le forum dédié aux Sénégalais de la diaspora

    Quand on analyse les réponses fournies par les cents personnes interrogées à la question : quels sont les sujets de discussion qui vous intéressent dans les forums ?, on constate que les sujets de société et de politique sont presque tout autant prisés, avec respectivement 22% et 20% des réponses enregistrées. Les sujets portant sur le sport et l'économie attirent successivement 18% et 17% des internautes chacun en ce qui le concerne. Il paraît ici important de souligner le peu d'intérêt manifesté par les internautes pour les sujets de discussions portant notamment sur la religion. Ils sont 8% à s'intéresser aux discussions religieuses dans les forums. On peut donc s'étonner de ce constat quand l'on sait le dynamisme des migrants dans la production et la consommation de contenus web liés à la religion. En ce qui concerne les sujets portant sur la culture, ils sont 11% à s'y intéresser vraiment. Ils sont 4% à s'intéresser à d'autres sujets dans les forums de discussion.

    199

    Graphique 12. Sujets de discussion les plus appréciés dans les forums

    6.3.2 Les «chats»

    Les « chats » sont des espaces localisés sur Internet et dans lesquels les internautes peuvent entrer et dialoguer par écrit de manière synchrone entre eux. Ces discussions peuvent se dérouler entre deux ou plusieurs personnes soit en public, dans un salon (« chat » room) ou soit en privé.

    Certains migrants sont des adeptes ou habitués des « chats ». D'après nos enquêtes et observations, il s'agit le plus souvent de jeunes étudiants, de quelques migrants modou-modou (commerçants et travailleurs peu qualifiés) ayant un niveau de français qui leur permettent de « chater », c'est-à-dire de bavarder sur Internet. Principalement attirés par le chat sur Internet, bon nombre d'entre eux s'y rendent régulièrement notamment pour discuter et aussi nouer des relations avec d'autres internautes. Dialoguer en ligne ou « Chater » en direct sur le net est devenu naturellement un de leurs loisirs préférés. Leur passe-temps favori consiste maintenant à communiquer en effet par écrit simultanément en temps réel avec d'autres internautes dont ils ne connaissent à priori rien, ni l'âge, ni le sexe, mais aussi ni l'endroit où ils se trouvent réellement.

    200

    De manière générale, les conversations dans ces espaces d'échanges portent sur des thèmes multiples. Pour y participer, l'internaute doit être absolument connecté et présent en même temps que d'autres interlocuteurs dans le salon virtuel où se déroule la conversation. Il semble d'ailleurs d'après nos observations que, nombreux sont les migrants qui préfèrent tout particulièrement se rendre dans les lieux de « chat » afin d'y discuter avec d'autres internautes et aussi nouer des relations amicales. Pour mesurer véritablement l'intérêt de certains migrants pour les « chats », il suffit de se rendre dans les « chats » localisés dans les sites portails tels Seneweb.

    Le « chat » de Seneweb reste certainement l'un des plus fréquentés par les membres de la diaspora sénégalaise. Tous les types de sujets et toutes sortes de questions y sont précisément abordés. D'un côté, des annonces y sont affichées de temps à autre pour retrouver de vieilles connaissances. D'un autre côté, des témoignages de toutes sortes sont effectués de manière courante dans les chats. En définitive, nous pouvons dire que certains migrants consacrent une bonne partie de leurs temps à « chater » dans le cyberespace et plus particulièrement dans les sites portails sénégalais pour tout simplement discuter avec d'autres internautes ou pour y effectuer des rencontres. Ils mettent à profit tous les avantages possibles des chats pour aussi approfondir leurs réflexions concernant des thèmes donnés.

    Les usagers de ces espaces d'échanges synchrones ont d'une certaine façon l'illusion d'être réunis dans un même environnement virtuel. Autrement dit, le fait de pouvoir discuter et bavarder en temps réel leur donne vraiment l'impression d'une co-présence physique. Dans les chats, les sujets de discussion sont généralement les mêmes que ceux abordés dans les forums. Les internautes y abordent des sujets relatifs à la politique, au sport, à la religion, à la culture. La spécificité des forums se trouve dans le fait que ses membres doivent au préalable s'inscrire pour pouvoir envoyer leurs messages et aussi parfois au niveau des espaces thématiques comme par exemple « le coin des étudiants ».

    201

    6.4 Les sites portails, mettre à la disposition des Sénégalais de

    la diaspora des plateformes d'informations, d'échanges et de

    rencontres

    Un site portail peut être défini comme un site généraliste, une porte d'accès au cyberespace ouvert à tous les usagers. C'est un lieu fourre-tout où l'utilisateur trouve à sa disposition un certain nombre de pages ou plus précisément un bouquet de services divers. En général, les sites portails sénégalais proposent quotidiennement sur une interface multimédia une offre de services multiples (information plurielle, forum de discussions, chat, annonces publicitaires dans la plupart des cas), mais surtout des liens vers des médias en ligne sénégalais (presse écrite, radios et télévisions). On peut les considérer comme des sortes de plates-formes virtuelles accessibles à tous les publics.

    L'engouement ou l'enthousiasme des Sénégalais de l'extérieur pour les sites portails est un phénomène majeur dans le paysage du web sénégalais. Pour les Sénégalais de la diaspora utilisateurs d'Internet, ces sites constituent véritablement une porte d'entrée incontournable pour l'accès dans l'univers de l'Internet sénégalais. Les informations multiples régulièrement mises à jour ainsi que la possibilité de pouvoir s'exprimer librement expliquent en grande partie l'engouement des Sénégalais pour les sites portails. Cet engouement n'est d'ailleurs pas surprenant pour qui connaît la passion des Sénégalais à débattre notamment de sujets liés à la politique. On assiste de plus en plus de nos jours à une tendance à la prolifération des sites portails sénégalais sur Internet. Les sites portails offrent aux migrants sénégalais la possibilité d'accéder en tous lieux, de manière synchrone ou asynchrone, aux sujets traités et diffusés dans les journaux, les radios notamment privées et la télévision de leur pays d'origine, de les commenter en temps réel, de faire des critiques et des suggestions. Ils apparaissent en effet nettement comme une dimension assez importante du web sénégalais. Ce qui intéresse particulièrement les migrants, c'est non seulement de pouvoir suivre l'actualité sénégalaise, mais aussi de pouvoir partager leurs idées.

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    6.4.1 Des sites destinés à élargir la palette des sources d'informations sénégalaises et à connecter les migrants aux temps forts de l'actualité sénégalaise

    Les sites portails sénégalais permettent aux Sénégalais de la diaspora où ils se trouvent à travers le monde d'avoir accès à l'information diffusée par les médias de leur pays d'origine, et aussi de pouvoir dialoguer en ligne et réagir en donnant leur avis sur tous les sujets d'actualité. Ils constituent, pour les migrants, des moyens essentiels pour accéder et obtenir de manière quasi instantanée les informations les plus récentes relatives au pays d'origine et suivre l'actualité en temps réel. La très grande majorité des personnes qui ont répondu à nos questions révèle consulter quotidiennement le site portail Seneweb et périodiquement d'autres sites portails comme Xalima, Xibar, Senegalaisement afin de s'informer et se tenir au courant de l'actualité sénégalaise. Ces sites proposent la plupart du temps des liens hypertextes permettant de consulter directement les médias sénégalais en ligne, la presse écrite en particulier et les radios et télévisions quelquefois. En diversifiant les sources d'informations (radio, presse écrite et télévision), l'information est accessible aussi bien aux intellectuels qu'aux analphabètes. Des articles ou dépêches des quotidiens sénégalais peuvent être aussi parfois publiés en ligne, comme peuvent l'être également les contributions envoyées par les Sénégalais de l'intérieur comme ceux de l'extérieur. Ce qui permet aux internautes de se tenir informés en direct et en continu de l'actualité sénégalaise.

    Les sites portails offrent en outre la possibilité pour les médias sénégalais (quotidiens, radios et télévisions) d'étendre et de multiplier leurs bassins d'audience. Comme nous l'avons donc observé en fréquentant plusieurs sites portails, il semble bien que l'on assiste aujourd'hui à l'avènement de ce que Dana Diminescu tente de définir comme le « migrant connecté », nous ajoutons « hyperconnecté » à l'actualité du pays d'origine. Cela confirme encore une fois l'idée développée par Annie Chéneau-Loquay, selon laquelle l'Internet africain se caractérise notamment par un recentrage et une extraversion. En accédant facilement à une gamme de services liés à l'information, les migrants semblent, d'une façon générale, beaucoup mieux informés que leurs compatriotes sénégalais restés au pays où l'utilisation d'Internet reste encore marginale en dehors de la ville de Dakar.

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    6.4.2 Des lieux virtuels de rencontres et d'échanges en dépit des frontières géographiques

    D'un autre côté, ces sites proposent aux utilisateurs des espaces de rencontres et de discussions (forums, chats, contributions) où chacun peut émettre une idée ou encore donner son avis sur des sujets susceptibles d'intéresser l'ensemble de la communauté sénégalaise. D'une manière générale, ces sites ont aussi pour but de mettre à la disposition des Sénégalais une plate-forme de réflexions ou d'échanges d'idées en dépit de la distance et des obstacles géographiques. Autrement dit, de fournir aux internautes sénégalais disséminés aux quatre coins du globe la possibilité en même temps d'entrer en contact et d'établir des relations d'échanges. Les possibilités de discussions et d'échanges ont en effet un impact considérable dans la forte fréquentation de ces espaces virtuels. On constate une densité importante des échanges sur le portail Seneweb. Les visiteurs du site peuvent se rendre au niveau des espaces « forum » (SeneForum) ou « chat » (SeneChat) pour y aborder des sujets d'ordre général ou des sujets ayant trait à l'actualité sénégalaise ou internationale. Les intervenants dans ces lieux virtuels de rencontres et d'échanges ont non seulement la possibilité de s'exprimer à travers des contributions, mais aussi de nouer des liens avec d'autres internautes.

    Ces espaces peuvent ainsi être considérés, pour ces acteurs de l'interface, comme une alternative à leur besoin considérable de contact et de communication. Ce sont en effet des espaces propices au dialogue, à l'échange d'information et de savoir, faisant abstraction des obstacles du temps et de la distance. La participation libre et immédiate aux discussions joue un rôle actif dans leur succès. Les internautes ont ainsi l'opportunité d'échanger et de divulguer des connaissances acquises dans des domaines divers, tels que le secteur des nouvelles technologies, d'entretenir des discussions dans les langues nationales, de soutenir un homme politique, de commenter la situation économique difficile de leur pays d'origine et de souligner les responsabilités afin que les fautifs puissent être éventuellement sanctionnés.

    Par ailleurs, même si les sujets abordés dans ces lieux virtuels d'échanges sont relativement diversifiés, il convient toutefois de souligner la forte propension des internautes à aborder des sujets relatifs à la gestion de leur pays d'origine. On pourrait même aller jusqu'à dire que ces sites favorisent effectivement la participation citoyenne,

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    la constitution d'une communauté d'appartenance et la consolidation des relations avec le pays d'origine.

    6.4.3 Une panoplie de services qui répondent aux besoins des migrants

    Ces sites proposent aussi d'autres services qui répondent aux besoins des migrants. Par exemple, les migrants ont parfois la possibilité d'écouter différentes émissions de radio (animation musicale, émissions portant sur la gestion des affaires publiques au Sénégal, émissions religieuses, etc.) et regarder les programmes des chaînes de télévisions sénégalaises diffusées en français ou en wolof (2STV, WalfTV, RTS, RDV). Des chroniques sont tenues chaque semaine sur Seneweb et Xalima. Il y a aussi les revues de presse en français et en wolof qui sont particulièrement appréciées. De même que les interventions faites, en certaines occasions, par d'éminentes personnalités sénégalaises, intellectuels, politiciens, journalistes, guides religieux... à travers les webradios de certains sites portails. Les internautes ont également la possibilité de visualiser des vidéoclips de musique sénégalaise et internationale. Ils peuvent en outre faire des téléchargements sur certains sites. Parfois aussi, des offres de services de télécommunication sont disponibles sur certains sites portails, notamment la possibilité d'acheter des cartes téléphoniques pour appeler au Sénégal, conception de sites, etc. Il faut aussi signaler la possibilité de trouver parfois des opportunités d'investissement ou des possibilités d'acquisition immobilière au pays à travers notamment les annonces publicitaires. Les visiteurs peuvent également, à travers ces sites, faire eux-mêmes des annonces publicitaires. Ils peuvent parfois trouver des services susceptibles d'avoir des effets bénéfiques dans le projet relatif au retour au pays. Ces services sont pour l'essentiel des services gratuits. Cependant, ces sites misent largement sur l'aspect publicitaire pour être rentables. Or, pour assurer la rentabilité d'un site portail, le trafic qui y est généralisé doit être extrêmement important.

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    6.4.4 Des sites créés et gérés essentiellement par des migrants

    Les migrants sont très dynamiques dans la galaxie des sites portails sénégalais. En effet, la diaspora sénégalaise compte en son sein de nombreux sénégalais ayant bénéficié d'une formation de qualité parfois dans les meilleures universités et écoles de télécommunications à travers le monde. Rien qu'en France, leur nombre (environ 211 enregistrés à la date 02/09/2009) pourrait effectivement surprendre bon nombre d'observateurs. On peut donc ainsi s'attendre à ce que les migrants soient par conséquent particulièrement actifs dans la production de sites web ou de logiciels, etc.... Pour certains d'entre eux, le fait d'investir le secteur des technologies de l'information et de la communication a pu constituer un moyen d'insertion professionnelle au moment où l'emploi commençait à être considéré comme une denrée de plus en plus rare dans les pays de résidence. D'autant plus que certains d'entre eux ont très tôt pris conscience de la forte demande d'informations relatives au pays d'origine formulée par une très large majorité de leurs compatriotes. Internet, en particulier le web leur offrait l'opportunité de pallier au déficit d'informations de la diaspora sur le pays d'origine et aussi l'occasion de se positionner dans ce créneau. Ce qui a tendance à entraîner des recompositions nouvelles dans la géographie de l'espace médiatique sénégalais.

    Si la plupart des sites portails ont été créés par des Sénégalais vivant à l'étranger ou au Sénégal, ils peuvent être aussi l'oeuvre d'étrangers tenant à marquer leur affection pour le Sénégal. C'est le cas du site portail www.senegalaisement.com. Nous verrons un peu plus loin ce qui fait la particularité de ce site assez connu, comme semble l'indiquer les informations collectées dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Ce que l'on constate à l'heure actuelle, c'est une prolifération de ces sites portails dont le nombre reste difficile à évaluer. Toutefois, on peut citer quelques uns comme Seneweb, Homeviewsenegal, Xalima, Websenegal, Wakeur, Galsentv, Chezbadou, Xamle, Senego, Sunuker, Sunuweb, Sunueuropal, Sunuteranga, Sunugalsen... Il serait vraiment fastidieux de vouloir tous les citer ici, mais les différents titres de ces sites nous laissent à penser qu'un linguiste serait bien inspiré de se pencher sur la place du wolof dans le web pour en comprendre les enjeux. Nous choisirons d'étudier quelques sites portails pour montrer leur dynamisme, leurs spécificités et leur impact dans la diaspora.

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    6.4.5 Seneweb, le lieu virtuel de convergence des Sénégalais éparpillés dans le monde entier

    Parmi tous les sites portails sénégalais ayant pignon sur rue dans le cyberespace, Seneweb demeure sans nul doute celui qui draine le plus d'affluence et génère de ce fait le plus de trafic. Son dynamisme et sa vitalité en ont fait d'ailleurs le « portail sénégalais » le plus visité à présent sur le web.

    Créé en août 1999 par un jeune sénégalais vivant aux Etats-Unis, Abdoulaye Salam Madior Fall, âgé de 22 ans à l'époque et fraîchement diplômé en sciences de l'informatique, Seneweb est devenu aujourd'hui le point de ralliement ou de convergence des internautes Sénégalais. Actuellement, Seneweb Networks compte 14 employés répartis entre les Etats-Unis et le Sénégal.

    Il a pour objectif principal de rapprocher les migrants sénégalais éparpillés dans le monde entier, de leur permettre d'accéder quotidiennement à l'actualité sénégalaise à travers des liens vers des sites de quotidiens et autres organes de presse, et aussi de contribuer de manière consciente et responsable à la promotion du dynamisme du Sénégal dans le cyberespace. Seneweb contribue à la vitalité des médias sénégalais, en leur offrant d'autres canaux ou supports de diffusion. Il a en outre pour vocation d'être un lieu public de rencontre où s'échangent des idées et où les acteurs économiques présents ou non encore présents sur le web peuvent se retrouver pour nouer des relations de partenariat. C'est un lieu d'informations, de rencontre et de débat autour duquel se rassemblent tous les Sénégalais où qu'ils se trouvent. C'est un lieu où se nouent des relations virtuelles et où se croisent des Sénégalais qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés. Il joue également un rôle essentiel dans l'apprentissage de la démocratie, en permettant à tout ressortissant sénégalais connecté à Internet de pouvoir s'exprimer librement sur des sujets finalement extrêmement importants pour la communauté et l'avenir du Sénégal.

    Seneweb est incontestablement devenu une des figures de proue du web sénégalais en particulier mais aussi un site de référence du web africain et même du web en général. En effet, comme il est indiqué sur le site de Seneweb Networks, le site portail Seneweb « est passé de moins de 300 visiteurs à sa création en 1999 à plus de 28.000 visiteurs uniques/jour, totalisant plus de 25.164.563 bits par mois, et plus de 1.124.175 pages vues

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    par mois ». En outre, d'après Alexa Internet, une entreprise appartenant au groupe Amazon et spécialisée dans les statistiques générées par le trafic web des sites Internet, Seneweb figure dans le peloton de tête des 11.000 sites web les plus fréquentés sur Internet. Selon Google Analytics, Seneweb a enregistré 3.295.909 visites en provenance de 194 pays durant la période comprise entre le 28 juillet 2009 et le 27 août 2009. Les internautes ont consulté en moyenne 2,25 pages par visite et le temps moyen passé sur le site est environ 5 minutes 44 secondes. Comme on peut le voir sur le tableau ci-dessous, le Sénégal fournit l'essentiel des visiteurs avec 1.190.015 internautes. On constate que la France fournit 650.070 des visiteurs, suivie par les Etats-Unis avec 598.518 visites. En réalité, une part importante des migrants sénégalais en France et aux Etats-Unis est constituée d'étudiants et de cadres, c'est-à-dire de personnes ayant les compétences requises pour utiliser Internet. D'autre part, il n'est pas sans intérêt de remarquer la proportion des visites effectuées à partir de l'Italie et de l'Espagne alors que ces deux pays sont considérés comme des pays accueillant essentiellement des migrants sénégalais exerçant des emplois peu qualifiés. Cela montre qu'au sein de ces derniers, il est possible d'y trouver des migrants ayant un niveau intellectuel suffisant pour leur permettre d'accéder à Internet et de surfer sur le web.

    Cette tendance notée au niveau des lieux de connexions est confirmée par Alexa Internet122 qui indique que 50,4% des visiteurs de Seneweb.com sont connectés à partir du Sénégal. Cela montre également une évolution imporante du nombre d'internautes au Sénégal. De plus en plus, les internautes basés au Sénégal accèdent à Seneweb pour trouver des informations sur l'actualité sénégalaise et internationale, mais aussi pour participer aux échanges qui ont lieu dans les espaces électroniques de discussion. Les connexions établies à partir de la France concernent 14,3% des visites. Les visiteurs établis au Canada constituent 6,2% des connexions. La part des personnes effectuant des visites sur le site depuis l'Italie est de 3,6%. 2,5% des visiteurs de Seneweb sont localisés aux Etats-Unis, 2,0% en Côte-d'Ivoire, 1,9% en Chine, 1,8% au Burkina Faso et 1,6% en Guinée Equatoriale. En outre, avec 81,0% des usages enregistrés, la lecture des articles de presse publiés en ligne reste la principale utilisation. Les usagers des forums de

    122 Ces chiffres ont été collectés le 01/05/2010 sur le site de la société Alexa Internet, www.alexa.com. Créée en 1996, cette entreprise, filiale d' Amazon.com à la suite de son rachat en 1999, est spécialisée dans l'analyse du trafic web. Alexa Internet permet de connaître le nombre de visiteurs sur les 100 sites web les plus fréquentés sur Internet.

    discussions représentent 12,2% des utilisateurs. Ils sont 6,6% des usagers à consulter les vidéos. Seulement 0,1% restant se livre à d'autres usages123.

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    Graphique 13. Visites effectuées sur Seneweb du 28/07/09 au 27/08/09

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    Source : Google Analytics

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    Pour les migrants sénégalais éparpillés à travers le monde de même que pour les Sénégalais vivant au pays, Seneweb est un vecteur d'informations et un espace de réflexions et d'échanges. Seneweb s'adresse aussi aux ressortissants du pays voisin, la Gambie, éparpillés dans le monde entier. Il y a également des informations susceptibles d'attirer tous ceux qui s'intéressent aux perspectives d'investissement au Sénégal, de même que tous ceux qui envisagent ou désirent passer des vacances sur le territoire sénégalais.

    A ce jour, les pages les plus consultées, selon Abdoulaye Salam Madior Fall, sont les pages relatives à l'actualité, à la musique et l'émission « Dég Dëg ». Le site propose des liens hypertextes permettant de consulter directement la presse écrite : Le Soleil, Sud Quotidien, Le Quotidien, Wal Fadjri, L'Observateur, L'As, L'Office, Le Matin et 24H Chrono et des radios émettant depuis le Sénégal telles que la radio RFM et les radios Oxy Jeunes, Zig FM et Annur FM. Seneweb propose aussi de regarder en ligne l'intégralité du journal télévisé de la chaîne de télévision publique, la RTS, diffusée par le site Senegaltv.com. De même, des articles ou dépêches de l'agence de presse sénégalaise peuvent être aussi parfois publiés en ligne, comme peuvent l'être également les contributions envoyées par les internautes sénégalais de l'intérieur comme ceux de l'extérieur, et aussi par les internautes non sénégalais. Le site portail Seneweb offre en outre la possibilité pour les médias sénégalais (quotidiens, radios et télévisions) d'étendre et de multiplier leurs bassins d'audience. Seneweb contribue ainsi à la vitalité des médias sénégalais, en leur offrant un autre canal ou support de diffusion. Par ailleurs, en diversifiant les sources d'informations (radio, presse écrite et télévision), l'information est accessible sur Seneweb aussi bien aux intellectuels qu'aux analphabètes.

    Pour certains habitués du site, ce qui les attire surtout, c'est la richesse de la vie sociale qui se développe dans les différents lieux d'échanges tels le forum de discussions (Seneforum) et les « chats » (Senechat). Ces lieux sont des espaces publics où les internautes peuvent s'exprimer librement et où se développe une véritable conscience citoyenne. Grâce à l'interactivité avec les usagers, Seneweb est devenu un lieu public virtuel où les internautes sénégalais peuvent s'exprimer librement et où certains s'engagent afin de favoriser l'émergence et la consolidation d'une réelle prise de conscience citoyenne aussi bien au sein des Sénégalais de l'intérieur que de l'extérieur. Par exemple, lors des dernières élections locales organisées au Sénégal en mars 2009, il y

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    a eu chez les internautes de Seneweb des prises de position parfois virulentes à l'égard du régime en place. D'une manière générale, les internautes avaient demandé à leurs concitoyens au Sénégal de voter pour la coalition de l'opposition rassemblée sous la bannière de « Siggil Sénégal » (qui signifie en wolof relever ou redresser le Sénégal). Au cours de cet évènement important dans la vie politique sénégalaise, Seneweb a déployé de gros efforts pour permettre aux Sénégalais de la diaspora de suivre en temps réel la campagne des candidats, le déroulement des élections et la proclamation des résultats. Et à l'annonce des résultats consacrant la victoire de l'opposition dans les principales villes du pays ainsi que dans plusieurs conseils régionaux, les internautes ont littéralement pris d'assaut Seneweb pour exprimer et partager ensemble leur fierté d'être Sénégalais. C'est comme si au même moment, de nombreux internautes de la diaspora, submergés par la joie, s'étaient connectés sur Seneweb pour manifester le bonheur qui les envahissait à cet instant précis. On a ainsi assisté à une scène de liesse virtuelle comme on aurait pu l'observer d'ailleurs pour des gens en train de manifester dans la rue à la suite de la proclamation des résultats d'élections favorables à leur candidat. Ce lieu virtuel, rassemblant des Sénégalais d'ici et d'ailleurs, reflétait, dans ces moments là, l'image même de ce que certains Sénégalais là-bas, en particulier membres de l'opposition, étaient en train de vivre précisément au même moment.

    Seneweb émet sa propre radio Seneweb radio qui diffuse une revue de presse quotidienne et des émissions culturelles, religieuses et politiques ou encore des émissions consacrées spécialement à la diaspora. Toutefois, ce sont généralement les émissions relatives à la politique et à l'éveil citoyen qui semblent intéresser davantage les internautes. Parmi ces émissions, il y a celle animées par le journaliste Souleymane Jules Diop et le professeur Arona Ndoffène Diouf. En outre, Souleymane Jules Diop présente également tous les jeudis une chronique écrite intitulée « Lignes ennemies » qui, comme on peut le voir, sur le site, à travers les commentaires des cyberlecteurs, connaît incontestablement une forte audience.

    D'un autre côté, les migrants ont aussi parfois la possibilité de suivre en direct les combats de lutte diffusés par la télévision nationale, la RTS, et retransmis en ligne par des sites comme Seneweb, Sunu-tv, Galsentv. Non seulement, les migrants peuvent vivre en direct les moments forts de la lutte considérée comme le sport national au Sénégal, mais ils peuvent aussi faire des commentaires en temps réel, soutenir leur lutteur ou critiquer

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    son adversaire. On constate à travers les commentaires des internautes que ces occasions sont considérées comme des moments de sociabilité et d'identification à une même communauté d'appartenance. Les internautes ont également la possibilité de visualiser des vidéo-clips de musique sénégalaise ou internationale et aussi partager des vidéos.

    Par ailleurs, en parcourant le site, l'attention du visiteur est également retenue par la variété des formats d'annonces publicitaires (bandeau, banderole, spots, etc.). Ce sont des annonces sur les possibilités d'acquisition immobilière, des opportunités pour devenir propriétaire d'un terrain, d'un appartement ou d'une maison, notamment avec la SICAP (achat de terrains ou de villas avec la Société Immobilière du Cap-vert). Des opportunités d'investissement au Sénégal sont mises à la disposition des internautes par des organismes comme l'APIX (l'Agence Nationale chargée de la Promotion de l'Investissement et des Grands Travaux). Il s'agit de donner aux internautes des raisons d'investir au Sénégal, de leur indiquer les secteurs prioritaires où investir. Il s'agit aussi de donner des informations permettant de comprendre et d'effectuer les procédures administratives. Ce sont aussi les appuis fournis à la concrétisation des projets d'investissement dans divers secteurs économiques au Sénégal. Ainsi, les migrants constituent les cibles privilégiées des promoteurs immobiliers privés et publics sénégalais qui se servent désormais d'Internet afin de les atteindre plus facilement et plus rapidement. Seneweb reste dans ce cas un important outil d'informations pour les Sénégalais de la diaspora en quête d'investissement immobilier ou d'opportunités d'affaires dans leur pays d'origine. Parfois aussi, des offres de services de télécommunication sont disponibles, notamment la possibilité d'acheter des cartes téléphoniques pour appeler au Sénégal ou de solliciter les services des responsables de Seneweb en vue de la conception de sites web, etc.

    Seneweb met à la disposition des migrants internautes des contenus régulièrement mis à jour (actualités et dépêches). Ce site constitue pour de nombreux migrants sénégalais une aubaine pour se connecter de façon instantanée à l'actualité du pays d'origine, émettre des opinions diverses et se faire entendre par une partie importante de la communauté sénégalaise. C'est un site à la fois attractif et riche de tout type d'informations. Ces créateurs ont réussi avec aisance l'immense défi relatif à la question fondamentale de la participation du Sénégal dans le réseau mondial. Seneweb bénéficie d'une grande notoriété auprès des internautes de la diaspora sénégalaise éparpillés à

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    travers le monde. Il est vrai que la diversité des services ainsi que leur gratuité jouent un rôle important dans le succès spectaculaire de Seneweb. C'est particulièrement quand on le compare, sous certains aspects, à Homeviewsenegal, son principal concurrent dans un passé tout récent. Le site portail Seneweb peut être considéré comme un lieu d'informations, de rencontre et de débat autour duquel se rassemblent tous les Sénégalais où qu'ils se trouvent. C'est un lieu où se nouent des relations et où se croisent des Sénégalais qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés. Il joue également un rôle essentiel dans l'apprentissage de la démocratie, en permettant à tout ressortissant sénégalais connecté à Internet de pouvoir s'exprimer librement sur des sujets finalement extrêmement importants pour la communauté et l'avenir du Sénégal. Il est tout à fait raisonnable de souligner que ces créateurs ont réussi, à l'heure actuelle, l'immense défi relatif à la question fondamentale de la participation du Sénégal dans le réseau mondial, avec efficacité et aisance. Seneweb bénéficie d'une grande notoriété auprès des internautes de la diaspora sénégalaise éparpillés à travers le monde. Il est vrai que la diversité des services ainsi que leur gratuité jouent un rôle important dans son dynamisme et son succès spectaculaire.

    Site web 3. Seneweb, le lieu de convergence des Sénégalais de la diaspora

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    6.4.6 Homeviewsenegal.sn, connecter les migrants aux temps forts de l'actualité sénégalaise

    Homeviewsenegal, créé également par un migrant sénégalais vivant aux Etats-Unis, a été un des pionniers dans le paysage des sites portails sénégalais. Le nombre d'utilisateurs de Homeviewsenegal a commencé à régresser quand les responsables du site ont voulu faire payer l'accès à certains services. Jusqu'en juin 2006, le site était structuré essentiellement en deux espaces (espace membre et espace gratuit). Dans l' « espace membre », les abonnés, moyennant 10 euros par mois ou l'équivalent en dollar (environ 6560 francs CFA), pouvaient regarder en direct certaines chaînes de télévision comme la chaîne publique RTS, la chaîne privée 2STV, la chaîne de télévision francophone TV5 et la chaîne privée panafricaine Africable124. Dans l' « espace gratuit », les visiteurs pouvaient surtout lire gratuitement la presse. Toutefois, en voulant gagner trop vite de l'argent, Homeviewsenegal a surtout enregistré une baisse rapide et significative du nombre de ses visiteurs. Avec un trafic de 3.098.318 bits, le site tente à présent de reconquérir difficilement sa place en rendant à nouveau gratuit l'essentiel de ses services.

    Homeviewsenegal cherche à se positionner comme le portail multimédia du web sénégalais. Ses fondateurs veulent en faire une sorte de plate-forme électronique qui va permettre en effet aux internautes sénégalais l'utilisation simultanée et interactive de plusieurs modes de représentation de l'information (textes, sons, images fixes ou animées) pour vivre en direct les moments importants de l'actualité sénégalaise et suivre à chaud les temps forts de l'actualité internationale. L'objectif est de mettre à la disposition des visiteurs des fichiers multimédias et des données audiovisuelles centrées pour l'essentiel sur l'actualité sénégalaise. Les visiteurs ont désormais la possibilité de regarder gratuitement la chaîne publique RTS et les chaînes de télévision privées 2S TV, Walf TV et RDV. De même, ils peuvent écouter les radios privées Sud FM et RFM et aussi consulter quelques journaux en ligne (Sud Quotidien, Walf Fadjri, Le Quotidien, L'Observateur, L'Office, L'APS, Jeune Afrique). Homeviewsenegal est finalement en train d'expérimenter ce qui a permis à son concurrent Seneweb.com de réussir brillamment dans le paysage des sites portails d'informations généralistes.

    124 Les internautes avaient la possibilité d'effectuer un abonnement à l' « espace membre » à travers six modes de paiement : carte de crédit, chèque, mandat postal, virement bancaire, transfert d'argent, envoyer un parent payer au siège de Homeviewsenegal situé au quartier populaire de la Médina à Dakar.

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    Site web 4. Homeviewsenegal, connecter les migrants aux temps forts de l'actualité sénégalaise

    6.4.7 Xalimasn.com

    Xalima.com se présente comme l'un des portails de l'actualité sénégalaise. Il se distingue un peu des autres sites portails par le fait qu'il propose une liste de thèmes et rubriques censés intéresser éventuellement les visiteurs : politique, société, sport, économie et culture. Il permet aussi l'accès à des journaux comme Le Soleil, Sud Quotidien, L'Observateur et Walf Fadjri et également rend accessible aux chaînes de télévision RTS et 2STV. Xalima.com présente aussi l'intérêt de permettre aux visiteurs d'écouter ou de télécharger automatiquement de nombreuses émissions de radios. On peut en effet écouter et télécharger dans la rubrique « Podcast » des émissions politiques présentées par les animateurs de Xalima.com. Par exemple l'émission portant sur la communauté sénégalaise implantée aux Etats-Unis, émission présentée sur la radio Africantime par Dame Babou, un journaliste sénégalais résidant aux Etats-Unis. De même, le visiteur peut choisir d'écouter des émissions religieuses comme celle présentée par Oustaz Baytir, un sénégalais résidant à Bordeaux, mais aussi celle animée par l'humoriste Kouthia. La page consacrée aux « Contributions » est un espace où les internautes peuvent émettre leurs points de vue et donner leurs opinions sur la situation actuelle du Sénégal. Au moment de notre visite, la majorité des intervenants exprimait

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    son opposition catégorique au projet monarchique du président sénégalais concernant à vouloir se faire succéder par son fils. A titre d'exemple, on peut citer les contributions suivantes : Karim, le prédateur devenu proie envoyée le 31 mars 2009, Les dix conseils d'un xalimanaute à Wade, Les véritables raisons d'une déroute électorale, La génération du concret s'effondre et emporte les libéraux, Bon débarras Karim, bye bye, etc.

    Site web 5. Xalimasn.com

    6.4.8 Un nombre croissant de sites portails pour fournir une multitude d'informations sur le Sénégal

    Créé en 1998 par Christian Costeaux, un français passionné du Sénégal, le site portail Sénégalaisement.com propose une mine de renseignements complets et pratiques sur le Sénégal. Probablement, l'un des meilleurs sites d'informations sur le Sénégal avec plus de 400 pages, Sénégalaisement.com a été mis en place à une période où les sites web sur le Sénégal étaient relativement rares. Ainsi comme en témoigne l'impressionnante banque de données, ce site est donc le fruit d'un travail de longue haleine. Pour réaliser ce colossal travail et aussi dans le souci d'améliorer le site et l'enrichir, l'auteur affirme s'être beaucoup servi des commentaires et contributions des internautes, à travers notamment les espaces interactifs de dialogue et de partage d'informations. C'est par conséquent

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    grâce à cette interactivité qu'il a pu collecter, par exemple, un important stock d'informations ainsi que des photos et des vidéos sur la ville de Dakar et les autres régions du pays. Les pages consacrées aux différentes régions sénégalaises constituent certainement les pages les plus intéressantes du site. Elles apportent d'utiles informations sur ce qui fait plus particulièrement la spécificité de chacune d'entre-elles, de Dakar au Sénégal oriental en passant par la Basse-Casamance, le Sénégal central et la région de Saint-Louis, affichant ainsi la vocation culturelle et touristique de ce site web. On peut dire que son auteur participe, à sa manière, à la promotion de l'industrie touristique sénégalaise, en invitant les touristes à découvrir l'extrême diversité de la faune ou l'exceptionnelle richesse de la flore des terroirs sénégalais ainsi que les belles plages et les lieux de détente, de loisirs et de culture125. Le site propose un moteur externe de recherche permettant d'effectuer des recherches sur l'ensemble des sites web sénégalais présents sur Internet. L'auteur sélectionne et met en lien différents sites web consacrés au Sénégal. La plupart de ces sites apporte non seulement des informations supplémentaires, mais aussi et surtout permettent de découvrir et connaître davantage le Sénégal. Ce sont des liens utiles et intéressants pour les étudiants, les touristes, les investisseurs. En outre, un « Livre d'or » est mis à la disposition des visiteurs pour leur permettre de s'exprimer et donner leurs opinions sur le site. Généralement, les messages diffusés dans cette rubrique sont le plus souvent des félicitations et des témoignages de sympathie à l'endroit du propriétaire du site. Les visiteurs, venus de tous les horizons (Bamako, Mauritanie, Marseille, Comores, etc.), apprécient particulièrement la richesse des informations et des services comme les possibilités de retrouver des amis perdus de vue, les SMS, les possibilités de suivre des cours de wolof ou de visualiser des offres immobilières. Le site portail Senegalaisement.com est à la fois attractif et riche d'informations.

    D'après l'auteur, la conception de son site web n'a pas été quelque chose de facile. Au contraire, il a plutôt fallu faire preuve d'un grand effort de créativité ainsi que d'une grande rigueur pour le réaliser. Son concepteur tente ainsi à travers ce médium de

    125 Le tourisme est une ressource primordiale pour le Sénégal. Il s'agit essentiellement d'un tourisme de masse et d'un tourisme d'affaires. Ce tourisme de masse a été principalement favorisé par l'installation d'un certain nombre de groupe hôteliers notamment privés tels que le Club Med, FRAM..., mais aussi par la création de multiples infrastructures hôtelières et le développement des gîtes touristiques comme les fameux Campements Ruraux Intégrés en Casamance. Ces différents équipements hôteliers sont généralement destinés à des gens à la recherche d'activités originales ou réservés à des personnes en quête de découvertes culturelles, de tranquillité et de loisirs sportifs. Le tourisme d'affaires se développe plus particulièrement à Dakar. Régulièrement dans le cadre professionnel, des personnes en provenance de pays africains ou européens séjournent dans la capitale sénégalaise pour traiter des affaires ou pour des prospections commerciales ou encore pour trouver des opportunités d'investissements.

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    partager sa passion pour le Sénégal en mettant en valeur de façon méticuleuse les forces et les atouts du pays, sans oublier néanmoins de dénoncer certaines tares de la société sénégalaise. Certains critiques formulés par l'auteur ont parfois provoqué des commentaires houleux dans le forum du site et généré quelquefois des malentendus entre certains internautes et le propriétaire du site. L'auteur cherche à informer les visiteurs, à les distraire et à leur faire profiter de ses « expériences sénégalaises » (qu'elles soient bonnes ou mauvaises). Les photos et images de même que les éléments multimédias comme les sons ou les vidéo-clips contribuent beaucoup à la qualité du site. Il propose en outre des messages publicitaires et la possibilité d'effectuer des télé-achats. Depuis sa création, des mises à jour ont été effectuées régulièrement.

    A travers un éventail large d'informations ainsi qu'une pluralité des services et ressources proposés gratuitement, les sites portails ont contribué de manière significative à faire connaître d'abord Internet et ensuite favoriser son utilisation aussi bien auprès des Sénégalais restés au pays qu'au sein de la diaspora sénégalaise. Et cela est sans doute plus vrai encore quand on voit le nombre impressionnant de sites portails relatifs au Sénégal recensés sur Internet. Ces sites sont de puissants vecteurs de diffusion de l'information et contribuent aussi à enrichir le paysage médiatique sénégalais. Pour la plupart des concepteurs, ces sites portails résultent essentiellement d'une volonté de mettre à la disposition de la communauté de migrants sénégalais éparpillés à travers le monde, un kiosque virtuel de journaux qui donnent régulièrement des informations sur l'actualité sénégalaise mais aussi internationale. Leur objectif consiste aussi à se servir du réseau mondial Internet comme vitrine et tribune afin d'y améliorer la visibilité et la présence de la diaspora de même que celle du Sénégal.

