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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

Disponible en mode multipage

UNIVERSITE PARIS IX - DAUPHINE

UFR Sciences des Organisations

Thèse de Doctorat en Sciences Politiques

Emmanuel BRILLET

Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie

Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation

Thèse dirigée par John CROWLEY, spécialiste principal du programme à l'Unesco, section des sciences humaines et sociales

Rapporteurs :

Omar CARLIER, Professeur d'histoire à l'Université Paris-VII

Claude DUBAR, Professeur de sociologie à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

Suffragants :

Luis MARTINEZ, Directeur de recherches au CERI-Sciences-Po à Paris

Pierre VALLIN, Maître de conférences en sciences politiques à l'Université Paris IX - Dauphine

Thèse soutenue le 21 février 2007

Table des matières

Introduction 11

I. Ouverture 11

II. Etat des questionnements et des travaux 17

II.1 Les figurations politiques : construction, usages et réception 17

II.2 Les harkis comme objet d'étude 24

III. Orientation et posture analytiques 29

III.1 Problématique 30

III.2 Posture analytique 32

III.2.1 La stigmatisation telle qu'elle est "agie" : les rationalités stratégiques au fondement de la construction des anathèmes politiques, ou la dimension narrative de l'appareil social de domination (niveau macro-politique) 33

III.2.1.1 De l'invention d'une figure à l'invention d'un destin : le rapport entre fiction et fondation (y compris le mouvement itératif entre langage et violence) 34

III.2.1.2 Jeux et enjeux de mémoire : postérité symbolique et usages rétrospectifs de la figure du harki 36

III.2.2 La stigmatisation telle qu'elle est subie et ordinairement relayée : la capillarisation des anathèmes politiques dans les interactions de la vie sociale et familiale (niveau infra ou micro-politique) 39

III.2.2.1 Une posture analytique aux confluents d'une visée compréhensive du sujet et d'une approche dynamique du processus de socialisation 42

III.2.2.2 La dynamique des générations au coeur des processus de médiation entre l'individuel et le collectif 43

IV. De soi aux autres : contre-transfert et objectivation du rapport à l'objet 50

V. Annonce de plan : Inventer, étiqueter, subir, réagir : au fil d'une destinée 53

Partie 1

Ce que devenir harki veut dire 60

I. Une destinée singulière ou comment l'on devient « harki » 62

A. Qui sont les « harkis » ? Les supplétifs de l'armée française et autres catégories de musulmans "pro-français" pendant la guerre d'Algérie 63

B. Combien étaient-ils ? Effectifs comparés avec ceux du FLN / ALN et importance relative des musulmans pro-français dans la population musulmane algérienne 69

C. Pourquoi les supplétifs ont-ils été recrutés ? 71

- 1. De l'utilité des troupes supplétives dans un contexte de guérilla ou la question de l'efficace militaire des supplétifs 72

- 2. De l'utilité d'un recrutement de masse dans le contexte d'une guerre « subversive » ou la question de l'efficace politique des supplétifs 73

D. Pourquoi les supplétifs se sont-ils engagés ? 74

- 1. Par conviction, fidélité à l'armée et/ou tradition familiale 75

- 2. Le besoin de protection et/ou le désir de vengeance contre les exactions du FLN 76

a) Les atteintes à l'honneur et à la virilité .....76

b) La somme des interdits et des obligations, et la démesure des châtiments 76

c) Le ciblage systématique des élites traditionnelles et des éléments non inféodés au FLN 77

- 3. Les engagements forcés, sous pression physique et/ou psychologique de l'armée française 79

a) La violence psychologique 79

b) La violence physique 79

- 4. Les ralliements d'anciens maquisards de l'ALN 80

a) Les ralliements volontaires

b) Les ralliements sous pression

- 5. Les engagements par besoin / « pour la solde » 81

- 6. Par solidarité tribale (rivalités de clans ou de villages) ou par désir d'assouvir des vengeances d'ordre privé 81

E. Les facettes d'un comportement : attitude à l'égard des populations civiles et des prisonniers, attitude au combat et loyauté 83

a) L'attitude à l'égard des populations civiles et des prisonniers 84

b) La combativité et la loyauté 88

II. L'obstruction faite au repliement des harkis : un crime d'indifférence ? 92

A. Du statut de supplétif à celui de figurant 93

- 1. Ni la lettre, ni l'esprit : la vacuité voulue des accords d'Évian en termes de garanties offertes aux musulmans pro-français 94

a) La légitimation de fait du FLN comme seul représentant qualifié des intérêts de la composante musulmane de la population algérienne au cours des négociations d'Evian 95

b) L'absence de tout volet répressif gradué en cas de violation des clauses de non-représailles par le FLN 97

c) La promesse non tenue du maintien automatique dans la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local 101

- 2. Lire entre les lignes : un dispositif officiel de rapatriement assorti de critères restrictifs, ou le rapatriement sous condition(s) des anciens supplétifs de l'armée française 112

a) Le désarmement 114

b) Les options offertes aux anciens supplétifs musulmans : sauver sa peau seul ou mourir en famille 116

b.1 Les procédures et modalités d'application pratique des options précitées 116

b.2 L'esprit de la mise en oeuvre des options précitées 122

b.2.1. La minoration des périls (19 mars - 2 juillet 1962) 122

- La duplicité du FLN 126

- L'annonce du plan général de rapatriement 129

- L'interdiction des rapatriements en dehors des voies officielles 131

- L'assimilation des harkis à des recrues potentielles de l'OAS 139

b.2.2. De la minoration à la dénégation des persécutions (à partir du 3 juillet 1962) 142

c) L'autre figure du Père, ou la place accessoire des musulmans pro-français dans le dessein gaullien 153

c.1 Sur la considération portée par le chef de l'État aux troupes supplétives et sur son attitude quant à l'évolution de leurs effectifs 153

c.2 Sur le scepticisme du chef de l'État quant à la possible coexistence et, plus encore, quant à la possible intégration des communautés européenne et musulmane dans un cadre français 155

B. Chiffrer les maux 162

- 1. Sur le nombre de rapatriements 163

- 2. Sur le nombre de musulmans pro-français massacrés par le FLN 169

a) La succession des faits 169

b) Le bilan 179

III. Une destinée pré-tracée : le massacre des harkis par le FLN, un crime de froide logique révolutionnaire 185

A. L'invocation autoritaire de l'Un ou la prétention du FLN à assurer l'exclusivité de la représentation des aspirations de la population algérienne 192

- 1. Le « traître imaginé » ou l'effacement de la frontière entre opposition et subversion

192

- 2. La réduction de l' « Un » au « Même », ou l'exclusive d'un « discours de l'enfermement » (Mohamed Benrabah) 197

a) L'exclusivisme identitaire ou la primauté d'un « discours de l'enfermement » (Mohamed Benrabah) 199

b) L'exclusivisme religieux, entre condamnation du maraboutisme et condamnation de l'oecuménisme 202

c) L'exclusivisme programmatique, entre anti-impérialisme et anti-cosmopolitisme 206

B. L'exercice stratégique de la terreur ou la « conscientisation » à marche forcée des populations 211

- 1. Le ciblage systématique des musulmans pro-français et des nationalistes dissidents

214

- 2. La « politique du pire » ou l'exposition délibérée des civils musulmans aux représailles de l'armée française 217

IV. Du regroupement à la relégation : la politique d' « accueil » des Français musulmans rapatriés 221

A. « Une politique de reclassement collectif » (M. Abi Samra, F.-J. Finas) 223

- 1. Des quais aux camps ou les prémisses d'une vie en coupe réglée 223

- 2. De la vie en réserves aux emplois réservés : « un destin préfabriqué » 225

a) Coupés de leurs droits : la mise sous tutelle légale 225

b) Coupés du monde du travail 227

c) Coupés de l'école 228

B. « Des espaces de contrôle totalitaire » (M. Abi Samra, F.-J. Finas) 230

- 1. Des espaces enclavés 231

- 2. De la sériation à la sérialité, ou « la dispersion délibérée des groupes d'affinités » (M. Abi Samra, F.-J. Finas) 232

- 3. De l'infantilisation à la déresponsabilisation des Français musulmans rapatriés 232

- 4. La violation de l'intimité, de la vie privée et des libertés individuelles 235

C. « La rupture de 1975 et la politique de déconcentration » (M. Abi Samra, F.-J. Finas) 237

Partie 2
Ce que parler des harkis veut dire 246

I. La figure du harki dans les gestes algériennes de la guerre d'Algérie 249

A.  Le harki réifié ou la mémoire comme réalité instrumentale 250

- 1. Entre totem et tabou : une figure recomposée (1962-1988) 250

- 2. Entre Charybde et Scylla : une figure décomposée (depuis 1988) 264

B. Le harki retrouvé ? Les chemins de traverse de la mémoire collective 275

II. La figure du harki dans les gestes françaises de la guerre d'Algérie 285

A.  Les habits officiels du souvenir : un récit éthéré (le harki sous l'éteignoir) 287

B. L'ordinaire des prises de position 295

- 1. Le détournement de vocable ou la banalisation des acceptions outrancières du terme « harki » (le harki comme référence injurieuse) 295

- 2. Entre positionnement politique et geste politicienne : images et usages des harkis dans le paysage politique français 299

a) Entre geste gaullienne et gêne néo-gaulliste : de la difficulté d'un droit d'inventaire sur la personne du général de Gaulle au sein de la droite chiraquienne 299

b) Entre défiance et indifférence : la figure du harki dans les gestes communiste et socialiste de la guerre d'Algérie 302

- La figure du harki dans la geste communiste 303

- La figure du harki dans la geste socialiste 306

c) Le Front national, entre "nostalgérie" et islamophobie 310

- 3. Les évocations inaudibles ou la geste amère des « soldats perdus » de l'Algérie française (le harki comme étendard d'une « espérance trahie ») 314

III. La figure du harki dans la geste intellectualiste de la guerre d'Algérie 322

A. Les ressorts immédiats de la stigmatisation : une vision clairement adversative (1954-1962) 332

- 1. « Chose colonisée » et « spectateur écrasé d'inessentialité » (Frantz Fanon) : le harki, une figure non avenue 336

- Un contexte intellectuel : l'Algérie au prisme de la littérature tiers-mondiste 338

- L'inattention systématique portée aux dimensions locales, discriminantes du conflit algérien 340

- 2. « Ces hommes en bleu payés pour trahir leurs frères » (Simone de Beauvoir) : le harki, une figure malvenue 345

- De la divinisation de l'histoire à la fétichisation de la violence (la praxéologie de la « table rase ») 345

- De la notion de « fausse conscience » à celle de « culpabilité objective » 351

- Le refus de la symétrie entre les exactions commises par le « colonisé » et celles commises par - ou au nom du - « colonisateur » 352

B.  Les ressorts rétrospectifs de la stigmatisation : une vision déplorative ? (depuis 1962) 362

- 1. Un esprit simple : le harki, produit passif de l'aliénation coloniale 365

- 2. Un esprit rude : le harki, exécuteur des basses besognes de la répression 367

- Sur le souvenir de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 et la manière dont il participe de la stigmatisation des anciens harkis dans la geste intellectuelle de la guerre d'Algérie 368

- Une personnalisation opportune ? La focalisation sur les « harkis de M. Papon » (Marcel Péju) 373

Partie 3

Ce que veut dire être harki dans l'ordinaire des relations sociales et familiales 379

I. De la confusion à la forclusion : le rapport à la mémoire familiale et la façon dont il peut (ou non) produire la honte chez l'enfant 384

A. « Une indicible histoire » (Mohand Hamoumou) ou l'histoire d'une honte "partagée" 388

- 1. La difficulté d'en parler (du côté des pères) 390

- 2. La résistance à la recevoir (du côté des enfants) : l'évitement du conflit ou la délicate transgression du tabou paternel 399

B. « Le manque du père de l'avoir introduit au monde » (Jacqueline Palmade) : un obstacle à la « dynamique de l'appropriation » (Jean-Pierre Terrail) 402

II. La construction routinière du rapport Nous / Eux ou la difficulté d'être soi dans l'ordinaire des relations sociales 408

A. L'infirmation de soi dans le regard d'autrui ou la sur-exposition des enfants de harkis aux exo-définitions de soi 411

- 1. La dépossession de soi par l'amalgame : le "délit de faciès", forme ordinaire de déni d'une mémoire singulière 412

- 2. La dépossession de soi par la flétrissure ou la rémanence transgénérationnelle du stigmate d'infamie 417

B. Le maniement du stigmate ou « les difficultés qu'éprouve l'individu «discréditable» à contrôler l'information sur lui-même » (E. Goffman) 424

- 1. L'effort de neutralisation des préjugés liés au faciès, ou « le surmarquage des attributs de francité » (Mohamed Kara) 426

a) L'usage de « désidentificateurs », ou comment ne pas « être parlé par son corps » (André Gorz) 426

b) La stratégie de divulgation de l'identité intime 430

- 2. L'effort de conformation aux anticipations normatives des populations issues de l'immigration maghrébine, ou « le surmarquage des attributs de l'arabité » (Mohamed Kara) 432

III. L'écartèlement des identifications au niveau du Moi : le concept de triangle de stigmatisation et la notion de « déchirement » (V. de Gaulejac) 436

A. Le concept de triangle de stigmatisation 436

- 1. Un triangle "catégoriel" 436

- 2. Un triangle "existentiel" 437

B. La notion de « déchirement » (Vincent de Gaulejac) : « l'insécurité ontologique des enfants de harkis, entre irrésolution identitaire et ambivalence des sentiments filiaux » (Mohamed Kara) 440

Partie 4

Ce que recouvrer ses capacités de symbolisation veut dire 453

I. Remonter aux sources de la honte : la reconnaissance comme travail de dégagement (au sein de la communauté harkie) 458

A. La mobilisation du sujet pour sauvegarder son unité (dimension individuelle) 459

- 1. « Le besoin de savoir à qui et à quoi nous devons d'être ce que nous sommes » (P. Nora) ou la nécessaire transgression du tabou paternel (niveau intime) 461

- 2. Le besoin de s'opposer pour se poser ou l'expression de la différence avec la deuxième génération issue de l'immigration (niveau interpersonnel) 467

B. La lutte pour la réhabilitation de la figure du père ou la nécessaire mise en cause des valeurs et vecteurs symboliques qui légitiment la stigmatisation (dimension collective) 472

II. Réparer les termes de l'échange : la reconnaissance comme travail de l'écart (autour de la communauté harkie) 478

A. En-deça de la reconnaissance : les grâces octroyées ou la prégnance du modèle "assistanciel-cérémoniel" 479

- 1. La relation d'aide institutionnelle (volet assistanciel) 480

- Les carences d'ordre symbolique ou les limites intrinsèques à la relation d'aide institutionnelle : l'exemple des modalités de mise sur agenda, de traduction et de prise en charge politiques des revendications des grévistes de la faim, à Paris, en 1997-1998 483

- Les carences d'ordre relationnel : l'exemple de la mise en oeuvre du plan d'action en faveur des anciens membres des formations supplétives et de leurs familles au sein du service des rapatriés de la Préfecture de Paris (mai 2000-fin février 2001) 487

- Le caractère potentiellement stigmatisant des dispositifs de discrimination positive ou la nécessité d'un retour au droit commun ? 491

- 2. Le cérémoniel consensuel 494

B. Le pardon : un au-delà de la reconnaissance ? 502

- 1. Les préconditions philosophiques du pardon : du pardon "christique" au pardon opératoire 503

- 2. L'état des résistances : une politique non avenue ? 509

a) inerties militantes 510

b) indéterminations savantes 516

c) obstructions étatiques 526

- L'Algérie des gardiens de la Révolution ou la difficulté de s'inscrire dans une démarche de pardon sans altérer les frontières de l'identité 529

- La France dans l'ombre d'un grand Français, ou la difficulté de faire sourdre un passé occulté sans mettre en cause la réputation consensuelle du général de Gaulle 538

- 3. Le strapontin judiciaire : le pardon mis en demeure ? 549

a) Les actions en justice : un nouveau répertoire d'action politique 553

b) Les ressorts juridiques et sociologiques des actions en justice entreprises par des représentants de la communauté harkie 558

c) Est-ce bien la vocation de l'institution judiciaire de trancher des conflits de mémoire ? 562

Conclusion 565

Annexes 576

Bibliographie 592

Introduction

I. Ouverture

Chacun à sa manière, Ernest Renan1(*) et Milan Kundera2(*) ont pointé la facticité nécessaire des récits ou romans identitaires au fondement des collectivités humaines : la réorchestration univoque des guerres intestines, l'oubli sélectif accompagneraient le plus souvent le processus de fondation ou de stabilisation d'une entité sociale et politique autrefois déchirée. C'est dans et par le biais de cette entreprise de falsification, de cette confrontation ou de ce glissement sémantique et pratique entre histoire et mémoire, que se racontent et s'affirment, sur le long terme, les collectifs. L'effet et la fonction propres de cette violence symbolique seraient de compléter voire de suppléer à l'exercice de la violence physique légitime en enfermant et conformant le champ de la conscience (conscience de soi, conscience des autres) dans des limites très étroites. Ce sont précisément les effets ainsi que les ressorts d'une telle violence symbolique qui posent ici question, avec un accent important sur leur épaisseur historique et leur pérennité. D'où le choix d'une direction de recherche prioritaire : étudier les mécanismes, engrenages et logiques d'influence qui commandent la construction des imaginaires, leur évolution (les jeux de mémoire), mais encore - mais surtout - l'efficace et les implications de telles constructions sur le fonctionnement des sociétés et l' « itinéraire moral » des individus (sur la notion d' « itinéraire moral », voir infra3(*)). La notion de stigmatisation (sur laquelle nous reviendrons plus avant dans l'introduction) apparaît précisément comme une des articulations du triptyque "histoire-mémoire-identité", et l'une des expressions conceptuelles majeures de l'approche constructiviste, considérée à la fois sous un angle catégoriel (constructions historico-administratives), normatif (figurations politiques) et interrelationnel (question de la capillarisation des anathèmes politiques dans l'ordinaire des relations sociales et familiales, mais encore - symétriquement - question du rapport des individus et des groupes aux institutions). Aussi, la question des effets propres aux phénomènes actifs (et passifs) d'oubli, ainsi qu'aux exercices délibérés d'écriture de l'histoire ou de manipulation des symboles au service de projets particuliers, soulève-t-elle une autre question, celle du rapport au langage dominant : comment trouver une manière d'être, de parler de soi et de faire parler de soi (ce que Paul Ricoeur appelle « l'identité narrative ») qui ne soit pas prisonnière d'une « mise en intrigue » partielle et partiale du passé4(*) ?

En l'espèce, il s'agira ici de se situer au point de friction entre la destinée matérielle et la destinée symbolique des anciens harkis et de leurs familles, et d'opérer le travail de l'écart entre la disparition des "harkis" telle qu'elle a été tramée à la fois sur un mode "génocidaire" (violence politique) et sur un mode non génocidaire (violence symbolique), sous l'angle de l'histoire et sous l'angle de la mémoire (jusque et y compris la quête à être des enfants de harkis). C'est dans ce point d'indétermination entre le présent et le passé, l'advenu et le représenté, l'ici et l'ailleurs, le Nous et le Eux, et au prix d'un travail de l'écart entre ces différentes dimensions, que peut s'opérer la déconstruction des logiques sociales et politiques de la stigmatisation au sein et autour de la communauté harkie (voir l'exposé détaillé de la problématique plus avant dans l'introduction). Nous verrons ainsi, au fil de ce travail, que la destinée matérielle et symbolique des anciens harkis et de leurs enfants est exemplaire des enjeux, dilemmes et implications inhérents au couplage incertain entre "histoire" et "mémoire" d'une part, entre « choix » et « poids » du passé d'autre part5(*).

Lors de sa visite d'Etat en France, en juin 2000, le président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika, avait eu ces mots à l'égard ou, plutôt, à l'encontre des anciens supplétifs de l'armée française : « Les conditions ne sont pas encore venues pour les visites de harkis, c'est exactement comme si on demandait à un Français de la Résistance de toucher la main d'un collabo ». Ces paroles, prononcées en direct à la télévision française, participent classiquement, en Algérie (et plus encore de la part d'« un homme qui a le triste privilège d'avoir fait et servi le système »6(*)), d'une entreprise de "verrouillage" de la mémoire à des fins présentes de légitimation politique (voir la Partie 2). Du reste, même grossières du point de vue de la connaissance historique (voir la Partie 1), de telles représentations n'en continuent pas moins à être dotées d'une forte résonance sociale, jusque et y compris dans les populations issues de l'immigration algérienne (voir la Partie 3). Ainsi, par exemple, en novembre 2003, des incidents et bagarres à répétition à la cité Berthe de La Seyne-sur-Mer, dans le Var, avaient-elles fini par acculer une famille de harki au déménagement après que le père de famille, M. Chérif Araar, un ancien harki de 67 ans, avait été publiquement (et notoirement) décoré de la médaille militaire le 14 juillet 2003 à Toulon7(*). Sur le moment, l'affaire reçut quelque écho dans les médias mais ne donna lieu à aucune mobilisation particulière de la part de personnalités extérieures à la communauté harkie. Si bien que, dans une stratégie habituelle pour lui (voir la Partie 2), le Front national - fortement impliqué dans la vie politique locale - déplora de son côté « le silence assourdissant des bonnes consciences et des associations droits-de-l'hommistes ». "Inappétence" des intellectuels et récupérations politiques : deux traits qui, nous le verrons, participent communément des logiques sociales et politiques de la stigmatisation autour de la communauté harkie (voir la Partie 2).

Mais les ressorts de la stigmatisation des anciens harkis et de leurs familles ne doivent pas uniquement à la rémanence de discours outranciers véhiculés par leurs anciens adversaires. Ils doivent tout autant, en France, à l'absence de "contre-discours" - et même, pendant longtemps, de quelque discours que ce soit - de la part des relais institutionnels de la mémoire8(*). Plus encore, les usages dérivés du terme "harki" - employé à n'importe quel sujet comme synonyme de "traître" par certains responsables politiques français et autres leaders d'opinion - n'ont fait que renforcer l'efficace des attaques directement malveillantes venues d'Algérie ou de France, en les banalisant9(*). Ainsi, le 3 décembre 2000, au cours de l'émission « France Europe Express » sur France 3, Raymond Barre, répondant à une accusation sans équivoque de Renaud Donnedieu de Vabres (UDF lui aussi) qui l'avait qualifié de « harki de Jospin » après qu'il avait fait part de son intention de voter l'inversion du calendrier électoral avec le groupe socialiste à l'Assemblée nationale (instauration de la présidentielle avant la législative), avait à son tour indirectement assimilé les harkis à des traîtres en qualifiant de « harkis de Mitterrand » les hommes de droite qui s'étaient ralliés à l'ancien président de la République au cours de ses différentes mandatures. De fait, l'ancien Premier ministre, plutôt que de s'offusquer de l'utilisation ainsi faite du terme harki, l'avait retournée à l'encontre de ses accusateurs : « Vous savez comment ça se passe », avait expliqué Raymond Barre dans l'émission précitée, « vous n'aurez pas d'investiture si vous allez au secours de Jospin, [car] vous êtes les harkis de Jospin ». Mais, déplorant ainsi entendre « un certain nombre de parlementaires, et vous savez à quel parti ils appartiennent, parler de traîtres ou de gens qui font le jeu de Jospin », il ajoutait en guise de répartie : « Ce sont ceux là même qui depuis 1986 ont été les harkis de Mitterrand qui viennent dire cela »10(*). Et Raymond Barre d'ajouter : « Moi, depuis 1986, je suis contre la cohabitation, je ne suis pas allé au pas de gymnastique cohabiter »11(*). A la suite de ces déclarations, l'association Générations Mémoire Harkis (GMH) considérant qu' « il avait été de la sorte porté atteinte à l'honneur et à la considération  d'un groupe de personnes que sont les anciens harkis et leurs descendants » (notamment du fait de la notoriété de l'intéressé), avait intenté une action en justice pour diffamation à l'encontre de l'ancien Premier ministre. Cette action en justice, il faut dès à présent le noter, est caractéristique des nouvelles formes de mobilisation collective portées par ceux qui entendent "faire voix" autour de la communauté harkie et parler en son nom (voir la Partie 4).

Ainsi, plus de quatre décennies après la fin de la guerre d'Algérie (1954-1962), l'évocation de la destinée des anciens harkis et de leurs enfants demeure particulièrement délicate : rien, ni la succession des générations, ni l'avancée des travaux historiques (sur ce sujet en particulier, sur la guerre d'Algérie en général), ne semble devoir contribuer à apaiser l'abord de cette thématique dans les sociétés algérienne et française. Il est symptomatique, à cet égard, que l'instauration en septembre 2001 d'une Journée d'hommage nationale aux harkis à l'initiative du président de la République, Jacques Chirac, ait été explicitement conçue comme une réponse à la sortie controversée du président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika, un an plus tôt (voir plus haut)12(*). Une réponse, donc, non une libre initiative : comme si la France officielle n'avait pu se résoudre à célébrer spontanément ceux qui, autochtones de confession musulmane, avaient choisi de combattre à ses côtés au moment de la guerre d'Algérie.

La rémanence en Algérie - mais aussi en France - des invectives à l'encontre des anciens harkis, la persistance corrélative de nombreux tabous autour de leur destinée matérielle13(*), mais encore, donc, le caractère tardif et contraint des célébrations en France, témoignent de ce que la thématique "harkie" n'est ni un objet neutre ni un objet "froid", ce dont témoigne, en particulier, la difficulté des sciences sociales (historiques notamment) à la construire en objet d'investigation légitime et routinisé (et, ce, non seulement en Algérie - où l'autonomie de la sphère historienne par rapport à la sphère politique a été et reste relative14(*) - mais encore en France, où la mémoire collégiale des intellectuels en guerre d'Algérie a pu faire obstacle à son émergence15(*)).

Précisément, et pour le dire très simplement, ce mémoire s'intéresse à la manière dont - depuis près d'un demi-siècle et jusqu'à aujourd'hui - sont considérés et, surtout, déconsidérés les anciens harkis et leurs enfants, en France et en Algérie ; et, par là, à la charge symbolique - sinon polémique - dont est susceptible d'être entourée l'évocation de leur destinée, ainsi qu'aux déterminants socio-historiques et socio-politiques d'une telle postérité. Notre dessein sera donc de faire la part des influences sociales et politiques, routinières (dans les interactions de la vie quotidienne) et institutionnalisées (dans toutes les sphères d'autorité : politiques, savantes ou militantes) qui, d'une manière ou d'une autre, ont contribué et contribuent à nourrir ce processus d'indexation sociale (et la charge émotionnelle qui lui est corrélative) et qui, parfois, en jouent (la stigmatisation telle qu'elle est "agie"). Symétriquement, il s'agira de considérer la manière dont les intéressés "font avec" cette charge symbolique (ce "stigmate"), ici et maintenant, en France, et, ce, tant sur les plans individuel et collectif qu'au regard de la succession des générations. En somme : comment la destinée des anciens harkis et de leurs familles a-t-elle été figurée politiquement ? Par qui ? Pourquoi ? Avec quelles répercussions à moyen et long terme sur les sociétés française et algérienne, et sur les intéressés en particulier ?

Le fait est, donc, que si la charge symbolique - i.e. polémique - dont cette thématique est susceptible d'être entourée en rend l'abord délicat, elle constitue par elle-même et pour cela même un point d'ancrage heuristique essentiel pour notre étude. De fait, celle-ci, partant du postulat que « les groupes de statut supérieur maintiennent leur pouvoir autant par le contrôle des représentations du monde social - manipulation de définitions et d'étiquettes - que par l'usage de formes plus rudimentaires de contrôle »16(*), accorde une attention particulière à « la manière dont les acteurs sociaux se définissent mutuellement et définissent leur environnement »17(*), et ce tant dans une dimension synchronique que diachronique (y compris, donc, les jeux et enjeux de mémoire). Mais, bien évidemment, si notre étude considère les mécanismes d'assignation statutaire comme une dimension primordiale de l'activité sociale et politique, elle adopte une position relativiste à leur égard, et traite ceux-ci « non comme l'expression morale de vérités incontestées, mais comme le matériel brut des analyses de sciences sociales »18(*). Sur le plan analytique, nous conférerons au processus d'indexation et de marginalisation sociales et politiques des harkis et de leurs familles l'habillage notionnel de "stigmatisation" ou encore, à la manière de Norbert Elias, de "sociodynamique de la stigmatisation"19(*), au sens de configuration plus ou moins stable formée par le faisceau évolutif des représentations et interrelations familiales, communautaires, sociales et politiques au sein et autour de la communauté harkie. À la fois, donc, la stigmatisation telle qu'elle est "agie" (dans l'espace et dans le temps), et la stigmatisation telle qu'elle est subie, jusque et y compris la quête à être ou à réapparaître des enfants de harkis ("au nom des pères", dirions-nous). Cette approche `configurationnelle' ou `écologique' a pour avantage, dans l'étude de la manière dont se constituent les catégories de la vie sociale (en l'occurrence « les définitions, les étiquettes et représentations conventionnelles de l'identité des personnes »20(*)), de ne jamais tenir leurs limites pour naturelles mais de les tenir pour des catégories construites au cours des activités d'un ensemble complexe d'agents, « aussi bien les entrepreneurs de morale que ceux qu'ils cherchent à contrôler »21(*). Pour sa part, Elias parle à ce sujet de « configuration établis/marginaux »22(*).

Avant de revenir plus en détail sur notre démarche particulière (s'agissant tant de l'objectivation de la problématique que de la posture analytique qui lui est corrélative) et, par là, sur ce qui en fait l'originalité, il importe d'abord de situer la question générale de la "représentation" et de la narration en politique (construction des mythes politiques et récits identitaires collectifs, figuration de l'ennemi intérieur), ainsi que la question des usages et des effets de tels processus dans l'ordinaire des relations sociales et familiales. A la suite, il importe - ayant sérié les approches jusqu'alors privilégiées pour objectiver ou faire le récit de la destinée des anciens harkis et de leurs enfants, tous genres littéraires et disciplines académiques confondus - de montrer en quoi une approche politologique par les imaginaires, leurs usages et leur réception, vient opportunément enrichir et, d'une certaine manière, donner du liant à un corpus trop nettement partagé entre approche historique et approche sociologique.

II. Etat des questionnements et des travaux

II.1 Les figurations politiques : construction, usages et réception

Comment un collectif disparate d'individus, produit catégoriel contingent né de la conjonction et situé à l'articulation des aléas du cours de l'Histoire (cette catégorie naît avec l'événement guerre d'Algérie) et de logiques périssables de classification administratives et militaires (cette même catégorie disparaît, en tant que telle, à la fin de la guerre), en vient-elle à être conçu comme une « essence haïssable »23(*), et à se concevoir comme une « communauté de destin » ? Ces rapports entre le politique et l'imaginaire social renvoient à une perspective constructiviste (dans un sens très générique) où, d'une part, la représentation et les usages du passé participent des stratégies d'instrumentalisation et d'appropriation de l'imaginaire à des fins de légitimation politique24(*) et où, corrélativement, l'identité - à la fois promesse faite à soi-même et assignation statutaire puissante venue de l'extérieur - est le fruit d'une « mise en récit », le produit évolutif et perméable de « mises en intrigue » concurrentes25(*). Cette approche globale du politique est attentive, à travers l'étude des systèmes de représentation26(*) et des « expressions publiques de la mémoire »27(*), à la manière dont la mémoire peut être utilisée à des fins politiques et sociales qui la transcendent28(*), notamment dans les questions liées à la production des identités collectives (l'on s'intéresse ici à la production du sens, à la manière dont les institutions donnent sens à l'histoire, ce que Paul Ricoeur appelle « la mobilisation de la mémoire au service de la requête d'identité »29(*)), mais encore aux effets de cette utilisation dans ce que Thomas Luckmann appelle le « temps négociable de l'interaction »30(*) (l'on s'intéresse alors aux effets de sens de telles mises en récit dans l'ordinaire des relations sociales).

Cette « mobilisation des systèmes symboliques et de leurs expressions rhétoriques » aux fins de « clôturer l'identité communautaire » (Paul Ricoeur) participe de ce que Marie-Claire Lavabre appelle le « choix du passé »31(*). L'accent est mis sur la mémoire comme « mécanisme d'ajustement du passé au présent » (Valérie-Barbara Rosoux), comme « travail de configuration et de refiguration narrative » qui consiste à « raconter autrement, en supprimant, en déplaçant les accents d'importance, en refigurant différemment les protagonistes de l'action en même temps que les contours de l'action »32(*). Ce qui est visé, ici, c'est « le rôle de l'imaginaire dans les choix collectifs »33(*), et plus encore « le rapport de l'idéologie au processus de légitimation des systèmes d'autorité » (Paul Ricoeur). Selon Marie-Claire Lavabre, « les usages et instrumentations du passé expriment ainsi moins la «mémoire» et «l'identité» [en tant que telles] que la volonté politique qui vise l'adhésion et l'identification »34(*). Il s'agit, avec Pierre Laborie, de « mettre en évidence la manière dont les représentations agissent par l'analyse de leurs fonctions sociales et socio-symboliques » et de « déterminer comment ces fonctions s'articulent avec les logiques de pensée dominantes »35(*). En somme, de « chercher à savoir quelle fonction tient tel ou tel événement, tel phénomène ou telle idée dans l'imaginaire collectif du temps »36(*). La notion de « choix du passé » renvoie ainsi clairement à ce que Pierre Nora appelle « l'économie générale et l'administration du passé dans le présent »37(*) et aux objectifs qui lui sont corrélatifs, à savoir notamment la légitimation de l'ordre social et du personnel politique. Elle obéit à une « logique de la téléologie » dans et par laquelle les exigences du présent donnent visage et sens au passé38(*). De fait, ainsi que le soulignent Bruno Jobert et Pierre Muller en s'inspirant de la notion gramscienne d'hégémonie, « une domination durable implique nécessairement une légitimation, c'est-à-dire l'identification de chacun à un ensemble de symboles et d'interprétation qui la justifie et la rend tolérable »39(*). Le choix du passé doit donc être pensé non pas en rapport avec l'historicité de l'événement mais en rapport avec les représentations qui le constituent comme événement historique, celles-ci bien ancrées dans le présent. Arno Mayer : « Car ce que l'on poursuit avec la valorisation d'une mémoire collective est moins la préservation d'un passé qui s'éloigne inexorablement que son réajustement et sa revivification afin de s'en servir dans les débats politiques d'aujourd'hui et de demain. Nier ou minimiser ces aspects utilitaires de la mémoire collective ou sociale revient à se méprendre sur sa nature »40(*).

Le réel qui nous intéresse ici « est fait d'une part idéelle et d'une part matérielle ; il est le produit de leur interaction »41(*). Les représentations sociales apparaissent ainsi comme « une articulation essentielle entre le fait, les réactions provoquées et leurs conséquences ». Pierre Laborie ajoute : « Elles sont des miroirs qui montrent, qui disent, mais aussi qui agissent. Apparemment attachées à un objet dont elles sont le reflet - les représentations de tel ou tel événement ou problème - elles appartiennent en réalité à un système possédant sa propre cohérence interne, à cet ensemble structuré que forme l'imaginaire social. Ainsi intégrées et reliées, les représentations sociales sont plus que de simples perceptions, plus que des images, plus que des mythes, plus que des idéologies... mais tout en étant aussi cela, dans des proportions et selon des hiérarchies changeantes ». L'imaginaire est « créateur de réalité sociale », il y a une "efficace sociale" de la représentation ou de la reconstruction du passé (le « choix du passé »), qui doit être clairement distinguée de la charge traumatique de l'événement (le « poids du passé »), c'est-à-dire de « ce qui, dans l'événement lui-même, était susceptible de durer et de resurgir une fois la crise passée »42(*), « sur le modèle de la trace, de la marque ou de l'empreinte, de la conséquence de l'événement »43(*).

La sociologie politique du nationalisme a présenté le concept d'identité nationale comme étant le fruit de telles constructions, autour du couplage "histoire / mémoire" : les nations seraient des « traditions inventées »44(*), des « communautés imaginées »45(*) ou "bricolées" à partir de réalités « ethniques » prénationales46(*), des doctrines empreintes d'une certaine religiosité47(*) en même temps que des outils de domination sociale. Ainsi, à travers la formation d'un "sens historique commun", la reconstruction du passé s'intègre à la construction du présent, la fiction historiographique et l'action politique se conjuguent et tendent à s'identifier.

Parallèlement, les historiens se sont attachés à distinguer l'histoire et la mémoire, et à construire la seconde en objet d'étude particulier de la première48(*). « Une nation, c'est une mémoire », écrit Pascal Ory, c'est-à-dire non pas un passé, non pas une histoire, mais une « belle histoire », de celle que les parents racontent aux enfants. Faire l'histoire de la mémoire, c'est faire l'histoire des « fables de la mémoire » et des « silences de l'oubli »49(*). « La mémoire est une forme de rapport au passé dont la cause finale n'est pas la connaissance, la réalité et l'intelligibilité du passé, insiste Marie-Claire Lavabre, mais la vérité du présent, la construction ou le renforcement d'une identité (...) »50(*). Ainsi a-t-on fait entrer l'imaginaire social, « la dimension non cognitive de la connaissance historique »51(*) dans les problématiques de l'histoire contemporaine52(*). « En faisant l'histoire de l'utilisation du passé, écrit D. Quattrocchi-Woisson, on apprend plus des sociétés contemporaines qu'en voulant retrouver une soi-disant vérité historique »53(*).

Il est donc ici question d'une histoire des interprétations historiques et des conflits - notamment politiques - d'interprétation : une histoire au « second degré », en somme (Pierre Nora). Il s'agit de montrer comment et pourquoi l'interprétation ou la falsification du passé peuvent devenir vérité historique : « C'est en étouffant la capacité critique et la réflexion historique des masses que l'idéologie devient force matérielle et socio-politique ». Francis Guibal ajoute : « Elle donne bien une identité substantielle au pays, mais dans une plénitude imaginaire qui ne peut que rejeter à l'extérieur tout facteur de division »54(*). A cet égard, Henry Rousso souligne que « la mémoire (...) remplit une fonction essentielle dans la prise en compte de l'altérité : altérité du temps qui change, en assurant la permanence plus ou moins fictive, plus ou moins réelle du groupe ou de l'individu ; mais aussi altérité du face à face avec d'autres groupes, d'autres nations, d'autres passés, donc d'autres mémoires, en permettant ainsi la distinction, donc la définition d'une identité propre »55(*). L'affirmation de l'identité passe ainsi d'abord par l'affirmation d'une opposition et d'une altérité. Les situations conflictuelles, en particulier, accentuent ces phénomènes de polarisation : les usages du passé et le formatage de l'identité - la sienne propre (construction d'un « soi collectif hypertrophié en fonction d'un appel à une mémoire mythique du groupe »56(*)) et celle que l'on assigne à l'autre (désignation du « bouc émissaire »57(*), désignation / mise à distance de l'ennemi58(*) ou construction d'une « idéologie de statut »59(*)) y apparaissent comme des enjeux politiques majeurs. Ainsi que le souligne Béatrice Pouligny, « il existe des stratégies d'appropriation de l'imaginaire, différents types d'instrumentalisation des récits du conflit, notamment à travers les constructions et usages politiques des figures de l'ennemi »60(*). Ce à quoi Michel Hastings ajoute que « le conflit entraîne une discrimination entre les parties en présence et oblige à choisir son camp. Plus il s'intensifie, plus il se dramatise, plus la séparation symbolique sera brutale. Il y a une surévaluation du groupe d'appartenance et une dévalorisation du groupe adverse »61(*).

Georges Sorel62(*), a défini le mythe comme un réseau de significations et un prisme d'élucidation de l'histoire, en somme une traduction symbolique du réel qui favorise la mobilisation des masses, y compris les mobilisations les plus violentes. Pour sa part, Jacques Sémelin, plaidant non pour le Grand Soir mais pour une « sociologie du passage à l'acte », insiste sur la « levée des inhibitions » préalable au déclenchement des violences de masse, sur le rôle de l'imaginaire comme « opérateur collectif », comme « matrice » du crime de masse, « ce par quoi il monte en puissance »63(*). De la même manière, Mark Levene souligne que, dans certaines situations, « des gens - que parfois même on n'aurait pas distingués du reste de la population dominante - se retrouvent étiquetés non seulement comme différents, mais d'une façon telle que l'Etat, à un certain moment, décide que la seule forme d'action possible est de les éliminer »64(*). Cette construction de l'opposition "ami/ennemi" participe d'un « jeu sur des frontières symboliques », d'un « discours vers l'essence » où les imaginaires « naturalisent » l'affrontement65(*). Plus généralement, Norbert Elias et John L. Scotson soulignent combien « le charisme collectif que l'on s'attribue et la disgrâce que l'on prête aux autres sont partout des phénomènes complémentaires »66(*). Ils ajoutent : « La prétention charismatique du groupe ne joue sa fonction de lien - sa fonction de préservation - qu'en érigeant des barrières hermétiques contre les autres groupes dont les membres sont, selon ce même groupe, à jamais exclus de toute participation à la grâce et aux vertus qu'il se prête. En élevant ainsi les siens, le charisme du groupe relègue ipso facto les membres d'autres groupes interdépendants à une position d'infériorité »67(*).

Ainsi, les récits identitaires sont en même temps - et au sens plein du terme - des « prédictions créatrices », au sens où ces narrations sont porteuses de sens pour les acteurs (y compris pour ceux qui les rejettent) et produisent des effets - qui s'expriment en termes de croyances, de stéréotypes, de préjugés, de mobilisations - dont l'épaisseur et la pérennité doivent être questionnées, et ce « depuis la constitution de l'identité personnelle jusqu'à celle des identités communautaires qui structurent nos liens d'appartenance »68(*). Qu'il s'agisse de mettre en acte des conduites conformes aux préceptes dominants (le processus de « nationalisation » ou de « désignation de l'ennemi » contribue à créer la réalité qu'il postule) ou d'opérer un « retournement du stigmate » (Erving Goffman), de produire des « contre-modèles », le mythe peut être dit « fécond »  (Georges Sorel) en ce sens qu'il fait naître la mobilisation. Les idéologies sont donc également « des schèmes à partir desquels nous agissons »69(*). Partant du théorème formulé par W.I. Thomas70(*), R.K. Merton souligne, dans un chapitre intitulé The Self-Fulfilling Prophecy, que les hommes réagissent non seulement aux caractères objectifs d'une situation, mais aussi, et parfois surtout, à la signification qu'ils donnent à cette situation »71(*). Et il ajoute : « Les définitions collectives d'une situation font partie intégrante de la situation et affectent ainsi ses développements ultérieurs »72(*). De fait, ainsi que le souligne Michel Wieviorka, « lorsqu'on appartient à un groupe faiblement structuré et organisé, il est difficile d'échapper individuellement à la stigmatisation du groupe. L'exclusion, à la limite, façonne chez ceux qu'elle atteint ce qu'elle leur reproche »73(*).

L'identité participerait ainsi d'un processus d'étayage ou d'un « travail de l'écart » sur les significations imaginaires de la société74(*). Dans cette visée d'intégration du monde commun, la formation de l'identité serait ainsi consubstantielle à sa reconnaissance par l'autre75(*). Pour G.-N. Fischer, « l'identité s'échafaude comme une construction représentative de soi dans son rapport à l'autre et à la société. L'identité est ainsi la conscience sociale que l'acteur a de lui-même, mais dans la mesure où sa relation aux autres confère à sa propre existence des qualités particulières ». Et il ajoute : « L'identité, c'est donc le produit des processus interactifs en oeuvre entre l'individu et le champ social, et non pas seulement un élément des caractéristiques individuelles »76(*).

Dans cette même optique, les théories interactionnistes de la déviance, tout comme les théories interactionnistes en général, accordent une attention particulière aux différences dans le pouvoir de définir, à la manière dont un groupe acquiert et utilise le pouvoir de déterminer comment d'autres groupes doivent être considérés et traités, tout en s'attachant à objectiver les moyens par lesquels cette oppression ou ce contrôle (basés sur la manipulation de définitions et d' « étiquettes »77(*), mais encore sur l'élaboration d'une « idéologie de statut », soit « un ensemble d'attitudes et de croyances qui soulignent et justifient la supériorité [du groupe établi] tout en marquant l'infériorité [d'autres groupes interdépendants] »78(*)) acquiert un statut de légitimité « normale » et ordinaire. Ainsi la stigmatisation n'est-elle qu'un aspect d'une relation "installés-marginaux" dont la pièce centrale est un rapport de forces inégal et les tensions inhérentes à cette situation.

Partant, pour Vincent de Gaulejac et Isabelle Taboada Léonetti, « c'est la non-reconnaissance de la place qu'occupe dans la société l'individu ou le groupe qui, dans l'examen des figures actuelles de l'exclusion, constitue le trait le plus pertinent »79(*). A cet égard, Norbert Elias et John L. Scotson, pointant « la dépendance des individus vis-à-vis de la position et de l'image des groupes auxquels ils appartiennent, [et] l'identification profonde des premiers aux seconds dans l'évaluation des autres et dans leur amour-propre », souligne que « les dénigrements qui mettent en jeu la honte ou les sentiments de culpabilité du groupe socialement inférieur par le biais de symboles d'infériorité, de signes d'indignité qui lui sont attribués, et la paralysie de sa capacité de riposte qui les accompagne font partie de l'appareil social grâce auquel les groupes supérieurs et socialement dominants assoient leur empire et leur supériorité »80(*).

Ainsi, ce qui est en cause, ici, à l'articulation des paramètres structuraux, familiaux et psychologiques81(*), et aux confins de l'histoire, de la mémoire et de l'identité82(*), c'est un voyage analytique au coeur de la « violence symbolique »83(*), telle qu'elle est "agie" et telle qu'elle est subie, depuis « la dépossession des acteurs sociaux de leur pouvoir originaire de se raconter eux-mêmes » jusqu'à « la reconquête par ces mêmes agents sociaux de la maîtrise de leur capacité à faire récit »84(*). Dans son étude du stigmate, Erving Goffman nous invite ainsi à considérer de concert « l'histoire de la capacité qu'à un attribut de servir de stigmate » et « l'itinéraire moral de l'individu stigmatisé »85(*). Il s'est surtout attaché à traiter le second aspect ; je m'attacherai autant au premier qu'au second.

II.2 Les harkis comme objet d'étude

Eu égard à l'intérêt suscité en France, tant dans les sphères politique et médiatique que dans le champ universitaire, par les questions relatives à la formation et à la conformation politique de la figure de l' « immigré » dans l'imaginaire national d'une part, à la construction des identités sociales et politiques, dans une visée d'intégration à la communauté nationale, de la deuxième génération issue de l'immigration maghrébine (ceux que l'on appelle communément les "beurs"), d'autre part, l'"inappétence", sinon l'indifférence des hommes politiques, des journalistes comme des chercheurs pour ces mêmes questions relatives, cette fois, aux Français musulmans rapatriés et à leurs enfants, plus communément désignés sous l'appellation (à entendre dans un sens générique) de "harkis", ne manquent pas d'interroger :

« La rareté des livres ou films sur cette population surprend. Comment expliquer le désintérêt presque total pour une minorité française aussi nombreuse86(*), alors que les immigrés algériens sont sujets, eux, d'innombrables articles, livres ou colloques ? Ainsi l'on pressent que l'oubli de cette communauté n'est ni anodin, ni fortuit »87(*).

Nous reviendrons au fil de ce mémoire sur les diverses raisons et manifestations de cet "oubli". A ce stade, précisons que ce constat global, établi en 1990, s'il est toujours valable dans ses grandes lignes (notamment pour ce qui a trait au déséquilibre avec la production livresque ou filmique consacrée aux populations issues de l'immigration maghrébine), mérite néanmoins d'être amendé, et ce à plusieurs égards :

- d'abord, l'intérêt des observateurs sociaux - à commencer par les universitaires - pour cette population est allé croissant au cours des années 1990, et plus encore à compter du début des années 2000 (s'agissant notamment des journalistes et des acteurs politiques), avec un "pic" clairement identifiable au cours des années 2000 et 2001, lié à la visite controversée d'Abdelaziz Bouteflika en France puis à l'instauration d'une Journée d'hommage national aux harkis l'année suivante ; en outre, la parution en 2003 du livre de Georges-Marc Benamou, Un mensonge français88(*), qui ne consacre pourtant qu'un court chapitre à la question des harkis, fut un autre moment fort à cet égard, quoique éphémère et très largement redevable de la renommée ou du "capital médiatique" de son auteur (et dont nul autre avant lui ayant travaillé sur cette question n'avait pu se prévaloir) ;

- ensuite, les années 1990 et 2000 ont été marquées par la "prise de parole" des enfants de harkis, "hérauts" de plume de l'épopée familiale et chroniqueurs de leur propre trouble ou mal-être. Les récits parfois naïfs - mais violents - de certains (ainsi en va-t-il du récit de Djami, fille de harki victime des accès de violence d'un père égaré par sa propre souffrance89(*)) côtoient des récits plus construits, tramés sur le mode initiatique de la réminiscence et de la reviviscence du "chemin de croix" familial (Mon père ce harki, de Dalila Kerchouche, journaliste à L'Express), ou exprimés dans un style très littéraire, presque halluciné, tel le Moze de Zahia Rahmani, publié chez Sabine Wespieser, où l'auteur, partant du récit du suicide de son père un 11-novembre, à la suite d'une cérémonie patriotique, règle ses comptes post-mortem avec l'intéressé lui-même et tous ceux qui, de près ou de loin, ont "décidé" ou influé sur sa destinée (Etat français, FLN).

Les travaux universitaires et rapports d'enquête sont restés rares jusqu'à la fin des années 1980, et à vocation essentiellement médicale ou épidémiologique (notamment dans les années 1970), traduisant la fragilisation d'une population affectée par les conséquences de la guerre puis de l'exil. Les études d'ordre sociologique ou socio-historique90(*) ont d'abord visé à rendre compte des conditions d'insertion socio-économiques des anciens harkis et de leurs familles, avant et après le démantèlement de la politique de « mise sous tutelle administrative »91(*), puis ont insisté - dans une optique intergénérationnelle - sur les dynamiques de reconstitution des réseaux de parenté sur le territoire métropolitain92(*), sur la difficile gestion du phénotype dans l'ordinaire des relations sociales93(*), mais encore sur les silences, les oublis ou désirs d'oubli - à commencer par ceux, collectifs et individuels, des Français musulmans rapatriés eux-mêmes - qui caractérisent l'évocation et/ou la commémoration du sens de l'engagement, puis de l'exil, des anciens supplétifs musulmans, en France et en Algérie94(*).

Ces premiers travaux furent principalement l'oeuvre soit d'anciens protagonistes de la guerre et/ou de la prise en charge administrative des anciens harkis et de leurs familles (Jean Servier, Anne Heinis), soit d'enfants de harkis : ainsi en allait-il, pour ces derniers, des deux études pionnières de K.D. Bouneb (sur la gestion du phénotype) et de Mohand Hamoumou (sur le rapport à la mémoire des anciens harkis, mais aussi sur les usages politiques de la mémoire de leur destinée).

Les années 1990 et 2000 seront marquées par l'intensification et la diversification des publications, que cela touche à la dissémination et/ou à la vulgarisation scientifiques (voir ci-dessous), à la production associative/militante95(*) ou à la publication dite de "témoignage" (s'agissant notamment des témoignages d'enfants de harkis ; voir ci-avant), mais encore une multiplication des colloques (le plus souvent mixtes, car mêlant associatifs, politiques et universitaires).

S'agissant de la production de dissémination et/ou de vulgarisation scientifiques, l'on peut distinguer entre :

- une approche de type socio-historique, essentiellement d'ordre diachronique, à travers les ouvrages et articles de Maurice Faivre96(*), Mohand Hamoumou97(*) et de Michel Roux98(*), les articles de Guy Pervillé99(*) ou de Charles-Robert Ageron100(*), ou encore les ouvrages récents de Nordine Boulhais101(*) et de Tom Charbit (sous forme de courte synthèse didactique)102(*) ;

- une approche plus sociologique et synchronique, visant à rendre compte de la situation des anciens harkis et de leurs enfants, dans leur rapport à la mémoire, à l'identité et au politique, ici et maintenant en France, à travers les ouvrages et travaux de Mohamed Kara103(*), Laurent Muller104(*) ou Stéphanie Abrial105(*), ou encore - au tout début des années 1990 - un numéro spécial d'Hommes et migration106(*).

Pour autant, en dépit de la multiplication récente des témoignages d'enfants de harkis (voir supra), et à la différence de l'historiographie plus générale de la guerre d'Algérie qui, selon Guy Pervillé, a été principalement le fait - outre les grands témoins et les journalistes - des acteurs de la guerre eux-mêmes jusqu'au début des années 1990107(*), les témoignages dus aux Français musulmans rapatriés (les anciens harkis proprement dits) ont été et restent l'exception. Ainsi, au-delà des quelques rares témoignages écrits par d'anciens notables ou officiers de l'armée d'active (les plus connus étant ceux du Bachaga Boualam108(*) d'abord, puis, plus près de nous, du colonel Abd-el-Aziz Meliani109(*)), des livres comme ceux de Saïd Ferdi110(*) (recruté de force à 14 ans) ou de Brahim Sadouni111(*) (recruté à 17 ans) soulignent, par contraste, le manque de récits à portée autobiographique des simples supplétifs. La raison de ce silence prolongé tient à la fois au profil socioculturel des intéressés (beaucoup sont illettrés), aux conditions initiales d'accueil qui furent les leurs (la mise sous tutelle dans des camps, allant parfois jusqu'au filtrage du courrier et des visites), mais encore au manque de proximité sociologique et idéologique, et donc à l'insuffisance des relais au sein des milieux journalistique, universitaire ou de l'édition, originellement plus volontiers acquis à la cause du FLN.

Enfin, un certain nombre de documentaires112(*) (dont certains réalisés par des enfants de harkis113(*)), de reportages télévisés114(*) ou d'émissions radiophoniques115(*) ont été produits au cours des années 1990-2000, le plus souvent basés sur le recueil de témoignages. Les fictions romanesques116(*), et plus encore les oeuvres de fiction télévisuelles et théâtrales, sont restées elles l'exception, sinon pour aborder cette question de manière le plus souvent incidente.

Eu égard à l'état de l'art tant sur la question générale que sur l'objet, notre travail se distingue en ce qu'il objective, dans une perspective à la fois diachronique et synchronique, l'économie de la violence symbolique au sein et autour de la communauté harkie, c'est-à-dire à la fois telle qu'elle est agie et telle qu'elle est subie et réagie : non pas simplement une histoire de la destinée des anciens harkis et de leurs familles, ou une sociologie des regards portés et du sentiment d'identité de leurs enfants, ici et maintenant, en France, mais l'un et l'autre, et même l'un par l'autre : non pas leur simple juxtaposition, mais leur éclairage mutuel via l'abord de ce liant entre le passé et le présent, le "Nous" et le "Eux" que constituent les imaginaires et les (auto-)représentations sociales et politiques. Et l'on est à même, ce faisant, de délinéer ce que Elias et Scotson117(*) appellent la configuration "établis" / "marginaux" (son histogenèse, ses effets et les réactions qu'elle engendre), et la double relation de dépendance dont elle se nourrit : à savoir, d'abord, la relation de dépendance qui, presque inévitablement, lie l'offensé à son contempteur (avéré ou potentiel) et, symétriquement, l'autre relation de dépendance, celle qui lie à dessein le contempteur à son bouc émissaire. A la fois, donc, « l'histoire, des origines au déclin, de la capacité qu'a un attribut de servir de stigmate dans une société donnée » mais encore, en miroir, « l'histoire naturelle d'une catégorie d'individus affligés d'un certain stigmate »118(*).

III. Orientation et posture analytiques

Pour le sociologue américain Erving Goffman119(*), l'identité sociale d'un individu ressortit avant tout du souci qu'ont les autres de le définir ; à l'inverse, l'identité pour soi, c'est-à-dire le sentiment subjectif de sa situation et de la continuité de son personnage que l'individu en vient à acquérir par suite de ses diverses expériences sociales, est avant tout une réalité subjective, réflexive, nécessairement ressentie par l'individu120(*). Si l'on suit à la lettre le schéma conceptuel élaboré par Erving Goffman, le stigmate représente un désaccord particulier entre les identités sociales virtuelles (c'est-à-dire la caractérisation imputée « de façon potentiellement rétrospective » à l'individu) et réelles (soit la catégorie et les attributs dont on pourrait prouver qu'il les possède en fait) ; parmi tous les attributs susceptibles de porter le discrédit, sont en cause ceux-là seuls qui détonnent par rapport au stéréotype que nous avons quant à ce que devrait être une certaine sorte d'individus : un stigmate représente donc en fait un certain type de relation entre l'attribut et le stéréotype.

La notion de "stigmatisation" renvoie donc à la dimension symbolique de l'exclusion, et notamment « aux différences dans le pouvoir de définir [l'identité des personnes], à la manière dont un groupe acquiert et utilise le pouvoir de déterminer comment d'autres groupes doivent être considérés, compris et traités »121(*). Elle est régie par des représentations collectives dévalorisantes, et participe de la non-reconnaissance - au sens de mise en cause - par un ou plusieurs autres groupes interdépendants de l'utilité et/ou de la place qu'occupe un groupe donné dans une société donnée (tout au moins telles que les membres dudit groupe se les représentent)122(*). Cette autodéfinition se heurte à la construction d'une "contre-image" qui, bien qu'elle n'émane pas des membres du groupe stigmatisé et leur soit globalement défavorable, peut s'imposer au corps social comme la meilleure ou la première image possible pour désigner les intéressés. Symétriquement, la notion de stigmatisation renvoie aux répercussions de tels mécanismes d'assignation statutaire (qui imposent à certains individus une image d'eux-mêmes qu'ils ne peuvent éluder) sur le sentiment d'identité et les relations sociales des intéressés. Nous userons donc de la notion de "stigmatisation" - ou de "sociodynamique de la stigmatisation" (Norbert Elias) - comme d'un outil analytique permettant à la fois :

1) d'appréhender les processus de « figuration politique »123(*) ou de construction d'une « idéologie de statut »124(*) autour d'un segment de population donné dans un contexte donné - processus dont participent les phénomènes de désignation du "bouc émissaire" ou de désignation de "l'ennemi intérieur", ainsi que leurs traductions plus routinières (sous des formes plus ou moins dégradées) dans l'ordinaire des relations sociales : c'est la stigmatisation telle qu'elle est "agie" ;

2) mais aussi, symétriquement, de rendre compte de la manière dont les intéressés font avec cette image, à la fois en termes d'identification (niveau intime), de socialisation (niveau interpersonnel) et de mobilisation (niveau sociétal) : c'est la stigmatisation telle qu'elle est subie et "réagie".

III.1 Problématique

Cette thèse vise à rendre compte tant de l'histogenèse (dimension diachronique) que de l'économie des échanges symboliques - et notamment de la violence symbolique - entre individus et entre groupes d'individus autour et au sein de la communauté harkie, de nos jours, en France et en Algérie (dimension synchronique). Il s'agira, pour ce faire, d'opérer une forme d'écologie politique de la stigmatisation, afin d'objectiver non seulement « la capacité qu'a un attribut [en l'occurrence la qualité de harki] de servir de stigmate »125(*) (la stigmatisation telle qu'elle est "agie"), mais encore « l'itinéraire moral »126(*) des individus affligés de ce stigmate (la stigmatisation telle qu'elle est subie). Une perspective à la fois diachronique et synchronique donc, qui vise à délinéer ce que nous appellerons la "sociodynamique de la stigmatisation". À la manière de Norbert Elias et John L. Scotson, il s'agira d'abord d'objectiver « les conditions dans lesquelles un groupe est en mesure de flétrir un autre »127(*) ; puis, partant de cette « représentation formée par les deux (ou plus) groupes concernés ou, en d'autres termes, [de] la nature de leur interdépendance »128(*), d'en découvrir « l'incidence sur la structure de personnalité et sur les conduites des «outsiders» »129(*).

Ainsi, la perspective adoptée est double :

1) explicative et exégétique d'abord, à travers ce que Erving Goffman appelle « l'histoire, des origines au déclin, de la capacité qu'a un attribut de servir de stigmate dans une (ou plusieurs) société(s) donnée(s) »130(*).

Il nous faudra ici rendre compte du travail de l'écart entre ce qu'a été la destinée des harkis et la manière dont elle est figurée politiquement, autrement dit, caractériser les contours et la place de la figure du harki dans les imaginaires politiques en France et en Algérie : comment ont été figurés les anciens harkis et leurs familles depuis 1962 ? Qui est à l'origine et à quoi visent de telles assignations statutaires ? Comment expliquer la perpétuation / banalisation dans l'espace et dans le temps de telles « idéologies de statut » (Elias et Scotson), que celles-ci s'objectivent dans la flétrissure en Algérie de la destinée des anciens harkis (de leur "choix") et à la transformation de cette destinée (de ce "choix") en "essence" ou "nature" maléfiques, ou confinent à la non-reconnaissance non seulement de la place particulière qu'occupe cette catégorie de population dans la société d'accueil (notamment par rapport aux populations issues de l'immigration maghrébine, avec lesquelles les intéressés sont routinièrement amalgamés), mais aussi - et surtout - à la non-reconnaissance des responsabilités incombant aux autorités françaises de l'époque dans la destinée tragique des anciens harkis et de leurs familles à l'issue de la guerre d'Algérie ? L'objectif est de dévoiler les visions et principes de division qui sont à la source de telles mises à l'index, amalgames et censures, et d'en démonter les usages. En somme, de déconstruire les logiques de domination - sociales et politiques, routinières et institutionnalisées - qui s'exercent par les voies symboliques de la stigmatisation à l'encontre des anciens harkis et de leurs enfants.

C'est la fonction légitimante - par excès ou par défaut - des mécanismes de désignation de "l'ennemi intérieur" (en Algérie) ou de non-reconnaissance de la place symbolique qu'occupe un groupe dans la société (en France) qu'il nous faudra ici interroger.

2) compréhensive et phénoménologique ensuite, soit « l'itinéraire moral de l'individu stigmatisé », ou encore « l'histoire naturelle d'une catégorie d'individus affligés d'un certain stigmate »131(*).

Partant du vécu et du ressenti, ainsi que des rationalisations propres aux individus, il s'agira d'objectiver comment s'opère au niveau individuel, dans la sphère familiale aussi bien que dans les interactions de la vie quotidienne, la construction routinière du rapport "Nous" / "Eux" tant dans l'immédiat alentour qu'au sein de la communauté harkie. Ici, c'est vers le "monde vécu" de la stigmatisation que nous dirigerons notre attention. En clair, comment ceux qui sont ciblés par de telles assignations - et notamment la génération suivante, à savoir les enfants de harkis - s'en accommodent-ils, individuellement et collectivement ? Comment les « idéologies de statut » véhiculées par l'environnement social influent-elles sur la transmission de la mémoire et la qualité des relations interpersonnelles au sein et en dehors du cercle familial ? Et quelles sont les différentes stratégies identitaires - "adaptatives" ou "émancipatrices" - mises en oeuvre à différents niveaux (individuel et collectif) et à différents stades de leur existence par les intéressés pour "faire avec" cet environnement stigmatisant ?

Cette optique - délinéer les structures du monde vécu - implique :

(i) d'identifier les agents ou relais, ainsi que les modes opératoires ordinaires de la stigmatisation : par quels mécanismes et sous quelles formes - plus ou moins "dégradées" - les assignations statutaires véhiculées originellement par des "entrepreneurs de morale" institutionnels investissent-elles l'ordinaire des relations sociales et accèdent-elles ainsi au « statut de fait établi » 132(*) ?

(ii) et, symétriquement, du point de vue des personnes étiquetées, de repérer les "savoirs pratiques" et les anticipations qui assurent la fluidité des interactions dans la famille (au regard notamment de la gestion du tabou paternel) et dans l'ordinaire des relations sociales (vis-à-vis de groupes diversement positionnés sur l'échelle sociale, et qui peuvent être vecteurs de stigmatisation à des titres et à des degrés divers). Mais encore, par-delà ces stratégies adaptatives (qui visent à faire au mieux avec le stigmate), de rendre compte des stratégies dites de "rupture" qui, dans un premier temps au sein du cercle familial, visent à "transgresser" le non-dit paternel pour remonter aux « sources de la honte »133(*) puis, dans un second temps et à un autre niveau, visent à réhabiliter socialement la figure du père et à retourner le stigmate en un symbole de prestige publiquement assumé et revendiqué aux yeux d'autrui.

Cette insistance sur la dimension symbolique de l'exclusion - la « lutte des places »134(*) - implique de faire de la qualité des représentations et des relations de et avec autrui (dans l'espace et dans le temps, notamment à travers le couplage histoire/mémoire) un critère et un enjeu importants de la dynamique des identités (individuelles et collectives).

III.2 Posture analytique

Nous l'avons vu, l'objectif de cette étude est d'objectiver puis de mettre en perspective (sans les confondre) : 1) la stigmatisation telle qu'elle est institutionnellement "agie" d'une part (identification/mise à plat des rationalités stratégiques au fondement de la construction et de la perpétuation des anathèmes politiques,  via l'objectivation du "travail de l'écart" entre les déroulements historiques et les dispositifs narratifs ou fictionnels qui prétendent leur donner sens) ; 2) la stigmatisation telle qu'elle est ordinairement subie et relayée (sous des formes plus ou moins "dégradées" et banalisées des grands mythes politiques et idéologiques) ; autrement dit, les formes de dissémination et de capillarisation de telles accusations dans l'ordinaire des relations sociales et familiales, et les stratégies identitaires que déploient les individus stigmatisés pour y faire face, qu'il s'agisse de s'adapter au stigmate ou de le "retourner" (Erving Goffman).

L'abord d'une telle problématique - qui revêt une double dimension : explicative et compréhensive, exégétique et phénoménologique - implique de construire des cadres interprétatifs et de développer des méthodes d'investigation qui, bien que naturellement ancrés dans la science politique, dépassent les frontières disciplinaires des sciences humaines et sociales. A la manière de Norbert Elias et John L. Scotson dans leur approche des logiques de l'exclusion, il s'agira, à côté d'une approche plus proprement politologique, de « relier de façon cohérente histoire et sociologie [y compris les apports de la psychologie sociale], synchronie et diachronie, sans les réduire l'une à l'autre, ni les fusionner »135(*).

Ceci implique d'abord d'opérer un va-et-vient constant entre l'individu, le groupe et la structure, afin de dépasser les apories (et notamment les effets de nivellement) propres à certaines approches objectivistes.

Ceci implique ensuite de prêter une attention soutenue à la dimension temporelle des faits étudiés (qu'il s'agisse des « faits objectifs relevant de la structure sociale [ou] des changements dans les perspectives, les motivations et les désirs de l'individu »136(*)), qui doivent toujours être conçus comme des processus, et non comme des états. Dans cette optique, Erving Goffman souligne que 1) « Le caractère visiblement fâcheux de tel attribut personnel et la capacité qu'il a de mettre en branle le jeu du normal et du stigmatisé ont leur histoire, histoire que viennent régulièrement modifier des actions sociales délibérées »137(*) (c'est ce qu'Erving Goffman appelle « l'histoire de la capacité qu'a un attribut de servir de stigmate ») ; et 2) l'idée que les personnes affligées d'un certain stigmate ont d'elles-mêmes est sujette à évolution, « cause en même temps qu'effet de leur implication dans une même suite d'adaptations personnelles »138(*) (c'est ce que l'auteur appelle « l'itinéraire moral des individus stigmatisés »).

Ceci implique enfin de prendre au sérieux ce que tous les acteurs impliqués dans cette dynamique - institutions, collèges d'acteurs et gens ordinaires - ont à dire de la situation faite (s'agissant des contempteurs ou de leurs relais) ou vécue (s'agissant des intéressés) par les anciens harkis et leurs enfants. Ainsi que nous y invite Herbert Blumer, « nous devons prendre en compte le point de vue de la personne ou du groupe ("l'acteur") dont le comportement nous intéresse, et comprendre le processus d'interprétation à travers lequel il construit ses actions »139(*). Et il ajoute : « L'interprétation est construite par l'acteur sous forme d'objets désignés et appréciés, de significations acquises et de décisions prises »140(*). Autrement dit, les objets sociaux - à commencer par les normes relatives à l'identité des personnes - sont soumis à un processus continu d'interprétation, qui détermine la manière dont les acteurs (inter)agissent.

III.2.1 La stigmatisation telle qu'elle est "agie" : les rationalités stratégiques au fondement de la construction des anathèmes politiques, ou la dimension narrative de l'appareil social de domination (niveau macro-politique)

Il s'agira ici d'inscrire l'analyse des « opérations figuratives »141(*) et autres dispositifs fictionnels (mythes, narrations) - ce que Norbert Elias et John L. Scotson appellent la construction d'une « idéologie de statut » à propos de tel ou tel acteur interdépendant142(*) - au coeur de l'analyse du politique : comment et à quelles fins modèle-t-on de telles images ? Avec quels effets ? Ces images sont-elles évolutives ou immuables, conjoncturelles ou structurantes ?

A cet égard, ces opérations figuratives exigent une analyse aussi bien synchronique que diachronique : l'exploration de la question du rapport entre les opérations figuratives et l'action politique dite "exécutive" (à savoir, en l'espèce, l'exploration du rapport entre la manière dont les harkis ont été portraiturés et la manière dont il a été décidé de leur sort dans le contexte de la guerre d'Algérie et de l'immédiat après-guerre) se double ainsi de l'exploration du jeu entre le passé et le présent (jeux et enjeux de mémoire autour de la figure du harki, dans un contexte de perpétuation des violences politiques en Algérie et de tentative de "normalisation" des relations entre la France et l'Algérie). En l'occurrence, on distingue deux séries d'interrogations :

1. Comment les harkis ont-ils été figurés au moment de la guerre d'Algérie par d'autres acteurs interdépendants (autorités françaises, Front de libération nationale, leaders et relais d'opinion) ? A quelles fins ? Et avec quels effets ?