    Il nous semble d'ailleurs que du point de vue de la vulgarisation de l'utilisation d'Internet au Sénégal, des pistes intéressantes pourraient être exploitées à travers le succès relatif de certains sites portails. A ce niveau de notre étude, on peut se demander, à l'instar de Thomas Guignard, si ce phénomène de création de sites portails et l'ampleur découlant de leur utilisation tous azimuts est-il effectivement une spécificité sénégalaise ? Où bien existe-t-il, peut-on observer le même phénomène chez d'autres communautés de migrants ? Thomas Guignard répond à cette question en affirmant qu'il ne s'agit nullement d'une spécificité sénégalaise, dans la mesure où il constate des pratiques similaires sur le site portail ivoirien Abdijan.net et le site portail béninois Opays.com. Au

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    contraire, nous pensons en effet qu'il existe bien une particularité dans les pratiques des sites portails sénégalais même si elle est à peine perceptible. La comparaison voulue avec les deux sites mentionnés dans les travaux de Thomas Guignard n'a pas pu se faire, car au moment de nos recherches, le site portail des Béninois Opays.com ne fonctionnait plus. Quant au site portail ivoirien Abidjan.net, on peut dire que, d'une manière générale, il ressemble, sous de nombreux aspects, aux sites portails sénégalais. Tout d'abord, il propose sur une interface des contenus multimédias. L'information occupe une large place sur le site avec la possibilité de lire gratuitement des articles relatifs à l'actualité ivoirienne du moment. Le site propose aussi de nombreux espaces de discussion où les internautes peuvent débattre notamment sur des sujets d'actualité, de sport, échanger sur les nouvelles technologies et partager leurs problèmes sentimentaux, etc. Néanmoins, l'observation longue et attentive d'une part ainsi que la participation aux discussions dans les forums de plusieurs sites portails sénégalais et leur analyse montrent que la culture et la politique prennent des dimensions considérables dans l'espace des sites portails sénégalais. De plus, il est intéressant de remarquer la place occupée par la religion dans ces espaces numériques. A ce propos, il faut observer l'ardeur déployée par les responsables de ces sites au moment des grands évènements dans la vie des confréries religieuses sénégalaises afin de permettre aux disciples dans la diaspora de vivre en temps réel ces moments de ferveur religieuse et de communier avec leurs coreligionnaires restés au pays ou disséminés à travers le monde. Il faut aussi ajouter la diffusion en direct sur des sites portails comme Seneweb des combats de lutte organisés régulièrement au Sénégal qui sont des moments d'intense socialisation. L'impression qui se dégage dans ces moments-là, c'est en fait comme si le réel était tout simplement transposé dans le virtuel. Les internautes peuvent faire des commentaires pour soutenir leur lutteur ou émettre des critiques à l'encontre de son adversaire. Certains en profitent aussi pour passer des messages à des amis au Sénégal, en France ou ailleurs. Par ailleurs, à travers les interviews réalisées auprès des lutteurs, il ne serait pas faux de penser que certains d'entre eux ont intégré cette partie de leurs supporters constitués par les internautes au sein de la diaspora.

    Non seulement, les migrants sont de gros consommateurs de sites portails sénégalais, mais également ils jouent un rôle important dans la production de ces sites. Certains d'entre eux font preuve de créativité, de détermination et de professionnalisme afin de mettre en ligne des sites portails avec des contenus et des services de qualité sous forme

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    de textes, images et d'autres éléments multimédias. Les actions multiples menées par les migrants dans la production et l'animation de ces sites portails constituent un élément essentiel de la vitalité du web sénégalais. Loin d'être de simples e-spectateurs ou d'anonymes e-consommateurs, les migrants sont à présent en amont et en aval dans l'exploitation de l'information sénégalaise. Ce qui fait que les flux médiatiques sénégalais, jadis localisés, unidirectionnels, débordent à présent leur cadre d'émission et de réception traditionnel pour devenir désormais déterritorialisés, multidirectionnels. Avec la prolifération des sites portails, il semble bien que l'on assiste aujourd'hui à l'avènement de ce que la sociologue Dana Diminescu tente de définir comme le « migrant connecté », nous ajoutons « hyperconnecté » à l'actualité du pays d'origine. D'ailleurs, en accédant facilement à une gamme de services liés à l'information, les migrants semblent, d'une façon générale, beaucoup mieux informés désormais que leurs compatriotes sénégalais restés au pays où l'utilisation d'Internet reste encore marginale en dehors de la ville de Dakar. Ce que l'on constate à l'heure actuelle, c'est une prolifération de ces sites portails dont le nombre reste cependant difficile à évaluer.

    6.5 Les médias en ligne

    Au début d'Internet, beaucoup de professionnels des médias affichaient leur pessimisme en annonçant que cette nouvelle technologie allait sans aucun doute sonner le glas des médias dits traditionnels, c'est-à-dire, la presse, la radio et la télévision. Mais au regard de ce qui se passe depuis sa diffusion massive à l'échelle mondiale, force est de reconnaître que cette prédiction pessimiste est pour le moment très loin de refléter la réalité. Au contraire, les médias classiques ont quasiment tous relevé, à des degrés divers cependant, le défi du numérique et utilisent à présent Internet non seulement comme source d'informations mais aussi comme un important moyen de communication. Désormais, les médias se servent des nombreuses opportunités d'Internet comme une source inestimable pour trouver des informations et à la fois exploitent ses potentiels de diffusion pour atteindre un public beaucoup plus large. Pour les médias, Internet représente aussi un support incontournable pour communiquer en particulier avec les usagers.

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    L'apparition et le développement d'Internet ont généré de nouvelles habitudes de consommation chez les usagers, notamment en ce qui concerne l'information. La plupart des organes d'information ou de communication se servent désormais d'Internet pour exploiter ses immenses potentialités afin d'atteindre le maximum d'usagers. La presse écrite et la radio constituent, à bien des égards, les médias ayant le plus bénéficié des extraordinaires possibilités offertes par Internet. Actuellement, toute la presse écrite internationale ainsi que toutes les radios du monde sont quasiment présentes dans le cyberespace. Bon nombre de radios diffusent en effet leurs émissions en ligne ; de même, de nombreux journaux publient des informations économiques, politiques, sociales, culturelles, sportives, etc. en ligne. On assiste d'ailleurs à un tel foisonnement des médias sur Internet que cela peut paraître compliqué de prétendre estimer leur nombre. Quoi qu'il en soit, les médias ont envahi en masse Internet, les plus anciens comme les plus récents. Tous les journaux d'information français sont aujourd'hui accessibles sur Internet, du quotidien de référence Le Monde aux journaux d'information gratuits comme 20 Minutes et Métro distribués quotidiennement dans les transports en commun français (métro et tramway en particulier), sans oublier des journaux comme Libération, L'humanité ou Le Figaro. La présence des médias sénégalais sur Internet est beaucoup moins importante.

    Néanmoins, face à cette évolution technologique d'une ampleur qui dépasse toutes les hypothèses prévues, les médias sénégalais tentent de s'adapter en faisant preuve d'ingéniosité et de créativité. Ainsi, des informations traitant de l'actualité sénégalaise sont véhiculées quotidiennement sur Internet à travers notamment les sites réalisés et mis en ligne par certains médias sénégalais. Et la cible principale de ces sites demeure les migrants qui constituent probablement l'essentiel de leurs visiteurs. Autrement dit, les médias sénégalais en ligne bénéficient d'une audience extrêmement importante auprès des membres de la diaspora sénégalaise. De leur côté, les migrants sénégalais manifestent un engouement réel pour les médias en ligne. Il est possible à présent de consulter presque toute la presse sénégalaise sur Internet. Les principaux acteurs du paysage médiatique sénégalais mettent en place des stratégies multiples pour conquérir et toucher un public potentiel disséminé à travers la France et les autres pays de forte implantation

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    de ressortissants sénégalais tels que les Etats-Unis et le Canada, la Belgique, la Suisse, l'Italie, l'Espagne...126.

    Jusqu'au début des années 2000, il y avait un réel déséquilibre dans l'accès à l'information au sein de la diaspora sénégalaise. Les étudiants par exemple, ne disposant pas de moyens financiers leur permettant généralement de se procurer la radio numérique par satellite Worldspace, à la différence de leurs compatriotes commerçants et autres travailleurs, parvenaient difficilement à se procurer des informations relatives à l'actualité de leur pays d'origine. Internet a corrigé ces inégalités en permettant à toute personne connectée de pouvoir soit lire la presse, soit écouter la radio ou soit encore regarder la télévision. Du fait donc de la pluralité des sources d'information (presse écrite, radio, télévision), l'accès à l'information sur Internet est possible aussi bien pour des personnes bien formées que pour des personnes illettrées. En leur offrant d'autres canaux de diffusion, Internet permet aux médias qui avaient une diffusion restreinte, limitée à l'échelle locale d'étendre leur diffusion à l'échelle mondiale et de multiplier leurs bassins d'audience.

    A côté des médias audiovisuels traditionnels diffusant sur Internet, il existe à l'heure actuelle des médias de communication nouveaux appelés webradios et webTVs qui émettent exclusivement par le vecteur Internet. Il faut toutefois souligner ce paradoxe de l'accès à l'information véhiculée par les médias sénégalais qui touche, dans l'ensemble, davantage les membres de la diaspora alors qu'une bonne partie des Sénégalais restés au pays reste encore aujourd'hui en dehors des circuits d'accès à l'information donnée par la presse écrite en particulier. Internet au Sénégal demeure pour le moment essentiellement dakarois.

    Grâce à Internet, l'information sénégalaise, auparavant « intra-territoriale », est devenue de nos jours « extra-territoriale ». Avec cette déterritorialisation de l'information sénégalaise, on assiste à une remise en cause fondamentale de la place de l'espace sénégalais dans la géographie de l'information sénégalaise. Nous verrons, dans ce chapitre, qu'Internet n'est plus perçu comme une menace par les médias traditionnels,

    126 Pour s'assurer une plus grande visibilité et trouver ainsi de nouveaux publics, certains médias sénégalais ont désormais des correspondants dans des pays comme la France, l'Italie et les Etats-Unis. Ces correspondants ont principalement pour mission de faire circuler les informations entre le Sénégal et ces différents pays. Ils permettent aux migrants d'être informés de tout ce qui fait l'actualité dans leur pays d'origine, mais aussi ils permettent à ceux qui sont au Sénégal de mieux saisir les réalités des conditions de vie de leurs compatriotes dans les pays d'installation.

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    mais plutôt comme un support qui peut leur permettre de s'affranchir des obstacles de la distance et du temps et aussi de toucher cette forte communauté sénégalaise implantée en particulier dans les pays occidentaux. La précision est ici de taille, dans la mesure où ceci soulève la question du retard numérique de l'Afrique quand on sait que les pays africains sont, semble-t-il, ceux qui accueillent le plus de ressortissants sénégalais.

    Au Sénégal, le paysage médiatique a connu, ces dernières années, une flambée d'apparition aussi bien dans la presse écrite qu'à la télévision et la radio. Même si officiellement, les autorités étatiques n'ont pas encore décrété la libéralisation de la télévision, des chaînes privées telles que 2STV, Walf TV, RDV et CanalInfo ont commencé à diffuser leurs programmes. Pour le moment, 2STV et RDV ont essentiellement une vocation culturelle. La chaîne CanalInfo privilégie principalement l'information. Grâce à un accord conclu avec la société Eutelsat, la chaîne de télévision nationale RTS transmet désormais ses programmes via le satellite dans le monde entier sur Intelsat 801 et sur Eutelsat W3A en DTH. D'autres chaînes de télévision sont aussi disponibles au Sénégal : Canal Horizons, filiale de la chaîne française Canal+, TV5, CFI, Africâble... Pour son expansion géographique notamment auprès de la diaspora sénégalaise, la chaîne privée 2STV a investi aussi le satellite pour diffuser ses programmes télévisuels dans le monde entier.

    Plusieurs radios diffusent leurs programmes sur la bande FM, massivement en wolof et très peu dans quelques langues nationales (sérère, poular, mandingue, soninké, diola). Ces radios ont généralement pour mission d'informer, de sensibiliser, d'éduquer et de divertir les populations. Les principales sont la radio nationale RSI, les radios privées Walf FM, Sud FM, RFM, RMD, Océan FM et quelques radios associatives et communautaires comme Afia et Gaynakoo. Pour les populations notamment analphabètes, les radios sont des sources d'informations inestimables. Il y a un réel engouement des populations pour ce type de médias. Depuis le début des années 2000, on note une prise d'intérêt importante des radios FM existantes pour la diffusion sur Internet. La richesse du paysage médiatique sénégalais se traduit également par la parution de plusieurs quotidiens et de nombreux hebdomadaires. D'après une étude réalisée récemment sur la connectivité de 220 radios dans sept pays ouest-africains (Bénin, Burkina Faso, Ghana, Mali, Niger, Sénégal et Sierra Léone) aux TIC (Internet, satellite, ordinateur, outils de stockage numérique, etc.) par l'institut Panos Afrique de

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    l'Ouest (IPAO), le Sénégal compte 89,7% de radios connectées à Internet. Ce qui le place à la deuxième position derrière le Ghana où 93,5% des radios sont connectées à Internet. Les résultats révèlent que 61,5% des radios sont connectées au Burkina Faso et 55% au Bénin. Alors que seulement 34% des radios sont connectées au Mali et le Niger en compte encore beaucoup moins avec 20% des radios connectées.

    Contrairement à de nombreux pays africains, le Sénégal a connu un développement relativement important de la presse écrite. Une presse sénégalaise pluraliste existe à l'heure actuelle et joue un rôle important plus particulièrement comme vecteur d'information et de fait dans la sensibilisation des populations. Le paysage de la presse écrite sénégalaise se distingue par des publications quotidiennes assez diversifiées et par quelques publications périodiques. Chaque jour, des journaux à large diffusion comme Le Soleil, Sud Quotidien, Wal Fadjri, Le Quotidien, L'Observateur, Le Populaire, L'As, L'Office et 24H Chrono traitent l'actualité locale, nationale et internationale. Ces publications s'adressent normalement à l'ensemble de la population sénégalaise, mais malheureusement leur distribution sur le territoire national pose de réels problèmes. A l'exception de Dakar où on peut trouver tous les jours de jeunes revendeurs en train de se faufiler entre les véhicules bloqués dans les embouteillages pour tenter d'écouler des piles de journaux constitués de 14 à 15 titres différents, la distribution des quotidiens sur l'ensemble du territoire national connaît de sérieuses difficultés. Un peu moins prolifiques, les périodiques se multiplient, contribuant également à enrichir le paysage de la presse écrite sénégalaise. On peut citer les hebdomadaires d'informations générales comme Nouvel Horizon, Le Témoin et le nouveau magazine paru tout récemment, La Gazette.

    Pour les acteurs de la presse, Internet est un moyen pour toucher les lecteurs de la diaspora et permet ainsi de trouver de nouveaux lecteurs. La plupart des quotidiens ont désormais pignon sur « cyberrue ». D'une manière générale, les contenus des versions des journaux sénégalais mis en ligne sont pour le moment complètement identiques aux contenus des versions en papier. En permettant aux internautes d'accéder et de consulter leurs versions en ligne, les journaux se procurent ainsi un moyen de s'offrir une plus grande visibilité ainsi qu'une plus grande notoriété.

    De même Internet a également favorisé l'émergence de quotidiens publiant exclusivement des versions en ligne sur le réseau. C'est notamment les cas de Rewmi,

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    Nettali, Leral, Ferloo et Guissguiss qui se positionnent sur Internet pour proposer chaque jour des articles évoquant un certain nombre d'évènements au Sénégal, apparaissant en conséquence comme de véritables concurrents pour les quotidiens qui publient aussi des versions imprimées. Le pluralisme de la presse se développe plus facilement et beaucoup plus rapidement sur Internet. Non seulement, Internet contribue de manière non négligeable à la liberté de la presse, mais il représente également pour les migrants le vecteur indéniable pour satisfaire leurs droits ou répondre à leurs besoins d'être informés de ce qui se passe dans leur pays d'origine.

    En outre, Internet garantit l'interactivité et de ce fait joue un rôle incommensurable dans le dynamisme et la diversité du débat démocratique. Les articles de la presse donnent lieu à des échanges et favorisent une participation citoyenne plus active. Tous ces quotidiens en ligne visent en priorité les Sénégalais de l'extérieur qui peuvent à présent trouver une mine d'informations sur leur pays d'origine. La diaspora constitue, dans de telles conditions, l'essentiel du lectorat de la presse en ligne sénégalaise. En 2000, trois quotidiens sénégalais seulement étaient présents sur Internet. Aujourd'hui, on peut relever la présence de huit quotidiens sénégalais sur Internet. On peut également ajouter parmi les journaux sénégalais présents sur Internet l'agence de presse sénégalaise (APS) et l'hebdomadaire la Gazette.

    Il est vrai que pour les migrants, en quête permanente d'identité individuelle et collective, les ressources culturelles diffusées par les médias en ligne contribuent puissamment à nourrir leurs repères et leur permettent de s'identifier comme faisant partie d'une collectivité liée à un lieu géographique bien déterminé.

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    Image 3 : Kiosque à journaux en ligne de Seneweb et kiosque à journaux à Dakar

    Photo : Moda Gueye

    6.5.1 Les médias proches du gouvernement : Le Soleil et la RTS

    Plus ancien parmi les quotidiens sénégalais publiés à l'heure actuelle, le journal « Le Soleil » a été fondé le 14 février 1970 et doit son appellation actuelle à l'ancien président Léopold Sédar Senghor. Le siège du Soleil se situe dans le quartier populaire de Hann à Dakar et celui de la RTS sur le boulevard Général de Gaule à Dakar. D'une façon générale, leur ligne éditoriale est présentée comme pro-gouvernementale. Le Soleil et la RTS sont en effet perçus par bon nombre de Sénégalais comme des médias trop proches des régimes en place. Il arrive d'ailleurs très fréquemment que les partis d'opposition montent au créneau pour dénoncer leurs couvertures trop partiales en faveur principalement des activités du parti au pouvoir et de ses alliés. Cette forte propension à couvrir, le plus souvent avec beaucoup de zèle, les activités politiques uniquement de ces derniers constitue vraisemblablement l'une des raisons du peu d'intérêt accordé par une bonne partie des lecteurs et des téléspectateurs à ces médias. Néanmoins, ils restent quasiment accessibles dans plusieurs parties du pays. Le Soleil se revendique comme le quotidien sénégalais le plus publié avec un tirage moyen de 25.000 exemplaires par jour.

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    En faisant son apparition sur le web le 3 avril 1998, il devient le deuxième quotidien sénégalais présent sur Internet, après le journal privé Sud Quotidien. Une nouvelle édition électronique du journal existe depuis août 2000 et reprend la totalité des articles de la version papier. Lesoleil.sn offre également la possibilité d'accéder gratuitement à la télévision publique RTS et aussi d'écouter Radio France Internationale (RFI), les stations de radios privées RFM et Walf FM ainsi que la webradio Radio Tam-Tam Online. Pour devenir plus attractif et plus dynamique, le site propose aux lecteurs des espaces de discussion (forum et chat), des offres d'emploi et des petites annonces. Ce site de qualité, réalisé par la cellule TIC du groupe « Le Soleil », a d'ailleurs été sélectionné par Courrier International pour figurer sur la liste des dix meilleurs sites de la presse écrite. Ce qui constitue fondamentalement une prouesse, tout à l'honneur du Sénégal.

    Sites web 4. Les sites web des médias proches du gouvernement : www.lesoleil.sn et www.rts.sn

    L'analyse des données fournies par Alexa Internet montre que les lecteurs de la version du journal Le Soleil en ligne sont essentiellement basés à l'étranger. On constate en effet, d'après les données recueillies le 09/04/2009, que seulement 14,6% des utilisateurs du site se trouvent au Sénégal. Les autres lecteurs (85,4%) basés à l'étranger sont constitués principalement de la communauté sénégalaise implantée en Amérique du Nord, avec 46,9% des visiteurs du site localisés aux Etats-Unis et 4,9% au Canada. Les

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    lecteurs du journal en ligne au sein de la communauté sénégalaise en France représentent 4,6% du lectorat. Les lecteurs basés en Angola constituent 3,9% des utilisateurs du site et le reste (25,1%) est réparti dans d'autres pays. A la date du 03/05/2010, ils ne sont que 23,4% à se connecter sur le site à partir du Sénégal. La grande majorité des lecteurs se trouve à l'étranger, elle est répartie entre les Etats-Unis (46,5%), la France (6,9%), le Canada (3,1%), l'Inde (2,4%) et le reste (17,7%) est éparpillé dans divers pays tels que la Mauritanie, le Royaune-Uni, l'Allemagne, le Maroc, le Liban...

    Graphique 13. Pays de résidence des visteurs du site Lesoleil.sn

    La multidirectionnalité des flux et la forte représentation des migrants sont encore beaucoup plus marquées quand on analyse les chiffres donnés par Alexa Internet concernant les téléspectateurs et les auditeurs en ligne de la RTS le 09/04/09. Seulement 27,3% des utilisateurs sont basés au Sénégal. Une très large partie des connexions (72,7%) s'effectue à l'extérieur du Sénégal, un peu partout à travers le monde. Les utilisateurs, implantés en France, représentent 16,4% des internautes. Ils sont 4,3% basés au Canada et 1,9% au Maroc. Les utilisateurs de RTS.sn, éparpillés dans les autres pays

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    à travers le monde constituent 50,1% des internautes qui fréquentent le site127. D'autre part, les chiffres obtenus le 03/05/2010 montrent que 49,7% des internautes connectés sur Rts.sn sont localisés au Sénégal, les autres utilisateurs (50,3%) viennent de la France (26,9%) ou d'autres pays (23,4%).

    Graphique 14. Pays d'établissement des visiteurs de Rts.sn le 09/04/2009

    6.5.2 Les médias des groupes de presse indépendants

    La libéralisation partielle des médias, entamée en 1992, a permis la mise en place progressive de quelques groupes de presse privée dans le paysage médiatique sénégalais. D'un seul journal appartenant à l'État pendant plus de trente ans (de 1960 à 1992), on est passé, comme le révèle le journaliste Abdou Latif Coulibaly, à une « dizaine de titres hebdomadaires au sein desquels se distinguaient quatre organes : Sud Hebdo, Wal Fadjri/L.Aurore, Le Témoin et Le Cafard libéré »128. Depuis la fin du monopole étatique consacrée par la loi du 3 septembre 1992, on assiste à une mutation notable des secteurs de la presse et de l'audiovisuel.

    127 Source : Alexa.com. Consulté le 09/04/2009.

    128 Coulibaly, A. L. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication et les personnels des médias. In Les nouvelles technologies de l'information et de la communication et le développement social au Sénégal, unrisd, mai 2002.

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    6.5.2.1 Les médias du groupe Sud Communication

    Créé en 1986, le groupe Sud communication est le premier groupe de presse privée au Sénégal. Dès sa création, Sud Communication s'est attelé à s'attacher les services d'une équipe de journalistes professionnels compétents, rigoureux et dévoués qui continuent de nos jours à donner ses lettres de noblesse au métier de journaliste au Sénégal. Ce qui fera de lui un groupe de référence, un des leaders dans le domaine des médias privés au Sénégal. Le groupe Sud Communication, dont le siège est situé dans le quartier résidentiel Sacré-coeur Pyrotechnique à Dakar, est surtout connu à travers les publications d'abord de l'hebdomadaire Sud Hebdo en 1987, puis remplacé en 1993 par le journal Sud Quotidien et aussi à travers la radio Sud FM Sen radio dont les programmes ont démarré en juillet 1994 sur la fréquence 98.5 Fm à Dakar.

    Depuis son implantation, le groupe Sud communication tente de s'étendre et de multiplier ses activités dans le domaine de la communication. Ainsi, la radio, plus connue par l'appellation Sud Fm, est implantée de nos jours dans les principales villes de l'intérieur du pays. En outre, la création de l'Institut Supérieur des Sciences de l'Information et de la Communication (ISSIC) en 1996 ainsi que le démarrage en 1997 des activités de sa structure de productions et de réalisations audiovisuelles, Sud Prod, ont contribué à donner un rayonnement international au groupe. Grâce à ses nombreuses réalisations, le président du groupe Sud Communication, Babacar Touré, est considéré par certains observateurs comme un magnat de la presse africaine. Cependant, certainement pour des raisons liées à sa ligne éditoriale ou pour ses prises de position parfois afin d'« informer juste et vrai » l'opinion nationale et internationale, le groupe a été brisé dans son élan et asphyxié financièrement par le régime libéral du président Abdoulaye Wade. Par exemple, pour avoir publié et diffusé, en octobre 2005, une interview d'un responsable d'une faction du mouvement indépendantiste casamançais (MFDC), Salif Sadio, des responsables de Sud, quelques journalistes et autres travailleurs présents dans les locaux du groupe au moment des faits ont été arrêtés, embarqués manu-militari et gardés à vue pratiquement toute une journée dans les locaux du commissariat central de Dakar. Quoi qu'il en soit, il est utile de préciser que le groupe Sud communication, à travers notamment la radio Sud FM, a joué un rôle de premier plan dans le long processus de maturation de l'éveil citoyen ayant permis l'avènement de l'alternance ou la transition démocratique au Sénégal le 22 mars 2000. Le rôle pionnier de Sud FM et le professionnalisme dont il fait montre depuis sa création ont contribué au

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    fait que les Sénégalais puissent avoir aujourd'hui à leur disposition un paysage médiatique de qualité. Même s'il convient toutefois de relever quelques incohérences et errements au niveau de certains acteurs de la profession.

    Il faut par ailleurs signaler que le groupe Sud Communication a été l'un des pionniers dans cette aventure des médias sénégalais sur Internet. Il est en effet l'un des premiers à oser s'afficher, marquer sa présence sur le web. Dès février 1997, la version du journal imprimé était déjà mise en ligne, faisant de Sud Quotidien le premier journal sénégalais présent sur Internet. Une deuxième version sera mise en ligne plus tard avec l'archivage électronique sur le site des trente derniers numéros du journal pendant une période d'un mois. Depuis 2007, une version interactive et aussi plus facile à consulter a été lancée sous l'initiative de deux jeunes Sénégalais établis à l'étranger, Amadou Maham Gaye résidant en Suisse et Moussa Diaw vivant au Canada, afin, comme ils le disent eux-mêmes, de « doter le groupe Sud d'un portail Internet à la hauteur de son prestige »129. Aujourd'hui, la radio Sud Fm est également disponible sur Internet. Ainsi, le site Sudonline offre gratuitement aux internautes au sein de la communauté sénégalaise installée principalement dans les pays du Nord la possibilité de lire le journal Sud Quotidien et d'écouter la radio Sud FM chaque jour.

    Toutefois, il faut préciser qu'en raison de la forte concurrence dans ce domaine, il s'avère généralement difficile de connaître le nombre exact d'internautes qui se rendent habituellement sur ces sites. Quoiqu'il en soit, la rigueur qui caractérise le groupe Sud Communication incite encore les internautes à lire le journal et à écouter la radio afin d'avoir des informations fiables sur le pays. D'autres services sont également proposés sur le site comme la possibilité de consulter la météo, de faire des recherches ou encore de visualiser les photos qui se trouvent dans la galerie.

    129 D. Babou, Le nouveau site Internet de Sud Quotidien : une nouvelle page dans la vie du journal. In Sud Quotidien du 10/02/2007. Disponible sur le site d'osiris : http://www.osiris.sn/artcile2724.html.

    C'est au cours d'un séjour au Sénégal que ces deux amis, se découvrant des passions communes pour les médias, décident de créer une société spécialisée dans les technologies de l'information, société qui sera baptisée Infocom Experts. C'est notamment pour témoigner leur reconnaissance et leur fidélité au groupe Sud Communication que Moussa Diaw, ancien reporter à la station radio Sud FM de Saint Louis, et Maham Gaye, fidèle auditeur de la radio durant ses années estudiantines à l'université de Dakar, décident ensemble de la mise en place du site actuel de Sud Quotidien.

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    Sites web 5. Les sites web du groupe Sud communication : sudonline.sn et sudfm.sn

    Si l'on se réfère aux chiffres fournis par Alexa Internet le 09/04/2009, on s'aperçoit que les lecteurs en ligne du journal quotidien SudOnline basés au Sénégal ne représentent que 28,4% des internautes contre 71,6% de lecteurs en ligne en provenance d'autres pays. On constate avec surprise que l'Angola demeure un bassin essentiel de l'audience du site, avec 34,7% des internautes. Cette observation laisse penser que l'Angola est un lieu important dans le champ migratoire sénégalais. Les visites effectuées à partir de la France constituent 8,8% des connexions. La Mauritanie assure 5,3% des connexions d'un côté et les Etats-Unis 1,8% d'un autre côté. Par contre, les données collectées le 03/05/2010 montrent que l'essentiel des connections est effectué à partir du Sénégal avec 53,5% de visiteurs. Parmi les autres visiteurs (46,5%), ils sont 20,1% à se connecter à partir de la France tandis que 8,2% et 3,8% des visiteurs sont localisés respectivement au Canada et aux Etats-Unis, vient ensuite la Suisse avec 3,2%. Le reste des visiteurs (11,2%) est éparpillé dans divers pays.

    233

    Graphique 15. Répartition des visiteurs de SudOnline par pays

    Concernant la répartition des internautes qui fréquentent le site Sudfm.net pour écouter donc la radio, les statistiques fournies par Alexa Internet le 09/04/2009 révèlent que 38,4% d'entre eux se trouvent au Sénégal. Le reste des connexions (61,6%) provenait surtout des pays africains avec respectivement 20,2% et 15,5% des connexions effectuées à partir du Cameroun et de l'Angola, des pays européens dont l'Autriche où sont réalisées 10,6% des connexions au site et la France où sont effectuées 7,4% des connexions, les autres internautes visitant le site (7,9%) se partagent dans les autres pays. Les données fournies le 03/05/2010 montrent que 71,3% des personnes connectées au site sont localisées au Sénégal. Ce qui témoigne de l'intérêt des Sénégalais restés au pays pour l'accès à l'information en ligne. Les autres visiteurs (28,7%) sont répartis entre la Tunisie (12,6%), le Canada (6,7%), la France (6,0%) ou dans d'autres pays (3,4%).

    234

    Graphique 16. Répartition des visiteurs de Sudfm.net par pays

    6.5.2.2 Les médias du groupe Wal Fadjri

    Le groupe Wal Fadjri est le deuxième groupe de presse privée créé au Sénégal. Il a démarré ses activités en janvier 1984, avec la parution bimensuelle du journal Walfadjri L'Aurore qui devient hebdomadaire en 1987, puis paraît trois fois par semaine en 1993 avant de devenir à présent un journal quotidien depuis 1994. Ce groupe de presse, implanté sur la Route du Front de Terre à Dakar, est dirigé par Sidy Lamine Niass connu pour son appartenance à la famille Niassène, l'une des plus grandes familles confrériques sénégalaises, mais aussi pour les émissions qu'il présente lui-même sur ses propres chaînes de radio et de télévision. Il faut aussi souligner que le patron du groupe Wal Fadjri est souvent au devant de l'actualité à cause de ses prises de position pour ou contre le pouvoir ou de ses déclarations ciblant certains leaders de l'opposition. Il n'est pas faux de souligner qu'avant sa brouille avec la radio numérique par satellite Worldspace, la radio Walf FM était la radio la plus écoutée par les migrants sénégalais établis en Italie, comme nous avons pu le constater au cours de nos enquêtes dans ce pays en 2003. Après sa condamnation à payer 200 millions de F CFA (soit environ 304.898 Euros) à Worldspace, liée à un litige autour d'un cryptage, Sidy Lamine Niass déclara urbi et orbi que le groupe Wal Fadjri était victime d'un complot international ourdi par des forces de pression occultes et tapies dans l'ombre afin de le détourner de sa

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    mission. Le groupe lance sa chaîne de radio Walf FM en 1994 sur la fréquence 99.0 Fm à Dakar et édite plus tard deux quotidiens supplémentaires, Walf Grand Place et Walf Sport.

    En décembre 2006, le groupe Wal Fadjri franchit un nouveau palier avec la mise en place d'une chaîne de télévision, Walf TV. En effet, après bien des péripéties qui l'ont obligé à émettre par satellite depuis la France, Walf TV a finalement obtenu des autorités sénégalaises compétentes la fréquence qui lui permet de diffuser sa chaîne de télévision sur le territoire sénégalais. Depuis son implantation, Walf TV est devenu incontournable dans le paysage audiovisuel sénégalais, comme en témoigne d'ailleurs les réactions en direct de nombreux internautes le 4 avril 2009, à la suite de l'interdiction qui lui a été notifiée de retransmettre en direct les festivités marquant la célébration de l'accession du Sénégal à la souveraineté nationale. A cette occasion, les migrants internautes ont pu voir en direct les images diffusées sur Internet, à travers notamment les sites portails Sunutv ou Galsentv. Certains ont pu ainsi réagir immédiatement, depuis la France, l'Italie, le Canada, les Etats-Unis pour apporter leur soutien et témoigner leur compassion au groupe Wal Fadjri. La chaîne de télévision n'a pas encore son propre site web. Néanmoins, il peut être effectivement regardé sur les réseaux électroniques à partir de quelques sites portails sénégalais comme Galsentv, Sunutv, Leral et Senego. Pour le moment, seuls le quotidien et la radio sont accessibles sur le site du groupe. D'une façon générale, l'édition électronique reprend la quasi-totalité des articles de la version imprimée du journal Walfadjri. Le site propose aussi aux lecteurs internautes la possibilité de consulter en archives non seulement quelques entretiens réalisés avec des hommes politiques, des intellectuels et des artistes, mais aussi des dossiers sur différents types de sujets.

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    Site web 6. Le site web du journal Walfadjri L'Aurore : Walf.sn

    D'après les statistiques disponibles sur le site Alexa.com, consulté le 03/05/2010, la proportion d'internautes visitant le site walf.sn depuis le Sénégal est de 50,4%. Ce qui constitue quand même la majorité des lecteurs du journal en ligne. Les 49,5% de cyberlecteurs restant sont installés hors du pays. On constate, parmi eux, que 15,2% des cyberlecteurs de walf.sn se trouvent en France, suivent les lecteurs en provenance du Canada (5,8%). Les proportions des visiteurs localisés aux Etats-Unis et au Royaume Uni sont quasiment identiques avec respectivement 4,1% et 4,0%. Puis viennent les visiteurs basés en Allemagne (3,6%), ensuite ceux qui sont en Belgique (3,2%) et au Maroc (3,1%). Les internautes basés au Liban représentent 2,0% des utilisateurs. Le reste des utilisateurs (8,6%) est dispersé dans les autres pays.

    237

    Graphique 17. Répartition des visiteurs de Walf.sn par pays

    6.5.2.3 Les médias du groupe Futur Médias

    Ce groupe de presse, dont le siège se trouve dans le quartier populaire de la Médina à Dakar, a été créé en septembre 2003 par le célèbre musicien et artiste sénégalais, Youssou Ndour. Le groupe Futur Médias édite le quotidien d'informations générales L'Observateur depuis 2003, il est aussi l'éditeur du magazine sportif Tribune. C'est le 1er septembre 2003, que la Radio Futur Média (RFM) est venue enrichir l'espace radiophonique sénégalais sur la fréquence 94.0 Fm à Dakar. Cette radio d'informations générales a été mise en orbite grâce au professionnalisme et aux compétences d'anciens journalistes de la radio Wal Fadjri comme Mamadou Ibra Kane, Alassane Samba Diop et Elhadj Assane Gueye130, Aliou Ndiaye, Babacar Fall, Antoine Diouf... Aussi, elle s'est frayée en très peu de temps un chemin dans le paysage médiatique sénégalais et représente sans aucun doute l'un des plus grands succès du groupe à l'heure actuelle. De même, les revues de presse quotidiennes faites en wolof par Ahmed Aïdara ou Mamadou Mohamed Ndiaye ainsi que les émissions de l'humoriste Kouthia participent fort justement à la notoriété et

    130 Ces trois journalistes animent d'ailleurs des émissions particulièrement suivies par les internautes. Il s'agit de l'émission « Yoon wi » présentée en wolof le jeudi par Elhadj Assane Guèye et les émissions « Remue Ménage » et «Grand Jury » présentées en français, le dimanche, respectivement par Alassane Samba Diop et Mamadou Ibra Kane. De manière générale, le concept de ces émissions est le même. A ces occasions, des personnalités sénégalaises, aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur, sont invitées pour exprimer leurs opinions sur la situation politique, sociale et économique du Sénégal. Précisons que des

    238

    à l'augmentation du taux d'écoute de la radio. Le journal L'Observateur et la radio RFM comptent désormais parmi les principaux médias du pays. D'une manière générale, leur ligne éditoriale garde une certaine indépendance d'esprit et les journalistes n'hésitent pas à être critiques envers le gouvernement ou à prendre position quand c'est nécessaire. La radio, accessible un peu partout sur l'ensemble du territoire sénégalais, s'est rapidement imposée au public. A la suite de l'acquisition en 2008 du groupe multimédia African Global News, le groupe devient le propriétaire de l'hebdomadaire panafricain La Sentinelle. Depuis son avènement, le groupe a connu un essor fulgurant dans le paysage médiatique sénégalais. Il a créé sa chaîne de télévision TFM (Télévision Futur Média) qui devait depuis lors démarrer ses programmes, comme avaient tenu à l'annoncer les responsables au sein même des locaux presque déjà fonctionnels. Mais le président Abdoulaye Wade oppose un niet catégorique au démarrage des programmes de TFM. Ce qui a incité Youssou Ndour à se braquer contre le régime de l'alternance et a clamé, urbi et orbi, que TFM émettra contre vents et marées. La bataille de TFM aura bien lieu entre le chanteur et le président. Chaque camp cherche alors à triompher de l'autre. Ce qui amène le camp du chanteur à se servir d'Internet pour fourbir ses armes, afin de sensibiliser l'opinion au sein de la diaspora sénégalaise et l'opinion internationale sur ce qu'il considère comme une injustice.

    Le groupe est également présent sur Internet avec la publication en ligne de la version du journal papier et la mise en ligne de la radio RFM. Le site Lobservateur.sn reprend presque entièrement les articles publiés dans la version du journal imprimé. Pour rendre plus attractif le site, des liens sont proposés aux lecteurs du quotidien en ligne afin de leur donner la possibilité d'acheter des billets d'avion en ligne. La radio RFM peut être écoutée en ligne gratuitement non seulement sur le site de la radio futursmedias.net et du journal lobservateur.sn, mais il est également accessible en ligne à partir de la plupart des sites portails sénégalais tels que Seneweb, Homeviewsenegal, Xibar, Xalima, GalsenTv, Websenegal, Senegalplus, Xamle, etc.

    membres du corps diplomatique accrédité au Sénégal peuvent également figurer parmi les invités du « Grand Jury ».

    239

    Sites web 7. Les sites web du groupe Futurs Médias : lobservateur.sn et futursmedias.net

    En outre, l'analyse des chiffres fournis par Alexa Internet le 09/04/2009 révélait que les pays étrangers constituaient les principaux bassins d'audience du site, avec 57,7% des visites contre 42,3% de visites réalisées à partir du Sénégal. Ainsi, on remarquait que l'essentiel des connexions effectuées sur le site provenait de l'Angola avec 42,4%. En outre, 5,3% des lecteurs de l'édition en ligne étaient localisés en France. En même temps, 2,4% des connexions étaient effectuées depuis le Canada et 2,3% depuis le Mali. Par contre, les données statistiques disponibles sur le site Alexa.com le 03/05/2010 montrent que le Sénégal fournit, de loin, le plus grand nombre d'utilisateurs du site avec 71,2% de personnes connectées. La France arrive en seconde position avec 7,5% des visiteurs, suivi d'assez près par le Canada avec 6,8%. Puis vient le Maroc qui fournit 2,8% des visiteurs, ensuite le Royaume Uni avec 2,0. Ils sont 9,7% d'utilisateurs éparpillés dans des pays divers.

    240

    Graphique 18. Répartition des visiteurs de Lobservateur.sn par pays

    6.5.2.4 Les médias du groupe Avenir Communication

    Un autre groupe de presse dont la présence se remarque dans la cyberpresse sénégalaise est le groupe Avenir Communication dirigé par Madiambal Diagne. Ce groupe, basé aussi à Dakar et plus exactement dans le quartier lébou de Yoff, a mis en ligne son journal Le Quotidien et son hebdomadaire Weekend Magazine (depuis quelques temps, le site www.weekend.sn est plongé dans une profonde léthargie, aucune information n'est diffusée sur le site). Le premier numéro du journal Le Quotidien a fait son apparition le 24 février 2003, son tirage s'élevant alors à 10.000 exemplaires par jour. Puis le groupe a mis en place l'hebdomadaire Weekend Magazine le 15 mars 2003 et ensuite le quotidien satirique Cocorico le 23 mai 2007. En septembre 2007, le groupe commence à émettre les programmes de sa radio Première FM sur la fréquence 92.3 Fm à Dakar. Malheureusement, les graves difficultés financières survenues entre temps ont obligé le groupe à prendre avec tristesse et dépit la décision d'arrêter simultanément la diffusion de la radio Première FM et la publication du journal Cocorico le 18 mars 2008 et de mettre en place un plan de licenciement. Mais auparavant, le groupe Avenir Communication avait entretenu, pendant presque sept mois, des relations particulièrement heurtées avec l'Agence de Régulation des Télécommunications et des Postes, à propos notamment de l'attribution de la fréquence radio. De même, le groupe a

    subi aussi de fortes pressions du pouvoir libéral avec l'arrestation et l'emprisonnement de son administrateur à la prison de Reubeuss pendant quelques semaines ainsi que les convocations et auditions à la Division des Investigations Criminelles dont lui ainsi que certains de ses collaborateurs ont été l'objet à maintes reprises. Les autorités ont vainement tenté de museler le groupe, en raison notamment des critiques parfois acérées et des révélations sur les nombreux scandales et les dérives du régime de l'alternance depuis son avènement en mars 2000.

    Site web 8. La version électronique du journal Le Quotidien : Lequotidien.sn

    241

    La consultation de la version électronique du journal est relativement aisée. Il est relativement facilement d'accéder aux articles de la presse du jour ainsi que ceux qui sont archivés. D'une façon générale, La version électronique reproduit presque entièrement la version imprimée du journal. Bien plus que la relative facilitée et la gratuité de l'accès aux informations publiées sur le site, il ne serait pas complètement injustifié de reconnaître que c'est sans doute dans la qualité et la quantité assez importante des informations qui y sont publiées sur le site que résident la vitalité du site. Cependant, ce qu'il faut retenir si l'on se fie aux données fournies par Alexa Internet le 09/04/2009, les internautes qui consultent l'édition en ligne du journal Lequotidien.sn, sont essentiellement basés au Sénégal. Avec 53,1% du lectorat, le Sénégal vient en effet

    242

    largement en tête des connexions. Les autres cyberlecteurs du site (46,9%) sont répartis comme suit : les visiteurs basés en Angola représentent 23,3% des internautes, le lectorat résidant en France représente 10,4% des utilisateurs. Enfin, la part de connexion au site en provenance du Canada est de 0,9% et celle en provenance du Maroc de 0,8%. L'analyse des données obtenues sur Alexa.com le 04/05/2010 montre que la part des visiteurs basés au Sénégal (47,7%) ne varie pas énormément de celle des visiteurs localisés en dehors du Sénégal (52,3%). Parmi ces derniers, 22% des utilisateurs sont connectés depuis la France. L'écart se réduit entre les autres pays, notamment le Canada avec 5,4% d'utilisateurs et la Côte-d'Ivoire avec 4,8% d'utilisateurs. Viennent ensuite la Belgique (2,6%), l'Algérie (2,2%), les Etats-Unis (1,8%), le Maroc (0,9%). Le reste des visites (12,7%) est effectué à partir des autres pays.

    Graphique 19. Répartition par pays des utilisateurs du site Lequotidien.sn

    On trouve aussi dans l'univers des médias sénégalais présents sur le web, les médias des groupes Excaf Télécom et PCS Studio 2000. D'autres quotidiens et hebdomadaires proposent également des journaux en ligne. Il s'agit de L'As, 24 heures chrono, L'Office et l'hebdomadaire, La Gazette, mis en place l'année dernière par le journaliste et écrivain Abdou Latif Coulibaly.

    243

    Créé en 1992, le groupe Excaf Télécom est dirigé par Monsieur Ibrahima Diagne, plus connu sous le nom de Ben Bass Diagne. Le groupe possède une chaîne de télévision généraliste, la RDV et quatre chaînes de radio, Dunyaa Fm, Soxna Fm, Love Fm et Alhamdoulilah Fm. Excaf Télécom s'est surtout connaître auprès du public sénégalais dans la commercialisation des antennes paraboliques permettant de capter les chaînes de télévision internationales francophones TV5 et CFI. Depuis avril 1998, le groupe a reçu l'autorisation d'exploiter le bouquet MMDS (Microwave Multipoint Distribution System), un procédé qui lui permet de diffuser une quinzaine de chaînes de télévisions étrangères sur toute l'étendue du territoire sénégalais. Les quatre chaînes de radio du groupe sont désormais accessibles en ligne sur son site web Excaf.com. Quelques sites portails, notamment Galsentv.com, permettent également de regarder en ligne les programmes de la télévision RDV.

    Le groupe Origine SA-Pyramide Culturelle du Sénégal et Studio 2000 s'est d'abord spécialisé pendant longtemps dans la production audiovisuelle. Il est dirigé par Monsieur El hadj Ibrahima Ndiaye. Depuis le 21 juin 2003, le groupe diffuse les programmes télévisuels de sa chaîne 2STV sur le canal UHF 23. Ces programmes, essentiellement basés sur la culture et le divertissement, sont accessibles partout dans le monde via la parabole. Ils sont également accessibles via certains sites portails sénégalais comme Galsentv.com, Sunutv.com, Senego.com, Sunuteranga.com alors que paradoxalement les programmes de la télévision 2STV ne sont pas diffusés sur le site du groupe 2STV.net. D'après les enquêtes menées, 48% des internautes interrogés disent regarder essentiellement les programmes télévisuels de la chaîne 2STV diffusés en ligne. Ce qui montre que la 2STV bénéficie d'une audience assez intéressante au sein de la diaspora sénégalaise.

    D'autres quotidiens sont régulièrement présents sur le web. Il s'agit principalement des quotidiens L'AS, 24 Heures Chrono et L'Office.

    Le quotidien L'As traite de l'actualité nationale et internationale. L'As a mis en place un site web ou se mêlent des articles relatifs à l'actualité du jour et des dépêches à chaud. Sur son site web, Lasquotidien.com propose aussi un moteur de recherche et réserve un

    244

    espace aux lecteurs souhaitant éventuellement publier leurs articles ou leurs contributions.

    Le journal 24 Heures Chrono est un quotidien d'informations générales, d'enquête et d'investigation publié par le groupe 24'Com basé dans le quartier Sacré-coeur 3 à Dakar. 24 heures chrono essaye d'innover sur son site avec des rubriques comme « Les News du Matin », « Audio », « Sénégalais de l'étranger » et « Vidéo-Reportage du jour ». Le directeur de publication du journal, El Malick Seck a été l'administrateur de Rewmi.com, un des premiers quotidiens sénégalais à paraître exclusivement sur Internet. Les révélations parfois fracassantes du journal ont valu à son directeur de publication quelques démêlés judiciaires avec certaines personnalités de l'Etat sénégalais ainsi que plusieurs emprisonnements.

    Le journal L'Office est un quotidien d'informations générales qui paraît tous les jours. Il se veut le porte-parole des sans-voix. Le choix de publier en ligne la version du journal papier afin qu'elle puisse être lue même par les Sénégalais de la diaspora a sans aucun doute contribué en grande partie à donner un peu plus de visibilité au journal. Sur le plan de l'originalité, le journal a mis en place une rubrique « Les gens » qui est une sorte de biographie de certains hommes politiques, d'artistes, de sportifs ou de personnalités de la société civile. L'essentiel de l'actualité nationale et internationale figure dans la version du journal en ligne.

    Le seul hebdomadaire sénégalais présent sur le web à l'heure actuelle demeure La Gazette du pays et du monde. C'est un hebdomadaire qui privilégie l'investigation, les enquêtes, les dossiers, les analyses sur le Sénégal en particulier et le monde en général. Le premier numéro est paru dans les kiosques le jeudi 19 mars 2009. Abdou Latif Coulibaly, figure emblématique de la presse sénégalaise, en est le directeur. Ses analyses pertinentes, ses prises de position courageuses ainsi que son combat incessant en faveur de la bonne gouvernance et l'approfondissement de la démocratie sénégalaise font de lui une référence non seulement dans le paysage médiatique, mais également pour tous les citoyens épris de liberté et de justice. La rigueur intellectuelle et le professionnalisme qui caractérisent Abdou Latif Coulibaly, ajouté à un fort voire énorme capital de sympathie dont il jouit aussi bien au Sénégal que dans la diaspora sénégalaise, laissent augurer que ce nouveau magazine obtiendra certainement le succès escompté, avec la collaboration de conseillers chevronnés comme le politologue Abdoul Aziz Diop et les journalistes

    245

    Abdoulaye Ndiaga Sylla et Vieux Savané, deux anciens journalistes du groupe Sud Communication.

    Contrairement au magazine qui paraît tous les jeudis, le site web Lagazette.sn propose presque chaque jour des articles sur l'actualité et aussi quelques brèves. L'accès au site est facile et la consultation des articles gratuite. Une large place est consacrée à l'interactivité afin de permettre aux lecteurs de réagir, de donner leur impression sur l'actualité. On peut dire d'emblée que La Gazette a fait une entrée particulièrement remarquable dans la cyberpresse sénégalaise avec des informations régulièrement mises à jour. Il faut cependant noter que sur le site, il est précisé à l'encontre de tous les responsables de sites d'informations établis au Sénégal ou ailleurs dans le monde que des poursuites judiciaires seront immédiatement engagées s'ils s'évertuaient à reprendre les articles publiés sur le site Lagazette.sn. Néanmoins, ils peuvent établir un lien s'ils le souhaitent. En réalité, cette démarche vise à poser le problème des rapports plus ou moins ambigus entre justement les médias classiques et les sites d'informations, des rapports qui gagneraient certainement à être clarifiés davantange. Ce problème soulève d'une part la question des droits d'auteurs entre les journaux qui publient leurs articles et les sites web comme Seneweb, Xibar, Leral, etc. qui les reprennent et en tirent bénéfices. Il faut, à mon avis, voir précisément dans quelle mesure les différents acteurs peuvent exactement nouer des partenariats justes et équitables. Il faut naturellement que la presse écrite puisse bénéficier en contrepartie des rentabilités financières générées par leurs articles publiées sur les autres sites, et éviter en revanche qu'une partie ne soit simplement lésée au profit d'une autre.

    246

    Site web 9. Le site web de La Gazette, Lagazette.sn, le seul hebdomadaire sénégalais diffusé en ligne

    247

    Tableau 5. Les principaux groupes de presse sénégalais présents sur le web

    Groupes de presse

    Medias

    Presse écrite

    Radio

    Télévision

    Internet

    Quotiden

    Hebdomadaire

    Sud

    Communication

    Sud Quotidien

     

    Sud Fm

     

    http://www.sudonline.sn http://www.sudfm.net

    Wal Fadjri

    Walf Quotidien Walf Grand Place Walf Sport

     

    Walf Fm
    Walf Fm2
    Walf Fm3

    Walf TV

    http://www.walf.sn

    Futurs Médias

    L'Observateur

    Tribune

    La Sentinelle

    RFM

    TFM (n'a pas
    démarré ses
    programmes)

    http://www.l' observateur.sn http://www.futursmedias.net

    Avenir

    Communication

    Le Quotidien
    Cocorico
    (ne
    paraît plus)

    Weekend

    Première Fm (ne diffuse plus)

     

    http://www.lequotidien.sn http://www.weekend.sn

    Excaf Télécom

     
     

    Dunyaa Fm Soxna Fm Love Fm Alhamdoulilah Fm

    RDV

    http://www.excaf.com

    Origine SA-PCS 2000

     
     
     

    2STV

    http://www.2stv.net

    24'Com

    24 Heures Chrono

     
     
     

    http://www.24sn.com

    248

    Carte 4. Carte des radios diffusées au Sénégal

    Source : UNESCO

    6.5.3 La presse sénégalaise diffusée uniquement sur Internet

    L'avènement d'Internet a entraîné l'émergence d'une presse qui diffuse ses publications uniquement en ligne. Autrement dit, Internet a permis l'apparition de nombreux journaux d'informations numériques. Leur succès auprès du grand public s'explique principalement par le fait d'une part, que les informations sont diffusées à mesure qu'elles se produisent, et d'autre part que les internautes ont la possibilité de commenter les articles, de donner et faire circuler des informations. Les migrants internautes sont de ce fait instantanément et continuellement connectés aux évènements qui se déroulent dans leur pays d'origine en particulier. Généralement, les informations publiées sur ces sites sont collectées et sélectionnées à partir des médias traditionnels. Toutefois, leur diffusion immédiate en ligne permet aux internautes dans la diaspora sénégalaise d'accéder à des informations multiples et régulièrement mises à jour notamment sur l'actualité de leur pays d'origine.

    249

    Ainsi donc, avec la relative facilité de diffuser des informations diverses et variées par le vecteur Internet, l'information est quasiment accessible à tout le monde n'importe où et n'importe quand. Désormais, des professionnels du journalisme ou de simples amateurs manifestent un intérêt et misent dans la publication d'un journal diffusé essentiellement sur Internet. Ce qui fait qu'à l'heure actuelle, un nouveau type de journalisme est en train de se développer sur les réseaux électroniques, contribuant de ce fait à accroître la compétition pour la présence en ligne, mais aussi parfois à conforter certains professionnels de l'information qui avaient très tôt dénoncé les menaces que faisait peser Internet notamment sur leur corporation. L'abondance et la sensibilité parfois des informations véhiculées sur ces sites peuvent en effet poser parfois de façon profonde le problème de la crédibilité et de l'incertitude des sources d'informations en ligne. Toujours est-il qu'un certain nombre de journaux s'est implanté sur le web pour y diffuser des contenus dont la cible principale est naturellement constituée par les internautes, en particulier ceux résidant à l'étranger. Quand on parle de cette presse sénégalaise diffusée exclusivement sur Internet, on songe immédiatement aux précurseurs, Rewmi et Nettali. Cette presse s'est ensuite enrichie de nouveaux arrivés comme Ferloo, Presseafrik, Sen24heures, Lepeuple-sn.com, Alkhabarnews.net, Politicosn.com... Signalons que les professionnels sénégalais de l'information en ligne ont mis en place tout récemment l'Association des Professionnels de la Presse en ligne (APPEL). Créée le 2 juillet 2009, l'APPEL a pour objectif principal « la promotion et la défense des intérêts matériels et moraux des journaux en ligne ».

    Il est toutefois utile de préciser l'étanchéité de la frontière entre les sites de presse d'information en ligne et les sites portails. C'est pourquoi d'ailleurs, on trouve fréquemment des sites portails désignés comme sites de presse en ligne et vice versa. Ceux qui tendent à les confondre oublient en fait que la différence réside surtout dans la pluralité des services proposés dans les sites portails, outre l'information tandis que les sites d'information ne proposent comme son nom l'indique que des informations en général.

    250

    6.5.3.1 Rewmi.com

    Créé à Thiès (70 km à l'est de la capitale) par un jeune journaliste, El Malick Seck, Rewmi.com est l'un des premiers cyberjournaux sénégalais diffusant des informations générales exclusivement en ligne. En novembre 2007, El Malick Seck, responsable alors du site Rewmi, avait été arrêté par la Division des Investigations Criminelles (DIC) pour les propos et les commentaires sur les forums de son site jugés désobligeant et injurieux à l'endroit du chef de l'Etat sénégalais. En effet, un article paru sur le site et révélant l'acquisition d'un véhicule limousine par le président Abdoulaye Wade dans des circonstances économiques particulièrement difficiles pour la population sénégalaise avait vivement suscité le courroux et l'exaspération d'une bonne partie des internautes. A la suite de cette affaire, le journaliste avait semble-t-il pris la résolution de modérer davantage les quelques 6000 messages envoyés quotidiennement par les internautes. Plébiscités par les cyberlecteurs, Rewmi leur offre très tôt une pluralité d'informations ainsi que la possibilité de débattre de l'actualité sénégalaise et d'avoir des échanges. La richesse des contributions des lecteurs a largement contribué à favoriser les fortes audiences enregistrées quotidiennement par le site. Il faut aussi souligner que les chroniques hebdomadaires du journaliste, Souleymane Jules Diop, ont certainement contribué aussi à la popularité du site. Rewmi a connu un tel succès qu'il a fini par attiser la convoitise de certains hommes d'affaires sénégalais avant d'être, paraît-il, cédé à Monsieur Mbagnick Diop, directeur de l'agence de Marketing Promo consulting. Cependant, même si le site actuel est plus accueillant avec en plus des services multimédias supplémentaires, force est de reconnaître qu'il ne suscite paradoxalement plus le même enthousiasme auprès des internautes. Les contributions des lecteurs ont considérablement diminué depuis que le site a changé de propriétaire. On peut penser que de nombreux internautes ont fait l'apprentissage des discussions en ligne à travers les forums de Rewmi. Le site a été en effet un lieu d'échanges animés entre internautes dont certains ont fini par nouer entre eux des relations d'amitié. L'expérience du journal en ligne a suscité auprès des nouveaux responsables de Rewmi l'idée de miser sur une version papier de la version en ligne.

    Site web 10. Rewmi.com

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    6.5.3.2 Nettali.net

    Nettali.net est un site d'informations généralistes sur le Sénégal. La plupart de ses animateurs exercent en même temps leur profession de journalistes au sein de certaines rédactions à Dakar. Son ambition est précisément d'être le journal le plus lu par les lecteurs de la presse sénégalaise diffusée sur Internet. Il se consacre essentiellement à véhiculer de manière continue et instantanée des informations. Le site propose des liens vers la plupart des quotidiens sénégalais ainsi que des liens permettant de consulter des articles relatifs à l'actualité internationale publiés par des journaux de renommée internationale tels que Le Monde, Courrier international et l'agence Reuters et aussi des articles sur l'économie internationale publiés par Les Echos. Nettali.net privilégie l'interactivité avec de nombreuses rubriques permettant aux cyberlecteurs de faire des commentaires et donner leurs points de vue. Tous les articles sur le site peuvent être librement commentés par les lecteurs. Le site a subi des changements au niveau de l'ergonomie et du nom de domaine. La version actuelle du site a été largement améliorée au niveau graphique par rapport à la version précédente. Une nouvelle maquette a été mise en place dans un souci de modernisation et aussi dans le but de rendre les informations plus faciles d'accès et plus agréables à lire. Le domaine .com a été remplacé par le domaine .net. Le site est donc passé de nettali.com à nettali.net. La lecture du journal est totalement gratuite. On peut dire que Nettali a profité du fait que son

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    concurrent principal, Rewmi, marque le pas depuis le changement de l'équipe dirigeante, pour impulser une nouvelle dynamique. Le site est accessible facilement, les informations sont régulièrement mises à jour et les interventions des internautes donnent lieu parfois à des échanges particulièrement animés. La relation avec l'audience semble ainsi avoir beaucoup progressé comme nous avons pu le remarquer auprès des personnes enquêtées.

    Site web 11. Nettali.net

    6.5.4 Les stations radios diffusées uniquement sur Internet : les webradios ou netradios

    Actuellement, de nombreuses stations de radio sont disponibles en écoute sur Internet. Ces stations de webradio peuvent être créées par des professionnels ou par de simples amateurs. Les radios en ligne se sont multipliées à une vitesse vertigineuse sur Internet. Aujourd'hui, il existe des milliers de radios en ligne qu'on peut écouter gratuitement sur Internet, via des logiciels comme RealPlayer, Windows Media Player, iTunes ou Winamp. Pour diffuser leurs émissions ou programmes sur Internet, les webradios utilisent une technologie appelée lecture en continu ou streaming en anglais. Il s'agit d'un principe utilisé principalement pour l'envoi de continu, de fichier audio et/ou vidéo en direct ou en léger différé. Au niveau de la diffusion de leurs émissions, généralement les webradios procèdent, en général, de la même manière que les stations

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    de radio classiques. De même, comme pour ces dernières, il existe de la même façon des webradios généralistes et d'autres avec des programmes thématiques.

    En fonction de l'intérêt de l'émission, les webradios ou net radios peuvent attirer quelques dizaines ou plusieurs milliers de cyberauditeurs. On trouve de nombreux webradios sénégalais sur Internet. Mais quand on parle de webradios sénégalais, on songe immédiatement à celui du site portail Seneweb. Même si nous ne disposons pas de données quantitatives permettant de confirmer nos propos, force est de constater l'utilisation croissante de Seneweb radio au sein des internautes de la diaspora sénégalaise.

    Depuis quelques temps, on assiste à l'émergence, au sein de la diaspora sénégalaise, d'animateurs de webradios qui présentent des émissions axées essentiellement sur la situation politique, économique et sociale de leur pays d'origine. Parmi ces animateurs, on peut citer Amath Diouf avec ses émissions comme « Club Diaspora » sur Seneweb ou « Penc Mi » qui signifie en wolof l'espace de dialogue sur Keurgoumak, Adama Diouf animateur de l'émission « Guiss Guiss » qui signifie « Point de vue » en wolof sur Xalimasn.com. Il y a aussi Modibo, un des précurseurs de ces émissions sur webradios et actuellement animateur de l'émission « Boppu Kogn » qui signifie en wolof « le coin de la rue » sur Archipo.com et Allodakar.com. Le coin de la rue qu'il présente comme occupant une place centrale dans la société sénégalaise, en tant que lieu de vie où les individus se rendent pour prendre un taxi ou un car rapide, un espace de sociabilité propice à l'acquisition de certains biens et services nécessaires dans la vie courante. Pour lui, Internet est un espace de liberté et d'expression où il n'est point possible de s'y faire localiser par les éléments de la DIC ou de la police. Il déclare, avec l'ironie qui le caractérise, que ces derniers auraient bien du mal à le trouver dans le cyberespace pour lui remettre une convocation.

    6.5.4.1 Seneweb Radio, la radio de la diaspora sénégalaise

    En effet, ce que nous pouvons retenir à travers les réponses collectées auprès de cent trente personnes interrogées, c'est que la radio en ligne Seneweb radio qui fait partie du site portail Seneweb qui semble vraiment être la webradio sénégalaise la plus écoutée, la plus populaire du moment. Seneweb radio a commencé à diffuser ses programmes sur

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    Internet en mars 2008. Dès son avènement, les responsables affichent clairement leur ambition de la hisser au sommet et font part de leur volonté de réussir à en faire la radio de la diaspora sénégalaise en particulier et de la diaspora africaine en général. L'enjeu consiste donc à parvenir à l'implanter dans l'audimat de la diaspora africaine afin de lui donner une dimension panafricaine. Les émissions peuvent être écoutées en direct ou en différé. Comme on peut le constater sur la grille des programmes, les internautes ont effectivement la possibilité d'écouter des animations musicales, des émissions religieuses, politiques... Par exemple, l'émission phare de Seneweb radio, l'émission « Dég Dëg » (qui signifie en wolof « entendre la vérité ») présentée en direct tous les mardis à 15h00 GMT par le journaliste et chroniqueur politique sénégalais, Souleymane Jules Diop, depuis son lieu d'exil à Montréal au Canada. Dans son émission, il se livre à une analyse critique de l'actualité sénégalaise, mais surtout il fait des révélations fracassantes et dénonce la gestion catastrophique de l'Etat sénégalais par le régime libéral du président Abdoulaye Wade. Cette émission fait certainement partie des émissions de radios diffusant exclusivement sur Internet les plus suivies par les cyberauditeurs. Elle a une très forte audience au Sénégal131 comme dans la diaspora.

    Il y a ensuite par ordre de popularité l'émission « Diaspora » devenue récemment « Club Diaspora » présentée, en wolof depuis Houston aux Etats-Unis chaque samedi, par Amath Diouf qui invite d'éminentes personnalités sénégalaises, notamment des intellectuels comme le philosophe Souleymane Bachir Diagne, le journaliste Abdou Latif Coulibaly, l'historienne Penda Mbow, le sociologue Abdou Salam Fall, des hommes politiques membres de l'opposition comme du parti au pouvoir, des artistes comme les frères Touré Kunda, des hommes d'affaires comme l'entrepreneur Bara Tall... pour qu'ils puissent s'exprimer sur les sujets d'actualité au Sénégal. A la fin de l'intervention de chaque invité, l'animateur ouvre l'antenne aux cyberauditeurs qui ont ainsi la possibilité de réagir et de donner leurs points de vue et de participer aux débats, via Skype. Or, comme le souligne le sociologue Antoine Bevort (2002), cette participation active à la vie de la communauté, aux discussions et délibérations locales, cet engagement e-citoyen, etc., contribuent au renforcement du « capital social » et donc à la vitalité de la démocratie (cité par Sylvain Allemand).

    131 Souleymane Jules Diop nous apprend en effet que même au Sénégal, les gens commencent à se rassembler dans les cybercafés pour écouter l'émission « Dég Dëg ». Ces propos ont été confirmés par le sociologue Cheikh Tidjane Dièye, invité de l'émission « Diaspora » du 08 août 2009. L'émission est

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    Invité le 08 août 2009 sur Seneweb radio, le philosophe Souleymane Bachir Diagne, professeur à l'université de Columbia à New York, a fait une analyse extrêmement intéressante sur l'importance, le rôle que peut avoir une opinion publique solide dans la construction et la consolidation de la démocratie sénégalaise. Dans son intervention, il s'attache à faire comprendre que la formation de cette opinion publique passe nécessairement par l'éducation et l'information. Il ajoute que le rôle des marabouts, au sein de la société sénégalaise, est d'utiliser le poids moral que leur confère leur statut pour participer à la conscientisation de l'opinion publique. De même, l'intellectuel doit parler pour renforcer cette opinion publique. Il doit réagir, oeuvrer dans le sens de renforcer l'éveil citoyen. En outre, il doit dénoncer les injustices, faire des analyses sur les mécanismes démocratiques, les institutions, le pluralisme, la bonne gouvernance... avec de solides arguments, une argumentation basée sur des connaissances avérées. D'autre part, Souleymane Bachir Diagne observe que, de nos jours, les TIC facilitent la participation de la diaspora au processus de développement économique et social de leur pays d'origine. Les TIC offrent au Sénégal la possibilité de bénéficier des compétences au sein de sa diaspora intellectuelle, cette « knowledge diaspora » présente dans les centres de savoir en Europe et en Amérique. Pour finir, il souligne l'importance de l'utilisation et de la promotion des langues nationales dans les échanges intellectuels afin de réduire ou supprimer la distance, cette fosse abyssale qui sépare, depuis des lustres, les intellectuels et les masses populaires.

    On peut également citer l'émission Yéwuleen (qui veut dire en wolof « réveillez-vous »). Cette émission bimensuelle qui aspire à devenir la voie des citoyens est présentée par Arona Ndoffène Diouf, professeur des sciences de l'environnement et des sciences de la terre à l'université Greensboro en Caroline du Nord aux Etats-Unis et candidat déclaré aux prochaines élections présidentielles au Sénégal, prévues en 2012. Certaines émissions sont archivées sur le site, ce qui donne, par conséquent, aux internautes la possibilité de les télécharger et de les écouter hors connexion. Par ailleurs, la revue de presse quotidienne des sujets les plus saillants traités dans la presse sénégalaise semble être également particulièrement appréciée par les migrants. Le succès enregistré par cette revue de presse faite en wolof a d'ailleurs valu à son présentateur, Ahmed Aïdara, d'être recruté pour présenter la revue de presse sur la radio RFM, la radio du célèbre chanteur sénégalais, Youssou Ndour.

    enregistrée également sur des CD et proposée aux automobilistes par les jeunes vendeurs de CD de contrefaçon au niveau des feux de circulation de la capitale sénégalaise.

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    Site web 11. Programmes de Seneweb Radio

    6.5.4.2 Khassaide.net, la webradio mouride en direct de Grenoble

    Cette radio en ligne est diffusée sur le site web du dahira des mourides de Grenoble. Elle s'adresse en particulier aux disciples mourides disséminés à travers le monde. Son objectif est principalement de divulguer les poèmes de Cheikh Ahmadou Bamba. La radio Khassaide.net émet depuis Grenoble dans la région Rhône-Alpes, comme l'aime rappeler la voix enregistrée sur la webradio, pour proposer gratuitement aux internautes la possibilité d'écouter des disciples mourides psalmodiés les poèmes de Cheikh Ahmadou Bamba. Les auditeurs peuvent aussi participer en direct aux émissions en appelant sur Skype. Ils peuvent ainsi s'exprimer librement, faire des dédicaces et formuler des voeux à l'endroit des marabouts mourides. Le dahira des mourides de Grenoble offre également sur son site la possibilité d'écouter gratuitement la radio communautaire mouride, Lamp Fall Fm. Des liens permettent en effet d'écouter la radio Lamp Fall Fm émettant depuis la ville de Dakar, et aussi celle émettant depuis Touba, la cité de la confrérie mouride.

    A bien des égards, on peut dire que la communauté mouride de Grenoble, à travers la mise en place de la webradio Khassaide.net, confirme l'idée émise par le géographe

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    Cheikh Guèye quand il affirmait dans son article Enjeux et rôle des nouvelles technologies de l'information et de la communication dans les mutations urbaines : le cas de Touba, publié en 2002, que les mourides étaient déjà positionnés dans la bataille des contenus sur Internet132.

    Aujourd'hui, l'espace médiatique de la communauté mouride outrepasse largement le cadre national. Le concept même de transnational conviendrait mieux, à notre avis, pour désigner cette diffusion ainsi que la réception des khassaïdes ou des évènements touchant la vie de la communauté mouride par-delà l'espace national d'origine et qui s'appuie sur des réseaux transnationaux pour renforcer son bassin d'audience. Cette déterritorialisation des flux médiatiques relatifs à la communauté mouride répond au besoin d'une communauté extrêmement dispersée de nos jours. En outre, elle contribue à renforcer le processus d'identification cultuelle et la cohésion transnationale des mourides.

    Image 4 : Khassaïde.net, la webradio mouride émettant depuis Grenoble Vous écoutez en direct la radio khassaide.net depuis Grenoble

    132 GUEYE, Cheikh. Enjeux et rôle des nouvelles technologies de l'information et de la communication dans les mutations urbaines : le cas de Touba. In DIOP, Momar Coumba (Dir.). Le Sénégal à l'heure de l'information. Paris, Karthala, 2002.

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    6.5.4.3 Keurgoumak webradio émettant depuis Houston aux États-Unis

    La webradio Keurgoumak est d'après son concepteur, Amath Diouf133, une initiative pour permettre à tous les émigrés sénégalais, gambiens et autres peuples amis du Sénégal et de la Gambie de se retrouver autour d'une radio. Elle émet en direct depuis la ville de Houston dans l'État du Texas aux Etats-Unis. Dans les différentes émissions présentées par Amath Diouf lui-même, l'animateur privilégie l'interactivité avec les auditeurs en ligne. Les cyberauditeurs peuvent ainsi écouter l'émission « Penc Mi » tous les jours. Ils peuvent intervenir et s'exprimer librement sur tout ce qui fait l'actualité sénégalaise. Le lundi et le mardi, les internautes peuvent intervenir sur les sujets politiques et économiques et le mercredi est réservé aux débats sur les faits de société. Comme son nom l'indique, l'émission « Xam Sa Reew » a pour but de permettre aux migrants sénégalais de mieux connaître leur pays, en participant à des questions-réponses sur des sujets de géographie, d'histoire, de politique, de sport et de culture. Pour l'animateur, l'émission « Diaspora » est une émission interactive, un cadre de communication privilégié dont « l'objectif est de sensibiliser davantage l'ensemble des compatriotes sénégalais établis à l'étranger sur les difficultés économiques et politiques du pays pour recueillir les meilleures idées afin d'organiser ensemble un mouvement citoyen international qui réunira tous les Sénégalais émigrés autour d'un projet réaliste qui va contribuer à améliorer la bonne gouvernance dans notre pays et aussi les conditions de vie de nos parents ». En outre, les téléspectateurs peuvent regarder des pièces de théâtre en se rendant sur la page « Télé-Théâtre ».

    133 Originaire de la ville de Tambacounda, Amath Diouf vit aux États-Unis depuis 1998. Parti pour faire des études en informatique et trouver rapidement un travail afin de prendre en charge totalement sa famille au Sénégal, la cherté des frais de scolarité le fit déchanter avant de l'amener à se contenter de petits boulots de gardiennage de boutique, payés 250 $ par semaine pour 10 heures de travail par jour. Parallèlement à son métier de boulanger, Amath Diouf collabore avec Seneweb depuis 2004. Il crée la radio Keurgoumack.com en 2005. Pour lui, le web permet d'abolir la distance entre les ressortissants de Tambacounda situés partout dans le monde. À titre d'exemple, il évoque la conférence organisée au cours d'une de ses émissions sur Seneweb entre le maire de Tambacounda, Souty Touré qui se trouvait à Dakar, un participant qui était à Taïwan, un deuxième se trouvant à Bordeaux, le troisième à Tambacounda alors que lui-même se trouvait à New-York.

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    Site web 12. La webradio Keurgoumak émettant depuis Houston

    Il existe d'autres webradios sénégalais sur Internet comme Xalima radio, Radio Wadeukeubi, Sunuker radio, Sunuweb radio, etc. La plupart des sites portails proposent sur leur site web des netradios gratuites accessibles gratuitement. On trouve des webradios généralistes, des webradios thématiques et des webradios dédiées exclusivement à la diaspora. Elles proposent des informations, de la musique et des débats sur les conditions de vie des migrants.

    On peut citer également le site web Sunuradiotv.com qui est un logiciel gratuit développé par un jeune sénégalais vivant en Italie, afin de permettre aux internautes d'écouter des radios et de regarder télévisions du Sénégal et du monde entier gratuitement sur Internet.

    A la question : quelles sont les chaînes de radios sénégalaises que vous écoutez le plus sur Internet ?, les réponses montrent que ce sont les chaînes de radios privées qui sont les plus citées. Parmi ces radios, la radio RFM arrive largement en tête avec plus de la moitié des réponses (45%). Les deux autres chaînes de radios privées, Walf FM et Sud FM, sont au coude à coude avec respectivement 24% et 22% des migrants qui disent préférer les écouter. La radio nationale, RSI, n'attire que 3% seulement des migrants interrogés, un taux d'écoute semblable à celui enregistré par Seneweb radio (3%). Il s'agit là d'une

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    audience vraiment faible et qui devrait, à notre avis, inquiéter et interpeller les responsables des médias publics pour qu'ils se remettent en question afin de proposer des programmes qui pourraient susciter davantage l'intérêt des Sénégalais. Il en va de la pérennité des médias publics car le désamour des auditeurs à leur endroit ne cesse de se creuser depuis quelques années.

    Graphique 20. Radios et webradios sénégalaises les plus écoutées à travers Internet

    6.5.5 Les télévisions sénégalaises diffusées uniquement sur Internet : les web TVs ou web-télés

    La technologie du streaming est également utilisée pour diffuser des contenus à dominante vidéo sur Internet. Apparue aux Etats-Unis en 1993, la diffusion de la vidéo en ligne s'est de nos jours largement répandue sur Internet. Parmi les télévisions sénégalaises diffusées exclusivement sur Internet, on peut citer la chaîne de télévision News Box Network (NBN) qui est une télévision professionnelle en ligne et la web TV Diamono TV.

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    6.5.5.1 La télévision News Box Network

    Lancée en février 2007 par le groupe Génération TV, la chaîne privée indépendante NBN offre gratuitement aux cybertéléspectateurs sénégalais, notamment de la diaspora, et aussi aux cybertéléspectateurs amis du Sénégal la possibilité de regarder quotidiennement sur le web des journaux télévisés présentés en français et en wolof ainsi qu'un flash en anglais partout à travers le monde. NBN offre aux internautes la possibilité de voir certaines informations liées à l'actualité sociale, économique, politique, culturelle... Les internautes peuvent également regarder la retransmission en ligne des émissions culturelles présentant des artistes et des musiciens ou des émissions sur la citoyenneté et le développement au Sénégal. De même, ils peuvent regarder des reportages sur des questions de populations ou de santé. Enfin, des interviews avec des personnalités qui font l'actualité et divers sujets réalisés par le biais du micro-trottoir peuvent être diffusés en boucle dans les programmes de NBN. En outre, tous les programmes déjà diffusés sur le réseau de NBN sont conservés en archive. Ils peuvent donc être consultés et visionnés à tout moment et permettent ainsi de ne plus subir les contraintes imposées par la recherche effrénée d'audiences aux heures de grande écoute. D'après son promoteur, le journaliste sénégalais Khalil Gueye, correspondant local de la chaîne CNN, la naissance de NBN est aussi une façon de ne plus subir la mondialisation, mais d'en être un acteur à part entière. C'est las d'attendre une autorisation à sa demande d'attribution de fréquence de télévision formulée à l'époque du régime socialiste et renouvelée plusieurs fois aux nouvelles autorités du régime de l'alternance que le groupe Génération TV a décidé de lancer la première chaîne de télévision africaine professionnelle sur Internet.

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    Site web 13. Webtv New Box Network

    6.5.5.2 La web TV Diamono TV

    La chaîne de télévision Diamono Tv a été lancée le 03 juin 2007 depuis Paris par la société Diamonocom. Il s'agit, précise le porte-parole de la direction « de faire prendre conscience que le Sénégal ne se limite pas seulement à sa population restée au pays. Le Sénégal, c'est aussi aujourd'hui un nombre considérable de nos compatriotes qui vivent et travaillent à l'étranger. Leur existence dans nos médias est largement en-deçà de leur nombre et de leur contribution remarquable dans la création de richesses, la création d'emploi, la lutte contre la pauvreté, bref dans l'effort de développement » (source : www.afriklive.com, audiovisuel, lancement à Paris de Diamono Tv le 3 juin 2007). Diamono Tv présente des émissions sur des sujets d'actualité tels que les APE, des reportages et des débats sur des sujets comme le naufrage du bateau le Joola aux larges des côtes casamançaises, des conférences de presse sur les droits de l'homme en Afrique, notamment dans des pays comme la Guinée et la Mauritanie. Diamono Tv se veut en quelque sorte une télévision citoyenne. Diamono Tv diffuse essentiellement et continuellement des variétés musicales africaines en général et sénégalaises en particulier.