2. Comment les anciens harkis sont-ils figurés rétrospectivement, en France et en Algérie ? Cette image et les usages qui en sont faits ont-ils évolué - et, si oui, comment - depuis la fin de la guerre d'Algérie ?

Dans l'un et l'autre cas, il nous faudra rendre compte non seulement des opérations figuratives et autres formes d'appropriation de l'imaginaire (à savoir comment les choses sont-elles représentées / narrées / mises en récit), mais aussi de la "rationalité stratégique" qui les sous-tend (à savoir pourquoi les choses sont-elles ainsi représentées / narrées / mises en récit). En outre, cette analyse concerne aussi bien la figuration institutionnelle de l' « ennemi intérieur » (imaginaires de guerre et imaginaires politiques), que les processus d'étiquetage qui, sous des formes plus ou moins dégradées et banalisées, en découlent routinièrement (à l'échelle des relations interindividuelles notamment).

III.2.1.1 De l'invention d'une figure à l'invention d'un destin : le rapport entre fiction et fondation (y compris le mouvement itératif entre langage et violence)

Les dispositifs fictionnels tendent à produire une réalité politique conforme à ce qu'ils énoncent. Encore faut-il objectiver ce rapport entre narrativité et performativité (la relation entre ce que "dit" le langage et ce qu'il "fait") ou, pour le dire autrement, le rapport entre fiction et fondation.

Terry Cochran note avec justesse que les images traversent le politique de part en part, « très souvent sous la forme de personnifications »143(*). Il ajoute : « Une collectivité quelconque ne peut pas devenir le sujet d'une phrase sans une opération rhétorique, sans l'utilisation d'une figure de la pensée, qui unit dans une seule image des individus disparates qui n'agissent jamais dans le même esprit : il faut imaginer, rendre en image, un collectif qui, en tant que cette image, agit comme une personne singulière »144(*). Ainsi, mise en image et narration accompagnent la fondation, entendue comme procès de formation d'une volonté collective déterminée, pour une fin politique déterminée. Terry Cochran : « L'image représente le processus de consolidation d'une volonté collective parce qu'elle crée la possibilité de visualiser un acteur concret, une peau pour une masse amorphe et sans contenant. Cette image est davantage une incarnation idéale qu'une représentation simple : elle projette une forme dans l'esprit à laquelle on peut attribuer une volonté, une conscience, un visage avec des expressions émotives, des bras pour saisir les objets du monde, des jambes pour se déplacer ou pour donner des coups de pieds, ainsi que des devoirs historique »145(*). Il ajoute : « La «persona» qu'on invente pour sentir et englober les passions politiques s'insère dans une narration qui se déploie historiquement. La fiction qui la véhicule convainc les lecteurs qui s'identifient avec le protagoniste principal. Tout cela au nom de la fondation éventuelle, qui occupe une place privilégiée dans ce paradigme historique »146(*).

Cependant, ces opérations figuratives qui, selon Cochran, « jouent un rôle fondamental de catalyseur dans la représentation du monde "réel" tout comme dans les projets potentiels de métamorphoser le domaine politique », prennent non seulement la forme de mythes fusionnels mais aussi, symétriquement, celle de figures d'excommunication ou de boucs émissaires. Ces figures d'excommunication sont des "catalyseurs à l'envers" qui jouent sur la fonction cohésive des peurs. Ainsi, dans l'immédiat après-guerre d'Algérie, il y a bien, à côté de cette "vitrine" de la représentation politique qu'est le collectif fusionnel et fondateur (le mythe de l'unanimité des masses derrière le FLN : « Un seul héros, le peuple »), cet "envers" tyrannique qu'est la figure du bouc émissaire (le harki comme « traître »). Selon Max Pagès, les révolutions « remettent en question les bases traditionnelles de la sécurité collective dans le rapport aux institutions (...), sur le fond d'un système psychologique fonctionnant à l'identification projective, à l'angoisse et à la haine, sans médiation, contrepoids, ni limite »147(*). « On assiste, ajoute-t-il, à une sorte de détriangulation de la vie politique, par la suppression des positions intermédiaires et de toutes sortes de médiations, immédiatement assimilées à une trahison »148(*). C'est dans un tel contexte, marqué par une « logique duelle, manichéenne, persécutoire et paranoïaque » liée à la désignation de l'ennemi intérieur comme principe structurant de l'espace politique, qu'a pris corps le massacre des harkis

Dans La Violence et le Sacré, René Girard149(*) suggère que la désignation d'un bouc émissaire permet d'opérer une catharsis des pulsions agressives des membres de la communauté. Dans et par ce rite sacrificiel, la violence de tous contre tous se résout dans la violence de tous contre un. Autour de la victime sacrifiée se reforme - au moins provisoirement - l'unité de la collectivité, "apaisée" par cet exutoire. Se produit ainsi une solidarité dans le crime, dont tout un chacun - du détenteur du pouvoir au simple quidam - peut tirer profit, bien qu'à des degrés et pour des raisons divers. Le bouc émissaire est censé condenser sur lui toutes les tares et toutes les souillures qui ont entaché l'unité de la communauté. Son sacrifice, plus ou moins unanimement consenti, doit expulser le mal hors de ses frontières. Ce lynchage originel est, selon René Girard, le fondement de toute société. Quoi que l'on pense de l'ambition universelle de cette thèse, elle éclaire - même contestablement - certaines dynamiques de fondation ou de refondation politique, dont le cas de l'Algérie indépendante est exemplaire.

En ce sens, souligne Max Pagès, « le massacre peut être aussi créateur de lien social »150(*). Mais, parce qu'elle joue sur les vertus cohésives de la peur, cette socialisation là est aussi un vecteur de fragilité à plus long terme : en instaurant la désignation de "l'ennemi intérieur" comme contrechamp de l'harmonie sociale, et confondant - ce faisant - opposition et sédition, elle condamne le corps social à user par privilège de la violence comme mode de règlement des conflits, qu'il s'agisse d'exercer l'autorité (on ne transige pas avec les "traîtres") ou de la contester (puisqu'il n'y a d'alternative, dans un contexte artificiellement unanimiste, que de se soumettre ou de se rebeller).

Ainsi, en Algérie, la récurrence des violences politiques qu'accompagnent le réinvestissement et la constante réactualisation des antiennes de la "trahison" et du "parti de la France" amènent à s'interroger sur la profondeur historique et l'efficace sociale des usages à la fois attentatoires et dilatoires de la figure du harki. Cette "performativité" à long terme des dispositifs fictionnels mis en place par le FLN dès le déclenchement de l'insurrection (et immédiatement "actés" par une politique de ciblage systématique des populations non inféodées à cette organisation pendant la guerre d'Algérie, puis par le massacre des harkis à l'issue de cette guerre) témoignent de la contrainte, de l'effet d'entraînement et parfois d'enfermement exercé par les imaginaires politiques. C'est aussi ce que suggère Béatrice Pouligny, pour qui « dans la compréhension de ce qui se passe pour les membres des sociétés dans lesquelles ont été commis des crimes de masse, la frontière est le plus souvent infime entre "faits" et "paranoïa" »151(*). « C'est pourquoi, ajoute-t-elle, dans les récits que l'on tente de reconstituer, les structures historiques de peur et d'ennemi doivent être étudiées comme telles et non pas simplement discréditées au titre de paranoïa ou d'extrémisme »152(*).

III.2.1.2 Jeux et enjeux de mémoire : postérité symbolique et usages rétrospectifs de la figure du harki

L'intérêt de ceux qui orchestrent de tels "rites sacrificiels" est bien entendu d'en prolonger l'effet cohésif et mobilisateur au-delà même des bouleversements liés à la période de fondation. En instaurant la désignation de l'ennemi intérieur comme mode pérenne de régulation sociale et politique, ce sont les conditions de prise de pouvoir initiales - et l'hégémonie de fait qu'appelle l'exercice de la violence fondatrice - que l'on cherche à perpétuer. La menace de réédition à l'identique du sacrifice originel (l'éradication comme constante du discours et des pratiques politiques en Algérie) se double de la nécessité d'adapter la trame de cette menace aux réalités mouvantes du présent, par exemple en entretenant l'équivoque quant aux contours exacts de la figure de l'ennemi intérieur (l'assimilation des islamistes armés à des fils de harkis), afin que chacun au sein de la communauté se sente potentiellement menacé. Et que tous restent disciplinés.

En l'espèce, resituant l'analyse dans « le temps de l'après massacre »153(*), nous entendons objectiver les usages rétrospectifs tant de la figure que du souvenir du massacre des harkis sur les scènes politiques algérienne et française (où l'enjeu, à l'inverse de l'Algérie, n'est pas de capitaliser les effets du traumatisme originel mais d'en taire ou d'en minimiser les séquelles - donc les responsabilités).

En Algérie, la rémanence, jusqu'à aujourd'hui, d'une rhétorique obsidionale articulée autour de la désignation de "l'ennemi intérieur" (en l'occurrence, du "harki") et, plus encore, son instrumentation tous azimuts y compris par ceux qui aspirent à renverser le système en place, témoignent de ce qu'elle a profondément imprégné la culture politique algérienne. Et invite à s'interroger sur le jeu entre le passé et le présent, ou encore, sur la manipulation de la mémoire comme outil de légitimation politique. De fait, par-delà son rôle fantasmatique d'"aiguillon" à l'égard de l'étranger (et de la France en particulier), la désignation de l'ennemi intérieur est aussi et surtout une arme à usage interne, qui participe de la régulation de l'expression affective du corps social par exacerbation de la fibre nationaliste des masses algériennes. Une forme de manipulation que Raymond Boudon dépeint comme un « appel délibéré aux pulsions inconscientes » et qui joue sur la désarticulation du « principe de réalité »154(*). Très clairement, via l'incrimination récurrente de la figure du harki, c'est à la vertu "intégrative" des conflits ou des menaces imaginaires que l'on en appelle. Dans le contexte actuel en Algérie, cette incrimination fantasmatique des harkis ou de leurs enfants participe du récit d'une société déchirée qui se refuse - ou, plutôt que la strate dominante se refuse à représenter comme telle : car admettre le récit de la déchirure, qui est aussi un récit de la pluralité (ou de la "non-unanimité"), c'est admettre la nécessité de partager le pouvoir. Ainsi, chaque fois qu'une société perd de vue ce qui la fonde, ou prend conscience que les récits qui la fondent sont de l'ordre du mythe (le mythe de l'unanimité des masses derrière le FLN), il lui devient nécessaire de s'inventer (ou de se réinventer) un bouc émissaire afin que sa désignation - ou la menace de son sacrifice - "ressoude" la communauté. Dans les sociétés fermées, en particulier, l'objectivation des logiques politiques de désignation de l'ennemi intérieur contribue à mettre à nu l'appareil symbolique grâce auquel le groupe établi assoit sa domination. L'exercice prémédité de l'anathème appartient à « la famille des relations de pouvoir », et participe de cette forme d'influence qui est « synonyme de manipulation »155(*). En Algérie, les usages rétrospectifs de la figure du harki sont associés à un type spécifique de fantasme collectif : l'assimilation de toute opposition à une trahison. Le message sous-jacent est : voyez ce qu'il en coûte de s'opposer à nous.

Pour cette raison, nous partirons du postulat - non exclusif mais fécond - qu'en Algérie, jusqu'à aujourd'hui, c'est du côté du rapport belliqueux, du côté du modèle de la guerre que l'on peut trouver un principe d'intelligibilité et d'analyse du pouvoir politique156(*). Il apparaît ainsi d'évidence que le schéma de lutte privilégié par le FLN pendant la guerre d'indépendance - logique exclusiviste de front unique et suprématie du militaire sur le politique - a été et demeure à la source de force pratiques politiques, qu'elles ressortissent de l'ordre de la rhétorique ou de l'action : dans un cas, les usages rétrospectifs de la figure du harki témoignent de la prégnance du champ lexical de la trahison ainsi que d'un principe de division du champ politique articulé autour de l'opposition amis/ennemis ; dans l'autre cas, l'annulation autoritaire du processus électoral en 1992, la formation de maquis islamistes, les tueries à l'encontre des populations civiles et la politique dite d'éradication qui s'en sont suivies, témoignent de la prégnance de la violence comme forme d'expression du politique. Cet héritage belliqueux a été directement à la source du régime de parti unique à direction militaire qu'a connu ce pays jusqu'en 1989, et il continue, en dépit de l'instauration formelle du pluralisme, à inspirer l'écriture des lois dans certains domaines vitaux (voir la Partie 2), d'autant, nous l'avons vu, que l'emprise des militaires demeure.

Mais manipuler le passé à des fins d'influence, ce n'est pas seulement "re-contemporanéiser" (mettre au goût du jour), ce peut être aussi "dé-contemporanéiser" (mettre sous l'éteignoir). En France, nous l'avons dit, la stigmatisation de la figure du harki participe davantage de son occultation que de sa démonisation. L'enjeu n'est pas, comme en Algérie, de délégitimer l'expression de la pluralité en désignant un ennemi intérieur (construction au forceps d'une nation une et unanime), mais de préserver le consensus tacite entre droite et gauche de gouvernement autour des modalités de règlement de la guerre d'Algérie (stabilisation de l'ordre politique). Ce qui implique d'occulter les conséquences humaines somme toute exorbitantes (mais alors minorées) de la politique de dégagement opérée par le général de Gaulle, avec le soutien au moins passif de l'opposition parlementaire d'alors. D'où la nécessité de construire un récit générique et dédramatisé (centré sur les tenants du processus de négociation plutôt que sur les aboutissants), comme expurgé de tout ressort affectif ; un récit stato-institutionnel articulé autour du "pragmatisme" gaullien, tout entier contenu et symbolisé par le processus de négociation d'Evian, puis la conclusion desdits accords et du cessez-le-feu : le fait que ces accords aient été négociés à l'exclusion de représentants des pieds-noirs et des musulmans pro-français, qu'ils aient été quasi-immédiatement et intégralement violés par la partie algérienne pour ce qui concerne les garanties accordées à la sécurité et aux biens des personnes, et que le cessez-le-feu n'ait donc été que le prélude à une série d'assassinats et de massacres de civils parmi les plus massifs de la guerre d'Algérie, importe peu : pieds-noirs et harkis, quelle qu'ait pu être l'intensité de leurs drames respectifs, sont des minorités. Le consensus, en France métropolitaine, s'est donc construit contre et malgré eux, dont la trajectoire pouvait sans mal - et au bénéfice, pensait-on, de la paix civile - être effacée des pages du roman national157(*). Cet exercice volontaire de l'amnésie par les instances officielles a été redoublé, jusqu'à une période récente, par l'ataraxie volontaire des lieux de production et de diffusion du savoir. La forte implication des clercs, mais aussi des étudiants, dans la lutte "contre" la guerre d'Algérie a grevé pour de longues années l'appétence de nombres d'intellectuels pour la destinée des harkis, jugée politiquement incorrecte - y compris dans ses aspects les plus dramatiques.

III.2.2 La stigmatisation telle qu'elle est subie et ordinairement relayée : la capillarisation des anathèmes politiques dans les interactions de la vie sociale et familiale (niveau infra ou micro-politique)

Nous l'avons dit, par-delà l'objectivation de la stigmatisation telle qu'elle est "agie", notre démarche vise à rendre compte de la stigmatisation telle qu'elle est subie et ordinairement relayée dans les interactions de la vie sociale et familiale. Cette double perspective réclame d'introduire la dimension subjective, vécue, au coeur même de l'analyse sociopolitique. En l'occurrence, il s'agit de saisir la manière dont les fils et les filles de harkis "font avec" les imaginaires et les processus socio-institutionnels (en particulier les anathèmes politiques, stéréotypes et autres idéologies de statut) qui façonnent le ou les univers dans lesquels ils évoluent quotidiennement. Notre posture vise ainsi à redoubler la construction d'un système explicatif de type macrosociologique et exégétique à même d'objectiver la dimension narrative de l'appareil social de domination (ce que Erving Goffman appelle « l'histoire de la capacité qu'a un attribut à servir de stigmate »158(*) et Howard Becker « l'histoire naturelle de l'élaboration et de l'imposition des normes »159(*)) par la saisie des significations vécues, relais et répercussions ordinaires - interrelationnelles et intimes - de tels dispositifs fictionnels, à savoir : la "capillarisation" des anathèmes politiques dans l'ordinaire des relations sociales et familiales, c'est-à-dire à la fois ce que Howard Becker dépeint comme « l'étude des moyens par lesquels l'oppression des catégories de statut supérieur acquiert un statut de légitimité "normale" et ordinaire »160(*), ou encore « l'étude de la construction et de la réaffirmation des significations morales dans la vie quotidienne »161(*), et, symétriquement, ce que Erving Goffman appelle « l'itinéraire moral de l'individu stigmatisé »162(*).

L'optique, ici, est avant tout compréhensive. Il s'agira, autant que possible, de « circuler de l'individuel au collectif », autrement dit, d' « analyser les conduites de vie dans leur relation aux ordres de vie »163(*). Il nous faudra ainsi étudier « l'ensemble du processus par lequel les individus [tant ceux qui se font les relais ordinaires des opérations de figuration politique que ceux qui en sont la cible] construisent l'interprétation de leur situation, et par-delà, leurs actions »164(*), autrement dit, « la réalité dans laquelle sont engagées les acteurs sociaux, la réalité qu'ils créent en donnant un sens à leur expérience, et par référence à laquelle ils agissent »165(*). S'agissant d'appréhender la stigmatisation telle qu'elle est routinièrement subie et "réagie" (le monde vécu de la stigmatisation), notre démarche est tournée d'abord vers la saisie des routines et des "allant-de-soi" : savoirs pratiques (dans la présentation de soi ou l'identification par autrui), sentiments (sentiment d'identité, sentiment de honte ou de fierté vis-à-vis d'autrui) et registres d'action mobilisés par les individus stigmatisés pour réagir aux informations véhiculées par l'environnement immédiat.

La dimension critique ne sera pas pour autant éludée. Le pari est que l'attention aux êtres, à la manière dont ils se définissent et dont ils sont définis par les autres dans l'ordinaire des relations sociales, recèle des vertus dialectiques insoupçonnées : ne serait-ce que parce qu'une telle attention nous amène à objectiver ce qui d'ordinaire ressortit de la simple impression ; et surtout parce que cela nous oblige à prendre du recul par rapport aux structures immédiates de l'interaction, à les relier à d'autres structures, moins immédiates mais tout aussi agissantes, sans perdre de vue ni les unes ni les autres. Ce faisant, l'idée est de délinéer « les structures du monde vécu », de repérer « les cadres de l'expérience » (Erving Goffman), pour nous situer à l'articulation des paramètres structuraux, interrelationnels et psychologiques, s'agissant de la stigmatisation telle qu'elle est à la fois ordinairement relayée et subie. Ainsi, à rebours de toute "rupture épistémologique"166(*), il ne s'agit ni de refuser a priori toute valeur interprétative au ressenti des acteurs sociaux, sous prétexte qu'il ferait systématiquement écran à quelque sens / explication caché(e) inaccessible au sens commun, ni de le valider a posteriori. Mais il s'agit, d'une part, d'en rendre la substance, et, d'autre part, d'en explorer l'efficace sociale, via l'examen des stratégies individuelles ou collectives déployées par les acteurs sur la base de ce ressenti. Ceci implique, en particulier, de prendre au sérieux ce que les anciens harkis et leurs enfants ont à dire de leur situation, de le restituer et de le resituer (au sens de mettre en perspective les mots et les choses). Et non de considérer les individus stigmatisés comme des "idiots sociaux", incapables de démêler les fils de leur destinée, ou encore de tenir un discours et d'agir sur la complexité sociale et politique du ou des mondes qui les environnent : même soumis à des déterminismes "lourds" dont l'écheveau peut, par surcroît, être difficile à démêler, ils sont à même, dans certaines circonstances ou à certains moments de leur vie, de "faire avec" ou, tout au moins, de produire une définition de la situation qui va contribuer à orienter leurs comportements167(*). Symétriquement, rien ne dit que ceux qui, dans la vie de tous les jours en France et en Algérie, se font les relais ordinaires des gestes infamantes ou des narrations tronquées véhiculées par diverses institutions et certains collèges d'acteurs à l'encontre des anciens harkis et de leurs enfants, soient dupes du caractère artificieux et parcellaire de tels récits ; mais, à condition d'y trouver leur propre intérêt, ils peuvent se faire les acteurs complaisants de la "naturalisation" du stigmate, en contribuant à l'ancrer dans l'ordinaire des relations sociales : un intérêt ou une rationalité "dérivés" qui, bien que non réductibles aux usages proprement politiques de la figure du harki, participent de fait de leur efficace sociale. C'est dans ce va-et-vient entre le "micro" et le "macro" que nous entendons rendre compte des phénomènes de capillarisation des opérations de figuration politique, de leur plus ou moins grande propension à faire tâche d'huile et à faire date, et donc à structurer l'ordre social jusque dans ses manifestations les plus routinières et / ou les plus intimes. A cet égard, il nous faut informer l'étude des formes de sociabilité à l'échelon des relations interpersonnelles (la construction du rapport "Nous-Eux" dans l'ordinaire des relations sociales) aussi bien que des mobilisations collectives à l'échelon sociétal (la lutte pour la réhabilitation de la figure du père) par celle de la dynamique des générations au sein de la cellule familiale (y compris la "quête à être" intime des enfants de harkis).

Dans cette étude du "monde vécu" de la stigmatisation (capillarisation des anathèmes politiques dans l'ordinaire des relations sociales et, symétriquement, itinéraire moral de l'individu stigmatisé), l'accent est mis, dans une relation en miroir :

- 1. sur les phénomènes de transmission - ou d'oblitération - de la mémoire familiale (du côté des parents), ainsi que sur les phénomènes d'identification à - ou de forclusion de - la figure du père (du côté des enfants) ; autrement dit, sur le rapport des parents à leur propre destinée et la façon dont ce rapport peut - ou non - susciter la honte chez l'enfant ;

- 2. sur les processus d'étiquetage dans l'ordinaire des relations sociales d'une part, sur la manière dont les enfants de harkis ajustent leur conduite pour faire face puis s'émanciper des formes d'assignation statutaire véhiculées à leur endroit (ou à leur encontre) d'autre part, et ce tant à l'échelon individuel que collectif.

Notre approche repose ainsi sur une conceptualisation dynamique du processus de socialisation qui, entre individuation et assignation, identité pour soi et identité pour autrui, permet d'aborder celui-ci dans une intrication intime entre le psychologique et le social. Une posture analytique dans la droite ligne de celle de Claude Dubar, qui « refuse de distinguer l'identité individuelle de l'identité collective pour faire de l'identité sociale une articulation entre deux transactions : une transaction "interne" à l'individu et une transaction "externe" entre l'individu et les institutions avec lesquelles il entre en interaction »168(*). Cette conceptualisation, ajoute Claude Dubar, et cela est essentiel pour nous, « s'attache particulièrement à dégager et à définir des catégories d'analyse qui soient opératoires pour des recherches empiriques »169(*).

III.2.2.1 Une posture analytique aux confluents d'une visée compréhensive du sujet et d'une approche dynamique du processus de socialisation

Dans cette même optique, Jean-Pierre Terrail170(*) propose d'appréhender comme un même mouvement le processus qui "produit" les hommes et celui par lequel ils "se produisent" : « Le sujet est toujours déjà présent dans le mouvement de sa constitution : mouvement qu'il semble dès lors légitime de désigner comme appropriation, pour signifier l'identité nécessaire et immédiate de la détermination objective et de la mobilisation du sujet »171(*). Le concept d'appropriation, en tant qu'il s'inscrit dans une dialectique de l'identité des contraires (« L'intériorisation de l'extériorité est extériorisation de l'intériorité, c'est-à-dire activité »172(*)), rend compte de la potentialité du dépassement de l'opposition entre individualisme méthodologique et structuro-fonctionnalisme en constituant l'interaction et l'intersubjectivité en objets "naturels" de l'investigation scientifique. Claude Dubar rappelle que c'est sans doute G.H. Mead, dans son ouvrage intitulé Self, Mind and Society (1934), qui a le premier décrit, de manière cohérente et argumentée, la socialisation comme construction d'une identité sociale (un "self" dans le vocabulaire meadien) dans et par l'interaction avec autrui. Mead considère que « le fait premier est l'acte social qui implique l'interaction de différents organismes, c'est-à-dire l'adaptation réciproque de leurs conduites dans l'élaboration du processus social »173(*). Ce qui importe dans ce processus c'est le double mouvement par lequel les individus s'approprient subjectivement un « monde social », c'est-à-dire « l'esprit » (Mind) de la communauté à laquelle ils appartiennent (socialisation) et, en même temps, s'affirment positivement dans le groupe en s'appropriant un rôle actif et spécifique en son sein (individuation). En se socialisant, les individus créent de la société autant qu'ils reproduisent de la communauté. Les hommes non seulement se transforment mais se forment initialement au travers de leurs interactions :

- dans cette optique, il faut nécessairement prendre en compte le caractère actif de l'individu socialisé. La part de ce qui est appris mécaniquement est faible ;

- il faut aussi prendre en compte le fait que l'individu socialisé est confronté à des visions du monde plurielles et concurrentes, à des agents de socialisation multiples « dont on peut apprendre sans qu'ils enseignent, et qui peuvent produire effet longtemps après l'expérience immédiate »174(*).

Une telle optique invite le chercheur à viser la compréhension des aspects non délibérément "éducatifs" de la vie sociale, qui fonctionnent à un moment et dans un milieu social donnés comme conditions pertinentes d'individuation, et à envisager la formation du soi comme le résultat de l'activité biographique au sens le plus large. L'action réciproque des hommes est la clé de l'intelligence du social en même temps que de la formation des individus. L'homme entretient un rapport toujours actif aux conditions qui le déterminent. Ainsi, la posture interactionniste permet d'appréhender de manière beaucoup plus fine - non étroitement mécaniste - la question de l'introduction des nouvelles générations dans la vie sociale.

III.2.2.2 La dynamique des générations au coeur des processus de médiation entre l'individuel et le collectif

Aux côtés des rapports de classe et de genre, les rapports de génération contribuent à structurer la vie collective ; mais de façon sans doute bien plus silencieuse. Leur visibilité sociale est moindre ; et les politologues, à la différence des sociologues, leur portent un intérêt épisodique.

Si au regard de l'acception durkheimienne du concept de socialisation chaque élément particulier du social peut être interrogé du point de vue de sa place dans, et de sa contribution à, la permanence structurale du tout, du point de vue interactionniste, « la reproduction n'est plus cet "a priori" qui guide le regard du chercheur, mais le produit toujours problématique d'une activité dont il s'agit de comprendre concrètement comment elle opère et, par suite, comment elle construit tel ou tel résultat »175(*). Dans cette même optique, Claudine Attias-Donfut conçoit la dynamique des générations comme la résultante d' « une relation d'engendrement réciproque imbriquant étroitement processus cognitifs et interactions sociales »176(*) :

« Prendre conscience de sa génération, ajoute-t-elle, implique de prendre conscience aussi - et pourrait-on dire d'abord - des autres générations. C'est dans une relation de réciprocité que s'opère la différenciation générationnelle d'où émerge une conscience spécifique. C'est par une forme de "décentration temporelle" que sa propre durée est relativisée par rapport à celles des générations antérieures contemporaines, et située dans une échelle de temps qui n'est plus celle d'une vie humaine mais de la suite des générations qui assure la continuité du temps dans la société »177(*).

Chaque génération se définit par rapport aux générations précédentes dans une "référence/opposition" permanente. L'identification implique la différenciation. En constituant les rapports d'âge en rapports intergénérationnels, à l'articulation des biographies singulières et de l'histoire sociale, notre posture de recherche permet de prendre en compte, s'agissant du passage d'une génération à l'autre, non seulement la stabilité, la perpétuation, mais aussi le changement, le déplacement dans la façon d'interroger le social.

Précisément, l'inscription dans un contexte problématique du lien entre filiation, transmission et identification au sein de la communauté harkie, repose sur l'hypothèse d'une "cassure" dans la dynamique des générations, cassure consécutive aux silences, aux "non-dits" de la mémoire familiale (et notamment de la mémoire paternelle). De fait, en raison de la trajectoire singulière - et singulièrement dramatique - des anciens supplétifs et de leurs proches parents, la famille apparaît, au sein de cette communauté, comme le lieu de cristallisation de fortes tensions entre les générations. Ces tensions, liées à la situation de double relégation (exil géographique et exclusion symbolique) des parents, furent aggravées par les conditions initiales d'accueil et de socialisation des enfants. La réticence des pères à rendre compte d'une trajectoire fortement grevée sur le plan symbolique, la fragilisation corrélative des enfants, le plus souvent désarmés pour faire face à un environnement stigmatisant, dessinent en creux ce que Irène Théry appelle un « malaise dans la filiation »178(*). Cette mémoire en déshérence, refoulée par les pères, quêtée par les enfants, serait un obstacle tant à l'épanouissement individuel des fils et filles de harkis qu'à l'émergence d'une conscience collective assumée par tout un chacun au sein de la communauté. De cette cassure de la dynamique des générations résulte aussi, pour les enfants, la difficulté de mettre en place un répertoire d'action commun et de faire voix à l'échelle de la société tout entière.

Ainsi, la problématique de la formation de l'identité est-elle intrinsèquement liée à celle de la transmission de la mémoire : c'est dans l'économie des échanges entre mémoire et identité que se trame la dynamique des générations. La transmission de la mémoire vise d'ailleurs moins à la recension qu'à la symbolisation de la chose passée. Ce qui est en jeu, c'est au moins autant la célébration du Moi (individuel et collectif) que la ressouvenance de ce qui a été. En ce sens, la problématique de la mémoire lie indissociablement connaissance de soi par soi et reconnaissance de soi par autrui. Porte-étendard aussi bien qu'outil d'exhumation du passé, la mémoire est un liant qui scelle la destinée d'un groupe au fil des générations et sert d'étai à chacun de ses membres : se construire comme individu ou comme collectif oblige nécessairement, pour se positionner par rapport aux autres, à se positionner par rapport au passé et, donc, à incorporer puis digérer ce qui a été avant soi (qu'il s'agisse de l'assimiler ou de l'éliminer). L'attention accordée à ces phénomènes prend un relief particulier lorsque, comme c'est le cas ici, ils prennent corps dans un environnement social stigmatisant. D'où la nécessité de mettre l'accent sur les phénomènes d'entrave à la transmission de la mémoire familiale, de fragilisation relative du sentiment d'hérédité et donc d'identité des enfants de harkis (phénomènes qui, d'une certaine manière, vont "donner raison" à cet environnement stigmatisant) et, inversement, sur les formes d'insurrection symbolique, individuelle et collective, visant à transgresser le tabou paternel d'abord (connaissance de soi par soi), à mettre en place un répertoire d'action commun et à faire voix à l'échelon sociétal ensuite (reconnaissance de soi par autrui).

Le chercheur est ainsi convié à appréhender le "non-dit", le silence (là où il pourrait, là où il devrait y avoir échange, transmission), comme une composante fondamentale de l'expérience intersubjective des acteurs sociaux et, à ce titre, du processus de construction des identités. Symétriquement, pour les enfants, interroger la mémoire du groupe, ses silences, ses "non-dits", c'est se "re-mémorer" pour se "re-constituer", c'est-à-dire reconstituer ce par quoi on a été construit pour se construire « soi-même comme un autre » (Paul Ricoeur) : « Telles sont les préoccupations de ceux (...) qui partent à la recherche de leurs aïeux [à commencer par leurs ascendants directs] pour retrouver dans leurs racines la source de leur moi »179(*). A travers l'histoire de ses ancêtres et de son groupe d'appartenance, c'est avant tout son identité personnelle que chacun tente de cerner : « Les enfants de harkis partent à la recherche de leur mémoire, celle de la guerre d'Algérie (...). Dépositaires des expériences passées, la mémoire des pères, des mères, est garante de leur propre survie au sein d'une société qui masque ses continuités »180(*).

« Pour que sentiment du passé il y ait, il faut qu'une faille intervienne entre le présent et le passé, qu'apparaisse un "avant" et un "après", un intervalle vécu sur le mode de la filiation à rétablir »181(*) : c'est cette dynamique des générations, ce « besoin de savoir à qui et à quoi nous devons d'être ce que nous sommes » qui sont entravés au sein de la communauté harkie, plongeant la deuxième génération dans un "no man's land" identitaire déstabilisateur : « Si l'histoire des harkis est à raconter et à transmettre, c'est sans nul doute pour rendre le choix à nouveau possible : ou bien l'assumer, ou alors choisir en toute connaissance de cause de s'en déprendre »182(*).

Pour faire état de la dynamique des générations au sein de la sphère familiale, ainsi que des tensions que peut engendrer dans l'ordinaire des relations sociales la gestion d'un héritage paternel fortement grevé sur le plan symbolique), nous avons choisi de centrer nos analyses sur le cas des fils et filles de harkis proprement dits - la deuxième génération - plutôt que sur celui des troisième et quatrième générations. Il y a plusieurs raisons à cela. La première d'entre elles est notre insistance sur les phénomènes de transmission dans la sphère familiale, lesquels, en l'espèce, trouvent leur densité première dans la relation à l'image du père. Une autre raison à cette approche par privilège de la deuxième génération est qu'avec l'avancée du temps celle-ci recouvre une très large palette d'âges, depuis les jeunes gens qui entrent dans la vie active et/ou finissent leurs études (souvent les derniers de larges fratries) jusqu'aux individus dans la force de l'âge (pour ceux qui étaient nés en Algérie notamment), eux-mêmes déjà parents, voire grands-parents. Cette diversité d'âge est essentielle pour nous qui ambitionnons d'étudier « l'itinéraire moral des individus stigmatisés » (Erving Goffman) car elle nous permet non seulement de faire état des phases qui jalonnent cet itinéraire au cours de l'avancée en âge de l'individu, mais encore de comparer - à âge égal - le poids du contexte immédiat, d'une époque l'autre (avoir 20 ans et être fils ou fille de harki en 1980 était-ce la même chose que d'avoir 20 ans et être fils ou fille de harki en 2000 ?).

L'appréhension, c'est-à-dire la saisie et la traduction, des "mondes subjectifs", qui sont à la fois des "mondes vécus" et des "mondes exprimés", donc saisissables empiriquement183(*), implique le recours à une méthodologie de type qualitatif : nous avons opté pour la méthode de l'entretien semi-directif (complétée, à l'occasion d'un séjour de travail en Ardèche, par celle de l'observation participante). Deux vagues d'entretiens semi-directifs, régis - sans souci excessif de directivité - par une consigne et une grille d'entretien, et archivés sur bande magnétique, ont été réalisées à un peu plus d'un an d'intervalle (au printemps 1997 et à l'automne 1998) dans des contextes socio-géographiques contrastés : la région parisienne d'une part (une dizaine d'entretiens, mobilisant de façon paritaire des fils et filles de harkis), la ville de Largentière en Ardèche d'autre part (une dizaine d'entretiens là encore, mais mobilisant très majoritairement des fils de harkis). Afin de ne pas alourdir notre propos, nous avons choisi de reporter en annexe les développements méthodologiques liés à la constitution du corpus et à la conduite de l'entretien (voir l'Annexe n°1).

En outre, des centaines de contacts et conversations informels (entendre non formalisés par une consigne et une grille d'entretien) avec des anciens harkis, enfants de harkis (qu'ils soient ou non militants associatifs), sympathisants et/ou spécialistes de la question ont nourri mes réflexions depuis l'entame de mon mémoire de DEA (au printemps 1997) jusqu'au bouclage de ma thèse, et ceci dans des cadres et contextes diversifiés :

- d'abord dans le cadre de manifestations associatives, à visée pédagogique ou revendicative (expositions, journées débats-conférences, manifestations, grèves de la faim, etc.) ;

- dans le cadre de cérémonies officielles, cérémonies patriotiques génériques ou ad hoc (cérémonies du 11 novembre, Journée nationale d'hommage aux harkis, etc.) ;

- dans le cadre de colloques scientifiques ;

- dans le cadre de contacts amicaux ;

- enfin, et cela constitue un éclairage original et fécond184(*), la centaine de fils et filles de harkis de tous âges reçus entre mai 2000 et fin février 2001 au sein du service des rapatriés de la préfecture de Paris en ma qualité d'agent de coordination chargé de l'emploi (ACCE), fonction exercée - il faut le préciser - dans le cadre de mes obligations militaires (je m'étais porté volontaire pour cette mission). Ceci m'a permis non seulement de parfaire ma connaissance des intéressés mais aussi de mieux connaître - littéralement, de connaître "de l'intérieur" - les modalités de prise en charge de cette population par l'administration, non seulement dans ses composantes techniques (connaissance des textes et des modalités d'application) mais aussi, et c'est selon moi l'élément le plus riche d'enseignement compte tenu de la problématique de cette thèse, dans ses composantes humaines et relationnelles (nature et qualité des relations entre fonctionnaires et "bénéficiaires" ; voir la section II.A.2 de la Partie 4 : « La relation d'aide institutionnelle »).

A cela s'ajoutent les entretiens sollicités auprès de hauts responsables, ordonnateurs ou exécutants en chef des politiques publiques consacrées à cette population : j'ai ainsi sollicité et obtenu un entretien avec M. Jacques Santini, ancien secrétaire d'Etat en charge des rapatriés (1986-1987), ou encore avec M. Alain Vauthier (entouré à cette occasion de ses proches collaborateurs), président du Haut conseil des rapatriés (HCR) et directeur général de l'agence d'indemnisation des Français d'Outre-mer (ANIFOM). Le HCR, créé en 2002 par Jean-Pierre Raffarin, est un organe de réflexion et de concertation entre les pouvoirs publics et les représentants des rapatriés (pieds-noirs et harkis).

A ce stade, il est important de préciser que mon protocole d'enquête n'a pas été étendu à l'Algérie, et ce pour plusieurs raisons :

- La difficulté d'identifier et d'approcher, de l'extérieur, sans relais familiaux ou amicaux fiables et solidement établis, les enfants de harkis vivant en Algérie : il n'existe bien entendu, pour ce faire, aucune association ou amicale d'anciens harkis ayant - ou même n'ayant pas - pignon sur rue dans ce pays. A cet égard, il ne faut pas négliger le danger ou, à tout le moins, le coût psychologique et social de s'identifier comme fils ou fille de harki dans le contexte politique et sécuritaire actuel en Algérie. Par ailleurs, et pour ce qui me concerne plus directement, une telle démarche ne saurait passer inaperçue, plus encore initiée par un jeune chercheur français n'ayant développé de près ou de loin aucune amitié avec le régime en place. Et je vois mal, à cet égard, comment mes investigations eussent pu ne pas être placées sous surveillance.

- Complémentairement, il eût certes été très intéressant d'aller recueillir directement en Algérie, sans intermédiaire d'aucune sorte, l'opinion intime, non "obligée" des gens ordinaires sur les anciens harkis, et ce d'autant plus que cela constitue un des angles d'approche de ce mémoire (voir la Partie 2). Mais, là encore, l'absence de relais familiaux ou amicaux fiables et solidement établis, le contexte politique et sécuritaire actuel en Algérie et, corrélativement, la difficulté pour moi de passer inaperçu et de conduire ma recherche dans un climat de sérénité et de totale liberté (pour moi et pour les personnes interrogées) m'en ont découragé.

J'ai eu recours à différentes sources pour pallier ces manques :

1. S'agissant de l' « itinéraire moral » des enfants de harkis demeurés ou nés en Algérie :

- certains articles ou reportages télévisuels (par exemple, un reportage d'Envoyé Spécial donnant la parole, sous couvert d'anonymat, à un fils de harki vivant en Algérie et faisant part des brimades dont il était l'objet en raison de son ascendance) ;

- les contacts entretenus ou développés, parfois en toute discrétion, par des associations de harkis ou des associations d'anciens combattants avec des harkis ou enfants de harkis demeurés sur place, de gré ou de force (la liberté de circulation est refusée aux anciens harkis, dans un sens comme dans l'autre ; pour les enfants de harkis vivant en Algérie, la barrière à l'émigration est plutôt d'ordre économique) ;

- enfin, avec force précautions d'usage, les forums Internet (notamment ceux des associations de harkis ou de pieds-noirs), qui permettent aux intéressés de s'exprimer anonymement depuis l'Algérie, et avec un sentiment de liberté au moins relatif. Ce genre de témoignages n'est bien entendu pas fréquent mais, sous réserve d'authenticité (des manipulations sont toujours possibles), précieux.

2. S'agissant de l'opinion des gens ordinaires en Algérie ou au sein des populations issues de l'immigration maghrébine :

- d'abord, les témoignages issus des entretiens ou conversations informelles avec les enfants de harkis interrogés en France. De fait, certains - une petite minorité de filles et de mères (je n'ai pas rencontré ce cas de figure pour les fils) - ont eu l'occasion, par le passé, d'aller visiter certains de leurs proches demeurés en Algérie. Ils m'ont rapporté la nature des opinions recueillies sur place, au sein du cercle familial. En dehors du cercle familial, les choses sont bien entendu plus compliquées, et aucune de ces personnes n'avait entrepris d'étendre ces discussions à la communauté villageoise dans son entier. A cet égard, certains témoignages ayant fait l'objet d'une publication viennent compléter ceux que j'ai directement recueillis. Ainsi en va-t-il du témoignage de Saliha Abdellatif, anthropologue, ancienne étudiante de Germaine Tillion et fille de notable pro-français exilé en métropole, qui, bénéficiant de relais familiaux disposés à l'accueillir, indique avoir débuté une enquête sur le territoire algérien en 1983185(*). A la différence des personnes qui, issues de mon corpus d'entretiens, ont vécu une expérience similaire, Saliha Abdellatif rapporte qu' « [elle] n'a pu parler des harkis connus [entendre : de sa connaissance] dans leur douar d'origine » mais qu' « elle a pu aborder le sujet dans les villages où [elle] ne pouvai[t] [se] prévaloir de connaître leurs supplétifs ». Autre témoignage accessible au grand public et riche d'enseignements, celui de Dalila Kerchouche, journaliste à L'Express, que j'avais d'ailleurs rencontrée en 1997 avant qu'elle n'entreprenne un voyage en Algérie et ne publie son récit (ce projet germait déjà dans son esprit)186(*) ;

- là encore, et avec les mêmes précautions, les forums Internet, qui sont éminemment utiles pour se faire une idée de la diversité des opinions véhiculées en Algérie ou au sein de l'immigration algérienne sur les harkis et leurs enfants, mais certes pas pour préjuger de la représentativité statistique de telles opinions ;

- enfin, les très nombreuses conversations informelles que j'ai pu avoir avec des amis, connaissances ou simples rencontres de circonstance issus de l'immigration maghrébine (et notamment algérienne).

IV. De soi aux autres : contre-transfert et objectivation du rapport à l'objet

Avant de clore cette introduction et d'exposer l'annonce de plan, il m'apparaît nécessaire de me défaire provisoirement du "nous" académique au profit du "je" incarné, afin d'objectiver les résonances intimes de la thématique abordée et, par là, de clarifier mon rapport à l'objet.

J'ai souvent été frustré, en prenant connaissance de tel ou tel article, de tel ou tel point de vue d'historien, sur ce sujet comme sur d'autres sujets (mais cela est particulièrement vrai des prises de position sur la guerre d'Algérie, qui est à la fois un conflit contemporain et un marqueur identitaire pour toute une génération d'intellectuels), de manquer des éléments biographiques nécessaires pour mettre en perspective les mots et les choses, le dire et l'agir. Combien d'auteurs, par peur de se livrer tout entier (et, par là, de donner prise à la critique), substituent sans précaution - plutôt que de les mettre en perspective - le masque de l'historien ou de l'expert d'une part, à celui du militant, de l'acteur ou de l'héritier (d'une cause ou d'un drame) d'autre part, comme s'ils pouvaient sans coup férir, et sans plus d'explications, rendre compte d'un épisode qu'ils ont eux-mêmes contribué à façonner et/ou qui a grandement contribué à les façonner. Non pas que leurs analyses soient sans valeur. Mais, précisément, où se situe la frontière entre l'acte militant, le témoignage et l'analyse lorsqu'un auteur, plutôt que de se dévoiler dans ses multiples facettes, laisse volontairement à penser au lecteur qu'il n'est que ce que son statut professionnel donne à voir de lui ? Cette manière de faire, guidée par des implicites inaccessibles au lecteur, est toujours plus ou moins trompeuse car elle interdit d'expliciter la part des motivations non heuristiques (c'est-à-dire biographiques) dans le choix et la présentation du sujet abordé : des manières de voir sont privilégiées, d'autres obérées, sans que le lecteur dispose de tous les éléments pour comprendre et critiquer les choix de l'auteur. Il est bien sûr parfaitement justifié de privilégier certaines manières de voir : encore faut-il expliciter les fondements de ce parti pris, tant sur le plan heuristique que sur le plan personnel / biographique, au risque de laisser penser qu'il n'y a objectivement pas d'autres manières de voir ou que les autres manières de voir sont accessoires. Ainsi, pour l'historien Guy Pervillé, l'un des rares spécialistes reconnus de la guerre d'Algérie à n'avoir pas lié ses investigations à un quelconque engagement militant, l'attitude de ses congénères qui prétendent « se retrancher dans une tour d'ivoire loin des passions du monde, comme s'ils n'avaient été d'aucun temps ni d'aucun pays » apparaît « très peu crédible dans le cas d'un sujet aussi contemporain et actuel »187(*). Guy Pervillé d'ajouter : « Un historien de la guerre d'Algérie, plus encore s'il est de ceux qui ont vécu la guerre d'Algérie en tant qu'hommes et citoyens responsables, ne peut réussir à faire croire qu'il n'est motivé que par une curiosité personnelle désintéressée »188(*).

Pour ce qui me concerne, et bien qu'appartenant à une génération qui n'a pas vécu ou été directement témoin des événements d'Algérie, je ne me crois pas dispensé de satisfaire à une démarche de clarification et d'explicitation des motivations intimes qui m'ont conduit à entreprendre la rédaction de cette thèse. Et ce d'abord parce que, d'une certaine façon, j'ai été le "récipiendaire" - d'abord inconscient ou "semi-conscient" - de certaines de leurs expressions traumatiques, au sein même de ma famille. Je m'explique. Mon rapport à l'objet d'étude, loin d'être dilettante ou étroitement intellectuel, est empreint à la source d'une forme d'attachement charnel : ma grand-tante Odette, qui était franco-tunisienne de confession chrétienne, son mari Djelloul, qui était algérien de confession musulmane et caïd189(*) de Jean-Mermoz (dans le département d'Oran), ainsi que leur fils Djelloul junior, alors âgé de sept ans, furent assassinés par le FLN à la fin du mois d'août 1962 (cinq mois après la proclamation du cessez-le-feu, deux mois après la proclamation de l'indépendance) pour avoir crû et incarné le rêve d'une Algérie fraternelle, liée à la France. Leurs corps sans sépultures, jamais retrouvés, ont proprement disparu.

Restent des témoignages indirects, qui donnent le ton de ce que fut l'Algérie nouvelle des premiers jours. Le 30 octobre 1962, à la suite de démarches répétées pour recueillir des informations sur les circonstances de la disparition d'Odette, Djelloul et de leur fils, mon grand-père paternel reçoit aux Armées (il était alors Commandant dans l'Armée de l'Air) une lettre adressée par Monsieur Alexandre M., alors récemment rapatrié d'Algérie. En voici de larges extraits :

« Verdun, le 30 octobre 1962

Monsieur le Commandant,

Je reçois à l'instant votre lettre du 22 octobre (...).

De toute façon, je vais vous dire ce que je sais et ce n'est pas grand-chose car nous étions plutôt des otages en Algérie que des hommes libres et ce, depuis le 30 juin.

J'avais l'habitude, possédant une voiture, de ravitailler Mme et Mr M. [NDA : Odette et Djelloul] en pain et autres produits. Le dimanche 26 et lundi 27 août j'ai trouvé porte close mais cependant forcée, entr'ouverte et un certain désordre régnait dans l'appartement, du moins le peu que j'y ai vu.

M'étant renseigné auprès des musulmans, ces derniers m'avaient affirmé que la famille M. était à Oran, d'autres qu'ils étaient en France.

La vérité, hélas, était tout autre car le propre neveu de Djelloul, le petit Driss, qui était un indicateur du FLN, m'a affirmé qu'ils avaient été enlevés dans la nuit du samedi 25 et tués à coups de mitraillettes au bord de trous préparés à l'avance. Et lorsque je lui ai posé la question : « Mais pourquoi avoir tué aussi le petit Djelloul, ce petit innocent ? », il m'a répondu : « Pour que la graine disparaisse ».

Quand au lieu de sépulture, il se situerait dans un des nombreux ravins au-dessus de Jean-Mermoz, et il y en a beaucoup.

Vous voyez que mes renseignements ne sont pas fameux et surtout contrôlés. Mais j'ai bien la conviction et même la certitude à l'accent de triomphe et de joie hideuse du neveu que la petite famille M. Djelloul, bien sympathique, a été assassinée ce samedi 25 août et je vous présente ainsi qu'à votre famille mes sincères condoléances avec toute ma sympathie ».

Reste également le mutisme de mon père, pendant des années, alors que je n'étais pas en âge de comprendre, puis la libération tardive de la parole, ma vingtième année passée : il est parfois difficile, même pour un père, d'aller contre la geste officielle de la guerre d'Algérie, d'aller contre l'Histoire telle qu'on la raconte aux enfants. J'ai moi-même été sensible à cet enseignement qui, il est vrai, ne prépare guère à entendre, et moins encore à comprendre ceux qui, porteurs d'une "tierce" mémoire, ne sont ni reconnus ni légitimés par les relais institutionnels de la mémoire. Sans entrer dans les détails, j'ai le souvenir d'une telle incompréhension, un jour, avec mon père. Il m'a fallu du temps pour comprendre le point de vue qui était alors le sien, si différent de celui présenté dans les écoles. Il m'a fallu grandir, sans doute, et m'informer, tout simplement.

Aujourd'hui, c'est certain, ce pan de l'histoire familiale, de mon histoire, est partie intégrante de mon identité. Elle est aussi, sans l'ombre d'un doute, l'un des moteurs de ce travail. Par ce travail, donc, je veux comprendre en même temps que me comprendre.

On le voit, le "contre-transfert" n'est pas simplement un exercice formel : il participe d'un souci d'honnêteté intellectuelle, tant vis-à-vis de soi que d'autrui. J'en assume les risques, j'en mesure également les bénéfices. Libre au lecteur de relativiser ce qui est dit - et de souligner ce qui n'est pas dit - au regard de mes "résistances" biographiques. Libre à moi d'en accepter l'augure avec sérénité puisque, par définition, un discours situé et reconnu comme tel par son auteur le dispense d'arborer l'attitude fausse (et parfois infatuée) de ceux qui, soucieux d'exercer un magistère moral sur leur lectorat, se livrent à d'opportuns écarts d'identité : hier encore militants, acteurs ou héritiers, aujourd'hui historiens sans passé.

V. Annonce de plan : INVENTER, ETIQUETER, SUBIR, REAGIR : AU FIL D'UNE DESTINEE

Partie 1 : Ce que devenir harki veut dire

L'on ne saurait entreprendre une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation au sein et autour de la communauté harkie sans rendre compte, au préalable, du substrat historique qui en constitue la trame et, par là, remonter aux "sources" du stigmate. D'une part, parce que les anciens supplétifs de l'armée française ne sont pas nés "harkis" : ils le sont devenus dans un contexte où leurs choix ne pouvaient être détachés des stratégies d'influence exercés par d'autres acteurs interdépendants (Etat français et FLN). Comprendre leur destinée - y compris symbolique, à savoir le "travail de l'écart" entre l'advenu et ce qui en a été donné à voir rétrospectivement - implique donc de revenir sur les circonstances et les motifs (individuels) premiers de leur engagement, sur ce que fut leur emploi par les autorités civiles et militaires, et sur le sort qui leur fut réservé au cours de la phase finale de négociation puis de passation des pouvoirs. D'autre part, parce que leur catégorisation comme « traîtres » ou « collabos » correspond à une lecture adversative des circonstances et motivations ayant présidé à l'engagement des anciens harkis aux côtés de l'armée française au cours de la guerre d'Algérie, façonnée au prisme d'un imaginaire politique (à la fois propagande de guerre et mythe fondateur) dont il s'agira de restituer la « rationalité stratégique » (Jacques Sémelin). Un imaginaire qui, faisant accroire que les harkis se battaient non contre une certaine vision de l'Algérie mais contre les Algériens eux-mêmes, vise à gommer le caractère violemment hégémonique du soulèvement orchestré par le FLN et, par-là, à perpétuer le mythe de l'élan spontané et unanime des masses algériennes

Ainsi, au fil de cette première partie, il nous faudra rendre compte des formes de contrôle exercé par d'autres acteurs interdépendants (Etat français et FLN) sur les trajectoires des anciens supplétifs de l'armée française - qu'il s'agisse de les représenter, de les façonner ou de les contrer - et expliquer pourquoi cela a constitué, sur le moment, un enjeu politique majeur : enjeu pratique certes (les troupes supplétives ont constitué une force d'appoint non négligeable pour l'armée française), enjeu symbolique surtout, dans un contexte où l'implication des populations civiles dans la guerre était un objectif avoué des différents protagonistes de ce conflit. L'intérêt proprement politologique d'une telle mise en perspective, nous l'avons dit, est qu'elle permet de rendre compte du "travail de l'écart" entre les déroulements historiques et les dispositifs narratifs ou fictionnels qui prétendent leur donner sens : ce que Terry Cochran désigne comme la question de « l'historicité des figures de la pensée »190(*), de leur plus ou moins grande épaisseur historique.

D'où l'attention particulière accordée à ce que Béatrice Pouligny appelle les « stratégies de pouvoir et d'appropriation de l'imaginaire » à travers lesquelles ont été modelées et comprises les trajectoires considérées dans le contexte de la guerre d'Algérie et de l'immédiat après-guerre 191(*), à savoir : le rapport entre fiction et fondation en Algérie, fiction et stabilisation de l'ordre politique en France. Il nous faudra ainsi faire état des visées politiques et formes d'appropriation (ou de mise en sommeil) de l'imaginaire qui ont accompagné, côté français, le recrutement massif puis la démobilisation brutale (précisément au prix d'une vacance de tout imaginaire les concernant) des supplétifs musulmans de l'armée française et, côté algérien, le ciblage quasi-systématique des civils musulmans non inféodés au FLN pendant la guerre, puis le massacre de nombreux supplétifs fraîchement démobilisés après la guerre. Il s'agira par là d'objectiver les visions du monde et principes d'intervention qui, d'un côté et de l'autre, ont décidé indissolublement de l'invention d'une figure et de l'invention d'un destin. Nous verrons, à cet égard, que c'est dans l'examen du mouvement itératif entre pratiques de démonisation (violence symbolique) et d'éradication (violence armée), et dans la mise en exergue de la visée à la fois fondatrice (érection d'un Etat-nation indépendant) et hégémonique (instauration d'un parti-Etat) qui le sur-détermine, que doit être appréhendée la question de l'invention de la figure de l'"ennemi intérieur" par le FLN.

Partie 2 : Ce que parler des harkis veut dire

Précisément, la deuxième partie sera consacrée à l'exploration de la postérité symbolique et des usages rétrospectifs de la figure du harki en France et en Algérie depuis 1962 : quelle place tient-elle dans les gestes officielles (algérienne et française), politiciennes (partis / familles politiques), collégiales (mouvance anticolonialiste et, symétriquement, "soldats perdus" de l'Algérie française) ou anonymes ("chemins de traverse" de la mémoire collective en Algérie), pour quels usages et avec quel impact sur les sociétés considérées ?

Ici c'est moins l'objectivation des circonstances de l'invention de la figure du harki et de la rationalité stratégique qui l'avait sous-tendue sur le moment qui nous intéressent, que la mise en évidence du jeu entre le passé et le présent qui, depuis lors, tend à perpétuer ou à reconfigurer les usages qui en sont faits, de même que la mise en évidence des effets produits par ces actes de (mé)connaissance sur les sociétés française et algérienne. Nous passerons donc de l'examen des logiques ou rationalités stratégiques présidant à la construction d'un imaginaire pendant la guerre, à l'examen des stratégies de capitalisation et/ou de forclusion de cet imaginaire après la guerre. Selon Jacques Sémelin, cette analyse de type rétrospectif est de nature à donner des éclairages essentiels sur « l'évolution des rapports de force entre le pouvoir et la société » en général, sur « les effets politiques des pratiques de massacres sur la société » en particulier, notamment en termes de « militarisation de l'Etat »192(*). Ceci vaut particulièrement, bien sûr, pour l'Algérie.

Précisément, en Algérie, nous verrons comment, au fil des convulsions successives qui, à compter de 1962 (et particulièrement à compter de la fin des années 1980), sapent les fondements de l'autorité hérités de la lutte pour l'indépendance, le pouvoir va chercher dans l'imaginaire de l'ennemi intérieur ce que Castoriadis appelle « le complément nécessaire à son ordre »193(*). En ce sens, nous verrons comment le massacre des harkis, qui visait à expulser hors du monde les intéressés, a été suivi, dans un second temps, d'une instrumentation du souvenir de ce massacre (en tant que menace latente de réactualisation par le pouvoir des pratiques d'éradication à l'encontre de ceux qui contestent sa légitimité) : la figure du harki, niée dans sa réalité sociologique (à aucun moment elle ne doit apparaître comme une autre facette du "Nous" au risque de fissurer le mythe fondateur de l'unanimité des masses derrière le FLN) a été réifiée et surexposée en tant que figure de démonisation et épouvantail politique afin de signifier combien l'espace réservé à l'expression du dissensus ne saurait, en Algérie, empiéter sur l'impératif d'unité nationale. Ainsi en va-t-il, en particulier, de l'instrumentation tous azimuts de cette figure depuis le déclenchement de la "seconde" guerre d'Algérie, qui témoigne du rôle "pivot" dévolue à la thématique de l' « ennemi intérieur » dans le champ politique de ce pays.

Inversement, en France, nous verrons que la figure du harki est tout au plus une figure "en creux" qui, pour des raisons diverses mais convergentes dans leurs effets, n'a droit de cité ni dans « l'histoire telle qu'on la raconte aux enfants » (Pascal Ory, à propos de l'histoire officielle), ni dans l'histoire telle que la racontent (et se la racontent) les élites intellectuelles, jusque et y compris celles qui pensent et agissent en marge de la "doxa nationale". Ainsi, dans la geste officielle française de la guerre d'Algérie, le jeu entre le passé et le présent se nourrit, s'agissant de la destinée faite aux harkis, d'un non-récit ou, plutôt, d'un récit tronqué, minimaliste et, pour tout dire, "lisse", qui évacue toute dimension polémique, pourtant si prégnante dans les souvenirs véhiculés par les intéressés quant au traitement qui leur a été réservé par les autorités d'alors. Symétriquement, il n'est que de constater - dans une assez large mesure - la non-appétence intellectuelle voire l'antipathie relative conçues pour la destinée des anciens harkis dans les lieux autonomes de production, de diffusion et de transmission du savoir : universités, organes de presse et maisons d'édition notamment. Une situation qui doit en partie à l'intimité relative (sociologique, si ce n'est toujours idéologique) de ces milieux avec la mouvance anticolonialiste, et qui n'a pas été sans conséquence sur la construction et la diffusion d'une image "en creux" (quoique assez nettement négative) de la figure du harki, et plus encore sur son "élision", notamment dans ses aspects les plus dramatiques. Car c'est un fait : le ciblage systématique par le FLN des musulmans pro-français pendant la guerre, puis le massacre des anciens harkis après la guerre, n'ont guère ému - à de rares exceptions près - ceux qui s'étaient faits ou se font après-coup les hérauts de la dénonciation des actes de torture perpétrés par l'armée française.

Partie 3 : Ce que veut dire être harki dans l'ordinaire des relations sociales et familiales

Corrélativement à l'étude de la stigmatisation telle qu'elle a été ou est institutionnellement "agie", depuis l'invention de la figure du harki jusqu'à ses reconfigurations et usages rétrospectifs (niveau macropolitique), cette troisième partie, glissant sur l'autre versant de la sociodynamique de la stigmatisation (niveau infrapolitique), traite de la capillarisation des anathèmes politiques dans les interactions de la vie sociale et dans l'intimité des relations familiales (niveau micropolitique), à savoir : la stigmatisation telle qu'elle est ordinairement subie et relayée (sous des formes plus ou moins dégradées et banalisées des grands mythes politiques et idéologiques) au sein et autour de la communauté harkie.

A cet égard, il nous faudra d'abord rendre compte de la stigmatisation telle qu'elle est intimement subie et ressentie dans le cercle familial. Qu'en est-il notamment du rapport à la mémoire familiale et de la façon dont il peut (ou non) produire la honte chez l'enfant ? En d'autres termes, comment les anathèmes politiques interfèrent-ils dans l'ordinaire des relations familiales, s'agissant tant de la transmission de la mémoire (du côté des parents) que de la réception de cette mémoire dans une visée d'identification (du côté des enfants) ?

Par suite, il nous faudra faire état de la manière dont les « idéologies de statut » (Elias et Scotson) véhiculées à l'encontre des anciens harkis - ou, à l'inverse, les formes institutionnalisées d'oubli qui tendent délibérément à en estomper la trace - influent sur la qualité des relations interpersonnelles en dehors du cercle familial : en d'autres termes, comment s'opère la construction du rapport "Nous / Eux" dans l'ordinaire des relations sociales, à l'articulation des processus d'étiquetage et des stratégies de présentation de soi (sur la base de "savoirs pratiques" et d'anticipations qui assurent la fluidité des interactions dans l'ordinaire des relations sociales) ?

Il s'agira ici à la fois d'identifier les agents, relais et modes opératoires ordinaires de la stigmatisation (mécanismes et formes de capillarisation des figurations politiques dans les interactions de la vie quotidienne), mais aussi de rendre compte des phénomènes liés au « maniement du stigmate » (Erving Goffman), autrement dit, des difficultés et du coût psychologique liés à la mise en oeuvre de stratégies d'accommodation ou d'adaptation aux exo-définitions de soi, qu'il s'agisse de neutraliser les préjugés liés au faciès (vis-à-vis du groupe majoritaire) ou de se conformer aux attentes normatives des populations issues de l'immigration maghrébine. Ce "coût" peut être décrit sous la forme d'un double triangle de stigmatisation (catégoriel et existentiel), qui dit bien l'écartèlement des identifications au niveau du moi, et la situation de « déchirement » dans laquelle se trouvent ordinairement placés les fils et filles de harkis dans la société d'accueil.

Partie 4 : Ce que recouvrer ses capacités de symbolisation veut dire

En contrepoint de cette situation de dépendance statutaire et des stratégies adaptatives qui lui sont corrélatives, la dernière partie porte l'accent non plus sur la stigmatisation telle qu'elle est subie (et sur ce que veut dire être et se découvrir "harki" dans l'ordinaire des relations sociales et familiales), mais sur la stigmatisation telle qu'elle est "réagie" (et sur ce que recouvrer ses capacités de symbolisation veut dire, d'une logique adaptative à une logique revendicative). Ceci implique d'aborder la question de la reconnaissance au sens le plus extensif du terme, ainsi que les enjeux de visibilisation - voire d'invisibilisation (à travers notamment la question du pardon, conçue comme un au-delà de la reconnaissance) - qui lui sont corrélatifs, à savoir :

- La reconnaissance de soi par soi entendue comme "travail de dégagement" vis-à-vis du stigmate et, surtout, de la honte qui lui est corrélative. Ceci implique de rendre compte des stratégies dites de "rupture" qui, dans un premier temps au sein du cercle familial, visent individuellement à "transgresser" le non-dit paternel pour remonter aux « sources de la honte »194(*) puis, dans un second temps et à l'échelle de la société dans son entier, visent collectivement à réhabiliter la figure du père et à retourner le stigmate en un symbole de prestige publiquement assumé et revendiqué aux yeux d'autrui.

- La reconnaissance de soi par autrui (et d'autrui par soi) entendue comme "travail de l'écart" entre les différents protagonistes (communauté harkie, Etat français, Etat algérien), dans une visée de réparation des termes de l'échange. Et d'abord la reconnaissance de soi par cet autrui significatif qu'est l'Etat français : qu'en est-il des politiques de la reconnaissance - qu'elles soient d'ordre matériel ou symbolique - consacrées par leur pays d'accueil aux membres de cette "communauté de destin" ? Selon quelles modalités traduisent-elles et dans quelle mesure sont-elles congruentes avec les revendications des intéressés ?

C'est ce travail de l'écart entre les revendications identitaires des représentants de la communauté harkie et la logique propre à la raison d'État qui est ici en jeu. A cet égard, il est un fait qu'en raison des épreuves endurées et du sentiment d'abandon qui leur est corrélatif, l'aspiration des anciens harkis et de leurs familles à être reconnus et célébrés dans leur singularité passe par une reconnaissance qui ne soit pas seulement réminiscence mais aussi résipiscence de la part des autorités195(*) ; interpellés dans leur rôle de gardiens de la mémoire nationale (pour célébrer le rôle et le sens du sacrifice des anciens harkis) et de garants du lien social (pour pallier les conséquences socio-économiques de la transplantation brutale de ces populations), les gouvernants actuels sont également instamment pressés de reconnaître la responsabilité de leurs devanciers dans l'abandon à un sort funeste (pour ceux qui furent empêchés ou découragés de gagner la France) ou à la relégation géographique et sociale (pour ceux qui y furent "accueillis") des anciens harkis et de leurs familles. L'enjeu de la reconnaissance doit donc être ici entendu comme "travail de l'écart" entre ce que fut et/ou ce que souhaitent donner à voir les anciens harkis et leurs familles de leur destinée (et ce qu'ils attendent en retour) d'une part, ce qu'il en est officiellement donné à voir et "à agir" d'autre part. En d'autres termes, l'enjeu, pour les autorités françaises, est précisément de savoir quel contenu et quelle mesure donner à la notion de reconnaissance : se souvenir / célébrer quoi ? Et assumer la responsabilité / se repentir de quoi ? En somme, dans quelle mesure la réminiscence doit-elle se faire résipiscence196(*) ?

La section finale est précisément dédiée à l'analyse des conditions de dépassement ou de sortie hors de cette configuration stigmatisante, ce que Sandrine Lefranc appelle la « déconstruction des relations de domination »197(*). Car, là où l'histoire touche au tragique et instaure une dissymétrie radicale entre soi et autrui, reconnaître l'autre, réinstaurer de la réciprocité, c'est aussi reconnaître ce qui, à un moment donné, a pu contribuer à briser cette réciprocité et refuser que ce passé là ne continue à produire ses effets dans le présent. Ainsi aborderons-nous, in fine, la question du pardon, entendue comme un "au-delà" de la reconnaissance, son expression la plus parfaite et, pour cette raison sans doute, la plus difficilement traduisible dans le champ et la grammaire politiques.

Cela est tout sauf anodin puisque, dans un contexte et sur un sujet où les représentants de l'Etat français sont plus qu'hésitants à pointer les responsabilités de leurs prédécesseurs, et où les représentants de l'Etat algérien s'inscrivent dans le droit fil de l'Etat-FLN (à l'image d'Abdelaziz Bouteflika qui incarne, par sa personne même, cette continuité), l'on n'hésite plus, au sein de la communauté harkie, à ester en justice pour acculer à la repentance, sinon pour faire condamner, ceux - États ou anciens hauts responsables - que l'on accuse de fuir leurs responsabilités.

Le cas des anciens harkis et de leurs familles ouvre ainsi, à différents niveaux, sur trois questions fondamentales (qui se déclinent également sur d'autres cas très divers, selon des modalités propres) :

1. L'invention d'une figure de l'ennemi intérieur dans un contexte conflictuel et post-conflictuel, et le choc subséquent entre histoire et mémoire (visée de légitimation -fondation et stabilisation - de l'ordre politique) ;

2. La question de la transmission et de la réappropriation - dans une visée de construction des identités - d'un héritage lourdement grevé sur le plan symbolique : la "quête à être" et la gestion du paraître des générations suivantes dans l'ordinaire des relations sociales et familiales (dialectique identification/identisation et maniement du stigmate) ;

3. L'enjeu de la reconnaissance (entendu à la fois comme recouvrement des capacités de symbolisation et réparation des termes de l'échange avec d'autres acteurs interdépendants) et du pardon (comme envers de la raison d'Etat).

PARTIE 1

Ce que devenir harki veut dire

Partie 1

Ce que devenir harki veut dire

Le sens générique du mot harki et l'existence d'un groupe (ou d'une catégorie) qu'il définit, résultent d'un processus complexe de construction. La première étape, indispensable à la compréhension, en est la guerre elle-même puisque ce terme renvoie originellement à une logique d'organisation militaire (dans un contexte où le contrôle et l'implication des populations civiles dans la guerre était un objectif avoué tant du FLN que des autorités françaises) et administrative (seuls les Algériens de statut civil de droit local - les musulmans - étaient visés par cette forme d'enrôlement). Aussi nous faudra-t-il faire état, dans cette première partie, de ce en quoi et de ce pourquoi l'engagement de centaines de milliers de musulmans aux côtés de l'armée française a constitué, sur le moment, un enjeu politique majeur de la guerre d'Algérie. A la frontière du militaire et du politique, le rôle pivot dévolu aux supplétifs musulmans de l'armée française leur a valu, nous le verrons, d'être particulièrement exposés aux sinuosités du cours de la guerre et, surtout, de l'après-guerre.

Dès lors, comprendre "ce que devenir harki veut dire" oblige, du point de vue de l'analyse, à mettre en perspective, d'une part, ce que fut pour les intéressés l'engagement aux côtés de l'armée française (ce qu'il signifiait et ce en quoi il consistait) et, d'autre part, ce que d'autres acteurs interdépendants (autorités de tutelle et FLN) en ont dit et fait sur le moment :

- 1. qu'est-ce qui a pu motiver et qu'est-ce qu'a pu signifier, pour les intéressés, le fait de devenir harki ? Quel furent concrètement leur emploi et leur comportement pendant la guerre ?