    L'analyse des données obtenues en réponse à la question : Quelles sont les chaînes de télévision sénégalaises que vous regardez le plus sur Internet ?, montre paradoxalement une utilisation prédominante des chaînes de télévision privées. Ceci n'est qu'un reflet de la

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    forte tendance des Sénégalais d'ici, de là-bas et d'ailleurs à privilégier quasiment de la même façon les programmes culturels, sportifs et les téléfilms134 diffusés dans les médias privés. Ainsi, on en voudrait pour preuve les réponses fournies par nos répondants qui disent préférer regarder sur Internet le plus souvent les programmes des télévisions privées 2STV et Walf TV par respectivement 37% et 33% d'entre eux. Malgré une expérience beaucoup plus longue que ses concurrentes actuelles dans le paysage médiatique sénégalais et les moyens colossaux dont elle dispose, la chaîne de télévision nationale, la RTS, ne bénéficie que de 27% des audiences. Les personnes interrogées reprochent aux responsables de la chaîne de faire preuve d'un zèle notoire dans la diffusion interminable des activités du parti au pouvoir. On constate que la France constitue un bassin relativement important de l'audience des chaînes de télévision sénégalaise. Ainsi donc, la communauté sénégalaise basée en France, au même titre que les autres communautés sénégalaises basées en Italie, en Espagne, aux Etats-Unis..., apparait pour les médias sénégalais comme un vivier qui peut en effet contribuer à booster leur audience de façon considérable.

    Graphique 21. Les chaînes de télévisions sénégalaises les plus regardées sur Internet

    134 A ce propos, le Conseil National de Régulation de l'Audiovisuel (CNRA) a sorti un communiqué en juillet 2009 dans lequel le reproche est fait à ces chaînes de télévision privées de privilégier les télénovelas,

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    6.6 La téléphonie par Internet

    Nos enquêtes récentes indiquent que les applications «VoIP» ou voix sur réseau IP permettant de téléphoner gratuitement sur Internet remportent un succès vraiment énorme dans les milieux de la migration sénégalaise en France. La technologie de la voix sur IP (VoIP) est une technique qui permet d'effectuer gratuitement des appels téléphoniques via Internet notamment vers toutes les destinations en Europe, en Amérique, en Asie et en Afrique. Pour cela, il suffit de disposer d'un ordinateur connecté à Internet, équipé d'un microphone et des haut-parleurs ou d'un microcasque. Mais surtout, l'ordinateur doit être doté, au préalable, d'un des outils de communication vocale comme Skype, MSN Messenger ou Yahoo Messenger. Ainsi, à partir d'un ordinateur équipé de Skype, il est possible non seulement, d'appeler gratuitement et directement son correspondant, à condition qu'il soit toutefois équipé préalablement lui aussi de Skype, mais aussi de lui envoyer des messages instantanés ou de lui faire parvenir des documents, mais également de partager avec lui des photos, de la musique. Il est aussi possible à partir de Skype de téléphoner vers n'importe quel téléphone, mais à condition cette fois-ci de payer le côut des appels téléphoniques.

    Ce qui est valable pour utiliser Skype l'est aussi, d'une manière générale, pour ses concurrents. Autrement dit, les mêmes conditions sont également valables pour utiliser et communiquer oralement sur MSN Messenger et Yahoo Messenger (interopérables tout récemment) qui proposent, d'une façon générale, les mêmes fonctionnalités que Skype. Ces technologies incluent en outre la vidéoconférence qui permet en même temps de voir par caméras interposées convenablement ses interlocuteurs n'importe où dans le monde, à l'aide précisément d'une webcam branchée à l'ordinateur. D'après les réponses recueillies auprès des personnes interrogées, l'engouement prononcé des migrants pour ces technologies permettant de communiquer facilement, sans compter et sans délais, laisse augurer qu'elles commencent peu à peu à s'imposer comme les principaux moyens de communication. En plus, ces moyens de communication commencent par ailleurs à intégrer aussi de nombreux « foyers au Sénégal et aujourd'hui, de plus en plus de familles sont équipées de ces technologies afin de rester en contact avec leurs fils vivant à l'étranger »135. Les résultats de nos enquêtes suggèrent aussi que ces technologies sont

    ces téléfilms en provenance du Brésil, de l'Argentine ou du Mexique au détriment de la production culturelle nationale.

    135 L'usage du mobile en Afrique vu par les étudiants sénégalais de Lille.

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    adoptées au sein des communautés sénégalaises basées aux Etats-Unis, au Canada, en Italie et partout ailleurs. Il convient donc de souligner que ces technologies apparaissent de plus en plus comme le moyen idéal, pour beaucoup de migrants, de communiquer avec les membres de la famille et les amis présents en France ou restés au Sénégal ou encore installés ailleurs dans un autre pays. Ce qui contribue fortement à étendre les bassins de relations et à renforcer les relations au sein des réseaux.

    On peut penser que ces technologies pourraient également contribuer, d'une certaine façon, à favoriser la pénétration et le développement d'Internet en Afrique. En tout cas, pour ce qui est du Sénégal, où presque 70% des ménages comptent au moins un membre de la famille à l'étranger, il serait très intéressant d'accorder une attention particulière et de se pencher en profondeur sur ce phénomène qui risque, comme nous le confirme la majorité des personnes interrogées, d'apporter naturellement de profonds bouleversements dans la société sénégalaise. Il faut bien constater, à ce jour, que la gratuité de tels services pourrait évidemment constituer un atout réel et non inestimable en faveur de la promotion d'Internet au Sénégal. Si en très peu de temps, de nombreux migrants se sont équipés ou envisagent de s'équiper en ordinateurs connectés à Internet, c'est pour pouvoir pleinement profiter des avantages liés aux possibilités de communiquer en temps réel. Même si à ce stade de nos observations, il est très tôt pour l'affirmer de façon catégorique, on peut naturellement penser, au vu des témoignages recueillis et de l'enthousiasme qu'elles suscitent, que ces technologies permettant de téléphoner et de dialoguer et discuter gratuitement et en temps réel avec des interlocuteurs localisés partout dans le monde vont certainement contribuer à favoriser davantage l'insertion des technologies de l'information et de la communication dans les milieux de la diaspora sénégalaise en particulier et dans leur pays d'origine en général.

    De même, les techniques de communication invitent à réinterroger, à remettre en question les notions géographiques telles que la distance, l'éloignement, le temps, la frontière spatiale. Ce sont les notions d'instantanéité, d'immédiateté et de temps réel qui semblent aujourd'hui complètement revigorées, renforcées et favorisées par ces technologies de pointe de plus en plus sophistiquées.

    Disponible sur :

    http://lelab.politechnicart.net/?q=2009/1/12/lusage-du-mobile-en-afrique-vu-par-les-%C3%A9tudiants s%C3%A9n%C3%A9galais-de-lille, mis en ligne le 01/01/2009, consulté le 26 mars 2009.

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    Ces technologies offrent en outre des possibilités extraordinaires en termes de gains de temps, donc d'efficacité, de même qu'en termes d'économies d'argent. Elles constituent par conséquent un moyen extrêmement important pour nouer des relations de partenariat ou pour collaborer avec des collègues. Dans un pays comme le Sénégal où les problèmes de mobilité causent des dommages extrêmement préjudiciables à l'économie nationale, il nous semble qu'il serait tout à fait judicieux que tous les acteurs de développement (l'État, les partenaires internationaux, le secteur privé, la société civile) tentent rationnellement d'exploiter davantage les potentialités énormes de ces technologies de communication gratuite par la voix sur Internet.

    Force est d'admettre que ces moyens simples, pratiques et exceptionnels de communiquer gratuitement et instantanément avec des personnes situées aux antipodes remportent un succès indéniable et risquent d'autre part de provoquer de profonds bouleversements dans le secteur traditionnel des communications qui doit trouver des moyens de s'adapter et de relever le défi.

    Aujourd'hui, de la même manière qu'ils possèdent une adresse électronique, de nombreux migrants sénégalais possèdent un compte Skype, ou un compte MSN Messenger ou bien encore un compte Yahoo Messenger. C'est un moyen de contact, une adresse qui permet d`être localisée à travers le cyberespace à partir de n'importe quel lieu disposant du réseau Internet. Pour beaucoup, ces technologies révolutionnaires donnent l'impression de vivre simultanément dans deux lieux distincts, c'est-à-dire en même temps en France et au Sénégal.

    6.6.1 Skype, un cadeau tombé du cyberespace pour

    « communiquer sans compter » avec la famille et les amis proches et lointains

    Skype reste la technologie de la voix sur IP la plus utilisée au sein de la communauté sénégalaise en France. Par conséquent, l'on ne s'étonnera pas, du fait notamment de son non interopérabilité avec ses concurrents, c'est-à-dire utilisation possible exclusivement et uniquement entre ordinateurs équipés de Skype, qu'il soit également très largement utilisé au Sénégal comme dans les autres pays d'implantation de la communauté sénégalaise. Aujourd'hui, de nombreux ordinateurs, à travers le monde, sont équipés de

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    Skype. Dotés d'un compte Skype, on peut appeler gratuitement un correspondant équipé de Skype et localisé au Sénégal, en France et n'importe où dans le monde sans se soucier du coût, du temps et de la distance. De même, il est possible aussi, en payant, d'appeler avec Skype vers des lignes téléphoniques fixes et des téléphones mobiles. Selon les différents sites consultés, il semblerait que Skype compte désormais plus d'une centaine de millions d'utilisateurs. Ce qui lui laisserait une longueur d'avance assez nette sur ses concurrents immédiats.

    Les migrants sénégalais en France s'en servent beaucoup pour appeler très régulièrement les membres de la famille et les amis au Sénégal, en France, en Italie et aux Etats-Unis. Certains s'en servent également pour trouver des opportunités d'investissement au Sénégal. C'est le cas par exemple de M. D. et I. S., deux sénégalais établis à Paris où ils travaillent tous les deux au sein de l'entreprise SAGE France, le premier comme chef de projet informatique et le second comme consultant formation. Désireux d'investir au Sénégal, M. D. et I. S. proposent aux responsables de JTS France, une entreprise spécialisée dans la vente de semences et la vente et la location d'accessoires de jardinage, d'ouvrir une filiale au Sénégal. JTS Sénégal sera sous la responsabilité d'un ingénieur agronome sénégalais du nom de M. G. Ce dernier, un passionné des TIC, a fait ses études à Gembloux en Belgique. Les contacts entre les différents partenaires ont pu être noués grâce à Skype. En effet, durant près de trois mois, les échanges se sont faits uniquement par l'intermédiaire de Skype. En mars 2009, M. D. et I. S., accompagnés de leurs partenaires français, partent pour mettre en place JTS Sénégal. Des réunions de coordination sont régulièrement organisées sur Skype entre M. G. et la direction générale de JTS France d'une part et entre M. G. et les autres actionnaires de JTS d'autre part. Skype peut donc être aussi un outil particulièrement efficace d'investigation économique, de travail et de collaboration. Aujourd'hui encore, l'essentiel des réunions se déroulent sur Skype.

    D'un autre côté, suite à l'émission « Diaspora » au cours de laquelle étaient invités M. G. résidant au Sénégal et O. B. résidant au Etats-Unis, ces deux compatriotes décident de créer l'ONG Dimbalante. Grâce à Skype, M. G. et O. B. ont appris à mieux se connaître virtuellement et à jeter les bases qui vont aboutir au démarrage des activités de leur ONG. Les membres de l'ONG se sont servis de Skype pour collecter des fonds aux Etats-Unis afin de venir en aide à une jeune fille sénégalaise qui devait subir une opération du

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    coeur. Finalement, c'est presqu'au bout d'un an de dialogue virtuel que les deux collaborateurs vont finir par se rencontrer physiquement au Sénégal en mars 2010.

    Autre exemple, les contributions diverses via Skype sur la déroute du régime libéral du président Abdoulaye Wade aux élections locales du 22 mars 2009 dans l'émission Diaspora d'Amath Diouf ont permis sans aucun doute d'enrichir le débat politique, en facilitant la participation active des membres de la diaspora sénégalaise.

    Site web 14. Page personnelle de Moda Gueye sur Skype

    6.6.2 MSN Messenger, la messagerie instantanée des jeunes migrants

    Un autre moyen particulièrement apprécié et utilisé au sein de la diaspora sénégalaise en France pour effectuer des messages instantanés est MSN Messenger. Conçu par la multinationale américaine, Microsoft, MSN Messenger permet également de téléphoner gratuitement. Plusieurs personnes interrogées reconnaissent l'utiliser pour discuter régulièrement avec les parents proches et les amis, et parfois pour converser avec des collègues français ou étrangers. Ainsi donc à l'instar de Skype, MSN Messenger offre les services de communication orale VoIP, de messagerie instantanée et de visioconférence. Il offre cependant aussi des fonctionnalités supplémentaires comme par exemple la possibilité d'être immédiatement prévenu de la disponibilité d'un membre de sa liste de

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    contacts, d'envoyer et de recevoir des fichiers énormes et de partager des photos. La conversation peut tout aussi être animée de smileys ou émoticônes qui sont de petits dessins représentant des visages et dont on se sert généralement pour exprimer des émotions, ou bien encore de clins d'oeil ou de wizz qui permet de faire trembler la fenêtre de son correspondant, histoire de le secouer un peu pour le prévenir de son souhait de communiquer en ligne avec lui. MSN Messenger a tout récemment changé de nom pour devenir Windows Live Messenger. Dans la communauté sénégalaise en France, son usage semble plus répandu auprès des jeunes migrants dont l'âge se situe entre 20 et 30 ans.

    Site web 15. Page personnelle de Moda Gueye sur MSN Messenger

    6.6.3 Yahoo Messenger, une utilisation un peu plus timide

    Tout comme ses deux principaux concurrents, le système de messagerie instantanée de Yahoo Messenger permet également de téléphoner gratuitement à ses correspondants disposant d'Internet où qu'ils soient à travers le monde. De plus, Yahoo Messenger ajoute à son service de messagerie instantanée et de téléphone gratuit la possibilité de laisser des messages sur le répondeur électronique de ses correspondants en cas d'absence. Dès que l'utilisateur se connecte sur le réseau Yahoo Messenger, il peut accéder aux messages laissés sur son répondeur, les écouter et les stocker. Non seulement, Yahoo Messenger offre la possibilité de passer gratuitement des appels

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    téléphoniques à des personnes connectées à son réseau, mais aussi il offre la même possibilité de téléphoner en ligne partout dans le monde avec des interlocuteurs connectés au réseau Windows Live Messenger et vice versa. On peut également profiter de Yahoo Messenger pour envoyer des fichiers quels que soient leur taille et partager des photos.

    En réponse à la question envoyée par courrier électronique avant d'être affichée sur notre site web: quels moyens utilisez-vous pour téléphoner sur Internet ?, on constate que Skype est la principale technologie utilisée pour passer des appels téléphoniques par Internet. Les données recueillies montrent en effet 55% d'utilisateurs de Skype. On compterait environ 34% d'utilisateurs de MSN Messenger parmi nos répondants. Seulement 1% d'entre eux disent utiliser Yahoo Messenger. Le reste des répondants (10%) dit utiliser d'autres moyens pour effectuer des appels téléphoniques par Internet.

    Graphique 22. Technologies utilisées pour téléphoner gratuitement sur Internet

    Par ailleurs, comme on peut le voir sur le graphique, l'analyse géographique des flux de communication par téléphone ou par Internet montre qu'ils sont orientés

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    essentiellement en direction du Sénégal. Tout d'abord, pour 46% des personnes interrogées, les appels téléphoniques sont principalement émis vers Sénégal. On remarque ensuite une importance des flux internes à la France avec 20% des appels effectués par téléphone. Les flux en direction de l'Amérique du Nord enregistrent 15% des appels par téléphone. Les pays de l'Europe sont les principaux destinataires des appels téléphoniques pour 13% des personnes interrogées. Alors que ces flux ne concernent seulement que 5% des appels vers les pays de l'Afrique sub-saharienne et 1% des appels vers le Maghreb. Au niveau des appels téléphoniques émis par Internet, 48% des flux sont orientés vers le Sénégal. Pour 17% des personnes interrogées, les appels émis par Internet sont principalement destinés à des correspondants se trouvant en France. L'Amérique du Nord et les pays du reste de l'Europe suivent d'assez près avec respectivement avec 16% et 15%. Une fois de plus, il faut noter les faiblesses des appels par Internet en direction de l'Afrique sub-saharienne (3%) et le Maghreb (1%).

    Ainsi donc, il s'avère assez intéressant de constater la pluralité des flux de communication par téléphone ou par Internet. Le Sénégal demeure naturellement le principal pôle de réception de ces flux. Les appels internes à la France sont surtout destinés aux membres de la famille. C'est le cas par exemple de A. W. qui est membre à la fois d'un réseau familial (frère, cousins et cousines... en France), d'un réseau d'amis (anciens camarades à l'université de Reims) et d'un réseau de commerçants (activité qu'il exerce aujourd'hui).

    A.W., est arrivé en France, en 1992, pour poursuivre ses études supérieures à la faculté de sciences à Reims. Il habitait avec ses deux cousins et sa cousine, tous étudiants avant d'être rejoint par son jeune frère en 1995.

    « Après deux années passées en France, mon jeune frère a pris l'initiative de partir aux Etats-Unis pour voir s'il y avait des opportunités pour faire du business dans le commerce. Il a commencé par me faire parvenir des vêtements, des chaussures et autres articles que je réussissais à revendre sans difficultés auprès des jeunes passionnés de mode "rap" à Reims. Ce commerce était d'autant plus lucratif que j'avais finalement décidé de m'y consacrer entièrement et de m'installer à Paris. Aujourd'hui, j'exerce mon activité principalement au marché de Clignancourt. Je reconnais que le fait d'être intégré à la fois dans des réseaux de différents types a pleinement contribué à l'expansion de mon activité. Je sais qu'en fonction de la nature de mes besoins, j'ai la possibilité d'activer tel ou tel autre réseau. Je me connecte quasiment tous les jours à mon domicile pour discuter avec mes

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    proches et mes amis sur Skype. J'utilise Skype pour communiquer avec mon frère aux Etats-Unis, des membres de ma famille en France et de plus en plus avec des proches au Sénégal. Le téléphone (surtout le téléphone portable) est très utile dans mes activités professionnelles. C'est l'outil qui me permet d'entrer en contact avec mes clients et mes fournisseurs. Il permet aussi à mes parents restés au Sénégal de pouvoir me joindre à tout moment ».

    Graphique 23. Les réseaux de A. W., des réseaux basés sur des liens familiaux, d'amitiés ou commerciaux

    D'autre part, l'Europe et l'Amérique constituent aussi des pôles importants de réception des appels émis par téléphone ou par Internet. Les flux de communication en Amérique du Nord se déploient essentiellement vers les Etats-Unis. Il faut surtout souligner la faible intensité des flux de communication par téléphone ou par Internet en direction des pays de l'Afrique au Sud du Sahara. Le Maghreb n'est pas mieux loti avec seulement 1% des appels émis aussi bien par téléphone que par Internet.

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    Graphique 24. Principales destinations des appels téléphoniques via le téléphone et via Internet

    En outre, quand on les interroge sur la nature des liens qui les unissent avec les principaux destinataires de ces appels téléphoniques. C'est la famille qui focalise l'essentiel des appels téléphoniques. Ils sont ainsi 43% à appeler le plus souvent les parents, 14% l'épouse et 10% les frères et soeurs. Et ils sont 8% à déclarer effectuer des appels téléphoniques le plus souvent en direction des autres membres de la famille, cousins, cousines, oncles, tantes... Ces membres de la famille peuvent se trouver au Sénégal, en France ou dans d'autres pays étrangers. C'est donc en direction de la famille élargie que s'orientent naturellement les flux de communication téléphonique. On constate que 24% des répondants appellent plus souvent les amis. On remarque par ailleurs un très faible pourcentage (1%) des appels en direction des personnes avec qui les liens sont tissés par le travail. Tout cela témoigne bien entendu de la forte connexion qui peut exister entre les membres d'une même famille. Autrement dit, c'est une preuve de plus de la forte prégnance des réseaux sociaux, notamment familiaux.

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    Graphique 25. Liens avec les personnes appelées au téléphone

    6.7 Ferveur et adhésion aux sites web de réseaux sociaux en

    ligne : Facebook et hi5

    Actuellement, on assiste à une vogue croissante des réseaux sociaux ou sites communautaires. C'est d'ailleurs l'une des technologies du web 2.0 les plus populaires de nos jours. Le web communautaire et interactif 2.0 a incontestablement apporté plus de dynamisme dans les sites web et a aussi accru les possibilités de relation et d'interaction entre les utilisateurs. Grâce aux applications web 2.0, le nombre d'internautes a considérablement augmenté un peu partout à travers le monde. La population d'internautes dans le monde était estimée à près de 800 millions en 2003. Le nombre d'internautes sur la planète serait estimé aujourd'hui à plus d'un milliard de personnes. L'Internet social ou plus précisément la communication interindividuelle en ligne a véritablement explosé avec les sites de réseaux sociaux. En effet, la création des sites des communautés en ligne s'est rapidement développée au cours de ces dernières années. Il en existe à présent une dizaine sur Internet tels que Facebook, MySpace, Viadeo, Linkedin, hi5, Tagged, Bebo, Les copains d'avant, Trombi.com, etc. Des millions de personnes dans le monde entier se sont inscrites sur ces sites afin de retrouver d'anciens amis, de renouer le contact entre eux, de partager des souvenirs et aussi les moments présents. Les utilisateurs de ces réseaux communautaires peuvent partager des

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    informations, des photos, de nombreux documents multimédias ainsi que bien d'autres centres d'intérêt. Il suffit maintenant de s'inscrire au préalable et ensuite d'aller sur ces réseaux, et en particulier Facebook pour retrouver des amis, des camarades de classe ou autres connaissances perdus de vue il y a très longtemps. En fait, les sites de réseautage social offrent en général aux utilisateurs plusieurs options qui leur permettent d'entrer en contact, d'interagir, en somme d'évoluer quasi naturellement dans ces environnements virtuels à peu près de la même manière que dans leur environnement physique. En avril 2009, Facebook était classé cinquième site le plus visité au monde selon Alexa Internet, rassemblant plus de 200 millions de personnes partout à travers la planète. Facebook obtient un succès énorme auprès des jeunes migrants sénégalais plus particulièrement.

    Nous avons observé à quel point un groupe de jeunes migrants sénégalais, dont la plupart sont basés à Paris et Rennes avec une moyenne d'âge de 24 ans, est devenu un féru de Facebook. Les photos des soirées entre amis en France publiées sur Facebook sont partagées avec non seulement les amis en France, mais aussi au Sénégal, au Canada, aux États-Unis, etc. Elles sont partagées avec des compatriotes Sénégalais et aussi avec des amis français et étrangers membres du groupe en France. Ce groupe d'amis consacre une bonne partie de son temps sur Facebook où ils ont construit un solide réseau social en ligne. La liste des contacts est composée en majorité par les amis. Même si on peut trouver parfois des membres de la famille dans les contacts, ces réseaux semblent surtout être avant tout constitués pour une bonne partie par les amis et les connaissances. C'est pourquoi d'ailleurs ils sont qualifiés par certains de réseaux d'amis. Les utilisateurs ont d'une façon générale la possibilité de rendre leurs profils visibles à tout le monde ou seulement à un cercle restreint de personnes figurant sur la liste de contacts.

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    Site web 16. Page personnelle de Moda Gueye sur le réseau communautaire Facebook

    Actuellement, on remarque aussi que de petits réseaux sociaux sont en train de se mettre en place sur des sites comme hi5. Fondé en 2003, hi5 comptait en 2008 plus de 80 millions de membres enregistrés. L'utilisateur a la possibilité d'entreposer gratuitement des informations diverses, de publier des photos et de la musique sur sa page personnelle pour être accessibles à tous les utilisateurs présents sur sa liste de contacts et de relations. Avec la multiplication des utilisateurs qui invitent à chaque fois d'autres utilisateurs à rejoindre ces réseaux en ligne, on assiste de plus en plus à la constitution de nombreuses communautés virtuelles. En réalité, les utilisateurs des sites Internet de réseau social en ligne ne cessent de croître partout à travers la planète. Le web 2.0 a véritablement contribué au développement des relations sociales sur Internet.

    Les migrants trouvent ainsi à leur disposition de nouvelles applications qui leur permettent de communiquer plus facilement sur Internet. La distance géographique subit encore une fois de plus les coups de butoir que ne cessent de lui infliger les TIC en général et Internet en particulier depuis quelques années. Les contraintes spatiales ont fortement diminué au niveau de la mise en relation des individus, la distance s'est rétrécie dans des proportions considérables. Les possibilités d'atteindre à tout moment les personnes avec lesquelles on souhaite converser ou partager des photos et des vidéos se multiplient.

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    Site web 17. Page personnelle de Moda Gueye sur hi5

    6.8 Des migrants producteurs de blogs

    Depuis leur apparition en 2000, les blogs sont devenus l'un des usages les plus massifs et les plus dynamiques sur Internet. Entre janvier 2004 et janvier 2006, le monde virtuel des blogueurs, la blogosphère, a connu une expansion considérable avec un développement des blogs partout à travers le monde qui passe de 1,6 million à 26,6 millions136. Le blog peut être généralement défini comme un espace destiné à permettre à tout individu d'exprimer une certaine forme de sociabilité sur Internet à travers la diffusion et le partage de contenus divers et souvent personnels, et ainsi organiser et gérer un lien social électronique. Les individus révèlent dans leurs blogs certaines facettes de leur personnalité ou certains aspects de leur identité afin de s'ouvrir aux autres et de tisser avec eux des liens permettant d'étendre leurs bassins de relations ou leurs répertoires de contacts. N'importe qui peut s'adonner à cette forme d'expression de soi et devenir un praticien du blog à condition toutefois qu'il soit doté d'une certaine compétence en informatique. C'est ce qui explique d'ailleurs la forte diversité observée dans l'univers des pratiques du blog. On trouve parmi les producteurs de blogs des journalistes, des hommes politiques, des citoyens engagés pour une cause, des sportifs, des artistes, des étudiants, etc. En France, la blogosphère est marquée par une forte présence des adolescents parmi

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    les pratiquants du blog. Sur 10 blogueurs français, 8 blogueurs parmi eux ont moins de 24 ans et 52% sont des étudiants. Ces données fournies par Médiamétrie révèlent par ailleurs que les retraités ou autres inactifs représentent quand même 27% des blogueurs français137.

    Il convient toutefois de souligner que l'apparition des blogs a parfois suscité une réaction assez vive dans la corporation des journalistes. La sphère journalistique a été, en effet, fortement ébranlée par les animateurs de weblogs collectant et diffusant des informations sur l'actualité. De ce point de vue, il n'est pas sans intérêt de noter une certaine prise de conscience de tous les acteurs afin de cerner de plus près les enjeux autour de la profession de journaliste. Dans les pays occidentaux plus particulièrement, on assiste à un développement des blogs d'informations animés soit par des journalistes indépendants soit par de simples amateurs qui commentent et critiquent l'actualité traitée par les médias traditionnels. Ce qui pose des questions d'intérêt majeur par exemple sur la définition du journalisme et la malléabilité des frontières des professionnels de l'information138.

    Les migrants jouent un rôle considérable dans la dynamique de la blogosphère sénégalaise. De nombreux blogs ont été créés par des migrants, là aussi des blogs « hybrides qui empruntent des formats occidentaux acclimatés » selon l'expression de Thomas Guignard139. Ces blogs de l' « entre-deux » peuvent être destinés à exprimer des opinions « citoyennes » ou à aller à la rencontre des autres afin de nouer avec eux des relations d'amitié. On distingue ainsi au sein de la diaspora sénégalaise en France, des blogueurs qui publient régulièrement des articles où ils expriment leurs points de vue sur l'actualité relative à leur pays d'origine le plus souvent et qui font aussi référence à leur pays de résidence de temps en temps. Il y a les blogueurs, en majorité des filles étudiantes qui se servent des blogs pour tisser des liens d'amitié, faire connaître leur pays d'origine et certains aspects de leur culture, et aussi partager des centres d'intérêt. En outre,

    136 Cardon, D. et al. Présentation. RESEAUX, 2006, n°138, vol. 24, pp 9-12.

    137 Ces chiffres, d'après CARDON Dominique et al., sont fournies par Médiamétrie dans sa publication sur Les tendances de la bologosphère en juin 2006.

    138

    139 GUIGNARD, Thomas. Le Sénégal, les Sénégalais et Internet : médias et identité. Lille : Université Charles-de-Gaule - Lille 3 : 2008, 400 p.) (Th. Doctorat Sciences de l'information et de la communication : Lille 3 : 2008) (FICHEZ, Elisabeth. Directeur de thèse). Disponible sur : http://www.africanti.org/IMG/memoires/memoires/theseGuignard.pdf

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    certaines d'entre-elles se sont appropriées cet outil de communication et s'en servent aussi comme moyen d'insertion professionnelle et ainsi faire face aux difficultés croissantes du marché de l'emploi dans le pays de résidence. Les migrants sont également très actifs dans la production de blogs à caractère religieux. On le voit à travers la prolifération des blogs des « Thiantacounes », les disciples de Cheikh Béthio Thioune, le guide de ce mouvement religieux particulièrement attractif auprès des jeunes dakarois et des autres centres urbains. Ce qu'il faut remarquer en effet quand on observe les usages et les pratiques de blogs sénégalais, c'est l'importance des blogs des disciples de la confrérie mouride. C'est pour rappeler à quel point la dimension religieuse occupe une part considérable au niveau des contenus de l'Internet sénégalais, comme nous le verrons à propos des associations sur le Net. Il faut préciser qu'il n'est pas aisé de connaître le nombre exact de blogs relatifs au Sénégal. Nous allons nous contenter cependant d'en énumérer quelques uns.

    6.8.1 Les blogs citoyens

    Quand on consulte ces blogs, on se rend compte à travers les articles publiés de l'engagement citoyen de leurs animateurs, de leur volonté de participer à l'éveil citoyen de leurs compatriotes au sein de la diaspora ou restés au pays. Ces derniers se servent de leurs blogs pour dénoncer la mauvaise gouvernance dans leur pays d'origine et alerter l'opinion internaute sur les dérives du gouvernement en place. On peut citer le blog de Momar Mbaye, un étudiant sénégalais résidant en Haute Alsace où il est également correspondant au quotidien régional d'informations, Les Dernières Nouvelles d'Alsace. C'est le cas aussi du blog de Bacary Touré, un jeune journaliste et écrivain sénégalais qui a quitté son pays d'origine, en raison semble-t-il des menaces pesant sur sa sécurité, pour venir s'installer en région parisienne, plus précisément dans les Hauts-de-Seine. De même que le blog de Hady Ba, Fr.blog.360.yahoo.com.

    Les titres des articles publiés sur le blog mbayemomar.over-blog.net ainsi que sur le blog Bacary.blogspot.com sont assez révélateurs de l'engagement de leurs animateurs à dénoncer de la manière la plus vigoureuse la mauvaise gestion de l'État sénégalais, les dérives et le projet monarchiques du président Abdoulaye Wade, les scandales financiers

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    et fonciers de toutes sortes qui secouent actuellement le Sénégal. A titre d'exemple, on peut citer les intitulés des articles suivants parus dans le blog mbayemomar.over-blog.net: « Quand les recyclés du 22 mars troublent l'ordre public », « Le festin des vautours de l'alternoce », « Qui pour arrêter les dérives de la famille Wade ? », « Des vautours à l'assaut de la république », etc. Il en va de même sur le blog Bacary.blogspot.com avec les titres évocateurs tels que « Calcul menteur d'un monarque », « Pacte des brigands », « Les nouveaux terroristes » etc.

    Blogs 1. Les blogs citoyens : mbayemomar.over-blog.net et Bacary.blogspot.com

    Sous des arguments un peu différents, on retiendra le blog Jds.blog.over-blog.com, le blog de Mady Danfakha, un Sénégalais vivant en Ile-de-France qui considère son blog comme le journal des Sénégalais. Ce blog est à la fois un lieu d'information sur l'actualité du Sénégal et de l'Afrique et un espace d'échange et de partage de connaissances où l'auteur propose des liens permettant d'accéder à un certain nombre de sites web utiles dans l'approfondissement du savoir, notamment l'encyclopédie libre wikipédia, les dictionnaires de TV5, la ligue des droits de l'homme en France, le code relatif à l'entrée et au séjour des étrangers en France et le droit d'asile.

    Toujours dans cet ordre d'idées, on peut évoquer le blog des Sénégalais demandeurs de visas, Blog.francetv.fr. Ce blog a été créé afin de permettre aux personnes qui

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    entreprennent une démarche de regroupement familial en France d'échanger leurs expériences, de se soutenir moralement et psychologiquement face à la détresse suscitée par la complexité des procédures et la longue attente de la délivrance des visas.

    6.8.2 Quand les Sénégalaises de France se mettent à bloguer ou le blog comme outil d'intégration

    D'une façon générale, on constate une présence importante des filles dans la blogosphère sénégalaise. En fait, ce nouveau mode d'information, d'expression de certains aspects de l'identité personnelle et d'établissement de relations en ligne est caractérisé par une forte implication féminine. L'observation des blogs des Sénégalaises résidant en France montre que les filles se servent des blogs pour mettre en valeur la beauté sénégalaise et participer à la promotion de la culture sénégalaise. Pour ces filles, membres de la tribu informatique140, le blog est également utilisé pour trouver des amis, partager ses centres d'intérêts et sortir de l'isolement. Parmi ces blogs, on peut citer Senegal-by-me.skyrock.com, le blog d'une jeune étudiante sénégalaise âgée de 22 ans et résidant dans le Val-de-Marne en Ile-de-France, lieu qu'elle nomme son Kirikou Land et Nabou.zevillage.org.

    Les filles cherchent donc à travers leurs blogs de s'ouvrir aux autres, de nouer des relations d'amitié et aussi de faire connaître davantage leur pays d'origine, en ayant par exemple des échanges sur des sujets relatifs à la cuisine sénégalaise, à l'élégance. Les blogs peuvent également être utilisés comme des albums où sont stockées les photos des bloggueuses et de leurs proches. Les visiteurs ont ensuite la possibilité de les visualiser et d'émettre des commentaires.

    140 BRETON, Philippe. La tribu informatique. Paris : Métailié, 1991.

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    Blogs 2. Blogs de senegal-by-me et Nabou.zevillage.org

    6.8.3 Une blogosphère fortement marquée par les blogs « religieux »

    Une des caractéristiques de la blogosphère sénégalaise, c'est en effet la forte présence des blogs consacrés à la religion, et plus particulièrement à la confrérie mouride. Les jeunes disciples de la confrérie mouride contribuent de façon massive au développement de cette blogosphère. Ils se servent du blog comme un espace d'information, de vulgarisation de l'enseignement de la philosophie mouride. L'affiliation maraboutique s'exprime à travers l'affichage des photos du guide religieux, des photos montrant le marabout entouré de ses nombreux disciples, ou des photos montrant ses réalisations dans le domaine agricole ou des photos qui le montrent dans une posture de saint. Il n'est pas sans intérêt d'observer ici que tout cela n'est pas faite de manière innocente. Au contraire, nous pensons qu'en utilisant le blog comme outil de prosélytisme, il s'agit, par-delà l'aspect « branché », de tenter, à travers ce nouveau support d'information et de communication d'attirer cette génération de jeunes adolescents qui utilisent massivement les blogs.

    Ces blogs permettent aux visiteurs d'accéder à des articles traitant de la confrérie mais en même temps aussi, ils leur offrent la possibilité d'exprimer leurs points de vue. Ce sont

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    généralement des commentaires où le français se mêle au wolof. Ce qui corrobore et met en évidence une fois de plus l'aspect hybride des sites web créés par les migrants.

    Blogs 3. Blog de Dieufdieul, un étudiant mouride établi à Lille et blog de Thier 02, un étudiant thiantacoune

    Ce qu'il faut retenir, c'est qu'on assiste actuellement à une prolifération des blogs créés par des jeunes âgés de 18 à 26 ans et destinés à affirmer leur appartenance confrérique et aussi à étendre leurs réseaux d'amis. D'où les nombreux liens vers des blogs créés par des amis en France, au Sénégal et partout ailleurs. Tout comme les garçons, il arrive de même que les filles se servent des blogs comme moyen d'expression et d'affirmation de l'identité religieuse.

    Lorsque l'on examine les réponses à notre question suivante : Quels usages faites-vous d'Internet ?, on relève une quasi homogénéité au niveau des usages. Nos répondants déclarent utiliser Internet principalement pour obtenir des informations (15%) et pour leurs études (14%). On constate qu'ils sont 13% à utiliser Internet pour leurs études. De même, ils sont 13% à utiliser la toile pour se servir du courrier électronique. Les loisirs occupent une place essentielle au niveau des usages : lecture 13%, téléchargement 10%,

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    musique 9%, chat 8%. On remarque que seulement 2% des répondants confirment utiliser les sites de rencontre.

    Graphique 26. Les principaux usages d'Internet des migrants sénégalais en France

    Par ailleurs, l'analyse des réponses à la question suivante : Quels sont les sites que vous visitez le plus sur Internet ?, confirme que, loin de se réduire exclusivement à l'utilisation de sites web relatifs au Sénégal, il faut, au contraire, remarquer la diversité des sites fréquentés. Ce qui montre les usages multiformes de l'Internet par les migrants sénégalais en France. Seneweb constitue le site le plus visité pour 31% des personnes interrogées. Elles sont 30% à déclarer effectuer des visites fréquentes sur d'autres sites web. Les moteurs de recherche Google et Yahoo reçoivent respectivement les visites régulières de 12% et 9% des répondants. Le service d'envoi et de réception gratuits de courrier électronique, Hotmail, enregistre 7% de visiteurs réguliers. Le site portail Xibar est régulièrement fréquenté par 6% des personnes interrogées. Le site de réseautage social Facebook constitue le site le plus visité pour 5% des personnes interrogées.

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    Graphique 27. Sites web les plus visités sur Internet par les migrants sénégalais en France

    Pour mieux supporter les difficultés inhérentes à la condition de migrant dans les pays d'établissement, les migrants sénégalais prennent la plupart du temps l'initiative de se regrouper au sein d'une association à but non lucratif.

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    Chapitre 7. Les associations sénégalaises en France

    à l'heure d'Internet

    Ainsi, on trouve quasiment dans chaque pays étranger accueillant des ressortissants sénégalais, surtout ceux qui en accueillent un nombre assez important, une ou plusieurs associations rassemblant souvent ses diverses composantes. Le Ministère des Sénégalais de l'Extérieur a établi sur son site un bref panorama de la situation des associations de migrants sénégalais à travers le monde. On relève que le nombre d'associations mises en place par les Sénégalais de la diaspora se chiffre à 682, réparties de la manière suivante : 443 en Europe, 182 en Afrique, 44 en Amérique et 13 en Asie. Avec 297 associations répertoriées, la France est le pays qui en compte le plus en Europe, suivie par l'Italie qui en compte 70. En Côte d'Ivoire, le pays africain qui accueille le plus de ressortissants sénégalais en Afrique, le nombre d'associations sénégalaises est estimé à 58. Généralement, ces associations sont créées essentiellement dans le but de réunir tous les Sénégalais résidant dans un pays étranger autour d'un cadre convivial de fraternité, d'amitié et de solidarité. Leur mission principale vise d'une part, le raffermissement des liens sociaux entre les différents membres de la communauté sénégalaise ainsi que l'amélioration de leurs conditions de vie et d'intégration. D'autre part, elle consiste à valoriser les différentes facettes de la culture sénégalaise dans leur pays d'installation, mener des actions collectives d'entraide, et aussi porter des projets en faveur du développement économique et social des lieux d'origine. Catherine Quiminal (2000) observe que « d'une manière générale, le mouvement associatif, très dynamique parmi les populations immigrées, témoigne d'une volonté de s'approprier un ou plusieurs territoires, réels ou imaginaires. Il traduit le refus des migrants d'être radicalement déterritorialisés, sans feu ni lieux, des gens de nulle part. Il correspond à la nécessité de reprendre l'initiative dans la délimitation des frontières entre autochtones et allogènes, d'élaborer des identités collectives, outils à travers lesquels chaque membre du groupe peut se confronter aux autres selon les divers contextes sociaux dans lesquels il se trouve engagé ».

    Ces associations ont donc pour mission avant tout de faciliter l'accueil des migrants fraîchement débarqués, de les aider à s'intégrer dans leur nouveau pays d'installation. Autrement dit, elles ont pour vocation de mettre à la disposition des migrants une

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    structure capable de répondre à leurs préoccupations et chargée de défendre leurs droits afin de leur permettre de mieux surmonter les turpitudes liées à la condition d'étranger. Ensuite, leur mission consiste à oeuvrer pour la promotion et le rayonnement de la culture sénégalaise, la faire vivre sous d'autres cieux et aussi donner l'envie ou les raisons de la découvrir dans ses multiples aspects. De ce fait, elles peuvent, dans certains cas, servir de relais ou de pont entre le pays d'origine et le pays de résidence. Dans le pays d'origine, les associations participent incontestablement, de manière singulière, à la construction des équipements collectifs pour les besoins des communautés villageoises. En effet, elles s'organisent pour apporter leur appui aux communautés d'origine ou aux associations villageoises locales, en s'impliquant par exemple dans les domaines de la santé, de l'hydraulique, de l'éducation, de l'agriculture, etc. A travers une connaissance des réalités et des situations vécues, elles impulsent de l'extérieur des dynamiques locales dans des domaines d'activités variées en réponses aux besoins identifiés et exprimés par les communautés d'origine.

    Cependant, pour créer cet environnement social indispensable, voire même vital à leur épanouissement, les migrants prennent toute une série d'initiatives et organisent différentes activités notamment sociales et culturelles. Les associations de migrants sénégalais présentes en France relèvent toutes sans exception de la loi du 1er juillet 1901, loi qui réglemente le fonctionnement et la gestion des associations en France. Elles s'organisent afin d'apporter à leurs membres tout le soutien nécessaire à leur épanouissement et pouvant favoriser aussi leur intégration dans leur pays d'installation. En France, les actions menées le plus souvent en partenariat avec des associations françaises leur ont permis d'y acquérir une notoriété et une certaine reconnaissance sociale. Ainsi, à l'instar des migrants sénégalais originaires de la vallée du fleuve Sénégal en particulier, les autres migrants sénégalais ont également contribué à la réalisation d'infrastructures comme des cases de santé ou des dispensaires, des salles de classe, des lieux de loisirs pour les jeunes et de culte dans les lieux d'origine, notamment dans de nombreuses localités rurales sénégalaises. Pour des observateurs comme Michel Bruneau, cette richesse de la vie associative dans le pays d'établissement constitue un des facteurs essentiels pouvant permettre de désigner une population comme une diaspora.

    Aujourd'hui, les associations de migrants sénégalais sont de plus en plus nombreuses à utiliser Internet. Certaines ont ainsi mis en place des sites web, d'un côté pour donner

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    plus de visibilité à leurs actions et à leurs projets, mais aussi d'un autre côté pour se mettre au diapason des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Les associations de migrants utilisent Internet pour bénéficier des nombreux avantages communicationnels et informationnels que cette technologie procure désormais aux individus et aux groupes. On peut distinguer plusieurs types d'associations en fonction des ambitions et des projets de ses membres. Parmi les associations de migrants sénégalais présentes sur Internet, on trouve les associations confrériques, les associations d'étudiants et les mouvements associatifs oeuvrant pour le développement des espaces d'origine.

    Généralement, les sites mis en ligne par presque toutes ces associations sont des sites hybrides proposant des contenus mixtes portant à la fois sur le pays d'origine et le pays de résidence. Les contenus, produits le plus souvent par les membres des associations, peuvent être essentiellement orientés vers la diffusion d'informations en faveur de la promotion de la culture sénégalaise, ou d'informations pratiques pouvant contribuer à faciliter l'insertion dans le tissu socio-économique du pays d'installation. On retrouvera, par exemple, dans presque toutes les villes universitaires de France, une association d'étudiants dont les membres ont conçu et mis en ligne un site web dans lequel sont présents des articles ou des rubriques relatifs à la fois au pays d'origine, mais aussi à la zone géographique du pays de résidence où elle est basée. Nous verrons ainsi que les différentes associations d'étudiants sénégalais s'activent, à travers les régions françaises où elles sont installées, pour participer au dynamisme du web sénégalais, avec leurs idées et leurs moyens. Il en va de même pour les associations confrériques tout comme pour les associations regroupant les ressortissants d'une localité spécifique du pays d'origine.

    Nous montrerons, à travers l'exemple de quelques sites mourides, la forte présence de Touba dans l'imaginaire des membres de cette communauté. Comment le mouridisme est perçu et vécu à travers les contenus diffusés sur les sites dédiés à la confrérie mouride ? Le web apparaît en même temps comme un moyen de maintenir et de renforcer la cohésion transnationale de la communauté, mais aussi comme support d'une construction identitaire en lien avec Touba, la capitale du mouridisme. Enfin, il s'agira de montrer, à travers les sites des associations regroupant des ressortissants de certaines localités sénégalaises, comment le web contribue à relier facilement des migrants originaires des mêmes localités et dispersés en Europe et en Amérique, au moment où le

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    déploiement des réseaux de télécommunication modernes dans les localités d'origine reste pour l'essentiel à l'état embryonnaire. Il s'agira de montrer dans quelle mesure les compétences au sein des réseaux sociaux vont prendre en charge le projet d'intégration des localités d'origine dans la société de l'information. Quelles sont les associations de migrants sénégalais en ligne ? Quel est le rôle des associations dans les stratégies d'intégration ? Au coeur de ce processus de déploiement et de dynamisation du web sénégalais, on y trouve au premier plan les associations d'étudiants.

    Graphique 28. Les principales associations de migrants sénégalais en France

    7.1 Les associations d'étudiants dans les principales régions

    françaises

    De tout temps, les étudiants sénégalais, poursuivant leurs études à l'étranger, ont éprouvé le besoin de constituer au sein de leurs villes universitaires des structures non lucratives leur permettant à la fois de se regrouper et de s'entraider, de faciliter l'accueil et l'intégration des nouveaux étudiants, mais également d'oeuvrer en faveur de la vulgarisation de certains aspects culturels de leur pays d'origine. Ceci résulte tout

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    simplement d'une prise de conscience de la nécessité de se rassembler, de créer et développer des liens de solidarité entre étudiants sénégalais.

    Parmi donc ces différentes associations de migrants sénégalais nombreuses mais peu visibles, celles mises en place tout particulièrement par les étudiants sont incontestablement les plus actives sur Internet. Elles ont été en effet à l'avant-garde non seulement de ce processus de rassemblement des différentes communautés de migrants sénégalais mais aussi de l'utilisation d'Internet comme moyen d'information et de communication, mais encore comme support pour donner plus de visibilité et d'audience aux activités de leurs associations. Autrement dit, de nombreuses associations d'étudiants ont pris aujourd'hui l'initiative de profiter de tous les avantages de l'Internet pour donner une plus grande envergure à leurs associations ainsi que pour donner plus de dynamisme ou d'efficacité à leurs actions. Des informations et des conseils sont désormais véhiculés à travers les sites d'associations d'étudiants dans le dessein de permettre justement aux élèves de terminale ainsi qu'aux nouveaux étudiants sénégalais d'obtenir des renseignements sur les démarches liées aux demandes d'inscription et de visa ou sur les procédures administratives permettant l'obtention d'un titre de séjour, mais aussi sur les conditions de vie des étudiants étrangers en France. Internet est devenu pour les migrants étudiants sénégalais non seulement un atout inédit notamment pour faire entendre leur message aussi bien aux organismes académiques et instituts sociaux dans leur ville universitaire mais également auprès des différentes autorités de leur pays d'origine, consulat, ministère de tutelle, les parents, etc.

    Ainsi, on constate une forte représentation des étudiants parmi les « migrants connectés ». L'instrumentalisation de l'espace virtuel par les associations de migrants est une nouvelle donne qu'il faut prendre en compte dans les stratégies mises en place pour marquer à la fois le désir d'intégration dans le pays de résidence et aussi l'implication dans le pays d'origine. Nous allons donc essayer d'analyser l'organisation et les contenus de quelques sites d'associations d'étudiants sénégalais.

    7.1.1 Dans le sud-ouest de la France

    L'Association Bordelaise des Etudiants Sénégalais et Sympathisants (ABESS) a été créée en 1990 avec pour mission principale de faciliter les contacts de ses membres par

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    différents moyens, de tisser des liens de solidarité entre eux et de favoriser les échanges entre les différents membres de la communauté sénégalaise résidant en Gironde, plus particulièrement les étudiants. Elle a aussi pour objectif de valoriser la culture sénégalaise dans toute la région Aquitaine afin de la faire connaître davantage et donner encore plus envie de la découvrir. Cette promotion de la culture sénégalaise se fait à travers l'organisation de « journées culturelles sénégalaises », d'activités folkloriques, de conférences-débats (avec des personnalités comme Noël Mamère, Député et Maire de Bègles), d'expositions, de projections de films et documentaires. Ces manifestations se tiennent généralement à la salle AB du Village 3 ou à la Maison des Activités Culturelles (MAC). De même, l'ABESS participe aux différents échanges interculturels qui se déroulent chaque année sur le domaine universitaire de Talence ainsi qu'aux activités sportives qui y sont organisées telles que le « Printemps des Campus ».

    En outre, pour offrir aux étudiants un espace de publication, l'ABESS a mis en place Xibaar, un journal trimestriel dont le nom signifie nouvelles en wolof.

    La rubrique « Galerie photos » permet aux visiteurs de visualiser une palette de photos prises lors des manifestations culturelles et sportives organisées à Bordeaux par l'Association ou durant les rencontres du « Grand Sud » (« Grand Sud » 1999 à Toulouse et « Grand Sud » 2004 à Bordeaux, dîner-spectacle en 2003 et 2005, week-end culturel en 2005, les matchs de football « navétanes » en 2005, etc.). Très populaire auprès de la communauté étudiante sénégalaise du sud de la France tout particulièrement, le « Grand Sud » est une manifestation culturelle, éducative et sportive qui se tient chaque année dans une ville du sud de la France, notamment Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Perpignan, Aix-Marseille, Grenoble, etc. Cet évènement, organisé sur l'initiative des étudiants sénégalais poursuivant leurs études dans ces différentes villes de l'Hexagone, constitue pour eux une occasion de se rencontrer, de faire connaissance, d'échanger des idées et aussi de partager leurs préoccupations. Généralement, des spectacles valorisant différents aspects de la culture sénégalaise, des dîners, des conférences mais également de nombreuses activités sportives sont proposés aux participants durant quatre jours. L'ABESS propose aussi sur son site web des liens permettant d'accéder à des journaux sénégalais diffusant des versions en ligne, notamment Le Quotidien, L'Observateur, Le Soleil, Sud Quotidien. Des liens existent aussi pour consulter les sites portails Seneweb.com et SénégalOnline. Les sites web du gouvernement du Sénégal et de

    l'université Cheikh Anta Diop de Dakar sont également accessibles aux internautes à travers ce site.

    Pour les anciens étudiants de Bordeaux, le site représente en fait une sorte de lien avec la communauté estudiantine sénégalaise de Bordeaux. Autrement dit, le site constitue pour eux une passerelle permettant de se tenir au courant des activités de la communauté estudiantine sénégalaise de Bordeaux. Mais de plus, à travers le site, ils peuvent partager leurs expériences ou donner des conseils à leurs jeunes camarades. Pour les plus nostalgiques, le site leur permet de se remémorer leur vie d'étudiant en Gironde et aussi parfois d'avoir des nouvelles des amis qui s'y sont établis.

    Site web 18. Site web de l'ABESS

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    A Pau, la deuxième ville étudiante d'Aquitaine, les étudiants sénégalais se sont aussi rassemblés au sein d'une association dénommée solidarité étudiante sénégalaise (SOLES). Son objectif principal est le développement d'un réseau de solidarité entre les étudiants sénégalais afin de contribuer à rendre plus facile l'intégration des nouveaux étudiants dans la ville de Pau. Ensuite, il s'agit de favoriser le dialogue interculturel en mettant l'accent sur le renforcement des relations avec les autres associations. A ce jour, SOLES n'a pas encore de site web sur Internet.

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    A Toulouse, les étudiants sénégalais se sont réunis au sein de l'Association des Stagiaires et Etudiants Sénégalais de Toulouse (ASEST). Mise en place le 05 septembre 1986, l'ASEST vise essentiellement « à informer, orienter et divertir la communauté estudiantine sénégalaise de Toulouse ». Mais elle se fixe également comme mission d'apporter sa pierre à l'édifice pour la valorisation et la vulgarisation de la culture sénégalaise dans l'espace toulousain en particulier et dans toute la région Midi-Pyrénées en général. Pour faciliter davantage l'intégration des étudiants sénégalais dans la ville de Toulouse, elle a mis en ligne son site web dans lequel on peut trouver des informations destinées aux nouveaux étudiants qui souhaitent avoir des renseignements sur les démarches pour acquérir un logement, obtenir un titre de séjour, procéder à l'inscription universitaire, ouvrir un compte bancaire. Le site propose également une liste d'adresses utiles, en l'occurrence celles du consulat du Sénégal à Paris (Service de gestion des étudiants), du CROUS de Toulouse et de la Préfecture de la Haute Garonne, les adresses de la Caisse d'Allocations Familiales (CAF), du Centre Régional d'Information Jeunesse (CRIJ) et de la Mairie de Toulouse, les adresses de Vitt Avi (mutuelle partenaire de l'Association), des universités toulousaines et des restaurants universitaires et autres lieux de restauration, les adresses pour obtenir de petits Jobs « étudiants », des lieux de sport et de détente. Par ailleurs, une description de la ville de Toulouse est réalisée sur le site web à travers le regard de Moussa Thioye, un jeune étudiant « séné-toulousain », c'est-à-dire qui est biculturel. Chaque année, l'ASEST organise des manifestations culturelles pour faire découvrir et connaître la culture sénégalaise aux toulousains qui peuvent non seulement se procurer à présent des informations sur le site, mais aussi communiquer avec les membres de l'association. Ce site web constitue par conséquent une vitrine formidable pour, d'une part, faire connaître l'ASEST ainsi que ses activités et, d'autre part, pour faire entendre leur message à leurs parents restés dans leur pays d'origine et aux instituts d'enseignements. Ce site constitue ainsi un intérêt capital pour les futurs et les nouveaux étudiants sénégalais dans les universités toulousaines. Il constitue un moyen particulièrement efficace pour s'adresser aux nouveaux étudiants et pour leur donner des conseils extrêmement importants dans la réussite de leur parcours universitaire. Il contribue également à la bonne marche de l'association en donnant un plus grand retentissement à ses activités et manifestations mais aussi en offrant l'opportunité de recueillir d'éventuelles critiques et suggestions pouvant contribuer, de ce point de vue, à améliorer son fonctionnement et son organisation.

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    Site web 19. Site web de l'ASEST

    7.1.2 Dans le sud-est de la France

    Le sud-est de la France attire une importante communauté sénégalaise. Selon nos observations, c'est la deuxième région d'implantation des Sénégalais après le nord de la France, caractérisé par une forte concentration des Sénégalais en Ile-de-France plus particulièrement.

    7.1.2.1 En Provence -Alpes-Côte d'Azur

    Cette région, située au sud-est de la France, est caractérisée par une forte implantation de communautés étrangères. Parmi elles, on trouve une importante communauté sénégalaise dont de nombreux étudiants répartis essentiellement dans les universités d'Aix-Marseille, de Nice, d'Avignon et de Toulon. Dans chacune de ces villes, les étudiants se sont réunis au sein d'une association pour répondre à leurs aspirations d'entraider et d'insertion sociale. Les étudiants sénégalais inscrits dans les universités d'Aix-Marseille se sont rassemblés autour de l'Association des Etudiants Sénégalais d'Aix-Marseille (AESAM). A Nice, ils ont constitué l'Association des Etudiants Sénégalais de Nice (ADESEN). A Toulon, ils se sont regroupés autour de l'Association des Etudiants Sénégalais de Toulon et du Var (AESTV). En raison de leur nombre

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    relativement faible à Avignon, ils ont formé avec d'autres étudiants africains l'Association des Etudiants Africains d'Avignon (AEAA). Pour le moment, seules l'AESAM et l'ADESEN ont développé un site web sur Internet.

    L'AESAM vise précisément à rassembler les étudiants et stagiaires sénégalais résidant dans les deux principales villes des Bouches-du-Rhône, Marseille et Aix-en-Provence, dans un cadre convivial d'entente, d'échanges et de solidarité. Sur son site web, l'ADESEN déclare oeuvrer pour le raffermissement des liens entre étudiants sénégalais et aussi pour le rapprochement avec les familles sénégalaises établies dans la commune de Nice. Elles ont donc pour mission essentielle, d'une part d'assurer l'épanouissement culturel et social de la communauté estudiantine sénégalaise réunie dans les établissements universitaires des académies d'Aix-Marseille et de Nice et, d'autre part de défendre ses intérêts matériels et moraux.

    L'AESAM s'efforce d'apporter, à travers son site web, toutes les informations nécessaires en vue de faciliter l'intégration des nouveaux étudiants. Consciente des difficultés et des obstacles rencontrés par les nouveaux étudiants en particulier pour obtenir un logement en résidences universitaires, l'AESAM se propose de leur fournir sur son site des informations sur les procédures d'attribution d'un logement au CROUS. Des indications sont en effet fournies sur le lieu de retrait des dossiers de demande de logement et les justificatifs nécessaires. Il y a ensuite des informations sur les démarches à effectuer afin de s'inscrire à l'université ou pour obtenir une exonération des droits de scolarité. D'autres informations concernent les conditions d'obtention de la carte de séjour temporaire, en particulier où retirer le dossier et par quel moyen le faire parvenir à la préfecture.

    Il existe aussi des informations sur les lieux où l'on peut occasionnellement se consacrer à des activités ludiques ou culturelles. Il s'agit principalement des nombreux lieux naturels touristiques qui s'étendent le long des côtes de la méditerranée tels que les calanques marseillaises, les plages du parc balnéaire du Prado, le massif montagneux de Saint-Cyr, etc. Les villes d'Aix-en-Provence et de Marseille comptent également de nombreux édifices, monuments et musées à visiter comme la cathédrale Saint-Sauveur, la basilique Notre-Dame de la Garde, le musée des docks, etc. Les passionnés de football

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    peuvent se rendre au célèbre stade Vélodrome et communier avec les supporters de l'Olympique de Marseille.

    Le site web de l'AESAM contient également un forum, Keppar gui, où les étudiants ont la possibilité d'échanger sur l'actualité de leur pays d'origine, sur des thèmes comme le retour au pays, les problèmes de logements à Aix et à Marseille, de bourses, etc. Des offres d'emploi en France et au Sénégal sont aussi à la disposition des étudiants dans la rubrique « Vos annonces ». Enfin, le site web propose des liens vers les différentes universités et le CROUS d'Aix-Marseille et aussi celui de l'ambassade du Sénégal à Paris. En outre, comme les étudiants sont parfois amenés à suivre des cours dans les deux villes, des informations concernant les systèmes de transport urbain et scolaire et permettant d'effectuer la navette entre les villes de Marseille et d'Aix-en-Provence sont également disponibles sur le site.

    Site web 20. Site web de l'AESAM

    L'ADESEN a créé un site web pour répondre au besoin d'une meilleure information sur les activités culturelles et sportives organisées par les étudiants sénégalais établis à Nice. En affichant sur la page d'accueil les devises et les drapeaux de leurs pays d'origine et d'installation, on constate que les étudiants sénégalais de Nice témoignent

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    parfaitement de leur appartenance à deux territoires distincts. Les photos prises à l'occasion des spectacles, des animations ou autres manifestations sont disponibles et visibles sur le site. Des échanges autour des thèmes économiques, sociaux et politiques relatifs à l'Afrique et au reste du monde se déroulent dans le forum. Les étudiants peuvent ainsi intervenir et exprimer leurs points de vue. De même, des liens sont proposés pour se connecter aux universités sénégalaises et françaises, en particulier au site de l'université de Nice. Des liens permettent également de consulter les sites du CROUS, de la CAF, du SNCF et aussi quelques journaux sénégalais et français comme Sudonline.sn, Rts.sn, Lesoleil.sn, Lemonde.fr, Nicematin.fr...

    Site web 21. Site web de l'ADESEN

    7.1.2.2 En Rhône-Alpes

    La région Rhône-Alpes concentre également une forte population d'étudiants sénégalais, répartis principalement dans les agglomérations de Lyon et Grenoble.

    L'Association des Etudiants et Stagiaires Sénégalais de Grenoble (AESSG) a été fondée le 15 décembre 1986. Comme on peut le constater sur le site web, elle a pour objectifs « de faire découvrir le Sénégal et sa culture, de défendre les intérêts des étudiants sénégalais poursuivant leurs études supérieures à Grenoble, d'accueillir les nouveaux

    étudiants et d'assurer l'animation culturelle et sportive du milieu ». Le site web est utilisé pour diffuser le informations relatives aux manifestations culturelles (journées culturelles), sportives (tournois de football) et ludiques organisées par l'association à l'occasion par exemple de la journée d'intégration ou yendu de bienvenue des nouveaux étudiants ou de la célébration des fêtes religieuses, notamment la korité et la tabaski. La galerie photo est le lieu d'exposition des photos prises généralement au moment des manifestations culturelles organisées à Grenoble ou dans les autres villes de France comme au moment du « Grand Sud ». L'AESSG propose aussi une radio en ligne. Des liens existent aussi pour consulter les sites web de ces partenaires à Grenoble, notamment les établissements universitaires (Joseph Fourier, Pierre Mendès France, Stendhal, Groupe Grenoble INP) et le Conseil général de l'Isère, mais aussi des sites web sénégalais tels que les sites portails Seneweb.com, Homeviewsenegal.com, Senegalaisement.com, de quelques médias sénégalais ( Lesoleil.sn et Rts.sn, Lequotidien.sn, Sudonline.sn, 2Stv.net...) et africaine ( Jeuneafrique.com). Il y a aussi un formulaire en ligne à remplir par les étudiants qui souhaitent bénéficier du tutorat et du soutien des étudiants disposés à les aider dans les études et le guide pratique pour réussir ses études à Grenoble.

    Ce site web dont le webmaster s'appelle Idrissa Dieng, doctorant en informatique à l'université Joseph Fourrier de Grenoble, figure incontestablement parmi les meilleurs sites d'associations sénégalaises que nous avons consultés.

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    Site web 25. Site web de l'AESSG

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    7.1.3 Dans le sud de la France

    Fondée en 1989, l'ASH regroupe environ 3000 Sénégalais composés principalement d'étudiants et de travailleurs. Comme on peut le noter sur le site, elle se fixe pour objectifs « de défendre les intérêts matériels et moraux de ses membres, de consolider la fraternité et la solidarité agissante entre eux, de promouvoir la culture sénégalaise et d'encourager les échanges culturels avec la population montpelliéraine ». Ainsi chaque année, l'ASH organise des journées culturelles durant le mois d'avril afin de faire découvrir la diversité culturelle de la société africaine et plus particulièrement sénégalaise. Ces manifestations constituent un des aspects de la participation de la communauté sénégalaise à l'animation socioculturelle dans la ville de Montpellier. Dans le cadre de ses activités sociales, l'ASH et le CROUS de Montpellier ont établi une convention qui lui permet de disposer exactement de douze chambres mises à la disposition exclusive des nouveaux étudiants pour faciliter leur accueil et leur intégration. Les étudiants souhaitant en bénéficier peuvent trouver les modalités d'attribution sur le site. L'ASH se sert de son site web surtout pour informer et communiquer sur ses activités, notamment l'édition de la semaine culturelle organisée cette année. Une rubrique entière est d'ailleurs consacrée uniquement à l'organisation de cette manifestation. Par ailleurs, un forum a été mis en place en vue de favoriser les échanges et débats sur des sujets tels que l'unité l'africaine, la situation politique au Sénégal, etc.

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    Le site propose aussi des liens permettant d'accéder à la télévision nationale sénégalaise RTS ainsi qu'aux chaînes de télévision privée 2STV et Walf TV. Pour vulgariser davantage ses activités et se donner plus de visibilité, l'ASH a également investi les réseaux sociaux en ligne, notamment Facebook et hi5.

    Site web 23. Site web de l'ASH dans l'Hérault

    7.1.4 Dans le nord de la France

    Il est nécessaire de préciser que les universités implantées dans les villes du nord de la France accueillent une forte population d'étudiants sénégalais. Et cela est encore plus vrai quand l'on sait le nombre important d'étudiants sénégalais inscrits précisément dans les universités de l'académie de Lille. Par ailleurs, comme on le relève sur le site, pour exprimer leur volonté « de se serrer les coudes, de s'entraider et se soutenir mutuellement, de partager ensemble les moments de souffrances et de joie », les étudiants se sont réunis ensemble au sein de l'Association des Etudiants Sénégalais du Nord (AESN). Comme il est indiqué sur la page d'accueil, l'AESN a mis en place son site web plus particulièrement pour informer et communiquer régulièrement sur ses différentes activités. C'est d'ailleurs dans cette optique que les contenus et rubriques proposés sont essentiellement constitués par des informations pratiques et des espaces de rencontres et de discussions comme les forums et les chats. A ce titre, les nouveaux étudiants peuvent

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    trouver sur le site toutes les informations dont ils ont besoin pour accomplir tout d'abord leurs inscriptions administratives et pédagogiques dans les universités lilloises, puis pour obtenir une couverture sociale ou une couverture médicale universelle et ensuite pour régulariser leurs situations de séjour. D'autre part, en se rendant dans la galerie, le visiteur peut visualiser les photos prises lors de l'accueil organisé en faveur des nouveaux arrivés au cours de l'année scolaire 2008-2009. De même, il a également la possibilité de visualiser les photos prises lors des manifestations culturelles, notamment les séances de tam-tam organisées dans la ville de Roubaix. En outre, on constate, à travers le site, que l'AESN a également noué des relations de partenariat avec une structure internationale comme l'opérateur de transfert d'argent Western Union, et avec des structures locales comme la mutuelle étudiante SMENO, le CROUS de Lille et le consulat du Sénégal à Lille.

    Site web 24. Site web de l'AESN

    L'autre association d'étudiants sénégalais établis au nord de la France qui a retenu notre attention est celle regroupant essentiellement des étudiants qui sont dans les écoles prestigieuses comme l'École supérieure d'électricité (Supélec), Pont et chaussées, l'École Centrale de Paris, l'École nationale supérieure des télécommunications (Télécom

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    ParisTech), Ingénieurs 2000, École Polytechnique... L'Association des Etudiants Sénégalais des Grandes Ecoles (AESGE), dont le siège se trouve dans la rue des Tournelles à Paris dans le IIIe arrondissement, a été fondée en 2005. De façon générale, elle vise à unir les étudiants actuels et les anciens étudiants sénégalais des grandes écoles françaises autour de solides liens de fraternité d'une part et, d'autre part à promouvoir « le label Sénégalais des grandes écoles aussi bien auprès des multinationales que des entreprises sénégalaises ». Le site constitue en fait une sorte de vitrine où l'AESGE présente ses différents projets et programmes. C'est le cas notamment des programmes « Récup + » consistant à collecter des matériels inutilisés dans les laboratoires français pour équiper les laboratoires sénégalais qui en sont dépourvus, « Parrainage éducation » consistant à faire parrainer des enfants issus des zones rurales par des lycéens ou des étudiants et le projet « Medicollecte » consistant à collecter et expédier des médicaments vers les hôpitaux sénégalais qui en manquent. Il s'agit, en somme, pour l'AESGE de se servir du web pour donner plus de visibilité à ses différentes activités. Par ailleurs, les pages « Forum » et « Livre d'or » témoignent de la volonté de communiquer de l'association. Ces rubriques sont aussi des espaces dans lesquels les anciens étudiants sénégalais des grandes écoles françaises peuvent prodiguer des conseils aux nouveaux. Ce sont des espaces d'échanges d'idées, des espaces où les uns et les autres peuvent évoquer leurs difficultés et y trouver éventuellement de l'aide.

    Site web 25. Site web de l'AESGE

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    7.1.5 Dans le nord-ouest de la France, en Bretagne et Normandie

    En Bretagne, les étudiants sénégalais ont mis en place l'Association des Etudiants Sénégalais et Sympathisants de Brest (ASEB) en février 2002. L'ASEB a pour mission d'assurer le bien-être de ses membres, de faciliter l'accueil et l'intégration des nouveaux étudiants en Bretagne, d'assurer la promotion de la culture sénégalaise dans cette région située au nord-ouest de la France, et plus particulièrement dans la ville de Brest. Ainsi pour remplir sa mission de représentante chargée de la promotion de la culture sénégalaise dans la région Bretagne, l'ASEB organise un week-end culturel (la Nuit du Sénégal) et aussi participe au Festival Breizh Africa141. Par ailleurs, l'ASEB intervient aussi dans le secteur humanitaire à travers des opérations de collecte de manuels scolaires pour l'édification d'une bibliothèque à l'école élémentaire Nguidile de Louga mais également à travers une collecte de médicaments destinés à une structure de protection de la santé maternelle et infantile au Sénégal. De ce qui précède, on se rend compte que le site est une vitrine où l'ASEB présente quelques unes de ces activités effectuées principalement dans les domaines culturel et humanitaire.

    En outre, il y a sur le site des informations relatives notamment aux documents nécessaires pour l'établissement, la prorogation ou le renouvellement d'un passeport sénégalais. Pour les choix des formations académiques dans les établissements d'enseignement supérieur en France, des liens sont disponibles. Il s'agit des liens vers deux sites d'organismes publics français Egide et Onisep et du répertoire des écoles doctorales et unités de recherches françaises. Par ailleurs, il y a également des renseignements sur les démarches à effectuer pour la demande de pré-inscription, sur la procédure et les documents à fournir pour la demande de visa, et aussi sur les formalités administratives et pédagogiques à accomplir à l'arrivée de l'étudiant en France ainsi que sur la vie pratique de l'étudiant, en particulier la recherche de logement, l'ouverture d'un compte bancaire, les endroits où se restaurer, les jobs pour étudiants, les adresses utiles dans la ville de Brest (l'Université de Bretagne Occidentale, les Mutuelles des Etudiants, le CROUS, les transports en commun, la Mairie).

    141 Ce Festival, organisé avec la collaboration d'associations bretonnes et africaines les 17, 18 et 19 juin 2005 au parc des expositions de Penfeld, visait essentiellement à réaliser un brassage culturel afro-breton

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    Ainsi donc, l'ASEB met à profit les énormes potentialités du web pour accueillir, informer, sensibiliser, guider et aider les étudiants sénégalais pour qu'ils puissent réussir leurs études à Brest en particulier et en France en général.

    Site web 26. Site web de l'ASEB

    En Normandie, on y trouve également une forte communauté sénégalaise implantée plus particulièrement dans les villes du Havre, de Rouen et de Caen. De même, la région compte beaucoup d'étudiants sénégalais répartis essentiellement sur les différents campus de ces trois villes. Dans chacune de ces villes, il existe une association d'étudiants sénégalais. En effet, à Rouen, ils sont réunis au sein de l'Association des Sénégalais Etudiants à Rouen (ASER), au Havre, ils sont regroupés autour de l'Association des Etudiants Sénégalais du Havre (AESH) et à Caen au sein de l'Association des Etudiants Sénégalais de Caen (AESC), la seule parmi elles à disposer pour le moment d'un site web.

    Comme il est noté sur le site, l'AESC est destinée principalement « à faciliter l'accueil et l'intégration des étudiants, à promouvoir et développer le réseau des étudiants

    sénégalais de Caen, à renforcer leur contribution dans le développement scientifique, technologique et économique du Sénégal et de la France, à promouvoir la coopération, les échanges et le partenariat entre les universités, les centres de recherche et les entreprises caennaises et la communauté estudiantine sénégalaise ». A travers les articles publiés sur le site et portant sur des sujets comme par exemple l'insertion professionnelle des étudiants dans leur pays d'origine à la fin de leurs études en France, la santé des étudiants, le codéveloppement, on s'aperçoit que l'AESC offre à ses membres une tribune, un espace d'expression où ils peuvent émettre leurs opinions et partager leurs idées. On voit, à travers les liens faisant référence à l'environnement des étudiants en France, notamment université et institut technologique, le CROUS, campus France, et animafac que l'AESC manifeste une réelle volonté de contribuer à l'intégration de la communauté sénégalaise résidant à Caen. Dans la galerie photos, on peut y admirer quelques édifices touristiques de la ville de Caen, en particulier la place Saint-Pierre située en plein coeur de la ville, l'université multidisciplinaire de Caen regroupant onze facultés implantées à Caen et cinq antennes sur les communes de Cherbourg connue pour son port militaire, notamment Alençon, Vire, Saint-Lô et Lisieux. Les visiteurs du site peuvent également apprécier les images de l'hôtel de ville, du château d'eau situé dans le quartier de la Guérinière, du port de plaisance localisé à Ouistreham près du centre-ville. Le pays d'origine est également représenté à travers la presse que l'on peut consulter sur le site afin de s'informer sur l'actualité sénégalaise. Ainsi, des liens permettent l'accès aux sites d'informations généralistes comme les sites portails Seneweb et Xibar, le site du journal en ligne Rewmi, le site Archipo et aussi les sites des journaux tels que Le Quotidien et L'Observateur ainsi que ceux permettant d'écouter les radios privées Sud Fm et RFM.

    306

    Site web 27. Site web de l'AESC

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    7.1.6 Dans le nord-est de le France : l'Amicale des Etudiants et Stagiaires de Strasbourg (AESS)

    En raison notamment de leur proximité avec la région parisienne, de nombreux étudiants sénégalais poursuivent leurs études principalement dans les villes de Reims, Metz, Nancy, Strasbourg et Amiens au nord-est de la France. En Champagne-Ardenne, les étudiants sénégalais sont regroupés au sein de l'Association Rémoise des Etudiants Sénégalais (ARES), considérée comme une des associations d'étudiants sénégalais en France les plus dynamiques. En Lorraine, ils ont constitué une association appelée Association des Sénégalais Etudiants à Nancy (ASENA) et à Metz, ils se sont réunis avec les étudiants Mauritaniens pour former ensemble l'Association des Etudiants Sénégalais et Mauritaniens de Metz (AESMM). Dans la région Picardie, ils ont constitué l'Association des Etudiants Sénégalais d'Amiens (AESA). Malgré leur dynamisme socioculturel, on observe cependant une faible présence de ces associations sur le web. Dans cette partie de la France, le seul regroupement d'étudiants sénégalais ayant investi à l'heure actuelle le cyberespace pour mettre en ligne son site Internet est l'Amicale des Etudiants et Stagiaires Sénégalais de Strasbourg (AESSS).

    L'objectif principal de l'AESSS consiste à se doter d'un cadre propice à l'épanouissement individuel et collectif des étudiants et stagiaires sénégalais résidant dans

    la ville de Strasbourg. Elle a également pour mission de maintenir et renforcer non seulement les liens de fraternité et d'amitié entre Sénégalais, mais aussi avec les étudiants d'autres nationalités. De même, elle cherche à promouvoir des activités culturelles spécifiquement sénégalaises, mais aussi en même temps à favoriser des échanges interculturels afin de mieux faire connaître le Sénégal auprès des Strasbourgeois en particulier, et des Alsaciens en général. Aujourd'hui, l'AESSS ne se limite plus uniquement à l'accueil et au regroupement des étudiants sénégalais. Elle compte désormais acquérir une plus grande audience et une plus grande visibilité dans le paysage associatif alsacien. Une politique d'ouverture a par conséquent été initiée dans ce sens. En outre, pour donner une nouvelle dimension aux manifestations de l'Association, des relations de partenariat ont été établies avec les trois universités de la ville de Strasbourg, le CROUS, le Crédit Mutuel, la mairie de Strasbourg et la Mutuelle Générale des Etudiants de L'est (MGEL).

    Il s'agit donc à travers le site de faire connaître l'AESS, de diffuser et permettre l'accès plus facile aux informations relatives aux activités culturelles organisées par l'association et contribuer à une meilleure intégration des ressortissants sénégalais vivant en Alsace. Cependant, le site souffre d'un gros handicap car les mises à jour nécessaires n'ont pas été effectuées depuis 2005. Le site offre aux internautes la possibilité de visualiser une centaine de photos souvenirs prises à l'occasion des soirées de gala, expositions culturelles, manifestations sportives, etc.

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    Site web 28. Site web de l'AESSS en Alsace

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    7.1.7 Dans le centre de la France

    Cette région compte une importante communauté estudiantine sénégalaise répartie essentiellement dans les villes de Tours et d'Orléans. En fait, à Tours, ils se sont rassemblés dans l'Association des Etudiants Sénégalais de Tours (AEST) et à Orléans, les étudiants ont constitué l'Association des Etudiants Sénégalais d'Orléans (AESOR). Toutefois, les étudiants sénégalais sont également présents en Bourgogne au sein de l'Association des Etudiants Sénégalais de Bourgogne (AESB). A Limoges, ils sont réunis au sein de l'Association des Etudiants Sénégalais de Limoges (AESL) et dans l'Association des Sénégalais de Clermont-Ferrand (ASC) en Auvergne. Cependant, seules l'AEST et l'ASC sont pour le moment localisées dans le cyberespace.