- 2. symétriquement, de quelle manière et à quelles fins les principaux protagonistes de ce conflit - autorités françaises et FLN - se sont-ils attachés à "travailler" le sens de cet engagement aussi bien qu'à en influencer le cours, jusque et y compris au sortir immédiat de la guerre ?

C'est donc une sociologie des trajectoires au miroir d'une sociologie politique des statuts (au double sens de logiques de classification administrative et de formes d'appropriation de l'imaginaire) qui est ici en jeu, cette mise en abîme historique étant fondée principalement sur l'exploitation de sources secondaires (travaux universitaires, ouvrages de vulgarisation et articles spécialisés, essais et biographies), mais aussi de notes et directives officielles, de textes programmatiques ainsi que de témoignages rapportés par la presse ou collectés dans le cadre d'autres travaux198(*).

I. Une destinée singulière ou comment l'on devient « harki »

L'emploi massif de troupes supplétives musulmanes aux côtés des formations régulières de l'armée française (qui incorporaient aussi nombre de musulmans) fut l'un des traits marquants de la guerre d'Algérie (1954-1962), au plan militaire comme au plan politique. Par-delà la diversité des catégories existantes, les supplétifs ont en commun, selon l'historien Maurice Faivre (l'un des meilleurs spécialistes de la question199(*)), d'être « des combattants volontaires, auxiliaires de l'armée, qui n'ont pas le statut de militaires d'active »200(*). Dès novembre 1954, dans les Aurès, des troupes supplétives sont levées par les autorités pour faire face à l'insurrection. Dans l'immédiat, on se contente de réactiver des schémas bien connus mais entrés depuis longtemps en désuétude : le préfet de Constantine recrute ainsi dans l'urgence un millier de goumiers, et remet sur pied les cavaliers des communes mixtes, tandis qu'à Arris (première visée par l'insurrection) l'ethnologue Jean Servier arme et organise la tribu des Ouled Abdi, en jouant de sa rivalité ancestrale avec la tribu des Touabas201(*) dont sont originaires les premiers rebelles202(*). Selon Jacques Frémeaux203(*), le terme "goum" est tiré de l'arabe "quwn", qui se traduit par "peuple" ou "tribu" : dans le jargon militaire, il désigne des troupes de partisans recrutés collectivement, en cas de besoin (pour une campagne), et détachés provisoirement par les chefs de tribus auprès des Bureaux arabes chargés de quadriller le territoire au fur et à mesure des progrès de la colonisation. Les cavaliers sont également des volontaires, mais ils sont directement recrutés et attachés aux Bureaux dont ils assurent la protection permanente. Cependant, avec la disparition des Bureaux arabes et leur remplacement par une administration civile (communes mixtes) qui ne disposent pas des moyens nécessaires et ne voient pas l'utilité de lever des goums ou d'entretenir des cavaliers en trop grand nombre, l'emploi de troupes supplétives tend pratiquement à disparaître à compter des années 1920.

C'est donc dans l'affolement né de l'insurrection du 1er novembre 1954 qu'est réactivé l'emploi de ces troupes traditionnelles. Leur structuration, cependant, n'est plus adaptée au contexte inédit d'un soulèvement généralisé et simultané sur l'ensemble du territoire : « c'est donc une organisation nouvelle qui est mise sur pied à partir de 1954 par les responsables civils et militaires »204(*). Et, sous l'impulsion initiale du gouverneur Léonard et du ministre de l'Intérieur François Mitterrand (qui donnent favorablement suite à une suggestion en ce sens du préfet Vaujour, directeur de la Sûreté nationale à Alger) sont créées des troupes supplétives à forte majorité musulmane. Soit successivement : les Groupes mobiles de protection rurale (35 GMPR de 85 hommes sont mis sur pied dès 1955), les maghzens (officiellement mis en place le 5 septembre 1955, et chargés de protéger les Sections administratives spécialisées, lointaines filleules des Bureaux arabes), les harkas (précisément composées de harkis et officialisées le 8 février 1956 à la suite d'expériences isolées concluantes au sein des unités combattantes) puis les Groupes d'autodéfense l'année suivante (GAD, nom donné aux villages placés en autodéfense au fur et à mesure des progrès de la « pacification »). Certaines de ces unités ont une vocation plutôt défensive et sont administrées par l'autorité civile (GMPR, maghzens et GAD), d'autres une vocation plutôt offensive et sont rattachées à l'autorité militaire (harkas). Nous donnerons le détail de l'organisation et de l'emploi de ces formations, ainsi que du statut de leurs membres, dans les développements à suivre.

A. Qui sont les « harkis » ? Les supplétifs de l'armée française et autres catégories de musulmans "pro-français" pendant la guerre d'Algérie

Qui entend-on désigner sous le vocable de "harkis" ? En fait, une certaine confusion règne entre les multiples significations et réalités afférentes. Il convient, à cet égard, d'opérer un distinguo entre une définition dite "stricte" et une définition dite "générique" ou extensive de ce terme.

Dans son acception stricte, originelle, c'est-à-dire immédiatement contemporaine de la guerre d'Algérie entre 1954 et 1962, le vocable "harkis" servait à désigner une partie de ceux qui, au sein de la population autochtone (arabophone ou berbérophone), et non compris les militaires réguliers (engagés et appelés) et les personnels civils officiant à différents échelons administratifs et électifs, avaient choisi de se faire soldats supplétifs de l'armée française. Une catégorie de supplétifs parmi d'autres, mais pas tout à fait comme les autres : la plus nombreuse, la plus offensive aussi.

Si l'on met à part l'expérience conduite par Jean Servier à Arris dès novembre 1954 auprès de la tribu des Touabas (voir infra), les premières harkas sont créées au cours de l'année 1955, en dehors de tout cadre réglementaire, par des commandants d'unité soucieux d'accroître leur efficacité opérationnelle en faisant appel à des volontaires autochtones. Les premières expériences s'avérant concluantes, leur existence est officialisée le 8 février 1956 par le général Lorillot à l'échelle du Quartier (territoire subordonné au Secteur). À la différence des autres formations supplétives, les harkas sont administrées par l'autorité militaire, ce qui contribue à les distinguer en marquant leur caractère offensif (le terme "harka", en arabe, signifie "mouvement" et, par extension, "troupe mobile"). Initialement levés pour des opérations ponctuelles, comme les goumiers auxquels ils succèdent, les harkis sont payés mensuellement mais leur solde est décomptée journellement, à raison de 7,50 F par journée. Ils ne bénéficient pas de prestations sociales à l'exception des soins médicaux gratuits. Engagés sans contrat, ils peuvent être licenciés sans préavis. En contrepartie, ils peuvent quitter la harka à leur convenance. Mais, comme le souligne Maurice Faivre, « une fois compromis par leur engagement, ils n'ont pas intérêt à la faire »205(*). En février 1959, le traitement des harkis sera aligné sur celui des autres catégories de supplétifs (jusque-là mieux loties) et porté à 8,25 F par jour pour les hommes du rang, 11 et 13,20 F pour les sous-officiers (pour des effectifs de 1 sergent-chef et 4 sergents pour 100 harkis). Certains harkis résident dans un village de regroupement avec leur famille. Mais beaucoup de harkas sont amalgamées et logées dans le cantonnement des unités d'active.

Les effectifs progressent rapidement, passant de 4.000 à 17.000 au cours de la seule année 1957. Au même moment, l'armement des harkas est revalorisé aux fins de les doter de 50% d'armes de guerre (en remplacement partiel des fusils de chasse), et de quelques armes automatiques pour les harkas les mieux encadrées. En octobre 1958, la politique dite de « non-discrimination » envers les unités autochtones, voulue par le général Salan, conduira à les doter entièrement en armes de guerre. Le 30 août de la même année, un comité interministériel fixe les effectifs des harkas à 30.000, puis à 60.000 en décembre, après accord exprès du général de Gaulle. Les effectifs maximums seront atteints en janvier 1961 avec 800 harkas regroupant 62.900 hommes. Par ailleurs, une directive du 22 décembre 1958 crée les « commandos de chasse », sorte de "harkas d'élite" qui ont pour mission de traquer les katibas de l'ALN en collant à leurs méthodes d'organisation et de déplacement. Il y aura jusqu'à 160 commandos de chasse, dans lesquels serviront 6 à 7.000 harkis équipés de fusils semi-automatiques. Plus tard, des Centres d'entraînement préparatoires aux Commandos de chasse (CEPC) seront créés, chargés de « former en cinq semaines les harkis au combat d'infiltration en zone rebelle »206(*). Certaines harkas seront même implantées dans les villes : les « Bleus » du capitaine Léger pendant la bataille d'Alger, première harka urbaine, puis la Force de police auxiliaire (FPA) du capitaine Montaner, chargée de combattre la Fédération de France du FLN en plein Paris, dont les affectifs atteindront 400 hommes. Parmi les plus célèbres, ces harkas seront aussi parmi les plus discutées du fait de leurs méthodes "musclées". Les missions qui leur étaient imparties étaient, il est vrai, particulièrement délicates et atypiques. Nous y reviendrons plus avant207(*). Enfin, plus anecdotiquement, il convient de noter qu'une harka de femmes fut constituée à Catinat208(*).

Aux côtés des harkis proprement dits, d'autres catégories de supplétifs - ainsi que des unités spéciales - furent constituées pour accompagner l'effort de guerre (ou, selon la terminologie de l'époque, de « maintien de l'ordre ») de l'armée française :

- les Groupes mobiles de protection rurale (GMPR), créés en 1955, puis rebaptisés Groupes mobiles de sécurité (GMS) en mars 1958 relèvent de l'autorité civile (la Direction de la Sûreté nationale). Ils sont mis à la disposition de l'autorité militaire pour emploi statique ou offensif. Les GMS sont engagés par contrat renouvelable de douze mois et bénéficient d'avantages sociaux : allocations familiales, sécurité sociale, congé annuel, logement, indemnité de déplacement. Les blessures et accidents sont soumis à la législation sur les accidents du travail. L'on compte 35 GMPR de 85 hommes en 1955, 70 en 1957. Les effectifs maximums seront atteints en mars 1962 avec 114 GMS regroupant 8.500 hommes.

- les maghzens sont chargés de protéger les Sections administratives spécialisées (SAS). Les SAS, créées le 5 septembre 1955 pour pallier la sous-administration des campagnes, sont dirigées par un officier d'active ou de réserve et « constituent une sorte de renaissance des Bureaux arabes du XIXème siècle »209(*). Les SAS seront complétées au début de l'année 1957 par 14 puis 20 Sections administratives urbaines (SAU). Chargés de protéger les SAS, les maghzens - composés de 20 à 50 moghaznis - sont le plus souvent statiques. Mais certains maghzens sont opérationnels. En fait, tout dépend de l'esprit d'initiative de l'officier responsable de la SAS210(*). Les moghaznis sont engagés par contrat renouvelable de six mois. Ils bénéficient des mêmes avantages sociaux que les membres des GMS. A la fin de 1957, près de 16.000 moghaznis assurent la protection de 606 SAS. Les effectifs maximums seront atteints en janvier 1961 avec 19.100 moghaznis assurant la protection de 710 SAS et 30 SAU.

- Les Groupes d'autodéfense sont constitués à partir de 1957 au sein des villages dits "pacifiés" (soustraits à l'emprise de l'Organisation politico-administrative du FLN). Les villageois, non rétribués, sont dotés de fusils de chasse ou de fusils de guerre afin d'assurer la protection statique de leurs foyers contre les incursions du FLN. Tous les membres des groupes d'autodéfense ne sont pas armés : au moment où sont atteints les effectifs maximums, en janvier 1961, moins de la moitié des membres des quelque 2.031 Groupes d'autodéfense recensés sont effectivement armés, soit 28.000 sur 62.000. En fait, cette "sous-dotation" n'est qu'apparente dans la mesure où les membres des GAD opèrent leurs tours de garde par roulement.

- Les Unités territoriales (UT), puis les Assès

La catégorie particulière des Assès sera créée à la suite de la dissolution des UT, en février 1960, pour en réaffecter les membres musulmans. Les UT (créées en septembre 1955), qui étaient composées très majoritairement de pieds-noirs (une exception s'agissant des troupes supplétives) et affectées à la garde des points sensibles et des communications en zone urbaine (infrastructures, quartiers d'habitation), furent dissoutes en janvier 1960 pour s'être montrées particulièrement en pointe lors des « journées des barricades ». C'est d'ailleurs en janvier 1960 que sont atteints, pour les membres musulmans des UT, les effectifs maximums, à savoir 7.600 (un an plus tard on ne compte plus que 2.300 Assès).

- Enfin, les unités musulmanes spéciales, le plus souvent créées sur la base de maquis nationalistes rivaux de ceux de l'ALN/FLN (d'obédience messaliste notamment), et plus ou moins étroitement contrôlées et manipulées par les services en charge des opérations spéciales au sein des armées211(*). Il est possible de citer, parmi d'autres unités : les Forces K (Belhadj Djilali)212(*), les Commandos sud-algériens (l'A.N.P.A. de Bellounis), la Force auxiliaire franco-musulmane (groupe Lahi Cherif), le Front Algérien d'Action Démocratique (FAAD213(*)), etc.

Par extension, le terme "harkis" englobe ces différentes catégories de supplétifs et unités spéciales, qui ont pour caractéristiques communes de servir sur la base du volontariat, et en dehors des cadres de l'armée régulière (même s'ils sont à sa disposition). Jacques Frémeaux caractérise ainsi les troupes supplétives comme des « corps à recrutement local, que leur financement et leur organisation mettent à part »214(*). Il ajoute qu'il s'agit aussi d'unités « à vocation exclusivement territoriale, qui ne doivent pas être employées hors du pays où elles ont été recrutées »215(*).

Cependant, très rapidement au fil des événements, le terme "harkis"216(*) va acquérir une valeur générique, emblématique même, au point d'englober l'ensemble des catégories de personnels civils et militaires autochtones qui, durant cette période, ont pris une part active tant à l'administration qu'à la défense de l'Algérie française ; autrement dit, cet ensemble progressivement indivis, dans l'imaginaire collectif, formé par ceux que Mohand Hamoumou appelle « les Musulmans au service de la France »217(*). Et s'y agrègent de fait, dès cette époque, dans l'esprit de leurs contempteurs comme dans celui de leurs amis, les troupes régulières de l'armée française (conscrits et engagés FSNA218(*) de tous grades), ainsi que les petits et les grands commis de l'État : anciens combattants, gardes champêtres, gardes forestiers, agents et cadres de la fonction publique, caïds, aghas, bachagas, hauts fonctionnaires, élus. En somme, l'ensemble des populations arabophones ou berbérophones qui ont participé à la défense, à l'administration et/ou à la promotion de l'Algérie française219(*).

- Les troupes régulières (conscrits et engagés)

S'agissant des musulmans incorporés dans les troupes régulières de l'armée française (engagés et conscrits), les effectifs maximums (26.199 engagés et 39.216 conscrits pour un total de 65.415 hommes) sont atteints en janvier 1961.

S'agissant plus particulièrement des conscrits, les effectifs cumulés tout au long des sept années et demi de guerre sont estimés à plus de 100.000 hommes par Stéphanie Chauvin220(*), ce qui est à la fois peu et beaucoup. L'appréciation de ces chiffres doit selon elle tenir compte des difficultés de la politique de promotion de la conscription en Algérie, grevée par un taux d'insoumission relativement élevé, et ce tant pour des raisons structurelles antérieures au déclenchement du conflit (l'éloignement des conscrits de l'environnement familial et social et, symétriquement, le manque d'intérêt porté par l'armée française à l'incorporation des appelés musulmans221(*)) qu'en raison des obstacles liés à la conjoncture (l'insécurité qui règne sur une partie du territoire et les appels à rejoindre les maquis et l'ALN). Cependant, note Stéphanie Chauvin, « le déclenchement du conflit n'entraîne aucune augmentation significative des défections »222(*).

- Les catégories de personnels non militarisés et franges de la population acquises à la France

Cette catégorie disparate comprend une part importante des anciens combattants, gardes champêtres, gardes forestiers, agents et cadres de la fonction publique, caïds, aghas, bachagas (ces trois derniers statuts étant hérités en droite ligne des titres de notabilité liés à la régence ottomane), hauts fonctionnaires, élus et autres élites francisées.

Cette acception générique du terme "harkis", pour imprécise qu'elle puisse apparaître au premier abord, traduit pourtant une réalité qui n'était pas simplement discursive mais, pourrions-nous dire, "polémo-logique" : l'impossibilité d'échapper aux étiquettes et aux classifications dans un conflit où la demi-mesure n'était de mise ni dans un camp ni dans l'autre. « Vous êtes avec nous ou contre nous » : « fidèle » ou « rebelle » pour les uns ; « résistant » ou « traître » pour les autres. Et, de fait, par-delà la diversité des statuts et des motifs d'engagement, l'usage générique du terme "harkis" avait l'avantage de tout ramener à cette simple réalité : « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Au fond, cette classification homogénéisante a été l'un des rares motifs d'"entente" entre les deux camps, à savoir : la nécessité de trahir la complexité de la réalité, donc de gommer la diversité des statuts et des motifs d'engagement des musulmans dits "pro-français", pour mieux distinguer "amis" et "ennemis".

Par ailleurs, dans une perspective plus diachronique, il convient encore, au plan sémantique, d'opérer un distinguo entre, d'une part, les anciens supplétifs demeurés de gré ou de force en Algérie après l'indépendance - qu'ils aient ou non été la cible de représailles - et, d'autre part, ceux qui purent trouver refuge en métropole et qui choisirent, après déclaration d'option devant le juge d'instance (procédure sur laquelle nous reviendrons plus avant223(*)), de recouvrer la nationalité française. Tandis que les premiers - tout au moins ceux qui ont survécu - ont perdu tout lien avec la France et sont ce que l'on pourrait appeler des "innommables" en Algérie, les derniers ont été affublés par les autorités françaises de différentes appellations administratives : Français de souche nord-africaine d'abord (FSNA, appellation couramment employée par l'Administration au temps de l'Algérie française par opposition aux Français de souche européenne, ou FSE), puis Français de souche indigène rapatriés d'Afrique du Nord (FSIRAN), Rapatriés d'origine nord-africaine (RONA) ou encore Français musulmans rapatriés (FMR). Ces appellations, si elles ne se sont jamais substituées à l'acception générique du terme "harkis" dans le langage usuel224(*) aussi bien que dans les modes d'auto-désignation des intéressés eux-mêmes (y compris d'une génération l'autre225(*)), ont pour avantage de permettre à l'analyste de désigner ceux qui, parmi les anciens supplétifs, sont parvenus à trouver refuge en France et ont "choisi" de s'y établir - d'y faire "souche" en quelque sorte. Nous emploierons par convention le terme de Français musulmans rapatriés pour désigner spécifiquement cette frange de la population (par opposition à cette part importante de supplétifs qui a soit perdu la vie au moment de l'indépendance, soit a survécu aux massacres mais n'a pu - ou voulu - gagner la France)226(*).

B. Combien étaient-ils ? Effectifs comparés avec ceux du FLN/ALN et importance relative des musulmans pro-français dans la population musulmane algérienne

Les musulmans pro-français, toutes catégories confondues (personnels civils et militaires), pouvaient-ils être comparés à une "nomenklatura" ou à un "réduit collaborationniste", vivant en marge ou au ban de la société algérienne ? Cette question est importante car l'unanimisme était (et reste) un élément fort du récit algérien, du moins tel que porté par le FLN au cours et à la suite du conflit. Or, sur un plan strictement comptable, si l'on compare les effectifs des musulmans pro-français à ceux des militants et combattants du FLN/ALN (auxiliaires, maquisards mais aussi djounouds de l'armée des frontières), la réponse est clairement négative : les effectifs des premiers ont été continûment supérieurs à ceux des seconds (voir ci-dessous), même s'il faut tenir compte, pour ceux-ci, des difficultés particulières d'engagement dans l'organisation civile et militaire du FLN/ALN (et pas seulement dans les maquis) et du taux de renouvellement plus important des effectifs de l'ALN (en raison de pertes infiniment supérieures à celles des supplétifs). Inversement, les risques encourus par ceux des musulmans qui acceptaient une charge élective ou administrative d'une part, la limitation des crédits impartis aux formations supplétives - limitation qui, localement, a pu interdire de faire droit à l'ensemble des disponibilités et demandes d'engagement227(*) - d'autre part, ont pu également contribuer à contenir les effectifs des musulmans pro-français en deçà des potentialités réelles.

- Les effectifs maximums pour l'ensemble des unités supplétives

Selon Maurice Faivre, les effectifs maximums des troupes supplétives - toutes catégories confondues - sont atteints en janvier 1961 : à cette date, on dénombre 153.470 supplétifs aux côtés des troupes régulières de l'armée française, dont 119.470 sont effectivement armés (a contrario, 34.000 membres des GAD sont dépourvus de tout armement individuel)228(*). Pour sa part, Charles-Robert Ageron, rapportant les estimations du 2ème bureau et de l'EMI, indique des pics d'effectifs de supplétifs armés compris entre 120.000 et 125.000 hommes fin 1960229(*).

- Les effectifs maximums pour l'ensemble des combattants musulmans de l'armée française (formations supplétives et troupes régulières)

Si l'on ajoute aux supplétifs, les musulmans engagés (26.199) ou appelés (39.216) dans les troupes régulières, l'on atteint - toujours en janvier 1961 - un maximum historique de 218.685 combattants musulmans, dont 184.685 sont effectivement armés (34.000 membres des GAD non armés). À quoi s'ajoutent 1.515 engagés et 21.416 appelés affectés en Europe230(*).

Encore ces pics d'effectifs ne donnent-ils qu'une idée partielle de l'importance des enrôlements tout au long des sept années et demi de guerre. Jean Monneret évoque ainsi, en termes non plus d'effectifs maximums mais bien d'effectifs cumulés, « l'engagement massif de plusieurs centaines de milliers de Musulmans, échelonné sur plusieurs années »231(*). La décroissance des effectifs intervient à partir de 1961 avec l'amorce de la politique dite de « dégagement ». En 1961, les effectifs des harkis sont réduits de 25%, ceux des autodéfenses de 50%. Au moment de la conclusion du cessez-le-feu, en mars 1962, il demeure tout de même 146.449 combattants musulmans (87.600 supplétifs, 24.548 engagés et 33.301 appelés), dont 138.449 sont armés (8.000 membres des GAD non armés). À quoi s'ajoutent 6.382 engagés et 209 appelés affectés en Europe232(*).

- Les effectifs globaux des musulmans acquis à la France, toutes catégories de personnels confondues, civiles et militaires

Si, donnant à la notion de musulmans pro-français son extension maximale, l'on ajoute les petits et grands commis de l'État aux membres des formations supplétives et des troupes régulières, l'on compte au moins 250.000 Algériens engagés à un titre ou à un autre dans le camp français, soit environ 1.000.000 (un million) de personnes en comptant la (très) proche famille (sur un total de 8 millions de musulmans vivant en Algérie à cette époque)233(*).

- Les effectifs des militants et combattants du Front de libération nationale/Armée de libération nationale (auxiliaires, maquisards et djounouds de l'armée des frontières)

Selon le 2ème Bureau, les effectifs maximums de l'ALN/FLN, atteints à la charnière de 1957 et 1958, n'auraient jamais dépassé les 50.000 hommes armés, dont 32.000 au Maroc et en Tunisie (auxiliaires non armés non compris)234(*). En termes d'effectifs cumulés, le recensement de 1974 du ministère algérien des Anciens combattants fait état d'un total de 336.748 combattants sur l'ensemble de la période de guerre, se répartissant comme suit235(*) :

COMBATTANTS

VIVANTS

TUES

TOTAL

Organisation civile du FLN

Armée de libération nationale

122.990

60.895

81.468

71.395

204.458

132.290

TOTAL

183.885

152.863

336.748

Au final, deux constats s'imposent : 1. les effectifs maximums des combattants musulmans de l'armée française à une époque donnée ont été continûment supérieurs à ceux des membres actifs du FLN et de l'ALN ; 2. le taux de renouvellement des effectifs du FLN et de l'ALN, malgré une décroissance continue à partir de 1957-58, a été infiniment plus rapide que celui des troupes musulmanes loyalistes. Qu'en conclure ? Selon Guy Pervillé, « malgré la part d'incertitude des évaluations proposées des deux côtés, une conclusion vraisemblable s'en dégage : le nombre des Algériens musulmans engagés dans l'un et l'autre camp a été du même ordre de grandeur [en termes d'effectifs cumulés] »236(*). Il faut le souligner sans attendre : ces chiffres témoignent d'une réalité autrement plus labile que celle portée par le récit unanimiste du FLN. Ils témoignent en effet, pour le moins, de la fragilité de l'accusation de "trahison" véhiculée à l'encontre des musulmans pro-français, et, pour cette raison même, de son impérieuse nécessité sur un plan stratégique pour une organisation qui se voulait politiquement hégémonique.

C. Pourquoi les supplétifs ont-ils été recrutés ?

Jusqu'à quel point les autorités françaises ont-elles souhaité impliquer les troupes supplétives dans la conduite de la guerre ? Quel(s) rôle(s) entendaient-elles leur faire jouer ? Compte tenu de la problématique d'ensemble qui est la nôtre, et de ce que fut la destinée faite aux intéressés à l'issue de la guerre d'Algérie par leurs autorités de tutelle (voir infra), ces questions sont importantes car elles apportent un éclairage utile aux demi-silences qui entourent (ou grèvent), jusqu'à aujourd'hui, l'évocation de leur destinée en France.

En fait, pour les autorités coloniales, depuis les premiers "goums" improvisés par Jean Servier le 1er novembre 1954 jusqu'au projet de Fédération des unités territoriales et des autodéfenses du général Challe en 1959 (voir ci-dessous), l'intérêt bien compris de l'emploi de ces soldats supplétifs autochtones était double, à la fois militaire et politique. Au plan militaire, les harkis furent employés - en soutien et, pour certaines unités, en avant-garde des troupes régulières - à réduire l'activité insurrectionnelle de l'Armée de libération nationale (ALN), le bras armé du FLN. Au plan politique, ils furent employés à endiguer l'emprise sur les populations autochtones des mots d'ordre nationalistes popularisés par le Front de libération nationale (FLN), le principal mouvement indépendantiste algérien. Ils devaient symboliser l'attachement des populations musulmanes à la France, incarner leur implication dans la lutte.

Cependant, les attendus et l'intensité de l'emploi des troupes supplétives - à la fois sur les plans militaire et politique donc - furent évolutifs. À cet égard, il convient de distinguer trois grandes phases : 1. une phase de méfiance initiale quant à l'emploi de troupes autochtones, dans un contexte où prévalaient, sur le plan militaire, une logique essentiellement réactive et, sur le plan politique, le désarroi et l'instabilité (dont témoigne, par exemple, l'indétermination de la politique prônée par le gouvernement Guy Mollet) ; puis 2. une phase d'emploi massif, dans un contexte où, dans l'élan des scènes de "fraternisation" du 13 mai 1958, le redoublement des opérations offensives (plan Challe) fut étroitement couplé à une logique de promotion et d'intégration des populations musulmanes (instauration du suffrage universel par le général de Gaulle, projet de constitution d'une Fédération des unités territoriales et des autodéfenses par le général Challe) ; enfin 3. une phase de démobilisation progressive des unités supplétives, désengagement contemporain du virage amorcé par de Gaulle vers une politique d'autodétermination, puis de négociation directe avec le GPRA, et corrélatif, sur le plan militaire, d'une politique de décroissance - voire de suspension pure et simple - des opérations offensives.

Les jugements portés par les autorités civiles et militaires sur l'action des supplétifs furent étroitement corrélés à la phase dans laquelle ils furent formulés, mais aussi - à partir de 1961 - au soutien apporté ou non par lesdites autorités à la politique de « dégagement » voulue par le général de Gaulle, un tel soutien impliquant mécaniquement de relativiser le poids militaire et politique des unités supplétives.

- 1. De l'utilité des troupes supplétives dans un contexte de guérilla ou la question de l'efficace militaire des supplétifs

Sur le plan militaire, les troupes supplétives furent davantage que des troupes d'appoint. Certes, par la masse des engagements et leur implication dans le quadrillage du territoire (que l'on pense aux villages constitués en autodéfense), ils furent surtout et avant tout un élément d' "oxygénation" des troupes régulières. Celles-ci, libérées en partie des tâches de défense statiques, purent se consacrer plus efficacement aux opérations offensives. Mais par-delà cet apport quantitatif, certaines unités de supplétifs - à commencer par les harkis proprement dits - furent employées pour leur qualités spécifiques, directement au contact des unités de l'ALN. Ainsi en fût-il des "commandos de chasse", troupes offensives par excellence, dont le rôle fut prééminent dans la réussite du plan Challe (qui, sur la base d'une succession d'opérations de grande envergure, visait à la destruction systématique des maquis de l'ALN et de l'organisation politico-administrative du FLN).

Ainsi, au fur et à mesure de l'avancée du conflit, l'emploi des troupes supplétives deviendra d'autant plus massif que les schémas de guerre classiques, basés sur l'utilisation d'unités d'infanterie pléthoriques appuyées par des blindés et l'aviation, feront la preuve de leur inefficacité face aux katibas ultra-mobiles de l'ALN, lesquelles se fondaient - de gré ou de force - dans la population grâce au maillage étroit opéré par l'Organisation politico-administrative (OPA) du FLN. Inversement, coupée des populations et en proie à un adversaire labile, voire invisible, la lourde logistique guerrière de l'armée française peinait à endiguer la montée en puissance de la rébellion. Précisément, l'intensification de l'emploi des troupes supplétives à partir de 1956-57 marquera un virage stratégique à cet égard, une volonté nouvelle d'impliquer les populations autochtones dans la conduite de la guerre. Ainsi, le 30 août 1959, lors de son exposé au PC d'Artois (en présence du chef de l'Etat), le général Challe justifiera de la sorte cette nouvelle phase de la "pacification" : « Il faut que la population musulmane prenne activement part à la lutte. J'entends désormais donner (aux autodéfenses) un esprit offensif, rendre la vie intenable à tout rebelle s'aventurant sur leurs terres »237(*). De fait, selon Maurice Faivre, lui-même ancien chef de harka, « les échelons de commandement en Algérie [faisaient] davantage confiance aux harkis qu'aux appelés [pour mener la guerre], en raison de leur volontariat et de leur recrutement local »238(*).

Par suite, la multiplication des Sections administratives spécialisées (protégées par des maghzens), puis des harkas (attachées aux troupes opérationnelles), obéira, aux yeux des autorités militaires, à deux ordres de justification : (1) le bled, jusque-là sous-administré, ne pouvait être abandonné à l'OPA du FLN sous peine d'asseoir définitivement l'influence de la rébellion et de garantir son approvisionnement logistique ; (2) les maquis adverses, qui puisaient leur force dans leur mobilité et leur connaissance du terrain, ne pouvaient être réduits que par des unités comparables : légères, autonomes et nomades (commandos de chasse). En complément, les villages dits « pacifiés » sont peu à peu constitués en autodéfenses pour décharger les troupes d'intervention des tâches de quadrillage.

- 2. De l'utilité d'un recrutement de masse dans le contexte d'une guerre « subversive » ou la question de l'efficace politique des supplétifs

Mais dans le contexte de la guerre d'Algérie (guerre dont l'enjeu principal, compte tenu de la disproportion des forces militaires, était le contrôle et/ou la conquête des populations civiles), la question de l'efficacité militaire des supplétifs était indissociable de celle de leur efficacité politique. Dans cette optique, le haut commandement entend notamment faire jouer aux autodéfenses - élément adventice (quoique utile) sur le plan militaire - un rôle politique de premier plan, car ces autodéfenses symbolisent l'implication directe des populations dans la lutte, donc leur "responsabilisation". Ainsi, dans son exposé du 26 octobre 1959, dans la salle des opérations de l'état-major interarmées d'Algérie, le général Challe explique comme suit comment il entend arriver à ce que « la population de ce pays, avec notre aide, prenne la direction des événements » :

« Il faut qu'en face du parti de la sécession, nous organisions dès maintenant le parti de la France, et que nous le rendions vigoureux. (...) Pour moi l'embryon du parti de la France réside, militairement parlant, dans les unités territoriales et les autodéfenses. (...) J'ai fait monter une fédération des U.T. et des autodéfenses ; cette fédération prendra corps et soutiendra sur le plan civil l'organisation que nous mettrons sur pied sur le plan militaire. Par ce moyen nous arriverons à la «structuration» des populations : le mot n'est certes pas joli mais il doit être prononcé »239(*).

Soucieux de pousser plus avant cet avantage, « le Commandant en chef [le général Challe] décide de créer dans chaque secteur un centre de formation pour les responsables des GAD, qui seront les adhérents du grand parti constitué par la Fédération des unités territoriales et des autodéfenses »240(*). Selon Maurice Faivre, ces centres de formation, progressivement mis sur pied, accueillirent jusqu'à 1.200 stagiaires par mois241(*). Selon Charles-Robert Ageron, ils étaient 20.000 à les avoir suivis en avril 1960. Pour cet auteur, « le «grand parti de la France» que le général Challe voulait constituer autour des supplétifs ne parvint pas à voir le jour. La Fédération des unités territoriales et des autodéfenses fut une tentative mort-née. (...) Le général Challe dut renoncer à son projet politique »242(*). Maurice Faivre avance pour sa part que « le général Challe ne renonça pas à son projet politique de créer «un grand parti de la France» mais fut plus simplement relevé de son commandement en avril 1960 »243(*). Mais il faut aussi rappeler que la Fédération des unités territoriales et des autodéfenses a bien sûr pâti de la dissolution des unités territoriales, en février 1960, à la suite des journées des barricades, à Alger, fin janvier 1960.

D. Pourquoi les supplétifs se sont-ils engagés ?

Cette question est importante compte tenu de l'enjeu des motivations dans les constructions de la figure du harki, qu'elles soient contemporaines de la guerre d'Algérie ou ultérieures. Il n'y a d'ailleurs pas de réponse simple à cette question, ni de réponse univoque : les différentes raisons évoquées ci-après se sont souvent entremêlées - et parfois contredites - pour donner prise à la décision des intéressés. A cet égard, l'essentiel ici est de souligner la complexité des choses, non de proposer une lecture concurrente ou alternative de celles - uniment dépréciatives ou laudatives, mais toutes également réductionnistes244(*) - institutionnellement consacrées et/ou habituellement relayées sur l'une ou l'autre rive de la Méditerranée.

? Par conviction, fidélité à l'armée et/ou tradition familiale

Les commentateurs, quel que soit leur degré d'empathie pour les anciens supplétifs de l'armée française, et quelles que soient leurs sources (témoignages directs des intéressés ou archives militaires), s'accordent généralement à dire que le "patriotisme pro-français" est un facteur de motivation sinon complètement marginal, du moins relativement mineur au regard de la masse des engagements. Ainsi, pour l'historien Charles-Robert Ageron, seule « une petite minorité des musulmans engagés dans des formations supplétives agirent par patriotisme français »245(*). De même, pour Mohand Hamoumou, « l'engagement avec la France - plus souvent que pour la France - est en général avant tout un réflexe de survie »246(*). Sans doute cet ordre de motivation concernait-il avant tout certaines élites francisées, qui vivaient leur engagement dans la continuité d'autres engagements, et puisaient leur conviction dans une tradition familiale déjà ancienne. Ainsi en va-t-il du commandant Khélif, qui n'était pas supplétif mais officier dans l'armée d'active : « Pour moi, la question du choix ne se posait même pas. Ma famille avait opté pour la naturalisation française en 1865. Ma mère était catholique. Moi, je parlais français et anglais mais pas l'arabe. Je me sentais français parce que j'étais français. Français avec des racines kabyles comme mes copains étaient français avec des racines espagnoles, italiennes ou alsaciennes. Pour moi, la trahison eût été de ne pas servir mon pays, la France, contre une bande de hors-la-loi qui voulait s'imposer par la terreur »247(*). Ainsi en va-t-il également du colonel L., lui aussi officier dans l'armée d'active : « Nous aimions la France, ses auteurs, ses valeurs. La France des Lumières, des Droits de l'homme, de la Résistance. Nos parents s'étaient battus pour elle. Nous étions prêts à le faire aussi, sans hésiter, si l'intégrité de son territoire ou ses valeurs démocratiques étaient menacés »248(*). Mais pour "naturel" qu'il lui apparaisse rétrospectivement, cet engagement n'était pas pour autant inconditionnel, ou aveugle. Le colonel L. : « Pour autant, nous étions lucides. Il y avait des différences, des injustices entre «musulmans» et «Européens». Nous pensions que notre rôle d'élite francisée était de faire cesser ces injustices. Mais on voulait aller à l'autonomie puis à l'indépendance progressivement, avec la France et pas contre elle. En imposant un suffrage démocratique non truqué et en formant des élites, peu à peu, les musulmans auraient pris des postes clés, des mairies. Et l'indépendance serait venue comme un fruit mûr, sans trop de heurts, sans guerre civile »249(*).

Mohand Hamoumou souligne par ailleurs que nombre d'anciens combattants et vétérans de la Seconde guerre mondiale se porteront volontaires pour organiser leurs villages en autodéfense250(*). Sans doute ceux-là agissaient-ils au moins en partie par conviction patriotique puisque, nous l'avons vu, les membres des GAD (Groupes d'autodéfense), à la différence des autres supplétifs, étaient bénévoles et, pour une grosse moitié, non armés. Ajoutons encore, puisque l'on s'interroge ici sur la propension du sentiment patriotique ou de la "francophilie" à motiver des engagements, que nombre de petits et grands commis de l'État, notables, élus locaux ou nationaux, voire de simples collectifs de citoyens (à commencer par les associations d'anciens combattants251(*)) se prévaudront jusqu'au bout de leur attachement à l'Algérie française, en dépit des menaces plus que virtuelles pesant sur eux (comme en témoigne par exemple l'assassinat d'Ali Chekkal, vice-président de l'Assemblée algérienne, le 26 mai 1957 à Colombes, en présence du président René Coty).

? Le besoin de protection et/ou le désir de vengeance contre les exactions du FLN

a) Les atteintes à l'honneur et à la virilité 

Dans une société paysanne où organisation clanique et codes d'honneur codifient les relations interpersonnelles, et où toute atteinte à la virilité (entendue au sens extensif du terme, depuis la spoliation des fusils jusqu'au viol des femmes ou des filles) vaut déclaration de guerre, les motifs d'engagement dans l'armée française sont loin d'être simplement idéologiques. Ainsi, l'attitude caporaliste de certains chefs locaux du FLN, qui, au nom de la lutte pour l'indépendance, s'arrogent la disposition des biens et des personnes au mépris des voies hiérarchiques et codes d'honneur traditionnels, leur vaudra-t-elle des haines féroces de la part de certains chefs de famille et/ou de tribu252(*).

b) La somme des interdits et des obligations, et la démesure des châtiments

Les attitudes caporalistes de certains chefs locaux du FLN ne s'arrêtaient pas à la mise à disposition forcée - mais ponctuelle - des biens et des personnes. Ceux-ci entendaient également régir au jour le jour tous les aspects de la vie quotidienne des populations musulmanes aux fins de les soustraire à toute influence française. Outre l'instauration d'une « armée », d'une « administration » et d'une « justice » parallèles justifiant réquisitions, abattage des chiens (pour ne pas donner l'alerte au passage des colonnes de maquisards254(*)), impôt révolutionnaire et amendes, le FLN, accaparant et interprétant la doctrine religieuse à son seul profit255(*), s'est en quelque sorte attaché à « moraliser » les populations via l'interdiction de jouer, de boire ou de fumer. La sanction de tels comportements s'opérait sous forme de châtiments corporels, destinés à marquer aux yeux de tous l' « impiété » des "contrevenants". Voici, à titre d'illustration locale (mais la consigne vaut pour toute l'Algérie), le texte d'un tract retrouvé le 25 septembre 1955, à Djemaa, territoire de Touggourt : « Écoutez gens, évitez de fumer des cigarettes françaises, cela vaudra mieux pour vous. Nous brûlerons le magasin de celui chez qui nous trouverons des cigarettes françaises, et, par Dieu, la France ne pourra jamais rien nous faire. Nous couperons au couteau le nez de celui que nous trouverons en train de fumer des cigarettes françaises. Nous en avons décidé ainsi. Faites ce que vous voulez. Évitez les jeux de hasard dans les cafés tels que dominos ou cartes, cela vaut mieux pour vous, car vous pourriez vous en repentir. Ceci de la part de l'Armée de Libération de l'Algérie »256(*). Chez de nombreux témoins, y compris certains sympathisants du FLN, la somme de ces interdits suscite un sentiment d'oppression. Ainsi en va-t-il de Mouloud Feraoun, qui dénonce l'obscurantisme ambiant : « Abrous me donne quelques précisions sur les réunions qui se tiennent à la mosquée de T.A.. Les prétentions des rebelles sont exorbitantes, décevantes. Elles comportent des interdits de toutes sortes, uniquement des interdits, dictés par le fanatisme le plus obtus, le racisme le plus intransigeant, la poigne la plus autoritaire. En somme, le vrai terrorisme. Il ne reste aux femmes de T.A. qu'à youyouter en l'honneur de la nouvelle ère de libération qui semble pointer pour elles à l'horizon brumeux que barrent inexorablement nos montagnes sombres. Défense de faire appel au toubib ( ?), à la sage-femme, surtout à la sage-femme ( ?), au pharmacien ( ?) »257(*).

c) Le ciblage systématique des élites traditionnelles et des éléments non inféodés au FLN

Pour asseoir son emprise sur les populations musulmanes, le FLN s'attache dès l'entame de l'insurrection à neutraliser ou à détruire les cadres hiérarchiques traditionnels (administratifs et/ou spiritualistes) susceptibles d'offrir quelque résistance à l'épanouissement de la « Révolution ». Cette politique de la table rase vise principalement deux types d'éléments :

- les éléments indigénistes (chefs de tribus, etc.) ou spiritualistes (marabouts, etc.), porteurs d'une vision coutumière et parfois ésotérique de la sociabilité, qui fait obstacle à la diffusion de l'idéologie de la « libération »258(*) ;

- les éléments administratifs dits pro-français (qu'ils le soient ouvertement ou non), à savoir : gardes champêtres et gardes forestiers, caïds, aghas, bachagas, ainsi que tous les petits et grands commis de l'État, à commencer par les élus.

Ce ciblage quasi-systématique des civils attachés de près ou de loin à l'administration de l'Algérie française, et/ou opposés au bouleversement des cadres hiérarchiques et spiritualistes coutumiers259(*), sera à l'origine de ressentiments tenaces tant parmi leurs proches que parmi certaines des populations administrées. Ainsi, ce n'est pas l'amour de l'Algérie française qui a motivé l'engagement du père de Malika, réquisitionné comme interprète par l'administration coloniale, mais la menace que faisait peser sur lui son appartenance à une famille de marabouts. Malika : « Mon père ne pouvait pas s'engager du côté des rebelles parce qu'il était issu d'une famille de marabouts, qui ne portent jamais d'armes, et parce que son père, chef coutumier, avait été condamné à mort par le FLN, comme toutes les élites traditionnelles »260(*).

Mohand Hamoumou, et de nombreux auteurs avec lui, estime que le facteur "exactions" du FLN est « le facteur le plus important, au moins par la fréquence, de l'engagement des supplétifs »261(*). Ferhat Abbas lui-même, rallié tardivement au FLN mais qui fut un temps président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) puis président de l'Assemblée constituante à l'indépendance, reconnaît la prégnance du facteur "exactions" dans les motifs d'engagement des supplétifs musulmans de l'armée française : « Les responsables utilisèrent la menace, la peur. Ils commirent de regrettables erreurs poussant les braves gens dans les bras de l'armée et des autorités françaises. Ce fut le cas de nombreux Algériens, devenus «harkis» malgré eux »262(*). Cette appréciation était tout sauf incidente puisque l'un des neveux de Ferhat Abbas - pharmacien exerçant à Philippeville et connu pour ses prises de position hostiles au FLN - fut précisément assassiné par le FLN lors des émeutes du Constantinois du 20 août 1955263(*). De même, Mohammed Harbi, ancien responsable de la Fédération de France du FLN devenu historien de la guerre d'Algérie, voit dans les exactions perpétrées par le FLN à l'encontre de civils une explication probante de l'engagement en masse des musulmans dans les forces supplétives. Mohammed Harbi : « Contre l'injustice, la paysannerie se protège par tous les moyens, même ceux qui ne servent pas la cause nationale. Le nombre des Algériens engagés dans les harkis est édifiant »264(*).

? Les engagements forcés, sous pression physique et/ou psychologique de l'armée française

De nombreux témoignages et travaux font état des pressions exercées par l'armée française sur de jeunes musulmans pour les contraindre à s'engager à ses côtés. Aux pressions physiques et psychologiques exercées par le FLN répondaient donc celles exercées par l'armée française. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agissait de forcer les populations civiles à prendre parti. Parmi les moyens de pression utilisés par l'armée française, il faut distinguer la violence psychologique (ruse, compromission délibérée) de la violence physique directe (emprisonnement arbitraire, passage à tabac, torture) ou indirecte (le chantage, l'intimidation et les menaces de mort). Même s'il n'est pas rare, dans les faits, que l'une et l'autre soient utilisées successivement ou de concert.

a) La violence psychologique

Mohand Hamoumou rapporte comment certains officiers de l'armée française s'attachaient à compromettre les populations civiles avec lesquelles ils étaient en contact, pour ne leur laisser d'autre choix que de s'engager ouvertement aux côtés des forces de maintien de l'ordre. Il cite notamment le témoignage d'un député en mission d'observation en Algérie au moment de la guerre : « Au mois de novembre 1959, comme rapporteur du budget de la Marine, je suis allé voir les fusiliers-marins de la frontière marocaine, secteur Nemours. L'amiral qui me conduisait dans sa jeep me disait : «Nous allons voir énormément de villages». Et nous montions dans tous ces pics, nous descendions à la porte des villages, qui étaient en état de défense. L'amiral faisait toujours monter le chef du village dans sa jeep, et, tous les quatre, le chauffeur, le chef du village, l'amiral et moi, nous circulions dans le village. J'ai finalement demandé à l'amiral : «Mais enfin, pourquoi faisons-nous ainsi toujours cette ronde en jeep ?». Et il m'a dit : «J'ai reçu l'ordre d'en compromettre le plus possible !»265(*).

b) La violence physique

Abdelkader Adelaah, alors âgé de 22 ans, a été contraint de s'engager pour soulager les souffrances de son père, arbitrairement emprisonné : « Il avait été jeté dans un camp d'internement par les Français, qui l'accusaient d'être pro-FLN. La seule façon de montrer que nous n'étions pas des rebelles et donc d'obtenir sa libération, c'était de m'engager »266(*). Pour sa part, Brahim Sadouni, alors apprenti mécanicien, avait accepté de s'atteler à l'entretien des véhicules dans une unité de l'armée française, contre la promesse de ne jamais avoir à porter les armes. Pourtant, du jour au lendemain, il se trouve brutalement mis devant l'alternative à laquelle il croyait pouvoir échapper : « J'avais 17 ans. J'avais été engagé au camp français comme mécanicien. Un jour, le caporal m'a fait donner un paquetage. Il m'a dit que si je n'étais pas harki, c'est que j'étais fellagha. J'ai senti que, si je m'entêtais, je passerais à l'oued avec une balle dans la tête »267(*). Yahia Temagoult, qui s'est engagé chez les gendarmes mobiles (GMPR puis GMS), raconte lui aussi n'avoir eu d'autre choix que de céder aux intimidations et menaces de mort : « Les Français m'ont dit que, si je refusais, ils ne me feraient pas de cadeaux quand ils me croiseraient dans la montagne. J'ai eu peur. J'avais 15 ans »268(*). Il faut noter que la plupart de ces témoignages concernent des adolescents, des mineurs, sur lesquels l'exercice - même indirect - de violences physiques ne peut être que d'une redoutable efficacité269(*).

Pour qualifier ces engagements sous pression de l'armée française, Mohand Hamoumou parle d' « engagements-refuges »270(*). Il ajoute qu' « aucun de ces cas n'est exceptionnel mais qu'il est difficile, voire impossible d'en situer le nombre ni même d'en préciser la part relative dans l'ensemble des engagements »271(*).

? Les ralliements d'anciens maquisards de l'ALN

Une part non négligeable des effectifs des formations supplétives est le fruit de ralliements d'anciens maquisards de l'ALN. Les ralliés sont versés dans ces formations d'élites que sont les commandos de chasse, dont la tâche est de traquer les katibas de l'ALN en vivant à leur manière dans le bled272(*). Dans ce cas d'espèce, il convient cependant de distinguer les ralliements volontaires273(*) des ralliements "sous pression". Ce qui n'est évidemment pas toujours chose aisée.

? Les engagements par besoin / « pour la solde »

Les spécialistes divergent quant au poids relatif de ce facteur. Selon l'historien Charles-Robert Ageron, le facteur pécuniaire a été déterminant pour « la majorité des supplétifs » : « La majorité des supplétifs se recrutèrent parmi de pauvres gens sans travail ou sans ressources. Les salaires d'embauche étaient pour des chômeurs ou des miséreux assez intéressants ». Il ajoute cependant : « A l'origine des engagements, on ne peut oublier, ni minimiser, l'usage de divers procédés de pression du côté français et le désir de vengeance contre les exactions du FLN »274(*). Pour sa part, Mohand Hamoumou affirme que « la solde de harki n'a jamais été le seul ou le premier facteur d'engagement ». Selon lui, « l'engagement avec la France [était] en général d'abord un réflexe personnel de survie » face aux « pressions de l'armée française » et aux « excès d'autoritarisme et [aux] violences des chefs locaux FLN »275(*). Certes, l'impécuniosité des journaliers dans les campagnes, le chômage structurel dans les villes, mais aussi les menaces du FLN envers les musulmans acceptant de travailler chez les Européens, tout cela a pu conduire certains musulmans à devenir supplétifs pour survivre. Cependant, si cette motivation a pu être déterminante pour certains, elle n'a pas globalement été prééminente selon Mohand Hamoumou. L'auteur de rappeler que la première harka, levée par l'ethnologue Jean Servier en dehors de tout cadre officiel, était constituée de volontaires non rétribués, et d'ajouter que « de nombreux musulmans étaient prêts à devenir supplétifs bénévolement car ils désiraient avant  tout avoir une arme pour défendre leur vie et celle de leur famille »276(*). Ainsi en va-t-il notamment, nous l'avons dit, des membres des Groupes d'autodéfense, non rétribués et qui, par surcroît, étaient pour plus de la moitié d'entre eux dépourvus de tout armement individuel. Sur ces bases, Mohand Hamoumou, s'il estime que « la conjoncture  économique  extrêmement  défavorable pour les musulmans a pu être un élément supplémentaire parmi ceux qui ont conduit nombre d'entre eux à travailler dans les SAS ou à devenir harkis »277(*), réfute la thèse selon laquelle la solde a été un élément prééminent - voire exclusif - pour la majorité des supplétifs.

? Par solidarité tribale (rivalités de clans ou de villages) ou par désir d'assouvir des vengeances d'ordre privé

Dans une société organisée autour de groupes - familles, clans, villages - et fondée sur la solidarité entre les membres d'un même groupe, les engagements collectifs avec l'armée française ou avec le FLN, peuvent être la conséquence : 1. de l'influence particulière d'un notable local, dont les obédiences et choix personnels s'imposent "naturellement" à la collectivité ; 2. d'une rivalité ancestrale entre deux groupes, chacun des groupes s'engageant dans un des camps opposés pour faire droit à cette rivalité ; 3. de la maltraitance ou de l'exécution d'un ou plusieurs membres du groupe par l'un des protagonistes du conflit (insurgés ou forces de l'ordre), ce qui provoque par réaction un engagement collectif dans le camp opposé.

Le premier cas trouve une illustration paradigmatique dans l'engagement de la tribu des Beni Boudouane aux côtés de l'armée française derrière le bachaga Boualam, notabilité locale engagée de longue date au service de la France, et qui deviendra vice-président de l'Assemblée nationale en 1962, avant de démissionner. La logique qui prévaut ici est celle du fief : le "seigneur", en cour auprès des autorités, accorde à ces "sujets" certains privilèges en retour d'un engagement sans faille à ses côtés. Il est en quelque sorte "propriétaire" du choix de ses administrés, ce dont il ne fait pas mystère, exerçant au besoin un chantage en bonne et due forme auprès des autorités.

Le deuxième cas renvoie aux prémisses mêmes de l'insurrection : comme indiqué plus haut, le 1er novembre 1954, au premier jour de l'insurrection, l'ethnologue Jean Servier organisera la défense de la ville assiégée d'Arris, dans les Aurès, en convainquant la tribu des Touabas que c'est une tribu rivale qui a pris les armes contre la France. L'argument porte immédiatement278(*). Par la suite, Jean Servier fera de ce "savoir anthropologique" un credo des opérations de recrutement : « Je ne recrute pas des individus mais des collectivités, je joue sur une morale collective forte. Dans ce pays, si l'armée recrute des supplétifs individuellement, ce sera la pagaille »279(*).

Le troisième cas trouve une illustration dramatique dans le massacre de Melouza : les hommes de ce douar, soupçonnés d'être sympathisants du Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj, un parti nationaliste rival du FLN280(*), seront entièrement exterminés par l'ALN en l'espace de deux jours (plus de 300 victimes). Les quelques survivants et les douars environnants se rallieront collectivement à la France.

Quoiqu'il en soit des raisons précises, Maurice Faivre estime de fait que, « dans leur grande majorité, les harkis se sont engagés collectivement dans les villages dits pacifiés »281(*). Par surcroît, outre ces engagements motivés par une forme ou une autre de solidarité tribale, l'ethnologue Germaine Tillion rapporte que « sous le couvert et l'alibi de trois guerres (entre France et Algérie, mais  aussi entre Français, et entre musulmans), un nombre incalculable de règlements de comptes assouvissent de vieilles haines pendantes entre les familles »282(*).

Mais, par-delà les motivations singulières, sans doute faut-il évoquer, plus globalement, le poids du contexte et de la structure du conflit : un contexte de guerre révolutionnaire où, en l'absence de batailles réglées et donc de possibilité de victoires définitives sur le terrain militaire, le contrôle des populations (musulmanes) est un enjeu majeur ; à cet égard, dans l'un et l'autre camp, la pression est mise autant sur les populations que sur l'adversaire, sommées de donner des gages allant du soutien passif à l'engagement armé : dans les faits, bien souvent, la neutralité était interdite sous peine d'encourir la suspicion des uns ou des autres, donc la mort. D'où, paradoxalement, l'attitude proactive de beaucoup qui, placés dans un contexte où ils ne pouvaient échapper aux pressions croisées des principaux protagonistes du conflit, ont été amenés à prendre les armes dans l'un ou l'autre camp (et souvent même dans l'un et l'autre camp au sein d'une même famille283(*)) pour bénéficier au moins de la protection, passive ou active, d'une des deux parties ; et ainsi échapper à ce « sentiment d'être pris en tenaille » dont Abdelkader Adelaah, lui-même ancien harki, nous dit qu'il était le fait de nombreux musulmans284(*). Saliha Abdellatif, aujourd'hui sociologue, dépeint ainsi les motivations qui ont poussé son père à s'engager aux côtés de la France : « À l'âge de 6 ans, j'ai vu les gens du FLN tuer une de mes tantes qui n'avait que 19 ans, puis les militaires français menacer d'éventrer ma mère enceinte : chacun des deux camps nous soupçonnait d'appartenir à l'adversaire. Entre la peste et le choléra, les gens choisissaient ce qu'ils estimaient être le moindre mal ». Elle ajoute, à propos de l'engagement de son père : « Je ne pouvais pas comprendre comment, dans un pays sans écoles ni système de santé, avec des plages interdites aux musulmans et des cafés réservés aux pieds-noirs, on pouvait combattre du côté français. Puis j'ai compris. Mon père était pris entre deux feux. Le feu le plus rude l'a poussé dans le camp le moins rude »285(*).

E. Les facettes d'un comportement : attitude à l'égard des populations civiles et des prisonniers, attitude au combat et loyauté

L'imaginaire du harki se construit non seulement sur les motivations qu'on lui suppose mais aussi sur les comportements qu'on lui prête. Les constructions dépréciatives de la figure du harki, notamment, ont très largement puisé, d'une part (du côté du FLN et de ses soutiens), dans le registre de la "brutalité", stigmatisant l'attitude des supplétifs à l'égard des prisonniers et des populations civiles286(*), et, d'autre part (du côté des officiers et responsables français favorables à la politique de « dégagement »), dans celui de l'irrésolution au combat voire de la "médiocrité", soulignant le manque de combativité des intéressés et/ou leur propension à jouer un « double jeu » à l'égard du FLN287(*). Cette violence symbolique procède d'un "travail de l'écart" par rapport à l'advenu : il ne s'agit pas pour nous de proposer un "contre-récit" (supposément plus "véridique") mais simplement de souligner que ces visions monolithiques se heurtent à d'autres visions - notamment historiennes - du comportement des supplétifs en situation de guerre.

a) L'attitude à l'égard des populations civiles et des prisonniers

Quelles ont été les différentes facettes du comportement des supplétifs en situation de guerre ? Et d'abord, quelle a été leur attitude à l'égard des populations civiles ? Les harkis (et autres supplétifs) ont-ils fait preuve d'excès de zèle dans les opérations de maintien de l'ordre ou, au contraire, ont-ils contribué à servir de "tampon" au profit des populations civiles musulmanes ? Et, à l'égard des membres du FLN/ALN, ont-ils été des adversaires brutaux (notamment dans la recherche du renseignement et le traitement des prisonniers) ou, là encore, des garde-fous contre les excès des troupes régulières ?

Evoquant les crimes de guerre commis par les forces françaises pendant la guerre, Ahmed Raffa, porte-parole du Comité national de liaison des harkis, assure que « les harkis n'ont jamais participé à cette barbarie, sauf une minorité qui était entrée dans cette guerre pour venger des membres de leurs familles massacrés par le FLN »288(*). Une affirmation qui, disons-le d'emblée, sonne davantage comme une affirmation de principe que comme un avis documenté. De même qu'apparaissent peu crédibles certaines affirmations symétriques qui tendent à généraliser sans précaution des constats indéniables mais localisés.

Au rang des témoignages "à charge", un pamphlet de Paulette Péju289(*), écrit sur le moment (mais saisi chez l'imprimeur par la Police judiciaire), a quasiment valeur de paradigme au sein de la mouvance anticolonialiste lorsqu'il s'agit de caractériser le comportement des harkis290(*). Intitulé Les harkis à Paris, et documenté sur la base de témoignages de militants de la Fédération de France du FLN, arrêtés puis torturés291(*), ce pamphlet dénonce les agissements de la Force de police auxiliaire (FPA), alors basée à Paris. La FPA était composée d'auxiliaires de police musulmans placés sous l'autorité du préfet de police de Paris (en l'occurrence Maurice Papon, qui officie dans ces fonctions de 1958 à 1967 après un passage par Constantine), et visait à démanteler l'organisation politico-administrative (OPA) de la Fédération de France du FLN, particulièrement agissante et virulente à Paris (notamment à l'encontre des militants messalistes292(*)). Une enquête censurée de L'Humanité du 7 mars 1961294(*), qui vise à « alerter l'opinion sur ce qui est en train de devenir «l'affaire des harkis» », et qui puise aux mêmes sources que l'ouvrage de Paulette Péju295(*), fait état des mêmes méthodes et exactions : rafles suivies quasi-immédiatement du "supplice de l'eau" (cette méthode est privilégiée car elle ne laisse pas de trace et ne nécessite aucun aménagement particulier des caves), coups, menaces de mort et vexations. Les journalistes Antoine Coursat et Richard Lerchbaum ont recueillis, en décembre 2000, à la fois le témoignage de Ghodbane Douadi, qui était alors un « combattant du FLN », et ceux de deux anciens de la FPA, qui ont souhaité garder l'anonymat296(*). Ghodbane Douadi, arrêté en février 1960, évoque le supplice de la bouteille297(*) (qu'il n'a pas subi personnellement), ainsi que les supplices de l'eau298(*) et du chiffon299(*) (qu'il a subis). Pour leur part, les anciens de la FPA, s'ils reconnaissent à demi-mot l'existence de « dérapages », nient le caractère systématique de telles exactions : « Soyons clairs, même si on ne nie pas que ça a pu exister, la torture, moi je n'en ai jamais vu ! Elle n'a jamais été un système. On peut dire qu'on a été utilisés pour faire pression sur la population, pour lui faire peur... tous les policiers font un peu peur. Mais si on torture, c'est qu'on est un mauvais policier qui ne sait pas interroger... ». Il ajoute : « Sincèrement, il y a peut-être eu des bavures... ça ne serait pas honnête de nier. Mais la majorité d'entre nous était contre la torture », tout en reconnaissant que l'emploi de la Javel [ajoutée à de l'eau pour faire gonfler le ventre] « était possible » : « C'est comme en Algérie, si on en parle, c'est que ça a bien dû arriver quelques fois. Mais si un supplétif le faisait, par vengeance ou par dérapage, et que ça se savait, il était directement renvoyé en Algérie. C'était très strict, Montaner, notre chef, était très sévère avec nous. Sévère mais juste ». Commentaire de l'intéressé (le capitaine Raymond Montaner), lui aussi interrogé par Antoine Coursat et Richard Lerchbaum : « La torture... j'ai lu le livre de Paulette Péju. Tout ça me paraît très exagéré. Ça me donnerait presque envie de rire. Bien évidemment, je ne pouvais pas être partout, mais je savais tout ce que mes hommes faisaient. (...) Ça m'étonnerait qu'il y ait eu de la torture dans les caves, même si, moi-même, je n'y ai jamais mis les pieds. Qu'il y ait eu des interrogatoires brusques, quelques coups, ça d'accord, mais que ça aille jusqu'à la bouteille dans le cul ou l'eau de Javel... je n'y crois pas [NDA : s'agissant de l'eau de Javel, les propos du capitaine Montaner sont contredits par ceux - précédemment cités - de son ancien subordonné] »300(*).

Paris ne fut bien sûr pas la cadre unique des exactions imputables à certains harkis. Benoît Rey, qui était affecté dans les commandos de chasse dans la région de Djidjelli, affirme pour sa part que « sur la centaine d'hommes de son commando, dont des harkis, une vingtaine furent des violeurs, deux ou trois protestèrent, mais tous les autres se turent. Et aux viols s'ajoutèrent fréquemment d'autres tortures »301(*). Ces témoignages "à charge" ne sont pas seulement le fait d'acteurs a priori défavorables aux harkis. À cet égard, le témoignage de Claude Papet, affecté auprès de l'officier de renseignement (OR) de Taher, et chef de harka, est particulièrement précieux302(*). Il en dit long à la fois sur ce que pouvaient être l'attitude de certains harkis (en l'occurrence des ralliés, anciens maquisards du FLN) à l'égard des "suspects", attitude renvoyant à une conception expéditive de l'économie de la violence en temps de guerre, mais aussi sur ce que pouvait être l'encadrement ou, plutôt, l'absence d'encadrement et de prise de responsabilité de leurs chefs : « Nos missions consistaient à partir avec 12 harkis, le lieutenant (OR), le radio et moi, trois Français au milieu de 12 anciens du FLN, à la recherche de renseignements. Nous allions fouiller les douars et mechtas pour tenter d'obtenir des renseignements, voire faire des prisonniers et les faire parler. Oui, la torture existait comme dans toutes les guerres, malheureusement elle semblait nécessaire car il fallait faire parler pour sauver plusieurs vies, voire des centaines. Un jour, je suis entré par hasard dans le local, un harki passait à la gégène un fellouse, je n'ai pas pu supporter, sortie rapide, trop peut-être, le courage a souvent manqué dans ces moments là. Une autre fois, Boumediene me dit : «Viens voir, chef». Nous rentrons dans la pièce, une douzaine de fellagas est alignée. Askeur avec un poignard s'approche du premier : «Tu causes ?». L'homme fait non de la tête. Sans un mot, Askeur l'éventre. Il passe au deuxième : «Et toi ?». L'homme a tout dit immédiatement. En sortant, Boumediene me dit : «Tu vois, mon chef, il vaut mieux en tuer un que torturer les douze, on obtient le renseignement plus vite. Aujourd'hui, nous avons évité au moins 100 morts civils». Combien de fois je me suis caché pour dégueuler tripes et boyaux ? »303(*). Le témoignage de Claude Papet nous informe aussi de l'existence de forfaits apparemment plus "anodins" mais qui, à leur échelle, participent d'un même climat d'impunité, telles ces rapines qui servent à améliorer l'ordinaire des soldats aux dépends de l'ordinaire des populations : « Le soir, nous arrivons en haut de la colline. Plus rien à manger et peu à boire. Les bérets noirs, bien organisés, lancent un message radio. Quelques minutes plus tard, des hélicos larguent des vivres et des outres de vin chaud et sucré qui malheureusement éclatent en arrivant au sol. La nourriture est comme d'habitude dégueulasse, on appelait cela du singe. Nos harkis ramènent un boeuf, attrapé je ne sais où »304(*).

À front renversé, d'autres témoignages nous donnent à voir les harkis comme témoins impuissants des exactions de leurs officiers. Ainsi, l'ancien harki Messaoud Kafi se souvient : « Mon commandant français était incontrôlable. Il se livrait fréquemment à des exactions contre les civils ». Otage de la violence de son supérieur, Messaoud Kafi "choisit" de se taire, à l'instar de beaucoup d'appelés : « J'étais écoeuré, mais je n'ai jamais rien dit. Je ne savais pas à qui le dénoncer. Mais je savais bien que si je le dénonçais, je serais accusé de complicité avec l'ennemi »305(*). De même, l'ancien harki Brahim Sadouni qui, par extraordinaire, apprend que des soldats français ont battu sa mère à coups de crosse au cours d'une opération parce qu'elle refusait que soient opérées des fouilles dans sa maison : « J'ai eu honte de porter l'uniforme qui avait humilié ma mère »306(*).

Dès lors, s'il apparaît incontestable que certains harkis se soient livrés plus ou moins routinièrement à des exactions à l'encontre des populations civiles et, surtout, des prisonniers, les attendus et la fréquence de tels agissements se doivent d'être à la fois nuancés et contextualisés :

- l'exemple des exactions imputables aux supplétifs de la FPA doit beaucoup au contexte dans lequel s'inscrit son action : en plein Paris, à l'encontre de la Fédération de France du FLN qui, principal argentier de la « révolution », exerce un contrôle sans merci sur les travailleurs immigrés et se livre, pour cette raison, à une surenchère de violence à l'égard de sa rivale messaliste aussi bien que des forces de l'ordre qui cherchent à la désorganiser ; de même, les violences imputées aux "commandos de chasse" doivent beaucoup à la nature spécifique des missions qui leur étaient imparties : troupes nomades chargées de traquer les katibas adverses, majoritairement constituées de ralliés, elles doivent leur efficacité à leur capacité d'anticipation et à leur réactivité ; et, de fait, les méthodes employées sont souvent expéditives, qu'il s'agisse de "glaner" le renseignement ou de se "décharger" du poids des prisonniers. Ainsi en va-t-il, selon Raphaëlle Branche, du célèbre commando Georges (entièrement constitué de ralliés) : « Même si l'autonomie des Algériens à qui on a recours est parfois redoutée, si certains chefs sont débordés par des violences qu'ils ne maîtrisent pas toujours, celles-ci participent aussi d'une économie de la guerre. Le commando Georges, sur lequel on pourrait accumuler les témoignages accablants, est ainsi laissé libre de ses mouvements - ses exactions étant considérées par le commandant du Corps d'armée d'Oran comme des « procédés habituels aux musulmans entre eux » qu'il serait trop long de modifier. Le général en chef Crépin estime même que les procédés de ce commando « parfois un peu trop énergiques » sont « malheureusement adaptés aux moeurs de leurs coreligionnaires qu'ils connaissent mieux que personne. Le commando Georges est un cas extrême mais le point de vue des autorités militaires vaut aussi pour les autres unités de ce genre »307(*). La fréquence des exactions imputables aux commandos de chasse, particulièrement exposés et mis à contribution, est ainsi infiniment plus élevée que celle des exactions imputables aux unités à vocation plus défensive, sur lesquelles pesaient des contraintes moindres et dont les membres étaient très certainement mus par des motivations bien différentes de celles des ralliés 

- dans le cas d'espèce de la FPA comme dans d'autres, les consignes ou la permissivité de l'encadrement apparaissent naturellement décisifs. Ainsi, les deux témoignages cités par Madeleine Riffaud dans son article de L'Humanité (voir ci-dessus) font état, pour l'un, d'un « chef en civil [qui] n'était pas un Algérien et [qui] donnait les ordres » (témoignage de Khaldi Madani) et, pour l'autre, d'un « chef français en civil qui regardait [les tortures] et se taisait » (témoignage de Amor Medjmedj);

- enfin, et cela intéresse plus directement notre propos, l'exploitation de la torture à des fins de propagande (sur la base de témoignages réels ou imaginaires) est une réalité qui, sans mettre en cause la véracité des témoignages pré-mentionnés, doit être ici prise en compte, car elle participe, dans la construction d'une image de l'adversaire, d'un effet grossissant dont l'impact peut être tout sauf anodin. Ainsi en va-t-il des consignes véhiculées par le bulletin clandestin de la Fédération de France du FLN, dont certains journaux firent état dans leur édition du 17 septembre 1959 : « Pour ceux de nos frères qui seront arrêtés, il convient de préciser l'attitude qu'ils devront adopter. Quelle que soit la façon dont le patriote algérien sera traité par la police, il devra, en toutes circonstances, quand il sera présenté devant un juge d'instruction, dire qu'il a été battu et torturé. Il devra mentionner qu'on a fait passer du courant électrique dans son corps. Il devra dire qu'il a été brûlé avec des cigarettes et battu avec un nerf de boeuf sans donner trop de détails qui risqueraient de le faire se couper. Il devra inlassablement répéter la même chose. Le patriote algérien arrêté ne devra pas hésiter à se brûler lui-même quand il est seul et à se donner des coups contre le mur, une table ou un bat-flanc de façon à montrer au juge les traces. Il ne devra jamais se confier à un avocat qui lui aura été désigné d'office mais il devra parler à l'avocat que le Front lui aura envoyé. Il ne devra jamais hésiter à accuser la police de tortures et de coups. Ceci a une très grande importance sur le juge et les Tribunaux. Au cours de réunions d'information, tous les responsables doivent insister auprès des frères sur ces consignes qui sont impératives. Que chaque responsable qui aura connaissance de ces instructions les diffuse largement mais verbalement dans les réunions. Il convient de les apprendre par coeur et de les détruire après »308(*).

b) La combativité et la loyauté

Nous l'avons dit, du côté français, les considérations négatives - contemporaines ou rétrospectives - de certains hiérarques politiques et militaires de l'époque, alléguant du manque de combativité voire du manque de loyauté d'une large majorité de supplétifs, doivent sans doute moins à la volonté de caractériser ce que furent l'engagement et le comportement des harkis qu'à justifier le sort qui leur fut réservé après la signature des accords d'Evian par leurs autorités de tutelle. Car là encore, ces visions monolithiques, volontiers généralisatrices, se heurtent à d'autres visions, symétriques ou plus nuancées. En fait, les témoignages quant à la combativité et la loyauté des supplétifs musulmans de l'armée française sont généralement fonction, au sein de cette institution comme au dehors : 1. de la proximité au combat par rapport aux unités supplétives ; 2. du soutien apporté sur le moment ou rétrospectivement à la politique de « dégagement » voulue par le général de Gaulle, dont les conséquences furent dramatiques pour les supplétifs (voir infra).

Le général de Gaulle qui, précisément, tenait les supplétifs en piètre estime, se moquant sans ambages - en privé - de « ces soldats de pacotille qui faisaient la parade devant la porte des SAS »309(*). De la même manière, quoique rétrospectivement, le général Buis, qui était alors colonel et qui, durant la courte période transitoire allant de la conclusion des accords d'Évian le 19 mars 1962 à la déclaration d'indépendance de l'Algérie le 3 juillet 1962, exerça les fonctions de directeur du cabinet militaire du haut-commissaire de la République en Algérie (après avoir commandé le Secteur de Bordj Bou Arreridj), dresse un bilan peu flatteur du comportement des harkis. Il estime ainsi qu'« en dehors de quelques-uns véritablement engagés à nos côtés, [les harkis] avaient toujours eu, plus ou moins, un pied dans la rébellion ». Et il ajoute : « De belles âmes s'indigneront. C'est pourtant - et évidemment - la vérité » 310(*). De même, Charles-Robert Ageron avance que « le nombre des affaires de collusion ou de subversion enregistrées et étudiées était considérable », et rapporte - à titre d'exemple - que « d'août 1960 à janvier 1961, 134 affaires de subversion avaient été mises à jour, [qui] touchaient 582 Algériens servant dans les forces françaises [NDA : ils sont alors plus de 200.000], dont 386 supplétifs parmi lesquels 263 harkis »311(*).

A l'inverse, Maurice Faivre, qui fut chef de harka, et qui rappelle que le pourcentage des désertions effectives de supplétifs était inférieur à 1 pour 1.000 en 1958, et à 1 pour 2.000 de 1959 à 1961, estime que ce chiffre « devrait être considéré comme négligeable dans le contexte d'une guerre révolutionnaire »312(*). De même, François Meyer, qui fut lui aussi chef de harka, estime que le taux général des désertions de musulmans (appelés et engagés compris) observé à partir de 1957 (et qui n'est jamais supérieur à 1 ou 2 pour 1.000) est « insignifiant dans une guerre civile ». Il ajoute : « A Bou Alam, au sein de la dernière harka que j'ai commandée, et qui avait été constituée dès 1956, on ne déplorera pas une seule désertion de harki avant le 6 mars 1962 » 313(*). D'autres témoignages, émanant tant des plus hauts échelons de commandement en Algérie que de cadres subalternes directement au contact des supplétifs, contrastent eux aussi avec les avis exprimés par les généraux Buis et de Gaulle, ainsi qu'avec les analyses de Charles-Robert Ageron. S'agissant des officiers généraux, Maurice Faivre rapporte que les Commandants de Corps d'armée et de Division estimaient nécessaire, en février 1958, l'accroissement des harkas, qu'ils qualifiaient d' « instrument indispensable de la pacification » 314(*). Ils ajoutaient : « Les documents récupérés sur les rebelles prouvent que les harkas gênent les hors-la-loi sur le plan militaire et de la propagande »315(*). Dans sa Directive n°1 du 22 décembre 1958, le général Challe qualifiait les FSNA de « meilleurs chasseurs de fellaghas »316(*). De même, son successeur, le général Crépin, qui avait proposé que les effectifs de harkis soient portés à 62.000 (maximum historique), soulignait le 9 juillet 1960 « l'aptitude des Commandos [de chasse] à poursuivre les rebelles dispersés en terrain difficile »317(*). Le 20 septembre de la même année, il dépeignait le harki comme « l'auxiliaire direct du combattant régulier grâce à sa rusticité, sa connaissance de l'adversaire, ses liens avec la population »318(*). Le témoignage du général Crémière, qui avait succédé au colonel Buis à la tête du Secteur de Bordj Bou Arreridj à deux ans d'intervalle, est intéressant en ce qu'il apparaît autrement plus nuancé. Il classe les intéressés en trois catégories : « La 1ère catégorie, fortement armée, comptait une dizaine de harkas constituées par les hommes d'une même tribu, voire d'une même famille. Elles obéissent chacune à l'un d'eux dont l'autorité intransigeante, parfois brutale, était indiscutée... D'un niveau opérationnel remarquable, il n'était pas rare de les associer aux opérations du Secteur ou intersecteur, comme ce fut souvent le cas au cours de l'hiver 1961-62. La 2ème catégorie concernait des harkas encadrées par quelques militaires français ; elles étaient surtout utilisées dans les opérations ponctuelles du Quartier dans lequel elles étaient en quelque sorte "enchâssées". Elles participaient avec succès aux opérations de fouille et de bouclage. On en comptait une vingtaine. La 3ème catégorie, une dizaine de harkas, s'apparentait plutôt à des autodéfenses renforcées. Elles étaient le plus souvent épaulées à vue ou à très courte distance par un poste tenu par une unité du secteur (...). Dans tous les cas mieux valait, à l'évidence, avoir avec nous ces 1.700 hommes et leurs familles. Ces harkas constituaient pour nous la première et irremplaçable source de renseignements, et plus de 60% des opérations étaient déclenchées sur leurs informations qui s'avéraient toujours exactes. En raison des pertes en hommes et en armes que la rébellion subissait de ce fait, toutes les harkas, et en priorité leurs chefs musulmans, se trouveraient en péril si notre soutien venait à leur faire défaut »319(*).

Tout aussi précieux est l'avis des cadres subalternes, directement au contact des supplétifs. Claude Papet, ancien chef de harka (voir ci-dessus), fait ainsi rétrospectivement état de la combativité mais aussi de la loyauté des supplétifs placés sous ses ordres ; mieux, il laisse clairement entendre combien leur esprit de décision et, parfois, leur esprit de sacrifice a contribué à sauver des vies dans les rangs des Français de souche européenne320(*). Claude Papet : « Avec le "radio", nous étions trois français en opération avec 12 harkis, ralliés du FLN, livrés pieds et poings liés à leur volonté. Mais leur fidélité à la France était grande et ils nous l'ont souvent prouvé en prenant les risques les premiers, passant devant nous dans les endroits dangereux »321(*). De même, François Meyer : « Les harkis ne jouaient pas le double jeu comme l'ont parfois écrit ceux qui les dédaignaient. Souvent en tête, puisqu'ils connaissaient bien le terrain et les habitudes des djounouds, ils étaient particulièrement efficaces et fidèles, et avaient peu à peu pris conscience de leur rôle »322(*). Pour sa part, le général Faivre signale que « les harkas amalgamées et les commandos, [qui] étaient entraînés au tir et au combat, se montraient généralement plus opérationnels que les unités de Français de souche, paras exceptés »323(*). Cela ressort très bien du témoignage de Gilbert Gardien (qui fut chef de harka en Petite Kabylie), interrogé par Patrick Rotman et Bertrand Tavernier : « J'en bavais parce que les gars marchaient très vite, j'avais le sentiment d'être complètement perdu, on a marché, on a monté notre petite embuscade. On est rentrés au matin, et j'ai posé la question à mon prédécesseur qui partait : «Comment tu fais pour t'y retrouver ?». Il m'a répondu : «Ce n'est pas compliqué, je connais pas plus que toi le terrain, simplement avec les harkis, ce sont des gens du pays, ce sont des locaux». Les harkis avaient la maîtrise du terrain, ils savaient par où il fallait passer. C'était 50% du résultat qu'on pouvait obtenir »324(*).

Au fond, ce qui est en jeu pour ceux qui - responsables politiques et militaires, sur le moment ou a posteriori - mettent en doute la loyauté et/ou l'efficacité militaires des supplétifs musulmans de l'armée française, c'est la justification d'une politique unilatérale de démobilisation puis de (non-)rapatriement qui, pour les intéressés, a eu des conséquences dramatiques (voir infra) : en jouant de la construction d'une image volontiers peu flatteuse ou anecdotique de ceux-ci, ce sont les frontières mêmes de l'indignation que l'on cherche à contenir dans les limites les plus étroites possibles. C'est précisément à l'étude de cette politique de "mise à distance" des supplétifs musulmans de l'armée française, au moment de la signature des accords d'Evian puis aux lendemains immédiats de l'accession à l'indépendance de l'Algérie, que sont consacrés les développements à suivre.

II. L'obstruction faite au repliement des harkis : un crime d'indifférence ?

Dans la perspective d'ensemble qui est la nôtre, l'étude de la destinée matérielle faite, par leurs autorités de tutelle, aux anciens supplétifs de l'armée française au moment de la phase finale de la guerre d'Algérie est d'une importance capitale si l'on veut rendre compte de l'intensité et des modalités liées à la construction puis à la perpétuation d'une image du harki en France, tout au moins s'agissant de ce qu'on appelle par convention la "mémoire officielle".

Ainsi, au fil de ce chapitre, nous verrons qu'après avoir continûment assuré qu'elles n'accéderaient jamais à pareille prétention, les autorités françaises octroyèrent de fait au FLN le statut de représentant exclusif de la population musulmane, l'invitant seul à la table des négociations d'Evian, à l'exclusion de toute autre tendance. Par suite, au moment de l'accession à l'indépendance de l'Algérie, après sept années et demi d'une guerre fratricide et dans la logique d'une entreprise qui s'était toujours posée comme hégémonique, rien ni personne ne put s'opposer à ce que l'esprit de vengeance l'emportât sur l'esprit de mansuétude dans les rangs du FLN. Les musulmans pro-français - ou considérés comme tels - furent en proie des mois durant (et sur la quasi-totalité du territoire algérien) à de graves sévices, en violation ouverte des clauses de non-représailles contenues dans les accords de cessez-le-feu. Ceux qui purent échapper aux représailles du FLN ne durent leur salut qu'à la fuite, à l'exil vers la France. Et au fil des semaines et des mois, ce furent quelque 95.000 à 100.000 anciens supplétifs et membres de leurs familles qui purent s'y établir. D'autres - plus nombreux - n'eurent pas cette chance, pour cette raison même que les autorités françaises édictèrent des mesures visant à entraver le transfèrement massif des anciens supplétifs et membres de leurs familles vers la métropole. (section A.)

De fait, en Algérie, par-delà les vagues successives et massives d'exécutions sommaires, trente-cinq camps d'internement et de travaux forcés furent ouverts à l'attention des musulmans non inféodés au FLN. Une estimation moyenne fait état d'environ 65.000 musulmans pro-français et membres de leurs familles massacrés en Algérie après la conclusion des accords de cessez-le-feu. Les autres estimations, basses et hautes, s'échelonnent entre quelques milliers et 150.000 victimes, les plus basses semblant procéder d'une volonté de minimisation de ces exactions325(*), les plus hautes de leur exagération326(*). (section B.)

A. Du statut de supplétif à celui de figurant

Au cours du processus de négociation d'Evian, revenant sur des engagements jusqu'alors maintes fois et solennellement ressassés, les autorités françaises vont faire en toutes choses comme si les musulmans pro-français n'existaient pas ou, plutôt, comme si leur représentativité (et donc la nécessité de les associer aux négociations en cours) était nulle. Et c'est ainsi que, conformément aux objectifs clairement - quoique confidentiellement - définis de la politique gaullienne de « dégagement »327(*) (laquelle visait à décharger au plus vite la France de toute responsabilité dans la conduite de la destinée et le maintien de l'ordre en Algérie328(*)), et sans que cela ne doive ni à l'improvisation du moment ni à la confusion des esprits, les autorités françaises vont : 1. exclure les musulmans pro-français - de même que les messalistes - du processus de négociation d'Evian, où seuls des représentants du FLN seront conviés ; 2. négocier a minima la question des garanties, l'avenir et la sécurité des intéressés n'étant redevable que d'une clause générique de non-représailles qui tient en quelques lignes et qui, surtout, n'était assortie d'aucun volet répressif en cas de violation ; 3. déchoir automatiquement tous les Algériens de statut civil de droit local (c'est-à-dire la quasi-totalité des musulmans329(*)) de leur nationalité française au jour de l'indépendance, même ceux désireux de la conserver, ce qui revenait à les assujettir entièrement au bon vouloir des nouvelles autorités (délivrance de papiers d'identité, autorisations de sortie du territoire, jouissance des droits civiques et sociaux, etc.) ; 4. maintenir la majorité des supplétifs en Algérie en limitant au maximum les possibilités de rapatriement.

C'est ce dernier point qui est le plus connu. Mais il importe de souligner - et c'est ce que nous ferons - que cette étape n'est que le point d'orgue d'une politique cohérente dont les points 1. à 3. sont les articulations majeures : simple supplétif de l'armée française, le harki n'est plus, au moment où tout se joue, qu'un simple figurant.

- 1. Ni la lettre, ni l'esprit : la vacuité voulue des accords d'Évian en termes de garanties offertes aux musulmans pro-français

Entre 1954 et 1962, nous l'avons vu, plusieurs centaines de milliers de musulmans (membres des formations supplétives ou des formations régulières de l'armée française, ainsi que l'ensemble disparate des personnes assumant des responsabilités administratives ou électives) ont pris les armes et/ou ont pris ouvertement parti contre le FLN. En mars 1962, dans un rapport adressé à l'ONU, l'ex-contrôleur général des armées et président de l'Association Nationale des Familles et Amis de Parachutistes coloniaux Christian de Saint-Salvy évaluera le nombre des musulmans pro-français menacés par d'éventuelles représailles à 263.000 (dont militaires de carrière 20.000, militaires du contingent 40.000, harkis 58.000, moghaznis 20.000, membres des GMPR et des GMS 15.000, membres des groupes civils d'autodéfense 60.000, élus, anciens combattants et fonctionnaires 50.000)330(*). Pourtant, en dépit de la triple dimension de guerre civile de ce conflit331(*), seuls les représentants du FLN furent invités à la table des négociations avec les représentants de l'État français. À l'exclusion, donc, de représentants qualifiés - c'est-à-dire reconnus comme légitimes par les intéressés - des Français d'Algérie (y compris, donc, l'OAS), des musulmans pro-français (notables, militaires d'active et supplétifs) ou des formations nationalistes rivales du FLN (principalement le MNA). Par surcroît, les plénipotentiaires français n'ont en aucune façon cherché à faire droit au point de vue et à négocier des garanties spécifiques au bénéfice de ceux qui, parmi les populations musulmanes, avaient ouvertement fait montre de leur attachement à la France et/ou de leur hostilité au FLN. Ainsi, la déclaration générale des garanties contenues dans les accords d'Évian - déclaration qui stipulait un engagement d'abstention de toute forme de représailles de la part des parties signataires - n'était assortie, en cas de violation, d'aucune sanction contraignante. Hors, en l'absence de tout chapitre qui leur soit spécifiquement consacré, ces dispositions étaient les seules à même de garantir la sécurité des musulmans pro-français demeurés en Algérie. Ensuite, à la différence de ce qui prévalait pour les Algériens de statut civil de droit commun (les pieds-noirs et quelques milliers de notables musulmans), la possibilité de conserver sur le sol algérien la nationalité française fut refusée aux Algériens de statut civil de droit local (soit la quasi-totalité des musulmans, donc des supplétifs) : à l'issue du scrutin d'autodétermination, ils devenaient ipso facto des ressortissants algériens, même contre leur gré. À ce titre, ils ne pouvaient bénéficier des (minces) garanties accordées à titre transitoire aux nationaux français résidant en Algérie, notamment la création d'une association de sauvegarde habilitée à ester en justice « pour défendre les droits personnels des Algériens de statut civil de droit commun »332(*).

a) La légitimation de fait du FLN comme seul représentant qualifié des intérêts de la composante musulmane de la population algérienne au cours des négociations d'Evian

Une fois parvenu au pouvoir, en juin 1958, Charles de Gaulle n'aura de cesse, pendant un temps, de dénier au FLN puis au GPRA l'exclusivité de la représentation des aspirations des populations musulmanes - exclusivité que cette organisation revendique et pose en préalable à toute négociation. En conséquence, il se refusera continûment - dans ses discours du moins - à traiter par privilège avec le seul FLN. Ainsi, dans son discours du 16 septembre 1959, le général de Gaulle assura qu' « il n'y [avait] aucune chance que la République accorde à ceux qui dirigent l'insurrection le privilège de traiter avec eux du destin de l'Algérie, les bâtissant par là même comme gouvernement algérien »333(*). De même, dans son discours du 29 janvier 1960 - qui faisait suite à la "semaine des barricades" à Alger - le chef de l'État déclara : « L'organisation rebelle (...) prétend ne cesser le feu que si auparavant je traite avec elle, par privilège, du destin politique de l'Algérie, ce qui reviendrait à la bâtir elle-même comme la seule représentation valable et à l'ériger, par avance, en gouvernement du pays. Cela, je ne le ferai pas »334(*). Cette fermeté n'avait-elle d'usage que dilatoire ? Car lors même que le général de Gaulle, dans son discours radiodiffusé du 4 novembre 1960, repoussait une nouvelle fois la prétention des « dirigeants rebelles » d'être « désignés d'avance, et désignés par moi-même, comme les gouvernants de l'Algérie », et qu'il leur refusait le privilège de « fixer seuls avec nous les conditions du futur référendum comme s'ils étaient la représentation de l'Algérie toute entière », des pourparlers avaient été entamés à Melun quelques semaines auparavant, en juin 1960, précisément avec les seuls représentants du GPRA. Cependant, à la suite de l'échec de ces négociations, le chef de l'Etat laissait entendre publiquement - dans une tournée en province - qu'il n'était pas possible de reconnaître « l'organisation extérieure de la rébellion » comme « représentant l'Algérie tout entière »335(*) ; propos réitérés lors de la conférence de presse du 5 septembre 1960, au cours de laquelle il affirmait à nouveau que la France ne traitera pas avec « la seule organisation extérieure de la rébellion » et que la discussion doit regrouper toutes les tendances algériennes336(*) : on s'explique mal, dès lors, pourquoi il n'avait pas effectivement invité d'autres acteurs politiques à y participer. L'aval finalement donné à la reconnaissance du FLN comme seul représentant de la composante musulmane de la population algérienne restera d'ailleurs très longtemps implicite puisqu'à Toulon et à Marseille, en novembre 1961, le général de Gaulle continue à parler d'un accord « avec tous les éléments politiques algériens », même s'il ajoute que les dirigeants de la rébellion « ont pour eux les sentiments de la majorité de la population algérienne » (Toulon), tandis qu'à Marseille il parle des « nationalistes algériens », c'est-à-dire « à peu près tous les musulmans algériens, nous le savons bien »337(*).

Guy Pervillé de souligner que, « contrairement à tout ce qu'il avait répété de septembre 1959 à novembre 1960 [NDA : et même plus avant], [le général de Gaulle] a finalement accepté de négocier avec le FLN comme interlocuteur privilégié »338(*). De même, Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi soulignent que le général de Gaulle, après avoir maintes fois soutenu le contraire, « va revenir sur ses engagements et c'est avec le seul FLN que ses ministres signent les accords d'Évian » 339(*). En conséquence, « ni les pieds-noirs, ni les musulmans pro-français, ni les indépendantistes opposés au FLN, ne sont associés aux négociations sur l'avenir de l'Algérie »340(*).

Plus encore, certains estiment que le général de Gaulle, soucieux de dégager au plus vite la France du « bourbier » algérien, aurait été au devant des exigences du FLN, au risque (assumé) de compromettre l'avenir de ses ressortissants et de ses anciens serviteurs d'armes musulmans. Ils se fondent pour ce faire sur une analyse "prémonitoire" (quoiqu'à son corps défendant) d'Alain Peyrefitte qui, sur la demande expresse du général de Gaulle, avait rédigé en 1961, à titre de ballon d'essai dans l'opinion et, sans doute, pour faire pression sur le FLN, un opus intitulé : Faut-il partager l'Algérie ?. Dans cet ouvrage, Alain Peyrefitte s'attachait notamment à déconstruire le jeu d'influence subtil exercé par le FLN à l'endroit des autorités françaises aux fins d'amener lesdites autorités à préparer d'elles-mêmes et au mieux (donc à moindre frais pour le FLN) les conditions de la future prise de pouvoir de cette organisation. Alain Peyrefitte : « Pour réussir la prise de pouvoir simultané sur l'ensemble du pays, il faut que les révolutionnaires algériens amènent le gouvernement français à éliminer lui-même tous leurs adversaires ; à organiser lui-même l'évacuation de la communauté européenne en métropole ; à sacrifier lui-même à l'autorité exclusive du FLN les autres tendances (Musulmans élus sur les listes « Algérie française », Musulmans à tendance « association », ou « soutien au général de Gaulle », MNA, etc.) ; à installer lui-même un exécutif provisoire unitaire, qu'ils ne peuvent accepter que s'il est composé de leurs doublures ; à créer lui-même les conditions d'une dictature du FLN. Les objectifs du GPRA peuvent se résumer en un seul : obtenir de la France un fidéicommis pour toutes les populations algériennes »341(*). L'auteur, qui avait écrit ces lignes à titre de garde-fou à l'automne 1961, ne pouvait prévoir que ce scénario "catastrophe" allait se réaliser point par point quelques semaines plus tard, et en grande partie du fait même de la volonté du commanditaire de cette étude342(*). Pour les partisans de l'Algérie française, ce document est la preuve que le général de Gaulle a « livré » sciemment les Européens d'Algérie et les musulmans pro-français au FLN.

Ce qui importe ici, c'est qu'il n'était non seulement pas impensable mais normalement prévu que la négociation fût multilatérale (au moins dans les déclarations publiques), mais les choses se sont passées autrement, avec des conséquences qui importent beaucoup pour notre analyse.

b) L'absence de tout volet répressif gradué en cas de violation des clauses de non-représailles par le FLN

Fondée sur le retournement radical d'une position de principe longtemps prônée par le chef de l'État, à savoir ne jamais négocier par privilège avec le FLN, l'entreprise d'Évian impliquait donc que le FLN - mouvement révolutionnaire, dont la vocation hégémonique était ouvertement affichée, et qui asseyait une grande partie de sa prétention à la domination sur une utilisation extensive de la violence politique - fût soudainement enclin à bâtir un État de droit et à respecter point par point l'édifice subtil des engagements consignés dans les accords d'Evian. Une telle évolution - pour ne pas dire métamorphose - était la seule à même d'offrir à la partie française les garanties nécessaires quant à une application loyale des accords d'Évian. D'autant que, sur le plan juridique, les accords d'Évian - accords conclus entre le gouvernement français et une organisation qui ne représentait pas légalement l'Algérie - n'engageaient réellement pour l'avenir que la partie française. En fait, ces accords ne pouvaient lier en aucune façon le futur gouvernement algérien, si ce n'est sur le plan moral. Or, sur ce plan précisément, il apparaissait déjà que les détenteurs de la force, donc du pouvoir efficace au sein du FLN (regroupés non autour du GPRA mais de l'armée des frontières du colonel Boumediene), n'entendaient pas sacrifier la morale révolutionnaire à celle du droit343(*). Pourtant, la détermination des autorités françaises à se décharger du « boulet » algérien était telle que les émissaires du gouvernement ne jugèrent ni utile ni opportun d'insérer quelque volet répressif gradué en cas de violation des accords par la partie algérienne. Il n'est ainsi prévu dans les textes, au titre du « règlement des litiges », que le recours à la conciliation ou à l'arbitrage, et, « à défaut d'accord sur ces procédures », la saisie de la Cour internationale de justice. Autant dire, rien qui ne soit immédiatement contraignant, ni même seulement contraignant d'ailleurs. Donc rien qui ne soit adapté à une situation d'urgence éventuelle.

Dans L'Algérie d'Évian, rédigé en quelques semaines en avril et mai 1962, l'économiste (et futur Prix Nobel) Maurice Allais en appelait de la part des autorités concernées à plus de discernement : « Qui ne voit, écrivait-il alors, qu'un droit vide de toute sanction contraignante est un droit vide de toute substance ? »344(*). En fait, la politique de « dégagement » prônée par l'exécutif avait pour objectif premier de soulager la France de toute tâche de maintien de l'ordre en Algérie, au lendemain du référendum sur l'autodétermination. Ce qui impliquait de dégager la France de toute responsabilité de terrain quant à la destinée et la sécurité futures de ses anciens serviteurs d'armes musulmans, désormais rendus à la vie civile. Car s'il était vierge de toute menace de rétorsion, le texte l'était aussi de toute référence à la situation des anciens supplétifs. En dépit d'une trajectoire qui les démarquait de la masse des Algériens de statut civil de droit local, et qui les signalait fortement aux nouvelles autorités, ceux-ci ne bénéficiaient aux termes des accords d'Évian d'aucun statut ni protection particuliers (à la différence des Algériens de statut civil de droit commun, c'est-à-dire des pieds-noirs). L'objectif, encore une fois, était de délier la France de tâches de maintien de l'ordre qui l'obligeraient à suppléer, voire à s'opposer à l'action des forces de l'ordre algériennes une fois l'indépendance acquise. D'ailleurs, ce qui aurait pu être la « garantie des garanties », à savoir la présence transitoire de l'armée française pour une période de trois années, n'était que de pure forme puisque, à compter du jour de l'indépendance, toute intervention aurait équivalu, en droit international (et en l'absence de dispositions contraires dans les accords d'Évian), à une "agression". Ainsi que le stipule l'accord de cessez-le-feu, « les plans de stationnement de l'armée française en Algérie prévoiront les mesures nécessaires pour éviter tout contact entre les forces »345(*).

À l'arrivée, donc, seul un engagement générique de non-représailles était censé protéger ceux qui s'étaient signalés par leur engagement aux côtés de la France. Or, comme le souligne Guy Pervillé, tout tendait à indiquer que « l'engagement de «non-représailles» pris par le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) n'allait pas de soi : les moeurs ancestrales valorisant la vengeance, la loi musulmane condamnant à mort les renégats, la pratique révolutionnaire faisant du châtiment des «traîtres» un moyen d'éprouver la vertu des «patriotes» »346(*). Par surcroît, le conflit ouvert qui éclata à l'été 1962 pour la prise de pouvoir entraîna les chefs rivaux du FLN-ALN « dans une surenchère nationaliste qui favorisa la chasse aux «traîtres» »347(*). Aussi, pour Jean Monneret, « une déclaration [NDA : la déclaration des garanties] de caractère aussi général ne pouvait suffire pour protéger les Musulmans loyaux ». Il ajoute : « Dès lors qu'une des parties était, non pas un Etat démocratique, mais un mouvement révolutionnaire, c'était là parier sur une bien aléatoire métamorphose »348(*).

Certains préfets d'Algérie, pourtant, s'étaient ouverts sans détour, avant même la conclusion des accords d'Evian, du caractère certainement illusoire de toute forme d'engagement pris par la partie adverse quant au devenir des « musulmans attachés à la France ». En réponse à un questionnaire envoyé en novembre 1961 par Louis Joxe aux préfets d'Algérie, le préfet d'Alger faisait ainsi part de ses craintes : « Les musulmans engagés à nos côtés ne seront pas protégés. La seule protection efficace pour eux sera le transfert en métropole (...). Ils devront être informés du caractère relatif des garanties ». Et d'insister : « Quels que soient les engagements de non-représailles, quels que soient les dispositions prises en faveur de telle ou telle catégorie, les Algériens attachés à la France devront être informés du caractère relatif des garanties qui leur seraient accordées s'ils restaient en Algérie et des difficultés pour la France d'en imposer l'application réelle »349(*).

La survenue de lendemains chaotiques en cas de levée brutale de la souveraineté française était si prévisible que le chef de l'État lui-même, usant d'un ton solennel, en avait annoncé l'augure seulement un an et demi plus tôt : « [Les dirigeants rebelles] prétendent ne faire cesser les meurtres que si, au préalable, eux seuls ont fixé avec nous les conditions du futur référendum - ce qui serait évidemment très extensif  - comme s'ils étaient la représentation de l'Algérie tout entière. Tout se passerait donc comme s'ils étaient désignés d'avance, et désignés par moi-même, comme les gouvernants de l'Algérie. Encore exigent-ils qu'avant le vote je m'engage à ramener l'armée dans la métropole. Dès lors leur arrivée à Alger dans de pareilles conditions ferait de l'autodétermination une formalité dérisoire et, même s'ils ne le voulaient pas, jetterait le territoire dans un chaos épouvantable. Ce serait, sans aucun doute, au seul et rapide bénéfice des empires totalitaires »350(*). À cette date, de même qu'il se refusait encore à traiter par privilège avec le FLN, le chef de l'État préconisait d'instaurer une période transitoire préventive d'au moins trois ou quatre années à compter du jour de la cessation des hostilités. Charles de Gaulle, dans son discours du 16 septembre 1959 : « Grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l'Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause (...). Quant à la date du vote, je la fixerai le moment venu, au plus tard quatre années après le retour effectif de la paix ; c'est-à-dire, une fois acquise une situation telle qu'embuscades et attentats n'auront pas coûté la vie à 200 personnes en un an. Le délai qui suivra étant destiné à reprendre la vie normale, à vider les camps et les prisons, à laisser revenir les exilés, à rétablir l'exercice des libertés individuelles et publiques et à permettre à la population de prendre conscience complète de l'enjeu »351(*). A nouveau, au cours de la tournée dite « des popotes », du 3 au 7 mars 1960 : « (...) Après la fin des opérations militaires, il s'écoulera un long espace de temps avant que l'on procède à la consultation. Cela durera des années »352(*). À rebours de ces déclarations d'intentions, cependant, les accords d'Évian stipuleront noir sur blanc que le scrutin d'autodétermination devrait avoir lieu dans un délai minimal de trois mois et dans un délai maximal de six mois à compter du jour de l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. Et, de fait, la période transitoire durera à peine plus de trois mois (du 19 mars au 2 juillet 1962). Déjà, lors du Conseil des ministres du 4 mai 1962, Charles de Gaulle, loin de laisser du temps au temps, entreprenait de hâter l'annonce de la date du scrutin d'autodétermination et la mise en oeuvre de la politique de « dégagement » : « Que personne ne doute que la France n'exercera plus aucune responsabilité, ni politique, ni de maintien de l'ordre, au plus tard six mois après le cessez-le-feu ! »353(*).

Aussi Jean Touchard souligne-t-il que le général de Gaulle en a finalement appelé à des modalités de négociation puis de transfert de souveraineté en opposition diamétrale avec les conditions jusque-là posées en préalables : « Le principe de l'autodétermination, tel qu'il avait été formulé le 16 septembre [1959], comptait deux butoirs : un assez long délai entre le retour à la paix et l'autodétermination, une sorte de triptyque cessez-le-feu-apaisement-autodétermination, qui rappelait le triptyque de Guy Mollet : cessez-le-feu-élection-négociation ; d'autre part, la non-reconnaissance du FLN comme interlocuteur privilégié, l'appel à toutes les tendances de l'opinion algérienne. Ces deux butoirs devaient être l'un et l'autre balayés avant la conclusion des accords d'Evian ». Et il ajoute : « Le général a formulé à plusieurs reprises des préalables qu'il a ensuite abandonnés. (...) Dans plusieurs circonstances décisives, il a apparemment octroyé sans négocier »354(*). Dans ces conditions, l'absence de tout volet répressif gradué en cas de violation des clauses de non-représailles par le FLN s'inscrivait dans une logique déjà amorcée, signifiant très clairement le primat de la visée du « dégagement » sur toute forme de solution inspirée par ce que l'on appelle aujourd'hui le principe de précaution, comme en témoignent à nouveau les propos du chef de l'Etat, au cours de ce même Conseil des ministres du 4 mai 1962 : « Que les musulmans préparent le gouvernement de l'Algérie ! Que les Européens se persuadent qu'il faut ou bien s'accommoder avec les musulmans sans que la France les protège, ou bien rentrer en France ! »355(*). D'après le témoignage d'Alain Peyrefitte, il ajouta que l'intérêt de la France avait cessé de se confondre avec celui des pieds-noirs, et qu'en matière de décolonisation, comme en amour, « la seule victoire c'est de s'en aller »356(*). De même, dans le secret des délibérations du Comité des Affaires algériennes du 16 mai 1962, le chef de l'État réitérait ses vues avec une détermination qu'Alain Peyrefitte, qui assistait à la scène, croit bon rétrospectivement de qualifier de « sombre » : « La France ne doit plus avoir aucune responsabilité dans le maintien de l'ordre après l'autodétermination. Elle aura le devoir d'assister les autorités algériennes. Mais ce sera de l'assistance technique. Si les gens s'entre-massacrent, ce sera l'affaire des nouvelles autorités »357(*).

Et, de fait, à la suite de l'accession à l'indépendance de l'Algérie le 3 juillet 1962, « le président de la République - renonçant à toute exigence quant à la nature démocratique du nouvel État358(*) - donna l'impression d'ignorer ou de minimiser volontairement des actes contraires aux garanties d'Évian et incompatibles avec une coopération sereine pour éviter d'en tirer la conséquence logique : la caducité des accords »359(*). Ainsi, lors du Conseil des ministres du 29 août 1962, deux mois après l'accession à l'indépendance de l'Algérie, Charles de Gaulle invita expressément ses ministres à pratiquer la "politique de l'autruche" : « Il faut bien admettre que l'Algérie vit actuellement dans la confusion. Mais il est de notre devoir de faire comme si elle devait s'en sortir »360(*). Pour cette raison, et bien que les autorités françaises fussent parfaitement informées de la gravité de la situation sur le terrain, celles-ci iront jusqu'à proscrire aux troupes françaises encore stationnées en Algérie la possibilité d'exercer le devoir d'assistance à personne(s) en danger (voir infra).

Ainsi, la « garantie des garanties » - à savoir la présence transitoire de l'armée française, supposément chargée de veiller au respect des accords - n'était que pur artifice. D'ailleurs, comme le soulignait Maurice Allais dès le mois de mai 1962, en l'absence de spécification contraire dans les accords d'Évian, toute intervention de l'armée française au-delà du scrutin d'autodétermination aurait équivalu, en droit international, à une "agression". Aussi, cet auteur s'inquiétait-il auprès de l'opinion des conséquences prévisibles de l'indolence apparente des autorités françaises : « Au 1er juillet, les forces françaises deviendront des troupes de stationnement en territoire étranger. Elles n'auront plus juridiquement la possibilité d'intervenir. Elles ne pourront s'opposer ni aux règlements de compte ni à une possible flambée de violences collectives ou de terreur. La France n'aura plus aucun pouvoir de contrôle ou d'enquête »361(*). Autant dire que le respect des garanties - déclaration de non-représailles - offertes par les accords d'Évian à tous ceux qui, résidant en Algérie, s'étaient engagés contre le FLN ou s'étaient refusés à son autorité exclusive reposerait désormais sur la seule bonne volonté de la partie algérienne, celle-là même qui était la plus susceptible d'y contrevenir.

c) La promesse non tenue du maintien automatique dans la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local

À défaut de protection militaire et de statut négocié, de quelles garanties pourraient bénéficier les anciens supplétifs musulmans une fois rendus à la vie civile ? Pourraient-ils, en particulier, choisir de conserver la nationalité française et bénéficier des minces garanties attachées au statut de Français résidant en Algérie (garanties liées à l'instauration d'une Commission de sauvegarde sans réel pouvoir de contrainte) ? C'est du moins ce qui avait été continûment affirmé au cours des semaines et des mois qui avaient précédé la conclusion des accords d'Évian. De fait, les discours officiels s'étaient faits rassurants. Ainsi, dans l'hypothèse où l'Algérie accéderait à l'indépendance, il était dit que tous les Algériens - pieds-noirs ou musulmans, de statut civil de droit commun ou de statut civil de droit local (voir ci-dessous) - se verraient conserver la nationalité française, à moins qu'une démarche volontaire de leur part ne marque leur volonté de s'en départir.

Dans son discours du 16 septembre 1959, le général de Gaulle, évoquant pour la première fois l'autodétermination, n'en avait pas moins assuré que « dans l'hypothèse de la sécession, ceux des Algériens de toutes origines qui voudraient rester Français le resteraient de toute façon et que la France réaliserait, si cela était nécessaire, leur regroupement et leur établissement »362(*). Plus près encore du dénouement final, dans un télégramme en date du 24 février 1962, ayant pour objet « la situation des Algériens musulmans au regard de la France », le Délégué général en Algérie, Jean Morin, « après consultation du ministre d'État chargé des Affaires algériennes [Louis Joxe] », assure les préfets d'Algérie que « les textes qui seront rendus publics au lendemain du cessez-le-feu comporteront une déclaration liminaire [disposant que] la République française maintiendra la nationalité française à tous ceux qui, en Algérie, la possèdent actuellement et ne manifesteront pas, dans les conditions prévues par la Loi, la volonté de ne plus l'avoir. En conséquence, et en cas d'option pour l'indépendance-coopération, tous les Français Musulmans devenus de plein droit Citoyens Musulmans au lendemain du référendum, conserveront aux yeux de la France leur statut de Citoyens Français, aussi longtemps du moins qu'ils ne choisiront pas de le répudier selon une procédure simplifiée qui sera instituée en temps opportun »363(*). Selon Jean Monneret, « les préfets s'appuyèrent sur ce texte datant du 24 février 1962 pour rassurer les fonctionnaires civils et les militaires ainsi que les populations. Ceci a pu inciter diverses personnes à rester en Algérie, malgré les dangers »364(*).

Des promesses, plusieurs fois réitérées donc (jusque et y compris quelques semaines, voire quelques jours avant la conclusion des accords d'Évian), de conserver la nationalité française à tous les Algériens aussi longtemps qu'ils n'auraient pas fait connaître leur volonté de s'en départir, et ce quelle que fût l'évolution future de l'Algérie par rapport à la France. Le ministre des Armées lui-même, dans une note d'information établie à l'intention des chefs de Corps le 8 mars 1962, certifie qu' « après le référendum d'autodétermination, que l'on peut espérer intervenir après quelques mois, commencera une période probatoire, d'une durée de trois ans, qui offrira aux Français d'Algérie comme aux musulmans attachés à la France un délai suffisant pour choisir le pays de leur installation définitive ainsi que leur nationalité »365(*). Ce qui frappe, cependant, c'est la très grande imprécision de la formulation « musulmans attachés à la France », qui ne renvoie à aucune catégorie juridique précise. Imprécision qui soulève la question des attentes créées et donc des effets. Car que faut-il comprendre ? Faut-il comprendre que le délai de réflexion sera offert à l'ensemble des musulmans afin de permettre à ceux qui sont véritablement attachés à la France d'opter définitivement pour la nationalité française ? Ou bien, à l'inverse, faut-il comprendre que cette option et ce délai de réflexion ne seront offerts qu'à certains musulmans, dépeints a priori comme particulièrement « attachés à la France » ? S'il en est ainsi, qui Pierre Messmer entend-il désigner précisément ? Considère-t-il notamment que seuls sont « attachés à la France » les quelques milliers de musulmans ayant opté pour un statut civil de droit commun366(*) ? Qu'en sera-t-il, dès lors, de la situation des supplétifs musulmans - Algériens de statut civil de droit local dans leur quasi-totalité - au regard de la nationalité française ? Derrière le flou de la formulation, n'est-ce pas une optique hautement limitative qui se dessine ? En fait, la suite du message semble conforter cette dernière interprétation puisque Pierre Messmer ajoute à l'intention de ses subordonnés qu' « il est hautement souhaitable que la majorité des Algériens continuent à vivre dans leur pays natal »367(*).

Cette note d'information, à la formulation (volontairement ?) imprécise, n'est pas sans laisser dans l'expectative de nombreux cadres de l'armée. Dans un message en date du 10 mars 1962 à l'intention du ministre des Armées, le Chef d'Etat-major Hublot « demande urgence éclaircissements sur sort musulmans droit local. Perdront-ils automatiquement nationalité française ? Auront-ils mêmes possibilités que Français de souche pour installation Métropole ? Cette faculté sera-t-elle maintenue (...) au lendemain du référendum (...) quand se posera pour certains d'entre eux la question de vivre sous un régime dont ils ont été les adversaires ? [En outre], il est encore difficile de faire comprendre aux cadres qu'il y a intérêt pour Algérie nouvelle que les musulmans qui ont été à nos côtés restent sur place. Nombreux cadres auraient le sentiment une fois de plus de ne pas tenir leur parole et de trahir confiance de leurs compagnons de lutte »368(*). Le ton d'indignation à peine contenu dans ce message des plus officiels en dit long sur les états d'âme de ceux qui, quotidiennement, sont au contact d'hommes et de populations qu'ils ne savent plus comment rassurer. Ce message en dit long, également, sur l'incertitude qui règne en pleines négociations d'Évian quant à la situation future au regard de la nationalité des musulmans engagés aux côtés de la France. Ce en dépit des assurances précitées de Jean Morin, Délégué général en Algérie.

La réponse à la première question (« Musulmans droit local perdront-ils automatiquement nationalité française ? ») sera rapidement connue et portée à la connaissance des chefs de Corps et de Zones via le message n°C703 CSFA/EMI/MOR en date du 13 mars 1962 : à l'inverse des promesses faites quelques jours auparavant par le Délégué général Jean Morin, il y est expressément indiqué que « les habitants musulmans de statut local perdront la nationalité française s'ils demeurent en Algérie »369(*). Et, de fait, le texte des accords d'Évian, rendu public moins d'une semaine après la diffusion de ce message, circonscrira la jouissance des droits attachés à la période probatoire (soit, notamment, la possibilité de conserver la nationalité française tout en exerçant les droits civiques algériens, ou de choisir, sans restriction aucune, le pays de son installation définitive) aux seuls habitants de statut civil de droit commun (soit l'ensemble des pieds-noirs et quelques milliers de musulmans). Pour leur part, les habitants de statut civil de droit local (coranique ou berbère) étaient donc voués à devenir automatiquement - et exclusivement - des ressortissants algériens, ce quelles que fussent leurs allégeances et engagements passés, sans possibilité de recours ni protection d'aucune sorte370(*).

Cependant, signe patent de la difficulté qu'ont les autorités à assumer ouvertement les conséquences possibles de leur décision, celles-ci vont continuer - après même la publicisation des textes de l'accord - à entretenir l'équivoque sur cette question du maintien ou de la déchéance de la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local, en Algérie, à compter du jour de l'autodétermination. Ainsi, le 20 mars 1962, devant l'Assemblée nationale, Michel Debré, Premier ministre, laisse accroire - au prix de formulations ambiguës - que la nationalité française sera conservée à ceux des musulmans qui refuseraient d'accepter la nationalité algérienne371(*), lors même que c'est l'inverse qui sera vrai : ceux-ci seront automatiquement déchus de leur nationalité française au jour de l'indépendance et ne pourront la recouvrer, sur demande expresse de leur part, que s'ils parviennent à gagner la métropole. De même, le lendemain, Louis Joxe, toujours devant la représentation nationale, laisse accroire - en reprenant presque mot pour mot les termes du télégramme de Jean Morin, précédemment cité (télégramme du 24 février 1962) - que la nationalité française sera automatiquement conservée aux Algériens quels qu'ils soient, à moins que ceux-ci ne manifestent expressément la volonté de s'en départir : « Tout ce qui concerne la nationalité vient d'un acte de la France qui est simple en lui-même, mais qui est la clé du reste. La France maintiendra la nationalité française à tous ceux qui, en Algérie, la possèdent actuellement et qui ne manifesteront pas la volonté de ne plus l'avoir. C'est là le recours. C'est là le secours en cas de nécessité »372(*).

Les conséquences de ce double discours n'ont pas été qu'anecdotiques puisque, ainsi que le souligne à juste titre Jean Monneret, il a pu, en entretenant la confusion des esprits, « inciter diverses personnes à rester en Algérie malgré les dangers »373(*). Certes, le 21 juin 1962, quelques jours seulement avant l'accession à l'indépendance de l'Algérie, le Comité des Affaires algériennes entérina le principe d'une procédure de recouvrement de la nationalité française offerte aux Algériens de statut civil de droit local anciennement engagés dans les forces supplétives. Mais, outre le fait qu'il s'agissait bien là d'une procédure dite de « recouvrement » (qui entérinait, donc, à la différence des Algériens de statut civil de droit commun, la déchéance automatique de la nationalité française pour les Algériens de statut civil de droit local à compter du jour de l'indépendance374(*)), les modalités pratiques d'activation de la procédure étaient inadaptées à la situation hautement périlleuse dans laquelle étaient placés les anciens compagnons d'armes de l'armée française. Ainsi, une ordonnance du 21 juillet, complétée par un décret du 27 novembre 1962, édicta que la déclaration de recouvrement de la nationalité française ne pouvait se faire qu'en territoire français, ce qui ôtait aux Algériens de statut civil de droit local restés en Algérie toute possibilité d'y accéder, et donc toute possibilité d'accéder aux garanties attachées au statut de Français résidant en Algérie. Notons dès à présent que les conditions d'un abandon légal étaient par cette voie réunies à l'encontre de ceux des supplétifs - les plus nombreux - qui, n'ayant pu gagner la France, étaient livrés à l'arbitraire de ceux-là mêmes qu'ils avaient combattus.

De fait comme de droit, donc, seuls les Algériens de statut civil de droit local qui parvinrent à trouver refuge en France purent bénéficier de cette procédure de recouvrement de la nationalité française, à condition toutefois : 1. qu'ils en fissent la demande expresse (à l'inverse, nous l'avons vu, des engagements, maintes fois répétés, de leur conserver la liberté de choix, c'est-à-dire de subordonner en Algérie comme en métropole la déchéance - et non le recouvrement - de la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local à une déclaration expresse des intéressés) ; 2. qu'ils pussent fournir la preuve de leur engagement aux côtés de l'armée française entre 1954 et 1962.

Cette procédure, ressentie comme vexatoire dans son principe pour des hommes qui se définissaient comme « français par le sang versé »375(*), apparut très vite exagérément tatillonne sur le fond, comme s'il s'agissait de faire ressentir aux anciens supplétifs de l'armée française combien leur réintégration dans la nationalité française n'allait pas de soi, et avait en quelque sorte valeur de « grâce octroyée »376(*). De fait, aux termes de cette procédure, il appartenait aux intéressés eux-mêmes de faire la preuve de leur appartenance passée à une unité de supplétifs. Ce en dépit d'un départ précipité, dans des conditions qui ne se prêtaient guère à la constitution en bonne et due forme d'une sorte de dossier de déroulement de carrière. Aussi, pour pallier l'absence de pièces justificatives, fut-il décidé de confier au personnel du Service des Français d'Indochine et Musulmans (SFIM), chargé de la tutelle administrative des anciens supplétifs admis dans les centres de reclassement collectif, la mission de produire des "déclarations de notoriété". Selon François-Jérôme Finas et Marwan Abi Samra, le remède fut plus délétère que le mal dans la mesure où ces déclarations devaient non seulement « évaluer le «dévouement exceptionnel» des candidats par le passé, mais aussi leur «fidélité» présente, leur bonne conduite morale et sociale que sanctionnera un «certificat de moralité, de loyauté et d'assimilation». Procédure discrétionnaire qui exclut tout automatisme »377(*). Et qui, entendant subordonner le recouvrement de la nationalité française non seulement à la nature des services rendus mais encore aux témoignages de conformisme social des intéressés, était un moyen efficace d'assujettir les populations en instance d'enregistrement à la discipline imposée du système de reclassement collectif378(*). Mais encore, dans certains cas, un moyen d'exclure de toute possibilité immédiate de recouvrement de la nationalité française les populations repliées et réinstallées par des voies parallèles, en dehors du cadre officiel et du système de reclassement collectif. Ces conditions restrictives seront d'ailleurs appliquées avec zèle par les autorités en charge d'instruire les dossiers puisque sur les 69.303 déclarations d'option pour la nationalité française souscrites entre 1962 et 1970, 9.619 seront déboutées, soit près d'une sur sept379(*). « J'ai été témoin, relatera André Wormser, président du Conseil national pour les Français-musulmans, de l'angoisse, de l'affolement nés de la rigueur de cette règle. Les tribunaux n'étaient pas au courant, réclamaient certains papiers, se montraient tatillons (...). La France généreuse, la France terre d'asile, la France de la Marseillaise et du drapeau tricolore, à qui l'on avait si souvent fait rendre les honneurs s'était détournée avec indifférence et hostilité »380(*).

Nous l'avons dit, le clivage opéré quant au maintien de la nationalité française entre Européens d'Algérie et musulmans repose, aux termes mêmes des accords d'Évian, sur la réactivation du clivage entre Algériens de statut civil de droit commun d'une part, Algériens de statut civil de droit local (coranique ou coutumier) d'autre part. Cette distinction, consubstantielle du régime colonial, visait originellement à conserver aux indigènes musulmans la possibilité d'être régis par le droit musulman (ou les coutumes berbères en vigueur dans certaines régions d'Algérie), conformément à la promesse du maréchal de Bourmont, lors de la capitulation d'Alger le 5 juillet 1830, de respecter la religion, les coutumes et les biens des musulmans en contrepartie de leur reddition et de leur assujettissement. Le domaine d'application du droit musulman couvrait les affaires familiales (mariage, répudiation, héritage) mais de moins en moins le droit foncier, progressivement harmonisé avec le droit civil français afin de favoriser la division de la propriété tribale et son acquisition par le colonat européen. En outre, la loi du 28 juillet 1881 avait entériné la création du « code de l'indigénat », liste d'infractions et de pénalités spécifiques aux indigènes (ce régime ne sera abrogé qu'en 1927). Ainsi, la notion d'Algériens de statut civil de droit local désignait ceux qui, bien que nationaux français, n'en étaient pas moins autorisés, s'agissant de certains domaines communément régis par le code civil, à recourir au droit musulman ou coutumier (appliqué par une magistrature ad hoc), et qui, parallèlement, étaient assujettis à un régime répressif d'exception. Cependant, en raison même du caractère dérogatoire de ce statut par rapport au droit commun, les autorités coloniales, arguant de l'impossibilité corrélative « de revendiquer tous les droits des citoyens français sans en accepter tous les devoirs, y compris les obligations du code civil sanctionnées par le code pénal »381(*), exclurent jusqu'en 1958 les bénéficiaires de ce statut personnel du plein exercice de la citoyenneté, via l'instauration d'un double collège électoral382(*). En fait, il s'agissait moins, pour les autorités coloniales, de composer avec les règles de sociabilité des populations indigènes que de "verrouiller" le corps électoral au profit des seules populations européennes383(*). Ainsi, pour Patrick Weil, « si en 1830 un tel statut [le droit de s'auto-administrer] pouvait paraître l'octroi par le vainqueur d'un privilège au vaincu, très vite cependant, ce privilège fond, et le musulman se voit soumis à un statut exceptionnel d'infériorité ». « En 1899, ajoute-t-il, l'assemblée d'Algérie comporte 48 représentants pour 630.000 européens, et 21 pour les 3,6 millions de musulmans »384(*).

Certes, dès 1866, un décret avait accordé aux indigènes citadins l'électorat et l'éligibilité dans les conseils municipaux, mais les conditions d'application en réduisaient considérablement la portée : les conseillers municipaux musulmans ne pouvaient constituer que le 1/5 (le 1/3 en 1919) d'un conseil municipal et le suffrage - censitaire - était réservé aux propriétaires, aux employés d'État, aux commerçants patentés ou aux décorés (il sera progressivement élargi mais ne concerne, en 1919, que 43% des musulmans âgés de 25 ans et plus) 385(*).

La situation n'était cependant pas totalement figée, au moins en théorie. En vertu du sénatus-consulte du 14 juillet 1865, tout indigène - juif (avant le décret Crémieux de 1870) ou musulman - pouvait, sur sa demande, être admis à jouir des droits attachés à la pleine citoyenneté (et donc à devenir électeurs dans le premier collège). Mais il fallait, pour ce faire, qu'il renonce volontairement à son statut personnel et se plie au droit civil commun. Très peu386(*) vont faire usage d'un droit qui revêtait des faux airs d'apostasie387(*) et/ou s'apparentait à du quémandage388(*), de par le caractère strictement individuel de la démarche389(*). En outre, cette disposition n'était guère appuyée par les autorités coloniales. Les demandes étaient soumises à examen préalable. Certaines étaient rejetées. Ainsi, nulle automaticité ne prévalait en la matière390(*). Ainsi, selon Patrick Weil, « le parcours d'un postulant était parsemé d'obstacles : le dossier devait être constitué de huit pièces différentes - dont un certificat de bonne vie et moeurs ; l'indigène devait se présenter devant le maire ou l'autorité administrative et "déclarer abandonner son statut personnel pour être régi par les lois civiles et politiques françaises" ; une enquête administrative était effectuée sur la moralité, les antécédents et surtout la situation familiale du demandeur ; enfin, le dossier était transmis avec l'avis du préfet et celui du gouverneur au ministère de la Justice, puis au Conseil d'Etat, avant qu'un décret ne soit signé par le président de la République »391(*).

Cette manière de faire contrastait avec l'esprit volontariste du décret du 24 octobre 1870 (ou décret Crémieux) qui avait élevé l'ensemble des juifs d'Algérie au rang de citoyens à part entière392(*), de même qu'avec l'esprit volontariste qui avait guidé l'application de la loi du 26 juin 1889, qui accordait en bloc la nationalité française aux enfants d'immigrants étrangers de 21 ans et plus nés en Algérie, sans condition d'origine ou de religion393(*).

Le paradoxe veut que cette base distinctive ait été réactivée au moment de la négociation des accords d'Évian sur l'insistance expresse de ceux-là mêmes - membres du FLN et soutiens intellectuels français - qui, au moins jusqu'en 1958 et l'instauration du collège unique, en avaient combattu le principe. En l'espèce, cette distinction, autrefois dépeinte comme ségrégative par la mouvance nationaliste et le courant anticolonialiste, s'avérait soudainement opportune puisqu'elle permettait au FLN de négocier en bloc la situation des populations musulmanes au regard de la nationalité et, par là, de satisfaire au mythe de l'unanimité des masses derrière le FLN394(*). À l'aune de cette logique exclusiviste, il ne devait être reconnu quelque statut particulier aux musulmans qui refusaient de sacrifier à l'autorité exclusive du FLN, qu'ils soient pro-français ou messalistes. L'objectif immédiat étant de priver la France de tout droit de regard sur le devenir de ces populations et, symétriquement, de priver les musulmans non inféodés au FLN de toute forme de recours extérieur. Et, de fait, dépouillant ces derniers de la nationalité française au jour de l'indépendance, les accords d'Évian les privaient ipso facto de toute forme de protection autre que liée au bon vouloir du FLN. En outre, à plus long terme, l'objectif du FLN était d'empêcher ceux qui s'étaient opposés à lui d'avoir voix au chapitre politique en Algérie, autrement dit, de les rendre une fois pour toutes quantité négligeable395(*). Ce que la reconnaissance d'un statut ou de garanties spécifiques pour les musulmans non inféodés au FLN, voire l'octroi d'une représentation spéciale, eussent pu contrarié. Il n'en sera donc rien, bien au contraire, puisque les premières élections jamais organisées dans l'Algérie indépendante le furent à candidats uniques (20 septembre 1962), et puisque, dans la foulée, le FLN fut institué parti unique dans le droit constitutionnel algérien (10 septembre 1963).

Certes, face au retrait graduel et à l'inertie prévisible de l'armée française dans le bled à compter du jour de l'indépendance, et comme en témoignent les assassinats et les enlèvements dont furent victimes de nombreux pieds-noirs, le maintien automatique dans la nationalité française n'eût sans doute offert qu'une protection toute théorique aux musulmans non inféodés au FLN. Du moins ce maintien dans la nationalité française eût-il offert aux intéressés des possibilités supplémentaires d'exercer leur droit à la protection et à la liberté de circulation entre l'Algérie et la France. Car tandis que la partie algérienne n'eût pas été en mesure de jouer - comme elle l'a fait systématiquement après l'indépendance - sur la non-délivrance de papiers d'identité aux éléments "suspects", la partie française n'eût pas été en droit de contingenter les rapatriements de ses anciens serviteurs d'armes musulmans au prétexte que ceux-ci ne pouvaient plus, à la différence des pieds-noirs, être considérés comme des « ayant-droit »396(*).

Nous l'avons vu, la déchéance automatique de la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local n'est que le point d'orgue d'un processus marqué d'abord par l'octroi au FLN du monopole de la représentation des intérêts de la composante musulmane de la population algérienne, puis par la non-négociation de dispositions particulières à même de garantir la place et la sécurité futures de ceux qui, au sein de la population musulmane, avaient fait montre de loyauté à l'égard des autorités en place et/ou de défiance à l'encontre du FLN. Les négociateurs d'Evian avaient pourtant été averti des conséquences possibles de cette politique du "moins-disant". Ainsi, dans une note datée du 27 janvier 1962 et intitulée « Protection Particulière de Certains Musulmans », le conseiller d'État Roland Cadet, qui avait accompagné la délégation française au cours des premières négociations d'Évian en 1961, présentait la question des garanties à négocier au profit des « Musulmans fidèles » comme étant en propre une « question d'honneur »397(*). Affirmant que « tous seront menacés dans leur personne, dans leur famille et dans leurs biens », il partait du principe que « l'essentiel de leur protection résidera dans l'action unilatérale de la France »398(*). En conséquence, il préconisait que soit ouvert « à tous les habitants actuels de l'Algérie, [y compris les musulmans, donc] » : 1. « le droit de conserver la nationalité française tout en demeurant en Algérie » ; 2. « le droit de réclamer la protection [accordée à] la communauté minoritaire. La France doit mettre à la disposition de ces Musulmans les mêmes garanties que celles qu'elle aura obtenue pour les Français d'Algérie, c'est-à-dire qu'ils pourront, s'ils le désirent, appartenir à la communauté minoritaire et bénéficier de tous les droits et de toutes les garanties reconnues aux minoritaires, à l'exception de celles incompatibles avec leur qualité de Musulmans, statut personnel, par exemple »399(*). Roland Cadet insiste notamment sur « le droit de recours devant la Cour des garanties : qu'ils appartiennent ou non à la communauté minoritaire, les Musulmans pourront toujours faire appel à cette cour de Justice »400(*).

Très ferme dans sa vision de ce que devait être la ligne de conduite des autorités à l'approche des négociations, Roland Cadet en conclut que « le problème est beaucoup moins juridique que moral et psychologique : la France ne peut abandonner ceux qui l'ont fidèlement suivie, elle doit les protéger au même titre - si ce n'est davantage - que ses propres nationaux. Si elle ne tentait pas tout en leur faveur, elle faillirait à son honneur. Elle doit rester intransigeante dans ce domaine et aller, le cas échéant, jusqu'à la rupture des négociations, si elle n'obtient pas satisfaction »401(*). Bien que désavouée par ceux à qui elle s'adresse, donc vouée à l'impuissance, cette note de Roland Cadet n'en est pas moins décisive rétrospectivement pour l'analyste : elle confirme que les autorités françaises avaient été averties de la vacuité de garanties qui, mal négociées, ne reposeraient que sur le bon vouloir du FLN. Cheville ouvrière de la délégation française, Roland Cadet avance lui-même à cet égard les notions de « manquements à l'honneur » et d' « abandon », qui ne sont donc pas simplement des clauses de style ou des inventions rétrospectives des partisans de l'Algérie française, mais aussi des grilles de lecture reconnues légitimes sur le moment (quoique confidentiellement) par certains de ceux qui ont contribué à bâtir l'édifice d'Evian.

A cet égard, et au vu de l'ensemble des éléments développés dans ce chapitre, il nous apparaît possible de parler, sinon peut-être d'un abandon politique pur et simple, du moins de l'abandon d'une politique : celle qui visait à garantir, au cours des négociations, la représentation politique et le statut futurs de ceux qui, au sein des populations musulmanes, avaient fait preuve de leur loyauté à l'égard des autorités en place et/ou de leur défiance à l'égard du FLN. Mais, quoique tenus pour quantité négligeable au cours des négociations d'Évian, les musulmans pro-français auraient du moins pu bénéficier d'une politique proactive de sécurisation et de protection physique (à défaut de statutaire), une telle politique ne tenant - en première comme en dernière instance - qu'à la bonne volonté des autorités françaises. Il n'en sera rien, sinon a minima et tardivement :

- dans un premier temps, au cours de la période immédiatement postérieure à la signature des accords d'Evian (19 mars-2 juillet 1962), les regroupements et rapatriements préventifs seront strictement contingentés, et les initiatives parallèles sanctionnées (1) ;

- puis, une fois la passation des pouvoirs devenue effective (à partir du 3 juillet 1962), les troupes françaises encore stationnées en Algérie se verront interdire toute forme d'intervention en faveur de leurs anciens compagnons d'armes, en dépit de violations massives et répétées par la partie algérienne de la clause de non-représailles contenue dans les accords d'Evian. Seuls quelques camps de regroupement - trois pour l'ensemble du territoire algérien - continueront d'être ouverts aux réfugiés (si tant est qu'ils puissent s'y rendre), soit des capacités d'accueil dérisoires qui, couplées à une logistique de transfert (transport maritime) très largement insuffisante, seront délibérément (et continûment) maintenues en deçà du nécessaire (2).

C'est précisément à cette politique de "laisser-faire" ou, pour le dire autrement, à cette forme d'"abandon matériel" des musulmans pro-français qu'est consacrée la prochaine section.

- 2. Lire entre les lignes : un dispositif officiel de rapatriement assorti de critères restrictifs, ou le rapatriement sous condition(s) des anciens supplétifs de l'armée française

Nous l'avons vu, pour ce qui a trait à la sécurité des personnes (et notamment des musulmans pro-français), les autorités françaises s'en remettent formellement aux dispositions communes de la déclaration des garanties contenue dans les accords d'Évian. Or, ces accords ont été négociés à l'exclusion de représentants qualifiés des "pieds-noirs", des musulmans pro-français et des formations nationalistes rivales du FLN. Des accords qui, par surcroît, conformément à l'invite du général de Gaulle, ont été conclus « sans juridisme excessif »402(*). Précisant le sens et les attendus de cette invite minimaliste, le général de Gaulle ajoute au cours du Conseil des ministres du 19 mars 1962 : « Que les accords soient aléatoires dans leur application, c'est certain. Mais il était indispensable de dégager la France d'une situation qui ne lui procurait que des malheurs »403(*). Quoique ces déclarations laissent planer d'évidentes incertitudes quant à ce que sera l'attitude de la France en cas de violation des accords d'Evian (notamment pour ce qui a trait à la sécurité des personnes), le général de Gaulle sait sans doute qu'il sera suivi par l'opinion puisque l'esprit du temps est à la lassitude, non seulement au sein de l'exécutif mais au sein de la population française dans son ensemble. Guy Pervillé : « La plupart des Français qui avaient voté pour l'indépendance de l'Algérie l'avaient fait sans sympathie pour les Algériens, avec l'arrière-pensée que chacun des deux peuples pourrait désormais vivre chez soi »404(*).

Mais cette indifférence confine par-là même à l'indifférenciation. Car, de la même manière que le FLN entend considérer les musulmans en bloc, pour servir sa politique hégémonique, le gouvernement français entend considérer ou, plus exactement, se "défaire" des Algériens en bloc, pour hâter le « dégagement ». L'heure n'est plus aux subtils distinguos entre musulmans "séparatistes" et "loyalistes", "moudjahidin" et "harkis" : il y a désormais les Français et les Algériens. Dans cette optique, l'attitude du gouvernement français à l'égard des musulmans pro-français est claire : évacuer au plus vite la question de leur devenir immédiat (en en transférant, autant que faire se peut, la charge vers les nouvelles autorités algériennes) et, par-là, prévenir tout revirement de l'opinion à leur sujet. Aussi, en des termes peu amènes pour les intéressés, le chef de l'Etat enjoint-il au Commandant supérieur des Forces armées en Algérie de hâter au maximum le désarmement et le licenciement des supplétifs : « Ce magma qui n'a servi à rien, et dont il faut se débarrasser au plus vite »405(*).

A cet effet, la non-représentation des musulmans pro-français à la table des négociations, puis la déchéance automatique de la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local, n'étaient qu'une première étape. Il importait tout autant, pour les autorités françaises, à la fois de limiter la capacité de nuisance matérielle des anciens supplétifs à l'encontre de ceux - le FLN - qui avaient été reconnus dans les faits comme les interlocuteurs privilégiés et exclusifs de la partie française dans le cours des négociations, mais aussi de décourager tout reflux massif des intéressés vers la métropole. Pour ce faire, la stratégie des autorités françaises à l'heure du cessez-le-feu tient en trois grands axes :

- le désarmement systématique et unilatéral des supplétifs ;

- des solutions de recasement qui privilégient le retour à la vie civile en Algérie sur l'engagement dans les armées ;

- une politique de rapatriement préventif strictement contingentée (car réservée aux supplétifs censément « les plus menacés ») et réglementée (car subordonnée à la constitution et à l'acceptation d'un dossier), ce qui implique l'interdiction des rapatriements en dehors des voies officielles.

a) Le désarmement

Le désarmement des supplétifs fut amorcé dès avant la conclusion du cessez-le-feu. Plus précisément à partir d'août 1961, au moment de l'interruption unilatérale par l'armée française de ses opérations offensives. Cette interruption fut décidée par le gouvernement français pour témoigner de sa volonté de précipiter le cours des négociations et convaincre le FLN d'adopter une même disposition d'esprit. À cette date, les autorités commencèrent à procéder au désarmement des villages constitués en autodéfenses (GAD, ou Groupes d'autodéfense). Ces autodéfenses symbolisaient, sinon un soutien indéfectible à la France, du moins la volonté de résistance d'une partie des populations musulmanes à l'emprise du FLN406(*). Les GAD, unités statiques, étaient constitués de volontaires non rétribués et armés de fusils de chasse. Et c'est précisément parce qu'elles symbolisaient une forme de résistance irréductible à du mercenariat que ces unités de villageois gênaient la réorientation de la politique algérienne de la France, désormais uniment tendue vers la solution du dégagement, donc de négociations unilatérales avec le FLN. Nous l'avons dit, le général Challe, alors qu'il était encore Commandant supérieur des forces armées en Algérie, avait d'ailleurs pensé transformer les GAD en une vaste Fédération des unités territoriales et des autodéfenses en vue de soutenir la politique d'intégration (voir supra). Ainsi, les groupes d'autodéfense, par ce qu'ils représentaient et par l'utilisation que l'on pouvait en faire, étaient doublement gênants (et nuisibles) dans l'optique de la réorientation de la politique algérienne voulue par le général de Gaulle. Leur maillage fut donc le premier à être desserré.

Moins d'un an plus tard, en mars 1962, la réorientation de la politique algérienne de la France aboutit, au terme d'un processus de négociation unilatérale avec le FLN, à la conclusion des accords d'Évian et à la proclamation du cessez-le-feu. A ce moment, l'enjeu du désarmement changea de nature en même temps que fut rehaussée son intensité : il s'agissait moins désormais de donner des signes à l'adversaire (pour l'amener à négocier) que de matérialiser le dégagement en un minimum de temps et en un minimum de heurts. Ainsi, ce qui pouvait passer auparavant pour un simple redéploiement des forces - le désarmement des autodéfenses villageoises pouvant être justifié par les progrès de la « pacification » sur le terrain - apparaissait désormais dans sa vérité "crue" : la France hâtait son désengagement, et ce au profit d'un exécutif provisoire et d'une Force locale (chargée transitoirement du maintien de l'ordre) qui, l'un et l'autre, servaient de paravent au FLN407(*).