    Formée en avril 1988, l'AEST vise à promouvoir le rassemblement des étudiants sénégalais de Tours autour d'un cadre structuré et permanent. Elle a principalement pour mission l'amélioration des conditions de vie et la réussite des études de ses membres ainsi que la promotion de la culture sénégalaise auprès de la population tourangelle. Chaque année, tous les Tourangeaux sont conviés à participer aux activités culturelles et aux fêtes religieuses organisées par l'association. C'est par conséquent dans le but de promouvoir davantage ses manifestations culturelles que l'AEST avait envisagé, depuis quelques années, la création d'un site web. Ce souhait sera finalement réalisé par trois étudiants

    310

    français de l'Institut d'Administration des Entreprises de Tours (Virginie Aubard, Jean-Daniel Etoukey et Fabien Hosatte) dans le cadre de leur projet informatique durant l'année universitaire 1999-2000. Pour ces trois étudiants, le choix de consacrer leur projet informatique à la création du site de l'Association des Etudiants Sénégalais de Tours « se justifie d'une part, par l'importance de plus en plus grande de l'utilisation des outils de l'information comme Internet pour informer et sensibiliser une majorité de personnes réparties aux quatre coins du globe »142 et, d'autre part par un choix affectif avec comme objectif à atteindre de contribuer à l'essor d'une association étudiante dont les moyens financiers sont relativement modestes et dont le potentiel humain n'arrive pas à exprimer pleinement toutes ses possibilités. En outre la démarche de ces étudiants est motivée en particulier par leur forte volonté de se familiariser avec « les outils et les processus de création de pages HTML, l'hébergement et la mise à jour du site Web »143.

    Le site constitue un espace d'information sur les activités de l'AEST. Il s'agit ainsi d'un espace destiné à faire la promotion ou la publicité des programmes culturels et aussi à mettre en relief les projets en perspective. C'est aussi un lieu destiné à prévenir les membres de l'association de la tenue des réunions prévues. Il propose également des articles sur le Sénégal, son histoire, ses ressources, sa population, la société et l'économie. Quelques extraits vidéo des soirées clôturant les semaines culturelles organisées par l'AEST, ou des photos de défilés de tenues vestimentaires traditionnelles ainsi que quelques objets d'art sénégalais ou africains peuvent également être visualisés sur le site. Malheureusement, la construction de ces pages n'est pas encore terminée depuis sa création en 2000. De même, des images du Sénégal peuvent être visualisées par les visiteurs du site. Les auteurs ont mis à la disposition des membres de l'AEST un espace pouvant recueillir leurs différentes études ainsi que les projets effectués durant les semaines culturelles. Ce site constitue en fait un formidable exemple de coopération entre étudiants sénégalais et français de la ville de Tours. Ces derniers ont ainsi mobilisé toute leur énergie et leur savoir-faire pour permettre à l'AEST « d'être présent sur le Web et de pouvoir satisfaire une partie de ses objectifs au travers d'Internet »144. Cette solidarité se manifeste aussi par la volonté des auteurs de donner une formation au langage HTML à quelques membres de l'association qui pourront continuer à faire vivre le site.

    142 V. Aubard, J-D. Etoukey, F. Hosatte, Création du Site Web de l'AEST, Projet Informatique, année universitaire 1999-2000.

    143 V. Aubard, J-D. Etoukey, F. Hosatte, op cité.

    144 V. Aubard, J-D. Etoukey, F. Hosatte, op cité.

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    Site web 29. Site web de l'AEST

    Formée en 1991, l'Association des Sénégalais de Clermont-Ferrand (ASC) mobilise ses actions essentiellement autour de l'accueil des nouveaux étudiants sénégalais, l'intégration de la communauté sénégalaise et plus particulièrement estudiantine, et aussi le rayonnement de la culture sénégalaise en Auvergne. Elle assiste les nouveaux étudiants dans leurs démarches et autres formalités administratives, notamment l'inscription à l'université, l'obtention de la couverture sociale, la régularisation de la situation de séjour. En outre, diverses activités sont initiées en faveur de la promotion de la culture sénégalaise dans la ville de Clermont Ferrand. C'est ainsi que l'ASC organise des activités telles que la « semaine culturelle sénégalaise », des soirées dansantes, des repas lors des fêtes de Korité et de Tabaski, mais également elle participe à des manifestations comme « Clermont fête ses étudiants », la « semaine africaine » organisée par la Mission des Relations Internationales de la mairie de Clermont Ferrand, la « journée africaine » organisée par l'association humanitaire ALBAOBAB. L'ASC participe aussi à des manifestations pédagogiques comme la « semaine étudiante du commerce équitable » ou politiques comme la « semaine contre le racisme ».

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    Par ailleurs, dans le but de développer sa politique de communication, elle a mis en place sur son site une page « Chat » et une page « Livre d'or ». Les internautes qui ont signé le « Livre d'or » sont pour la plupart des étudiants sénégalais établis dans d'autres villes françaises. Les messages laissés sur le site sont surtout des messages de félicitations et d'encouragements. Pour certains, ce site, créé par leur compatriote Djibi, « prouve que le Sénégal peut compter sur ses fils pour être au diapason de l'évolution du monde et s'y intégrer sans complexe ». Pour d'autres, il constitue « une bonne initiative pour fédérer l'ensemble de la communauté des étudiants sénégalais », « favoriser de plus en plus de rencontres au sein de la communauté sénégalaise ». De plus, ce site est à bien des égards « un nouveau lieu de rencontre et de rapprochement » qui permet « de représenter le Sénégal partout dans le monde ». Pour un internaute du nom de Pierre, ce site constitue avant tout « une bonne initiative pour permettre aux Clermontois de mieux connaître l'association des étudiants sénégalais ».

    Site web 30. Site web de l'ASC

    7.2 Les associations des confréries musulmanes sénégalaises

    Le Sénégal est un pays peuplé très majoritairement de musulmans adhérant pour la plupart à des confréries, dont les principales sont les tidjanes, les mourides, les khadirs et les layènes. Largement répandus dans le pays avec près de 51% de la population, les

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    tidjanes sont essentiellement représentés par les descendants du marabout Elhadj Malick Sy à Tivaouane et par ceux du marabout Baye Niass dans la ville de Kaolack. Fortement représentés au sein de la diaspora, les disciples mourides de Cheikh Ahmadou Bamba ont investi toutes les places fortes de l'économie mondiale dans lesquelles ils tentent de se constituer leur « little Touba ». C'est ainsi que l'on trouve le mot Touba associé quasiment à toutes les villes importantes dans le monde: Touba Paris, Touba New York, Touba Londres, Touba Milan, Touba Madrid, Touba Tokyo, etc. En France, Touba a investi quasiment toutes les villes de l'Hexagone. On y trouve Touba Bordeaux, Touba Pau, Touba Toulouse, Touba Aix-Marseille, Touba Lyon, Touba Grenoble, Touba Lille, Touba France Aulnay, etc. A présent Touba, le symbole du mouridisme, s'est massivement invitée sur le web. La confrérie des khadirs, la plus ancienne confrérie sénégalaise fut introduite au Sénégal par le marabout Cheikh Bou Kounta dont les successeurs se trouvent aujourd'hui dans la cité religieuse de Ndiassane à Thiès. Les disciples layènes sont surtout originaires des villages lébous de Dakar, en particulier Yoff, lieu de rassemblement de la communauté à l'occasion de la célébration annuelle de l'appel du marabout Seydina Limamou Laye, le fondateur de la confrérie.

    La confrérie est un aspect fondamental de la migration sénégalaise. Elle est présente à tous les niveaux du processus migratoire, du départ jusqu'à l'arrivée en passant par les étapes de l'hébergement et de l'activité exercée dans le pays d'installation. L'émergence du phénomène confrérique dans la migration sénégalaise remonterait, selon Fatou Gassama145, à la première guerre mondiale avec l'arrivée des tirailleurs sénégalais. Depuis cette date, les Sénégalais ont toujours entretenu une vie religieuse relativement intense dans leur pays de migration. Aujourd'hui, toutes les confréries (mouride, tidjane, layène, khadir) sont représentées dans la migration internationale sénégalaise. Mais la confrérie mouride constitue sans aucun doute la confrérie la plus influente et la plus visible, celle dont les membres sont les plus nombreux dans la diaspora sénégalaise. La dissémination massive des disciples mourides à travers le monde a permis à la confrérie d'acquérir aujourd'hui une dimension quasi planétaire et ainsi une plus grande notoriété.

    145 Dans sa thèse de doctorat d'histoire soutenue à Lille en 2005 sur « L'immigration sénégalaise en France de 1914 à 1993 : étude de l'implantation et du rôle des confréries musulmanes sénégalaises ».

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    7.2.1 Une forte prédominance des associations mourides

    Comme nous l'avons précédemment souligné, l'appartenance confrérique, mouride en particulier, a été l'élément moteur ou le « push factor » dans la réalisation du projet migratoire pour la grande majorité des migrants modou-modou notamment. L'appartenance mouride leur a permis en effet d'accéder aux moyens financiers permettant de payer le voyage, de bénéficier par exemple des filières mourides implantées en France, en Italie, en Espagne, aux Etats-Unis et dans le reste du monde pour leur accueil et leur intégration dans le tissu socio-professionnel au sein des différentes villes d'établissement. Devant l'ampleur de la migration en masse et à un rythme de plus en plus rapide vers les pays occidentaux des disciples ou talibés au cours de la décennie 1980-1990, certains responsables de la confrérie mouride ont senti la nécessité de se rapprocher davantage des fidèles. Il fallait en effet les réunir dans leurs lieux d'installation et les organiser au profit d'une expansion cohérente de la confrérie et aussi dans le but de mieux maîtriser la dispersion de ses disciples.

    Pour les migrants mourides, surtout modou-modou, il est fondamental de vivre, même dans la mobilité, leurs pratiques religieuses et entretenir leurs fibres confrériques, c'est-à-dire leur mouridité. Pour eux, la confrérie est en quelque sorte une soupape de sécurité et un facteur d'unification. La migration est non seulement un moyen d'acquérir des ressources permettant de participer au développement de la cité religieuse de Touba, haut lieu emblématique du mouridisme, mais aussi une opportunité pour vulgariser les enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba auprès des populations locales dans les pays d'installation. Aujourd'hui, le prosélytisme et le dynamisme de la confrérie mouride ont largement contribué à donner une plus grande visibilité et aussi un plus grand retentissement à la migration internationale sénégalaise. On assiste de ce fait à un foisonnement d'associations mourides au sein de la communauté des Sénégalais de l'extérieur.

    Par ailleurs, afin de communier et magnifier plus largement la vie et l'oeuvre de Cheikh Ahmadou Bamba, de divulguer ses enseignements, de stimuler l'adhésion d'autres populations et de renforcer le rayonnement transnational de la confrérie mouride, les talibés se mettent au diapason des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Internet devient pour certaines associations mourides, une vitrine permettant de donner une envergure planétaire à la confrérie. C'est ainsi qu'on assiste à

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    la création d'un nombre important de sites web par des associations de migrants mourides.

    Aujourd'hui, les sites qui oeuvrent pour le prestige de la confrérie mouride sont de plus en plus nombreux. Ces sites ont en effet été réalisés parfois sous la responsabilité des marabouts ou de simples talibés, mais le plus souvent ils ont été mis en place par des dahiras basés surtout hors du Sénégal. Il importe en effet de souligner que les dahiras mourides implantés à l'étranger constituent l'immense majorité des dahiras ayant une présence sur le web. Au Sénégal, on note essentiellement la présence significative sur le web du dahira des étudiants mourides, Hizbuth Tarquiyah. Ces sites sont destinés avant tout à la diffusion de l'oeuvre et des enseignements du fondateur de la confrérie, Cheikh Ahmadou Bamba. En effet, comme le révèle Ibrahima Sarr146, le webmaster du site de l'Association des Mourides de France, la réalisation de leur site web résulte d'une volonté de contribuer à la vulgarisation et à la diffusion de l'oeuvre, de la pensée et du message universel de Cheikh Ahmadou Bamba.

    Force est de reconnaître que la confrérie mouride est actuellement très active sur Internet. En France, la plupart des dahiras mourides ont effectivement investi Internet pour tirer profit de son potentiel ainsi que de ses multiples opportunités. On constate en effet que les dahiras des mourides implantés dans les différentes villes de la France jouent un rôle actif dans le développement du web sénégalais. Parmi les dahiras des mourides de France présents sur le web, on peut citer l'Association Bordelaise des Etudiants Mourides (ABEM), le dahira des étudiants mourides de Lille, le dahira Touba Aix-Marseille, le dahira des mourides de Grenoble, le dahira des mourides de Lyon, le dahira des mourides de Toulouse, le dahira des mourides de Pau, etc. Autre illustration de ce dynamisme, c'est la présence significative sur le web de la fédération des mourides de France et aussi celle de l'Association des Mourides de France.

    146 Ibrahima Sarr est l'administrateur du site web de l'Association des Mourides de France. Dans sa correspondance électronique du 26 décembre 2005, il précise que c'est un groupement d'étudiants sénégalais établis à Paris qui a été à l'origine de la création du site. Créée en 1995, l'Association des Mourides de France, Al Khidmat (qui signifie en arabe le Service) était présidée à l'époque par un petit-fils de Serigne Touba. Aujourd'hui, la majeure partie des membres fondateurs est rentrée au Sénégal. Ibrahima quant à lui est resté à Paris où il continue de gérer le site. La décision de créer le site a été prise au moment de la fondation de l'association. Ibrahima reconnaît que le site a apporté des changements dans l'évolution de l'association. Il ajoute que le nombre de messages d'encouragements et de félicitations reçus dans la page dans laquelle se trouve le « Livre d'or » constitue pour lui un plaisir personnel et l'encourage à mieux gérer le site.

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    En outre, à travers leurs contenus, il apparaît que, plus concrètement, ces sites servent d'abord à faire connaître le fondateur du mouridisme et participer à la diffusion de son oeuvre. Ensuite, les sites permettent de connaître sa descendance et les réalisations effectuées par chacun d'entre elle. Mais, on peut dire que, d'une manière générale, ces sites jouent un rôle prépondérant dans la diffusion des informations liées aux différentes manifestations religieuses et culturelles organisées aussi bien en France qu'au Sénégal ou dans les autres pays rassemblant de fortes communautés mourides. Ces sites permettent d'informer les disciples de l'arrivée des marabouts importants de la confrérie comme celle organisée par exemple à la maison « keur Serigne Touba d'Aulnay-sous-Bois ». Certaines associations mourides utilisent leurs sites web pour le rappel des contributions financières dont les membres doivent s'acquitter dans le cadre de la réalisation de certains projets. C'est le cas de celle des mourides de Bordeaux qui utilise son site web pour rappeler à ses membres qu'ils doivent apporter leurs cotisations dans le cadre d'un projet d'achat d'une maison « keur Serigne Touba » à Marseille147. De ce point de vue, il nous paraît aussi particulièrement important de souligner l'utilisation du web par l'association des mourides de Toulouse pour informer les disciples mourides du Téléthon organisé en vue de collecter de l'argent pour l'achat de cette « maison Serigne Touba » à Marseille.

    Les médiathèques regroupent souvent des enregistrements audio et vidéo permettant d'écouter ou de visualiser les sermons, discours et appels de l'actuel Khalife ou ceux effectués par certains de ses prédécesseurs. Les appels constituent des moments de rassemblement et de ferveur où le khalife rappelle aux disciples certains enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba. Mais, ce sont aussi des occasions pour faire quelques recommandations à travers les médias traditionnels (radios et télévision) et désormais à travers Internet. Il s'agit en fait d'enregistrements audio ou vidéo sur les journées de commémoration des évènements mourides célébrés en France ou au Sénégal. Les vidéos peuvent être ainsi des commémorations célébrées par le collectif des mourides de France (par exemple départ en exil de Cheikh Ahmadou Bamba organisé à l'UNESCO) ou des causeries religieuses organisées par les dahiras. Sur certains sites, les visiteurs ont non seulement la possibilité d'écouter des khassaïdes, mais également de les télécharger. Les photos prises à l'occasion des fêtes religieuses ou des évènements comme le Magal, la

    147 Il s'agit en fait d'un projet de la fédération des mourides du sud de la France, consistant à l'achat d'une maison située dans le 14ème arrondissement de Marseille, pour une valeur de 400.000 euros (soit 262.382.800 FCFA).

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    fête de Korité et celle de la Tabaski ou autres manifestations culturelles sont aussi parfois entreposées dans les médiathèques.

    Généralement, chaque site propose des liens vers d'autres sites web de dahiras mourides implantés en France, aux Etats-Unis ou ailleurs. Il y a un autre aspect qu'il faut remarquer sur quasiment tous les sites, c'est la présence des photos du fondateur de la confrérie, des khalifes successifs et aussi celles de la ville de Touba, sa mosquée en particulier. Certains sites se sont aussi dotés d'un forum où les internautes peuvent s'exprimer et échanger sur divers sujets relatifs au mouridisme en particulier. A travers les messages enregistrés dans les « Livre d'or », on perçoit à tel point les disciples mourides sont attachés à la vulgarisation de l'oeuvre de Cheikh Ahmadou Bamba. D'une manière générale, les visiteurs des sites mourides considèrent leur réalisation comme étant une mission parmi celles que tout mouride doit entreprendre afin d'apporter sa pierre à l'édifice liée à l'expansion du mouridisme et des enseignements de son fondateur.

    L'analyse des contenus de ces sites tend aussi à montrer que contrairement à l'idée d'un prétendu repli exclusif à la communauté, Internet témoigne des relations pouvant exister entre les associations mourides et certains acteurs locaux dans le pays de résidence. Dans un certain nombre de cas, Internet contribue à rendre plus visible ces relations. C'est ainsi qu'il faut comprendre les relations de partenariat nouées par exemple entre l'Association Bordelaise des Etudiants Mourides et des établissements publics français comme le CROUS et les municipalités de Bordeaux, Pessac, Mérignac, Lormont et Cenon de même qu'avec la société d'imprimerie et de sérigraphie Copy Sud implantée à Agen dans le Lot-et-Garonne.

    Parmi les sites des associations mourides de France, ceux des associations mourides de Lille et de Marseille apparaissent comme les plus intéressants autant au niveau de l'abondance et de la diversité des contenus proposés (articles, enregistrements audio et vidéo, liens disponibles...) que de la qualité graphique. Ils sont tous les deux relativement facile à utiliser et les informations sur la communauté présentent un grand intérêt.

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    Le site des mourides de Lille présente la particularité de proposer une littérature intéressante sur la communauté mouride. Dans la rubrique « Actualités » du site, le visiteur peut y trouver quelques livres écrits sur Khadimou Rassoul tels que celui de Didier Hamoneau, Vie et Enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba, celui du guide spirituel du mouvement tidjane des « Moustarchidines », Cheikh Tidiane Sy, La confrérie Sénégalaise des Mourides, celui de D.B. Cruise O'Brien, The Mourides Of Sénégal. The Political and Economic Organisation of an Islamic Brotherhood, etc.

    Site web 31. Site web des étudiants mourides de Lille

    Le site du dahira Touba Aix-Marseille se différencie des autres sites des associations mourides en France par l'importance des formats audiovisuels utilisés. Le site diffuse les séances de récitation des poèmes de Cheikh Ahmadou Bamba effectuées non seulement par les différentes sections du dahira de Marseille, notamment celle des enfants comme celle des adultes, mais aussi celles effectuées par les membres de la fédération des mourides de France. On peut les écouter ou les télécharger ainsi que bien d'autres fichiers audio contenant des traductions et des discussions. Il existe également une rubrique « Xibaar » consacrée spécialement à l'actualité relative à la communauté mouride. Les auteurs y présentent également les biographies de Cheikh Ahmadou Bamba et de son fidèle compagnon Mame Cheikh Ibrahima Fall ainsi que celles de ses khalifes. Ceux qui le souhaitent peuvent se rendre dans le forum et discuter librement sur l'actualité mouride et sur l'intégration des étudiants mourides en France, en particulier à Aix-Marseille.

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    Site web 32. Site web des mourides de Marseille

    7.2.2 Les talibés de Cheikh Béthio Thioune, les Thiantacounes sur Santati.net

    Aujourd'hui, on compte de nombreux disciples de Cheikh Béthio Thioune, notamment parmi les migrants étudiants sénégalais en France. Investi cheikh en 1987 par Serigne Saliou Mbacké, Cheikh Béthio Thioune a acquis une forte audience auprès de la jeunesse urbaine sénégalaise et plus particulièrement dakaroise. Ces disciples sont plus connus sous le nom de « Thiantacounes » dérivé du mot wolof « Thiant », une spécificité mouride désignant des manifestations en guise de remerciement et de reconnaissance. Par contre, les « Thiant » célébrés par les « Thiantacounes » sont plutôt des manifestations festives axées sur des chants folkloriques et des danses. D'une manière générale, on peut dire qu'ils sont apparus dans la diaspora sénégalaise en France au début des années 2000. Aussi, il n'est pas rare de trouver à présent dans presque chaque ville universitaire de France comptant un nombre assez important d'étudiants sénégalais des « Thiantacounes » structurés en dahira. C'est le cas dans les villes comme Bordeaux, Reims, Paris, Toulouse, Lyon, Grenoble, Lille, Valencienne, Nice... remarque Jean-François Havard148. On compte aujourd'hui près de 26 dahiras sur le territoire français

    148 Havard, J-F. Le « phénomène » Cheikh Béthio Thioune et le djihad migratoire des étudiants sénégalais « Thiantakones ».

    Disponible sur : www.fasopo.org/pubilications/anthropologievoyagejfh1206.pdf. Consulté le 27/04/2009.

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    affiliés au cheikh répartis en quatre pôles : nord, centre, sud-ouest et sud-est. Généralement, ces dahiras sont organisés quasiment de la même façon que les dahiras mourides habituels. Ils sont dirigés par les « diawrignes » qui sont choisis par le Cheikh pour les représenter et veiller à l'application de ses instructions et au respect de ses consignes auprès des disciples. Par exemple, le dahira de Bordeaux est sous la responsabilité de Limamou Guèye, un ancien étudiant en médecine à l'université de Bordeaux. Ce dernier a été désigné par le Cheikh comme le coordonnateur des dahiras implantés principalement dans le sud-ouest de la France, c'est-à-dire Bordeaux, Toulouse, Pau, Poitiers, La Rochelle, mais aussi des dahiras Orléans et Nancy.

    Les dahiras en France se mobilisent essentiellement autour des consignes de leur Cheikh. En outre, comme le souligne également Jean-François Havard, les « Thiantacounes » ont largement investi Internet. Il suffit de taper « Cheikh Béthio Thioune » ou « Thiantacoune » pour trouver de nombreux sites web, blogs et forums qui leur sont en effet consacrés. Mais le dynamisme numérique des « Thiantacounes » se manifeste surtout à travers le site web Santati.net. Chaque samedi de nombreux migrants « Thiantacounes » se connectent sur le site pour assister et participer en direct au « Thiant » qui se déroule le plus souvent au domicile du cheikh dans le quartier résidentiel de Mermoz à Dakar. Aussi, le site web des « Thiantacounes » accorde une large place aux fichiers audiovisuels. Non seulement, les disciples peuvent assister en temps réel aux « Thiants », mais en cas d'empêchement, ils ont également la possibilité de consulter plus tard les derniers enregistrements audios et vidéos. Le site dispose aussi d'une radio diffusant continuellement des « Thiant ». C'est aussi un espace d'information sur les activités des dahiras en France. De même, le site web Santati.net joue un rôle important dans la diffusion des messages et des recommandations du Cheikh. Il convient également de souligner l'apport considérable du site web dans le processus de vulgarisation du mouvement Thiantacoune. C'est en effet un outil particulièrement efficace pour le prosélytisme thiantacoune.

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    Site web 36. Santati.net, le site web des disciples de Cheikh Béthio Thioune

    7.2.3 Ansaroudine.org, « les talibés de Baye en France »

    Fondée en décembre 2002, l'Association des talibés de Baye en France, Ansaroudine, regroupe l'ensemble des disciples, du marabout Cheikh Ibrahim Niass de la confrérie tidjane de Kaolack, disséminés dans la région Ile-de-France pour la plupart, mais aussi dans les autres villes de l'Hexagone, principalement Bordeaux, Marseille, Lyon, Nantes, Nice... Son siège se trouve dans les Hauts-de-seine en Ile-de-France. L'association s'est fixée comme objectifs de regrouper les talibés résidant en France dans un cadre de rencontres et d'échanges, d'organiser des manifestations culturelles axées sur l'oeuvre et l'enseignement de Cheikh Ibrahim Niass, de tisser des liens entre les disciples et mettre en oeuvre des actions sociales afin de venir en aide ceux qui se trouvent dans des conditions difficiles en France. C'est essentiellement pour diffuser l'enseignement du Cheikh et des membres de la confrérie à travers le monde que l'initiative a été prise de créer le site web, www.ansaroudine.org. Pour les membres de l'association, la communication est un aspect fondamental pour la réussite des activités de l'association. Une communication à travers la messagerie Internet a été d'ailleurs développée, en ce sens, afin de permettre des contacts et des échanges permanents et quotidiens sur tel ou tel aspect des tâches en cours. La messagerie électronique peut également être utilisée notamment en vue de trancher certaines divergences au moment de prendre certaines décisions par les membres du bureau. Dans de pareil cas, une question collective leur est adressée par courrier électronique pour permettre à chacun de pouvoir exprimer son

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    point de vue et clarifier sa position. En outre, une liste de diffusion est tenue afin de permettre aux membres de l'association de recevoir régulièrement des informations sur les activités organisées, mais aussi pour permettre précisément aux 500 adhérents en France de disposer d'un compte rendu des réunions mensuelles. Le site propose des contenus divers (documents, photos, rapports d'activités, communiqués) aussi bien aux disciples implantés en France qu'aux disciples localisés au Sénégal, aux Etats-Unis, en Italie et dans le reste du monde. Le site met à leur disposition une liste de documents textuels, sonores et vidéos sur la vie et l'oeuvre du Cheikh Ibrahim Niass. Ils peuvent également y trouver une centaine de photos constituées de celles de Baye et des membres de sa famille, mais aussi celles prises à l'occasion des conférences organisées en France (Paris et Strasbourg) et des manifestations religieuses au Sénégal, et plus particulièrement à Médina Baye dans la ville de Kaolack, le lieu de pèlerinage des disciples de la confrérie. Enfin, un espace est exclusivement réservé à tous les disciples de l'intelligentsia susceptibles d'apporter des contributions pouvant enrichir le site, en particulier les étudiants, les enseignants, les chercheurs, les ingénieurs, les journalistes, les poètes, les traducteurs.

    Site web 34. Site web des disciples de Baye Niasse en France

    Parmi les nombreux sites web sénégalais relatifs à la religion et créés par des migrants sénégalais résidant en France, on peut citer, entre autres, le site de l'Union des Layènes

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    de France, Layene.sn. D'après Thomas Guignard, ce site serait en effet l'oeuvre d'informaticiens sénégalais installés en France. En définitive, si l'on tient compte de tout ce qui vient d'être évoqué, il ne serait pas inexact d'affirmer que les migrants sénégalais en France, et plus particulièrement les étudiants sont des acteurs clefs qui déploient des stratégies multiples afin d'assurer une meilleure visibilité du Sénégal sur le web. La forte présence des associations de migrants sénégalais sur le web participe de manière considérable au dynamisme du web sénégalais.

    7.3 Les mouvements associatifs pour le développement

    Dans leurs pays de migration, un segment important de la communauté des Sénégalais de l'extérieur se réunit au sein des mouvements associatifs pour mettre en oeuvre des actions d'utilité sociale et économique en faveur de l'amélioration des conditions de vie dans leurs villages ou régions d'origine. Nombreux sont en effet les regroupements associatifs de migrants sénégalais ayant joué et qui continuent encore de jouer un rôle considérable dans la lutte contre la pauvreté, la dégradation des conditions d'existence et le délitement social de leurs concitoyens restés dans les localités d'origine. Aujourd'hui, les associations de migrants oeuvrant dans le développement local au Sénégal sont de plus en plus nombreuses. Les expériences et les connaissances acquises durant de longues années de migration sont généralement mobilisées et valorisées à travers notamment la mise en place d'équipements sociaux collectifs, mais aussi à travers la participation à des activités économiques dans le pays d'origine. C'est ainsi que bon nombre de terroirs sénégalais ont été d'ailleurs dotés en infrastructures et équipements de base, telles que centres de santé, écoles, forages, bureaux de poste, etc.

    Leur participation à la vie sociale et économique ainsi que leur défense et leur promotion des valeurs culturelles du milieu d'origine tendent d'ailleurs à imposer aujourd'hui certains de ces regroupements de migrants comme de véritables partenaires auprès des pouvoirs publics locaux et nationaux, et aussi de plus en plus auprès des autres acteurs de développement tels que les organisations non gouvernementales, les mouvements associatifs d'ici et de là-bas, les bailleurs de fonds, etc. Les associations de migrants sont devenues à présent des acteurs majeurs dans le développement des espaces d'origine. D'une manière générale, elles contribuent à fournir à leurs membres un cadre

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    leur permettant d'exercer pleinement leur citoyenneté. Certaines d'entre elles ont acquis au fil du temps un poids économique et social indéniable. L'enjeu essentiel, c'est que cette nouvelle forme de citoyenneté participative permet aujourd'hui à ces nostalgiques d'être beaucoup plus présents à ce qui se passe là-bas, et aussi de s'impliquer davantage dans les décisions et les initiatives allant dans le sens de la défense de l'intérêt collectif mais également de l'amélioration des conditions de vie.

    Les regroupements de migrants, oeuvrant pour le développement, peuvent, dans bien des cas, apporter des réponses concrètes et des solutions efficaces aux besoins de base nécessaires à la subsistance et à l'entretien des communautés d'origine. Force est de reconnaître que les investissements communautaires effectués au profit des villages d'origine permettent à ces derniers, dans bien des cas, de disposer d'un minimum de services publics que l'Etat est incapable de leur assurer.

    Nous reviendrons de façon plus approfondie, dans la troisième partie, sur le rôle et la participation des migrants sénégalais dans le développement national à travers l'utilisation des technologies de l'information et de la communication. La mobilisation de l'expertise et des moyens financiers colossaux des Sénégalais de l'extérieur reste un des grands défis pour le développement du Sénégal. Pour accomplir leurs missions et agir avec une plus grande efficacité dans le développement économique et social des localités d'origine, certaines associations de migrants se servent désormais des nombreuses potentialités d'Internet. C'est dans cette logique qu'il faut comprendre la présence sur le web de certaines associations rassemblant des ressortissants d'une même localité de la vallée du fleuve Sénégal ou celle des associations réunissant des cadres sénégalais vivant et travaillant en France.

    7.3.1 Les associations des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal

    On remarque d'abord qu'il existe en France de nombreuses associations réunissant des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal et tournées essentiellement vers le développement des lieux d'origine. Cette migration se caractérise généralement par le regroupement des gens en fonction de leurs localités d'origine. Le plus souvent, c'est en effet avec les individus issus du même village que l'on se regroupe en association. Pour

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    leurs membres, ces associations représentent non seulement des cadres de solidarité et d'entraide efficaces, mais aussi elles apparaissent très nettement comme des vecteurs de développement des communautés d'origine. En France, la plupart de ces associations sont localisées dans la région Ile-de-France. Guillaume Lanly (1998) rappelle que « les premières organisations sont apparues au début des années 80 en réponse à l'aggravation des conditions vie et de travail des immigrés en France et à l'accentuation de la dépendance des communautés d'origines aux envois de fonds ». Il ajoute que « à partir de 1985, le phénomène s'est rapidement répandu à l'ensemble de la communauté des immigrés originaires de la vallée du fleuve Sénégal témoignant d'un véritable phénomène d'entraînement ». Toutefois, malgré cette évolution quantitative et qualitative, peu d'entre elles sont présentes pour le moment sur le web.

    A titre d'exemple, nous tenterons d'examiner les contenus des sites web produits par les membres des villages de Waoundé, Danthiady et Agnam-Civol résidant en France. On constate, d'une manière générale, que ces sites web ont été créés surtout afin de permettre à toutes les personnes qui le souhaitent, de découvrir et connaître ces localités caractérisées par une migration séculaire des populations, mais aussi dans le but de donner une plus grande notoriété à leurs associations. Ce sont des espaces d'information et de communication qui permettent à toutes les personnes soucieuses du bien-être des populations de ces localités situées dans les confins déshérités du nord-est du Sénégal de mieux se connaître et d'oeuvrer ensemble pour le développement de cette partie du Sahel durement éprouvée par les effets de la sécheresse et souvent laissée pour compte dans les politiques publiques. Ainsi, à travers ces sites, les membres des associations tentent d'une part de démontrer leur attachement profond à leurs lieux d'origine, et d'autre part d'attirer toutes les bonnes volontés désirant apporter leurs contributions et aider à améliorer les difficiles conditions de vie des populations restées sur les lieux. On peut dire aussi que ces sites résultent d'une volonté de mettre à la disposition des membres des associations des informations et aussi de leur permettre de mener à bien leurs tâches. Ce sont des espaces permettant non seulement aux ressortissants de ces villages disséminés en France en particulier et dans le monde en général de se rencontrer et d'établir des relations, mais aussi ils permettent à leurs sympathisants d'échanger et de confronter leurs points de vue. De même, ces sites web constituent des lieux d'information sur les activités et les différentes réalisations effectuées dans le cadre des relations de jumelage.

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    Conscients de la nécessité de rassembler leurs efforts et prendre à bras le corps les problèmes, relatifs notamment à l'éducation, à la santé et au développement, auxquels sont confrontés leur localité d'origine, les ressortissants de Waoundé (les Waoundankos) vivant en Europe et plus particulièrement ceux résidant en France prennent l'initiative de créer en 1987 l'Association pour l'Education, la Santé et le Développement de Waoundé (AESDW). L'association compte 12 sections réparties en France pour la plupart, sections de Paris - Ile de France, Marseille, Rouen, Le Havre, Orléans, Dunkerque, Grenoble, Lyon, en Allemagne et au Sénégal, sections de Waoundé et de Dakar.

    Ce qui fait l'originalité du site de l'AESDW, c'est son utilisation par les ressortissants de l'association en France et en Europe à la fois comme lieu de commande de marchandises destinées à l'approvisionnement et l'entretien des familles restées à Waoundé et aussi comme lieu d'échanges d'idées en vue d'améliorer la gestion de la boutique alimentaire. En effet, pour permettre aux membres de l'association vivant en Europe d'assurer le ravitaillement en produits alimentaires des familles restées dans la commune, l'association a mis en place une boutique alimentaire. Ajoutons que cette boutique a été ouverte dans la commune de Waoundé. Le magasin propose à des prix intéressants un large assortiment de marchandises. Son approvisionnement en marchandises achetées à Dakar est assuré par les fonds collectés au niveau de chaque section. Pour assurer l'approvisionnement de la famille au pays, il suffit seulement aux migrants d'envoyer des bons de commande. Les discussions liées à la gestion de la boutique alimentaire animent le site. Elles tournent essentiellement autour des problèmes qui perturbent le bon fonctionnement de la boutique. Les internautes font des propositions pour améliorer son fonctionnement. On voit ainsi dans quelle mesure, les ressortissants de Waoundé en France se sont appropriés Internet, en vue de mettre en place des stratégies et des actions efficaces pour un meilleur fonctionnement de la boutique destinée à assurer l'alimentation des familles à Waoundé. Le forum est ainsi un espace où les gens se rassemblent pour exprimer leurs convergences et leurs divergences.

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    Site web 35. Site web de l'AESDW

    Nous avons également observé le site de l'Association des Ressortissants de Danthiady en France (ARDF). D'abord, cette association a vu le jour en 1971 à Saint-Etienne du Rouvray dans le département de la Seine maritime en Normandie. Elle regroupe tous les Danthiadynabés vivant dans l'Hexagone. En France, les Danthiadynabés sont essentiellement implantés dans la ville du Havre et dans la commune des Mureaux dans le département des Yvelines en Ile-de-France. Les raisons de cette forte implantation sont principalement économiques, avec surtout la présence jadis des usines Renault et Peugeot dans ces deux localités. Parallèlement à l'ARDF, les Danthiadynabés ont également mis en place des structures identiques aussi bien dans certaines grandes villes du Sénégal que dans les autres pays regroupant des ressortissants de Danthiady, en Afrique centrale, en Europe, aux Etats-Unis et même en Asie. En France, l'ARDF a installé son siège au Val-de-Reuil dans l'Eure en Haute-Normandie, et au Sénégal à Dakar.

    Initialement créée pour mener des activités culturelles et sociales, l'ARDF a, au fil du temps, orienté ses objectifs vers la recherche de moyens permettant d'accroître le bien-être et d'améliorer le cadre et les conditions de vie de la population restée au village. Grâce à l'ARDF, le village dispose maintenant d'une mosquée équipée d'un panneau solaire pour l'éclairage et de matériel sonore pour l'appel à la prière. Afin de trouver des solutions inhérentes à la crise économique et aux effets néfastes de la sécheresse, l'ARDF

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    a noué des relations de partenariat avec d'autres structures intervenant dans le domaine du développement. Parmi celles-ci, on trouve la Fédération des Associations du Fouta pour le Développement (FAFD), le réseau des associations de la vallée du fleuve Sénégal, PS Eau vive, etc.

    Cependant, les relations de partenariat les plus importantes ont été nouées surtout avec la commune de Val-de-Reuil, à travers notamment un protocole signé en février 1998. Ce partenariat a ainsi permis la mise en place et l'aménagement d'un jardin maraîcher équipé d'un puits et d'une pompe pour permettre aux femmes qui en détiennent la gestion de pouvoir cultiver des fruits et des légumes en toutes les saisons, et non plus seulement durant la saison des pluies. Les objectifs visés à travers ce partenariat sont d'augmenter la production, de diversifier les cultures et aussi de réduire la dépendance des familles vis-à-vis des envois effectués par les parents migrants, en créant progressivement des emplois et en assurant des revenus corrects et réguliers, en particulier aux femmes. En outre, la collaboration des jeunes français de Val-de-Reuil a aussi permis la construction d'une case de santé et son approvisionnement en médicaments, la construction de deux classes supplémentaires ainsi que d'une maison d'accueil, la réhabilitation des puits et du cimetière. Ces relations de partenariat se manifestent également à travers la réalisation d'importantes infrastructures comme le forage et le château d'eau grâce à la coopération du Japon, et aussi à travers des échanges sportifs entre les jeunes de l'ARDF et d'autres jeunes des villages situés aux alentours de Danthiady tels que Ndouloumadji-Dembé, Sinthiou-Bamambi, etc.

    Le site constitue un lieu d'information sur les activités et les différentes réalisations effectuées dans le cadre du jumelage entre le village de Danthiady et la commune de Val-de-Reuil. Les photos sont d'ailleurs là pour en témoigner également. Comme l'indiquent aussi les responsables de l'association, ce site est un espace de rencontres et d'échanges avec d'autres associations oeuvrant dans le domaine du développement. Autrement dit, ce site web constitue pour l'ARDF une porte ouverte vers l'extérieur, dont la vocation est de servir de soubassement à toute forme d'aide et d'intervention à des opérations de développement et également en même temps favoriser et stimuler la participation à la réalisation de divers projets en faveur du développement du village de Danthiady. Le site web de l'ARDF est par conséquent un lieu particulier où entrent en contact et

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    s'échangent des idées pouvant contribuer à l'amélioration du niveau et des conditions de vie matérielles des populations de Danthiady.

    Site web 36. Site web de l'ARDF

    On peut aussi faire référence au site web de l'Association de Développement et de Solidarité du village d'Agnam-Civol en France, (ADSACF). Ce village, situé au nord-est du Sénégal, est jumelé à Vouziers, une commune française située également au nord-est de la France, dans le département des Ardennes. Il y a aussi les sites des Soninkés de France ( Soninkara.com), des ressortissants de Bakel en France (Bakel.fr) et de l'Association des Ressortissants de Kanel en France ( arkf-kanel.com).