Que le désarmement des belligérants, au terme d'une guerre civile longue et sans merci, suive la conclusion du cessez-le-feu, à cela rien d'anormal en théorie. A condition, cependant, que ce processus concerne l'ensemble - et au même degré - des parties en présence, et qu'il procède d'un accord mutuel. A contrario, que penser d'un cessez-le-feu qui se traduirait par le désarmement unilatéral d'une des parties en présence, laquelle, par surcroît, n'aurait pas été associée aux négociations préalables : un tel processus pouvait-il véritablement déboucher sur un processus de pacification et de concorde ? Tels furent pourtant les termes du cessez-le-feu proclamé à Evian lequel, d'une part, autorisait les troupes de l'ALN à conserver leurs armes à la condition expresse qu'elles campent sur leurs positions jusqu'au référendum d'autodétermination - condition qu'elles s'empresseront le plus souvent de violer, investissant les villages au fur et à mesure du retrait des unités françaises - tandis que, d'autre part, il imposait aux supplétifs musulmans de regagner désarmés leurs villages408(*). La suite des événements montrera qu'un cessez-le-feu conclu et matérialisé dans de telles conditions ne pouvait être respecté durablement. Et ce d'autant moins que la Force locale créée ex nihilo et chargée transitoirement du maintien de l'ordre, nous l'avons dit, loin de se poser en force d'interposition, était à l'avance gagnée à l'ALN dont elle viendra aussitôt grossir les rangs. La situation devint même totalement asymétrique après le 3 juillet 1962, quand l'ALN devint de facto l'armée algérienne, lors même qu'elle aurait été vaincue sur le terrain par ceux-là même qui, désarmés par leurs anciennes autorités de tutelle, se trouvaient désormais entièrement à sa merci.

Cependant, s'ils pressentent qu'ils vont être démobilisés, nombre de harkis pensent encore que l'armée française les laissera regagner leurs villages munis de leurs fusils. À titre d'ultime protection. Un espoir vite démenti, qui n'est pas sans inquiéter les autorités militaires : celles-ci craignent en effet de se heurter à de vives résistances à l'annonce du désarmement. Pour parer à cette éventualité, les supplétifs sont parfois désarmés par surprise ou par ruse, puis abandonnés sur place par les troupes régulières qui plient bagage. Bernard Moinet : « L'adjudant venu désarmer la harka monte sur le capot de sa jeep et montre à bout de bras l'ordre reçu. Il le lit et le commente : «Je suis venu pour vous parler, pour vous expliquer». Tandis qu'il pérore, fixant l'attention de la harka, on fonce dans les chambrées, vers les râteliers d'armes. Un harki malade est resté couché, on le maîtrise, on le bâillonne. Un coup de klaxon au loin donne le signal. Alors l'adjudant se tait, descend de sa jeep, tourne un peu la tête, regarde derrière lui à plusieurs reprises, puis annonce à voix basse : «Maintenant c'est fini. La guerre est finie pour vous. Vous êtes désarmés et vous êtes libres». En une seconde les rangs des harkis se sont disloqués. Ils réalisent, mais trop tard, la supercherie dont ils ont été victimes. On leur a volé, arraché leurs armes. Ultime trahison »409(*).

b) Les options offertes aux anciens supplétifs musulmans : sauver sa peau seul ou mourir en famille

Théoriquement, un certain nombre d'options - quatre précisément - s'offrent aux anciens supplétifs au moment de leur démobilisation. Trois options à effet immédiat et une à effet différé :

Les options à effet immédiat :

- L'engagement dans les armées ;

- Le licenciement avec prime de démobilisation ;

- Un contrat de réflexion de six mois non renouvelable comme personnel civil des armées.

L'option à effet différé :

- Une demande de transfert en France dont l'examen est subordonné à la constitution d'un dossier.

Cet éventail de solutions est censé garantir le libre choix des anciens supplétifs : démobilisation définitive ou souscription d'un contrat d'active, et leur libre destination : l'Algérie ou la France. Mais, dans les faits, tant leurs modalités d'application pratique que l'esprit de leur mise en oeuvre (préfixé par des instructions ministérielles adressées aux cadres responsables) tendent à restreindre le champ des possibles : tout est fait pour conformer les choix individuels à l'optique de "délestage" (c'est-à-dire de maintien des ex-supplétifs en Algérie) dépeinte sans fard par le général de Gaulle (voir supra).

b.1 Les procédures et modalités d'application pratique des options précitées

? Première option : l'engagement dans les armées

Si les conditions habituelles d'aptitude physique, d'âge et d'état sanitaire ne sont susceptibles de décourager ou de faire obstacle qu'à une minorité de demandes, il n'en va pas de même des conditions pratiques d'incorporation et de transfert vers les garnisons métropolitaines, qui font fi de la situation des chargés de famille. Rien n'est prévu, en effet, pour l'accompagnement des proches parents : « S'engager dans l'armée, souligne le général François Meyer, c'est suivre son régiment dans ses garnisons, la famille restant au pays »410(*). Pour des raisons évidentes, affectives aussi bien que sécuritaires, cette option - dans les conditions où elle se présente - est donc incompatible avec le statut de chargé de famille et seuls quelques jeunes célibataires vont pouvoir en bénéficier. Du reste, une note de la Direction du Recrutement à Alger en date du 23 mai 1962 viendra préciser ce qui jusque-là était de l'ordre de l'implicite : l'engagement dans les armées devait être réservé aux seuls célibataires411(*). Selon François Meyer, qui se réfère à une fiche du Cabinet du Ministre des Armées en date du 29 juin 1962, ils seront mille pour l'ensemble des supplétifs.

? Deuxième option : un contrat de réflexion de six mois non renouvelable comme personnel civil, sans arme

Cette option, censée ménager un délai de réflexion aux ex-supplétifs qui hésitent entre l'engagement dans les armées et le retour à la vie civile, n'a pour effet, en pratique, que de les désigner davantage encore à leurs anciens adversaires. Ceux-ci réservent d'ailleurs explicitement leur pardon (ou, plutôt, leurs promesses de pardon) à ceux d'entre les supplétifs qui n'attendent pas pour se débarrasser de leur uniforme : « Tous ceux qui après le 1er avril porteront encore l'uniforme des colonialistes ou logeront près des postes militaires signeront d'eux-mêmes leur arrêt de mort »412(*). Dès lors, souligne François Meyer, « c'est en fait, pour ceux qui choisiraient cette mesure, repousser de six mois la plongée dans l'Algérie du FLN, tout en allant vivre désarmé au milieu d'une population maintenant fortement structurée par le parti, unique et victorieux »413(*).

Ils seront tout de même près de deux mille à faire ce choix au moment du cessez-le-feu. Principalement des célibataires là encore, puisque l'une des options proposées au terme du délai de réflexion - à savoir l'engagement dans les armées - leur était réservée (voir ci-dessus). Après l'indépendance, cependant, ce premier chiffre sera encore grossi par l'obligation dans laquelle seront placées les autorités militaires de régulariser la situation de ceux qui, ayant initialement opté pour la prime de recasement au moment du cessez-le-feu (voir ci-dessous), n'auront par suite d'autre choix que de refluer vers les camps de regroupement pour échapper aux représailles massives dont ils seront l'objet de la part du FLN. Les autorités feront alors signer aux réfugiés (des chargés de famille aussi bien que des célibataires) ces fameux contrats transitoires de six mois - originellement dits de « réflexion » - pour que soit régularisée leur situation administrative dans les camps. Dans ce dernier cas de figure, l'alternative originelle - engagement dans les armées ou retour à la vie civile - ne sera bien sûr plus de mise, pas plus que le délai de six mois auquel se substituera simplement l'attente de la mise à disposition de moyens de transfèrement vers la France.

? Troisième option : une demande de transfert en France dont l'examen est subordonné à la constitution d'un dossier

Ainsi que le précise François Meyer, la demande de transfert en France (pour ceux qui ne souhaitaient ou ne pouvaient s'engager dans l'armée) était subordonnée à la constitution d'un dossier, autrement dit à l'inscription sur une liste et à la production de pièces, documents et témoignages censés témoigner de ce que cette demande était « manifestement justifiée par des menaces »414(*). Dans un message du 13 avril adressé à tous les préfets d'Algérie par Christian Fouchet, haut-commissaire de la République française en Algérie entre le 19 mars et le 3 juillet 1962, l'attention de ceux-ci est appelée sur « nécessité faire preuve menace et volonté réelle intéressés grand discernement dans évaluation s'établir métropole »415(*). De fait, de l'aveu même du général Buis, alors colonel et directeur du cabinet militaire de Christian Fouchet, les camps de regroupement n'étaient ouverts qu'à « ceux que nous estimions réellement en danger »416(*).

Autrement dit, aux yeux des autorités françaises, le contexte en Algérie au sortir des accords d'Évian n'était pas tel que tous les musulmans précédemment engagés à un titre ou à un autre aux côtés de la France pussent être - ou se sentir être - en danger. À l'encontre d'une politique proactive de sécurisation, cette mise en doute a priori de la pertinence mais aussi de la sincérité de la démarche des demandeurs d'asile faisait reposer la charge de la preuve sur le demandeur lui-même. Cette manière de procéder était symptomatique de la volonté des autorités françaises de faire comme si les accords d'Évian allaient être respectés par la partie adverse, tout en sachant pertinemment qu'ils ne le seraient pas, comme en témoigne cette déclaration - déjà citée - du général de Gaulle : « Que les accords soient aléatoires dans leur application, c'est certain. Mais il était indispensable de dégager la France d'une situation qui ne lui procurait que des malheurs »417(*).

Au caractère tatillon et suspicieux de l'instruction des dossiers s'ajoute l'impréparation logistique. François Meyer de souligner qu'aucune mesure pratique - regroupement, transport, prise en charge - ne sera édictée avant le 11 avril pour organiser la protection des anciens supplétifs concernés et de leurs familles. Or, ajoute-t-il, « les supplétifs ont dû se décider rapidement, pratiquement dans les dix jours, souvent avant le premier avril »418(*). Résultat : « Au moment de sa démobilisation, aucun supplétif ne pourra faire ce choix autrement qu'en se faisant inscrire sur une liste, si l'on veut bien, puis en retournant attendre, sans arme, dans un village maintenant sous le contrôle du FLN »419(*). Ainsi, ceux parmi les supplétifs qui sont censés être « les plus menacés » n'ont d'autre choix, en pratique, que d'attendre désarmés dans leurs villages la conclusion de l'instruction de leurs dossiers. Telle est du moins la situation jusqu'au 11 avril. Cette impéritie initiale des autorités ne sera pas sans conséquences pour certains des demandeurs. François Meyer, ancien chef de harka : « Avant le premier avril, de nombreux moghaznis de la tribu des Rézeigats ont demandé en ma présence de partir pour la France. Le Commandement local leur a signifié d'attendre dans leurs douars. Plusieurs ont été enlevés et assassinés, le 17 avril, en compagnie du maire de Bou Alam »420(*).

Ce n'est donc que le 11 avril que deux directives vont venir organiser la protection des anciens supplétifs et membres de leurs familles ayant sollicité un transfert pour la France :

- une lettre de Louis Joxe (n°443/API/POL), qui prescrit « le recensement des personnes à rapatrier, et leur regroupement en Algérie, dans des lieux où leur protection puisse être efficacement assurée »421(*). Louis Joxe prescrit cependant à nouveau de « ne rapatrier que les personnes particulièrement menacées » et, ce, « en nombre très limité », insistant pour que soient vérifiées « leurs aptitudes physiques et morales ainsi que leur volonté de s'établir en métropole »422(*) ;

- et une Note du Commandement Supérieur en Algérie à tous les Corps d'Armée (n°1013/CSFA/EMI/MOR), qui enjoint les récipiendaires à « regrouper les personnes considérées dans un camp par Secteur, qui sera gardé, et à assurer leur subsistance »423(*). Répercutant avec zèle les instructions du ministre d'Etat en charge des Affaires algériennes, cette note ne se contente pourtant pas de prescrire les modalités d'accueil des supplétifs et membres de leurs familles en instance (conditionnelle) de rapatriement, puisqu'elle entend aussi ajouter aux critères d'instruction des demandes. La mise en doute du danger encouru par les demandeurs était-elle jugée insuffisamment sélective ? Toujours est-il que le commandement entend désormais « vérifier que les personnes recensées sont bien aptes physiquement et moralement à s'installer en Métropole »424(*). C'est ainsi que, selon Jean Monneret, « certains responsables du camp de Tefeschoun souhaitaient faire passer des épreuves d'orthographe aux supplétifs pour les sélectionner avant embarquement »425(*). Ainsi les autorités ont-elles effectivement envisagé de subordonner l'instruction des demandes d'asile à l'examen de critères totalement étrangers à la situation sécuritaire des intéressés. Combien de demandes ont-elles été déboutées sur ces bases ? Rien ne permet de répondre précisément à cette question. Une chose est sûre, cependant : plusieurs milliers d'« inadaptés sociaux » (ou du moins considérés comme tels par les autorités, à commencer par les grabataires et les invalides de guerre) seront finalement transférés en France puis regroupés dans le camp de Bias (spécialement dévolu à leur accueil), témoignant de ce que ces instructions ont parfois été appliquées avec souplesse, voire volontairement ignorées426(*).

Encore faut-il que les supplétifs qui ont demandé à être transférés - et qui, dans l'intervalle, ont rejoint douars et bourgades - soient informés des dispositions visant à rendre opérantes leurs demandes de rapatriement, et qu'ils parviennent à gagner les postes militaires avec femmes et enfants. Ce qui implique d'abord d'échapper à la surveillance du FLN, dont la présence s'affirme à raison inverse de celle de l'armée française. Jean Monneret de rappeler, à cet égard, combien « il était difficile, en pratique, de rouler sur des routes tenues par l'ALN »427(*).

? Quatrième option : le licenciement avec prime de démobilisation

Cette option, qui consiste en un retour définitif et immédiat à la vie civile, s'accompagne de l'octroi d'une prime de démobilisation équivalant à un mois de solde par année d'engagement. Compte tenu des barrières ou des insuffisances des trois options précitées (les seules à même, théoriquement, de conserver les supplétifs dans le giron de l'armée française), cette option est apparue comme étant la moins compromettante ou la seule possible (au moins à court terme) à l'immense majorité des supplétifs.

Pour autant, aux yeux de certains spécialistes de cette période, l'explication est ailleurs. Ainsi, dans un article publié en 1995, l'historien Charles-Robert Ageron, considérant que les conditions d'engagement dans l'armée d'active offertes aux harkis au moment de leur démobilisation étaient « exceptionnelles »428(*), s'étonne de ce que « moins de 6% des harkis [aient accepté] de s'engager dans l'armée » et en conclut que, « dans leur grande majorité, [les harkis] ne s'étaient jamais considérés comme des soldats de l'armée française »429(*). Mais la question se posait-elle en ces termes à ce moment-là ? S'agissait-il seulement pour les intéressés - placés dans une situation de fragile équilibre entre la vie et la mort - d'opérer le choix de l'engagement dans les armées comme on opère un choix normatif, voire un choix affectif ? Et c'est précisément parce que les autorités françaises savaient que ce choix risquait de répondre à d'autres impératifs - à commencer par des impératifs de survie - qu'elles ont assorti l'activation de cette option de conditions hautement limitatives (et dissuasives). Du reste, Charles-Robert Ageron omet de mentionner ce facteur décisif qu'est l'interdiction faite aux chargés de famille d'activer cette option (cf. la fiche du Cabinet du Ministre des Armées en date du 29 juin 1962, déjà mentionnée). Dès lors, comment s'étonner que seuls 6% des harkis aient opté pour cette solution quand, pour la plupart, ils avaient la charge de leurs ascendants et/ou étaient mariés et pères de famille ? Les témoignages de Séraphin Berthier et Gilbert Gardien, tous deux chefs de harkas (témoignages recueillis par Patrick Rotman et Bertrand Tavernier), disent d'ailleurs combien - à rebours de ce qu'avance Charles-Robert Ageron - les conditions d'engagement dans l'armée à la suite du cessez-le-feu étaient tout sauf « exceptionnellement » incitatives. Séraphin Berthier :

« C'était pénible. J'avais 80 harkis. Il s'est passé quelque chose qui, pour moi, est impardonnable. On leur a offert le choix entre deux solutions : la première était de venir avec nous en s'engageant dans l'armée française - mais on ne rapatriait pas les familles... la famille, en Kabylie, c'est tout. C'est un pays montagneux, très tribal, la famille compte énormément. Trois ont choisi cette voie. La deuxième possibilité : on leur donnait une prime et on leur racontait qu'ils avaient leur place dans l'Algérie nouvelle. La plupart sont restés sur place. On en a récupéré un quatre ou cinq mois plus tard à Alger. Il était dans un sale état et il nous a dit que les autres avaient été massacrés ».

De même, Gilbert Gardien :

« C'était très difficile à vivre. Avec quelques compagnons, on a chialé [Il essuie une larme]. Tous les chefs de section ont pleuré. Il a fallu faire les adieux... On proposait aux harkis de s'engager dans l'armée française en laissant les familles. Je l'ai vécu... Sentimentalement, c'était épouvantable. On leur a fait rendre les armes. Nous avions un sentiment d'abandon total. Total. Quand on s'est embrassés avec les harkis, il y avait un déchirement absolu [Il se tait, trop ému] »430(*).

Ainsi, au vu des conditions plus que restrictives auxquelles était assujettie l'option d'engagement dans l'armée d'active, et à l'inverse de ce qu'avance Charles-Robert Ageron, il semble bien plutôt que ce soit les autorités françaises qui n'aient pas ou plus considéré les harkis comme des soldats de l'armée française. Il n'est qu'à se reporter, à cet égard, à la déclaration déjà mentionnée du général de Gaulle, exigeant que l'on se débarrasse au plus vite de « ce magma qui n'a servi à rien »431(*).

Quant aux autres options - contrat de « réflexion » de six mois dans les armées ou demande de rapatriement assujettie à la constitution d'un dossier, leurs conditions de mise en oeuvre furent là encore - nous l'avons dit - conçues pour être dissuasives. François Meyer : « Ce n'est qu'un mois après la conclusion du cessez-le-feu que les armées prendront les premières mesures pour protéger les anciens supplétifs dont les demandes de rapatriement sont en cours d'instruction. Et ce n'est que trois mois après les licenciements que les premiers rapatriements du «plan général» seront effectués. Pendant ces temps d'indécision - ou de non-décision - les supplétifs seront soumis à des pressions [fausses assurances du FLN et/ou pression des proches angoissés par la perspective d'un départ pour la métropole et les conséquences du déracinement] qui leur seront finalement fatales »432(*). L'auteur d'ajouter : « Il eût fallu organiser le rapatriement des combattants musulmans dès leur désarmement »433(*). Or, il est un fait, nous l'avons vu, que les autorités ont pensé à limiter l'accueil avant même de le structurer.

Mais, outre le fait qu'elles négligent les obstacles pratiques et procéduraux liés à l'activation des options autres que le retour immédiat à la vie civile, les analyses de Charles-Robert Ageron font également fi de l'esprit qui a présidé à la mise en oeuvre de ces options par les autorités. Soucieuses de maintenir les ex-supplétifs en Algérie, les autorités n'eurent en effet de cesse, pendant la courte période de transition (19 mars-2 juillet 1962), de prodiguer des discours rassurants à leur attention434(*), déniant les dangers auxquels ceux-ci seraient exposés par suite du désengagement brutal de la France.

b.2 L'esprit de la mise en oeuvre des options précitées

En réponse à un questionnaire adressé en octobre et novembre 1961 aux préfets d'Algérie par Louis Joxe, ministre d'État chargé des Affaires algériennes, le préfet d'Alger, conscient des périls auxquels seraient exposés « les musulmans engagés à nos côtés » en cas de perte de la souveraineté française ainsi que de la fragilité des engagements - même formalisés - de l'adversaire, préconisait que les intéressés fussent en toute hypothèse « informés du caractère relatif des garanties »435(*). C'est très exactement l'inverse qui s'est produit.

Au cours d'une première phase, correspondant à la courte période de transition entre la conclusion des accords d'Évian et l'accession à l'indépendance de l'Algérie (19 mars - 2 juillet 1962), les autorités s'attachent non à souligner mais à minorer les périls auxquels sont susceptibles d'être exposés les musulmans pro-français au jour de l'indépendance, et ce afin de les fixer - autant que possible - en Algérie.

Puis, à compter du jour de l'indépendance (le 3 juillet 1962), les autorités françaises feignent publiquement d'ignorer la gravité des supplices effectivement endurés par les anciens serviteurs d'armes de l'État français ; en même temps, dans des notes confidentielles, elles prescrivent aux troupes encore stationnées en Algérie non seulement de rester l'arme au pied en toutes circonstances (y compris lorsqu'elles sont les témoins directs d'exactions perpétrées à l'encontre des ex-supplétifs et autres catégories de musulmans pro-français), mais encore de n'ouvrir qu'au compte-gouttes les portes des camps de regroupement vers lesquels affluent quotidiennement les réfugiés.

b.2.1. La minoration des périls (19 mars - 2 juillet 1962)

Au cours de la brève période transitoire qui courre de la conclusion des accords d'Évian à la proclamation de l'indépendance de l'Algérie, les autorités françaises se sont publiquement et uniment attachées à brosser un tableau, sinon idyllique, du moins étonnamment optimiste des garanties offertes à la sécurité des personnes par lesdits accords. L'objectif en était, en dépit de l'exclusion des tendances autres que pro-FLN du processus de négociation, ainsi que de l'absence de clauses spécifiques visant à sauvegarder les intérêts et l'intégrité physique des musulmans pro-français, de décourager au maximum les demandes de transfert vers la France de leurs anciens serviteurs d'armes musulmans. À cet égard, les considérations cinglantes - mais confidentielles - du président de la République en date du 3 avril 1962 sur le « magma de supplétifs qui n'a jamais servi à rien et dont il faut se débarrasser au plus vite »436(*) commandaient et résumaient à elles seules l'esprit de la mise en oeuvre des solutions offertes aux supplétifs au moment de leur démobilisation ; lesquelles, précisément, visaient moins à garantir l'avenir des intéressés qu'à s'en « débarrasser », en les orientant vers la solution du recasement en Algérie (voir ci-dessus). Déjà, dans un communiqué en date du 8 mars 1962 (déjà cité sur la question de la nationalité ; voir ci-dessus), le ministre des Armées, Pierre Messmer, enjoignait le Commandement supérieur en Algérie d' « inciter [les différentes catégories de personnels musulmans] à rechercher le recasement en Algérie plutôt qu'à demander l'installation en métropole »437(*). A cet effet, des tracts porteurs de considérations lénifiantes sont diffusés au sein des unités supplétives en cours de démobilisation : « Harkis ! (...) Vous n'aborderez pas la vie civile comme l'enfant nouveau-né aborde la vie » ; ou encore, dans le but de les convaincre de se laisser désarmer malgré les lourdes menaces qui pèsent sur eux : « Harkis ! (...) A l'heure de la paix, le blé vaut plus cher que les cartouches »438(*).

Cette politique de minoration des périls n'était pas nouvelle. Déjà, le 28 janvier 1960, au moment de la semaine des barricades, Paul Delouvrier, nommé Délégué général du gouvernement en Algérie de décembre 1958 à novembre 1960 (il sera alors remplacé par Jean Morin), invite les musulmans à se débarrasser du « complexe de l'abandon » en liant leur sort à celui du général de Gaulle : 

« Ne pas être le glaoui ! Voilà votre crainte, voilà votre peur. (...) Criez : «de Gaulle ! Vive de Gaulle !» (...) l'homme qui vous conservera cette conquête par la présence définitive de la France. (...) En [le] plébiscitant (...) vous vous délivrez du complexe de l'abandon »439(*).

Un an plus tard, dans une note du 5 janvier 1961, au moment où - à l'hiver 1960-1961 - la politique algérienne du général de Gaulle s'orientait plus nettement encore vers la solution du « dégagement », le général Crépin (qui avait remplacé le général Challe au poste de Commandant supérieur des forces armées en Algérie) entendait faire conduire à ses subordonnés une action psychologique telle qu'elle apaise les craintes les plus élémentaires des supplétifs, au risque d'endormir leur vigilance. Il invitait ainsi « les cadres à tous les échelons à conduire une action vigoureuse pour faire disparaître de l'esprit [des supplétifs] l'idée que les événements actuels [allaient] aboutir à de sanglantes représailles »440(*). Il leur faisait part de sa « certitude qu'au-delà du référendum d'autodétermination, et quel qu'en soit le résultat, (...) l'Armée [resterait] en mesure d'assurer par sa présence le retour à la vie normale de ceux qui [combattaient] à ses côtés et de leurs familles ». Il précisait qu' « en cas de sécession, le partage [de l'Algérie] assurerait à l'Armée la possibilité de faire face à ses engagements ». Concernant le statut et les options offertes aux supplétifs, le Commandant en Chef se voulait également rassurant : « Ceux-ci auront la possibilité de rester Français441(*), et la France leur fera la place à laquelle leurs activités au service du pays leur donne plein droit ». Et de conclure curieusement : « Sur ce point d'ailleurs, la politique gouvernementale n'a jamais changé ». L'on peut s'étonner, rétrospectivement, de la légèreté de promesses fondées sur des conjectures - l'éventualité du « partage » - et sur une lecture étonnamment captive, quoique peu assurée, de la politique du gouvernement. En témoigne la terrible ambiguïté de la phrase de conclusion du général Crépin : « Sur ce point d'ailleurs, la politique gouvernementale n'a jamais changé ». Des propos qui laissaient entendre que cette politique avait certes été à géométrie variable sur d'autres points, mais qu'il importait, sur ce point précis, de faire comme s'il n'allait rien en être. Un pari audacieux, qui conduisit le général Crépin à s'engager auprès de ses cadres qu'en toutes circonstances l'Armée serait à même de garantir le « retour à la vie normale » des supplétifs placés sous leurs ordres. En toutes circonstances, c'est-à-dire quel que soit le résultat du référendum d'autodétermination, donc l'autorité souveraine442(*).

Au regard de promesses si peu assurées, les tracts du FLN avaient beau jeu de souligner, exemples à l'appui, la fragilité des engagements français en même temps que de faire montre, pour ce qui les concernait, d'une sombre détermination. Un tract du FLN trouvé en septembre 1957, qui se référait au précédent marocain, "informait" ainsi les supplétifs qu'ils seraient inéluctablement abandonnés par la France et qu'ils subiraient alors « le sort des amis du Glaoui »443(*). Un autre tract, attribué à la wilaya 2 et diffusé à Grarem en juillet 1961, prévenait la population que « ceux qui ont travaillé avec la France seront égorgés » et que « les moins mauvais travailleront à votre place »444(*).

Feint ou pas, l'optimisme du général Crépin servait parfaitement les intérêts du gouvernement dont la visée première était, certes, d'éviter que les supplétifs ne désertent avant la conclusion du cessez-le-feu mais aussi, plus secrètement, d'éviter qu'ils ne se réfugient puis se fixent en métropole après. À cet égard, dans une étude préliminaire aux premières négociations d'Évian (mai-juin 1961) - étude contemporaine de la note du général Crépin, les directives données par Louis Joxe et Bernard Tricot aux négociateurs français concernant les « garanties à négocier en faveur des musulmans fidèles à notre cause » apparaissent des plus explicites. Je cite : « L'installation en France n'est pas à prévoir, ni à encourager »445(*). Un an plus tard, à l'issue des secondes négociations d'Évian, Louis Joxe, fidèle à lui-même et aux consignes données par le chef de l'État (sous la responsabilité duquel il est directement placé en sa qualité de ministre d'État chargé des Affaires algériennes), confirmera cette ligne de conduite dans une note du 7 avril 1962. Il informe ainsi ses subordonnés que « de toute manière, on fera effort pour maintenir ces personnes [les supplétifs] en Algérie »446(*). Le 19 avril, Louis Joxe obtient la dissolution d'une commission interministérielle en charge du dossier des supplétifs et présidée par Michel Massenet (commission créée seulement deux mois auparavant par Michel Debré, le 17 février 1962 très exactement), après que celle-ci eut remis le 10 avril un rapport sur le Rapatriement Éventuel des Personnels placés sous le contrôle des Autorités Militaires. Louis Joxe jugea intempestif le zèle mis par le président de cette commission, le Conseiller d'État Michel Massenet, à alerter le gouvernement sur les dangers encourus par les anciens supplétifs et sur le devoir moral qui incombait à la France de les protéger. Selon Michel Massenet, Louis Joxe aurait déclaré à Georges Pompidou, alors Premier ministre : « Ce rapport est inadmissible. Il trouble les esprits ». On ne saurait mieux dire, en effet, que ce rapport contrariait l'esprit minimaliste du plan général de rapatriement. Louis Joxe aurait ajouté qu'il fallait « scier les pieds de la commission Massenet ». Ce qui fut fait promptement. Et Jean Monneret d'écrire que « cela laissait mal augurer de la suite »447(*). Le 19 avril encore, Louis Joxe prescrivait d'ailleurs à nouveau d' « assurer en priorité le reclassement en Algérie du plus grand nombre de harkis, moghaznis et de personnes engagées »448(*).

Face à la représentation nationale et à l'opinion publique, les discours se font plus sinueux. Mais l'on devine, derrière les circonvolutions, la visée décrite sans fard dans les instructions ministérielles. Certes, on assure les musulmans pro-français que la porte de la métropole leur est ouverte. Mais, plus encore, on insiste sur le fait que le gouvernement s'emploiera à garantir leur sécurité en Algérie, où - leur dit-on - « tout les attache ». Je cite Georges Pompidou, s'exprimant devant la représentation nationale le 26 avril 1962 : « Les accords intervenus donnent les garanties nécessaires et la France veillera sur le respect de ces garanties jalousement et fermement (...). Si les musulmans aussi, préfèrent quitter cette terre d'Algérie, où pourtant tout vous attache, la Métropole vous accueillera »449(*). Le lendemain, plus solennel encore : « Aucune représaille ne pourra en Algérie être exercée contre quiconque à l'occasion de son activité politique, l'application rigoureuse de cette disposition est pour le gouvernement un principe fondamental »450(*).

Un principe "fondamental" dont le général de Gaulle s'attachera pourtant, peu après, dans le secret des délibérations du Comité des Affaires algériennes du 16 mai 1962, à circonscrire les limites, elles-mêmes "fondamentales" : « La France ne doit plus avoir aucune responsabilité dans le maintien de l'ordre après l'autodétermination. Elle aura le devoir d'assister les autorités algériennes. Mais ce sera de l'assistance technique. Si les gens s'entre-massacrent, ce sera l'affaire des nouvelles autorités »451(*).

Ainsi, ce qui, en public, est un principe fondamental devient, en privé, une charge indue. Les déclarations pré-citées de Georges Pompidou n'avaient-elles donc d'autre vocation que dilatoire ? Ces questionnements apparaissent d'autant plus légitimes que, à rebours des assurances publiques de son Premier ministre, le président de la République, nous l'avons vu, sait - et se satisfait - de l'extrême précarité des garanties contenues dans les accords d'Évian, accords négociés à sa demande « sans juridisme excessif »452(*) : « Que les accords soient aléatoires dans leur application, c'est certain. Mais il était indispensable de dégager la France d'une situation qui ne lui procurait que des malheurs »453(*).

Ce double discours s'inscrit de toute évidence dans une logique de minoration des périls et a délibérément contribué à orienter les supplétifs vers la solution qui était la moins à même de garantir leur protection, à savoir : le licenciement avec prime de démobilisation.

- La duplicité du FLN

A cet égard, l'ambivalence, sinon le louvoiement des instances gouvernementales n'ont eu d'égale que la duplicité des cadres de l'ALN. Ainsi qu'en témoignent certaines directives confidentielles retrouvées par l'armée française, ceux-ci entendaient clairement soumettre les intéressés à leur vindicte et passer outre la clause de non-représailles contenue dans les accords d'Évian. Pour ce faire, il leur fallut d'abord fixer les supplétifs en Algérie et user, à compter du cessez-le-feu (et à l'instar des autorités françaises, quoique pour d'autres raisons), d'un double discours, faussement rassurant.

Ainsi, au cours du mois d'avril 1962, le Comité de la wilaya 2 prescrit « [de] se montrer conciliant envers les harkis afin de ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d'échapper à la justice de l'Algérie indépendante »454(*). Au même moment, en Kabylie, la Nahia 324 édicte : « Dans un premier temps, pratiquer la politique du sourire et de la réconciliation jusqu'à la libération des détenus, quand la moitié de l'armée française aura quitté l'Algérie, régler les comptes »455(*). Mais la directive qui, dans ses attendus, illustre le mieux cette politique dilatoire du pardon est celle qui émane le 13 avril du Commandement général de la wilaya 5 (Oranie) :

« République Algérienne

F.L.N. - A.L.N.

Aux Armées,

Le 10 AVRIL 1962

ETAT-MAJOR GENERAL

Commandement Général Wilaya 5 Directives

Objet : Répercussions du cessez-le-feu

Quelques jours après le cessez-le-feu, nous avons pu enregistrer certaines répercussions d'une importance assez grande pour pouvoir nous causer d'énormes difficultés dures à surmonter, si les précautions nécessaires ne sont pas tout de suite prises en conséquence, à savoir notamment :

1) La libération des harkis, goumiers et ralliés servant dans les rangs ennemis : A travers toute l'Algérie, l'ennemi a entrepris la démobilisation massive des harkis, goumiers et ralliés qui n'ont maintenant aucune raison d'être. Le colonialisme français, ayant fini de se servir et d'exploiter ses valets inconscients, a décidé de les rejeter définitivement comme ce devait arriver tout à fait naturellement.

Nous n'ignorons aucunement leurs actes irréfléchis et inhumains, leurs méfaits et crimes dont ils ont été auteurs, obéissant ainsi aveuglément à leurs maîtres colonialistes qui n'ont à aucun moment cessé de les dresser contre leur peuple désarmé et meurtri par tant d'années de souffrance et de misère. Ils ont librement consenti l'engagement de servir et de n'épargner aucun effort contre leur cause nationale. Dans leur égarement total, ils ont tout fait pour détruire, opprimer et bafouer leur dignité et l'honneur de notre vaillant peuple à jamais invincible. Nul n'ignore leur honteuse et abominable histoire qui restera plus que jamais connue de toutes les générations à venir. Si la révolution les a condamnés, il n'en reste pas moins que le peuple les frappe de son mépris et continuera toujours à les haïr et à les nier.

Néanmoins, le cessez-le-feu n'étant pas la paix, nous devons user du tact et agir avec souplesse afin de les gagner provisoirement pour ne pas leur donner l'occasion de faire encore le jeu de l'ennemi qui n'en reste pas moins désarmé qu'avant et continue de faire des manoeuvres et tentatives en vue de noyauter notre chère et noble Révolution. Leur jugement final aura lieu dans une Algérie libre et indépendante devant Dieu et devant le Peuple qui sera alors seul responsable de leur sort. Il y a lieu donc, d'inviter ce peuple assoiffé de vengeance, à contenir sa colère et prendre conscience de la situation actuelle qui n'est que provisoire et que le moment attendu n'est pas encore arrivé.

Toutefois, comme nous l'avons déjà fait savoir dans notre Circulaire N°403, ces égarés abandonnés doivent être surveillés dans leurs moindres gestes et activités et seront inscrits dans une liste noire qu'il faudra conserver minutieusement. Aussi, il faut faire de telle manière qu'ils ne tombent pas dans le camp adverse et de ce fait, peuvent nous saboter et collaborer soit avec l'OAS, soit avec n'importe quel autre ennemi. C'est la raison pour laquelle, nous vous recommandons la plus grande souplesse afin de les gagner et non de les perdre et faire d'eux d'autres ennemis qui auront à agrandir le camp adverse »456(*).

Il n'est pas jusqu'en métropole où l'on ne conditionne les esprits à ce double langage, comme en témoigne cette directive trouvée à Versailles en date du 25 avril 1962 : « Il faut accepter tous les ralliements et mener une campagne auprès des harkis et des messalistes pour qu'ils se rallient. Ne pas les brusquer, ne pas leur reprocher ce qu'ils ont fait. L'organisation est seule compétente pour prendre des décisions... Car l'épuration elle aussi s'accentue. Les traîtres seront jugés et s'ils ne sont pas toujours exécutés sur le champ, ils n'échappent pas longtemps au sort qui leur est réservé. Par le recensement, l'organisation s'attache à dresser un fichier général d'où seront extraits les noms de traîtres et des mauvais citoyens »457(*).

Selon Jean Monneret, cette politique des faux-semblants correspondait à une orientation déjà ancienne, tracée par exemple dès 1960 par le ministre chargé des Liaisons et Communications au sein du GPRA, Lakdhar Ben Tobbal. Celui-ci déclarait alors : « Autant essayer de les [les harkis] gagner à nous, c'est autant de gagné sur l'ennemi. Quant à demain, le Parlement et le Gouvernement qui seront mis en place décideront de leur sort »458(*). Ce marché de dupes a pu prendre parfois des atours beaucoup plus mercantiles et vils : ainsi le FLN a-t-il incité les anciens supplétifs qui avaient opté pour le licenciement avec prime de démobilisation à lui rétrocéder l'intégralité de leur pécule (pour solde de tout compte eu égard aux "arriérés" d'impôt révolutionnaire) contre la promesse - généralement restée lettre morte - d'une plus grande mansuétude459(*).

Cependant, quelle qu'ait pu être la duplicité du FLN en la circonstance, le fait est que les supplétifs ont d'abord et principalement été soumis à l'influence de leurs autorités de tutelle, civiles et militaires, qui les ont uniment incité à privilégier la solution du recasement en Algérie. Les discours captieux du FLN n'ont fait, à cet égard, que relayer les couplets exagérément optimistes de l'appareil d'État français. Ce dont témoignent rétrospectivement nombre d'anciens harkis, qui reviennent sur l'effet dévastateur des « paroles de miel » prodiguées par les autorités françaises. M. R. (anonyme) : « On savait que notre village était foutu, que toutes nos familles étaient foutues. Plus aucun harki n'avait d'armes parce que la France nous avait menti. Et maintenant, elle nous laissait en nous disant que c'était fini, que la guerre était finie, et que nous n'étions plus en guerre »460(*). De même, Abdelkader Adelaah : « Les officiers français nous ont dit que tout allait s'arranger. C'était des paroles de miel »461(*).

Ainsi, aux louvoiements à usage externe du FLN répondait le double discours des autorités françaises. Aux confluents de ces politiques d'artifice se tramait la disparition des harkis : il apparaît de fait clairement que tant l'habillage discursif que les conditions liées à l'instruction des options offertes aux supplétifs au moment de leur démobilisation, plutôt que d'organiser leur libre choix, l'ont aiguillé plus qu'incidemment vers la solution du « recasement » en Algérie.

- L'annonce du plan général de rapatriement

Confrontés aux obstacles ou insuffisances pratiques liés aux modalités d'application de l'option de transfèrement, ainsi qu'à la rhétorique officielle de minoration des périls qui les assure de l'innocuité d'un retour immédiat à la vie civile, la plupart des supplétifs ont préféré opter pour le licenciement et cherché à se fondre au plus vite dans les cadres mouvants de l'Algérie nouvelle, plutôt que de constituer une demande de transfert à l'issue aléatoire et se signaler ainsi inopportunément au reste de la population (qui plus est désarmés). Il en résulte que, dans les jours qui précèdent l'indépendance, seules 1.500 demandes de rapatriement ont été effectivement enregistrées et transmises pour toute l'Algérie462(*).

C'est sur ces bases, qui satisfont l'optique gouvernementale de minimalisation du dispositif de rapatriement, que Pierre Messmer annonce dans un communiqué en date du 5 juin 1962 l'amorce prochaine des opérations de transfèrement, dans le cadre du plan général de rapatriement : seules 4.930 personnes (familles comprises, ce qui correspond aux 1.500 chefs de famille recensés) sont concernées. Un premier recensement, effectué en avril 1962, évaluait pourtant à 9.400 le nombre de harkis et membres de leurs familles dits « réellement menacés », soit un chiffre deux fois supérieur à celui communiqué en juin.

Quoi qu'il en soit, ces chiffres apparaissent dérisoires en comparaison de ceux avancés par l'ancien contrôleur général des armées Christian de Saint-Salvy qui, dans un rapport adressé à l'ONU en mars 1962, évaluait le nombre des musulmans pro-français menacés par d'éventuelles représailles à 263.000 (soit environ un million de personnes si l'on y ajoute les membres de la proche famille). Ce chiffre se décompose comme suit :

- militaires de carrière 20.000 ;

- militaires du contingent 40.000 ;

- harkis 58.000 ;

- moghaznis 20.000 ;

- membres des GMPR et GMS 15.000 ;

- membres des groupes civils d'autodéfense 60.000 ;

- élus, anciens combattants et fonctionnaires 50.000.

Comment expliquer de telles différences d'appréciation ? A la différence des évaluations officielles, qui reposent sur le seul inventaire des demandes de transfert effectivement déposées par les intéressés eux-mêmes puis instruites et validées par les autorités (procédure dont nous avons vu les difficultés pratiques d'activation et l'esprit - hautement restrictif - qui entoure sa mise en oeuvre), l'estimation de Christian de Saint-Salvy se calque sur les effectifs maximums des différentes catégories de personnels civils et militaires indigènes atteints à la fin de l'année 1960 et au début de l'année 1961. Autrement dit, tandis que les estimations officielles reposent sur l'idée que seule une infime minorité de musulmans pro-français est réellement sous la menace de représailles, à l'inverse, l'estimation de Christian de Saint-Salvy part du postulat symétrique que seule une infime minorité de musulmans pro-français est à l'abri de telles représailles.

Les termes du communiqué du ministre des Armées sont rapportés et commentés l'après-midi même à l'Assemblée nationale par le bachaga Boualam, député et ancien vice-président de l'Assemblée. Je cite le bachaga Boualam : « Ce matin même, 5 juin, un communiqué du Ministre des Armées affirme que les harkis menacés et leurs familles, soit 4.930 personnes, vont être rapatriés, et que M. le Secrétaire d'État aux Rapatriés est chargé de leur accueil en Métropole. (...) En fait, il ne s'agit là que d'une estimation provisoire concernant exclusivement les harkis les plus menacés. Parle-t-on de tous les autres musulmans condamnés par les tribunaux FLN ? Le chiffre du Ministère des Armées, je ne le considère pas comme valable. Il cache l'abandon et la mort de milliers d'autres. En retirant l'armée, vous livrez nos terres et nos populations à la merci de l'ALN. Dans le bled on rançonne systématiquement les serviteurs de la France. (...) Je demande au gouvernement : pourquoi n'avez-vous rien prévu, depuis des mois, alors qu'il était encore temps et que déjà l'abandon était décidé ? Pourquoi n'avez-vous pas, depuis des mois, regroupé et protégé tous ceux qui sont désarmés ? (...) Il faut qu'on m'assure que là-bas, en Algérie, partout les autorités vont recevoir immédiatement l'ordre de regrouper effectivement ceux qui le veulent, à quel que titre que ce soit. Il faut qu'on m'assure qu'en tout lieu les moyens seront mis en oeuvre pour les protéger. Car ce sont des milliers de personnes qu'il nous faut sauver avant le 1er juillet »463(*).

Devant les réactions indignées de certains secteurs - minoritaires - de l'opinion, et pour éviter que ces réactions ne fassent tâche d'huile, Robert Boulin, secrétaire d'État aux rapatriés, réévaluera quelques jours plus tard les chiffres du plan général de rapatriement à hauteur de ceux du recensement effectué en avril, soit 9.500 personnes. La plupart des auteurs s'accordent à dire que ce dernier chiffre correspond, en effet, au nombre de demandes de transfert formulées en bonne et due forme par les intéressés (proches parents compris) à la suite de leur démobilisation. Tous s'accordent également à dire que ce chiffre sous-estime gravement - et sans doute délibérément compte tenu des obstacles liés aux modalités d'application de cette option et à l'esprit de sa mise en oeuvre (voir supra) - le nombre des harkis et membres de leurs familles menacés. François Meyer : « On pourra dire que les candidats au départ pour la France n'étaient pas très nombreux464(*). Mais dans les conditions d'accès qui leur étaient faites, cela n'était guère étonnant. Désabusés, certains ont peu à peu cédé aux assurances du FLN. En fait, les supplétifs ne commenceront à croire à leur transfert en France que lorsqu'ils verront partir les premiers convois, c'est-à-dire au milieu du mois de juin »465(*).

Il est un fait cependant que les carences de l'État-providence (obstacles pratiques et procéduraux liés à l'activation de l'option de transfèrement d'une part, discours dilatoires des plus hautes autorités d'autre part), qui, dans un premier temps, ont convaincu/acculé les ex-supplétifs à demeurer massivement (et, apparemment du moins, librement) en Algérie dans un contexte pourtant plus qu'insécure, vont être redoublées par les excès de zèle de l'État-gendarme : assimilant les harkis à des recrues potentielles de l'OAS, les autorités, en plus de donner au plan général de rapatriement un caractère hautement restrictif, vont - sous le prétexte d'un péril subversif - aller jusqu'à prescrire l'interdiction des rapatriements en dehors des voies officielles (et, ce, bien que la liberté de circulation entre la France et l'Algérie soit une des dispositions fondamentales contenues dans le texte des accords d'Evian), et entreprendre de sanctionner contrevenants et complices.

- L'interdiction des rapatriements en dehors des voies officielles

Dans ces temps de chaos généralisé en Algérie, l'État-gendarme va trouver matière à s'exprimer là où on l'attend le moins : le contrôle et le filtrage tatillons - qui peuvent aller jusqu'à prendre la forme d'une "traque" - des réfugiés musulmans ayant bénéficié, pour gagner la métropole, de filières d'évacuation "hors cadres". Il est un fait que, dès avant le mois de juin et l'amorce du plan général de rapatriement, des initiatives privées et localisées, impulsées notamment par des chefs de harkas ou des chefs de SAS et motivées par les carences évidentes du dispositif officiel de rapatriement qu'aggrave la lenteur de sa mise en place, tendent à faciliter et à précipiter le rapatriement des supplétifs et de leurs familles vers la métropole. En dehors des voies officielles, donc.

À Marseille, en mai et juin 1962, les autorités préfectorales se font d'abord les témoins passifs, sinon bienveillants, des premières arrivées de familles isolées ou d'unités reconstituées par leurs cadres. Je cite :

« Ce 11 mai, 17 familles de harkis de Béni-Saf (90 personnes) ont débarqué à Marseille et se sont rendues à Chauvigny (Vienne) où elles seront employées dans l'agriculture. Le voyage, sans problème, était organisé par le capitaine D., officier des Affaires algériennes, qui accompagnait les intéressées.

Ce 18 mai, arrivées le matin par le Ville-de-Bordeaux de 4 familles musulmanes dont 3 ex-harkies - 16 personnes - venant de Nemours [Algérie] pour Dijon pour trois d'entre elles et pour Troyes en ce qui concerne la quatrième. Les familles intéressées ont d'ailleurs été considérées comme de simples familles migrantes (sic).

Ce 23 mai, 120 familles harkies venant de Mers-el-Kébir sont arrivées à Marseille. Elles sont encadrées par le lieutenant de Saint-G. pour le compte d'une association de fusiliers marins pour la Lozère »466(*).

Cependant, ces initiatives semi-clandestines suscitent, une fois opérée la remontée de l'information à l'échelon gouvernemental, une levée de boucliers immédiate. Aux yeux des autorités gouvernementales, il ne saurait être question de court-circuiter plus longtemps la voie hiérarchique normale et, surtout, de contrarier l'esprit minimaliste du plan général de rapatriement. C'est au ministre en charge des Affaires algériennes, Louis Joxe, que l'on doit le premier rappel à l'ordre, le plus fameux malgré son caractère « Très secret ». Cette directive en date du 12 mai 1962 à l'adresse de Christian Fouchet, haut commissaire de la République en Algérie, va jusqu'à préconiser le renvoi en Algérie des supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général :

« NR 1676 TRES SECRET - PRIORITE ABSOLUE -

MINISTRE ETAT CHARGE DES AFFAIRES ALGERIENNES

A

HAUT COMMISSAIRE DE LA REPUBLIQUE EN ALGERIE - ROCHER NOIR -

NR 223/Z

SUITE NOTE 215/Z DE CE JOUR

LES RENSEIGNEMENTS QUI ME PARVIENNENT SUR LES RAPATRIEMENTS PREMATURES DE SUPPLETIFS INDIQUENT L'EXISTENCE DE VERITABLES RESEAUX TISSES SUR L'ALGERIE ET LA METROPOLE DONT LA PARTIE ALGERIENNE A SOUVENT POUR ORIGINE UN CHEF DE S.A.S. JE VOUS ENVOIE AU FUR ET A MESURE LA DOCUMENTATION QUE JE REÇOIS A CE SUJET. VOUS VOUDREZ BIEN FAIRE RECHERCHER TANT DANS L'ARMEE QUE DANS L'ADMINISTRATION LES PROMOTEURS ET LES COMPLICES DE CES ENTREPRISES ET FAIRE PRENDRE LES SANCTIONS APPROPRIEES.

LES SUPPLETIFS DEBARQUES EN METROPOLE EN DEHORS DU PLAN GENERAL DE RAPATRIEMENT SERONT EN PRINCIPE RENVOYES EN ALGERIE OU ILS DEVRONT REJOINDRE AVANT QU'IL SOIT STATUE SUR LEUR DESTINATION DEFINITIVE LE PERSONNEL DEJA REGROUPE SUIVANT MES DIRECTIVES DES 7 ET 11 AVRIL. JE N'IGNORE PAS QUE CE RENVOI PEUT ETRE INTERPRETE PAR LES PROPAGANDISTES DE LA SEDITION COMME UN REFUS D'ASSURER L'AVENIR DE CEUX QUI NOUS SONT DEMEURES FIDELES. IL CONVIENDRA DONC D'EVITER DE DONNER LA MOINDRE PUBLICITE A CETTE MESURE MAIS CE QU'IL FAUT SURTOUT OBTENIR C'EST QUE LE GOUVERNEMENT NE SOIT PLUS AMENE A PRENDRE UNE TELLE DECISION.

SIGNE : LOUIS JOXE.

1825/12/05

JE REPETE 1676 223/Z 215/Z ET 11 AVRIL - LOUIS JOXE - »467(*).

Le rappel à l'ordre de Louis Joxe est immédiatement répercuté en Algérie par le colonel Buis, chef du cabinet militaire du haut commissaire de la République en Algérie, via une note en date du 16 mai 1962 à l'adresse de l'Inspecteur général des Affaires algériennes. Il y est notamment rappelé que « le transfert en métropole de Français musulmans effectivement menacés dans leur vie et dans leurs biens s'effectuera sous la forme d'une opération planifiée et préparée ». Le colonel Buis de conclure : « J'ai en conséquence l'honneur de bien vouloir prescrire à tous les cadres placés sous vos ordres de s'abstenir de toute initiative isolée destinée à provoquer l'installation de Français-musulmans en métropole. Il vous appartiendra seulement d'instruire les demandes émanant des personnels demandant à se réfugier en métropole, et de me transmettre vos propositions, qui seront présentés au secrétariat d'État aux Rapatriés »468(*).

En métropole, c'est au Ministre de l'Intérieur Roger Frey qu'incombe la tâche de répercuter auprès des autorités déconcentrées les dispositions contenues dans la directive Joxe. Dans un télégramme « secret » en date du 17 mai 1962, il informe les préfets qu' « en dehors des transferts présentés par le haut-commissariat, et ayant reçu accord du secrétaire d'Etat aux Rapatriés, vous devez vous opposer à toute opération de ce genre »469(*).

Ainsi relayée, la directive au ton comminatoire de Louis Joxe ne tarde pas à être suivie d'effets. On peut lire, par exemple, dans Le Figaro du 23 mai 1962 : « Il y a quelque temps, une soixantaine de harkis arrivés à Marseille étaient refoulés et renvoyés en Algérie, leurs papiers n'étant pas en règle. Hier, cinquante-cinq harkis et leurs familles, venant de la région de Palestro, ont été également refoulés à leur arrivée à Marseille. Les uns et les autres, pour échapper à la menace du FLN, sont envoyés - plus ou moins régulièrement - par les officiers SAS de leur secteur. Refoulés, ils doivent regagner l'Algérie jusqu'à l'autodétermination »470(*).

À cette date, les directives Joxe et Buis sont les seules connues du grand public (elles ont notamment été publiées par le journal Combat à la suite d'indiscrétions dues à des officiers scandalisés471(*)). Elles ne sont pourtant pas isolées. Pierre Messmer, alors ministre des Armées, a lui aussi participé de cette stratégie gouvernementale de containment. Son message du 12 mai 1962 à l'adresse du Commandant Supérieur en Algérie, diffusée le même jour que la note de Louis Joxe à l'attention du haut commissaire de la République en Algérie (voir ci-dessus), ne se distingue ni dans le ton ni dans le contenu de celui du ministre en charge des Affaires algériennes :

« Il me revient que plusieurs groupes d'anciens harkis seraient récemment arrivés en Métropole (...) - Renseignements recoupés tendent à prouver que ces arrivées inopinées sont dues à initiatives individuelles certains officiers S.A.S. - De telles initiatives représentent infractions caractérisées aux instructions que je vous ai adressées (...) - Je vous prie d'effectuer sans délai enquête en vue déterminer départ d'Algérie de ces groupes incontrôlés et sanctionner officiers qui pourraient en être à l'origine - En veillant application stricte instructions qui ont fait l'objet votre note de service n°1013/CSFA/EMI/MOR du 11 avril, informer vos subordonnés que, à compter du 20 mai, seront refoulés sur Algérie tous anciens supplétifs qui arriveraient en Métropole sans autorisation de ma part, accordée après consultation départements ministériels intéressés »472(*).

Rétrospectivement, pourtant, Pierre Messmer, affectant d'avoir oublié ses propres instructions, s'est désolidarisé de son ancien collègue, Louis Joxe. Ainsi, dans un récent recueil de souvenirs intitulé Les Blancs s'en vont, il estime que le message pré-cité de Louis Joxe a soulevé à l'époque « une juste indignation »473(*). Bien plus, dans une interview donnée à l'occasion de la Journée d'hommage national aux harkis du 25 septembre 2001, Pierre Messmer avance avoir sur le moment « contredit publiquement M. Joxe lorsqu'il a parlé de sanctions »474(*). Et il ajoute : « Je vous défie de trouver un officier que j'aurais sanctionné pour avoir rapatrié des harkis. Pas un harki recueilli n'a été livré au FLN, tous ont été transportés en France avec leurs familles. Le document que vous mentionnez concerne seulement certains officiers des sections administratives spécialisées (SAS) qui rapatriaient des harkis sans accord de la hiérarchie et sans qu'aucun accueil n'ait été organisé »475(*). Or, le document précédemment produit, celui-là même qui a été mentionné par le journaliste et dont Pierre Messmer cherche visiblement à minorer la portée, témoigne de ce que l'attitude du ministre des Armées fut au contraire à l'unisson de celle du ministre d'État chargé des Affaires algériennes. Et ce tant pour ce qui a trait au renvoi des supplétifs « inopinément » parvenus en métropole que pour ce qui concerne les sanctions à prendre à l'encontre des officiers à l'origine de ces initiatives "hors cadres". Nous verrons plus avant que cette difficulté des hauts responsables de l'époque à assumer leurs actes n'est bien entendu pas sans conséquences sur la construction rétrospective d'une image des harkis (ou, plutôt, sur son "élision") au sein des relais institutionnels de la mémoire (voir la Partie 2).

Dans cette même interview, Pierre Messmer affirme que « pas un harki recueilli n'a été livré au FLN [et que] tous ont été transportés en France avec leur famille ». Cela ne fait guère de doute, en effet, pour les supplétifs recueillis dans le cadre du "plan général de rapatriement". Mais pour les autres - ceux qui étaient expressément visés par les directives pré-citées - divers témoignages tendent au contraire à établir que les ordres donnés par l'ancien ministre des Armées ont été parfois suivis d'effet. L'historien et ancien "soldat perdu" Pierre Montagnon476(*) se fait ainsi l'écho d'une des répercussions les plus tragiques de ce faisceau de directives gouvernementales. Je le cite : « Une illustration parmi d'autres de ces directives : le maghzen de la SAS des Beni Bechir, une dizaine de kilomètres au sud de Philippeville, a réussi à embarquer sur un navire s'apprêtant à appareiller à destination de la France. La quarantaine d'hommes qui le compose sait quel salut représente cet embarquement. Dans peu de temps l'ancre sera levée et ils seront sauvés. Un capitaine de l'ALN a repéré les harkis. Il leur ordonne de débarquer, ce que, bien évidemment, ils refusent. Il alerte alors le corps d'armée de Constantine commandé par le général Ducournau. Peu après, l'ordre tombe : «Faites débarquer les harkis des Beni Bechir». Agrippés au bastingage, à tout ce qui se présente, les malheureux implorent les soldats français qui, à coups de crosse, les rejettent vers le quai. «Mais vous voulez notre mort !». Peu après, tombés entre les mains de l'ALN, ils seront exécutés sur la place Marquet à quelques centaines de mètres de ce navire dont l'armée française les avait chassés »477(*).

Le colonel Bernard Moinet se fait quant à lui l'écho d'un épisode similaire, qui témoigne du rôle particulièrement actif de la Sécurité militaire (SM), affectée en Algérie au contrôle des embarquements. Est relatée ici la tentative avortée des officiers du "2/9ème hussards" pour faire embarquer certains de leurs supplétifs :

« Vers 16 heures, la nouvelle se déplaça comme une tornade : le régiment devait embarquer dans deux jours. Les harkis se concertèrent un moment - Mon lieutenant, tu nous emmènes ? L'officier se retourna, surpris et gêné. Bien sûr, on les avait acceptés et vaguement hébergés, mais sans dévoiler officiellement leur présence. - Moi, je ne peux rien pour vous, il faudrait aller voir le capitaine... Non... c'est au colonel qu'il faudrait demander, je vais en dire un mot au capitaine, revenez ce soir. À l'heure dite, ils n'étaient plus dix mais trente... Le colonel finit par sourire. - Bon, dites-leur qu'on va s'arranger pour les embarquer demain après-midi. Mais attention ! Pas de vagues ! Il faudra qu'ils soient habillés en treillis et calot de tradition pour 15 heures. Faites tout cela discrètement, Leuridan, très discrètement... Vers 16 heures, pour l'embarquement sur le Ville d'Oran, ils étaient cinquante. On les dissimula dans les GMC arrimés sur le pont supérieur... 17 heures, on s'affairait pour le départ. Pas une bâche, pas une ridelle des GMC ne bougeait. Silencieux, immobiles, les harkis attendaient le moment où s'ébranlerait enfin la grande carcasse noire du bateau. C'est alors qu'on vit monter à bord quatre personnes fort préoccupées : un colonel, un commandant, un jeune lieutenant et un Arabe en tenue fell. - La SM, souffla Leuridan. - Merde ! Il ne manquait plus qu'eux, laissa échapper le colonel. - Mon colonel, vous savez sans doute que vos GMC embarqués ne sont pas vides ? Le colonel a blêmi. Il s'est fait bel et bien piéger. Leuridan n'était plus là. Il avait donné l'ordre d'alerter les harkis et de les faire évacuer vers les cales du navire. Mais il était désormais impossible de garder les clandestins à bord. On reviendrait sans doute fouiller le bateau de fond en comble. Les supplétifs furent débarqués par une échelle arrière, emmenés par deux vedettes puis cachés dans un hangar de stockage »478(*).

En métropole, les rappels à l'ordre gouvernementaux du mois de mai motivent également un changement de ton des autorités préfectorales, qui passent de l'enregistrement quasi-anecdotique et "après-coup" des convoyages effectués en dehors du plan général - « Le voyage, sans problème, était organisé par ... » - à un signalement préventif qui s'apparente à une forme de pistage : « Ce 17 juin, vous signale l'arrivée à Millau pour demain 5 heures du matin, 29 harkis, 28 femmes et 72 enfants non compris dans le plan des autorités militaires, ils viennent de Bougie »479(*). De fait, selon Jean Monneret, « les responsables du port de Marseille demandaient par radio s'il y avaient des supplétifs à bord à chaque arrivée de bateau en provenance d'Algérie »480(*). Et l'article du Figaro du 23 mai 1962, précédemment cité, témoigne de ce que ces contrôles sont désormais susceptibles d'aboutir au renvoi en Algérie des intéressés.

Louis Joxe, dont la charge de ministre d'Etat le place en fait directement sous l'autorité du Président de la République, de même que Roger Frey et Pierre Messmer, qui se situent à sa suite, n'agissent pas en "électrons libres". Lors du Comité des Affaires algériennes (CAA) du 23 mai 1962, le Chef de l'Etat lui-même appuie de toute son autorité les instructions données par ses ministres quelques jours plus tôt et prescrit : « A. Le Ministre des Armées et le Haut Commissaire de France en Algérie veilleront à ce que les Sections administratives spécialisées cessent de prendre des initiatives au sujet du rapatriement des harkis. (...) B. Des instructions seront données aux préfets de Métropole pour qu'ils signalent au Ministère de l'Intérieur et au Secrétariat d'Etat aux Rapatriés toute arrivée irrégulière de musulmans dans leur département »481(*).

En dépit de l'hostilité affichée et agissante des autorités à l'encontre des initiatives "hors cadres", et au seuil d'une dégradation prévisible des conditions de vie (voire des possibilités de survie) offertes aux supplétifs à l'approche de l'indépendance, les initiatives sporadiques du début trouvent rapidement un semblant d'organisation dans « la constitution de véritables filières clandestines mobilisant des réseaux relationnels en marge des réseaux officiels »482(*). Ainsi, l'Association des Anciens des Affaires Algériennes (AAAA), placée sous le patronage de l'épouse du maréchal de Lattre et qui regroupe des officiers SAS, est créée à cet effet au lendemain de la diffusion des directives Joxe et Messmer. Son action vient renforcer celle de l'Amicale de la demi-brigade des fusiliers marins (déclarée le 3 mars 1962), du Comité national de solidarité pour les Français musulmans réfugiés, de l'Association des familles et amis des parachutistes coloniaux, et de diverses associations d'officiers de réserve ou comités d'aide. Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou soulignent que leur action ne consistait pas seulement à convoyer, d'une manière ou d'une autre, les supplétifs vers la métropole, « mais à les accueillir à leur arrivée et à leur assurer travail et emploi »483(*). Ces opérations de convoiement vers la métropole, généralement menées dans le plus grand secret, s'apparentent à un véritable jeu de cache-cache avec les autorités. À cet égard, le débarquement en France - de même que l'embarquement en Algérie - sont les phases les plus délicates, comme en témoigne cette bénévole de la Croix-Rouge, témoin et complice d'un jour :

« En juin et juillet 1962, j'étais, avec mon frère et ma belle-soeur, bénévole de la Croix-Rouge pour l'accueil des rapatriés. Vers la fin du mois de juin, je signale au commandant du Ville-d'Oran que je désire m'embarquer pour aider les rapatriés et pour revoir mon père dont nous n'avions plus de nouvelles. En pleine discussion avec le commandant, j'aperçois un capitaine qui me regarde attentivement. Puis, ce capitaine s'approche de moi et il me dit qu'il a pu embarquer quelques-uns de ses harkis mais qu'il n'est pas sûr de pouvoir les débarquer. Il me demande si je connais quelqu'un avec une voiture afin d'emmener le plus discrètement possible ses harkis - je n'ai jamais su combien il y en avait - du port vers une ferme des Basses-Alpes. Mon frère avait une voiture mais il était déjà occupé à amener une famille juive pied-noire à Sainte-Marguerite. Finalement, un ami se porte candidat. On réussit à entrer dans le port et on place la voiture près des larges portes des cuisines et des marchandises. De là, sort un premier harki, complètement ébloui par la lumière, que je distingue bien, portant un tout petit baluchon, avant que l'officier ne lui mette un vêtement sur la tête et les épaules. Combien se sont engouffrés dans cette voiture, je ne le sais pas, car pour ne pas attirer l'attention, je suis retournée à mon travail d'aide dans les hangars de la Joliette. Je n'ai jamais su ce qu'ils étaient devenus »484(*).

Exceptionnellement, cependant, lorsque l'activation de proches réseaux de solidarité ne suffit pas à assurer la prise en charge des supplétifs et de leurs familles - notamment s'ils arrivent en grand nombre, l'opération peut être délibérément rendue publique une fois l'embarquement effectué en Algérie : il s'agit alors autant de mobiliser les bonnes volontés (pour pourvoir à l'accueil des réfugiés) que de placer les autorités devant le fait accompli, en tablant sur la pression exercée par l'opinion publique pour éviter que ne soit mise à exécution la menace de renvoi en Algérie. Ainsi en va-t-il, par exemple, de l'"exfiltration" de la harka de Sidi Ali bou Nab (Kabylie) par l'Association des familles et amis des parachutistes coloniaux et l'Amicale des anciens de cette commune, annoncée triomphalement en page 6 du Méridionial du 8 juin 1962, à quelques heures de l'arrivée des intéressés. Le titre de l'article est à lui seul éloquent : « Vouée à l'égorgement après avoir défilé sous l'Arc de triomphe, la harka de Sidi Ali bou Nab où figurent des soldats des plus décorés de France est sauvée ! Leur marraine, Mme Françoise Valentin, en appelle à la fraternité métropolitaine » 485(*). Suit l'article : « Par un prochain bateau, aujourd'hui ou demain, vont arriver 60 harkis et moghaznis et leurs familles, soit 337 personnes dont 157 enfants, 94 femmes et 26 vieillards avec pour unique bagage leur volonté de rester français et vivants (...). Fidèles aux engagements, respectueux de leur serment, les anciens chefs de la SAS de ce village, le lieutenant Mondedeo, MM. De Planta et Faye sont parvenus à faire leur devoir (...). Ils recherchent d'urgence de vastes locaux, anciennes colonies de vacances, entrepôts, usines désaffectées où l'on pourrait abriter 250 à 300 personnes »486(*). Jean Monneret de souligner combien l'attitude de ce journal était peu représentative de celle de la grande presse nationale qui, pour reprendre les termes de l'auteur, « fut réservée au sujet des harkis et n'en parla guère avant le mois de juillet 1962 [début des massacres] »487(*).

Rétrospectivement, Nicolas d'Andoque, l'un des fondateurs de l'A.A.A.A., s'est interrogé sur les fondements de l'hostilité agissante des pouvoirs publics à l'égard de telles initiatives : « Il fallait se résigner : nous étions seuls. La reculade de l'administration en cette tragique affaire me paraît encore aujourd'hui aussi incompréhensible qu'inadmissible. Où diable étaient les risques ? Quelles foudres menaçaient une action de pure justice aussi évidente ? »488(*). En fait, l'intéressé n'était pas sans savoir qu'au moment où avaient été édictées les directives Joxe et Messmer, leurs auteurs vivaient dans la crainte que ces initiatives privées, sous un paravent humanitaire, n'aient d'autre but que de concourir à la structuration militaire de l'OAS en métropole.

- L'assimilation des harkis à des recrues potentielles de l'OAS

Ainsi, Louis Joxe, dans son intervention au Conseil des ministres du 23 mai 1962, évoque le cas des harkis, « qui veulent partir en masse ». Il ajoute, sous la forme d'un amalgame évident avec l'OAS : « Il faut combattre une infiltration qui, sous prétexte de bienfaisance, aurait pour effet de nous faire accueillir des éléments indésirables »489(*). Déjà, évoquant les jeunes pieds-noirs lors du Conseil des ministres du 9 mai, Louis Joxe avait déclaré : « C'est une mauvaise graine, une graine de fascisme. Il vaut mieux les laisser là-bas »490(*). Ces "craintes" ou ces préventions seront relayées instamment par la grande presse. Par Le Figaro, d'abord. Dans un éditorial en date du 22 mai 1962, Serge Bromberger avance que « dans un certain nombre de cas précis [dont l'auteur ne rend pourtant pas compte], l'on tend à faire entrer en métropole des éléments déracinés ayant la pratique des armes, et destinés à servir de moyens d'action à l'OAS »491(*). Puis c'est au Monde, le lendemain, de se faire l'écho des préventions gouvernementales. Dans un article intitulé « De l'entraide à l'utilisation des harkis en métropole », Jean Planchais suggère, sans plus d'éléments tangibles que son confrère, que l'« on cherche à susciter à l'occasion du cas des harkis, une opposition à l'application des Accords d'Evian, voire à faire venir en Métropole des groupes de supplétifs pour les mettre au service de l'OAS »492(*). Et il ajoute : « En définitive, à l'heure actuelle, plusieurs centaines et non plusieurs milliers, comme il a été dit parfois, de harkis ont demandé à être envoyés en Métropole en compagnie de leurs familles »493(*). La curieuse concomitance de ces "éclairages" (les 22 et 23 mai) laisse penser, à l'évidence, que les inspirateurs de ces articles relèvent d'une seule et même source gouvernementale.

Rétrospectivement, de telles extrapolations apparaissent à bien des égards malavisées. Mais qu'en était-il sur le moment ? Une chose est sûre : les « cas précis » évoqués par Serge Bromberger, pour autant qu'ils aient existé, n'ont jamais été portés à la connaissance du grand public. Et rien, dans les travaux des historiens, ne vient témoigner ne serait-ce que de l'amorce d'une tentative de constitution d'un maquis harkis-OAS en métropole. Qu'en conclure ? Faut-il croire que ceux qui sont à l'origine de telles allégations - à commencer par Louis Joxe - n'aient eu d'autre but, en fait, que de désamorcer l'indignation naissante suscitée par le strict contingentement des rapatriements offerts aux anciens supplétifs (indignation attisée, nous l'avons dit, par la divulgation des directives secrètes Joxe et Buis, rendues publiques par le journal Combat) ? Pour l'historien Jean Monneret, cette propension à diaboliser les anciens supplétifs et ceux qui leur portaient assistance s'inscrivait « dans la malheureuse logique des choses » : « Pour le gouvernement, la politique définie à Évian était bonne, et ce qui venait contrarier la vision optimiste de l'avenir qui en découlait était vu avec suspicion ou hostilité »494(*). De même, pour Anthony Clayton, « les excès de l'OAS, autour desquels toute la publicité nécessaire est faite, permettent de détourner l'attention du monde sur le sort catastrophique des harkis et des Français d'Algérie »495(*).