    7.3.2 Le réseau des cadres Sénégalais, l'Espace Jappo

    Comme le soulignent les auteurs du site, Espace Jappo149 a pour mission particulière de « devenir une plate-forme favorisant l'émancipation des Sénégalais en France, de promouvoir et imposer, dans le monde des affaires en France, l'image, la présence et la valeur du professionnel sénégalais, de capitaliser sur les réussites individuelles » pour que « le Sénégalais et le Sénégal soient vus et considérés autrement ». Il s'agira de développer

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    une synergie pour constituer un réseau dynamique « des cadres d'origine sénégalaise et des étudiants en fin d'études ». Cette association, créée le 14 décembre 2005, est installée à l'avenue Kléber dans le 16ème arrondissement de la ville de Paris.

    Quand on consulte les pages du site web de l'Espace Jappo, on se rend compte que l'emploi représente un de ses piliers essentiels. Le site propose en effet de nombreux liens permettant de trouver des informations extrêmement utiles sur l'emploi et l'entreprenariat en France, au Sénégal et dans le reste le monde, mais également sur les opportunités professionnelles ou d'affaires au Sénégal. Il s'agit principalement de liens vers les sites qui s'occupent de l'emploi et du recrutement des cadres en France, notamment l'Agence française pour l'emploi des cadres (APEC), Cadremploi.fr et Talents.fr, et aussi d'un lien vers le site pour l'emploi et la mobilité internationale, un service géré de façon conjointe par l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE) et l'Agence nationale de l'accueil des étrangers et des migrants (ANAEM). Il existe également des liens vers des sites d'organismes essentiellement destinés aux investissements et aux possibilités de créer des activités au Sénégal. Ce sont les sites de l'agence pour la promotion des investissements et des grands travaux (APIX), de l'Agence de développement et d'encadrement des petites et moyennes entreprises (ADEPME) et du club des investisseurs français au Sénégal (CIFAS). On peut dire que ces informations disponibles sur le site contribuent, d'une certaine manière, à la promotion des investissements économiques au Sénégal. De même, les liens vers des sites permettant de trouver des offres d'emploi aussi bien en France que dans le reste du monde, permettent de mesurer à quel point les cadres Sénégalais en France sont prêts à exploiter les opportunités professionnelles partout dans le monde. Leurs champs d'insertion professionnelle ne se limitent plus seulement au Sénégal et à la France. Aujourd'hui, les difficultés à trouver un emploi aussi bien en France qu'au Sénégal incitent forcément à rechercher d'autres possibilités d'insertion professionnelle sur les marchés du travail au niveau international. Les lieux de prédilection de cette catégorie de migrants sont les lieux qui peuvent leur assurer un emploi bien rémunéré et un épanouissement professionnel, en somme des conditions de travail acceptables.

    149 Jappo est un mot wolof qui signifie se donner la main. Espace Jappo désigne donc un espace de solidarité et d'entraide.

    Site web 40. Site web de l'amicale des cadres Sénégalais

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    La carte montre le dynamisme des associations de migrants sénégalais en France dans la production de sites web. On peut dire en effet que les associations d'étudiants en particulier jouent un rôle majeur dans le processus visant à marquer de façon significative la présence et la visibilité du Sénégal sur Internet. L'aire de production et de diffusion du web sénégalais en France correspond, dans l'ensemble, aux zones d'installation caractérisées par une forte présence des étudiants. On constate une activité importante du web sénégalais dans les principales villes du sud de la France. Ce dynamisme est essentiellement l'oeuvre des étudiants qui font preuve d'initiatives et de créativité afin de produire et animer des sites web à partir desquels les étudiants ou futurs étudiants peuvent trouver des informations pratiques sur leur lieu de résidence et où tout internaute peut découvrir certains aspects de la culture sénégalaise. De même, les étudiants membres de la confrérie mouride sont également très actifs dans la création de sites web dédiés spécialement à leur confrérie. On observe ainsi la mise en ligne de sites Internet à la fois d'associations d'étudiants et d'associations mourides dans les villes de Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Grenoble et Lille. La région Ile-de-France se singularise tout particulièrement par l'importance des associations de migrants oeuvrant ensemble en faveur du développement économique et social des localités d'origine. Il s'agit essentiellement des associations des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal. Les sites élaborés par les membres de ces associations témoignent de la recomposition et des mutations au sein de cette communauté de migrants. Considérée autrefois comme une communauté extrêmement repliée sur elle-même, la nouvelle génération de migrants

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    originaires de la vallée du fleuve Sénégal se sert d'Internet comme une fenêtre vers l'extérieur, un outil qui lui permet d'établir des relations avec d'autres communautés et plus particulièrement avec les populations locales du pays de résidence.

    Carte 5. Associations de migrants sénégalais en France ayant un site web

    Même si le niveau d'accès à Internet reste encore relativement faible sur le territoire national, le Sénégal est considéré, par beaucoup d'observateurs, comme un des premiers pays d'Afrique à avoir réalisé des efforts significatifs dans le déploiement des infrastructures et la démocratisation des conditions d'accès à Internet. Les différentes actions initiées par les pouvoirs publics et les acteurs privés nationaux ont été souvent encouragées ou accompagnées par les nombreuses initiatives prises dans le cadre de la coopération internationale et visant à intégrer pleinement le Sénégal dans la société de l'information. Toutefois, l'étude de l'Internet sénégalais ou de l'Internet des Sénégalais

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    nous amène à découvrir, à connaître et à mesurer l'importance considérable d'un autre acteur, les migrants. Non seulement, ils contribuent à équiper les ménages en ordinateurs et aussi participent à la création et au développement des points d'accès publics à Internet dans leur pays d'origine à travers notamment certains investissements réalisés dans l'ouverture de cybercafés, d'une part, mais aussi d'autre part ils sont omniprésents dans la consommation et la production de contenus web relatifs au Sénégal.

    En réalité, les migrants sénégalais en France, du moins ceux qui ont les compétences nécessaires, se servent quasiment de toutes les potentialités d'Internet. Car il y a, au sein de la diaspora sénégalaise en France, d'une part les « migrants connectés », c'est-à-dire ceux qui ont les connaissances minimums requises afin de pouvoir utiliser correctement Internet. C'est le cas principalement des étudiants et des migrants hautement qualifiés. Par contre, la grande majorité des migrants commerçants de même qu'une bonne partie des migrants ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal ne disposent pas souvent des aptitudes adéquates pour utiliser Internet et en sont donc pour le moment exclus. Ainsi, à l'instar des autres internautes, les migrants sénégalais utilisent tous les services disponibles sur Internet. Ils accèdent à Internet pour s'informer, communiquer, faire des recherches, se divertir, effectuer des démarches administratives et procéder parfois à des achats en ligne.

    A cet effet, le courrier électronique est devenu un des moyens de communication privilégiés. Contrairement au courrier classique dont l'acheminement dans certaines zones du pays d'origine est le plus souvent chaotique, le courrier électronique peut être reçu instantanément à partir de n'importe quel lieu connecté et à tout moment de la journée. Bien plus que les échanges qu'il permet avec les proches restés dans le pays d'origine ou établis dans d'autres pays à l'étranger, le courrier permet aussi de communiquer avec les compatriotes en France, mais aussi avec les amis rencontrés à l'université ou les collègues de travail. Par ailleurs, on observe un engouement fortement marqué pour les technologies offrant la possibilité de téléphoner gratuitement par Internet. Selon les informations recueillies, Skype semble être la technologie la plus utilisée au sein de la diaspora sénégalaise en France pour effectuer des communications téléphoniques par Internet. En outre, il se dégage que les flux en provenance de ces communications sont essentiellement orientés vers le Sénégal. Ce qui laisse supposer que ces technologies commencent à être utilisées progressivement dans certains foyers

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    sénégalais. Retenons que la famille (les parents surtout) sont les principaux destinataires de ces appels.

    Il apparaît aussi que les sites communautaires rencontrent un vif succès auprès des jeunes étudiants notamment. La ferveur constatée autour du réseau social Faceboook prend plusieurs formes : retrouvailles entre amis perdus de vue, partage de photos, d'informations, etc. On peut également évoquer la propension de nombreux migrants à se rendre dans les espaces de discussion et de rencontre en ligne. Or ce qui fait la spécificité de ces lieux, c'est que ce sont des lieux d'intenses échanges et débats politiques. Il en découle ce que l'on pourrait qualifier de migrants e-citoyens fortement préoccupés par la gestion des affaires publiques dans leur pays d'origine. Il convient aussi de relever l'enthousiasme des migrants pour les sites portails. Ces sites constituent en fait des supports de services très variables souvent destinés à satisfaire certains besoins des migrants, notamment obtenir des informations relatives à l'actualité du pays d'origine, possibilités de s'exprimer et de tisser des relations, informations pratiques sur les possibilités d'investissement dans le pays d'origine, etc. A ce titre, la convergence des migrants sénégalais dispersés à travers le monde vers le site portail Seneweb illustre parfaitement l'appropriation de cette technologie par l'ensemble des internautes sénégalais. Ce qui explique d'ailleurs la prolifération des sites portails à l'avant-garde de laquelle on trouve incontestablement les migrants.

    Un autre aspect important, c'est l'intérêt manifesté par la presse sénégalaise à mettre en ligne les versions des journaux imprimés. Là aussi, les migrants semblent être la cible principale des médias sénégalais qui trouvent à travers Internet l'opportunité d'étendre leurs audiences en dehors des limites nationales. Non seulement, les migrants constituent l'essentiel des pôles de réception de ces flux médiatiques, mais également ils participent à la diffusion et au développement de ces flux à travers la mise en place et l'animation des webradios et des webTV. La diaspora sénégalaise compte également en son sein de nombreux producteurs de blogs relatifs au Sénégal. Aussi importe-t-il de relever l'existence de blogs citoyens où sont généralement publiés des articles liés à la situation politique, sociale et économique du pays d'origine. Il est intéressant de souligner la production de blogs par des Sénégalaises vivant en France qui s'en servent pour élargir leurs bassins de relations et en même temps comme moyen d'insertion professionnelle, à travers notamment certains services proposés parfois sur les blogs. Il y a aussi les blogs

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    créés pour marquer son appartenance confrérique et participer à la vulgarisation de l'oeuvre de son marabout ou cheikh.

    Enfin, le dernier aspect important à relever, c'est le dynamisme des associations de migrants sénégalais en France sur le web. Rien qu'à travers ce dynamisme, on voit l'importance de la France comme pôle essentiel d'acquisition des connaissances pour de nombreux Sénégalais. C'est particulièrement vrai quand on voit le rôle central des migrants étudiants dans la production et l'animation de ces sites. Ce sont souvent des sites aux contenus hybrides faisant à la fois la promotion de certains aspects de la culture du pays d'origine, mais aussi contribuant à donner aux nouveaux étudiants des conseils pratiques pour leur permettre de s'insérer plus facilement dans leur pays d'installation afin de réussir leurs études.

    On peut dire donc que l'adoption d'Internet par les migrants sénégalais en France qui en ont les aptitudes requises est aujourd'hui une réalité. La France constitue certainement le pays étranger où la communauté sénégalaise fait davantage preuve de créativité et d'efficacité dans la production de contenus web relatifs au Sénégal. Il serait intéressant par conséquent d'observer l'évolution des usages de l'Internet au sein de la diaspora sénégalaise en France pour voir dans quelle mesure cela peut contribuer à favoriser l'insertion et l'usage d'Internet dans le pays d'origine d'une part, et d'autre part afin de mobiliser les ressources au sein de cette diaspora pour une participation plus effective au processus de développement économique et social du pays d'origine.

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    Troisième partie. Les migrants sénégalais face aux

    technologies de l'information et de la

    communication (TIC) : enjeux et perspectives

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    Introduction

    Au terme de tout ce qui a été évoqué dans les parties précédentes, il apparaît de façon claire et nette que les TIC ont entraîné des bouleversements majeurs dans les pratiques de communication des migrants et également une reconfiguration profonde des réseaux. En effet, la rapidité à la fois du rythme des innovations technologiques et de la libéralisation des marchés dans le secteur des télécommunications ont engendré au cours de ces dernières années, non seulement une diminution relativement importante des coûts de communication locale et internationale, mais aussi une rapidité extraordinaire dans la transmission des informations. Ces évolutions majeures du secteur des télécommunications vont, par conséquent, induire des mutations profondes dans les vécus quotidiens des migrants, et plus généralement dans leurs modes de vie. Auparavant presque totalement coupés de leurs racines familiales et négligés par leur pays d'origine, et aussi en même temps relégués le plus souvent au second plan dans les pays de résidence150, les migrants sont aujourd'hui non seulement plus présents auprès de leur famille restée dans le pays d'origine de même qu'auprès des proches installés ailleurs dans d'autres pays de migration, mais aussi ils sont devenus plus visibles et plus connectés avec le pays de résidence. Autrement dit, autant les TIC permettent d'activer les réseaux de relations sociales et aussi contribuent à les rendre beaucoup plus dynamiques dans le pays de résidence, autant elles permettent de maintenir et de renforcer les relations avec le pays d'origine et par conséquent de mieux supporter le sentiment d'éloignement. On remarque que les relations multiformes avec le pays d'origine sont devenues des relations quasi quotidiennes. Le plus souvent, ce sont des relations qui concernent tout ce qui touche la gestion à distance de l'espace domestique familial et plus largement la vie familiale. En outre, comme on peut le constater par exemple à travers les sites web des associations des migrants originaires de la vallée du fleuve Sénégal, ce sont aussi des relations à l'échelle locale, c'est-à-dire des initiatives en faveur des communautés et localités d'origine. Mais également, à travers la dynamique des sites portails tels que Seneweb, on remarque que ce sont des relations à l'échelle nationale, c'est-à-dire des relations qui s'articulent autour de quelques préoccupations

    150 Cette double absence a été parfaitement analysée par le sociologue Abdelmalek Sayad qui montre, à travers des trajectoires individuelles, la difficile condition du migrant qui souffre à la fois de l'oubli dont il fait l'objet auprès de sa communauté d'origine, la figure du migrant souffrant d'un profond malaise de mal de la patrie et d'être un sans voix isolé dans le pays de résidence.

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    majeures au sein de la collectivité sur l'ensemble du territoire d'origine, avec un intérêt plus axé sur les questions de développement, de bonne gouvernance...

    Pour une frange importante des migrants sénégalais en France, les TIC sont largement utilisées pour obtenir des informations sur le pays d'origine, pour communiquer avec les membres de la famille et les amis en France, au Sénégal et dans le reste du monde, maintenir et renforcer les liens entre les différents membres des réseaux, participer aux échanges dans les espaces de discussion et aussi parfois pour trouver des opportunités d'investissement dans le pays d'origine. En outre, ces technologies de communication sont également utilisées comme outils de travail et contribuent à faciliter l'intégration des migrants dans le pays de résidence.

    Après avoir analysé les usages des TIC par les migrants sénégalais en France, il s'agira dans cette partie d'analyser les enjeux et de montrer les perspectives liées à la diffusion des nouveaux outils de communication au sein de la diaspora sénégalaise en France. Plus généralement, quels sont les enjeux dans les relations que les migrants sénégalais entretiennent avec leurs territoires d'origine et de résidence, notamment dans le domaine socioculturel ? Quels sont les enjeux au niveau de l'apport des migrants dans le développement du pays d'origine ? Sachant le rôle fondamental des TIC en tant que supports et vecteurs de la mondialisation, il serait intéressant d'observer comment les migrants s'approprient les TIC et les utilisent pour s'insérer davantage dans les interstices ou les mailles de cette planète devenue un village global. Il s'agira, en définitive, de nous interroger sur les perspectives liées à la diffusion et à l'utilisation des TIC au sein de la communauté sénégalaise en France en particulier et de la diaspora sénégalaise en général. Nous tenterons, dans cette partie, de mettre en évidence non seulement les enjeux socioculturels liés à l'insertion, aux usages et à l'appropriation de ces technologies dans la diaspora sénégalaise, mais aussi les enjeux économiques et politiques.

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    Chapitre 8. Du migrant déraciné au « migrant

    connecté »151 : les enjeux socioculturels liés à

    l'utilisation des outils modernes de communication

    Décrits hier comme déracinés dans de nombreuses analyses sociologiques des phénomènes migratoires, dont les plus en vue sont celles du sociologue Abdelmalek Sayad152, on note une rupture au niveau de ces analyses avec l'avènement des nouveaux outils de communication. De nos jours, des sociologues comme Dana Diminescu développent une nouvelle vision, celle du migrant connecté. Cette double absence du sujet émigré-immigré dans un passé proche peut correspondre, à notre avis, à la présence ici et là-bas du migrant à l'ère de la société de l'information. Avec les TIC, les migrants semblent jouir d'un certain don d'ubiquité qui leur offre l'impression de pouvoir être présents simultanément ici et là-bas et évoluer aisément dans cet espace de l'entre-deux. Les liens sociaux et familiaux rompus par la distance géographique se reconstituent facilement et même s'intensifient grâce aux technologies de l'information et de la communication qui deviennent une dimension majeure dans le maintien des relations à distance considérées à présent comme des rapports de proximité, des rapports pouvant être activés de façon instantanée et à tout moment.

    Depuis qu'ils ont commencé à adopter et utiliser intensément les TIC, les migrants sont à présent connectés de façon quasi permanente avec les autres membres des réseaux qu'ils soient sociaux, commerciaux ou virtuels et quel que soit par ailleurs le lieu où ils se trouvent. Par exemple, le téléphone et Internet plus particulièrement permettent aux migrants de vivre en temps réel les évènements au sein de la famille restée dans le pays d'origine ou de les partager avec les autres membres de la famille se trouvant dans le même pays ou disséminés dans d'autres pays de migration. Par ailleurs, on assiste aussi, comme nous l'avons vu dans la deuxième partie de notre étude, à l'émergence des migrants producteurs de contenus web le plus souvent en rapport avec leurs deux espaces d'appartenance, c'est-à-dire l'espace dont ils sont originaires et l'espace où ils vivent au quotidien. La sociabilité en ligne devient une dimension essentielle dans les pratiques de

    151 Cette expression est empruntée à la sociologue Dana Diminescu.

    152 SAYAD, Abdelmalek. La double absence. Paris : Seuil, 1999.

    341

    l'Internet. Les communautés virtuelles qui se constituent sur « La galaxie Internet » (M. Castells, 2002) produisent de nouvelles formes de sociabilité en ligne.

    Au-delà des usages déjà décrits et analysés précédemment, les TIC peuvent engendrer d'autres usages aussi divers qu'éloignés les uns des autres. Il s'agira de voir ici comment les TIC peuvent-elles constituer des supports à l'intégration des populations immigrées ou issues de l'immigration à la communauté d'appartenance que doivent constituer l'ensemble des citoyens habitant sur le même territoire national ? Mais en même temps, quelles répercussions peuvent avoir les TIC sur le communautarisme ou le repli identitaire des migrants et autres groupes minoritaires ? Comment les migrants se servent des TIC pour contribuer à la promotion de leur culture d'origine.

    8.1 Les TIC, supports d'intégration ou vecteurs de replis

    identitaires ?

    On va s'interroger ici sur les possibilités réelles des TIC comme supports d'intégration ou en tant que vecteurs de replis identitaires. Car comme le souligne le dessinateur et peintre Ivan Sigg, « les nouvelles technologies reflètent l'état de notre monde en ce début de siècle »153. Par conséquent, elles peuvent être mises au service de l'intégration des migrants comme elles peuvent servir à proprement parler à mieux affirmer leur identité ou leur appartenance à telle ou telle communauté. Comme l'écrivent en effet les auteurs de l'article sur « l'immigration », publié sur le site web www.openfing.org, « le téléphone portable, l'ordinateur et Internet deviennent des outils accessibles aux migrants, pourvoyeurs de nouveaux services : favorisant l'intégration dans les pays d'accueil. Les TIC assistent la recherche d'emploi, le téléphone portable permet d'être joint par les employeurs et les équipes sociales, parfois de garder le lien avec la solidarité de quartier ». Ils ajoutent que d'un autre côté « la consommation exclusive et fermée de médias consacrés à la communauté (journaux, radios, télévisions ou émissions communautaires) peut favoriser des replis communautaires et la constitution de "bulles

    153 Sigg, I. Migrants.com. Hommes et migrations, n° 1240, novembre-décembre 2002. Sigg est à la fois artiste et écrivain. Il est également le réalisateur de certaines illustrations dans les pages du journal Le Monde.

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    culturelles" au sein des pays d'accueil sans garantir de réelle communication entre les cultures ».

    8.1.1 Les TIC, supports d'intégration

    Depuis le début des années 1990, la question de l'intégration des migrants occupe une place centrale dans le débat public et dans les discours politiques en France (C. Withol de Wenden, 1992 ; J. Barrou, 1997, 2001 ; G. Noiriel, 2000, 2002 ; P. Dewitte, 2003 ; J. Costa-Lascoux, 2006). Contrairement au modèle d'intégration anglo-saxon en faveur d'une politique favorable au multiculturalisme, le modèle français d'intégration vise plutôt à favoriser la participation des migrants à la vie commune, avec l'acquisition des mêmes droits et l'assujettissement aux mêmes devoirs républicains. Dans son article intitulé « Différents modèles d'intégration nationale » et publié sur son site web www.reynier.com, l'auteur indique que dans le modèle américain d'intégration « chaque groupe peut participer à la construction de l'identité nationale en tant que groupe. C'est la pluralité des groupes qui forme l'unité nationale » tandis que dans le modèle français « l'intégration se fait de manière individuelle. Elle doit être le fruit d'une démarche personnelle. La France ne reconnaît pas les communautés particulières. Ce sont les individus et non les communautés qui sont intégrées ». En France, l'affirmation des appartenances culturelles, ethniques, religieuses ou sociales est perçue par les pouvoirs publics comme comportant des dangers pour la cohésion nationale154. Or cette vision peut être généralement considérée par les groupes minoritaires comme une tendance à vouloir les soumettre à une certaine forme d'uniformisation culturelle. Par conséquent, cela ne fait qu'engendrer des divergences qui viennent s'ajouter aux nombreuses contradictions auxquelles la société française est déjà confrontée dans sa politique d'intégration des personnes immigrées ou issues de l'immigration.

    Pour ce qui concerne plus précisément les migrants sénégalais, il convient de noter que, d'une manière générale, l'intégration dans le pays de résidence a toujours été une dimension fondamentale dans les stratégies migratoires. On pourrait effectivement nous objecter le cas des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal vivant, pour l'essentiel, repliés en communautés villageoises dans les foyers de travailleurs migrants gérés jadis

    343

    par la Sonacotra. Mais, nous pensons que ces établissements réservés à l'hébergement des populations migrantes présentaient également toutes les conditions favorables à l'exclusion et l'isolement de ces personnes démunies dans la plupart des cas. C'est d'ailleurs en réaction à cette situation de repli communautaire que l'on va assister progressivement à l'émergence de nouveaux leaders, hors des hiérarchies traditionnelles habituelles. Il s'agit le plus souvent de jeunes leaders, ayant une certaine maîtrise du fonctionnement de la société française, et qui vont donc mettre en oeuvre des stratégies parfois efficaces pour faciliter l'intégration de leurs compatriotes dans leur pays de résidence.

    D'autre part, on sait que les premières associations d'étudiants sénégalais en France remontent à une période relativement ancienne. On peut même dire qu'elles remontent à avant l'indépendance du Sénégal obtenue en 1960. Elles résultaient non seulement d'une volonté de se rassembler dans un cadre de solidarité et d'entraide, mais aussi d'une détermination à contribuer à l'intégration des étudiants dans leur nouvel environnement estudiantin. Il en va généralement de même pour les migrants exerçant des fonctions de responsabilité dans l'administration ou dans les entreprises privées en France. En effet, pour mieux défendre leurs intérêts, les travailleurs sénégalais en France ont mis en place des structures telles que l'Association Générale des Travailleurs Sénégalais de France (AGTSF), l'Union des Travailleurs Sénégalais en France (UTSF), le Regroupement des Travailleurs Sénégalais en France (RTSF). Il y a d'une part l'insertion sociale à travers la recherche et l'obtention d'un travail permettant de mener une vie d'un niveau convenable ou décent. Il y a ensuite l'intégration à travers la participation aux échanges interculturels et plus généralement à la vie culturelle du pays de résidence.

    Avec l'avènement et la propagation des TIC, et en particulier le téléphone portable et Internet, on remarque des changements significatifs dans les rapports que les migrants entretiennent avec leur pays de résidence. Par exemple, l'accès à Internet permet aux migrants d'obtenir des informations utiles sur les conditions de délivrance de la carte de séjour autorisant à rester temporairement ou la carte permettant de devenir résident permanent (par le biais de la naturalisation) en France. Aujourd'hui, il n'est plus nécessaire de se déplacer à la préfecture pour obtenir certains renseignements sur le dossier à constituer en vue d'obtenir la carte de séjour. En France, les préfectures

    154 Pour preuve, la tournure politique prise par l'affaire de la conductrice voilée de Nantes et de son conjoint

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    permettent aux administrés d'effectuer en ligne l'essentiel de leurs services administratifs. Mais il y a surtout le site web Service-Public.fr où il est possible d'effectuer la plupart des démarches, quelles que soient par ailleurs leurs complexités administratives. Service-public.fr est le portail officiel de l'administration française. Les migrants sénégalais en France l'utilisent pour obtenir certains services en ligne et des formulaires électroniques. Parmi les plus grands utilisateurs du site, on trouve en majorité des personnes disposant naturellement de la nationalité française ou ayant vécu assez longtemps en France. Généralement, mieux intégrés dans la société française que leurs jeunes compatriotes néo-migrants, désormais ils accomplissent au quotidien diverses démarches administratives par Internet. Ainsi par exemple, certains se servent du web pour télécharger des formulaires, effectuer en ligne leurs déclarations de revenus ou d'achats de véhicules d'occasion, consulter leurs remboursements d'assurance maladie...

    Site web 38. Site web du service public en France

    De même, les sites web mis en place notamment par les associations de migrants étudiants permettent également d'accompagner les migrants dans leurs démarches concernant les demandes de titre de séjour. D'un autre côté, ils fournissent également des renseignements forts utiles sur les possibilités d'acquisition de logement en résidences universitaires ou dans le secteur locatif privé. Généralement, dans quasiment chaque ville

    supposé polygame, en avril 2010.

    345

    française, les étudiants ont mis sur le site web de leur association un lien permettant de se rendre sur le site du CROUS de la ville concernée. Il est aussi intéressant de noter la possibilité de constituer en ligne son dossier social étudiant et aussi de suivre en ligne son évolution. On observe aussi que la plupart des associations d'étudiants proposent sur leur site des liens vers le site de la CAF (caisse d'allocations familiales). Il s'agit de l'organisme français chargé des allocations familiales et des aides attribuées au titre de soutien aux dépenses de locations de logement (ALS et APL). Généralement, on trouve une antenne de la CAF dans presque toutes les villes françaises. Désormais, il est possible d'effectuer en ligne l'essentiel des démarches relatives aux prestations fournies par la CAF sans se déplacer jusque dans ses locaux. En effet, on peut créer en ligne son compte et télécharger les formulaires d'allocations familiales, d'aides au logement, de demande de revenu minimum d'insertion, etc. Il convient de souligner en fait que la plupart des personnes interrogées apprécie les commodités offertes par l'administration numérique. Grâce à l'e-administration, elles peuvent constituer facilement et rapidement un dossier administratif et suivre son évolution en ligne au quotidien tout en restant à leur domicile. Plus généralement, les réponses à nos questionnaires ainsi que les contenus des sites web mis en ligne par les associations de migrants sénégalais en France tendent à mettre en évidence un rôle non négligeable des TIC dans le processus d'insertion sociale des migrants.

    8.1.1.1 Pour mieux accompagner les migrants dans la recherche d'emploi ou de stage

    En France, le marché de l'emploi est essentiellement structuré autour du service public de l'emploi qui regroupe les agences et associations chargées de faciliter les recherches, la formation et l'insertion des demandeurs d'emploi. Ces derniers effectuaient leurs démarches principalement auprès des établissements spécialisés comme l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE), l'Association pour l'emploi dans l'industrie et le commerce (ASSEDIC) et l'Union nationale interprofessionnelle pour l'emploi dans l'industrie et le commerce (UNEDIC). Mais c'est surtout l'ANPE, créée en 1967, qui apparaît comme la structure la plus dynamique dans le secteur du marché français de l'emploi. Depuis 1997, l'ANPE a mis en ligne son site web dans lequel les internautes peuvent consulter quotidiennement des milliers d'offres d'emploi. Le site web de l'ANPE

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    permet donc de trouver des opportunités d'emploi dans les secteurs qui recrutent, de se faire embaucher en ligne, de bénéficier d'aides et de conseils dans ses démarches et ses droits à obtenir un emploi ou une formation. Ainsi, à l'instar de l'ANPE, les autres organismes qui s'activent dans le domaine de l'emploi ont également mis en ligne leur site web. Les chercheurs d'emploi peuvent y trouver des ressources et des conseils dans leurs démarches et leurs parcours, s'inscrire et suivre l'évolution de leurs dossiers en ligne. Il s'agit principalement du site web du Pôle emploi, un établissement public issu de la fusion en 2008 de l'ANPE et l'ASSEDIC. Le Pôle emploi propose sur son site web l'actualité et les opportunités d'emploi dans chaque région française. Chaque demandeur d'emploi peut également accéder aux forums et aux informations sur le marché de l'emploi de sa région. Pour montrer la place importante qu'occupent ces technologies dans la vie des migrants sénégalais en France, nous allons évoquer les cas de A. D. et L. G.

    Agé de 40 ans, A. D. est arrivé en France en 1992. Il a fait des études de philosophie d'abord à Montpellier puis à Marseille où il a obtenu son diplôme de DEA en 2000. Voilà ce qu'il nous dit :

    « J'ai commencé à utiliser le téléphone portable en 1998 et l'Internet en 2000. En moyenne, je dépense 60 euros pour mes appels téléphoniques (cartes prépayées et abonnement Bouygues) et 43 euros pour la connexion Internet (Liveboxe d'Orange). Je me suis inscrit au niveau du rectorat. Ce qui me permet de temps en temps de faire de la vacation dans les collèges. Cependant, les horaires que l'on m'attribue ne me permettent pas de gagner assez d'argent. Aussi, je suis obligé de mener parallèlement une activité indépendante saisonnière. De juin à juillet, je travaille comme commerçant. Je vends des objets d'art africain, des ceintures, des porte-monnaies... Cependant, quand je ne travaille pas, je m'inscris aux ASSEDIC en tant que demandeur d'emploi afin de pouvoir bénéficier des aides au chômage. J'ai donc constitué un dossier sur le site de Pôle emploi. Les formalités sont très faciles. J'ai un mot de passe qui me permet d'accéder à mon dossier en ligne à tout moment. Franchement, c'est très pratique car cela évite de se déplacer parfois inutilement. Ma conseillère en recherche d'emploi me tient régulièrement informé par courrier électronique. Quand je me déplace pour me rendre dans les locaux de Pôle emploi, c'est généralement pour répondre aux convocations pour des journées de formation. En outre, étant souvent au Sénégal, je peux aller dans les cybercafés pour suivre au quotidien mon dossier ASSEDIC ».

    L. G., une jeune femme âgée de 36 ans et domiciliée à Drancy en région parisienne dit à peu près la même chose :

    « Je suis arrivée en France en 2005. J'ai fait des études d'AES à l'université de Metz. Après avoir fait une formation en secrétariat médical, j'ai trouvé du travail dans un hôpital de la région parisienne. J'ai commencé à utiliser le téléphone portable en 1997. Depuis lors, je suis restée une fidèle cliente de SFR chez qui j'ai pris un abonnement mensuel de 50 euros. Pour ma connexion Internet à domicile, j'ai pris un abonnement mensuel de 30 euros chez Free. Mon ordinateur portable, acquis en 2008, me sert surtout à effectuer mes démarches administratives. Par exemple, j'utilise Internet pour les procédures avec la CAF. Quand j'en ai besoin, je peux discuter par courrier électronique avec mon assistante sociale. Etant actuellement à la recherche d'un logement, j'ai constitué en ligne un dossier de demande de logement dans le parc locatif public. N'empêche, je fais aussi sur Internet des recherches de logement dans le parc privé en région parisienne, de préférence pas loin de mon lieu de travail. Internet m'apporte beaucoup de commodités dans mes relations notamment administratives avec mon pays de résidence. Grâce à Internet, mes relations avec mon pays d'origine sont devenues quasi quotidiennes. J'appelle mes parents restés au pays presque tous les jours sur Skype. Comme presque tous mes frères et soeurs sont en France, on a installé une connexion Internet à domicile à Dakar pour permettre à nos parents de ne pas se sentir trop seuls ».

    347

    Site web 39. Site web de Pôle emploi

    348

    En ce qui concerne les étudiants, c'est généralement le CROUS qui permet l'accès à certaines offres d'emploi qui leur sont plus particulièrement destinées. Le « service emploi étudiants » au niveau des CROUS met à la disposition des employeurs un espace pour afficher leurs offres d'une part et, d'autre part il permet aux étudiants de trouver des offres d'emploi en ligne pour financer leurs études et subvenir à certains de leurs besoins. I. D., âgé de 25 ans est étudiant à Bordeaux où il vit depuis 2002. Cet étudiant en maîtrise de droit nous raconte comment il procède pour trouver un emploi étudiant.

    « C'est en 1998 que j'ai commencé à utiliser le téléphone portable et Internet en 2000. Chaque mois, je dépense 30 euros pour mon abonnement téléphonique chez SFR et 20 euros pour mon abonnement Internet chez Neuf Télécom. Quand je cherche du travail, je vais consulter les annonces affichées au CROUS ou au CIJA. Dès que je trouve une annonce intéressante, j'appelle avec mon téléphone portable pour postuler. Parfois, on me demande le numéro de mon téléphone portable sur lequel on va me rappeler. De plus, je me suis inscrit auprès de quelques agences d'intérim comme Manpower et Adecco qui me trouvent de temps en temps du travail dans le nettoiement ou la manutention. Grâce au téléphone portable, je peux être joint à tout moment par toutes ces structures susceptibles de me procurer du travail. Ce qui me permet de financer mes études en France et d'envoyer un peu d'argent à mes parents restés au pays».

    Par ailleurs, nous avons aussi vu que le secteur du marché du travail au Sénégal constitue également un enjeu majeur pour certains migrants sénégalais en France. Aussi, ceux qui cherchent un emploi ou un stage au Sénégal n'ont plus vraiment besoin de se déplacer jusqu'au Sénégal. Ils peuvent désormais trouver de nombreuses propositions sur Internet. Il y a les sites web mis en ligne par les structures administratives chargées de l'emploi et l'insertion professionnelle des jeunes au Sénégal, notamment le site du Ministère de la jeunesse et de l'emploi des jeunes www.jeunesse.gouv.sn, le site du Fonds national de promotion de la jeunesse www.fnpj.sn et le site de l'Agence nationale pour l'emploi des jeunes www.anej.sn.

    On peut citer également le site web www.senjob.com « le spécialiste de l'emploi en ligne au Sénégal et en Afrique » comme l'indiquent les auteurs du site. Dans presque tous ces sites Web, les demandeurs d'emploi peuvent déposer leurs candidatures et postuler en ligne aux offres d'emploi contenues quel que soit le secteur d'activités. En outre, le site

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    web www.senjob.com propose un forum où les internautes peuvent se rencontrer virtuellement afin de partager leurs expériences professionnelles, échanger des idées sur l'entrepreneuriat, débattre sur le retour au Sénégal après les études en Europe, etc.

    8.1.1.2 Afin de mieux participer à la vie culturelle dans le pays de résidence

    Une des missions principales des différentes associations constituée par la communauté sénégalaise en France consiste à faire connaître et valoriser certains aspects de la culture traditionnelle ou religieuse du pays d'origine dans leur pays de résidence. D'ailleurs, à partir de l'étude des contenus des sites web mis en ligne par certaines associations de migrants sénégalais en France, nous avons pu effectivement nous rendre compte que, d'une manière générale, l'organisation des activités culturelles occupe une place primordiale dans leurs programmes. Il suffit en effet de visiter notamment quelques sites web d'associations d'étudiants sénégalais en France pour mesurer la diversité des manifestations culturelles organisées par les Sénégalais un peu partout en France. Presque chaque ville de la France abrite l'organisation de journées ou semaines culturelles sénégalaises. La plupart du temps, ces manifestations se déroulent dans des locaux prêtés par les CROUS ou par les municipalités. Par exemple à Bordeaux, les manifestations culturelles organisées par les étudiants ont généralement lieu à la salle AB du village 3 ou à la maison d'activités culturelles sur le campus de Talence. Cependant, les mairies des communes de Bordeaux (salles Sontey et Saint-Augustin), Lormont (salle Albert Camus), Floirac et Cenon (salle Simone Signoret) peuvent parfois prêter volontiers leurs salles de fête. Ces manifestations culturelles représentent également pour les Sénégalais des moments propices pour développer des échanges culturels avec des associations locales (françaises ou étrangères) et de ce fait contribuer au rayonnement multiculturel de leur lieu d'implantation.

    La participation des migrants à la vie culturelle dans leur pays de résidence donne aussi une indication de leur degré d'implication dans son animation culturelle et par conséquent de leur volonté d'intégration. Les TIC leur donnent aujourd'hui la possibilité de communiquer plus facilement et d'échanger davantage avec les populations locales. Ces dernières peuvent en retour utiliser les TIC pour découvrir la richesse et la diversité culturelle de ces populations immigrées. Les TIC peuvent favoriser des rencontres

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    culturels où chaque partie peut tirer profit des spécificités de l'autre. On a vu dans des villes comme Brest (festival Breizh Africa), Montpellier et Clermont-Ferrand que les associations sénégalaises peuvent également participer aux manifestations festives ou culturelles organisées par des structures locales. Elles peuvent aider à promouvoir des échanges culturels réciproques par sites web interposés par exemple. Les échanges culturels prédisposent à l'ouverture vers les autres, à une coopération positive, ce qui est important pour la cohésion de la communauté dans sa diversité. Il est possible aussi de recourir au courrier électronique ou aux forums pour construire à des relations culturelles pouvant s'avérer bénéfiques. A mesure que l'accès aux TIC devient plus démocratique et que les innovations technologiques se développent, on peut s'attendre à ce que les associations de migrants s'impliquent davantage dans le dynamisme culturel du pays de résidence.