Certes, l'OAS comptait des musulmans dans ses rangs, et certains de ses éléments européens étaient d'anciens chefs de harkas. Une tentative d'implantation d'un maquis « Algérie française » avait même été contrecarrée dans l'Ouarsenis, qui mêlait harkis et commandos de l'OAS. Mais cette initiative était restée isolée et n'avait jamais menacé de faire tâche d'huile. Elle reposait en grande partie sur la personnalité du bachaga Saïd Boualam, député de l'Orléanvillois et vice-président de l'Assemblée nationale, qui avait beaucoup à craindre du FLN. Une semaine après la conclusion des accords d'Évian, le bachaga avait accepté d'engager quelques centaines de harkis des Beni-Boudouane aux côtés d'un détachement de quatre-vingt hommes venus d'Alger. Il avait posé deux conditions : 1. « que l'OAS se montre capable de provoquer le passage à la dissidence de plusieurs unités constituées » ; 2. « que le sang ne coule pas »496(*). Cette opération commando, ponctuée par l'occupation de trois postes militaires, revêtit d'abord les apparences d'un succès. Mais la riposte des autorités fut immédiate et violente, contrairement aux attentes du bachaga et du colonel Gardes qui espéraient des ralliements : l'état-major fit donner l'aviation, acculant les commandos OAS à la dispersion. De leur côté, les harkis des Beni-Boudouane, après avoir temporairement renseigné et hébergé les fuyards, choisirent finalement, sur ordre du bachaga Boualam, de rentrer dans la légalité : le bachaga avait directement négocié leur reddition contre la promesse d'un prochain rapatriement. Ce qui fut fait, mais seulement au compte-gouttes. Et pour ceux - la majorité - qui n'eurent pas la chance d'être rapidement transférés en métropole, la suite des événements fut sans surprise. Saïd Boualam : « Après l'aventure Gardes dans l'Ouarsenis, tous mes harkis, tous mes hommes avaient été désarmés. L'armée française se retirant peu à peu, le FLN était à mes portes (...). Sur les quinze mille personnes de mon douar, j'ai pu en faire ramener, en me démenant, un millier environ. Les autres sont là-bas ou ne sont plus »497(*). Selon le capitaine Grenier, qui commanda la SAS de Lamartine de 1958 à la fin de 1960, « sur les quelque mille hommes qui composaient la harka du bachaga Boualam, plus de la moitié ont été mis à mort dans le douar des Beni-Boudouane »498(*).

Cette tentative avortée d'implantation de maquis « Algérie française » dans l'Ouarsenis en préfigurait-elle d'autres, en métropole cette fois ? Rien, hors les déclarations précitées de Louis Joxe, ne vient factuellement nourrir de telles allégations. Il n'est pas d'exemple connu d'initiatives de transfèrement de supplétifs vers la métropole ourdies par des "desperados" de l'OAS. Et on voit mal comment les initiatives ponctuelles dues à des officiers SAS ou à d'anciens chefs de harkas, servies par des filières aux ramifications diverses, eussent pu constituer le socle d'une nouvelle armée secrète. Par surcroît, et pour ce qui concerne spécifiquement les harkis, de telles collusions avec l'OAS eussent perdu tout leur sens, et certainement toute leur efficacité, une fois les intéressés repliés en métropole. Dès lors, assimilant ainsi les rapatriements opérés en dehors des voies officielles à des entreprises séditieuses plutôt qu'à des entreprises de sauvegarde, et les supplétifs soucieux de gagner la métropole à une masse de manoeuvre potentielle de l'OAS plutôt qu'à des réfugiés, les autorités ont-elles sincèrement pensé déjouer quelque menée subversive ? Ou cette attitude visait-elle plus prosaïquement à éluder les véritables raisons qui, depuis l'hiver 1960-1961, avaient conduit les autorités à planifier le maintien des supplétifs en Algérie en cas de "sécession" ?

Quoiqu'il en soit de l'épaisseur factuelle de telles allégations, l'assimilation des harkis à des troupes de choc potentielles de l'OAS en métropole est symptomatique de la ligne de conduite effective du gouvernement à l'égard des musulmans pro-français à cette période, à savoir : une politique de mise à distance. Il est un fait, nous l'avons dit, que, durant la phase transitoire qui courre de la conclusion des accords d'Évian à l'accession à l'indépendance de l'Algérie, les discours officiels tendent à minorer les dangers auxquels sont susceptibles d'être exposés les anciens supplétifs et leurs familles. Dès lors, dans un contexte qu'elles se refusent à reconnaître comme insécure (du moins publiquement), les autorités, plutôt que d'appliquer systématiquement le principe de précaution au bénéfice de leurs anciens serviteurs d'arme, vont jusqu'à renverser la charge de la preuve et du soupçon : il appartient aux ex-supplétifs désireux d'être rapatriés en métropole d'apporter la "preuve" de l'effectivité des menaces qui pèsent sur eux. Quant à ceux qui, n'ayant pas souhaité suspendre leurs possibilités de survie à l'attitude défiante des autorités, ont choisi de gagner la métropole par leurs propres moyens (ou via l'entremise de filières parallèles), ils sont suspectés de vouloir attenter à la sûreté de l'État, et menacés d'être renvoyés en Algérie.

Nous l'avons vu, cette attitude suspicieuse trouve dans la presse quotidienne une utile caisse de résonance. C'est ainsi qu'un mois après avoir relayé les soupçons de collusion entre harkis exfiltrés en dehors des voies officielles et OAS, Jean Planchais récusait avec véhémence dans Le Monde du 21 juin 1962 une déclaration du général Weygand qui, dans Le Monde du 16 juin, s'était fait l'augure des massacres de supplétifs : « Il est tout aussi faux d'affirmer, non sans arrière-pensées politiques, que des milliers de harkis aient été massacrés depuis le cessez-le-feu et que des dizaines de milliers d'autres soient menacés »499(*). Commentaire de Jean Monneret : « Si la première subordonnée complétive exprimait la réalité, - des milliers de harkis n'avaient pas encore été massacrés -, il n'en allait pas de même de la seconde et l'avenir allait bien montrer que le péril pesant sur des milliers d'hommes et de femmes n'était pas une vue de l'esprit »500(*).

Pour autant, les premiers transferts officiels de juin 1962 qui, après moult tergiversations, sanctionnaient la mise en place effective du "plan général de rapatriement" (voir supra), auguraient-ils d'un assouplissement de l'attitude des autorités, voire d'une plus grande réactivité ? Bien au contraire, à compter de cette date, l'attitude du gouvernement n'aura de cesse de se raidir, témoignant de ce que la frilosité initiale des autorités était tout sauf accidentelle. De fait, au moment même où, à l'approche de l'indépendance, la situation se dégrade visiblement sur le terrain, l'attitude des autorités change de nature : l'on passe ainsi d'une phase de minoration des périls et de minimalisation du dispositif de prise en charge préventive (19 mars - 2 juillet 1962) à une phase de dénégation pure et simple des représailles effectivement perpétrées et, corrélativement, d'obstruction quasi-systématique aux opérations de secours et à l'accueil des ex-supplétifs dans les casernements en cours de démantèlement (à partir du 3 juillet).

b.2.2. De la minoration des périls à la dénégation des persécutions (à partir du 3 juillet 1962)

En l'espace d'un mois, une succession d'échanges de correspondance, de prises de décisions et de directives donnent le ton de ce que sera l'attitude des autorités françaises à l'égard des ex-supplétifs à compter de l'accession à l'indépendance de l'Algérie (le 3 juillet), et même dès avant :

- le 21 juin, le Comité des Affaires algériennes (CAA) décidait que « l'intervention d'initiative ne devra être envisagée pour assurer la protection de nos Forces et celle de nos nationaux que dans les cas de légitime défense ou d'attaque caractérisée »501(*). Autrement dit, les troupes encore stationnées en Algérie ne sauraient faire usage de la force qu'en situation de légitime défense donc d'agression caractérisée à leur encontre ou à l'encontre des Français d'Algérie, et non pour prêter secours à des éléments tierces, quand bien même s'agirait-il de musulmans suppliciés pour leurs engagements passés pour ou aux côtés de la France. Car, du fait même qu'ils ont été rendus à la vie civile et automatiquement déchus de la nationalité française au jour de l'indépendance, ceux-ci ne sauraient être désormais considérés ni comme des membres des forces armées ni comme des « nationaux ». Le 24 août, une note du général de Brébisson, Commandant Supérieur des Forces Armées en Algérie, répercutera de manière plus explicite encore ces instructions et précisera qu' « il y a lieu de ne procéder en aucun cas à des opérations de recherche dans les douars de harkis ou de leurs familles »502(*). A cet égard, les témoignages rétrospectifs du général Buis503(*), de Pierre Messmer504(*) et Jean-Marcel Jeanneney505(*) apportent des éclairages décisifs sur ce que fut, en effet, la stratégie gouvernementale.

- le 15 juillet, Louis Joxe réitère ses instructions du 12 mai quant à l'interdiction des rapatriements initiés en dehors des voies officielles et au démantèlement des filières concernées.

- le 19 juillet enfin, Pierre Messmer, dans une lettre à Louis Joxe, considérant que « les moyens mis en oeuvre [dans le cadre du plan général de rapatriement], tant du point de vue du personnel que des locaux et du matériel, représentent pour les armées une somme de charges et d'efforts considérables qu'il est malaisé de maintenir et qu'il ne peut être question d'accroître », estimait que « l'armée est ainsi arrivée à la limite du concours qu'elle peut accorder »506(*). En conséquence, Pierre Messmer, soucieux de tarir au plus vite le flux des rapatriements, demandait à Louis Joxe « une intervention rapide et ferme auprès de notre représentant en Algérie »507(*). Et, ce, au moment même où s'amorçait, en Algérie, une première vague de répression massive à l'encontre des anciens compagnons d'armes de l'armée française508(*). Un état de fait que Pierre Messmer, régulièrement informé par ces services, ne pouvait ignorer. Le bulletin de renseignement mensuel du C.A. d'Alger décrit ainsi la situation en juin 1962, avant même l'accession à l'indépendance de l'Algérie : « Le sort des musulmans engagés à nos côtés est tragique. En dépit des promesses de pardon du FLN, les enlèvements d'hommes, de femmes et d'enfants, les exécutions sommaires, mises en quarantaine, les travaux forcés dans les camps de l'ALN en font des parias »509(*). C'est pourtant un tableau tout autre que brosse le ministre des Armées aux fins de justifier sa requête : « Il semble d'ailleurs que, les intéressés ayant eu le temps et la possibilité d'apprécier les conditions de leur reconversion en Algérie, les options pour la Métropole qui pourraient aujourd'hui se manifester ne devraient être le fait que de quelques rares individus, pourvu que soit vérifié soigneusement la justification du départ sollicité et que soient déjouées toutes manoeuvres, inconscientes ou mal intentionnées, pour maintenir le courant des départs »510(*). Ainsi, à l'unisson du destinataire de cette lettre, Pierre Messmer a été de ceux qui ont alimenté la rumeur selon laquelle, compte tenu des conditions selon lui « appréciables » offertes aux ex-supplétifs dans le bled, nombre de départs auraient été, à n'en pas douter, « mal intentionnés » (voir ci-dessus la section : « L'assimilation des harkis à des recrues potentielles de l'OAS »). Louis Joxe, en parfaite accointance avec Pierre Messmer sur ce point, répercute avec diligence la demande du ministre des Armées et, dès le 23 juillet, écrit en ces termes à l'ambassadeur de France en Algérie, Jean-Marcel Jeanneney, au sujet de l' « envoi en France de supplétifs musulmans » : « Je vous serais obligé de me tenir étroitement informé des demandes de migration de musulmans qui vous seraient présentées et de ne mettre personne en route avant d'avoir reçu les directives du Ministre des Armées ou de moi-même »511(*).

Ainsi, en l'espace d'un mois à peine, l'on passe d'une phase de minoration des périls à une phase de dénégation publique de l'aggravation de la situation sur le terrain (pourtant parfaitement connue et documentée en hauts lieux) : il ne s'agit donc plus simplement de contenir dans des limites aussi ténues que possible ce dispositif de protection préventif qu'est le plan général de rapatriement (que l'on estime d'ailleurs avoir été « intégralement réalisé »512(*)), mais de s'abstenir - autant que possible - de toute opération de sauvegarde (même passive) en interdisant les interventions d'initiative d'une part, en invitant les troupes encore présentes en Algérie à n'offrir qu'exceptionnellement asile aux musulmans persécutés par le FLN.

À cet égard, les instructions édictées par le général de Gaulle dans le secret des débats du Comité des affaires algériennes du 17 juillet 1962 et du Conseil des ministres du 25 juillet, puis du 29 août, sont le témoignage le plus éclatant de cette "politique de l'autruche". Lors du Comité des affaires algériennes du 17 juillet, le chef de l'Etat estime que « partout où il n'y a pas d'Européens, il y a intérêt à ne laisser personne ». Par suite, lors du Conseil du 25 juillet, en réponse au ministre des Armées, Pierre Messmer, qui lui fait part des demandes pressantes des autorités civiles et militaires encore présentes en Algérie sur la position à tenir quant à l'accueil et au transfèrement des ex-harkis et des ex-fonctionnaires musulmans qui viennent trouver refuge dans les casernements français, le général de Gaulle oppose une fin de non-recevoir brutale : « On ne peut accepter de replier tous les musulmans qui viendraient à déclarer qu'ils ne s'entendront pas avec leur gouvernement ! Le terme de rapatriés ne s'applique évidemment pas aux musulmans (...). Dans leur cas, il ne saurait s'agir que de réfugiés ! Mais on ne peut les recevoir en France, comme tels, que s'ils couraient des dangers ! »513(*). Quatre ans auparavant, cependant, le général de Gaulle lui-même - au cours de sa conférence de presse du 23 octobre 1958 - déclarait : « A quelles hécatombes condamnerions-nous ce pays [l'Algérie] si nous étions assez stupides et assez lâches pour l'abandonner ! ». Le général de Gaulle est-il moins bien avisé en 1962 qu'il ne l'était en 1958 ? L'information existe, pourtant, puisque, outre le bulletin de renseignement mensuel du C.A. d'Alger du mois de juin (voir ci-dessus), les fiches du Deuxième Bureau rendent instantanément compte, en juillet 1962, de la brutale aggravation de la situation. « En juillet, observe Jean Monneret, les fiches du Deuxième Bureau concernant les harkis se multiplient et prennent rapidement une forme torrentielle. Certains des renseignements fournis ne sont pas recoupés mais d'autres sont d'excellente qualité, et portent les codes B3 ou A1. C'est le cas du bulletin du 28 août qui indique que l'ALN a ordonné de rafler tous les harkis et leurs enfants de plus de 12 ans, dans le Constantinois. Ils sont dirigés vers le barrage et employés au déminage ». Jean Monneret ajoute : « Les dossiers consultés renferment une véritable litanie de récits de torture, viols, sévices et cruautés diverses. Tous mentionnent que les ex-supplétifs sont dépouillés de leur argent et de leurs biens. La liste des lieux d'internement et d'exécution est extrêmement dense et basée sur des informations A1 ou B2. (...) Les harkis ne sont pas seuls visés, d'anciens élus le sont également514(*) qui vont durement payer leur participation aux consultations de naguère où ils ont bravé les consignes du FLN »515(*).

Pourtant, lors du Conseil des ministres du 29 août, le chef de l'Etat, s'il reconnaît cette fois - à demi-mot - la gravité de la situation, persiste dans la ligne de conduite qui est la sienne et qu'il veut être celle du gouvernement : « Il faut bien admettre que l'Algérie vit actuellement dans la confusion. Mais il est de notre devoir de faire comme si elle devait s'en sortir »516(*). Déjà, nous l'avons vu, au cours du Comité des affaires algériennes du 16 mai 1962, le chef de l'Etat avait clairement tracé la voie : « La France ne doit plus avoir aucune responsabilité dans le maintien de l'ordre après l'autodétermination. Elle aura le devoir d'assister les autorités algériennes. Mais ce sera de l'assistance technique. Si les gens s'entre-massacrent, ce sera l'affaire des nouvelles autorités »517(*).

Ainsi, à compter du jour de l'indépendance, la "politique de l'autruche" prend logiquement la suite des discours qu'avait inspiré la "méthode Coué" au cours de la phase initiale de minoration des périls (voir supra). Sur le terrain, pourtant, la dégradation de la situation sécuritaire est telle que l'afflux de réfugiés dans les camps de regroupement de l'armée française, loin de se tarir, aboutit à une situation d'étranglement incontrôlable en dépit des instructions gouvernementales. Cette situation motive d'ailleurs des messages en cascade de la part du nouveau Commandant supérieur en Algérie, le général de Brébisson, au début du mois d'août 1962. Le 4, il adresse au ministre des Armées, Pierre Messmer, le message suivant (n°1820/CSFAFA/EMI/MOR) : « Epuration menée par les populations et l'ALN envers ex-supplétifs se poursuit avec une violence accrue. De ce fait 2.300 personnes ont demandé asile et ont été recueillies. Situation pitoyable anciens compagnons d'armes menacés émeut à juste titre cadres et troupes. Honneurs vous demander instamment autoriser embarquement vers Métropole ex-supplétifs menacés, tant que pouvoir central algérien se révélera incapable faire cesser violences à leur égard »518(*). Ce message, en décalage total avec celui du ministre des Armées quant à l'analyse de la situation sécuritaire (voir ci-dessus), ne pouvait que susciter une réaction attentiste de sa part. Le directeur de cabinet du ministre répond en ces termes, le 6 août (n°04433 MA/CM) : « En raison sujétions nées du retour des unités d'Algérie et de l'accueil des réfugiés, les possibilités d'accueil de nos camps sont provisoirement épuisées. Prendre les dispositions nécessaires pour assurer localement sécurité et hébergement ex-supplétifs menacés »519(*). Quelques jours plus tard, le 11 août, le général de Brébisson, qui craint d'être débordé, insiste (n°1858/CSFA/EMI/MOR) : « Du fait poursuite épuration violente, nombre de personnes recueillies en accroissement quotidien. Cette situation devient de plus en plus préoccupante. Honneur renouveler demande autorisation embarquer vers Métropole ex-supplétifs menacés »520(*).

L'on ignore quand intervint la réponse du ministre des Armées, mais la teneur en transparaît clairement dans cette nouvelle note du général de Brébisson, en date du 24 août (au plus fort de la première grande vague de représailles), qui passe soudainement d'une optique alarmiste et volontariste à une optique restrictive et non-interventionniste : « Le Général Commandant Supérieur a entrepris de nombreuses démarches pour obtenir le transfert en France des harkis actuellement en danger. La principale difficulté qui s'oppose à ce transfert est l'impossibilité de donner du travail en France aux ex-harkis et moghaznis rassemblés dans les camps. Toutes les tentatives faites ont été extrêmement décevantes. Il semble que la plupart des Algériens ainsi déplacés hors de leur pays soient inadaptables. Il est possible que les efforts faits par l'Ambassade et le Commandement pour obtenir le transport en France des quelque 4.000 personnes actuellement dans les camps et les unités d'Algérie aboutissent à bref délai (...). On peut penser qu'après cet afflux, il n'y aura plus que des cas isolés. Une fois opéré, s'il est décidé, le transfert de ces 4.000 Algériens, le Gouvernement ne sera plus en mesure d'absorber en France d'autres réfugiés de cette catégorie. Il est donc essentiel d'orienter les Commandants de Divisions de façon qu'ils préparent leurs cadres à cesser de donner asile à des Algériens, sauf dans des cas très exceptionnels ». Par surcroît, nous l'avons dit, cette note répercute avec zèle les instructions du Comité des affaires algériennes du 21 juin et précise qu' « il y a lieu de ne procéder en aucun cas à des opérations de recherche dans les douars de harkis ou de leurs familles »521(*).

Ce n'est qu'un mois plus tard, à l'issue de la première grande vague de représailles (qui s'est étalée de la mi-juillet à la mi-septembre 1962) et au seuil de la seconde (à compter de la mi-octobre), que survinrent les premières protestations françaises en Algérie, et que fut décidé un assouplissement relatif (et très provisoire, nous allons le voir) de la politique de transfèrement vers la France des ex-supplétifs. Le 19 septembre 1962, l'ambassadeur de France, Jean-Marcel Jeanneney évoque, dans un courrier qu'il adresse à Abderrahmane Farès, président (à bien des égards fantoche) de l'Exécutif provisoire, « le cas particulièrement douloureux de ces hommes et de leurs familles. Près de deux mois se sont écoulés et l'on est obligé de constater que les violences n'ont pas cessé. Il ne se passe pas de jour que l'on ne relève en différents points du territoire algérien des arrestations, des tortures, des exécutions. (...) Ils [les ex-supplétifs] subissent, suivant des témoignages dont cette ambassade n'est pas la seule à avoir connaissance, des traitements particulièrement odieux. A aucun moment le gouvernement algérien n'a formellement désavoué ces violences, ni donné aux autorités responsables des directives précises dans le sens de l'apaisement »522(*). Le même jour, le Premier ministre, Georges Pompidou, informe le ministre des Armées qu' « [il] estime nécessaire, à la suite des demandes qui ont été présentées par le Général Commandant Supérieur en Algérie, ainsi que par notre Ambassadeur, d'assurer le transfert des anciens supplétifs qui sont venus chercher refuge auprès des Forces Françaises, sous la menace de représailles de leurs compatriotes »523(*).

Ces inflexions tardivement et provisoirement données à la politique initiale n'en marquent en fait qu'un assouplissement très relatif puisque, dans le même temps, les autorités françaises, plutôt que d'ouvrir largement les centres aux familles persécutées, s'évertuent encore et toujours à en contingenter l'accès ainsi que le flux des rapatriements : il s'agit simplement d'évacuer les ex-supplétifs et membres de leurs familles déjà regroupés dans les centres d'hébergement, non d'ouvrir plus largement ces centres et d'intensifier, à l'avenir, le flux des rapatriements. Bien au contraire, une note du général Valentin du 17 octobre 1962 (n°2280/CSFAFA/EMI/CEM) ordonne aux responsables de ces centres de se conformer strictement à la lettre des instructions précédemment diffusées : « Les différents centres d'hébergement d'Algérie rassemblent actuellement 6.200 musulmans menacés et membres de leurs familles. Ce nombre aurait tendance à s'accroître de 20 par jour. Le général commandant supérieur a pourtant donné des ordres précis pour que cet asile ne soit accordé qu'aux cas exceptionnels. (...) Dès maintenant le général commandant supérieur est obligé, contre son gré, de prendre des mesures pour stopper cet exode régulier vers les centres d'hébergement. (...) Cette prise de position aura une certaine répercussion sur le moral des petits échelons au contact avec des situations souvent dramatiques »524(*). Trois jours plus tard, à la suite de sa note du 24 août (voir ci-dessus), le général de Brébisson lui-même réitère ses instructions dans une nouvelle note, plus restrictive encore, en date du 20 octobre 1962 et adressée du vice-amiral de Querville :

« Note personnelle du commandant supérieur des Forces Françaises en Algérie à Monsieur le Vice-Amiral d'Escadre Commandant Supérieur de la base de Mers-el-Kébir

Objet : protection des ex-supplétifs et personnes ayant aidé les Forces Françaises

Référence : ma note n°1920 CSFAFA/EMI/MOR du 24 août 1962

1. Dans ma note citée en référence, j'ai attiré votre attention sur les difficultés présentées par l'arrivée, en France, des ex-supplétifs et personnes ayant aidé les Forces françaises, et je vous demande d'inciter à n'accorder asile que dans des cas exceptionnels. Malgré cette mise en garde, le nombre de Musulmans hébergés dans nos camps d'Algérie s'accroît régulièrement. Il dépasse actuellement 6.000 malgré les 1.300 départs en France au cours des mois de septembre et d'octobre.

2. Le Ministre m'a, d'autre part, fait savoir que la possibilité d'absorption de la Métropole en hiver serait, après ces premiers départs, largement saturée. Comme de plus, il est à craindre que le gouvernement algérien, dont l'autorité du pouvoir central se confirme, prenne rapidement ombrage de nos centres largement ouverts à ses opposants, il est nécessaire que le courant des Musulmans menacés qui alimente régulièrement nos camps, à raison de 20 par jour, soit interrompu.

3. En effet, la situation économique en Algérie risque d'inciter les Musulmans à venir chercher dans nos centres, puis ensuite en Métropole, l'alimentation et les ressources financières qui leur font particulièrement défaut.

De plus, la situation politique algérienne est suffisamment fluide pour que tout supplétif puisse s'estimer plus ou moins menacé et envisage facilement un exode vers la France.

4. Vous voudrez bien en conséquence :

- faire vérifier que le personnel actuellement dans les camps correspond bien aux catégories prévues pour recevoir notre aide (voir à ce sujet télégramme 1881 du 16 août et note de service 2152 du 20 octobre) ;

- suspendre dès maintenant toute nouvelle admission dans les camps. Les cas reconnus exceptionnels par les commandants de division me seront soumis pour décision ; en attendant celle-ci, l'accueil devra conserver un caractère provisoire. Les éléments d'appréciation me seront transmis par messages postalisés.

Signé : De Brébisson525(*)

Suspects, sans doute, de ne pas avoir assez fait montre de leur esprit de sacrifice527(*) pour en plus avoir l'outrecuidance de s'inviter dans la cuisine des Français, les harkis menacés et persécutés qui viennent chercher refuge auprès de leurs anciens compagnons d'armes sont ainsi avilis au rang de "pique-assiette" par le Commandant Supérieur des Forces Armées en Algérie. Il apparaît du reste à nouveau clairement dans ce message (« il est à craindre que le gouvernement algérien, dont l'autorité du pouvoir central se confirme, prenne rapidement ombrage de nos centres largement ouverts à ses opposants ») que la poursuite de la "coopération" avec les nouvelles autorités algériennes - ô combien vaine dans l'ensemble, et à sens unique528(*) - prévalait sur la préservation des vies de ceux qui, censément, étaient protégés dans leur intégrité physique et morale par la clause de non-représailles contenue dans les accords d'Evian.

Trois jours plus tard, le Cabinet du ministre des Armées, dans un message en date du 23 octobre 1962 adressé au Commandement supérieur en Algérie (n°5945/MA/CM), insiste à nouveau sur l'impérieuse nécessité de tarir au plus vite le flux des hébergements et des rapatriements : « Transfert reliquat musulmans regroupés sous protection armée sera effectué à partir 10 novembre. (...) Capacités absorption camps devant être atteintes après transfert ces personnels estimés à 6.500, aucune promesse de transfert en métropole ne devra plus être faite à musulmans qui demanderont protection armée française »529(*).

Or, cette cascade de rappels à l'ordre intervient au moment même où s'amorce la deuxième grande vague de représailles en Algérie530(*). Des fiches préparatoires à la réunion du Comité des Affaires algériennes (CAA) du 16 novembre 1962 font ainsi état de « plusieurs milliers d'anciens supplétifs détenus dans des camps (aveu des Algériens au C.I.C.R.) (...). Nombre d'entre eux ont succombé à d'horribles violences (...). L'engagement de non-représailles a donc été ouvertement violé (...) »531(*). Les membres du Comité (dont le général de Gaulle) prennent-ils connaissance de ces documents établis à leur intention ? Dans l'affirmative, choisissent-ils de n'en pas tenir compte ? Il faut croire que oui puisque, à l'issue de cette réunion, le chef de l'Etat ordonne au Premier ministre de « [mettre au point] avec les ministres concernés les mesures propres à organiser et limiter dans les plus brefs délais l'immigration algérienne en France »532(*). Du reste, ainsi que le signale Maurice Faivre, qui a eu accès aux procès-verbaux de ces réunions, le sort des supplétifs n'a plus été évoqué par le CAA depuis la réunion du 21 juin 1962, et ne le sera plus jamais jusqu'à sa dissolution533(*). Début 1963, c'est encore et toujours l'indifférenciation et le déni de la situation sécuritaire qui prévalent dans les propos du général, s'exprimant dans le cadre d'une audience privée accordée à Alain Peyrefitte, son ministre de l'Information : « Nous ne devons pas nous laisser envahir par la main-d'oeuvre algérienne, qu'elle se fasse passer ou non pour des harkis ! Si nous n'y prenons garde, tous les Algériens viendraient s'installer en France »534(*). Des propos parfaitement dans la ligne et dans l'esprit de la note Brébisson du 20 octobre 1962, précédemment citée, considérant que la situation était « suffisamment fluide » en Algérie pour qu'il fût possible de considérer que tout ou partie des musulmans qui se pressaient aux portes des centres de regroupement de l'armée française ne fussent en fait, plutôt que des réfugiés politiques gravement menacés, des opportunistes en quête d' « alimentation et de ressources financières ».

Dans une note adressée au ministre des Armées (n°0211/CSFAFA/EMI/BIEM), le général de Brébisson signale la persistance, au printemps 1963, de brimades, sévices et assassinats qui acculent les anciens supplétifs et membres de leurs familles à demander asile aux militaires français : « Des sévices et des meurtres sont encore signalés. Il importe de noter que dans beaucoup de régions d'Algérie les harkis et leurs familles ne peuvent bénéficier d'une vie normale et qu'à la moindre occasion, la possibilité de gagner leur pain leur est déniée. Le gouvernement algérien n'est pas inconscient de ce problème : dans certains cas, malheureusement peu fréquents, il a pris des mesures pour faire cesser les violences, mais, la plupart du temps, il a encouragé ou laissé faire. (...) Périodiquement, donc, des supplétifs qui avaient tenté leur chance en restant en Algérie viennent demander asile, et nous prouvent par les marques qu'ils portent sur leur corps que leurs demandes sont justifiées »535(*). Ceci, pourtant, n'empêche pas le général de Brébisson, en ce même printemps 1963, de continuer à adopter une posture "tatillonne" à l'encontre des anciens supplétifs, allant dans le sens d'un strict contingentement du flux des rapatriements. Dans une lettre adressée au ministre des Armées en date du 29 mai 1963, le général de Brébisson indique avoir prescrit « que les enquêtes soient menées avec soin par la sécurité militaire et par nos divisions et brigades. Tous les cas de rapatriement devront [lui] être soumis et la décision sera prise à [son] échelon »536(*).

D'après Charles-Robert Ageron, Ben Bella dénonça quelque temps après, le 4 juin 1963, « des actes criminels commis contre des harkis et annonça, dans un grand discours public, que les assassins seraient exécutés ». Charles-Robert Ageron ajoute cependant : « Mais cela ne fut jamais suivi d'effet »537(*). De fait, après cette date, les assassinats se poursuivirent en Algérie (et en métropole), sans même parler des vexations en tous genres affectant ouvertement les intéressés et leurs proches. Du reste, plusieurs milliers d'entre eux demeuraient prisonniers dans des camps, et leur libération - échelonnée sur plusieurs années (au moins jusqu'en 1967 pour les derniers survivants) - n'intervint qu'au compte-gouttes.

Pour autant, le général de Gaulle, lors de sa première rencontre post-indépendance avec le président de la République algérienne, Ahmed Ben Bella, le 13 mars 1964 au château de Champs-sur-Marne, plutôt que de saisir cette opportunité pour protester contre le sort fait aux harkis en Algérie, lui répétera bien plutôt, et presque mot pour mot, les propos tenus un an plus tôt à Alain Peyrefitte, propos qui, pour les harkis, sonnent comme une fin de non-recevoir (dans tous les sens du terme) :

« Et puis, cessez de nous envoyer des travailleurs migrants, qui essaient encore de se faire passer pour des harkis. Nous n'en avons que trop. Vous avez voulu l'indépendance, vous l'avez. Ce n'est pas à nous d'en supporter les conséquences. Vous êtes devenus un pays étranger. Tous les Algériens disposaient d'un an pour opter pour la nationalité française. Ce délai est largement passé. Nous n'en admettrons plus. Débrouillez-vous pour les faire vivre sur votre sol »538(*).

Dans son livre Le drame des harkis, le colonel Abdel-Aziz Méliani rapporte ce constat du sous-préfet Jean-Marie Robert, qui fut en poste à Akbou avant l'indépendance et qui, par un rapport, avait cherché à alerter l'opinion sur l'évolution de la situation dans ce secteur (et plus généralement en Algérie) après l'indépendance : « Les faits montrent que le rapatriement ne fut jamais convenablement préparé, ni planifié, même lorsqu'il n'y eut aucun doute sur les menaces qui pesaient effectivement sur les centaines de milliers de musulmans fidèles à la France. Il y a pire, alors qu'il était évident et visible, notamment après juillet 1962, que des dizaines de milliers de musulmans loyalistes étaient déportés pour être liquidés, les autorités françaises n'entreprirent aucune opération humanitaire de sauvetage bien que l'armée disposait sur place de tous les moyens en hommes et en matériel »539(*). A cet égard, nous l'avons vu, Pierre Messmer et le général Buis insistent rétrospectivement sur le souci qui était alors celui du gouvernement de ne pas raviver les tensions entre l'armée française et le FLN. Mais n'était-ce pas donner là un sens très limitatif à la notion de "pacification" dès lors que, dans le même temps, la partie algérienne violait systématiquement la clause de non-représailles contenue dans les accords d'Evian ?

En fait, ce qui transparaît clairement au terme de cette section, c'est le primat de la cessation des hostilités militaires et du transfert de souveraineté (ce que le général de Gaulle appelait le « dégagement ») sur les garanties offertes au respect des dispositions liées à la sécurité des personnes et des biens. Très clairement, la politique de passation des pouvoirs alors visée et entreprise n'accordait, en dépit des assurances gouvernementales et de la lettre des accords d'Evian, qu'une place contingente au retour de la concorde civile. C'est bien le sens, en effet, des propos rapportés par Alain Peyrefitte - et déjà cités - du chef de l'Etat, le 16 mai 1962, dans le secret des délibérations du Comité des affaires algériennes : « La France ne doit plus avoir aucune responsabilité dans le maintien de l'ordre après l'autodétermination. Elle aura le devoir d'assister les autorités algériennes. Mais ce sera de l'assistance technique. Si les gens s'entre-massacrent, ce sera l'affaire des nouvelles autorités »540(*). Ainsi, le primat du "dégagement" appelait nécessairement une "mise à distance" de ceux qui, de manière prévisible, seraient la proie de violentes représailles et dont la protection, pensait-on, eût risqué d'alourdir voire de compromettre la tâche des autorités françaises au moment de la passation des pouvoirs. Un an plus tard, au cours du Conseil des ministres du 9 octobre 1963, le chef de l'Etat - loin de s'émouvoir de la tournure des événements en Algérie - se félicitera à nouveau d'avoir arbitré en faveur des intérêts "stratégiques" de la France (le pétrole, le nucléaire) plutôt qu'en faveur de la pacification des esprits en général, des intérêts de ses ressortissants et amis d'outre-Méditerranée en particulier :

« Le pétrole est important, matériellement et financièrement. Il ne faut pas nous laisser faire. Notre aide en dépendra. N'attachez donc pas une importance extrême à l'Algérie, qui n'en a plus ! Nous avons voulu nous dégager. Nous voilà dégagés. Les Algériens ne le sont pas, les malheureux ! Ils ne sont pas sortis de l'auberge. Nous, si, heureusement »541(*).

Puis, à l'issue du Conseil, à l'attention d'Alain Peyrefitte :

« Tout ça était inévitable. L'essentiel, c'est que c'est eux qui ont dû faire face à la rébellion des Kabyles, au maintien de l'ordre, à la cohésion nationale. S'ils s'entre-tuent, ce n'est plus notre affaire. Nous en sommes dé-bar-ras-sés, vous m'entendez ? » (c'est l'auteur qui souligne).

 

Précisément, par-delà la mise au jour des directives et la mise à plat des responsabilités afférentes à la mise en oeuvre de cette politique de "mise à distance", ce qui, aujourd'hui encore, interroge, voire suscite la polémique542(*), ce sont les motivations et ressorts profonds d'un tel arbitrage. A une époque - la nôtre - où, de manière grandissante, l'intervention militaire se justifie par le risque humanitaire (le fameux « devoir d'ingérence »543(*)), l'attitude inverse ou symétrique - à savoir le refus de l'intervention humanitaire au nom du risque militaire - peut étonner, surtout s'agissant non de parfaits étrangers mais d'ex-compatriotes et compagnons d'armes. Cela peut-il s'expliquer - comme nous avons commencé de le voir (« soldats de pacotille » jouant le « double jeu », « magma qui n'a servi à rien ») - par l'image que le général de Gaulle et ses hauts collaborateurs s'étaient formée des intéressés ? Et dans quelle mesure cette image a-t-elle influé sur la stratégie de "mise à distance" précédemment détaillée ? En outre, quelle a été la part de l'incroyance gouvernementale - et gaullienne en particulier - quant à la possible coexistence et, plus encore, quant à la possible intégration des communautés musulmane et européenne dans un cadre français, en Algérie mais aussi en France ? Nous verrons que l'une et l'autre de ces dimensions - l'image des harkis en tant que (moitiés de) soldats, et l'image des harkis en tant que populations allogènes inassimilables - constituent, à n'en pas douter, deux déterminants majeurs de la "frilosité" des autorités au moment d'envisager l'avenir des ex-supplétifs et de mettre en place le "plan général de rapatriement".

Certes, tout n'est pas réductible à la volonté d'un homme et de son proche entourage, quand bien même seraient-ils aux commandes de l'Etat. Mais dans l'affaire algérienne, il convient de rappeler combien la personnalité et l'aura du général de Gaulle ont été déterminantes, de même que son oeuvre institutionnelle de renforcement de l'exécutif, l'autorisant en quelques mois à impulser des inflexions décisives à la politique algérienne de la France, là où ses prédécesseurs avaient échoué à dégager des majorités claires et à oeuvrer dans la continuité. Il se trouve que l'on connaît assez bien, par différentes sources (dont certaines au plus près de l'intéressé ; cf. Alain Peyrefitte), la nature de la considération portée par le général de Gaulle aux troupes supplétives en tant que telles, mais encore son opinion quant à la possibilité et à la désirabilité d'une coexistence des communautés musulmane et européenne dans un cadre français (en Algérie mais aussi en France). L'une et l'autre éclairent utilement la compréhension des tenants et des aboutissants de la politique gouvernementale à l'égard des musulmans pro-français (et des supplétifs en particuliers) à l'heure où fut décidé le désengagement de la France en Algérie.

c) L'autre figure du Père, ou la place accessoire des musulmans pro-français dans le dessein gaullien

c.1 Sur la considération portée par le chef de l'État aux troupes supplétives et sur son attitude quant à l'évolution de leurs effectifs

Sur la fiche « De Gaulle et l'Algérie » publiée sur le site Internet de l'Institut Charles de Gaulle, on peut lire que les harkis auraient été recrutés « contrairement aux instructions du Général »544(*). C'est là, nous le verrons, un raccourci rétrospectivement commode mais inexact. Et doublement instructif : 1. parce qu'il semble témoigner sinon de la gêne, tout au moins de la volonté de ceux qui se font les "gardiens" de la mémoire gaullienne de désamorcer toute polémique liée à la destinée des ex-supplétifs de l'armée française ; 2. parce qu'il témoigne indirectement de la faible considération - jamais exprimée publiquement cependant - portée par l'intéressé aux dits supplétifs.

L'affirmation selon laquelle les harkis et autres supplétifs auraient été recrutés « contrairement aux instructions du Général » est un raccourci commode mais inexact, avons-nous dit. S'il a parfois laissé entendre, sans y insister, qu'il était préférable de contenir la croissance des effectifs (sinon pour s'en servir comme variable d'ajustement avec les effectifs d'appelés ou de rappelés545(*)), ou encore de les employer à des tâches statiques546(*), le général de Gaulle ne s'est par contre jamais opposé au principe même du recrutement de supplétifs musulmans. Il s'est du reste finalement toujours rendu aux arguments de ses généraux - et notamment du général Challe, au point, d'une part, de ratifier le doublement des effectifs de harkis (qui passent de 30.000 à 60.000 unités) et, d'autre part, de se servir de cette présence massive d'auxiliaires musulmans aux côtés de l'armée française comme d'un argument publicitaire dans plusieurs de ses discours publics. Dans une conférence de presse du 25 mars 1959, le général de Gaulle, évoquant l'évolution de la situation en Algérie depuis son retour au pouvoir, s'exclame : « Et pour combien faut-il compter le nombre et l'importance des rapports humains qui vont se multipliant entre la France et l'Algérie et dans lesquels l'Armée où servent 110.000 musulmans joue un rôle capital ». Dans son célèbre discours sur l'autodétermination, encore, le 16 septembre 1959 : « Notre Armée accomplit sa mission courageusement et habilement en combattant l'adversaire et en entretenant avec la population des contacts larges et profonds qui n'avaient jamais été pris. Que nos soldats, et en particulier les 120.000 qui sont musulmans, aient fléchi devant leur devoir, ou bien que la masse algérienne se soit tournée contre la France, alors c'était le désastre ! ». Dans son discours du 10 novembre 1959, surtout, de Gaulle se félicite des effectifs pléthoriques des musulmans pro-français, et loue leur fidélité, chiffres à l'appui : « La rébellion parvient-elle à empêcher les musulmans algériens de servir dans les Forces de l'Ordre ? Voici : en janvier 1957, il y avait comme effectifs musulmans dans nos forces 43.400 hommes, tant appelés au titre du contingent qu'engagés volontaires ou supplétifs armés. Il y a, actuellement, 182.000 hommes dont 129.000 servent dans les troupes régulières et 53.000 sont des auxiliaires armés [NDA : c'était l'inverse, en fait]. Ce quadruplement des effectifs musulmans a-t-il augmenté la proportion des désertions ? Pas du tout et au contraire. Il y avait, en moyenne, en 1957, tous les mois, pour 1.000 musulmans, 4,5 pour mille de déserteurs. Il y en a, actuellement, chaque mois, moins de 1,4 pour mille ». Et de fait, les effectifs de supplétifs (toutes catégories confondues), loin de décroître après l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, vont atteindre leur maximum historique plus de deux années après son arrivée au pouvoir, à l'hiver 1960-1961.

Pour autant, nous savons par différentes sources que le général de Gaulle semble n'avoir jamais fait grand cas de ces combattants, quand bien même aurait-il publiquement déclaré le contraire. En privé, il ne cachait pas son scepticisme, voire un certain mépris à l'égard de soldats trop peu conventionnels à son goût. Les déclarations - déjà citées - sur les « soldats de pacotille » ou le « magma qui n'a servi à rien » sont édifiantes à cet égard (voir supra). De même que les déclarations rétrospectives du général Buis - alors colonel et chef du cabinet militaire du haut-commissaire de la République pendant la période de passation des pouvoirs - alléguant que, « dans leur majorité », les harkis avaient joué un « double jeu ». Nous n'y reviendrons pas, sinon pour y ajouter cette déclaration récente de Pierre Messmer, ministre des Armées du général de Gaulle, soulignant que « [celui-ci], il est vrai, n'a pas eu pour les harkis beaucoup de considération, ni de commisération »547(*).

c.2 Sur le scepticisme du chef de l'État quant à la possible coexistence et, plus encore, quant à la possible intégration des communautés européenne et musulmane dans un cadre français

« Sans doute était-il normalement prévu par le gouvernement qu'une grande partie de la colonie française [entendre européenne] envisagerait le rapatriement », écrit de Gaulle dans ses Mémoires d'espoir548(*). Mais il ne touche mot des Français-musulmans qui, à des titres divers, servirent le drapeau français entre 1954 et 1962 et qui, du même coup, se trouvèrent irrémédiablement compromis aux yeux des nouvelles autorités algériennes. Or, par-delà l'image - somme toute médiocre - qu'il s'était formée des supplétifs en tant que soldats (voir la section précédente), et aux dires mêmes de certains de ses plus proches collaborateurs, le général semble n'avoir jamais vraiment cru à la possible coexistence des communautés européenne et musulmane dans un cadre français (en Algérie ou en métropole), ni appelé de ses voeux un plus grand brassage des origines sous l'égide de la Nation française. Dans son livre-témoignage C'était de Gaulle, Alain Peyrefitte rapporte les confidences que le général de Gaulle lui aurait faites, à l'occasion des audiences particulières auxquelles il était régulièrement convié, au sujet de l'intégration des Français-musulmans. Dans un entretien privé qu'il accorde à Alain Peyrefitte, le 5 mars 1959, le général de Gaulle répond à celui-ci, qui lui demande pourquoi il n'a jamais utilisé le terme "intégration" :

« Parce qu'on a voulu me l'imposer, et parce qu'on veut faire croire que c'est une panacée. Il ne faut pas se payer de mots ! C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte et qu'elle a une vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuplement européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu'on ne se raconte pas d'histoires ! Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez bien regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants (il doit penser à Soustelle). Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l'intégration, si tous les Arabes et Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcher de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! »549(*).

Quelques mois plus tard, le 20 octobre 1959 l'Elysée, et toujours dans le cadre d'un entretien privé accordé à Alain Peyrefitte, il reprend cette antienne de l'invasion et de la perte de souveraineté : « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l'Elysée ? »550(*).

Déjà, le 5 mars 1958, peu avant son arrivée au pouvoir, le général de Gaulle avait fait part de considérations analogues à Albert Camus, avec qui il avait été mis en présence. Dans une lettre à sa femme, Francine, Camus explique qu'ayant évoqué l'attribution de la citoyenneté à tous les Algériens, il s'est attiré cette réponse du général : « Oui, et nous aurions cinquante bougnoules à la Chambre ! »551(*).

Le général, qui instaurera pourtant le suffrage universel en Algérie quelques mois plus tard, mais sachant sans doute déjà - au vu des arguments développés sur le "fond" - que cela ne pouvait être que transitoire, ne déviera jamais dans son argumentation, se refusant toujours à employer le mot intégration (voir ci-dessus), et justifiant après-coup sa politique de « dégagement » selon une ligne de justification qui, pour être gardée confidentielle et parce que gardée confidentielle, restera continûment identique à elle-même (à l'inverse de ses louvoiements publics). Ainsi, après le Conseil des ministres du 4 juillet 1962, tirant les conclusions - en la seule présence d'Alain Peyrefitte - du transfert effectif de souveraineté, la veille, en Algérie : « Avec le recul, on comprendra que ce cancer allait nous emporter. On reconnaîtra que «l'intégration», la faculté donnée à dix millions d'Arabes, qui deviendraient vingt, puis quarante, de s'installer en France comme chez eux, c'était la fin de la France »552(*).

Ce "différentialisme" vaut aussi crainte de la mixité. Au député U.N.R. Raymond Dronne, favorable à l'Algérie française : « Voyons, Dronne ! Donneriez-vous votre fille à marier à un bougnoule ? »553(*). A un autre député U.N.R., Léon Delbecque, également partisan de l'Algérie française : « Et puis, Delbecque, vous nous voyez mélangés à des Musulmans ? Ce sont des gens différents de nous. Vous nous voyez mariant nos filles avec des Arabes ? »554(*).

Les citations de cet ordre abondent dans le livre de Jean-Raymond Tournoux mais, à la différence d'Alain Peyrefitte, ce sont là des propos rapportés. Tel n'est pas le cas des déclarations faites par le général de Gaulle à Cyrus Sulzberger, ancien directeur du New-York Times, dans le cadre d'une série d'entrevues accordées au journaliste américain entre 1947 et 1963 : « Qu'est-ce que les Arabes ? Les Arabes sont un peuple qui, depuis les jours de Mahomet, n'ont jamais réussi à constituer un Etat. Avez-vous vu une digue construite par les Arabes ? Nulle part. Cela n'existe pas. Les Arabes disent qu'ils ont inventé l'algèbre et construit d'énormes mosquées. Mais ce fut entièrement l'oeuvre des esclaves chrétiens qu'ils avaient capturés. Ce ne furent pas les Arabes eux-mêmes. Ils ne peuvent rien faire seuls »555(*).

Le fils aîné du général, l'amiral Philippe de Gaulle, a lui-même récemment rapporté, dans ses recueils d'entretiens avec Michel Tauriac, ce qu'inspirait à son père les notions d'intégration et d'assimilation : « [Mon père] respectait les Tziganes en tant que tels ou les Nord-Africains, ou n'importe quelle autre communauté, mais il ne les appréciait pas en tant que collectivité. Il ne voulait pas les voir en France sous cette forme. (...) Encore une fois, il pensait que tous les apports humains au pays étaient une bonne chose, mais qu'ils devaient être assimilés. «Non pas intégrés, insistait-il, mais fondus avec les autres». Et leur nombre devait être limité à un pourcentage raisonnable, c'est-à-dire acceptable pour tous les Français de souche. Il ironisait : «On aime bien les Allemands, ils apportent Goethe et Mozart, mais on n'aime pas les Allemands quand ils arrivent à un million ! ». Il estimait : «Si une communauté n'est pas acceptée, c'est qu'elle ne donne pas de bons produits, sinon elle est admise sans problème. Si elle se plaint de racisme à son égard, c'est parce qu'elle est porteuse de désordre. Quand elle ne fournit que du bien, tout le monde lui ouvre les bras. Mais il ne faut pas qu'elle vienne chez nous imposer ses moeurs» »556(*).

Selon Guy Pervillé, « De Gaulle jugea impossible l'intégration de la population musulmane pour des raisons démographiques et économiques, (...) mais également du fait de sa conception barrésienne de la nation française, produit d'un déterminisme historique et géographique millénaire. (...) Ainsi sa politique algérienne restait fidèle à une logique nationaliste qu'on peut estimer de droite »557(*).

De même, Emmanuel Le Roy Ladurie qui, avec force précaution, cherche « une explication des comportements certes critiquables d'un homme d'Etat par ailleurs génial et dont le bilan d'ensemble est si suprêmement glorieux que telle ou telle attaque de notre part n'enlève rien à la «vastitude» de son personnage », avance malgré tout que « de Gaulle n'aimait pas tellement les Algériens : ni les Arabes, bien sûr, ni non plus les pieds-noirs (...). Parmi ces pieds-noirs, de Gaulle n'appréciait qu'à moitié les juifs sépharades, en ex-maurrassien qu'il était (...). Les Méditerranéens musulmans, mais aussi chrétiens, italiens par exemple, n'étaient pas davantage en odeur de sainteté au gré du châtelain de Colombey. Quand on acceptera enfin de se débarrasser de la chape de plomb hagiographique dont la gauche intellectuelle d'aujourd'hui a enveloppé la mémoire du «grand Charles», on y verra plus clair sur ces divers points »558(*). Dans la même édition du Figaro littéraire, l'historien Benjamin Stora revient sur « l'élaboration de cette mythologie libératrice de l'homme du Sud » qui a été associée à la mémoire de l'auteur du discours de Brazzaville et du discours de Phnom Penh : « Dans le souvenir et la mémoire de nombreux Français, l'image du général de Gaulle est celle d'un décolonisateur, attentif au sort des populations du Sud, proches de leurs aspirations et souhaits ». « Pourtant, ajoute-t-il, c'est en «Nordiste« que le général de Gaulle regarde les populations d'Algérie dans leurs diversités, sans voir leur façon de pratiquer un art de vivre ensemble (...). De Gaulle se méfie des mouvements de l'extérieur venant encombrer, perturber cette conception d'une identité française, judéo-chrétienne et européenne. Il craint, par la perpétuation de l'histoire coloniale, une «invasion« de l'islam en France. Les exemples de citations abondent où il exprime sa peur d'une représentation musulmane à l'Assemblée nationale française, ses réticences sur une mixité possible par des mariages entre Européens et Algériens musulmans »559(*).

Une conception de la Nation française et de ses frontières que l'on retrouve à l'identique, aujourd'hui encore, chez Pierre Messmer, qui fut ministre des Armées du général de Gaulle. Répondant à une interview de la feuille d'information virtuelle La Nouvelle Liberté (www.nouvelleliberte.com), il estimait ainsi que « le problème essentiel est celui de l'assimilation : on assimile certains immigrés, pas d'autres. Les immigrés italiens, espagnols, portugais sont parfaitement assimilés. Les immigrés du Maghreb et d'Afrique noire sont, quant à eux, difficilement assimilables (...). On dit que la France est un pays d'immigration. C'était vrai lorsque les immigrants désiraient réellement s'assimiler, ce qu'ils pouvaient facilement faire car ils étaient issus de la civilisation judéo-chrétienne, catholique »560(*). Plus encore, Christian Fouchet, haut commissaire de la République en Algérie jusqu'à l'indépendance, décrit en ces termes - dans ses mémoires intitulés Au service du Général de Gaulle - ses adieux à son personnel : « Le lendemain matin, je fis d'abord mes adieux à tout le personnel de ma villa. Ces braves gens semblaient sincèrement désolés de mon départ. Le vieux Nedjeb, qui avait servi tous les gouvernements généraux depuis vingt-cinq ans, m'avait supplié de l'emmener. Mais qu'eût-il fait en France avec ses huit ou dix enfants ? »561(*). L'on peut aussi évoquer Claude Chayet, diplomate et membre de l'équipe formée autour de Louis Joxe, dont Jérôme Hélie dit qu' « il ne connaissait pas l'Algérie, et n'y trouvait pas grand inconvénient ». Selon Jérôme Hélie, « Claude Chayet ne croyait pas à l'intégration de l'Algérie dans la France, et évoque encore aujourd'hui comme absurde l'idée d'une Assemblée nationale où siégeraient cent quatre-vingts Algériens, en écrasante majorité musulmans »562(*).

Ces propos, dans leur ensemble, éclairent d'un jour particulier non seulement la décision prise, s'agissant des Algériens de statut civil de droit local, de subordonner le maintien - et non la déchéance - de la nationalité française à une déclaration expresse des intéressés, mais encore les autres éléments de la politique de "mise à distance" des anciens supplétifs, précédemment décrite : strict contingentement des rapatriements visant à fixer les intéressés en Algérie d'abord, politique délibérée de "ghettoïsation/relégation géographique" de ceux qui, ayant été pris en charge dans le cadre du "plan général de rapatriement", ont été transférés vers la France ensuite563(*). Mais ce qui importe davantage, ici, pour comprendre ce que sera la construction rétrospective d'une image officielle des harkis (ou, plutôt, ce que sera son "élision"), c'est le décalage entre ces discours d'officine (où l'on ne parle généralement pas pour ne rien dire) et le discours des foules (où l'on "dit" parfois pour ne pas parler). Ainsi, à mille lieues des confidences privées faites à Alain Peyrefitte et des argumentaires développés dans le secret des cabinets et des cénacles, les discours publics du chef de l'Etat, plutôt que d'insister sur ce qui différenciait les différentes composantes de la population algérienne (que l'on pense à la métaphore de « l'huile » et du « vinaigre » ; voir ci-dessus), avaient exalté leur unité, et fait fond sur sa pérennité. A Alger, bien sûr, le 4 juin 1958 : « A partir d'aujourd'hui et dorénavant, la France considère que, dans toute l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants : il n'y a que des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs »564(*) ; le 6, à Mostaganem : « Il est parti de cette terre magnifique d'Algérie un mouvement exemplaire de rénovation et de fraternité. Il s'est levé de cette terre éprouvée et meurtrie un souffle admirable qui, par-dessus la mer, est venu passer sur la France entière pour lui rappeler quelle était sa vocation (...). Mais, à ce que vous avez fait pour elle [la France], elle doit répondre en faisant ici ce qui est son devoir, c'est-à-dire considérer qu'elle n'a, d'un bout à l'autre de l'Algérie, dans toutes les catégories, dans toutes les communautés qui peuplent cette terre, qu'une seule espèce d'enfants. Il n'y a plus ici, je le proclame en son nom et je vous en donne ma parole, que des Français à part entière, des compatriotes, des frères qui marcheront désormais dans la vie en se tenant par la main ! (...) L'Algérie est une terre française, organiquement, et pour toujours. (...) Vive Mostaganem ! Vive l'Algérie française ! Vive la République ! Vive la France ! » ; Le 6 encore, à Oran : « Oui ! Oui ! Oui ! La France est ici avec sa vocation. Elle est ici pour toujours ! Vive cette bonne terre française ! » ; le 29 janvier 1960, après la « semaine des barricades », à Alger : « Comment pouvez-vous douter que si un jour les Musulmans décidaient librement et formellement que l'Algérie de demain doit être unie étroitement à la France rien ne causerait plus de joie à la patrie et à De Gaulle que de les voir choisir entre telle ou telle solution, celle qui serait la plus française ? Comment pouvez-vous nier que toute l'action de développement des populations musulmanes, entamée depuis 18 mois, actuellement poursuivie et qui, après la pacification, devra s'épanouir encore, tend précisément à créer de multiples et nouveaux liens entre la France et les Algériens ? ». Ce n'est que dans son allocution radiodiffusée du 8 mai 1960 que, pour la première fois de manière évidente, le chef de l'Etat opère une nette distinction entre les « populations algériennes » et « ses propres enfants » : la rupture est alors consommée avec le discours du 6 juin 1958 à Mostaganem, dans lequel le chef de l'Etat avait déclaré ne discerner en Algérie qu' « une seule espèce d'enfants ».

Pourtant, si l'on en croit certaines déclarations rétrospectives de Pierre Messmer, dès 1958, « lors de son retour au pouvoir », de Gaulle « savait que l'indépendance était inéluctable et dans l'ordre des choses »565(*). Avis étayé, semble-t-il, par la lecture des mémoires du général de Gaulle puisque, dans ceux-ci, l'intéressé affirme lui-même que dès son retour au pouvoir « les grandes lignes [NDA : de sa politique] étaient arrêtées dans mon esprit », ajoutant : « Si de but en blanc j'affichais mes intentions, nul doute que sur l'océan des ignorances alarmées, des étonnements scandalisés, des malveillances coalisées se fût levée dans tous les milieux une vague de stupeurs et de fureurs qui eût fait chavirer le navire. Sans jamais changer de cap, il me faudrait donc manoeuvrer jusqu'au moment où décidément le bon sens aurait percé les brumes »566(*). Tel n'est pas en effet, comme nous venons de le voir, la teneur des messages qu'il délivre initialement à l'opinion publique, à commencer par les Algériens de toutes origines et de toutes confessions, à qui il semble promettre la concorde dans un cadre français, notamment le 6 juin à Mostaganem (devant un parterre majoritairement musulman) et à Oran (devant un parterre majoritairement européen). C'est dans ce décalage entre le discours des foules et les discours de cabinet que se joue, d'une certaine façon, l'abandon à eux-mêmes des musulmans engagés, à un titre ou à un autre, aux côtés de la France. Car tant les confidences privées du général de Gaulle à Alain Peyrefitte sur l'intégration que ses écrits rétrospectifs (ainsi que les révélations de ses proches collaborateurs) paraissent témoigner de ce que les fausses assurances prodiguées à « ceux des musulmans qui voudraient rester français » sur la question de la nationalité, ou encore le caractère minimaliste du "plan général de rapatriement", doivent moins à des tâtonnements de circonstances, imputables à la pression des événements, qu'à une impréparation voulue visant à mettre les parties concernées devant le fait accompli du retrait de la souveraineté française et de la nécessité pour eux de s'en accommoder.

Expression forte du décalage entre discours publics et discours d'officine, en même temps qu'expression incisive des réticences du chef de l'Etat à confondre en un même sentiment fraternel Européens d'Algérie et musulmans pro-français, le général de Gaulle n'hésita pas, lorsque vint l'heure des périls, à opérer un distinguo très net entre ce que serait l'attitude de la France à l'égard des musulmans non inféodés au FLN et ce qu'elle serait à l'égard des Européens d'Algérie : « On ne peut accepter de replier tous les musulmans qui viendraient à déclarer qu'ils ne s'entendront pas avec leur gouvernement ! Le terme de rapatriés ne s'applique évidemment pas aux musulmans (...). Dans leur cas, il ne saurait s'agir que de réfugiés ! Mais on ne peut les recevoir en France, comme tels, que s'ils couraient des dangers ! »567(*). Au cours de ce même Conseil des ministres du 25 juillet 1962, Georges Pompidou, qui rappelait que des camps militaires avaient été installés en métropole pour ceux des supplétifs qui avaient bénéficié - au cours du mois de juin - de la première vague de rapatriements officiels (initialement conçue comme suffisante), et qui signalait que ces camps étaient désormais « submergés », se lamentait de ce que « ces gens ne veulent pas travailler. Ils se trouvent très bien au Larzac sous leurs tentes et ils s'y installeraient volontiers pour l'hiver et au-delà ». Réponse agacée du général de Gaulle : « Il faut les mettre en demeure ou de travailler, ou de repartir ». Alain Peyrefitte de signaler qu'à ce moment « plusieurs collègues baissent la tête »568(*).

Cependant, pour Pierre Messmer, qui s'exprime rétrospectivement à ce sujet, l'attitude du chef de l'État ne doit pas être interprétée comme une marque de défiance à l'égard des musulmans en général, et des supplétifs en particulier. Selon lui, le général de Gaulle « croyait que l'avenir de ces hommes-là était en Algérie, leur pays, et que les transporter en France serait à l'origine de grands problèmes ». Il ajoute : « Il [le général de Gaulle] ne pouvait imaginer que le FLN se comporterait avec une telle sauvagerie »569(*). Au fond, pour l'ancien ministre de la Défense, le chef de l'Etat n'aurait été mû que par une vision pragmatique des choses - un « chacun chez soi ! » qui, pour d'autres, s'apparente pourtant à une forme de différentialisme - et, s'il a failli en la circonstance, ce n'est que par excès d'angélisme.

La première assertion, nous l'avons vu, peut-être sérieusement mise en doute au regard des considérations privées du général. Du reste, qu'en est-il de la frontière entre "pragmatisme" et "différentialisme" quand l'enjeu immédiat n'est pas de considérer l'endroit où les anciens supplétifs et leurs familles seront les plus à même de s'adapter (y compris au risque de « grands problèmes ») mais celui où ils pourront survivre, tout simplement ? Quant à la seconde assertion, elle suppose un chef de l'Etat coupé à ce point des réalités qu'il n'aurait somme toute jamais pris conscience des voies et moyens du FLN dans et à l'issue de la guerre570(*). Or, comme cela a déjà été souligné, peu après son retour au pouvoir, et alors qu'il n'envisageait pas encore publiquement de se résoudre à la « sécession », le général lui-même avait multiplié les déclarations sans équivoques quant aux convulsions auxquelles serait promise une Algérie livrée par exclusive au FLN. En outre, les instructions - déjà citées - données par le général de Gaulle dans le secret des débats du Conseil des Ministres du 25 juillet 1962, à la suite de la conclusion des accords d'Evian et au lendemain immédiat de l'accession à l'indépendance de l'Algérie, témoignent de ce que ce n'est pas l'ingénuité de l'intéressé qui est en cause (scénario de la « bonne foi abusée ») mais la volonté clairement affichée de ne pas dévier de la politique de « dégagement » en général, de la politique de mise à distance des musulmans non inféodés au FLN en particulier.

À l'inverse, pourtant, Pierre Messmer n'hésite pas à puiser dans les amertumes personnelles du général de Gaulle pour expliquer son attitude distante à l'égard des pieds-noirs. Ainsi, selon Messmer, de Gaulle leur aurait tenu grief d'avoir été « globalement pétainistes » durant la Seconde Guerre mondiale571(*). Faut-il conclure de ces approches si différemment précautionneuses que, dans l'esprit de l'ancien ministre des Armées, le sujet des harkis est décidément trop sensible - et la destinée qui leur a été faite trop difficile à assumer - pour laisser place, aujourd'hui encore, à de franches explications ?

B. Chiffrer les maux

Au regard de notre problématique d'ensemble, la question du nombre - nombre de réfugiés en France (les Français musulmans rapatriés proprement dits) et nombre de victimes en Algérie (massacres de l'après-indépendance) - est centrale tant pour apprécier l'empreinte laissée (le passé tel qu'il pèse, ou la stigmatisation telle qu'elle est subie) que pour déconstruire les usages politiques faits de la destinée dramatique des harkis au sein et autour de cette communauté (le choix du passé, ou la stigmatisation telle qu'elle est "agie" et "ré-agie"). L'abord de cette question participe ainsi de l'objectivation du travail de l'écart entre ce qui a été (l'advenu) et ce qui en a été dit ou donné à voir (le représenté), notamment pour ce qui a trait aux enjeux de la transmission (dimension intersubjective), de la reconnaissance (dimension politique) et du pardon (dimension éthique). A ce stade, il importera d'abord - tant les divergences et les imprécisions sont grandes en la matière - de mettre en perspective puis de soumettre à examen critique les évaluations disponibles. Sur ces bases, il nous sera possible, par la suite (voir notamment les parties 2 et 4), de montrer comment et d'expliquer pourquoi les "enjeux de chiffrage" sont, aujourd'hui encore, au coeur des polémiques liées au ressouvenir de la destinée des anciens harkis, qu'il s'agisse de dramatiser cet événement ou de le scotomiser/euphémiser.

- 1. Sur le nombre de rapatriements

Combien de musulmans pro-français, quel que fût leur statut d'affiliation au regard de la loi572(*) et quelles que fussent les modalités de leur engagement aux côtés de la France573(*), parvinrent à gagner la métropole au lendemain ou même au surlendemain de la conclusion des accords d'Evian et de l'accession à l'indépendance de l'Algérie ? Et quelle est, en fin de compte, la part des rapatriements officiels ?

Il n'existe pas (hors les estimations des historiens ou des polémistes) de données synthétiques sur la question, et les seules données dont nous disposons pèchent soit par leur incomplétude (les bilans officiels ignorent le flux des rapatriements opérés selon des modalités échappant au contrôle et dérogeant à la volonté des autorités) soit par leur indifférenciation574(*). Ainsi, l'une - l'incomplétude des données - comme l'autre - leur indifférenciation et les effets de massification de l'interprétation qui en sont la résultante - gênent une lecture fine et circonstanciée de la destinée plurielle d'une population plurielle. Il nous faudra, dès lors, procéder tant par recoupement que par dégrossissement des données disponibles pour gagner en lisibilité. De fait, dans ce qu'il est convenu d'appeler l' « abandon des harkis », la lisibilité des données surdétermine en grande partie la question de l'imputation des responsabilités. Il nous faudra, par exemple, juger du volume des rapatriements non planifiés - ce que nous appelons les rapatriements d'initiative - par différence entre le volume global des rapatriements575(*) et le volume des rapatriements effectivement pris en charge par les autorités civiles et militaires576(*). L'imprécision de tels recoupements ne fait bien sûr qu'ajouter à l'imprécision de sources dont aucune prise séparément n'est exempte de critique. Elle ne saurait néanmoins invalider une démarche qui vise à établir non des statistiques mais des ordres de grandeur.

Le recensement général de la population française de 1968 dénombre 134.724 « Français-Musulmans », dont 87.816 sont nés en Algérie - 56.000 hommes et 31.816 femmes - et 46.908 sont des enfants nés en France depuis 1962. Soit au total 24.320 familles.

En toute logique, le chiffre de la population des « Français-Musulmans » nés en Algérie recensés en 1968 (soit 87.816 personnes) équivaut (ou devrait équivaloir) à celui de la population des Français musulmans rapatriés proprement dits, c'est-à-dire à la somme des rapatriements (planifiés ou d'initiative) de musulmans pro-français et de leurs familles contraints de fuir leur terre natale après la conclusion des accords d'Evian et l'accession à l'indépendance de l'Algérie.

Il convient néanmoins de noter que les données du recensement de 1968 ne tiennent pas compte de la région Midi-Pyrénées - dont Michel Roux nous dit qu'elle a été "oubliée" dans le dépouillement - et où le nombre de « Français-Musulmans » est alors estimé par Jean Servier à 5.500 personnes, y compris les enfants nés en France depuis 1962577(*), soit - si l'on applique à cette région les ratios qui prévalent à l'échelon national - 3.575 « Français-Musulmans » nés en Algérie et près de 1.000 familles.

En outre, le chiffre de la population des « Français-Musulmans » nés en Algérie tel qu'il ressort du recensement général de la population française de 1968 tend à sous-évaluer le chiffre de la population des musulmans pro-français rapatriés d'Algérie à partir de 1962 pour au moins deux raisons : d'une part, ce chiffre ne tient pas compte des « Français-musulmans » décédés entre la date de leur rapatriement et celle du recensement578(*) ; d'autre part, à la suite de leur rapatriement, tous les musulmans pro-français n'ont pu579(*) ou voulu580(*) se faire reconnaître la nationalité française. Or, ces personnes étant réputées (aux termes de la loi) avoir perdu la nationalité française le 1er janvier 1963 pour autant qu'elles n'eussent pas souscrit de déclaration recognitive (ou que leur démarche fût vouée à l'échec) avant le 21 mars 1967, elles n'ont donc pu être recensées au titre de « Français-Musulmans » en 1968581(*).

Au final, en tenant compte des réserves précédemment exprimées (lesquelles induisent, par rapport aux résultats bruts du recensement, des variations non négligeables), si l'on agrège les données résultant du recensement général de la population française de 1968 et les données résultants de l'enquête menée par Jean Servier en 1972, il est permis d'estimer que le volume global des rapatriements (quelles qu'en fussent les modalités pratiques, officielles ou non officielles) a concerné de l'ordre de 95.000 à 100.000 personnes entre 1962 et 1968582(*).

Cette estimation - qui repose principalement sur les données du recensement de 1968 (le seul à faire ressortir en propre la population des « Français-Musulmans », à la distinguer du reste de la population) - est confirmée dans ses grandes lignes par les statistiques de déclaration de nationalité entre 1962 et 1968, établies par la sous-direction des naturalisations du ministère du Travail583(*). Ces statistiques font état de 58.932 déclarations recognitives de nationalité enregistrées entre 1962 et 1968584(*), chiffre auquel il faut ajouter 25.118 enfants de moins de 18 ans nés en Algérie et portés sur la déclaration du chef de famille, soit au total 84.050 personnes concernées585(*).

Pour autant, ce chiffre reste assez sensiblement inférieur à notre estimation globale du nombre de rapatriements (voir ci-dessus), ce pour au moins trois raisons.

En premier lieu, le chiffre des déclarations recognitives de nationalité souscrites excède significativement celui des déclarations effectivement enregistrées par les autorités compétentes : il y eut seulement 59.684 enregistrements pour 69.303 souscriptions entre 1962 et 1970, soit 9.619 refus586(*).

En second lieu, nous l'avons vu, outre les cas de refus administratifs mentionnés ci-avant, toutes les personnes soumises à un statut civil de droit local en Algérie ne purent (par manque d'information) ou ne voulurent (par prostration ou, au contraire, par sentiment de révolte ?) se faire reconnaître la nationalité française une fois empruntés les chemins de l'exil587(*).

Enfin, tous les musulmans pro-français exilés n'eurent pas à souscrire de déclaration recognitive de nationalité : quelques milliers de musulmans relevant du statut civil de droit commun en Algérie conservèrent de plein droit la nationalité française à leur entrée en France, à l'instar des « pieds-noirs ». A ce titre, ils n'apparaissent pas dans les statistiques de la sous-direction des naturalisations du ministère du Travail. Ils sont par contre comptabilisés dans le recensement de 1968 où, confondus avec l'ensemble des « Français-Musulmans » (c'est-à-dire non distingués de ceux - l'immense majorité - qui ont dû souscrire une déclaration d'option), ils n'apparaissent pas en propre. Le nombre des rapatriements de musulmans de statut civil de droit commun peut cependant être estimé par différence : en retranchant du chiffre de la population des « Français-Musulmans » nés en Algérie recensés en 1968 (soit 87.816 personnes) celui de la population effectivement concernée par les déclarations recognitives de nationalité enregistrées à cette date (soit 84.050 personnes), on obtient un ordre de grandeur de 3.500 à 4.000 musulmans de statut civil de droit commun rapatriés en France.

Somme toute, les statistiques de déclaration recognitive, revues et corrigées dans le dessein d'apprécier le chiffre d'ensemble de la population rapatriée (y compris, donc, la dizaine de milliers de rapatriés musulmans qui n'ayant pu se faire reconnaître la nationalité française avant 1968, ont bénéficié après-coup - entre 1968 et 1984 - de la procédure dite de « réintégration par décret », ainsi que les quelques milliers de Français musulmans rapatriés relevant du statut civil de droit commun en Algérie, donc non concernés par les procédures de réintégration), induisent à leur tour une évaluation globale du nombre des rapatriements de l'ordre de 95.000 à 100.000 musulmans pro-français et membres de leurs familles.

Relativement à cet ordre de grandeur, quelle est la part due aux rapatriements d'initiative, lesquels, nous l'avons vu, furent constamment entravés par les pouvoirs publics ? Autrement dit, dans quelle mesure l'évaluation globale du nombre des rapatriements excède-t-elle le décompte officiel des seuls rapatriements effectivement pris en charge par les pouvoirs publics en vertu du plan général de rapatriement ? Cet écart est-il significatif d'une forme d'impéritie des autorités compétentes dans la prise en charge des populations menacées ?

S'agissant du décompte (officiel) du nombre de personnes (familles comprises) ayant bénéficié des procédures de transfèrement vers la France mise en place par les autorités, nous ne disposons que de bilans partiels, les seuls décomptes globaux (mais non officiels) dont nous disposions (pour toute la période considérée, qui s'étale depuis les premiers rapatriements opérés à la fin du printemps 1962 jusqu'aux dernières libérations de prisonniers à l'automne 1969) émanant d'évaluations rétrospectives d'historiens, d'acteurs (tel le général Buis) ou de témoins de l'époque (tel le général François Meyer).

Pour la période s'étendant depuis la conclusion des accords d'Evian et l'entrée en vigueur du cessez-le-feu jusqu'à la fin de l'année 1962, un premier décompte des rapatriements effectivement pris en charge par les autorités est communiqué début 1963 à l'Assemblée nationale par le secrétaire d'Etat en charge des Affaires algériennes auprès du Premier ministre588(*) : les effectifs des musulmans rapatriés - y compris les familles - dans le cadre du plan général au cours de l'année 1962 s'élèveraient à 14.000 personnes entre mars et septembre, et à 7.000 personnes pour la période qui court d'octobre à décembre, soit 21.000 personnes au total.

Nous ne disposons, pour toute l'année 1963, d'aucun décompte officiel. Néanmoins, l'estimation de 15.000 rapatriements (soit 1.250 rapatriements par mois en moyenne) avancée par le général François Meyer (qui ne cite pas ses sources)589(*) nous semble relativement fiable en ce qu'elle traduit sans l'exagérer la décroissance du rythme des opérations de transfèrement : 21.000 rapatriements sur 9 mois pour l'année 1962 (soit 2.333 rapatriements par mois en moyenne), 15.000 rapatriements sur 12 mois en 1963 (soit 1.250 rapatriements par mois en moyenne). A quoi s'ajoutent, selon un document émanant du ministère des Rapatriés en date du 9 juin 1964590(*), 3.480 rapatriements au cours du premier semestre 1964 (soit 580 rapatriements par mois en moyenne).

Après le départ des derniers détachements de l'armée française591(*) et l'interruption subséquente du plan général de rapatriement, une nouvelle procédure de rapatriements est mise en place conjointement par l'ambassade de France et la Croix-Rouge. Cette procédure, dite des « laissez-passer », est ouverte aux anciens détenus du FLN ainsi qu'à leurs familles désireux de refaire leur vie en France. Selon le colonel Schoen, il y eut 1.166 rapatriements bénéficiant de cette procédure entre 1965 et 1970592(*).

Il convient enfin d'ajouter que 3.200 engagés593(*) furent démobilisés au camp de Sissonne, soit environ 10.000 personnes avec les familles (lesquelles furent progressivement mais non immédiatement transférées vers la France).

Tout compte fait, on peut estimer (avec le général François Meyer) à près de 50.000 les effectifs de musulmans pro-français et membres de leurs familles (toutes catégories confondues) ayant bénéficié des opérations officielles de transfèrement vers la France. Cette estimation est concordante avec celle avancée par Guy Pervillé et faisant état - hors les effectifs des engagés démobilisés et leurs familles, ainsi que les ex-détenus rapatriés à partir de 1965 en vertu de la procédure dite des « laissez-passer » - de « 42.000 réfugiés officiellement recueillis et transportés en métropole par l'armée française de juin 1962 à 1965594(*) ; elle est pareillement concordante avec l'estimation de Charles-Robert Ageron faisant état de « 41.500 supplétifs rapatriés passés par les centres de transit jusqu'en 1965 »595(*), à cette réserve de formulation près que cette estimation doit être entendue comme englobant 41.500 supplétifs et membres de leurs familles (soit 15.000 supplétifs environ).

Si l'on retranche le chiffre de 50.000 rapatriements officiellement pris en charge de celui qui résulte de notre estimation globale du nombre de transfèrements opérés vers la France (de l'ordre de 95.000 à 100.000), on obtient une estimation du nombre de musulmans parvenus à trouver refuge en métropole en dehors des voies officielles (et, ce, en dépit des mesures d'interdiction édictées par les autorités à l'encontre des initiatives privées) de l'ordre de 45.000 à 50.000, soit probablement près d'un musulman pro-français rapatrié sur deux.

Il est à noter que notre évaluation tant du chiffre que de la part des musulmans pro-français et membres de leurs familles parvenus à gagner la métropole en dehors des voies officielles est nettement inférieure à celle avancée par Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou qui, retranchant du nombre des « Français-Musulmans » nés en Algérie recensés en 1968 (soit près de 88.000 personnes) l'estimation chiffrée avancée par le général Buis de 25.000 musulmans pro-français et membres de leurs familles rapatriés par l'armée (estimation avancée dans l'entretien accordée par le général Buis à la revue L'Histoire en 1991), font état de « 63.000 Français musulmans [qui] se sont «rapatriés» par leurs propres moyens ou [qui] ont été «rapatriés» par l'ensemble des associations et amicales », soit près des trois-quarts des rapatriés musulmans596(*).

Cependant, cette évaluation, qui s'appuie sans distance critique ni précautions méthodologiques sur des sources hétérogènes et inégalement fiables, pèche par son manque de rigueur : d'une part, Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou font équivaloir le nombre total des musulmans pro-français et membres de leurs familles parvenus à trouver refuge en France (par quelque moyen que ce fût) à celui des « Français-Musulmans » nés en Algérie recensés sur le territoire métropolitain en 1968 ; or, nous avons vu que ce dernier chiffre sous-estimait celui des rapatriements de musulmans pro-français d'environ une dizaine de milliers (voir détails ci-dessus) ; d'autre part, Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou semblent tenir pour fiable l'estimation rétrospective faite par le général Buis du nombre des musulmans pro-français et membres de leurs familles rapatriés dans le cadre du plan général, laquelle évaluation sous-estime pourtant vraisemblablement d'au moins une vingtaine de milliers le nombre des personnes réfugiées ayant bénéficié du concours des autorités (et en particulier de l'armée). Compte tenu des responsabilités éminentes qui ont échu au général Buis - alors simple colonel - en tant que chef du cabinet militaire du haut-commissaire en Algérie, de telles approximations peuvent paraître étonnantes, même si, nous l'avons vu, le souci premier des autorités était alors de limiter les prises en charge, non de les faciliter. Car, même si elles ont été revues constamment à la hausse et corrigées selon les réalités (incontournables et pressantes) du terrain, les prévisions officielles de transfèrements vers la métropole ont eu dès l'origine tendance à sous-estimer (de propos délibéré) l'ampleur des mesures de protection et de sauvegarde rendues nécessaires par la situation de fait créée dans les ex-départements français. A ce propos, il est sans doute nécessaire de rappeler que le 30 mai 1962 le secrétaire d'Etat aux Rapatriés Robert Boulin estimait le nombre des personnes menacées, pour toute l'Algérie, à environ 5.000 (y compris les familles), ordre de grandeur confirmé quelques jours plus tard par un communiqué émanant du ministère des Armées, lequel évaluait à 4.930 le nombre des personnes susceptibles d'être prises en charge par les autorités (là encore familles comprises). Guy Pervillé, se fondant sur les notes prises en Conseil des ministres par Alain Peyrefitte et reproduites dans le tome 1 de C'était de Gaulle, rapporte - non sans malice - qu'à l'annonce des prévisions de Robert Boulin le général de Gaulle se serait écrié : « Ne calculez-vous pas un peu juste ? »597(*). « Un peu juste », en effet, au regard du rapport adressé à l'ONU par l'ex-contrôleur général des Armées Christian de Saint-Salvy qui, peu avant la conclusion des accords d'Evian, nous l'avons dit, avait estimé le nombre des musulmans pro-français menacés par d'éventuelles représailles à 250.000 (toutes catégories confondues, civiles et militaires), soit environ un million de personnes en incluant les membres de la (proche) famille.

- 2. Sur le nombre de musulmans pro-français massacrés par le FLN

a) La succession des faits

Au cours de la période transitoire courant de la conclusion des accords d'Évian jusqu'au référendum d'autodétermination, l'attitude du FLN à l'égard des anciens supplétifs musulmans de l'armée française était apparue plus ou moins contenue suivant les régions. Certes, de graves exactions furent immédiatement perpétrées à l'encontre de supplétifs démobilisés, notamment pour ce qui concerne certaines unités emblématiques, tel le célèbre "commando Georges". Mais, dans un premier temps du moins, ces exactions restèrent localisées. Le discours officiel du FLN, conformément à la ligne de conduite tracée par les accords d'Évian, se voulait magnanime. Il était cependant demandé aux supplétifs démobilisés de racheter leur conduite - au sens propre comme au sens figuré - en versant leur maigre pécule de fin de service au FLN . Bien que contraire à l'esprit des accords d'Évian, cette pratique fut tolérée - et parfois encouragée - par les autorités françaises et l'exécutif transitoire qui espéraient sans doute ainsi accélérer la pacification des esprits. Mais ainsi que le souligne Guy Pervillé, « cette mansuétude n'était qu'un expédient temporaire »598(*). De fait, au même moment, et dans l'attente du transfert définitif de souveraineté, certaines directives de l'état-major de l'ALN « préconisaient de tenir à jour des listes de traîtres, et de surveiller leurs déplacements »599(*). Cette consigne n'était pas isolée, comme en témoignent d'autres documents, précédemment cités (voir supra), faisant état de la duplicité du FLN à l'égard des ex-supplétifs pendant la courte période transitoire séparant la conclusion du cessez-le feu (le 19 mars 1962) de l'accession à l'indépendance de l'Algérie (le 3 juillet). Du reste, Guy Pervillé note que, dès janvier 1960, le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA), réuni à Tripoli, s'était prononcé - sans attendre les termes d'une éventuelle négociation600(*) - pour que « le sort définitif des «traîtres» [soit] décidé souverainement par l'Assemblée nationale et par le gouvernement de l'Algérie indépendante »601(*). Les représailles de l'après-indépendance ne furent donc pas simplement le fruit d'une éruption de colère spontanée, imputable à certains éléments incontrôlés.

Cette détermination, forgée de longue date, allait être redoublée dans la période de l'immédiat après-indépendance par la propension des différentes factions du FLN/ALN à céder à une forme de surenchère nationaliste pour asseoir leur légitimité. De fait, dès après l'accession à l'indépendance, la question de la succession de l'Exécutif provisoire mit aux prises trois mois durant deux coalitions. L'une, constituée autour d'Ahmed Ben Bella et du colonel Boumediene, était composée de l'ALN extérieure et des wilayas I, V et VI. L'autre, constituée autour du GPRA, était constituée des wilayas II, III et IV, ainsi que des Fédérations de France, de Tunisie et du Maroc. Les forces mieux équipées et organisées de l'ALN extérieure emportèrent la partie pour Ben Bella et Boumediene. Tout au long de cet « affrontement au bord de la guerre civile », « l'absence d'une autorité reconnue et obéie plongea l'Algérie dans une profonde anarchie »602(*). Dans ces conditions, ajoute Guy Pervillé, « les garanties de sécurité des personnes et des biens contenues dans les accords d'Évian devinrent plus que jamais lettre morte »603(*). En outre, relève-t-il, « les rivalités entre les chefs responsables de la Révolution algérienne les entraînèrent dans une surenchère nationaliste qui favorisa une chasse aux traîtres. Tous les concurrents dans la course au pouvoir avaient intérêt à se montrer implacables, ou tout au moins à ne pas protéger les «traîtres», pour ne pas laisser leurs adversaires mettre en cause leur patriotisme »604(*).

Dans ce contexte où justifications lointaines et immédiates se renforçaient les unes les autres, la clause de non-représailles contenue dans les accords d'Évian fut précocement et systématiquement violée. Ainsi que le souligne Guy Pervillé, aussitôt l'indépendance proclamée, « les arrestations d'anciens harkis et autres «collaborateurs» des Français se multiplièrent en même temps dans toutes les régions, suivies souvent de sévices, de tortures et de supplices effroyables »605(*). Voici le bilan que dressait pour son arrondissement Jean-Marie Robert, ancien sous-préfet d'Akbou, dans une note adressée en mai 1964 à l'attention d'Alexandre Parodi, vice-président du Conseil d'Etat et secrétaire général du Comité national pour les musulmans français :

« Pendant quelques semaines, tous crurent au miracle et au respect des accords d'Evian. Soudain, du 27 juillet au 15 septembre 1962 environ, la répression s'abattait sans aucune cause locale particulière. Une cinquantaine d'ex-supplétifs ou de civils furent tués par l'ALN dans les villages les plus éloignés.

« Mais surtout 750 personnes environ furent arrêtées et groupées dans trois «centres d'interrogatoire» (...). Dans ces centres, d'où l'on entendait loin à la ronde les hurlements des torturés, près de la moitié des détenus fut exécutée à raison de 5 à 10 chaque soir. L'emplacement des charniers situés à proximité des centres est connu (...). Ces centres contenaient environ deux tiers d'ex-supplétifs et un tiers de civils (maires, conseillers généraux, conseillers municipaux, chefs de village désignés, généralement contre leur gré par l'armée, anciens combattants et de plus ceux qui avaient été dénoncés, à tort ou raison, librement ou sous la torture, comme ayant travaillé pour la France). Un conseiller général, qui avait par conviction toujours pris position pour la France, a été arrêté le 1er août et enterré vivant le 7 août la tête dépassant et recouverte de miel en compagnie de plusieurs autres détenus dans le camp d'Ain Soltan près de Bordj Bou Arreridj devant ses 350 codétenus. Son agonie, le visage mangé par les abeilles et les mouches, dura cinq heures.

« A noter que durant cette période la population n'a participé aux supplices que de quelques dizaines de harkis - promenés habillés en femmes, nez, oreilles et lèvres coupés, émasculés - enterrés vivants dans la chaux ou même le ciment - ou brûlés vifs à l'essence. Cependant les supplices dans cette région n'atteignirent pas la cruauté de ceux d'un arrondissement voisin à quelques quinze kilomètres de là : harkis morts - crucifiés sur des portes - nus sous le fouet en traînant des charrues - la musculature arrachée avec des tenailles. De même dans cet arrondissement ne furent pas signalés les massacres par l'ALN de femmes et d'enfants de harkis, ce qui fut fréquent dans des arrondissements voisins où des femmes furent aussi tuées pour le seul fait d'avoir reçu des soins dans des infirmeries militaires.

« Cependant le 15 septembre le calme revenait et ne devait pas se démentir jusqu'au 15 octobre. (...) Pourtant la répression reprenait le 15 octobre 1962 à froid et sur la seule initiative de l'ALN-ANP (l'ANP avait fait son entrée dans l'arrondissement le 15 octobre) [NDA : l'Armée nationale populaire avait pris la suite de l'Armée de libération nationale à la suite de l'accession à l'indépendance de l'Algérie. Elle était majoritairement constituée par les troupes de l'ex-Armée des frontières, commandée par Houari Boumediene]. L'on doit en effet noter que pas plus que la population, ni le FLN proprement dit, ni le pouvoir local n'ont participé en rien à cette nouvelle période de répression et qu'ils peuvent donc légitimement non pas nier ou prétendre ignorer mais désavouer et affirmer ne pas y avoir pris part. L'on ne peut cependant penser qu'ils en aient été contristés.

« Les 15, 16 et 17 octobre, une cinquantaine d'ex-harkis étaient massacrés par l'ALN. Les enfants comptaient les cadavres en allant en classe. (...) D'autre part, de fin octobre à début décembre, allait reprendre une nouvelle vague d'arrestations de ceux qui avaient déjà été détenus, puis libérés vers le 15 septembre. Il n'était plus question de centres d'interrogatoire : l'ALN exécutait sommairement, seules les personnalités avaient encore l'honneur de supplices et de tortures.

« Dans chaque commune (groupant en moyenne 13 villages et 7.000 habitants) 30 à 50 personnes furent abattues - harkis ou moghaznis, chefs de village ou conseillers municipaux et jusqu'à des septuagénaires présidents de petites sections locales d'anciens combattants. Dans certaines communes, la totalité des harkis a été tuée ; dans d'autres, une vingtaine seulement. (...) Enfin eurent lieu des massacres généraux dans des villages qui avaient été les premiers à se rallier à la France en 1957. Ainsi arrivaient fin novembre 1962 à Marseille, convoyés par l'armée, 50 rescapés, femmes et enfants, d'un village d'un arrondissement voisin où tous les hommes avaient été tués. Dans l'arrondissement dont il s'agit ici, l'on a seulement indiqué que dans un village profrançais tous les hommes étaient soit morts, soient prisonniers (...).

« Cependant, si au cours de la première vague de répression du mois d'août aucun des menacés n'avait pu s'échapper, sans doute parce que la population suivait encore aveuglément les ordres du FLN, plus de 200 personnes sont parvenues en France de fin octobre à fin novembre 1962 échappant de justesse à la mort. Elles ont souvent déclaré qu'elles avaient été prévenues de leur arrestation par la population quelques heures avant celle-ci et souvent nourries, cachées pendant 3 à 10 jours puis munies de viatiques pour pouvoir passer en France (...).

« La répression massive se termina fin 1962, début 1963. Cependant elle devait continuer de façon épisodique, au gré sans doute des cadres locaux et, à titre de diversion, à l'occasion des difficultés locales »606(*).

A cet égard, les conséquences de la non-intervention des troupes françaises encore présentes sur le sol algérien (mais consignées dans leurs casernes avec l'ordre exprès de ne pas intervenir) furent aggravées par le caractère exagérément tardif des protestations diplomatiques. Ce n'est que le 19 septembre - puis le 13 novembre 1962 (voir supra) - que l'ambassadeur de France en Algérie, Jean-Marcel Jeanneney, s'émut officiellement de la situation auprès des autorités algériennes, et pointa la violation caractérisée de la clause de non-représailles contenue dans les accords d'Evian. Quelles furent les suites de ces protestations ? Dans un rapport du 23 mai 1963 au Premier ministre, le général de Brébisson, commandant supérieur en Algérie, souligne certes que « le gouvernement algérien est intervenu (...) mais [que] la plupart du temps il a encouragé ou laissé faire, tout en semant le bruit que des dispositions seraient prises pour réimplanter hors de leur zone d'origine les familles de harkis »607(*). De fait, les réponses apportées par les autorités algériennes aux protestations françaises furent à la fois tardives et équivoques. Dans une lettre du 19 juin 1963, le ministre algérien de la Justice, Amar Bentoumi, s'il reconnaissait la réalité des exactions en cause (sans en préciser l'ampleur), en attribuait la responsabilité directe à des individus isolés, et la responsabilité indirecte aux accords d'Évian : il se serait agi de « réactions spontanées de vengeance », avivées par la frustration de l'Algérie de n'avoir pu « emprisonner et juger tous les collaborateurs, empêchée [qu'elle en fut] par ses engagements aux accords d'Évian »608(*). Et il ajoutait que, de ce fait, le gouvernement algérien avait dû fermer les yeux sur ces réactions609(*).

Cependant, dans cette même lettre, le ministre algérien de la Justice reconnaissait indirectement que ces exactions ne furent pas uniquement le fait de réactions spontanées de la population puisque, soucieux de montrer la bonne volonté dont aurait tout de même fait preuve le gouvernement algérien sur cette question, il expliquait que « lorsque l'Armée nationale populaire [anciennement Armée de libération nationale] intervint avec des méthodes encore plus brutales, il fallut bien sévir contre les coupables, lorsqu'ils étaient connus »610(*). Une sorte de confirmation en creux du récit de l'ancien sous-préfet d'Akbou, Jean-Marie Robert. À l'instar de ce dernier, qui distinguait plusieurs vagues de répression contre les musulmans précédemment engagés à un titre ou à un autre aux côtés de la France, Amar Bentoumi fait état de plusieurs stades dans le déroulement des épurations sauvages de l'après-indépendance : les réactions « spontanées » d'abord, l'intervention « brutale » de l'ANP ensuite. Les autorités et les forces de l'ordre ne furent donc pas étrangères aux exactions perpétrées à l'encontre des anciens supplétifs et autres catégories de musulmans pro-français, bien au contraire. Du reste, contrairement à ce que laisse entendre Amar Bentoumi, la clause d'amnistie contenue dans les accords d'Évian n'a en rien dissuadé les autorités algériennes d'emprisonner nombre d'anciens supplétifs ni d'organiser des procès de « collaborateurs » (même si la plupart des musulmans pro-français emprisonnés le furent sans procès). Selon Jean Monneret et Guy Pervillé, des procès publics furent ainsi organisés au mois d'août 1962 à Alger611(*). Dans sa lettre du 13 novembre 1962, l'ambassadeur de France Jean-Marcel Jeanneney évaluait à 7.000 le nombre d'anciens supplétifs (et autres catégories de musulmans pro-français) détenus en toute illégalité dans les geôles algériennes.

Guy Pervillé précise à cet égard que, au moment où les violences commencèrent à diminuer en intensité, au printemps 1963, le gouvernement algérien autorisa des visites régulières du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans les prisons des grandes villes (visites jusque-là autorisées de manière sporadique). En mai 1963, le CICR y dénombra 2.400 anciens supplétifs incarcérés. Cette organisation estima en outre à 7.000 le nombre des supplétifs incarcérés dans les divers camps d'internement et de travaux forcés qui lui étaient restés inaccessibles, ou dont l'existence était niée par les autorités algériennes612(*). En 1965, le CICR révisera son estimation à la hausse, évaluant le chiffre des supplétifs emprisonnés à 13.500613(*). Jamais, après-coup, les autorités algériennes ne décideront d'une amnistie générale pour ces "prisonniers de paix" dont le statut était contraire à la clause d'amnistie contenue dans les accords d'Évian. Amorcées seulement au compte-gouttes, les libérations s'échelonnèrent jusqu'en 1969. Néanmoins, un accord franco-algérien impliquant la médiation du CICR permit à 1.333 anciens prisonniers d'être "rapatriés" en métropole entre 1965 et 1970614(*).

Les témoignages recueillis par Stéphane Gladieu et Dalila Kerchouche auprès de femmes de harkis disent bien à la fois ce que furent les conditions de détention de leurs maris, et ce que fut la vie quotidienne de femmes abandonnées à elles-mêmes dans un environnement hostile. Témoignage de Mme Khelfoun, veuve de 68 ans vivant à Bias : 

« [Après l'arrestation de mon mari], je suis restée seule avec mes enfants, dans la misère, dans un pays qui tuait les harkis. Quand ils ont emprisonné mon mari, ils m'ont chassé de chez moi. Les femmes de harkis n'avaient pas droit aux maisons. Je dormais dehors avec mes petits, dans la forêt, sous les arbres, et je les couvrais de branchages pour les protéger du froid. Dans la rue, je me faisais insulter : «Harkia !», criaient-ils. J'évitais le plus possible d'aller en ville. Mes enfants ont été expulsés de l'école. Les Chaabs (Algériens) refusaient que les fils de harkis étudient. Nous étions la risée du village. Ils organisaient des soirées sur les harkis, pendant lesquelles ils complotaient notre mort. Finalement, mon cousin nous a recueillis chez lui. Sans nouvelles de mon mari pendant cinq ans, je croyais qu'il était mort. Un jour, j'ai reçu une lettre de lui : il était à la prison de Batna. Je suis allée le voir, je l'ai trouvé maigre à pleurer. Il ne lui restait que la peau sur les os. Il m'a raconté que leurs gardiens pissaient sur des pastèques qu'ils leur mettaient sous le nez : «Mangez klebs !», criaient-ils »615(*).

De même, Zahia Rahmani revient sur les cinq années d'épreuves endurées par sa mère - et d'autres comme elle - après que son père fut arrêté :

« Elle me parle cette fois de sa guerre de femme. Les cinq ans sans Moze. Elle me dit son ardeur, celle qui lui fut nécessaire pour maintenir ses enfants en vie. Elle me dit sa joie. Celle d'avoir surmonté des temps ombrageux. Elle me dit sa patience, son assurance et sa ruse. Elle vivait maintenant dans une ville. A l'intérieur d'une grande bâtisse qui appartenait à la famille de son époux. Après l'arrestation de leurs hommes, les femmes s'y étaient rassemblées avec leurs familles. Les murs de la cour étaient hauts. Ils les protégeraient des assauts et des insultes. L'école n'existait plus. Les enfants en revenaient trop abîmés. Sur les toits, la nuit, des hommes, des amis proches, les veillaient. Ils les ont veillées jusqu'à la dernière nuit ». Plus loin, à propos de son grand frère : « On t'a poignardé à treize ans. Tu as eu le ventre ouvert parce que ton père était un traître. Mokrane [NDA : un autre de ses frères] t'a donné trois litres de son sang pour que tu vives... Tu as été sauvé. Cinq ans dans ce pays. Cinq ans expropriés, misérables et pourchassés. J'ai oublié pendant plus de trente ans ces années sordides et il a fallu que sur ton corps de grand frère je revoie cette chair boursouflée pour qu'à nouveau tous les cailloux nous tombent dessus... »616(*).

Nous l'avons dit, les représailles dont furent victimes les ex-supplétifs à l'été (1ère grande vague de représailles) et à l'automne 1962 (2ème grande vague) furent davantage et autre chose que la simple conjonction d'actes de vengeance isolés, supposément imputables aux seuls combattants de la vingt-cinquième heure. Perpétrées dans un climat de surenchère nationaliste (la première vague de représailles est immédiatement contemporaine des luttes de faction pour la prise de pouvoir au sein du FLN-ALN), puis d'affirmation de la domination du clan vainqueur (la deuxième vague de représailles, perpétrée par et sous l'impulsion de l'ex-armée des frontières, suit de quelques semaines la prise de contrôle du FLN-ALN par le binôme Ben Bella-Boumediene), ces violences ne sont pas détachables, dans leur signification, du contexte de fondation d'un régime militarisé de parti unique dans l'Algérie post-coloniale. Guy Pervillé : « Les arrestations suivies de tortures et de massacres qui frappèrent alors de nombreux Algériens compromis avec la France ont souvent été expliquées par des vengeances spontanées de la population ou par le zèle des marsiens, volontaires de la vingt-cinquième heure ayant besoin de prouver leur vertu patriotique. Ces explications sont insuffisantes : l'existence pendant plusieurs mois de camps de prisonniers oblige à mettre en cause la responsabilité des commandements des wilayas, de l'Etat-major de l'ALN et du gouvernement de la jeune République algérienne formé le 26 septembre 1962 par Ahmed Ben Bella. Tous les concurrents dans la course au pouvoir avaient besoin de montrer leur patriotisme en se montrant impitoyables envers les harkis »617(*). Pour cette raison, sans doute, ces actes de violence s'accompagnent, sinon systématiquement, du moins très fréquemment de mises en scène macabres destinées à marquer les esprits et, ce faisant, à asseoir le pouvoir de ceux qui les commanditent. On pourrait ici multiplier les témoignages faisant état de l'extrême cruauté des supplices infligés aux ex-supplétifs et autres catégories de musulmans pro-français618(*), apparentant la mise à mort à une cérémonie du "dire" (à l'adresse des gens ordinaires) autant que du "faire" (à l'encontre des ennemis désignés). Un supplément au n°371 du 14 novembre 1962 de la Nation française publie les premiers témoignages de harkis rescapés. Récit du moghazni K. Amar de la S.A.S. de Lentia, arrondissement de Mila (Constantinois) : « Voici ce qui s'est passé en Algérie à Trolard Taza : le FLN a reconstitué les deux petites unités de harkis qui avaient mené le combat dans les rangs de l'armée française. Devant un grand concours de population, il les a disposés face à face dans une arène improvisée, et leur a imposé une rencontre au poignard. Comme la combativité des malheureux, de dépit de la promesse faite de laisser la vie sauve à l'unité victorieuse, l'ALN, pour stimuler les énergies, a abattu sur-le-champ quelques harkis. Le combat eut lieu, âpre, sauvage... Et les survivants furent tous abattus par l'ALN et leurs corps abandonnés sans sépulture pendant plusieurs semaines »619(*). Le caporal L. Brahim de la SAS de Texenna, puis de Duquesnes, près de Djidjelli (Constantine), témoigne pour sa part avoir été directement victime de ces séances d'expiation collective : « (...) Puis un jour les Fellagha ont réuni toute la population civile. Ils nous ont à nouveau attachés les mains à tous les trois et à un autre moghazni de la SAS de Tamentout. Alors, pendant trois jours, les civils, conduits par les Fellagha, nous ont battus à coups de bâton, de pierre. Nos femmes ont subi le même sort que nous. Après ces trois jours, nous étions presque morts, nous quatre et nos femmes, couverts de plaies, surtout à la tête »620(*). Fatna Tabti se souvient avoir enduré une séance de torture publique de son mari, ancien moghazni à la SAS de Saint-Leu (près d'Oran), qui pensait avoir trouvé refuge à Chanzy, chez son beau-frère. Il est pourtant arrêté par l'ALN. Le surlendemain, « un camion parcourt Chanzy invitant les habitants «à venir au camp assister à des scènes de cinéma». Parmi les villageois amusés, Fatna et ses enfants voient son mari parmi d'autres harkis. «Tous en short, on les faisait escalader des rouleaux de barbelés» »621(*).

Dans un entretien avec Benjamin Stora, pour Les Années algériennes, l'ancien maire d'El-Affroun, Jack Averseng, dira avoir été personnellement témoin de ces massacres en place publique :

« Ce massacre des harkis, vous y avez personnellement assisté ?

J.A. : Oui.

- A El-Affroun ?

J.A. : A El-Affroun. Mais, bien sûr !

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

J.A. : On leur faisait boire du pétrole, et on leur mettait le feu.

- Vous l'avez vu, ça ?

J.A. : Mais oui ! Ça se passait sur la place publique.

- Vous étiez encore maire ?

J.A. : Non. Ça s'est passé après moi.

- Et vous n'avez pas pu vous opposer ?

J.A. : Mais l'armée n'a rien fait ! L'armée n'est pas sortie.

- Parce que l'armée française était encore là ?

J.A. : L'armée française avait ordre de ne pas bouger...

- Et on a laissé massacrer les harkis ?

J.A. : Oui !... On n'a pas voulu les avoir en France »622(*).

Encore une fois, ce déchaînement de violence et, plus encore, la "spectacularisation" de la mise à mort des « traîtres » dans un contexte où tout foyer de résistance hérité de l'ère coloniale est pourtant juridiquement et factuellement éteint ne sont pas dénués de sens, bien au contraire. L'emploi de telles méthodes atteste que ces violences participent non seulement d'un processus d'épuration, mais aussi - mais surtout - d'un processus de fondation : elles visent autant à édifier les gens ordinaires sur ce qu'il pourrait leur en coûter de contester l'hégémonie naissante du FLN qu'à éradiquer les « traîtres » en raison de leurs agissements passés. On voit comment l'ALN s'attache à impliquer les populations - ne serait-ce que passivement - dans l'exécution des représailles, de la même manière qu'elle s'était attachée à impliquer ces populations dans la conduite de la guerre (voir le chapitre III de la Partie 1 ci-dessous). Certes, aux dires de certains témoignages, les populations civiles ne sont pas pour rien dans cette escalade de manifestations d'ardeur - et de terreur - "patriotiques". Mais c'est bien dans un contexte de verrouillage politique de la société algérienne, sans claire distinction entre ce qui participe du domaine de la force et ce qui participe du domaine de la loi, que doivent être compris les agissements de ceux qu'il est convenu d'appeler les « marsiens ». Dans ce contexte insécure, l'abandon à la violence peut être vécue comme la condition même du dédouanement - les tueries, et notamment les exécutions publiques et les lynchages, revêtant alors comme une dimension cathartique. Témoignage de Messaoud Kafi, ancien harki : « C'était l'hystérie générale. Des foules immenses parcouraient la ville en hurlant. Ceux qui n'avaient même pas été harkis mais qui, par peur, s'enfuyaient étaient rattrapés puis lynchés par des hordes de voyous qui faisaient la loi à coups de hache et de gourdin »623(*).

De ce point de vue, le sort des prisonniers fut à l'unisson de celui des autres suppliciés. Dans sa lettre du 13 novembre 1962, l'ambassadeur de France s'inquiétait des « traitements particulièrement odieux » subis par les anciens supplétifs. Pour qui est familier des précautions de langage diplomatiques (même s'agissant d'une lettre de protestation), il est permis de penser que les traitements infligés à ces « victimes de la propagande colonialiste »624(*) furent en effet des plus odieux.

Ainsi, contrairement à ce que déclarait Ahmed Ben Bella le 3 juin 1963 en réaction aux protestations françaises, l'Algérie n'a jamais « pardonné » aux anciens harkis625(*). À l'inverse, tout indique que les représailles exercées à leur encontre n'ont été rendues possibles que grâce au concours et de par l'initiative des forces armées et, comme le confirme à demi-mot Amar Bentoumi, du fait de la complicité bienveillante - à tout le moins - des autorités algériennes. Témoignent en ce sens tant l'éventail des mauvais traitements infligés aux musulmans pro-français - emprisonnement, travaux forcés, exécutions sommaires précédées ou non de sévices, exécutions publiques précédées ou non de sévices - que le caractère cyclique des exactions. A cet égard, l'ancien sous-préfet d'Akbou, M. Jean-Marie Robert, pointant le caractère prémédité de ces massacres, souligne que ceux-ci ont été perpétrés par vagues successives, « s'abattant soudainement sans aucune cause locale particulière », et lors même que les victimes des vagues les plus tardives avaient jusque-là résidé dans leurs villages « sans être nullement inquiétées » : « Il n'était donc plus question de vengeance à chaud, ni même de liquider ceux qui s'étaient particulièrement engagés avec la France, ce qui avait été fait largement lors de la première vague de répression, mais de tuer ceux qui, ou bien n'avaient jamais caché leurs sentiments profrançais, ou bien simplement avaient accepté, sans que la population ne trouve rien à redire, de participer au système administratif de l'époque, sans avoir jamais pris part ni à la répression, ni à des prises de position politiques caractérisées. Beaucoup avaient même été inquiétés ou suspectés par l'armée à juste titre »626(*).

De fait, l'éventail des personnes ciblées va bien au-delà des seuls combattants musulmans de l'armée française. Jean-Marie Robert rapporte ainsi que, dans sa circonscription, les centres d'internement de l'ALN « contenaient environ deux tiers d'ex-supplétifs et un tiers de civils (maires, conseillers généraux, conseillers municipaux, chefs de village désignés, généralement contre leur gré par l'armée, anciens combattants et de plus ceux qui avaient été dénoncés, à tort ou raison, librement ou sous la torture, comme ayant travaillé pour la France) »627(*). Il revient sur ce point plus avant : « A noter également que l'on ne parle que de harkis alors que la proportion non négligeable de civils est de l'ordre d'un tiers constitué d'élus de tous rangs, de chefs de villages, d'anciens combattants ou de simples civils. À titre d'exemple, sur six conseillers généraux, deux ont été tués, deux ont pu se réfugier en France, un est en prison depuis le 1er août après d'atroces sévices et un autre a été libéré après deux mois de détention et de tortures. Sur onze maires : cinq tués, un en prison, deux évadés, un détenu puis libéré, un libre »628(*).

Ceci atteste que le massacre des harkis n'était pas la simple "rétribution" des exactions commises par certains anciens supplétifs, qu'il n'était pas un simple accès de vengeance des victimes de ces exactions, mais qu'il participait, de la part du FLN, d'une entreprise calculée, dont la visée était clairement hégémonique : il s'agissait bien, pour le futur parti-Etat, de faire table rase - au sens propre comme au sens figuré - des cadres d'allégeance liés de près ou de loin à la période coloniale, ainsi que de leurs chevilles ouvrières, civiles et militaires. Déjà, dans El Moudjahid du 1er novembre 1958, dans un style visiblement directement inspiré par la pensée de Frantz Fanon (voir ci-dessous629(*)), Krim Belkacem écrivait : « Notre révolution devient le creuset où les hommes de toute conditions, paysans, artisans, ouvriers, intellectuels, riches ou pauvres subissent un brassage tel qu'un type d'homme nouveau naîtra de cette évolution »630(*). A cet égard, Omar Carlier rappelle que « [les chefs de l'insurrection] se considèrent comme l'avant-garde d'une Révolution, à la fois nationale et internationale, nourrie en 1954 de références à Valéra et Mao, ou encore à Giap et Nasser ». Et il ajoute : « Révolution, tel est en effet, depuis l'Etoile Nord-Africaine, et surtout depuis l'OS, le mot magnétique du nationalisme radical. (...) Il s'agit également de fonder une Algérie nouvelle débarrassée de ses féodaux et de ses caïds »631(*). Plus encore que Krim Belkacem, l'auteur des Damnés de la terre632(*) et rédacteur d'El Moudjahid, Frantz Fanon était explicite sur le moyens requis pour atteindre à ce « changement de panorama » : « Dans décolonisation, il y a donc exigence d'une remise en cause intégrale de la situation coloniale. Sa définition peut, si on veut la décrire avec précision, tenir dans la phrase bien connue : «Les derniers seront les premiers». La décolonisation est la vérification de cette phrase ». Et il précise : « Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ses pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu'à la suite d'un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes. Cette volonté affirmée de faire remonter les derniers en tête de file, de les faire grimper à une cadence (trop rapide, disent certains) les fameux échelons qui définissent une société organisée, ne peut triompher que si on jette dans la balance tous les moyens, y compris, bien sûr, la violence »633(*). Cela renvoie à une question importante, soulevée par Mark Levene : « Pourquoi des gens - que parfois même on n'aurait pas distingués du reste de la population dominante - se retrouvent-ils étiquetés, non seulement comme différents, mais d'une façon telle que l'Etat, à un certain moment, décide que la seule forme d'action possible est de les éliminer ? ». « Il semble, poursuit-il, que cela soit intrinsèquement lié aux efforts des Etats pour organiser socialement des groupes indigènes ou traditionnels, souvent de manière très rapide, voire par de grands bonds en avant de caractère révolutionnaire, et concerne ce qui se passe lorsque, face à la simple magnitude des tâches qu'ils s'assignent, ces Etats font dramatiquement fausse route. Ce n'est donc pas un hasard si les victimes des génocides sont ceux qui se trouvent en travers de la voie, qui s'opposent activement, ou dont les systèmes culturels de croyances remettent en question la plausibilité ou le sens de ces projets eux-mêmes »634(*).

b) Le bilan

Les estimations du nombre de musulmans pro-français massacrés après l'indépendance s'échelonnent entre quelques milliers et cent cinquante mille. Alistair Horne a qualifié ces variations d' « extravagantes »635(*) : en fait, elles sont fonction, d'abord, de l'approche méthodologique de leurs auteurs mais aussi, et parfois plus encore, de leurs engagements militants. Il est un fait, cependant, qu'en raison du mode opératoire de ces massacres et de leurs circonstances politiques, il n'existe sans doute, à ce jour, aucun élément de comptage ou d'archivage véritablement fiable ou exhaustif. Il est néanmoins possible d'invalider les évaluations extrêmes - les plus basses comme les plus hautes - tant apparaissent clairement les motifs de sous-évaluation ou de surévaluation dans la démarche d'auteurs qui, en outre, varient parfois assez nettement dans leurs propres estimations, sans justifier ces écarts ni rendre compte de leur méthode d'évaluation.

Le bilan du massacre des harkis présente ainsi des difficultés d'évaluation certaines, à la fois méthodologiques, politiques et idéologiques :

- méthodologiques d'abord, du fait, notamment, de la difficulté d'accès et de la parcimonie probable des archives afférentes à ces massacres en Algérie ainsi que de la difficulté, aujourd'hui encore, d'y recueillir des témoignages fiables et non contraints ;

- politiques ensuite, puisque cette démarche, par sa seule mécanique (et sans même préjuger de ses résultats comptables), vient heurter les récits consacrés des Etats algériens et français qui, chacun à leur manière ("victoire" pour les uns, solution "pragmatique" pour les autres), voient dans les accords d'Evian un épilogue signifiant et somme toute définitif à la guerre d'Algérie (voir la Partie 4) : il n'est qu'à voir, par exemple, en Algérie, le rôle joué par l'Organisation Nationale des Moudjahidin (ONM) dans le "filtrage" de la production historique;

- idéologiques enfin, puisque ceux à qui incombe professionnellement la charge d'opérer de telles évaluations, à savoir les historiens, ne sont pas, des deux côtés de la Méditerranée, sans investir dans leur démarche autre chose qu'une simple expertise professionnelle : le massacre des harkis est de ces épisodes de la guerre d'Algérie qui, pour des raisons qu'il nous appartiendra de préciser plus avant, suscite dans cette communauté de chercheurs des investissements d'ordre "extra-épistémologique".

Dans quelle mesure les évaluations des historiens ont-elles été affectées par ces difficultés ? Et comment ceux qui ont objectivé leur méthode d'évaluation ont-ils tenté de s'en affranchir ?

Un premier groupe d'historiens est constitué de ceux qui, proposant systématiquement des évaluations a minima du massacre des harkis, n'ont pour autant jamais objectivé leur méthode d'évaluation (sans que l'on sache très bien, donc, quelle est dans leur démarche la part de la prudence méthodologique et la part des résistances "extra-épistémologiques"). Parmi ceux-ci se trouve un spécialiste reconnu et honoré de la guerre d'Algérie, l'historien Charles-Robert Ageron, directeur du Groupe de recherche sur l'histoire de la décolonisation à l'IHTP, qui, dans l'un de ses articles, avait suscité la polémique en écrivant l'expression « drame des harkis » entre guillemets et assortie d'un point d'interrogation636(*). Dans un précédent article, en 1995637(*), celui-ci estimait d'ailleurs à « plusieurs milliers » seulement le nombre des supplétifs massacrés après le 19 mars 1962. Or, les estimations "planchers" les plus courantes font état d'au moins 30.000 victimes. Et selon Alistair Horne638(*), Ahmed Ben Bella lui-même, pourtant peu suspect de vouloir grossir les chiffres des massacres de l'après-indépendance, avait estimé le nombre des victimes à 15.000.

Nous verrons plus avant639(*) que les « engagements progressistes » de Charles-Robert Ageron640(*), et son soutien revendiqué à la politique de sortie de crise suivie par le général de Gaulle en 1962, ne sont sans doute pas pour rien dans sa volonté de minimiser l'ampleur des représailles consécutives à la signature des accords d'Evian et à l'accession à l'indépendance de l'Algérie. Mais les estimations de Charles-Robert Ageron pèchent d'abord et avant tout par l'absence d'objectivation de sa méthode d'évaluation ; aussi sont-elles sujettes à d'importantes variations - inexpliquées - d'une publication l'autre : « plusieurs milliers » en 1980641(*), « de 10.000 à 30.000 » en 1991642(*), à nouveau « plusieurs milliers » en 1995643(*), et « 10.000 » en 2000644(*).

A l'instar de Charles-Robert Ageron, l'historien Gilbert Meynier645(*) a également tendance à proposer des évaluations a minima des massacres postérieurs à la signature des accords d'Evian sans pour autant objectiver sa méthode d'évaluation. Ainsi, dans un article commun avec Mohammed Harbi646(*), article qui se voulait une réponse à la sortie du livre de Georges-Marc Benamou (Un Mensonge français. Enquête sur la guerre d'Algérie), ces auteurs écrivent que, « à titre hypothétique, l'origine de ces dizaines de milliers de gens tués comptabilisés comme harki(s) pourrait provenir d'un amalgame non innocent avec les Algériens tués d'une manière ou d'une autre par l'ALN-FLN de 1954 à 1962, et comprenant, outre les harki(s) tués en 1962-63, les «traîtres» abattus et les victimes des purges internes de l'ALN, total général que l'un de nous (Gilbert Meynier) a proposé, au grand maximum, à une cinquantaine de mille en chiffres ronds »647(*). Il se trouve que les deux derniers bilans catégoriels - celui concernant les civils musulmans abattus par le FLN/ALN entre 1954 et 1962 d'une part, celui concernant les purges internes au FLN ou au mouvement nationaliste dans son ensemble (guerre FLN-MNA) d'autre part - sont relativement bien connus et non sujets à des écarts extravagants d'un historien l'autre. Il est donc possible, par déduction, d'approcher le bilan du massacre des harkis tel que l'estiment Mohammed Harbi et Gilbert Meynier. Le premier bilan catégoriel (bilan des civils musulmans abattus par le FLN/ALN entre 1954 et 1962) a donné lieu à un décompte très officiel de la part des autorités françaises peu après la signature des accords d'Evian, bilan non contesté (mais très peu cité) par les historiens : ce décompte officiel fait état de 29.674 civils musulmans tués ou disparus entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962 en raison des agissements du FLN (pour 3.163 victimes européennes, auxquels s'ajoutent 13.610 civils musulmans blessés et 7.541 européens). Le deuxième bilan catégoriel (bilan des purges internes au FLN et au mouvement nationaliste dans son ensemble), qui n'a fait l'objet d'aucun décompte officiel, donne lieu à des estimations qui s'échelonnent entre 10.000 (Guy Pervillé) et 14.000 victimes (Maurice Faivre). Il en découle, par simple déduction, que Mohammed Harbi et Gilbert Meynier estimeraient le nombre des musulmans pro-français tués après la signature des accords d'Evian comme étant compris entre 6.000 et 10.000, soit un niveau comparable aux estimations les plus basses de Charles-Robert Ageron.

Un deuxième groupe est constitué de ceux, parmi les historiens, qui ont basé leurs évaluations sur une méthode précise, objectivée et, à ce titre, falsifiable (au sens de réfutable). Ainsi en va-t-il, en premier lieu, du général Maurice Faivre, qui estime à environ 65.000 le nombre des supplétifs massacrés après le 19 mars 1962, avec une marge d'incertitude assez importante de 44%648(*). Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l'histoire des combattants musulmans de l'armée française, l'auteur - lui-même ancien chef de harka - ne cache pas sa sympathie pour les intéressés. Mais il fonde ses calculs sur une méthode - la méthode démographique - dont il expose les tenants, et qu'il est loisible à tout un chacun de critiquer dans ses aboutissants. Son point de départ, donc, est l'estimation du nombre global de morts musulmans - toutes obédiences politiques confondues - engendrés par la guerre d'Algérie. Cette estimation, originellement due aux calculs de l'historien Xavier Yacono (né à Alger en 1912)649(*), se fonde sur la comparaison de deux évaluations théoriques de l'effectif de la population algérienne musulmane en 1962 : « L'une, calculée régressivement à partir des données de 1966, l'autre, en progressant à partir de celles de 1954, en supposant dans les deux cas un accroissement linéaire. La première étant inférieure à la seconde, la différence correspond au déficit démographique total causé par la guerre »650(*). Cette méthode, ajoute Guy Pervillé, « considère globalement les pertes de la population recensée comme «française musulmane» en 1954 et comme «algérienne» en 1966 »651(*), sans distinguer entre les camps opposés, entre les civils et les combattants, entre les morts accidentelles et les morts violentes. Elle englobe les pertes des militants et combattants du FLN, les victimes des règlements de compte entre le FLN et le MNA (Mouvement National Algérien, de Messali Hadj), les victimes des purges internes au FLN, les victimes civiles musulmanes des activités terroristes du FLN, les pertes des supplétifs musulmans tués au combat, les victimes civiles musulmanes des opérations de ratissage de l'armée française, les anciens supplétifs victimes des représailles du FLN après la conclusion du cessez-le-feu, mais aussi la part de surmortalité civile indirecte et le déficit de naissances due à la dégradation des conditions de vie. Au total, donc, Xavier Yacono estime vraisemblablement inférieures à trois cent mille (300.000) les pertes de la population musulmane entre 1954 et 1962. Partant de ces estimations globales et des bilans catégoriels connus, Maurice Faivre s'est efforcé d'approcher le nombre des musulmans assassinés après le 19 mars 1962. Il s'en explique :

« Les études démographiques fondées sur les recensements de 1954 et 1966 concluent que les pertes de la population algérienne dues à la guerre sont comprises entre 234.000 (estimation Ageron pour l'Algérie sans les émigrés) et 290.000 (estimation maximale Yacono). Si l'on retranche de ces chiffres :

- les combattants décédés : 158.000 (pertes ALN/FLN et purges internes) + 6.615 (supplétifs et soldats réguliers musulmans de l'armée française) + 16.678 (civils musulmans tués par le FLN) = 180.993

- les musulmans disparus : 13.296 civils + 1.500 supplétifs + 550 militaires = 15.326 + N

on obtient des valeurs comprises entre 37.680 et 93.680, soit une moyenne de 65.000 (à 44% près), pouvant correspondre aux harkis massacrés en 1962, et dont il faudrait retrancher N disparus non signalés. Cette estimation est imprécise et ne peut être vérifiée. Elle suppose que les recensements sont exacts, et en particulier que le taux de croissance de la population musulmane entre 1954 et 1966 est nettement supérieur à 3% »652(*).

Charles-Robert Ageron n'est d'ailleurs pas sans ignorer l'approche de Xavier Yacono qu'il a reprise à son compte en 1992 pour estimer les pertes globales au sein des populations musulmanes, les chiffrant pour sa part à quelque 250.000653(*). Mais, curieusement, il n'y fait jamais référence pour distinguer entre les différentes catégories de victimes au sein de cet ensemble, et notamment pour fonder ses estimations des massacres de l'après-indépendance, lesquelles semblent devoir davantage à la volonté de ne pas exagérer les chiffres - au risque de les minimiser - qu'à celle de les approcher au plus près. Il est vrai que l'intérêt de la méthode démographique réside moins dans ses apports en termes de précision des bilans catégoriels que dans sa capacité à invalider les bilans catégoriels fantaisistes (notamment les surévaluations), justement parce qu'elle donne une échelle de mesure globale. Ainsi les estimations globales de Yacono et Ageron invalident-elles les "estimations-slogans" à usage de propagande, telle celle du million et demi de martyrs algériens accréditée par le FLN654(*), ou - pour ce qui nous concerne plus directement - celle des cent cinquante mille (150.000) anciens harkis et membres de leurs familles massacrés après l'indépendance, chère à certaines associations de rapatriés655(*). Pour sa part, Guy Pervillé souligne que cette dernière estimation, de par son caractère outré, « nuit à la crédibilité de ce que les intéressés affirment et, à la limite, peut provoquer un réflexe de méfiance a priori »656(*).

Un troisième groupe d'historiens propose des évaluations "hautes" du massacre sans pour autant objectiver ses méthodes de chiffrage. Ainsi en va-t-il par exemple de Mohand Hamoumou, lui-même fils de harki, dont plusieurs contributions font état d'un bilan tournant autour de 100.000 victimes, bilan qui, quoique assez nettement inférieur à celui des 150.000 proposé par les acteurs associatifs pré-mentionnés, est très certainement surévalué.

Ainsi que le souligne Jacques Sémelin, « les caractéristiques révoltantes des massacres ne doivent pourtant pas empêcher de s'interroger sur la logique des acteurs et de leurs intentions »657(*). Et l'auteur d'inviter l'analyste à saisir « ce qui, dans le crime de masse, relève du froid calcul des hommes »658(*). Dans le chapitre suivant, il nous faudra précisément mettre au jour les visées politiques qui ont présidé au ciblage systématique des civils musulmans non inféodés au FLN pendant la guerre, puis à leur éradication massive après la guerre. A cet égard, il est essentiel de déconstruire l'habillage rhétorique des massacres : comment les musulmans non inféodés au FLN (qu'il s'agisse de musulmans dits « pro-français » ou de nationalistes dissidents) ont-ils été figurés politiquement par cette organisation ? Et qu'est-ce que ces figurations nous disent de la rationalité stratégique du FLN dans et par-delà la guerre ?

L'examen des conditions de fondation de l'Algérie nouvelle et de la visée hégémonique qui la sous-tend appelle donc une mise en perspective des pratiques de démonisation (violence symbolique) et d'éradication (violence révolutionnaire). Ou, pour le dire autrement, une mise en évidence du mouvement itératif entre langage et violence, à savoir : la question des fondements imaginaires de la violence politique659(*) et, symétriquement, celle de la rétroaction de la violence sur les imaginaires politiques.

III. Une destinée pré-tracée : le massacre des harkis par le FLN, un crime de froide logique révolutionnaire

La figuration comme « traîtres » et le ciblage systématique des musulmans non inféodés au FLN pendant la guerre d'Algérie, puis le sort "exemplaire" réservé à nombre d'entre eux après l'indépendance, sont des composantes essentielles de l'histogenèse du nouvel Etat algérien. Conformément à la visée hégémonique du FLN dans la société algérienne, la fondation du nouvel ordre politique participe d'abord et avant tout d'une politique de la table rase", entièrement tendue vers ce « monde tout artificiel, placé en avant du présent » décrit par Georges Sorel660(*), et qui appelle l'élimination sur le territoire comme dans l'imaginaire de tout ce qui ne trouve pas sa place dans le récit de la "Révolution" : au mythe nationaliste d'une Algérie exclusivement arabe et musulmane (« Nous sommes des Arabes, des Arabes, des Arabes ! »661(*)) s'ajoute celui - césariste - de l'unanimité des masses derrière le FLN (« Un seul héros, le Peuple ! »). La recomposition par le vide de l'Algérie nouvelle exigeait donc - outre le départ des Européens et des autochtones de confession juive - que les musulmans francophiles et les nationalistes dissidents soient assimilés non à des opposants mais à des « traîtres » ; non à une des multiples facettes du « Nous » mais à "l'ennemi intérieur" à la solde de l'étranger.

Compte tenu de cette visée hégémonique, le massacre des harkis à l'issue de la guerre d'Algérie - précédé du ciblage systématique des civils musulmans non inféodés au FLN pendant la guerre (jusque et y compris, donc, les nationalistes dissidents) - est un crime "logique". Loin d'être un événement contingent ou irrationnel, le massacre des harkis est consubstantiel de la stratégie du FLN dans et par-delà la guerre : d'une logique de front unique à une logique de parti unique, le FLN n'entendait pas simplement assumer un rôle de « libérateur » mais aussi et surtout un rôle de « guide » dans la société algérienne, sur le modèle des partis-Etats alors en vogue dans les régimes du tiers-monde. Déjà, la plate-forme de la Soummam du 20 août 1956, qui dépeint le FLN « comme guide unique de la Révolution Algérienne », exige que le FLN soit reconnu « comme seule organisation représentant le peuple algérien et seule habilitée en vue de toute négociation », et stipule que « les conditions sur le cessez-le-feu étant remplies, l'interlocuteur valable et exclusif pour l'Algérie demeure[ra] le FLN »662(*). Cette même plate-forme précise d'ailleurs que « toutes les questions ayant trait à la représentativité du peuple algérien sont du ressort exclusif du FLN (gouvernement, élections, etc.) ». Dans ce droit fil, la Constitution du 10 septembre 1963 - la première de l'Algérie post-coloniale - énonce que le FLN est le « parti unique d'avant-garde en Algérie » (article 23) et qu'il :

« - Mobilise, encadre et éduque les masses populaires pour la réalisation du socialisme ;

- Perçoit et reflète les aspirations des masses par un contact permanent avec celles-ci ;

- Elabore, définit la politique de la nation et en contrôle l'exécution;

- Est composé, animé et dirigé par les éléments révolutionnaire les plus conscients et les plus actifs ;

- Base son organisation et ses structures sur le principe du centralisme démocratique. » (Préambule)663(*).

Qu'on ne s'y trompe pas : ni le principe de l'unité d'action dans la guerre d'indépendance, ni l'impératif de formation de l'esprit national (qui, l'un et l'autre, peuvent revêtir des modalités multiples, plus ou moins consensuelles) n'impliquent par essence qu'une fraction de la société, se posant en dépositaire exclusif de l'esprit et de la légitimité nationale, impose en retour son hégémonie sur le reste de la société. Nulle fatalité liée au processus de décolonisation donc, mais une logique d'action particulière, visée et entreprise par une organisation donnée, qu'il s'agit précisément de mettre au jour pour comprendre ce en quoi et ce pourquoi la figuration politique du harki comme « traître » est, par excellence, un artefact politique. Un artefact dont les conséquences, bien réelles elles, furent ce que l'on sait.

En ce sens, il nous faudra considérer le ciblage systématique des populations civiles non inféodées au FLN pendant la guerre, puis l'éradication des musulmans pro-français après la guerre, comme liés non seulement à une certaine manière de conduire la guerre et de la conclure, mais aussi - et surtout - à « un processus de fabrique de pouvoir »664(*). Jacques Sémelin, se référant à Charles Tilly : « On a ici en tête la relation entre war making et state making qui peut être complétée par celle de crime making »665(*). « Oser massacrer des civils, écrit Jacques Sémelin, c'est recourir à une méthode de lutte extrême, soit pour se saisir du pouvoir, soit pour le conserver. Tout se passe comme si celui qui se montre le plus résolu à donner la mort, y compris contre des civils, conquiert du même coup l'ascendant nécessaire à exercer sa propre autorité sur les survivants »666(*). Et l'auteur d'ajouter : « De ce point de vue, l'action de massacrer n'est pas l'expression d'un pouvoir qui se sent fort mais qui aspire à le devenir. Massacrer ne serait pas en ce sens l'expression d'une position de force mais plutôt de faiblesse, qu'il s'agit précisément de subsumer par le recours au massacre »667(*).

Aussi, plutôt que de considérer le massacre des harkis comme un moment d'hystérie collective ou un « trou noir », au sens d'un événement vide de sens échappant à toute rationalité668(*), il nous faudra montrer que, loin de constituer une rupture de sens dans l'histoire de la guerre d'Algérie et de l'accession à l'indépendance de ce pays, il est au contraire paradigmatique des voies et moyens du FLN dans et par-delà la guerre : moment fondateur de l'Etat-FLN, il est « la voie par laquelle un pouvoir impose sa transcendance sur les individus en s'arrogeant le droit de tuer en masse un segment de cette société »669(*). Au fond, le massacre des harkis est à l'articulation d'une certaine manière de conduire la guerre (via notamment une stratégie d'implication forcée des populations civiles et l'application corrélative d'une politique de terreur à l'encontre des récalcitrants et des "tièdes") et d'une certaine manière de concevoir le politique (visée hégémonique dans la société algérienne, d'une logique de front unique à une logique de parti unique) : à la fois résultante et moment fondateur, donc. Aussi ne s'agira-t-il pas de faire l'étude de ce massacre en tant qu'évènement ponctuel mais, à la manière de Jacques Sémelin, « de prendre en compte le phénomène plus large qui le précède et l'accompagne »670(*), à savoir :

- « l'ensemble d'actes souvent d'une extrême violence qui précèdent et/ou accompagnent les massacres proprement dits »671(*) : en l'occurrence, la politique de terreur pratiquée par le FLN à l'encontre des populations civiles européennes et, surtout, musulmanes entre 1954 et 1962 ;

- « la formation d'un imaginaire de destruction comme opérateur collectif du crime de masse » 672(*), dont participe notamment la construction d'une figure de l'ennemi intérieur.

L'insurrection du 1er novembre 1954, décidée par les membres les plus résolus de la branche armée clandestine du Parti populaire algérien (PPA)/Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), était moins le fruit d'une réflexion prospective sur les principes qui devaient guider l'édification d'une Algérie nouvelle673(*), que l'expression de l'impatience des éléments les plus radicaux à engager la destruction de l'ordre établi : le vrai dénominateur commun résidait donc dans la réfutation du réformisme et la promotion de la lutte armée674(*). Mohamed Boudiaf, interrogé par Yves Courrière quelques années après l'indépendance, ne dit pas autre chose : « A la veille de l'insurrection, nous n'avions pas une conception précise de ce que devrait être le programme de la révolution algérienne. Le mot révolution désignait surtout la façon dont nous entendions conquérir l'indépendance contre l'appareil colonial, d'une part, par la violence, contre les méthodes réformistes et bureaucratiques du mouvement nationaliste, de l'autre, en faisant éclater les vieilles structures de ce mouvement »675(*). Cet accord a minima sur l'emploi de la violence, décidé par une faction minoritaire de la mouvance nationaliste, n'est pas sans faire peser de lourdes hypothèques sur le processus ainsi enclenché : sans claire vision de l'avenir, l'entreprise insurrectionnelle n'encourrait-elle pas le risque d'être prisonnière des moyens au détriment des fins ?

Ce risque - qui était en même temps une opportunité pour les éléments les moins "politiques" du PPA - a été semble-t-il parfaitement assumé, voire revendiqué par ses promoteurs676(*). D'ailleurs, la proclamation du 1er novembre 1954, outre l'objectif de l'indépendance (qui, à ce stade, reste cependant une "coquille vide" en l'absence de programme de gouvernement), fixe avant tout des objectifs négatifs aux insurgés, à savoir : 1) « l'anéantissement [au sein de la mouvance nationaliste] de tous les vestiges de corruption et de réformisme cause de notre régression actuelle » ; 2) « la liquidation du système colonial »677(*).

Le premier objectif situe l'entreprise insurrectionnelle dans une logique de front unique et affirme son caractère hégémonique. L'emploi d'un vocabulaire hygiéniste - il est notamment question d'« assainissement politique par la remise du Mouvement National Révolutionnaire dans sa véritable voie » - et la manipulation des catégories du "pur" et de "l'impur" - il est encore question de l'« anéantissement de tous les vestiges de corruption et de réformisme » - signifient bien cette volonté de plier la mouvance nationaliste, jusque là diverse dans ses modalités d'expression et dans ses mots d'ordre, à une stricte discipline révolutionnaire : ce n'est plus la chose politique qui gouverne la destinée de la mouvance nationaliste, mais le fait accompli de l'insurrection et de sa répression. « Notre désir, peut-on lire en amorce de la proclamation, est de vous éviter la confusion que pourraient entretenir l'impérialisme et ses agents : administratifs et autres politicailleurs véreux »678(*). La chose politique, en tant qu'elle n'est pas formatée par et pour l'insurrection, est présentée comme une impureté, qui corrompt les esprits et les volontés. Les instructions données - depuis Le Caire - par Ben Bella en 1955 traduisent bien cette hantise d'une solution négociée, qualifiée alors - non sans mépris - de « bourguibiste » : « Les démocrates français parlent beaucoup de la solution tunisienne en Algérie. On avance même la question des interlocuteurs valables. On pense à Abbas et surtout à Messali pour jouer le rôle de Bourguiba (...). La vigilance des combattants tuera dans l'oeuf le bourguibisme en Algérie »679(*). Dans ses mémoires inédits, commentés par Gilbert Meynier680(*), Lakhdar Ben Tobbal (qui fut l'un des commanditaires de l'assassinat d'Abane Ramdane) marque clairement cette primauté des moyens, en même temps qu'un certain mépris pour la chose politique :

« [La discipline] était de fer (...) car nous avions devant nous une organisation solide, et puis, en plus, c'était une guerre. En temps de guerre, il ne peut y avoir de place pour la parlotte ou pour le blablabla » (Ben Tobbal, p.267)681(*).

Le Parti communiste algérien (PCA), qui proposa une alliance politique au FLN peu après le déclenchement de l'insurrection, ne put obtenir « la transformation du Front en un rassemblement pluraliste associant plusieurs partis sur la base d'un programme commun »682(*). Le FLN n'accepta d'intégrer des militants communistes qu'à titre individuel et exigea du PCA qu'il s'auto-dissolve. Mieux, les quelques maquis communistes qui refusèrent de se fondre dans l'ALN furent combattus et détruits par cette dernière683(*). Le FLN intervint plus violemment encore contre le Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj, leader historique de la mouvance nationaliste, qui avait refusé de prêter allégeance au FLN. Les affrontements furent d'ailleurs comparativement plus violents (et continus) en France métropolitaine, au sein de la communauté immigrée, où Messali Hadj bénéficiait d'une forte audience684(*). La tragédie de Melouza, cependant, témoigne de ce que la lutte pour la suprématie entreprise par le FLN fut également sans merci en Algérie685(*). Jusqu'au bout, le FLN refusera de donner suite aux appels à la trêve lancés par le MNA, comme il refusera obstinément de s'associer au projet de Conférence de la Table ronde « sans préalable ni exclusive » prônée par Messali Hadj pour trouver une « solution démocratique » au conflit algérien686(*). De fait, donner suite à l'une ou l'autre de ces propositions aurait impliqué pour le FLN de reconnaître le MNA comme un interlocuteur légitime, ce qui allait à l'encontre de sa prétention hégémonique. Guy Pervillé estime à près de 10.000 tués et 23.000 blessés le bilan total de la guerre intestine au sein de la mouvance nationaliste algérienne entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962. Maurice Faivre avance pour sa part le chiffre d'environ 14.000 tués687(*). En outre, après que les autorités françaises, en mars 1962, eurent accédé, de fait, à la prétention du FLN de représenter par exclusive les intérêts du peuple algérien (le MNA ayant été tenu à l'écart du processus de négociation d'Evian), « le GPRA prit des mesures immédiates visant à éradiquer le MNA : arrestation et détention secrète de tous ses militants, à moins qu'ils acceptent de renier leur parti et d'adhérer au FLN »688(*). Certes, à partir de juin 1955, et non sans hésitation, d'autres leaders des anciennes formations nationalistes - au premier rang desquels Ferhat Abbas et Benyoucef Benkhedda - acceptèrent de rejoindre le Front et de dissoudre leurs organisations, mais « [ils] restèrent spécialisés dans des fonctions de représentation, de propagande ou de gestion »689(*). Guy Pervillé d'ajouter : « Le véritable pouvoir de décision et de contrainte appartint toujours aux «activistes» issus du groupe des 22 fondateurs, chefs politico-militaires du FLN-ALN ». Cette stratégie de front unique (et hégémonique) n'était pas simplement conjoncturelle. Plus qu'un principe de guerre, elle allait valoir principe de gouvernement puisque, dès janvier 1960, et conformément à la voie tracée par la plate-forme de la Soummam du 20 août 1956 (voir ci-dessus), les statuts du FLN adoptés par le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) stipulèrent que l'organisation était appelée à « poursuivre après l'indépendance du pays sa mission historique de guide et d'organisateur de la Nation algérienne »690(*). Il était même fait explicitement référence au modèle léniniste du « centralisme démocratique » dans l'article 7 des statuts691(*).