    8.1.2 Les TIC, facteurs de replis identitaires ?

    En France, le repli identitaire des groupes minoritaires est, en général, identifié au communautarisme, terme le plus souvent perçu comme un frein à l'intégration dans la République. Il s'agit de cette tendance au morcellement des communautés confinées selon leur appartenance à un groupe, une ethnie, une religion voire même parfois par le fait tout simplement de partager les mêmes conditions sociales, en particulier la même galère liée au chômage et à la pauvreté au sein de la cité. Plus précisément, le communautarisme est ressenti par ses pourfendeurs et critiques comme une opposition aux valeurs républicaines et universelles. On constate que le débat particularismes identitaires versus universalisme républicain est réapparu récemment dans l'espace public français dans un contexte très particulier, marqué au niveau national par les controverses nombreuses suscitées par le port du voile dans les établissements publics au milieu des années 1990, la montée de l'extrême droite et le traumatisme provoqué par la présence inattendue de Jean Marie Le Pen, président du Front national (FN), au second tour de l'élection présidentielle de 2002. Les violences urbaines sans précédent qui ont très fortement secoué les banlieues françaises en 2005, et au niveau international les attentats commis aux États-Unis le 11 septembre 2001 ont aussi contribué à focaliser l'attention sur les étrangers non européens. Pour les sociologues Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper, « la valorisation des identités particulières comporte un double

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    risque pour la cohésion sociale des démocraties. D'une part, elle menace de fragmenter le corps social et d'aggraver les inégalités entre les groupes. D'autre part, les conflits extérieurs risquent d'être importés et de dramatiser les rivalités et les conflits intérieurs. Si l'entretien des cultures et des fidélités particulières, inscrites dans des aspirations qui dépassent les frontières nationales, fait partie de la liberté de chacun, ne faut-il pas partager aussi une histoire et des valeurs communes ? »155

    Le communautarisme est suspecté de valoriser la fermeture sur soi et de cette manière de constituer une menace pour l'unité et la cohésion de la République. Il constitue un réel obstacle à ce commun devoir de vivre ensemble dans une société laïque de liberté et de fraternité. Or, à travers notamment le « melting-pot », un pays comme les Etats-Unis a prouvé, qu'il était bien possible, toutes proportions gardées, de transformer des populations issues de diverses origines et de les amener à coexister ensemble dans la différence au sein d'une société homogène. En réalité, l'existence de différentes cultures reflète la vigueur du multiculturalisme au sein d'une société quelle qu'elle soit.

    Par ailleurs, depuis que les migrants ont commencé à utiliser massivement les TIC, les adversaires du communautarisme y voient une manière d'accroître davantage les menaces de replis identitaires des groupes minoritaires. Ceux qui soutiennent cette thèse considèrent en effet que la consommation exclusive et fermée de médias consacrés à la communauté et au pays d'origine risque de favoriser la constitution de « bulles communautaires » dans les pays de résidence. Pourtant, nous avons vu qu'au sein de la diaspora sénégalaise en France où la tendance est généralement de fréquenter assidûment les sites d'informations sur le pays d'origine, les TIC jouent un rôle plutôt important dans le processus d'intégration dans le pays de résidence. Dans leur grande majorité, les personnes interrogées considèrent les TIC comme essentiellement des moyens de renforcer les relations avec le pays d'origine, d'accéder à l'information sur le pays d'origine en temps réel et de savoir ce qui s'y passe tous les jours, de prendre le pouls du pays quasiment en direct et de s'impliquer beaucoup plus que dans le passé, d'intervenir en direct dans les débats sur les radios en ligne, de participer aux forums de discussion et de s'exprimer sur la situation politique, économique et sociale du pays d'origine.

    155 BORDES-BENHAYOUN, Chantal et SCHNAPPER, Dominique. Le communautarisme ou l'oubli du monde commun. Le Figaro, 24 février 2006.

    352

    Il n'en demeure pas moins pour autant que la grande majorité des migrants reconnaît que les TIC ont apporté beaucoup de commodités et contribué à renforcer les relations avec le pays de résidence. La diversité des sites web permettant de trouver du travail est particulièrement appréciée dans la mesure où ces sites web ont beaucoup facilité les recherches d'emploi et aussi offrent beaucoup plus d'opportunités d'insertion socioprofessionnelle. De même, les sites web des universités fournissent constamment des informations sur l'actualité culturelle et sociale destinée aux étudiants. D'autre part, les sites des réseaux sociaux tels que Facebook et Hi5 permettent de nouer des contacts et d'interagir avec des internautes d'horizons divers. Ainsi, O. D., moniteur/allocataire de recherche à Aix-en-Provence nous dit :

    « J'ai 27 ans et je suis arrivé en France en 2002, année où j'ai commencé à utiliser le téléphone portable et Internet. Pour le téléphone, j'ai pris un abonnement Orange à 30 euros et la connexion Internet auprès de Wi First à 8 euros par mois. Bien qu'étant un utilisateur assidu de Seneweb où je passe une bonne partie de mon temps libre à surfer sur le site afin de me tenir régulièrement informé de l'actualité de mon pays d'origine, je me rends aussi régulièrement sur le site de l'université Paul Cézanne et dans les forums pour étudiants. Ce qui me permet de me tenir au courant des manifestations culturelles organisées dans la ville et d'entretenir des échanges avec d'autres étudiants sur la vie des étudiants et les perspectives de carrière à la fin des études. C'est pour ces raisons que j'affirme que les TIC contribuent à renforcer les relations avec le pays de résidence ».

    Y. D., âgé de 25 ans et étudiant à Bordeaux avance à peu près les mêmes raisons pour justifier pourquoi il pense que l'utilisation des TIC peut effectivement participer à renforcer les relations avec le pays d'accueil.

    « Comme la plupart de mes compatriotes, je consulte chaque jour Seneweb pour obtenir des informations sur l'actualité sénégalaise. Parallèlement, je consulte aussi régulièrement le site web de l'université Montesquieu Bordeaux 4 pour obtenir des informations sur tout ce qui concerne la vie étudiante. Le site propose des informations sur les aides sociales, les activités physiques et sportives ainsi que les manifestations culturelles destinées aux étudiants de Bordeaux 4. Parmi mes sites web préférés, il y a également celui de l'APEC qui donne accès aux offres d'emploi et de stages pour notamment les jeunes diplômés. Je suis aussi un adepte du forum de discussion Senediaspora et de Facebook. Tout cela fait que je me sens mieux intégré dans mon pays d'accueil ».

    353

    Les sites portails comme Seneweb.com, Xalima.com, Xibar.net ou Rewmi.com permettent au quotidien d'obtenir des informations sur l'actualité sénégalaise. Mais, on s'informe aussi en ligne sur l'actualité française et internationale à travers les sites des quotidiens d'informations généralistes comme Lemonde.fr, Lefigaro.fr, sur le site web du magazine hebdomadaire d'informations Marianne2.fr ou sur le site web du quotidien sportif Lequipe.fr. Plus particulièrement, les TIC facilitent les démarches administratives dans le pays de résidence et permettent, à bien des égards, de disposer de conseils relativement pratiques et utiles sur le pays de résidence. Ainsi donc, contrairement à ce que l'on pourrait penser, observe Philippe Dewitte « il n'est pas dit que la sociabilité communautaire en ligne créera mécaniquement du ghetto »156 ou une vie communautaire renfermée sur elle-même. Nous n'avons noté aucune particularité au sein des sites web réalisés par ou pour les migrants sénégalais visant à promouvoir un quelconque repli identitaire ou à faire l'apologie de l'identité de la culture d'origine. On observe bien entendu une valorisation et une vulgarisation de certains aspects de la culture sénégalaise, mais également une réelle volonté de dialogue interculturel avec la société d'accueil. En définitive, on peut dire, pour paraphraser Yves Charbit, Marie-Antoinette Hily et Michel Poinard (1997), dans leur étude portant sur le va-et-vient identitaire des migrants portugais entre la France et les villages d'origine au Portugal, que les migrants sénégalais en France cherchent, à travers leur vie quotidienne et leur vie professionnelle à « mettre en évidence une certaine logique de va-et-vient entre » leurs territoires d'origine et de résidence, « et non point une rupture, ou un rejet du territoire de résidence au profit du territoire d'origine, « mais la construction d'une vie, au gré des opportunités offertes » à la fois ici et là-bas, et donc dans leurs deux territoires de vie. Même s'il serait imprudent de tirer des conclusions trop hâtives, il nous semble, au contraire, que les migrants se servent de ces technologies pour mieux vivre leur double appartenance.

    8.2 Des usages en faveur de la promotion de quelques facettes

    de la culture d'origine

    En lui donnant la possibilité d'avoir plus de visibilité, Internet participe, d'une certaine façon, à la vulgarisation de la culture sénégalaise en France en particulier et dans

    156 Dewitte, P., Homo cybernatus, in Hommes et migrations, n° 1240, novembre-décembre 2002.

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    le reste du monde en général. Cette technologie est utilisée comme support permettant d'informer et de diffuser les évènements culturels. Aujourd'hui, toutes les informations relatives aux activités culturelles organisées par les associations de migrants sénégalais présentes dans les différentes villes de l'Hexagone sont accessibles sur leurs sites web. Ces associations se servent de leur site web surtout pour informer et communiquer notamment sur l'édition de la semaine culturelle organisée chaque année. Sur chacun de ces sites web, une rubrique entière est généralement consacrée uniquement aux programmes établis dans le cadre de l'organisation de ces évènements culturels. Par conséquent, tous ceux qui veulent découvrir la culture sénégalaise peuvent le faire en se rendant d'abord sur ces sites pour connaître les dates et les lieux. Internet offre ainsi une plus grande ouverture des activités culturelles sur les populations locales et sur les autres communautés. Il permet donc à toutes ces personnes l'accès instantané des programmes culturels à partir de leur domicile. En effet, une personne qui n'a pas le temps de se déplacer peut se connecter sur Internet et obtenir des informations sur le déroulement des programmes culturels. La mise en ligne des activités culturelles peut s'analyser comme un complément au support papier, jadis principal moyen de diffusion ou encore de publicité. Internet contribue de ce fait à démocratiser davantage l'accès aux informations ayant trait aux évènements culturels.

    La plupart des sites web proposent en outre une galerie photos dans laquelle les internautes peuvent consulter les photos prises parfois lors des séances de tam-tam ou de défilés de tenues vestimentaires traditionnelles sénégalaises. La participation à la vie culturelle dans le pays de résidence se manifeste aussi à travers les conférences et débats, mais aussi à travers la promotion de l'art, des savoirs et savoirs-faire développés au Sénégal.

    On constate donc que diverses activités sont initiées par les associations de Sénégalais en France en faveur de la promotion de la culture sénégalaise dans l'Hexagone. Ces manifestations constituent un des aspects de la participation de la communauté sénégalaise à l'animation socioculturelle dans les différentes villes françaises. Ainsi pour mieux remplir leur mission d'ambassadrice de la culture sénégalaise dans les régions françaises, les associations ont investi le cyberespace. Internet permet non seulement de mieux faire connaître la culture sénégalaise auprès des français et des autres communautés vivant en France, mais aussi il permet aux associations de migrants

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    d'acquérir une plus grande audience et une plus grande visibilité dans le paysage associatif français. Internet représente donc un outil puissant pour impulser et donner plus de dynamisme aux manifestations culturelles. Il est utilisé pour affirmer et promouvoir la culture sénégalaise. Internet peut favoriser la diffusion des activités culturelles auprès d'un public plus large afin de lui donner plus de retentissement et aussi favoriser des échanges interculturels. Les associations développent de plus en plus leurs sites sur Internet. Ce qui montre qu'Internet est devenu un canal de diffusion qui complète et renforce les canaux de diffusion traditionnels. Les internautes disposent d'un accès plus facile et d'une meilleure information. Tout ce que l'on mettait avant sur support papier peur être maintenant diffusé sur Internet. Ce qu'Internet offre pour le moment de manière incontestable à toutes ces associations présentes en ligne c'est une vitrine. Il serait aujourd'hui bien difficile de nier le rôle de ces associations dans la vulgarisation de la culture sénégalaise. Non seulement Internet améliore ou augmente la visibilité des activités menées par ces associations, mais il leur permet en outre de communiquer de manière plus efficace avec les différents partenaires locaux.

    Par ailleurs, Internet constitue une vitrine essentielle pour découvrir certaines pratiques de la communauté mouride. On observe une propension des sites web mourides à communiquer sur les activités des différentes associations mourides implantées en France. De ce fait, ils ont surtout vocation à servir d'espace d'information sur l'enseignement et l'oeuvre de Cheikh Ahmadou Bamba et aussi sur les manifestations organisées par les nombreux dahiras répartis sur l'espace français. Certains sites web disposent d'une médiathèque où les internautes peuvent visualiser des enregistrements vidéo ou écouter des enregistrements audio de certains évènements mourides célébrés au Sénégal ou en France.

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    Image 5 : Différentes manifestations culturelles organisées en France

    Cérémonies de faux lions sur la Des Sénégalaises arborant leurs tenues Exposition de produits artisanaux

    place Grenette à Grenoble traditionnelles lors du « Grand Sud » à Perpignan sénégalais à Nice

    8.2.1 Transferts d'informations, de savoirs et de compétences

    La question du transfert des connaissances et compétences des migrants vers leur pays d'origine a connu un regain d'activité à l'ère des technologies de l'information et de la communication. Les pays pauvres qui ont vu au cours de ces dernières années une partie importante de leurs ressources humaines hautement qualifiées partir vers les pays développés, considérés comme des cieux plus favorables à leur épanouissement professionnel, peuvent trouver dans les TIC un atout en faveur de la mobilisation de ce capital humain qui arrive à un point nommé. Sachant que le potentiel de connaissances et de compétences au sein des migrants hautement qualifiés peut aujourd'hui s'avérer, dans bien des cas, un élément essentiel pour le développement des pays d'origine, mais aussi un facteur non négligeable en vue de mieux les connecter au système global de partage des connaissances. C'est d'ailleurs une des idées phares qui sont à la base du projet « Diaspora Knowledge Networks » (DKN).

    Ce projet, initié par l'UNESCO au cours de l'été 2005 et coordonné par le sociologue William Turner157, consiste tout d'abord à mettre en place des mécanismes (outils conceptuels et méthodologiques) qui permettront aux migrants hautement qualifiés, d'une part, d'utiliser toute technologie de communication susceptible de les maintenir en contact avec leur pays d'origine et, d'autre part, de se servir d'Internet pour tisser de solides liens sociaux entre eux. Il s'agit ensuite de localiser des compétences diverses au

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    sein de ces diasporas, à travers par exemple la mise en place d'un système de communication destiné à cerner et gérer de façon adéquate les savoirs et savoirs-faire en leur sein, et aussi d'identifier les ressources, les contraintes et les priorités dans les pays d'origine, sans laquelle aucune action efficace n'est possible. Il s'agira enfin dans le cadre de la coopération bilatérale de faire participer les migrants dans les projets de développement en faveur des pays d'origine. Jean-Baptiste Meyer considère à ce propos que les diasporas de la connaissance constituent un atout inédit pour la compétitivité des pays du sud158. Dans ses travaux sur les diasporas scientifiques, J-B. Meyer s'interroge sur le rôle des migrants chercheurs comme porteurs de dynamisme et comme atouts pour le développement durable des pays d'origine.

    Aujourd'hui, les progrès fulgurants enregistrés dans le domaine des technologies de l'information et de la communication sont incontestablement en train de révolutionner, de façon extraordinaire, la manière dont les migrants parviennent à maintenir et renforcer les relations avec leur pays d'origine. Ainsi, les migrants hautement qualifiés au sein de la diaspora sénégalaise en France peuvent non seulement communiquer au quotidien plus facilement entre eux ou avec la fraction qui vit ailleurs dans d'autres pays de migration, mais également ils peuvent accéder en temps réel à certaines informations relatives au pays d'origine, informations parfois déterminantes dans leurs choix présents ou futurs. Il semble donc que les TIC contribuent à élargir les perspectives d'emploi à l'échelle mondiale, par conséquent à plus de mobilité internationale, tout en accentuant l'idée de coprésence avec le pays d'origine malgré la distance. En France, les migrants sénégalais hautement qualifiés regroupent des enseignants, des ingénieurs, des médecins, des juristes, des consultants, des informaticiens, des entrepreneurs, des financiers... Or, la plupart d'entre eux sont des porteurs de projets, des vecteurs d'investissement. C'est donc surtout pour se rencontrer afin de mieux se connaître et aussi pour échanger et initier des collaborations professionnelles que ces cadres Sénégalais ont décidé de se réunir au sein du réseau « Espace Jappo ». De même que les étudiants et anciens étudiants sénégalais dans les grandes écoles françaises comme l'Ecole Polytechnique, Ponts et chaussées, HEC... se sont rassemblés autour de l'Association des étudiants Sénégalais des grandes écoles (AESGE), dans le but de tisser de solides liens de fraternité et de promouvoir leurs

    157 William ou Bill Turner est chercheur au LIMSI (laboratoire d'informatique pour la mécanique et les sciences de l'ingénieur), une unité de recherche du CNRS, associée aux universités Paris 6 et Paris 11. Il est membre de l'équipe PCD, Groupe Architectures et Modèles pour l'Interaction (AMI).

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    connaissances et compétences auprès des entreprises sénégalaises et multinationales. Les membres de l'AESGE ont mis en place un réseau de parrainage pour permettre à des lycéens ou des étudiants de prendre sous leur tutelle des enfants déshérités des zones rurales sénégalaises.

    Au Canada, les ingénieurs et scientifiques sénégalais, regroupés au sein de la Société Sénégalaise des Scientifiques et Ingénieurs au Canada (S3IC), déploient un certain nombre d'initiatives en direction de leur pays d'origine. C'est ainsi qu'ils ont mis en place un important projet de transformation de plantes aquatiques envahissantes au niveau de la région du fleuve et plus précisément à Ross Béthio dans la région de Saint-Louis. Il s'agit du projet Jade, un projet financé par la Banque Mondiale à hauteur de $US 100.000 et consistant à transformer des herbes envahissantes en granules combustibles que les populations locales pourront utiliser dans les cuissons domestiques. Il y a aussi un projet pilote visant à informatiser les services sénégalais chargés d'émettre des pièces d'état civil afin de permettre à leurs compatriotes de pouvoir effectuer en ligne des demandes d'extrait de naissance, de certificat de mariage, de décès... Un autre projet consiste à utiliser la biomasse pour produire de l'énergie dans certaines zones démunies du Sahel rural, en partenariat avec une entreprise canadienne, Canada Composting Inc (CCI). Ce projet, décomposé en trois phases, vise d'abord dans une première étape à produire de l'énergie à partir de la valorisation énergétique des résidus et déchets agricoles, ensuite une seconde étape consiste à traiter des déchets urbains et enfin une troisième étape assure la production d'énergie à partir des cultures énergétiques (référence : www.s3ic.ca). Par ailleurs, les membres de la S3IC apportent également leurs contributions au bon fonctionnement de certains services administratifs sénégalais en faisant par exemple des propositions de structures organisationnelles. C'est dans ce sens qu'une proposition a été adressée par lettre au Directeur de l'ARTP de l'époque, Monsieur Malick Guèye, en mars 2006.

    Les TIC, en particulier Internet, offrent aux expatriés qualifiés des possibilités de relations et d'échanges. De nouveaux réseaux se développent dans lesquels les membres, dotés de compétences diverses, sont liés par des liens de solidarité, mais en même temps par le besoin de s'organiser afin aussi d'être plus utiles au pays d'origine. A cet effet, des sites web sont développés pour servir de plateformes de rencontres, d'échanges d'idées et

    158 MEYER, J-B. Les diasporas de la connaissance : un atout inédit de la compétitivité du sud. La Revue

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    d'informations sur les missions, les activités et les projets initiés. Ces sites fonctionnent en fait comme des lieux de contact ou des lieux stratégiques susceptibles de procurer des compétences qui pourraient éventuellement se révéler productives dans des activités essentielles pour le pays d'origine.

    Aujourd'hui, les médecins sénégalais installés à l'étranger peuvent trouver, à travers la vidéoconférence, un moyen de travailler en synergie avec leurs collègues médecins au Sénégal. Comme cela a d'ailleurs commencé à se faire entre le Sénégal et quelques uns de ses partenaires européens. Depuis juin 2001, une unité de chirurgie assistée par vidéo existe et fonctionne au CHU de l'hôpital Aristide Le Dantec à Dakar. Cette chirurgie en vidéo-assistée permet aux étudiants sénégalais et d'autres pays d'Afrique de bénéficier des connaissances et du savoir-faire d'experts exerçant dans des centres partenaires européens tels que le professeur G. Fourtanier de l'hôpital Rangueil de Toulouse, le professeur G. B. Gadiere de l'hôpital Saint-Pierre de Bruxelles, le professeur J. Marescaux de l'IRCAD de Strasbourg. En outre, des gynécologues sénégalais ont pu acquérir à distance une formation en ligne avec la collaboration des universités de Brest et de Grenoble dans le cadre de l'université médicale virtuelle francophone.

    Par ailleurs, les technologies de la voix sur IP, notamment Skype ou Msn Messenger offrent également aux enseignants et chercheurs sénégalais de la diaspora une formidable opportunité pour communiquer en temps réel et partager facilement les résultats de leurs travaux avec des compatriotes partageant les mêmes centres d'intérêt au Sénégal. Ces technologies offrent aussi des espaces de rencontre, de partenariat et de travail. A ce propos, nous avons déjà montré l'utilisation de Skype par deux migrants sénégalais et leurs partenaires français (JTS France) comme espace virtuel de rencontres, d'échanges et de travail. Les différentes réunions pour créer une filiale de JTS France se sont en effet déroulées sur Skype. Sénégal société spécialisée dans la vente de semences et d'accessoires de jardinage. Les différents actionnaires en France et le responsable au Sénégal disposent tous d'un compte sur Skype où a lieu l'essentiel des réunions de travail. L'Internet mobile acquis auprès de l'opérateur Orange Sénégal permet à M. G., en charge de JTS Sénégal, d'avoir à disposition en temps réel toutes les informations venant de ses collaborateurs à Thiès ou de ses partenaires en France.

    internationale et stratégique, 2004, 55.

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    Quel que soit le lieu où il se trouve, le candidat à l'investissement au Sénégal peut se rendre sur les sites portails et solliciter les avis de leurs compatriotes dotés de compétences avérées dans le domaine juridique ou celui des finances avant de prendre la décision de placer le capital accumulé durant des années de labeur et de privation dans une quelconque activité. Les forums consultés montrent que les internautes s'en servent pour dialoguer et parfois obtenir des explications pointues dans de nombreux domaines.

    C'est ainsi que se sentant floués, des Sénégalais, qui avaient investi dans le projet consistant à la réalisation du centre commercial « les Quatre C » à Dakar, se sont regroupés pour mieux défendre leurs intérêts. En avril 2009, ils ont compris le bénéfice qu'ils pouvaient trouver à utiliser le site portail Seneweb.com comme lieu d'information et de communication. Ils ont pu ainsi sensibiliser une bonne partie des internautes sur le différent qui les oppose avec le promoteur du centre commercial. En retour, ils ont pu obtenir, de façon instantanée, des conseils sur les démarches à entreprendre sur le plan juridique.

    On a pu aussi constater que des imaginations fertiles peuvent parfois se développer à travers les sites web des associations de migrants. Sur Facebook, un migrant sénégalais résidant en Italie a créé une page consacrée à Thiaroye en banlieue dakaroise afin de regrouper tous les migrants originaires de cette localité ainsi que toutes les personnes qui aiment cette localité ou ont envie de la découvrir. Cette page, intitulée « Tewwal Sa Gokh » (qui signifie en wolof « Représenter sa localité ») offre donc aux migrants originaires de Thiaroye la possibilité de se retrouver pour discuter et essayer de trouver ensemble des solutions aux maux dont souffre leur localité d'origine. Des débats sont organisés autour des questions telles que l'émigration clandestine, les inondations, les problèmes de santé liés au déversement de l'oxyde de plomb contenu dans les batteries automobiles sur le sol de la commune ... Les internautes peuvent donner leurs avis et proposer des idées pouvant permettre de créer des emplois aux jeunes restés sur place. Ainsi l'un des membres du réseau, conscient des potentialités liées à l'exploitation des déchets qui s'amoncellent dans la commune, émet l'idée de mettre en place une usine de transformation des déchets en énergie. Tout ce qui vient d'être dit montre que l'insertion et les usages des TIC par les migrants permettent à ces derniers de donner davantage de sens positif à leurs diverses contributions en faveur du bien-être et de l'amélioration des conditions d'existence de leurs compatriotes restés au pays. Les sites web peuvent

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    constituer des plateformes de rencontres, d'échanges et de relations de partenariat. Ils peuvent aussi combler le déficit de confiance que les migrants éprouvent souvent à l'égard des pouvoirs publics dans les pays d'origine. Les TIC favorisent la transparence, ce maillon faible du dispositif au niveau de l'investissement en particulier et pour le développement en général.

    Il serait tout particulièrement judicieux que les différents acteurs concernés essayent de voir ensemble dans quelle mesure ces migrants hautement qualifiés pourraient raisonnablement mobiliser de façon satisfaisante leurs compétences au profit du bien-être de leurs compatriotes restés au pays. Sans aller jusqu'à tomber dans l'euphorie consistant à penser naïvement que nos pays pauvres vont enfin réaliser le bond technologique tant attendu ou espéré et entrer miraculeusement dans une ère nouvelle et radieuse de développement grâce à l'accès massif des migrants hautement qualifiés aux TIC. Force est quand même de reconnaître que ces migrants sont porteurs de nouveauté et d'innovation qui peuvent avoir des effets remarquables s'ils sont exploités à bon escient. La mobilisation de cette « knowledge diaspora », de ces élites expatriés est fondamentale dans le processus de développement de leur pays d'origine. Bien que continuant de subir encore une importante fuite des cerveaux, un pays comme l'Inde a su aussi en même temps mettre en place des initiatives incitant ses élites expatriées à jouer un rôle important dans le développement des pôles scientifiques et techniques dans leur pays d'origine (A. M. Gaillard et J. Gaillard, 2002). Parmi les pays émergents du Sud-Est asiatique, certains tels que Taïwan ou la Corée du Sud ont bénéficié des retours de leurs jeunes diplômés qui, à leur tour, « ont largement contribué au développement rapide des techniques de l'information et de la communication, secteur sur lequel s'est appuyé le développement économique et industriel de ces pays durant les dernières décennies (Chang, 1982; Song, 1991; Luo & Wang, 2001 cités par. M. Gaillard et J. Gaillard, 2002). Ils constituent des interlocuteurs valables pour les partenaires au développement. Néanmoins, cela suppose, entre autres, une prise de conscience et une réelle volonté politique des pouvoirs publics sénégalais. C'est là un vaste débat.

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    8.2.2 Internet, un outil éducatif permettant aux enfants issus de l'immigration de mieux connaître leurs cultures d'origine

    En France, les mesures prises en faveur de la démocratisation de l'accès à Internet ont permis à la grande majorité des foyers de se connecter au réseau mondial. C'est ainsi, par exemple, que des enfants issus de milieux sociaux particulièrement défavorisés parviennent à accéder et utiliser Internet presque de la même manière que les enfants des milieux aisés. En devenant accessible même à ceux qui sont dans les périphéries habituellement marginalisées, Internet permet à chaque individu de trouver sa place dans le réseau.

    Il faut d'abord noter qu'en France, les enfants issus de l'immigration présentent des taux d'échec relativement élevés au niveau des résultats scolaires. Le principal facteur évoqué est souvent les conditions sociales difficiles dans les cités et finalement peu propices aux apprentissages scolaires. Très souvent aussi, ces jeunes ressentent un certain malaise à vivre vraisemblablement la question de la double appartenance que leur confère la naissance en terre française et leur origine africaine. L'un des problèmes que pose cette double appartenance reflète en grande partie la faiblesse des repères là où ils vivent, en raison notamment des problèmes d'intégration et de citoyenneté dans la sphère publique du pays de résidence et aussi de l'image négative et réductrice de l'Afrique dans certains médias occidentaux. Pour le journaliste malien Nouhoum Keita (2005) de la radio Kayira, « la première impression qui se dégage lorsqu'on analyse le champ d'investigation des médias occidentaux » est que, hormis les catastrophes, les guerres et les famines, « l'Afrique y occupe une part insignifiante de nouvelles ». Dans ses écrits, le professeur Charles Moumouni (2003) souligne que l'image projetée de l'Afrique dans les médias européens et nord américains est souvent de type apocalyptique. L'anthropologue Jean Loup Amselle (2001) considère que cette situation est tributaire d'une vision, « où l'Afrique est volontiers fantasmée, souvent d'ailleurs de façon contradictoire, à la fois comme continent dégénéré et source de régénération créative ». Ceci se traduit par une grande ignorance des réalités africaines de la part de certaines populations qui consomment ces médias. Il est d'ailleurs surprenant de voir, à tel point les enfants issus de l'immigration peuvent avoir des idées stéréotypées ou fatalistes, dans des proportions inquiétantes, sur les lieux d'où sont originaires leurs parents. Ce sujet est souvent évoqué dans les discussions entre étudiants. Généralement, les étudiants de province passent les vacances scolaires auprès des membres de la famille installés à Paris. Durant leur séjour à

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    Paris, beaucoup découvrent avec stupeur et effarement les préjugés tenaces de leurs neveux ou cousins sur le continent d'origine de leurs parents. Pour la plupart de ces jeunes nés ou ayant grandi en France, l'Afrique est un continent où les hommes cohabitent encore avec les animaux sauvages, un continent qui est la proie de toutes sortes de guerres interethniques et ravagé par l'extrême pauvreté et les maladies telles que le sida ou le paludisme. Il faut alors leur faire comprendre que même si ces faits ne sont pas à nier, l'Afrique est aussi un continent qui enferme plusieurs richesses (humaines, naturelles, culturelles...). Même si elle manque d'infrastructures de grande envergure, elle dispose aussi d'aéroports, d'autoroutes, de ports, d'universités, etc.

    En France, l'accès à Internet est devenu une réalité même au sein des couches sociales les plus défavorisées. Les enfants issus de l'immigration peuvent trouver une panoplie de services sur Internet leur permettant de s'informer, communiquer, se divertir, tisser des liens d'amitié avec d'autres enfants de leur âge partout dans le monde, et plus particulièrement de mieux connaître la culture de leurs parents. Dans certaines familles, les enfants peuvent se servir d'Internet pour aider leurs parents illettrés à effectuer en ligne quelques démarches administratives. Ils peuvent aller sur Internet pour faire des recherches en ligne et trouver des informations utiles et intéressantes sur les lieux d'origine de leurs parents. Il représente à la fois un lieu de contact où on se croise pour nouer des relations interpersonnelles et un lieu d'apprentissage et d'acquisition de connaissances sur des territoires lointains. Ils disposent en effet de nombreux moyens comme les messageries instantanées (Skype, Msn messenger...), les réseaux sociaux en ligne (Facebook...), le courrier électronique, les espaces de discussion en ligne (les forums et les chats) leur permettant d'accéder quelquefois en temps réel à toutes sortes de documents, de communiquer et de s'informer. Cependant, si Internet contribue incontestablement à permettre aux enfants d'enrichir leurs connaissances et d'avoir une fenêtre très largement ouverte sur le monde, il n'en constitue pas moins un danger pour eux. En outre, ceux dont les parents ne contrôlent pas toujours ou ne vérifient jamais si les sites web visités sont appropriés courent des dangers multiples, notamment naviguer sur des sites incitant à l'appât du gain facile, à la violence, des sites pornographiques... Et que dire encore des enfants dont les parents ignorent tout de l'outil Internet ! De ce fait, il convient d'être particulièrement attentif et vigilant dans l'utilisation de cette technologie par les enfants, dans la mesure où Internet peut avoir des conséquences nuisibles et dangereuses.

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    8.3 Les TIC, de nouveaux moyens de contrôle, de surveillance

    et de répression ?

    Les applications des TIC offrent aux institutions s'occupant de tâches proprement sécuritaires de nouveaux outils de surveillance et de contrôle des citoyens. Dans les pays occidentaux, de nombreux espaces publics ont été équipés de caméras de surveillance ou vidéosurveillance durant ces dernières années, afin de dissuader d'éventuels actes mal intentionnés. Comme on peut le voir plus particulièrement dans les centre-villes, les aéroports, les gares, le long des routes pour réprimer les excès de vitesse et diminuer les accidents et dans les transports publics, des politiques de vidéosurveillance de grande ampleur ont été mises en place par les pouvoirs publics en France. Des lois instaurant l'installation de caméras de vidéosurveillance dans certains lieux publics, ces non lieux explorés par Marc Augé (1992) dans son Anthropologie de la surmodernité, ont été votées dans d'autres pays occidentaux, notamment l'Angleterre, la Suisse... Le déploiement de cet arsenal souvent très coûteux répond au tout sécuritaire initié par les autorités face à la recrudescence des actes de vandalisme et de délinquance et autres délits. Toutefois, ces initiatives rencontrent de nombreux détracteurs qui doutent, à juste raison, de leur efficacité réelle et redoutent leur usage abusif dans la vie privée. L'extension de l'installation des caméras de vidéosurveillance dans les zones résidentielles a provoqué un gigantesque tollé qui a fini par populariser l'expression « Big Brother » pour dénoncer les dérives liberticides. Dans son ouvrage La globalisation de la surveillance, Armand Mattelart (2007) lance en quelque sorte une alerte sur les menaces que font peser l'intrusion de techniques de surveillance de plus en plus sophistiquées dans la vie des individus. Il montre que dans les pays développés, la prolifération des systèmes de contrôle des citoyens, notamment empreintes génétiques, fichage, vidéosurveillance, écoutes, puces... a permis et permet encore de réaliser des prélèvements d'informations utiles pour dresser des profils et géolocaliser plus simplement les citoyens. Claude-Marie Vadrot (2007) estime que cette grande surveillance est en train de créer une obsession sécuritaire d'où peut découler une démocratie en liberté surveillée.

    Dans un contexte où la migration est considérée comme un problème de sécurité, on constate que certains aspects du problème évoluent vers un amalgame entre délinquance, immigration et illégalité. Pour certains hommes politiques et une partie de l'opinion publique, il y a un lien établi entre migration, chômage et insécurité. Ce sentiment

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    d'insécurité suscite des peurs que certains hommes politiques n'hésitent pas à utiliser comme fonds de commerce. C'est en ce sens que l'on assiste à la mise en place d'un dispositif sécuritaire de plus en plus coûteux et draconien pour surveiller les frontières et contrôler les déplacements des migrants et un durcissement généralisé des politiques migratoires. En revanche, il est également à craindre que les nouveaux outils de communication accentuent davantage les contrôles et les répressions dont les migrants font déjà l'objet.

    8.3.1 Surveillance des frontières et traçage des migrants

    Pour empêcher les arrivées éventuelles de migrants sur leurs territoires, la plupart des pays occidentaux ont mis en oeuvre des stratégies complexes de surveillance et de restriction des mouvements au niveau de leurs frontières géographiques. Non seulement, les frontières sont maintenant surveillées jour et nuit par des technologies de plus en plus sophistiquées, « dont la caractéristique la plus saillante est d'être à la fois mobiles et intelligentes, c'est-à-dire capables de s'adapter à la mobilité des individus, de les suivre, de tracer leur itinéraire et de déterminer leur véritable identité (A. Ceyhan, 2010), mais aussi par des gardes-frontières mieux formés, mieux entraînés et dotés davantage d'équipements. D'autant plus que notent Bertrand Badie et Catherine Withol de Wenden « les flux migratoires font figure d'intrus qu'il s'agit de maîtriser et de contrôler159 ». L'objectif visé, à travers toutes ces mesures, consiste principalement à rendre ces frontières les moins étanches possibles. Ces « frontières intelligentes », intelligentes dans la mesure où elles doivent être capables de filtrer et détecter les entrées et sorties des « individus à risque » en devenant aussi mobiles qu'eux, deviennent en quelque sorte la ligne de front où la richesse se dresse toutes griffes dehors face à l'avancée de cette effrayante pauvreté. Ainsi, dans l'espace Schengen, la gestion des frontières extérieures de chaque État membre de l'Union Européenne est désormais coordonnée par l'Agence européenne pour le contrôle des frontières extérieures (FRONTEX) créée en 2004 par l'Union Européenne. En effet, souligne Ayse Ceyhan (2010), « l'Union européenne hésite à faire de la mobilité un atout. Plutôt que de bâtir une politique d'immigration adaptée

    159 BADIE, Bertrand et WITHOLD DE WENDEN, Catherine. Le Défi migratoire. Paris : Presses de la Fondation nationale de Sciences Po, 1994.

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    aux nouvelles dynamiques de la mobilité, elle continue de mélanger une logique sécuritaire de contrôle, qu'elle valorise plus que tout, avec une logique utilitariste d'accueil de migrants qualifiés pour combler le manque de main-d'oeuvre dans certains domaines bien précis comme l'informatique ».

    Au niveau des systèmes utilisés pour le traçage des migrants, on peut mentionner les puces présentes au niveau des visas collés sur les passeports et les documents de titres de séjour, la biométrie, les caméras, les capteurs et les radars. La biométrie est une technique qui permet d'obtenir des renseignements extrêmement précis sur des individus. Elle permet de reconnaître chaque individu en fonction de ses caractéristiques biologiques propres. Cela peut se faire à travers par exemple une analyse morphologique des empreintes digitales ou des traits du visage. Les moindres présences suspectes peuvent en général être détectées par les capteurs et les radars.

    Toutes ces mesures combinées font que les migrants rencontrent aujourd'hui des obstacles insurmontables pour traverser certaines frontières terrestres ou maritimes. Mais une chose est certaine, ces mesures ne peuvent en aucun cas constituer un frein à la volonté inébranlable des candidats de migrer au péril de leur vie. Etant donné l'absence désespérante de perspectives de promotion sociale dans les pays d'origine et leur forte détermination à franchir ou contourner, dans des conditions de précarité extrêmes, les obstacles de toutes sortes pour rejoindre ces pays où ils espèrent tout simplement des conditions de vie meilleures.

    8.3.2 Recrudescence de l'émigration clandestine

    Il faut bien reconnaître que le phénomène des « sans-papiers » ou « clandestins » a pris une ampleur considérable ces derniers temps. La présence en grand nombre de migrants en situation irrégulière sur le territoire français suscite de nombreux débats dans la vie publique française et engendre parfois de vives tensions. Au point que des mesures drastiques ont été prises pour rendre plus complexe les conditions d'entrée et de séjour des étrangers sur le territoire français et aussi augmenter les reconduites à la frontière. Toutefois, il est bon de préciser que près de 90% des migrants en situation irrégulière sont entrés légalement en France entre 1998 et 2002 selon le ministère de l'intérieur. La clandestinité est intervenue seulement après un refus de renouvellement de leurs titres de

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    séjour par la préfecture. Le durcissement des politiques migratoires en France a provoqué une orientation des flux migratoires clandestins vers l'Italie et l'Espagne en particulier.

    Au cours des ces trois dernières années, des milliers de jeunes originaires de l'Afrique subsaharienne, accablés et acculés par un quotidien difficile, ont tenté de rejoindre clandestinement l'Espagne, notamment les îles Canaries, par la mer. Un nombre impressionnant de clandestins subsahariens, dont des milliers de jeunes Sénégalais, a quitté les eaux du Sénégal, de la Mauritanie, de la Gambie et de la Guinée-Bissau pour se rendre de façon fort périlleuse en Espagne au moyen d'embarcations de fortune, les « lothios » en wolof ou « cayucos » en espagnol. Des pirogues remplies de clandestins, entre 50 et 100 personnes à leurs bords, ont pris d'assaut les côtes canariennes.

    Il est intéressant de remarquer les usages des technologies de l'information et de la communication, notamment le téléphone portable et le GPS (global positioning system) par les migrants clandestins et les passeurs. Le téléphone portable est le principal outil de contact avant le voyage. Les organisateurs des voyages s'en servent pour contacter les candidats, di