Le second objectif consigné dans la proclamation du 1er novembre 1954 - à savoir « la liquidation du système colonial » - témoigne de la primauté de la geste insurrectionnelle sur toutes les justifications qui pourraient l'encadrer. Conquérir l'indépendance, c'est d'abord et avant tout faire table rase du passé : « La doctrine est simple. Le but à atteindre c'est l'indépendance nationale. Le moyen, c'est la révolution par la destruction du régime colonialiste »692(*). Guy Pervillé note ainsi que le mot « révolution », plutôt que de définir un contenu programmatique précis, « qualifiait des principes et des pratiques faisant de l'efficacité le seul critère du choix des moyens, à l'opposé du réformisme et du légalisme »693(*). Dans ses mémoires inédits, Lakhdar Ben Tobbal précise : « Si vous êtes prêts à tuer et à sacrifier votre vie, le programme existe » (Ben Tobbal, p.30)694(*). La logique de front unique avaient vocation à assurer cette unité d'action qui, dès l'entame de l'insurrection, conférera au FLN une redoutable efficacité opérationnelle, d'abord sur le plan "militaire" puis, par la force des choses, sur le plan diplomatique. Par contraste avec cette unité d'action, les principes programmatiques, insuffisamment élaborés et étroitement subordonnés à l'impératif d'efficacité opérationnelle, apparaissaient écartelés entre un discours "progressiste" (i.e. socialiste) et un discours "identitaire" (i.e. islamo-nationaliste) : le discours de la révolution sociale, conforme à l'air du temps, le disputait à celui de la restauration des principes islamiques, dans un confusionnisme qui ira grandissant à mesure que l'on approchera du dénouement du conflit695(*). Ainsi, pour Guy Pervillé, « le programme du FLN apparaissait au départ comme un compromis éclectique entre les «principes islamiques» mal définis hérités de la tradition précoloniale, et les idéaux révolutionnaires, démocratiques et laïques, empruntés à l'enseignement républicain français et au mouvement communiste international »696(*). De même, Mohammed Harbi, qui fut un acteur de cette période (avec des sympathies marxistes affichées), reconnaît rétrospectivement que « le courant populiste amalgamait des systèmes symboliques et des langages idéologiques hétéroclites sans se soucier de leurs contradictions ». Et il ajoute : « Le populisme, hégémonique au sein du FLN, lorsque celui-ci accéda au pouvoir en 1962, fut marqué d'une faiblesse congénitale résultant de la combinaison, en son sein, d'un projet volontariste d'administration autoritaire du pays et, sous le mythe d'une «authenticité» à retrouver, d'un projet de restauration culturelle »697(*). Ahmed Ben Bella, premier président de la république algérienne, lui-même écartelé entre le dogme de la restauration du caractère arabo-islamique de l'Algérie698(*) et la mystique de l'autogestion socialiste, symbolisera à lui seul ce confusionnisme programmatique. Cependant, pour hétérogènes qu'ils soient au niveau idéologique, ces discours avaient en commun d'être en pratique des discours de l'exclusive, promouvant l'usage de la violence à des fins messianiques : messianisme révolutionnaire et messianisme religieux ont en commun d'être pareillement rétifs à toute forme de compromis avec l'adversaire, que celui-ci fût combattu comme « oppresseur » ou comme « infidèle »699(*). Sur le court terme, donc, ce confusionnisme idéologique servait la poursuite des objectifs dits "négatifs" (ou "destructeurs" de l'ordre établi) précédemment évoqués ainsi que l'usage des moyens les plus radicaux pour ce faire.

A. L'invocation autoritaire de l'Un ou la prétention du FLN à assurer l'exclusivité de la représentation des aspirations de la population algérienne

Nous l'avons vu, le FLN revendiquait non seulement des pouvoirs fondateurs (la fondation d'un Etat-nation indépendant en rupture complète avec le passé colonial), mais aussi des pouvoirs hégémoniques (l'établissement d'un régime de parti unique fondé sur le principe du centralisme démocratique). Cette visée hégémonique de l'entreprise frontiste impliquait la « reconnaissance du FLN comme seule organisation représentant le peuple algérien et seule habilitée en vue de toute négociation »700(*). Et donc l'obligation pour les anciennes formations nationalistes de s'auto-dissoudre sous peine d'être éliminées par la force. Cette prétention au monopole de la représentation du peuple algérien était redoublée, sur le plan rhétorique, par le postulat de l'unanimité des masses musulmanes derrière le FLN. Lequel - corrélativement - impliquait que les musulmans non inféodés au FLN - et particulièrement les harkis - fussent désignés non comme des opposants mais comme des « traîtres », non comme une autre facette du « Nous » mais comme une figure de l'ennemi intérieur.

Ainsi, dans le contexte de la décolonisation et de l'instauration d'un régime de parti unique, les liens entre fiction et fondation apparaissent clairement : l'élaboration imaginaire de l'Un ne va pas sans la désignation fantasmatique de l'Autre, radicalement "extériorisable" donc "tuable". A cet égard, donc, la figuration du harki comme "traître" est le symétrique - et le complément indispensable - du mythe du « Peuple-Un », unanime et unanimement groupé derrière le FLN. Or, ainsi que le signale Jacques Sémelin, de telles représentations anthropomorphiques du politique agissent potentiellement comme opérateurs de crime collectif « en ce sens qu'elles réifient, nivellent les caractéristiques personnelles des individus visés au profit d'un seul trait de nature politique, raciale, ethnique, etc. » : perçus à travers un ensemble compact, ceux-ci sont littéralement "massifiés", pour ne plus constituer qu'une seule et même cible. C'est précisément de cette figuration/essentialisation du harki comme ennemi intérieur qu'il nous faut maintenant traiter.

- 1. Le « traître imaginé » ou l'effacement de la frontière entre opposition et subversion

Le FLN se définissait non comme une entreprise politique soucieuse de concourir avec d'autres pour recueillir des suffrages, mais bien comme le « guide de la Nation » dans son entier701(*) : un parti plébiscitaire, en somme. Dans cette logique, l'obligation faite aux formations nationalistes rivales de s'auto-dissoudre était redoublée par l'obligation faite aux masses musulmanes d'apporter leur concours à la « Révolution » ou, tout au moins, de se conformer à ses mots d'ordre : « Le Front de Libération Nationale est ton Front, sa victoire est la tienne (...). Ton devoir impérieux est de soutenir tes frères combattants par tous les moyens (...). Donc, sans perdre une minute, organise ton action aux côtés des forces de libération à qui tu dois porter aide, secours et protection en tous lieux et en tous moments. En les servant tu sers la cause. Se désintéresser de la lutte est un crime. Contrecarrer l'action est une trahison »702(*). Ainsi l'organisation alla-t-elle jusqu'à criminaliser l'attentisme ou la neutralité affichée des populations civiles musulmanes. Et a fortiori s'agissant de l'engagement dans les rangs adverses, engagement qualifié sans surprise de « trahison » puisque le FLN se voulait le dépositaire exclusif des aspirations des populations musulmanes. À cet égard, le journaliste Jean Daniel, pourtant convaincu de la nécessité de l'accession à l'indépendance de l'Algérie (fût-ce au prix d'une domination du FLN), n'en dressa pas moins un constat sévère : « Les premiers maquisards de novembre 1954 ont fait ce rêve insensé de livrer d'abord une guerre civile, pour transformer tous les Algériens en étrangers à l'intérieur d'un territoire francisé. Cela ne pouvait se faire que dans le sang, par la terreur, le sectarisme, l'intimidation religieuse. Il fallait transformer en traîtres tous ceux qui n'étaient pas pour l'indépendance ou qui n'y songeaient pas (...). Il fallait inventer le concept de trahison et faire de tous les incertains et de tous les tièdes, comme de tous les passifs, des renégats, des apostats et des collaborateurs » (20 novembre 1962)703(*). De fait, l'engagement des populations civiles musulmanes aux côtés du FLN n'était pas simplement optatif mais impératif. Aussi n'était-ce pas à l'organisation de convaincre les populations du bien-fondé de son entreprise, mais aux populations de convaincre le FLN de l'effectivité de leur contribution à l'insurrection. La culpabilité, voire la « dette », étaient a priori du côté des populations : « Algériens ! venez en masse renforcer les rangs du «FLN». Sortez de votre réserve et de votre silence (...). Ainsi, vous vous acquitterez envers votre conscience et votre pays d'une lourde dette »704(*). Fort du postulat de la coïncidence des vues entre les visées de l'organisation et l'intérêt national, le Front, inversant la source de la légitimité, avait aussi renversé la charge de la preuve. Et Guy Pervillé d'écrire : « Les libérateurs se préparaient à juger chacun des membres du peuple algérien au lieu de se laisser juger par lui »705(*).

A cet égard, Sylvie Thénault souligne que, pendant la guerre, « l'appareil judiciaire est conçu au sein du FLN comme le moyen de propager la Révolution et de sanctionner ceux qui n'y prêteraient pas main forte ». « Cette logique, ajoute-t-elle, implique d'ailleurs la mise sous tutelle politique des structures judiciaires créées ». Et de citer des procès-verbaux de tribunaux de la wilaya III prononçant des peines de mort contre des civils qui disent - dans leur diversité et leur "extensivité" mêmes - ce que fut le contrôle implacable du FLN sur la composante musulmane de la population algérienne, aux fins de prévenir tout "déviationnisme". L'aperçu non exhaustif des motifs invoqués pour motiver la condamnation à mort est édifiant à cet égard : « a pris les armes contre l'ALN et accusé d'avoir collecté des impôts », « dénonciation », « engagé au MNA », mais encore « a payé ses impôts », « a assassiné sa femme sans motif » (sic) ou « elle a participer (sic) au viol volontaire (sic) avec le djoundi ». Sylvie Thénault précise à cet égard que « les relations sexuelles hors mariage sont qualifiées de viols avec consentement ou volontaire » et que « les affaires de ce type sont relativement nombreuses »706(*). Ceci pose d'ailleurs la question du statut des femmes dans la « Révolution » algérienne, et souligne un décalage manifeste avec une vision progressiste de l'insurrection, vision artificiellement projetée de l'extérieur par certains soutiens français au FLN.

Cependant, en dépit des menaces, des millions de musulmans demeurèrent prudemment attentistes, donnant des gages à chacune des deux parties (et ce au moins jusqu'à ce que, au cours de l'année 1960, l'inflexion de la politique du général de Gaulle devienne évidente707(*)), tandis que des centaines de milliers d'autres prenaient une part active à l'administration ou à la défense de l'Algérie française. Bien que niée par les autorités algériennes depuis 1962, cette réalité ambivalente fut pourtant largement anticipée et constatée par les stratèges du FLN qui, dès l'entame de l'insurrection, ciblèrent systématiquement ceux - musulmans pro-français et nationalistes "dissidents" - qui refusaient de sacrifier à l'autorité exclusive de cette organisation708(*). L'objectif était d'édifier les populations civiles musulmanes sur ce qu'il leur en coûterait de déroger à l'autorité exclusive du FLN et, plus encore, de se "compromettre" avec les autorités en place. Littéralement : une politique de la terreur. « En principe, écrit Mohammed Harbi, la terreur est un instrument de défense révolutionnaire contre les collaborateurs, pour raffermir la discipline nationale. En fait, elle touche indistinctement tous les milieux »709(*). Du reste, le ton tout à la fois paternaliste (« Le Front de Libération Nationale est ton Front ») et menaçant (« Se désintéresser de la lutte est un crime ») des deux premiers appels du FLN atteste, par son ambivalence, du décalage entre la rhétorique unanimiste du Front et la réalité autrement plus labile des aspirations des populations civiles musulmanes. « Le fait est, écrit Guy Pervillé, que le FLN dut mener une guerre sur deux fronts : contre la France pour lui imposer le droit de l'Algérie à l'indépendance, et contre plusieurs catégories d'Algériens qui refusaient d'admettre sa légitimité »710(*). Le bilan des victimes civiles du terrorisme du FLN - ventilé par communauté de rattachement - témoigne de cette réalité ambivalente. Ainsi, le décompte officiel établi à la suite de la conclusion des accords d'Évian fait état de 29.674 civils musulmans tués ou disparus entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962 en raison des agissements du FLN, pour 3.163 européens (auxquels s'ajoutent 13.610 civils musulmans blessés et 7.541 européens). Le ratio des tués et disparus - 1 civil européen pour 9 civils musulmans - équivaut donc très exactement à l'importance démographique relative des deux communautés dans la population algérienne. Encore ce bilan est-il exclusif des dizaines de milliers de musulmans victimes des représailles de l'après-19 mars 1962711(*). Guy Pervillé : « Le FLN a tué beaucoup plus d'Algériens «traîtres» à sa cause que d'ennemis «colonialistes» étrangers ; et les cruelles représailles qui se sont déchaînées après l'indépendance n'ont fait que rendre le constat plus éclatant. Ce bilan de guerre civile - inavouée comme telle - interdit de parler d'un soulèvement national unanime »712(*).

Cette politique de la terreur fut fondée sur l'effacement de la frontière entre "opposition" et "subversion" : dès l'origine, toute marque d'opposition au FLN fut conçue comme un indice de subversion puisque le FLN se voulait l'émanation exclusive du "Peuple". Cette fiction de l'identité, de l'unanimité du "Peuple" derrière le FLN n'était pas seulement due aux circonstances de la guerre. Son inspiration devait au moins autant à la volonté de préempter l'après-guerre qu'à la nécessité de mobiliser les populations en temps de guerre. L'instauration du parti unique après-guerre avait d'ailleurs été décidée pendant la guerre, témoignant de ce que l'entreprise de « libération » du Peuple algérien était conçue, simultanément, comme une entreprise hégémonique au profit de son « avant-garde ». Omar Carlier souligne à cet égard que « le point commun entre tous ces hommes résidait dans l'accord sur la nécessité de l'action armée, pour en finir avec le colonialisme et construire une Algérie nouvelle. La majorité adhérait à l'idée en marche de tiers-mondisme et de non-alignement. Certains, toutefois, étaient déjà sensibles à des influences de droite, voire d'extrême droite ». Et il ajoute : « En 1954, beaucoup sont fascinés par les grands leaders du Tiers-monde, mais aussi par les modèles autoritaires, et les personnages d'hommes forts ou de dictateurs, sans se réclamer pour autant d'une idéologie précise, phalangiste, national-socialiste, ou marxiste-léniniste. Ils ne croient pas, pour certains ils ne croient plus, au modèle démocratique, en tout cas pour l'Algérie, et voient volontiers leur pays sous la férule d'un despote éclairé »713(*). Et, conformément à une logique centripète d'exercice de la terreur inhérente à toute force politique se posant comme hégémonique, ladite terreur fut exercée tant à l'encontre des éléments « traîtres » extérieurs à la mouvance nationaliste qu'au sein même de cette mouvance.

- Au sein de la mouvance nationaliste

Historiquement, la mouvance nationaliste s'est affirmée dans la pluralité : pluralité des opinions exprimées, pluralité des suffrages recueillis714(*). Outre les partisans sincères de l'intégration dans un cadre français et ceux, plus intéressés, qui usaient de leur strapontin comme d'une prébende (les fameux "béni-oui-oui"), le mouvement nationaliste lui-même était partagé entre plusieurs courants et familles de pensée, depuis l'UDMA (Union démocratique du Manifeste algérien) de Ferhat Abbas, « parti appelant les deux populations de l'Algérie à collaborer dans une République algérienne fédérée à la République française »715(*), jusqu'au PPA-MTLD de Messali Hadj (Parti du peuple algérien-Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques)716(*). Le PPA-MTLD était lui-même une mouvance composite, depuis les « centralistes », partisans d'une position légaliste (certains étaient même de proches collaborateurs du maire libéral d'Alger, Jacques Chevalier), jusqu'aux activistes de l'OS (Organisation spéciale, l'aile armée clandestine du PPA-MTLD, dirigée notamment par Hocine Aït Ahmed, et qui servira de vivier au Comité révolutionnaire d'unité et d'action/Front de libération nationale), en passant par les « messalistes » proprement dits (dans une perspective plus populiste, axée sur la figure charismatique de Messali). Sans oublier l'Association des Oulémas (« qui visait à défendre la personnalité algérienne contre l'assimilation, suivant le slogan : «L'Islam est ma religion, l'arabe est ma langue, l'Algérie est ma patrie» »717(*), sans pour autant prôner la lutte armée) ou le Parti communiste algérien (PCA) qui, en 1954, « comptait une majorité de membres musulmans »718(*). A l'inverse, à compter du 1er novembre 1954, le FLN, dans sa quête totalisante et violente, se posera en apôtre unique du sentiment national (notamment contre le MNA), en promoteur unique de la justice sociale (notamment contre le PCA) et en garant unique de l'orthodoxie confessionnelle (notamment contre les ulémas). Toute dissension sera assimilée à une trahison et combattue comme telle. François Gèze souligne à cet égard « le rôle majeur qu'a joué très tôt au coeur même du combat de libération la culture paranoïaque des services de renseignement et de contre-espionnage du FLN (le MALG, ministère de l'Armement et des Liaisons générales), établi à Tripoli en Libye » sous l'autorité d'Abdelhafid Boussouf (principal commanditaire de l'assassinat d'Abane Ramdane), et « dont les actions étaient bien sûr dirigées contre l'armée française, mais qui assurait aussi une fonction de contrôle et de vigilance intérieure contre les combattants algériens eux-mêmes ». « Les hommes de Boussouf, ajoute François Gèze, avaient été formés par le KGB à Moscou, au sein de la fameuse promotion «Tapis rouge» »719(*). Selon Ould Kablia, président de l'Association des anciens du MALG, « le MALG disposait de 1.400 agents, 1.500 collaborateurs avec un budget équivalent au quart du budget du GPRA »720(*).

- Au sein de la composante musulmane dans son ensemble

Nous l'avons vu, la simple indécision est assimilée à une trahison par le FLN, qui proclame dès novembre 1954 que « se désintéresser de la lutte est un crime ». A fortiori, la démarche qui consiste à s'affranchir ouvertement des cadres de la communauté politique imaginée par le FLN - surtout s'il s'agit de la combattre par les armes comme l'ont fait les harkis - représente un point d'extrême hostilité. Krim Belkacem assigne les « traîtres notoires » comme objectif prioritaire aux commandos qui lancent l'insurrection le 1er novembre 1954721(*). Le commando Chihani (du nom d'un des premiers dirigeants de la Wilaya I, dans les Aurès, qui sera par la suite victime d'une purge interne) reçoit comme consigne de « tuer les musulmans dont on connaît les sympathies pro-françaises après les avoir sondés sur leurs opinions »722(*). « Chaque patriote se fera un devoir d'abattre son traître », proclamait en décembre 1955 un tract du chef politique d'Alger Abane Ramdane723(*). Parvenue à ce point, souligne John Crowley, « la guerre contre l'ennemi intérieur se nie comme telle, pour se penser comme opération d'extermination «hygiénique» »724(*). Ainsi en sera-t-il, également, après-guerre, au moment d' « épurer » l'Algérie de ceux que les nouveaux maîtres de ce pays ont pu considéré être des "scories" de l'ancien régime725(*).

- 2. La réduction de l' « Un » au « Même », ou l'exclusive d'un « discours de l'enfermement » (Mohamed Benrabah)

Cette conception unanimiste des aspirations du peuple algérien se devait de puiser dans un imaginaire national recomposé et ajusté à la politique de la table rase promue par le FLN. Il fallut, non sans difficultés et contradictions internes, réinventer une algérianité qui fasse "bloc", qui s'ajuste aux orientations programmatiques du FLN (pourtant elles-mêmes écartelées entre socialisme et "identitarisme"/nationalisme) et, surtout, à sa volonté de constituer, sur le mode du centralisme démocratique, un front puis un parti unique plutôt qu'une société politique ouverte. Cette difficulté à façonner un imaginaire national "monobloc", exclusif de ceux - nombreux et divers - qui ne partageraient pas une conception étroite de l'algérianité ou de la destinée nationale (Européens, Juifs et Kabyles notamment), explique les tâtonnements qui marquent la construction de cet imaginaire entre 1954 et 1962. Néanmoins, l'évolution est claire, qui tend à repousser l'orientation plutôt laïcisante, plurielle et neutraliste (au plan international) de la plate-forme de la Soummam du 20 août 1956 pour l'orientation plus explicitement exclusive et sectaire (islamisante, arabisante et clairement anti-occidentaliste, pan-arabiste et anti-sioniste) du Congrès de Tripoli de juin 1962 puis, surtout, de la Constitution du 10 septembre 1963 (la première de l'Algérie indépendante).

Cependant, cette évolution fut en réalité bien moins longue et difficile à se dessiner que ne le laissent paraître les textes. Il est nécessaire, à cet égard, de distinguer entre les grands textes programmatiques (essentiellement à usage de propagande extérieure et dont il faut se garder, pour cette raison même, d'exagérer l'influence au sein de l'organisation) et les directives de terrain qui, les uns et les autres, tablent sur des univers argumentatifs relativement hétérogènes726(*). Il est de fait incontestable qu'à des degrés divers de la hiérarchie (quoique plus précautionneusement s'agissant des chefs historiques ou des "vitrines" politiques de l'organisation) les cadres du FLN et, surtout, de l'ALN ont abondamment joué, par exemple, de la manipulation des symboles et mots d'ordre religieux (le djihâd, notamment) ou du panarabisme pour nourrir la révolte auprès des masses. Ainsi, pour l'anthropologue du sacré Abderrahmane Moussaoui, « il n'est pas superflu de rappeler qu'en Algérie le djihâd fut le mot d'ordre le plus mobilisateur durant la guerre de libération » et que, dès avant, « pendant toute l'histoire du mouvement national, cette catégorie a structuré les discours et informé les consciences »727(*). Symétriquement, il est nécessaire de relativiser, au sein même des instances dirigeantes du FLN, l'influence réelle de la tendance laïcisante et le poids des orientations contenues dans la plate-forme de la Soummam. Ce dont témoigne d'ailleurs l'assassinat d'Abane Ramdane, cheville ouvrière de cette plate-forme, aussi bien que chef de file de la tendance laïcisante et partisan d'une « primauté du politique sur le militaire » qui n'aura jamais d'autre existence que fictionnelle728(*).

Les lignes-forces de ce « discours de l'enfermement » (Mohamed Benrabah729(*)) qui, peu à peu, dessine les contours d'un imaginaire national sur-mesure pour les visées hégémoniques du FLN se déclinent comme suit :

- au nom du panarabisme, le mythe des origines véhiculé par le FLN survalorisait les origines arabes des populations algériennes, au détriment de leurs racines berbères, sans même parler des influences juives et européennes ;

- corrélativement, l'invocation - certes non univoque puisque s'y mêle une rhétorique anti-impérialiste d'inspiration socialiste - du djihad (les combattants sont appelés moudjahidin, les combattants morts au champ d'honneur des chouhada, l'organe du FLN est intitulé El Moudjahid, etc.), redoublée par une stricte enclosure du champ religieux (condamnation du mysticisme religieux, et notamment des marabouts) et une forme de surenchère dans les manifestations de puritanisme religieux (prohibition de la consommation d'alcool et de tabac sous peine de mutilations faciales, par exemple), appelait à une forme d'exclusivisme vis-à-vis des autres religions, y compris "autochtones" comme la religion juive ;

- enfin, l'invention d'une ambition nationale plus soucieuse d'intégralisme que de syncrétisme, et dont les postulats anti-impérialistes confinaient parfois à l'anti-occidentalisme, devait sceller le sort des populations d'origine européenne.

Par-delà la lettre de ce « discours de l'enfermement » , et ce qu'il est censé nous dire de ce que sont et de ce que veulent les Algériens, ce qui importe ici, ce sont les usages politiques de d'un tel discours, à savoir : ce qu'il nous dit du FLN et de ce que sont ses visions et principes de division du monde social et politique.

a) L'exclusivisme identitaire ou la primauté d'un « discours de l'enfermement » (Mohamed Benrabah)

Au plan identitaire, la tentation exclusiviste se fit jour au sein de la mouvance nationaliste avant même le déclenchement de la « Révolution » à travers, avons-nous dit, la survalorisation des origines arabes des populations algériennes, au détriment de leurs racines berbères, sans même parler des influences juives et européennes. Les Oulémas, sous l'égide d'Abdelhamid Ben Badis, joueront un rôle central en Algérie dans la promotion d'un enseignement en langue arabe et dans la réactualisation des valeurs arabo-islamiques symbolisées par la formule : « Un pays, l'Algérie ; une religion, l'Islam ; une langue, l'arabe »730(*). L'Etoile Nord-Africaine, d'abord simple structure satellite du Komintern, s'en détache rapidement pour s'inscrire, notamment après l'arrivée de Messali Hadj, dans une optique plus classiquement nationaliste, articulée autour de l'affirmation de la personnalité arabo-musulmane du peuple algérien731(*). Guy Pervillé rappelle d'ailleurs que dès 1949, Messali Hadj, alors figure de proue du PPA-MTLD (avant de se faire déborder, une fois l'insurrection lancée, par son aile activiste armée732(*)), « fit condamner les «berbéristes» qui proposaient une définition pluraliste de la nation algérienne »733(*). À cet égard, le modus vivendi des années de lutte n'offrira qu'un semblant de répit : nous l'avons dit, Ahmed Ben Bella, qui rejetait la lettre des accords d'Évian et la perspective d'une Algérie multiethnique et multiconfessionnelle, devait marteler à titre d'avertissement quelques semaines avant l'accession à l'indépendance (et alors qu'il faisait escale à Tunis en provenance du Caire) : « Nous sommes des Arabes, des Arabes, des Arabes ! », ajoutant que le FLN allait envoyer cent mille Algériens en Palestine pour combattre Israël734(*). Cet avertissement concernait aussi bien la communauté autochtone de confession juive (qui suivra massivement la communauté européenne dans l'exode) que les Berbères (et particulièrement les Kabyles) qui, en dépit d'un engagement plus que significatif dans la lutte armée, se voyaient ainsi clairement signifier une fin de non-recevoir quant à la reconnaissance de leurs spécificités par le futur Etat algérien.

Au même moment, le « Projet de programme pour la réalisation de la révolution démocratique populaire » (adopté à l'unanimité par le Conseil National de la Révolution Algérienne, C.N.R.A., au Congrès de Tripoli de juin 1962), considérant que « les valeurs nationales [ont été] élaborées dans la cadre de la civilisation arabo-musulmane », assignait au futur gouvernement algérien la tâche prioritaire de « rendre à la langue arabe, expression même des valeurs culturelles de notre pays, sa dignité et son efficacité en tant que langue de civilisation », et l'invitait à « combattre le cosmopolitisme culturel et l'imprégnation occidentale qui ont contribué à inculquer à beaucoup d'Algériens le mépris de leurs valeurs nationales »735(*). Ce mythe de la permanence ou, tout au moins, de la préexistence de la nation algérienne à la présence française repose sur une vision à la fois essentialiste, exclusiviste et figée de l'appartenance ou du sentiment d'appartenance à ladite nation, lors même qu'un Maurice Thorez, par exemple, certes à bien des égards étranger à l'univers mental des nationalistes algériens mais peu suspect de sympathies colonialistes, décrivait l'Algérie comme une « nation en formation ». Du reste, l'affirmation selon laquelle une nation algérienne, cimentée de longue date par le sentiment d'une commune arabité et islamité, aurait préexisté à l'ère coloniale est longtemps apparue fragile aux yeux mêmes d'un nationaliste modéré comme Ferhat Abbas, souvent cité à cet égard, qui a « participé activement au mouvement Jeune Algérien, qui réclamait, jusqu'en 1936, l'égalité des droits dans le cadre de la souveraineté française »736(*) : « Si j'avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste et je n'en rougirais pas comme d'un crime. Les hommes morts pour l'idéal patriotique sont journellement honorés et respectés. Ma vie ne vaut pas plus que la leur. Et cependant je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n'existe pas. Je ne l'ai pas découverte. J'ai interrogé l'histoire, j'ai interrogé les vivants et les morts ; j'ai visité les cimetières. Personne ne m'en a parlé. Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l'oeuvre française dans ce pays »737(*).

Cependant, telle n'est pas, déjà, à l'époque, la tonalité des discours des militants du PPA-MTLD qui, à la différence de Ferhat Abbas, « opèrent sous la bannière de la rupture radicale avec le présent colonial et font du religieux une arme de défi politique »738(*). Telle n'est plus, a fortiori, la tonalité du programme de Tripoli, véritable "charte de gouvernement" avant l'heure. Le peuplement européen, en dépit d'un enracinement séculaire, y est dépeint comme étant « étranger » à la nation algérienne739(*) et, plus encore, sa présence y est décrite comme étant par essence (et dans son entier740(*)) délétère pour cette dernière : « Tout cela consacre I'échec de la double entreprise contre-nature du colonialisme français qui tendait à détruire radicalement notre société pour la remplacer par un peuplement étranger intensif et à la maintenir, par la contrainte, dans la stagnation et I'obscurantisme (...). En effet, les envahisseurs français avaient tenté, en plein XIXème siècle, de rééditer contre les Algériens, l'entreprise d'anéantissement dont fut victime la société indienne d'Amérique à partir de la fin du XVème siècle ». Il s'ensuit que « la Révolution a pour tâches de consolider la nation devenue indépendante en lui restituant toutes ses valeurs frustrées ou détruites par le colonialisme »741(*).

Plus encore, la Charte d'Alger, adoptée à l'issue du 1er Congrès post-indépendance du FLN (du 16 au 21 avril 1964), proposera aux militants de base comme aux observateurs étrangers un "roman des origines" fabriqué sur mesure pour réfuter « la tendance erronée à subordonner l'existence d'une nation algérienne à l'intégration d'une minorité étrangère qui (malgré certaines exceptions) se comportait comme occupant le pays » et, ce faisant, justifier la politique de la table rase voulue par le FLN à l'encontre des composantes juives et européennes de la population algérienne. Dans le passage à suivre, cité in extenso, invasions romaines, vandales et byzantines sont placées sur un même plan et présentées comme uniment « oppressives » (entendre : à l'instar de la colonisation française) ; à l'inverse, les invasions arabes sont saluées pour leur caractère « libérateur » et semblent n'avoir jamais soulevé aucune résistance. L'explication en est simple : tandis que celles-là s'apparentaient sans équivoque possible à une « domination étrangère », celles-ci s'accordaient spontanément avec les dispositions fondamentales du peuple algérien :

« Le peuple algérien est un peuple arabo-musulman. En effet, à partir du VIIIème siècle, l'islamisation et l'arabisation ont donné à notre pays le visage qu'il a sauvegardé jusqu'à présent. Du IIème siècle avant J.C. au VIIIème siècle après J.C., ce furent essentiellement des luttes contre la domination étrangère romaine, vandale et byzantine. A cette résistance populaire acharnée s'attachent des noms tels que celui du véritable héros que fut Jugurtha. L'opposition à l'oppression se traduisit, sur le plan idéologique, par le boycottage systématique de la religion des oppresseurs. Au VIIème siècle, la rapidité et la profondeur du processus d'islamisation et d'arabisation qui commence ne peut s'expliquer que par le rôle libérateur de cette religion et de cette civilisation nouvelle qu'un peuple aussi combatif n'aurait pas acceptées si elles ne lui apportaient libération, promotion sociales, enrichissement culturel, prospérité et tolérance. Le caractère arabo-musulman demeure ainsi, le fondement de la personnalité algérienne »742(*).

Il s'ensuit, pour les rédacteurs, que « la division du monde arabe en unités géographiques ou économiques individualisées n'a pu reléguer à l'arrière-plan les facteurs d'unité forgés par l'histoire, la culture islamique et une langue commune » et que « l'essence arabo-musulmane de la nation algérienne a constitué un rempart solide contre sa destruction par le colonialisme »743(*).

Cet exclusivisme identitaire demeurera l'une des marques de fabrique de l'État-FLN. Ainsi, au cours du Printemps kabyle, en 1980, le président Chadli confirmera sans ambages cette pétition de principe : « Nous sommes arabes que nous le voulions ou non. Nous appartenons à la civilisation arabo-islamique et l'Algérien n'a point d'autre identité que celle-ci »744(*). Il faudra une deuxième fronde populaire, au printemps 2001, pour que le berbère soit reconnu non pas langue officielle au même titre que l'arabe mais, du moins, « langue nationale »745(*).

b) L'exclusivisme religieux, entre condamnation du maraboutisme et condamnation de l'oecuménisme

L'imaginaire de guerre du FLN, ferment de l'imaginaire national de l'Algérie post-coloniale (voir la Partie 2), emprunte abondamment au pouvoir mobilisateur et sectateur des mots d'ordre religieux. Certes, initialement, les grands textes programmatiques de l'organisation balançaient semble-t-il plus volontiers vers la mystique tiers-mondiste (ou socialiste) des combats de libération nationale que vers la mystique religieuse du djihâd.

Cependant, il est nécessaire, à cet égard, de distinguer entre les grands textes programmatiques (essentiellement à usage de propagande extérieure et dont il faut se garder, pour cette raison même, d'exagérer l'influence au sein de l'organisation) et les directives de terrain. Ainsi en va-t-il, par exemple, du décalage flagrant entre les mots d'ordre des émeutes du Nord-Constantinois du 20 août 1955, sous l'égide de Zighout Youcef, et les déclarations d'intention contenues dans la plate-forme de la Soummam du 20 août 1956 qui, les uns et les autres, empruntent à des univers de justification à bien des égards symétriques. S'agissant des émeutes du Nord-Constantinois, marquée par l'exposition délibérée par le FLN de civils algériens lancés sommairement armés à l'assaut des villes et des bourgades, Charles-Robert Ageron rapporte qu' « à Robertville un homme en uniforme appela à la guerre sainte à midi du haut de la mosquée »746(*), et indique que « selon les témoins français des chants patriotiques ou des slogans mensongers soutenaient leur courage : «l'armée égyptienne débarque», «des avions bombardent Constantine», «l'Amérique est avec nous» »747(*). Dans le même temps, la plate-forme de la Soummam stigmatisait le colonialisme qui, « pour atteindre son but, organisa la panique, accusant le gouvernement d'abandonner la minorité ethnique non-musulmane à la «barbarie arabe», à la «guerre sainte», à une Saint-Barthélemy plus immonde ». Ce credo en forme de dénégation revenait plusieurs fois dans le corps du texte : « Combien apparaît dégradante la malhonnêteté des Bidault, Lacoste, Soustelle et du Cardinal Feltin lorsqu'ils tentent de tromper l'opinion publique française et étrangère en définissant la Résistance Algérienne comme un mouvement religieux fanatique au service du panislamisme (...). La ligne de démarcation de la Révolution ne passe pas entre les communautés religieuses qui peuplent l'Algérie, mais entre d'une part, les partisans de la liberté, de la justice, de la dignité humaine et d'autre part, les colonialistes et leurs soutiens, quelle que soit leur religion ou leur condition sociale » (...). La Révolution Algérienne n'est inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Moscou, ni à Washington (...). La Révolution Algérienne n'est pas une guerre civile, ni une guerre de religion », etc.

Il y a ainsi un décalage évident entre les grands discours programmatiques (à usage essentiellement externe), et les discours mobilisateurs sur le terrain, qui privilégient le registre identitaire au sens large. Guy Pervillé rapporte que dans son récit La conjuration au pouvoir, publié chez Arcantère en 1988, « l'ancien moudjahid kabyle Mohammed Benyahia raconte qu'il prêchait aux paysans l'avènement d'une Algérie «claire et limpide comme de l'eau de roche, qui n'aurait pas d'autre constitution que l'Islam et d'autre leader que le prophète» »748(*). De même, Mohammedi Saïd, ancien membre des services secrets allemands pendant la seconde guerre mondiale, qui fut l'un des principaux responsables de la wilaya 3 et le grand ordonnateur du massacre de Melouza, faisait de sa religiosité le moteur principal de son engagement749(*). Plus généralement, relève Charles-Robert Ageron, « les responsables politico-militaires et ceux du service des biens «habous» particulièrement les mourchid(s) avaient ordre de veiller simultanément à l'éducation religieuse des djounoud et des civils » ; le colonel Mohand Ou El Hadj rappelait lui-même que « la Révolution algérienne est fondée et bâtie sur le respect des principes de l'Islam et c'est à ce titre qu'elle a été acceptée et encouragée par le peuple algérien. Si les Algériens ont consenti le sacrifice suprême, ajoutait-il, c'est pour que vive l'Algérie libre dans l'ombre de l'Islam »750(*).

Cette surenchère dans les manifestations de fondamentalisme et de puritanisme religieux participaient, dans la logique de la guerre révolutionnaire, des techniques de contrôle des populations civiles musulmanes. Se posant en garant de l'orthodoxie religieuse pour asseoir son pouvoir sur les masses (en même temps que pour se défaire de l'image de « bandits » qui leur était accolée par les autorités), le FLN avait ainsi interdit aux hommes de fumer, boire ou jouer sous peine de mutilation des lèvres ou du nez751(*). Pour Amar Ouzegane, qui fut un dirigeant communiste avant d'intégrer le FLN, les prétentions du FLN, loin d'être exorbitantes, s'inscrivaient dans la norme d'une société islamique et apparaissaient rien moins que légitimes aux yeux des populations civiles, voire salutaires : « Non, le FLN n'a jamais été isolé du peuple algérien. Par exemple, le boycottage du tabac était recommandé d'une façon autoritaire. L'amende de cinq mille francs était suivie d'une sanction excessive à l'encontre des fumeurs impénitents dont la désobéissance publique prenait le caractère d'un défi provocateur. La provisoire mutilation des azlams, fautifs au nez coupé, n'a jamais soulevé une condamnation plus grande que la lapidation des ivrognes et des wakkline ramdhne, les mangeurs de carême rossés par les bandes d'enfants, défenseurs fanatiques de la tempérance, de la diète et de la moralité publique »752(*). De la même manière, la condamnation de l'indigénisme, et notamment de certaines formes dites "altérées" ou syncrétiques de l'Islam, tel le maraboutisme, participe également des techniques de contrôle des populations. De fait, les marabouts, en tant que détenteurs d'un pouvoir coutumier d'ordre politico-religieux qui n'avait que peu ou pas été remis en cause par la colonisation, sont apparus menaçants aux yeux du FLN, car susceptibles de relativiser son influence, voire de se constituer en contre-pouvoir, notamment dans les douars les plus reculés753(*).

L'ambivalence de la place faite à l'islam dans le combat libérateur transparaît déjà dans l'appel du 1er novembre, texte au statut mal assuré, quelque part entre l'imprécation guerrière et la visée programmatique. Cet appel consiste en fait en un double appel : du FLN et de l'ALN. L'appel du FLN, s'il s'assigne pour but l'indépendance nationale, l'envisage à la fois par : 1) « La restauration de l'État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques » ; et 2) « Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de race ni de confession ». L'appel de l'ALN s'articule lui plus directement autour de la confusion entre « devoir religieux » et « devoir national » : « Prends garde aux faux communiqués, aux mensonges, à la corruption, aux promesses dont le but est de te détourner de la voie que nous ont dicté notre religion et notre devoir national (...). DIEU est avec les combattants des justes causes et nulle force ne peut les arrêter désormais hormis la mort glorieuse ou la Libération Nationale ».

Par surcroît, il est nécessaire de relativiser, au sein même des hautes instances dirigeantes du FLN, l'influence réelle de la tendance laïcisante et le poids des orientations contenues dans la plate-forme de la Soummam, dont le principal maître d'oeuvre fut le très contesté (et bientôt éliminé) Abane Ramdane. Dans une communication intitulée « L'Islam et la Révolution algérienne », présentée lors de la Conférence du Conseil islamique tenue à Genève les 10 et 11 mars 1985, Ahmed Ben Bella, s'attachant à décrire « le rapport de l'Islam avec la révolution du 1er novembre », affirme que « la révolution du 1er novembre ne se différencia de ses précédentes que parce qu'elle fut victorieuse, (...) avec une invariance : l'Islam »754(*). Et il ajoute :

« Répondant à un appel lancinant, parfois ténu, surgi du plus profond de lui-même, le peuple algérien fit face à son destin (...). Un facteur irrigua en permanence ce comportement, impulsa ces ressorts mentaux : l'Islam. Dans ce terreau fécond s'ancrent nos motivations profondes, nos latences. C'est notre sanctuaire. Quand il nous faut accomplir un geste capital, un effort suprême, quand le mur de nos certitudes s'effondre, que les coups pleuvent sur nous et que notre être profond est menacé, c'est vers ce sanctuaire que nous nous tournons, que nous cherchons refuge, pour reprendre notre souffle, pour puiser la force de poursuivre le combat (...). C'est là une réalité qui a fait, qui fait, la texture même de notre vie. Si la colonisation a finalement échoué, cela est dû à un fait irréfragable : l'Islam. Qui n'a pas compris cela, n'a rien compris à la révolution algérienne, n'a pas saisi l'intelligence profonde des événements qui se sont déroulés sur notre terrain (...). Cette lutte impitoyable, épuisante, le peuple algérien la mènera en s'arc-boutant sur ses ancrages arabo-islamiques. Chaque fait, chaque circonstance est interprétée par référence à ce patrimoine. Le soldat pour la liberté s'appelle moudjahid c'est d'ailleurs le nom donné à l'organe de presse officiel de la Révolution algérienne : El Moudjahid qui se perpétue de nos jours encore ; le mort pour la patrie s'appelle chahid et les combats s'engagent au cri de Allah Akbar fusant tel un trait de feu lancé à la face de la barbarie et de la tyrannie. L'actualité est ainsi soumise à une lecture coranique permanente (...). Le rapport de l'Islam avec la Révolution algérienne est là, en contrepoint, irréfragable. Il est dans cette mouvance ininterrompue entre le Maghreb et le Machreq. Il est dans les yeux rivés sur la Kaâba et un tombeau à Médine. (...) Il est encore, telle une estampille indélébile sur toutes les chartes, toutes les constitutions, tous les textes fondamentaux de l'après-indépendance (...). Qui peut dire l'influence qu'a pu produire sur Messali le fait qu'il ait appartenu dans sa jeunesse à la confrérie des Derkaouas ? Sur Aït Ahmed, qui lui-même a vécu dans la maison de ses parents, la vie d'une confrérie kabyle ? Ou sur moi-même, le fait que mon père ait été Mokkadem de la confrérie des Mouqahliya (fusiliers) ? (...) Mais tout le monde aura compris que pour Moufdi Zakaria et ces étudiants musulmans nord-africains de 1935, comme pour nous-mêmes et ceux qui viendront après nous, qu'il n'y a eu, qu'il n'y a et qu'il n'y aura pour l'éternité qu'une seule et véritable patrie : l'Islam ».

Et le premier président de la République algérienne de conclure par une prise de position qui, établissant une claire filiation entre les idéaux "trahis" de la Révolution de Novembre et la structuration souterraine de l'islamisme politique en Algérie au milieu des années 1980, semble lui apporter une pleine caution : « Même lorsque nous paraissons nous en [l'Islam] éloigner le plus, lorsque par exemple, le développement se confond avec son contraire et que l'agression culturelle, sous couvert de modernité, se fait triomphante, c'est justement à ce moment là que se produit la récurrence. A ce moment là, notre jeunesse dans une vague irrésistible atteignant toute la terre d'Islam, construit et emplit les mosquées. Alors. à nouveau, notre passé, intensément, resurgit et revit en nous, emplissant notre espace et fondant notre imaginaire redevenu créatif et s'élève, fuse dans l'arc en ciel de ce mot magique: Allah Akbar ». Ces paroles, prononcées en 1985, attestent s'il en était besoin de ce que l'islamisme politique et ses multiples expressions (y compris les plus radicales) sont au moins autant un héritage qu'une remise en cause des valeurs de Novembre755(*).

Quant à Benyoucef Ben Khedda, dernier président du GPRA, il se félicite rétrospectivement que « le courant islamique, absent de la scène politique en 1962, prendra le relais, trente ans après, en réhabilitant les valeurs de novembre 1954 qui prônaient les principes islamiques »756(*).

c) L'exclusivisme programmatique, entre anti-impérialisme et anti-cosmopolitisme

L'exclusivisme arabo-musulman a nourri la rhétorique et, plus encore, motivé le combat et les politiques d'un FLN qui, à l'indépendance, s'autoproclamera Parti unique, fera de l'Islam La religion d'État (au détriment du judaïsme et du christianisme) et de l'arabe La langue officielle (au détriment du français et du berbère). Le préambule de la Constitution de 1963 proclame ainsi que « l'Islam et la langue arabe ont été des forces de résistance efficaces contre la tentative de dépersonnalisation des Algériens menée par le régime colonial » et qu'en conséquence « l'Algérie se doit d'affirmer que la langue arabe est la langue nationale et officielle et qu'elle tient sa force spirituelle essentielle de l'Islam, religion de l'Etat », ajoutant toutefois - fragile concession - que « la République garantit à chacun le respect de ses opinions, de ses croyances et le libre exercice des cultes » (article 4). A tous égards, les conceptions de la nation algérienne du FLN plaidaient pour un exode massif des Européens et des Juifs, autrement dit : une indépendance par le vide.

Dès avant cela, pendant la guerre même, l'action psychologique du FLN - telle que véhiculée par les tracts notamment, à l'attention tant des musulmans engagés dans ou aux côtés de l'armée française que des populations civiles - jouaient d'arguments identitaires au sens le plus étroit et le plus exclusif du terme. Ainsi, les tracts à l'adresse des soldats musulmans les avertissaient que « c'est le moment ou jamais pour vous de comprendre que vous être des musulmans et des Algériens, d'une race supérieure et pure » (tract de 1956), menaçant les récalcitrants d'être à tout jamais exclus de la famille musulmane (« Ils ne pourront aller au pèlerinage et leurs prières seront sans effet » (tract de 1959, diffusé par l'Etat-major ouest de l'armée des frontières)757(*). Sur certains cadavres de "traîtres" exécutés pour l'exemple « on trouvait des pancartes rédigées en arabe : «Français ! Ce traître vous ressemble, cet homme impur est à votre image» »758(*). Charles-Robert Ageron souligne également le rôle de la propagande orale et des « causeries éducatives » dispensées par les officiers politiques chargés de donner une éducation « révolutionnaire » à des populations faiblement alphabétisées. Un des thèmes constants, selon l'auteur, visait à célébrer « l'unité » de la composante musulmane de la population algérienne, mais dans une acception somme toute exclusive des autres composantes : « Les Algériens appartiennent à la même race arabo-berbère restée pure parce qu'elle a refusé de se mélanger aux envahisseurs romains, byzantins, français. C'est pour cela qu'ils ont gardé les caractères purs de leurs ancêtres, guerriers loyaux, courageux et dignes »759(*). Peu après mai 1958 et les scènes de "fraternisation" d'Alger, l'ALN multiplia les tracts très courts invitant la population à se conformer à la visée unanimiste du FLN : « Halte à l'intégration », « Voter c'est trahir la patrie algérienne, la race arabe et la religion musulmane », « Ne votez pas ! Si vous votez pour la France, vous deviendrez français alors que vous ne l'êtes pas », etc. En dehors de ces slogans à fort contenu "patriotique", « la Révolution algérienne restera toujours un slogan mobilisateur, non une doctrine ou un programme qu'on aurait expliqué à la population des douars »760(*). En outre, « en direction des Européens, (...) la propagande fut molle, menée sans conviction, ni imagination et ne toucha qu'une poignée de chrétiens et de communistes. (...) Mais la propagande fut d'autant plus inefficace que la presse française d'Algérie révélait à l'occasion certaines directives totalement différentes. Ainsi la wilaya II ordonnait-elle en octobre 1960 «d'abattre les Européens sans distinction, de déposer des bombes dans les salles de cinéma, les bals, les cafés et les bâtiments publics» »761(*).

Quoique dans un registre plus "jargonneux" que les tracts précédemment cités, les visées programmatiques proprement dites du FLN, articulées, en interne, autour de l'impératif d' « édification révolutionnaire de l'Etat et de la société » et de « réalisation du socialisme »762(*), et orientées, en externe, vers la « lutte anti-impérialiste dans le monde », puisaient également dans une rhétorique clairement exclusiviste. De fait, de telles visées, dirigées aussi bien contre la propriété privée et le droit d'expression des minorités en interne que contre l'Occident et Israël en externe, étaient clairement et délibérément incompatibles avec le maintien en Algérie des communautés juive et européenne.

Rétrospectivement, le premier président de l'Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella, campant sur ses positions exclusivistes d'alors, réaffirmera d'ailleurs que le maintien des Européens dans l'Algérie nouvelle - possibilité censément garantie par les accords d'Évian - était incompatible avec son programme de gouvernement : « On ne pouvait pas concevoir une Algérie avec un million cinq cent mille pieds-noirs. Mais c'est pas un acte de rejet, je vous assure. Les pieds-noirs, moi, je pense qu'ils sont des victimes. J'ai des amis pieds-noirs. Mais, lucidement, je ne voyais pas le projet de l'Algérie que je portais en moi, une Algérie qui allait vers les options socialistes, une Algérie qui allait combattre l'impérialisme, qui se serait engagée totalement dans le combat anti-impérialiste non seulement pour l'Algérie mais aussi pour les autres pays. Nous avons fait ça. L'Algérie ne pouvait pas faire ça avec un système de Rhodésie »763(*).

Le programme de Tripoli est, à ce sujet, on ne peut plus clair :

« [La Révolution] combattra le cosmopolitisme culturel et l'imprégnation occidentale qui ont contribué à inculquer à beaucoup d'algériens le mépris de leurs valeurs nationales »764(*).

Plus loin, des paragraphes entiers sont consacrés à ce qui est désigné comme le « problème posé à la Révolution par la présence du peuplement français d'Algérie », laquelle peut être considérée comme « l'expression la plus typique de la politique néo-colonialiste de la France » :

« La coopération, telle qu'elle ressort des accords, implique le maintien de liens de dépendance dans les domaines économique et culturel. Elle donne aussi, entre autres, des garanties précises aux Français d'Algérie pour lesquels elle ménage une place avantageuse dans notre pays. Il est évident que le concept de coopération, ainsi établi, constitue l'expression la plus typique de la politique néo-colonialiste de la France. Il relève, en effet, du phénomène de reconversion par lequel le néo-colonialisme tente de se substituer au colonialisme classique. (...) D'ailleurs, cette coopération, produit d'une reconversion factice, se révélera difficile étant donné le comportement des Français d'Algérie qui prennent, dans leur immense majorité, fait et cause pour I'OAS. Agents actifs de I'impérialisme colonial dans le passé et instruments conscients dans la guerre de répression qui prend fin, les Français d'Algérie sont inaptes à tenir le rôle de support principal et de garant de la politique de coopération que la France leur a assigné dans son plan néo-colonialiste. (...) Abstraction faite de toute qualification technique, l'écrasante majorité des Français d'Algérie, en raison même de leur mentalité colonialiste et de leur racisme, ne seront pas en mesure de se mettre utilement au service de l'Etat algérien. (...) La liquidation de I'OAS, qui est une nécessité immédiate, laisse entier le problème posé à la Révolution par la présence du peuplement français d'Algérie »765(*).

Ce rejet du « cosmopolitisme culturel et [de] l'imprégnation occidentale » et, par-là, de « la présence du peuplement français d'Algérie », rejet que motive une fragile théorie du complot (le « plan néo-colonialiste » de la France), s'articule, au plan programmatique et institutionnel, autour de trois orientations majeures qu'illustrent partiellement les propos pré-cités d'Ahmed Ben Bella :

- i. La « planification de l'économie » dans un cadre collectiviste, ce qui implique, d'une part, de « [liquider] les bases économiques de la colonisation agraire et [de limiter] la propriété foncière en général [pour rendre] disponibles les superficies nécessaires à une réforme agraire radicale » et, d'autre part, de « nationaliser en priorité les branches essentielles du commerce extérieur et du commerce de gros et [de] créer des sociétés d'Etat par produit ou groupe de produits »766(*) ;

- ii. L'asservissement des libertés individuelles et politiques à la visée d'« édification révolutionnaire de l'Etat et de la société » : « Le sort de l'individu étant lié à celui de la société tout entière, la démocratie, pour nous, ne doit pas être seulement l'épanouissement des libertés individuelles, elle est surtout l'expression collective de la responsabilité populaire »767(*). Il en ressort, aux termes mêmes du préambule de la Constitution de 1963, que « la nécessité d'un parti d'avant-garde et son rôle prédominant dans l'élaboration et le contrôle de la politique de la nation sont les principes fondamentaux qui ont déterminé le choix des solutions apportées aux différents problèmes constitutionnels qui se posent à l'Etat algérien ». De fait, le FLN, qui « base son organisation et ses structures sur le principe du centralisme démocratique » (préambule), est « le parti unique d'avant-garde en Algérie » (article 23) ; aux termes de l'article 24 de la Constitution de 1963, il « définit la politique de la nation, inspire l'action de l'Etat et contrôle l'action de l'Assemblée nationale et du Gouvernement »768(*) ;

- iii. Une politique extérieure guidée par un « neutralisme » et un « anti-impérialisme » qui, à bien des égards, sont synonymes d'anti-occidentalisme : « La politique extérieure de I'Algérie indépendante doit demeurer fortement guidée par les principes d'une lutte conséquente contre le colonialisme et l'impérialisme, le soutien des mouvements à l'unité au Maghreb, dans le monde arabe et en Afrique, l'appui au mouvement de libération et la lutte pour la paix. (...) Le soutien des pays socialistes qui, sous des formes diverses, se sont rangés à nos côté durant la guerre et avec lesquels nous devons renforcer les liens déjà existants, crée des possibilités réelles de dégagement à l'égard de l'impérialisme »769(*).

Les orientations programmatiques contenues dans le programme de Tripoli (juin 1962) aussi bien que l'édifice institutionnel bâti sur ces bases un an plus tard (Constitution du 10 septembre 1963) étaient donc parfaitement antinomiques avec les engagements pris par les plénipotentiaires du FLN au cours des négociations d'Evian, à l'hiver 1962. De fait, à rebours du texte des accords, qui énonce que le futur État algérien garantira aux Européens et aux Juifs d'Algérie tant « le respect de leurs droits de propriété » qu'« une juste et authentique participation aux affaires publiques », le Conseil National de la Révolution Algérienne (C.N.R.A.), en opposition ouverte avec le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (G.P.R.A.), s'en démarquera très nettement deux mois plus tard (avant même l'accession à l'indépendance) au cours du Congrès de Tripoli. Considérant que « les garanties données [au peuplement français d'Algérie] par les accords d'Evian imposent son maintien dans notre pays en tant que minorité de privilégiés », et que « la prépondérance des Français d'Algérie demeure écrasante dans les domaines économique, administratif et culturel et va à l'encontre des perspectives fondamentales de la Révolution », le programme de Tripoli énonce que, « dans le cadre de sa souveraineté interne, I'Etat algérien sera en mesure de l'enrayer en décidant des réformes de structure applicables à tous les citoyens sans distinction d'origine ». A la coopération, « produit d'une reconversion factice [du colonialisme] », l'Algérie nouvelle préférera donc la politique de la "table rase" : « Une solution correcte du problème de la minorité française passe obligatoirement par une politique conséquente sur le plan anti-impérialiste »770(*).

Nous l'avons dit, l'insurrection du 1er novembre 1954 est, à l'origine, le fait d'une fraction minoritaire de la mouvance nationaliste : le Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action (CRUA), composé de membres de l'ex-Organisation Spéciale (OS), la branche armée du PPA-MTLD. Cette fraction, composée d'hommes d'action profondément hostiles au réformisme comme à toute forme de compromis avec la puissance coloniale, est avant tout soucieuse d'engager la lutte armée. Tant par souci d'efficacité opérationnelle qu'au nom d'une certaine vision du politique (qui fait de l'efficacité le seul critère de choix des moyens), elle entend subordonner la libre expression des tendances et le libre choix des populations au double principe de l'unité d'action et de l'unicité des revendications. D'où la prétention du FLN, dès l'entame de l'insurrection, à assurer l'exclusivité de la représentation des aspirations de la population algérienne.

Cette visée hégémonique, nous l'avons vu, s'étayait, au plan discursif/représentationnel, sur la construction d'un imaginaire national "monobloc" qui, d'une part, participait de l'effacement de la frontière entre opposition et subversion au sein de la composante musulmane (tout opposant ou simple réfractaire au FLN - au sein ou en dehors de la mouvance nationaliste - était un « traître » à l'Algérie) et qui, d'autre part, était exclusif - à différents titres - des composantes non musulmanes de la population algérienne. Corrélativement, cette visée hégémonique appelait l'élimination de tout ce qui, dans les imaginaires comme sur le territoire, s'inscrivait en faux contre le mythe de l'unanimité des masses derrière le FLN. D'où la figuration politique des harkis - et, plus largement, des musulmans non inféodés au FLN - comme « traîtres », car le traître, à la différence de l'opposant, est radicalement "extériorisable", donc "tuable" : il n'est pas considéré comme une autre facette du « Nous », mais comme un intrus, un "chancre". Jacques Sémelin : « Pour qu'un massacre puisse prendre corps, il faut très probablement que la société vive déjà dans un certain climat d'anxiété et/ou de récrimination à l'encontre de telle ou telle catégorie de population »771(*). Et il ajoute : « Le poids de la peur et de l'imaginaire semblent toujours là - avant le massacre - pour impulser son passage à l'acte : on tue à l'avance avec les mots »772(*). Le langage fait le lit de la violence non seulement en disqualifiant l'autre jusqu'à le déshumaniser, mais aussi - et surtout - en « [polarisant] des groupes sur une base dichotomique amis/ennemis, "nous" contre "eux" ». Et « de cette polarisation identitaire paranoïaque jaillit le projet du massacre ». Cependant, ajoute Jacques Sémelin, « le massacre, une fois accompli, va lui-même renforcer cette polarisation »773(*). « En somme, conclut-il, le massacre est à la fois le produit et le vecteur des ces mobilisations identitaires destructrices »774(*).

Nous verrons ainsi comment la stigmatisation des musulmans non inféodés au FLN a conditionné et, symétriquement, est sortie renforcée de l'exercice par cette organisation (à l'issue mais, déjà, pendant la guerre d'Algérie) d'une politique de la terreur à leur encontre : ciblage systématique des musulmans pro-français et des nationalistes "dissidents", et implication forcée des populations civiles musulmanes dans la lutte, jusque et y compris la "politique du pire", c'est-à-dire l'exposition délibérée des populations aux représailles de l'armée française.

B. L'exercice stratégique de la terreur ou la « conscientisation » à marche forcée des populations

Guerre complexe, multiple, la guerre d'Algérie fut à la fois une guerre de décolonisation tournée contre la puissance "occupante" et une guerre révolutionnaire tournée contre les réfractaires au nouvel ordre social voulu par le FLN. Certes, compte tenu de la disproportion des forces en présence, l'entreprise du FLN n'avait de chance de réussir que si, d'une manière ou d'une autre, elle s'assurait le concours - au moins passif - des populations civiles. Mais plutôt que de simplement organiser la participation des franges les plus désireuses de s'associer à l'insurrection, le FLN, qui se voulait politiquement hégémonique, entreprit non seulement de réduire la capacité de nuisance des franges les plus réfractaires, mais encore d'impliquer - par la force si nécessaire - les franges les plus indifférentes à son entreprise. Dans sa proclamation du 1er novembre 1954, le FLN avait d'ailleurs clairement annoncé sa volonté de s'autoriser de principes - les « principes révolutionnaires » - qui l'amèneraient à employer « tous les moyens » pour arriver à ses fins : « Conformément aux principes révolutionnaires et compte tenu des situations intérieure et extérieure, [nous en appelons à] la continuation de la lutte par tous les moyens jusqu'à la réalisation de notre but »775(*). Comme le souligne Guy Pervillé, « cette formule d'un pragmatisme absolu impliquait la subordination de la morale à l'efficacité »776(*) en ce qu'elle « impliquait notamment toute forme d'action violente visant des civils sans armes et non des combattants armés capables de riposter, et destinée à terroriser les survivants »777(*). Autrement dit, la visée hégémonique du FLN était nécessairement coextensive de l'application d'une politique et du recours à des moyens - les attentats aveugles ou ciblés - qui font de l'indétermination du champ de bataille (le maquis et la rue) et de l'ennemi (l'homme en uniforme et le civil) l'essence même de la lutte.

De fait, l'implication forcée des populations civiles est une visée stratégique de toute guerre révolutionnaire, en ce qu'elle est un moyen d'étendre le champ des violences et des contre-violences à l'ensemble de la société et, ce faisant, de décourager la recherche du compromis et l'expression de positions tierces778(*). Luis Martinez souligne ainsi, à propos de la "deuxième" guerre d'Algérie, que « des pratiques de terreur sont utilisées par les protagonistes : elles engendrent un sentiment d'insécurité qui vise à un découpage de la population au sens politique, entre "amis" et "ennemis". Cela est perceptible parmi les individus qui ne se définissent ni comme des sympathisants du régime, ni comme des islamistes, ce qui accroît leur crainte d'être des cibles flottantes »779(*). De même, Philippe Braud montre que la « stratégie de terrorisation cherche à briser progressivement le sentiment de sécurité en écartant toutes les barrières qui sembleraient mettre à l'abri telle ou telle catégorie de population »780(*). La politique de la terreur vise ainsi, dans une perspective hégémonique, à polariser les populations entre "pro" et "anti", sans médiations possibles. Il n'y a plus ni terrain neutre (ou société civile), ni tiers parti : « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Au cours de la guerre d'Algérie, ce moyen a pu être justifié par certains soutiens au FLN, au nom de la disproportion des forces en présence781(*). Mais est-ce simplement cela qui est en jeu pour ceux qui y ont recours ? Ce viol des lois de la guerre est-il simplement un pis-aller ou vaut-il, par-delà, principe de gouvernement ? Le fait est que la quasi-totalité des mouvements de « libération nationale » qui ont oeuvré dans le tiers-monde au cours des années 1950 et 1960 se sont "civilisés" - une fois la partie gagnée - sous la forme de partis uniques se réclamant, à l'instar du FLN, du « centralisme démocratique ». Michael Walzer, qui s'est intéressé de longue date à ces questions, y est revenu peu après le 11 septembre 2001 : « [A familiar argument to justify terrorism] is that terrorists are weak and can't do anything else. But two different kinds of weakness are commonly confused here: the weakness of the terrorist organization vis-à-vis its enemy and its weakness vis-à-vis its own people. It is the second type - the inability of the organization to mobilize its own people - that makes terrorism the option and effectively rules out all the others: political action, non-violent resistance, general strikes, mass demonstrations. The terrorists are weak not because they represent the weak but precisely because they don't - because they have been unable to draw the weak into a sustained oppositional politics. They act without the organized political support of their own people. They may express the anger and resentment of some of those people, even a lot of them. But they have not been authorized to do that, and they have made no attempt to win any such authorization. They act tyrannically and, if they win, will rule in the same way »782(*). Michael Walzer montre aussi combien cette stratégie d'implication forcée des populations civiles - cette politique de la "terreur" - peut produire des effets infiniment plus rapides et spectaculaires que le harcèlement direct des forces de l'ordre : « Terrorists are like killers on a rampage, except that their rampage is purposeful and programmatic. It aims at a general vulnerability. Kill these people in order to terrify those. A relatively small number of dead victims makes for a very large number of living and frightened hostages »783(*).

Il est véritablement symptomatique, à cet égard, nous l'avons dit, qu'au cours des six premiers mois de l'insurrection algérienne les victimes civiles des actes terroristes du FLN aient été quasi-exclusivement des victimes musulmanes. Dès ses débuts, l'insurrection conduite sous l'égide du FLN affirmait son caractère hégémonique, ciblant par privilège ceux-là mêmes dont elle prétendait porter les aspirations. Un bilan officiel des victimes civiles du terrorisme du FLN établi et arrêté en juin 1957, un peu plus de 30 mois après le déclenchement de l'insurrection, faisait état de 1.152 Européens tués ou disparus pour 8.497 musulmans784(*). Benjamin Stora, qui rapporte également ces chiffres (en précisant que ce bilan partiel se décomposait en « 16.382 attentats contre des civils, et seulement 9.134 contre les forces de l'ordre françaises »), estime que « la logique d'une révolte d'un peuple unanime contre un occupant étranger donnerait d'autres chiffres, une proportion inverse ». Et il ajoute : « Force est de constater que ces données statistiques donnent à voir une violence délibérée, en vue de faire accepter son point de vue »785(*).

- 1. Le ciblage systématique des musulmans pro-français et des nationalistes dissidents

Et, de fait, tout au long de la guerre (et, plus encore, au-delà, comme en témoignent les assassinats et détentions arbitraires d'anciens harkis et assimilés dans les mois et les années qui suivent l'accession à l'indépendance de l'Algérie), les insurgés ciblèrent systématiquement les franges de la population civile qui n'étaient pas inféodées au FLN, soit que les intéressés fussent ouvertement "pro-français", ou présumés tels par leurs fonctions (gardes forestiers, gardes champêtres, caïds, élus ou candidats786(*), fonctionnaires, professions libérales, anciens combattants, etc.787(*)), soit qu'ils se reconnussent dans d'autres formations nationalistes, à commencer par le Mouvement National Algérien (MNA), jusque et y compris des catégories aussi arbitraires que les « bourgeois » ou les « filles du 13 mai »788(*).

Une logique redondante en Algérie. A propos de la "seconde guerre d'Algérie", Luis Martinez montre ainsi que, dans le cas d'espèce des « guérillas révolutionnaires », et des actes de guérilla orchestrés par le Mouvement pour l'Etat islamique (MEI) et son leader, Saïd Makhloufi, en particulier, « le recours à la violence n'est pas orienté vers les seules forces de sécurité, mais prend pour cible, parmi le «peuple», des civils réactionnaires : «Un peuple qui soutient, par peur ou par ambition, un régime qui le tyrannise et l'oppresse, en devient l'allié. De fait, la lutte devient non seulement un devoir, mais cesser de collaborer avec le régime en place et les oppresseurs corrompus devient un impératif» (Saïd Makhloufi, Traité de désobéissance civile, 1991) »789(*). Luis Martinez ajoute : « Le choix stratégique du MEI, qui se porte davantage sur le « peuple » que sur les forces de sécurité, a sans doute grandement contribué à celui du GIA. (...) Le GIA, séduit par l'analyse de Saïd Makhloufi sur l'importance de l'attitude du « peuple » dans la lutte armée, classe tous les individus en « ennemis de l'islam » et « partisans du djihâd ». Les civils se retrouvent dès lors sommés de choisir leur camp sous peine de mourir. (...) Ainsi, loin de se limiter aux forces de sécurité, le GIA entre en guerre contre l'ensemble des groupes sociaux qui, involontairement ou délibérément, assurent la pérennité du régime »790(*).

Ainsi, en situation de guerre révolutionnaire, la conscientisation à marche forcée des populations passe par la mise à mort (ou la menace de mise à mort) des "traîtres". Et il importe, à cet effet, que l'éventail des personnes ciblées soit aussi large que possible afin que nul ne se sente soustrait à la menace, donc à l'obligation de prouver son "patriotisme". Ainsi en fut-il, dès avant l'exemple bien connu de Melouza (dans la nuit du 28 au 29 mai 1957), de la « Nuit rouge de la Soummam » : dirigée - dans la nuit du 13 au 14 avril 1956 - contre un gros village, Ioun Dagen, qui avait été constitué en autodéfense par un notable de grande tente. D'après Yves Courrière, Amirouche « avait déclaré tout le village traître et l'avait rayé de la carte. Le village avait été encerclé de nuit, investi par surprise et Amirouche avait donné l'ordre de tuer tout le monde. «Hommes, femmes et enfants, avait-il crié, et que ce châtiment soit exemplaire !». Ce fut un carnage épouvantable. On murmura qu'il y avait eu entre 1.000 et 1.100 morts »791(*).

Quelques mois plus tard, au cours d'une conférence de presse à New-York, le 17 novembre 1956, Mohamed Yazid déclarait que « pour faire l'unité algérienne, il ne [fallait] pas hésiter à tuer et à écraser toute opposition »792(*). Puis, au printemps 1957, le CCE donnait l'ordre écrit aux responsables des wilayas «de brûler tous les villages qui ont demandé la protection de la France, et d'abattre tous les hommes âgés de plus de vingt ans qui y habitent» »793(*). Du reste, d'après Charles-Robert Ageron, même lorsqu'elles étaient spécifiquement dirigées contre des membres des forces armées (militaires d'active, supplétifs, policiers, etc.) ou des élus et membres de l'administration coloniale (caïds, gardes forestiers, etc.), ces menaces « visaient les familles aussi bien que les individus coupables »794(*). Selon l'auteur, des lettres en français parvenaient aux intéressés, les sommant en ces termes de démissionner : « Notre armée avertit tous les goumiers qu'ils mourront comme des salauds (...). Toutes vos familles seront massacrées »795(*).

Cette même logique valait aussi en métropole, où la Fédération de France du FLN faisait régner un climat de terreur, à l'encontre des messalistes ou, plus simplement, des "mauvais payeurs", comme en témoigne Mohammed : « Il y avait une discipline de fer, imposant par exemple l'interdiction de boire, pour éviter les bavardages. Etre dénoncé pour un Ricard coûtait 50 F d'amende. La cotisation annuelle valait 35 F, je faisais la collecte avec un jeune type, très dynamique. Un jour, un restaurateur rechignait à sortir l'argent. Le jeune lui a dit : «Paye ou je te liquide». Il a tiré. A la fin de chaque mois, on envoyait des rapports en 17 points, très détaillés. Pour moi, le travail était dur mais exaltant. C'était comme un bouton électrique, tu appuies dessus, on t'obéit à la minute »796(*).

- La mise à mort des « traîtres » comme étai de la conscience révolutionnaire, ou la règle de l'attentat préalable

Outil de "conscientisation" à marche forcée des populations civiles, la mise à mort des "traîtres" fut symétriquement utilisée au titre d'épreuve "initiatique" ou probatoire pour les candidats au maquis : ordre était donné aux néophytes d'abattre un "traître", ce qui avait le double avantage de s'assurer de la "sincérité" de leur engagement et de les placer dans une situation sans retour, préalable commode à leur radicalisation. Voici ce que déclarait Krim Belkacem à l'automne 1960 : « Le troisième problème est celui de l'attentat ; pour être admis dans les rangs de l'ALN, il faut abattre un colonialiste ou un traître notoire. L'attentat est le stage accompli par tout candidat à l'ALN797(*).

Saïd Ferdi, qui fut forcé de s'engager dans l'armée française à l'âge de 14 ans, a raconté quelles furent les conséquences de cette règle dans son village : « Les révolutionnaires appliquaient une discipline très sévère à l'intérieur même du réseau. Pour être admis parmi eux, il fallait (...) commettre un attentat. On désignait à l'intéressé une victime, on lui indiquait le lieu, la date et l'heure de l'assassinat, et il devait exécuter strictement les ordres. La moindre erreur était punie de mort. Cela se produisit trois fois dans mon village. La première, l'homme tira sur le gendarme qu'il devait tuer, mais, affolé, le rata. A son retour, les maquisards le fusillèrent. Le second n'avait pas respecté l'heure indiquée (...). Le troisième avait parlé à des amis de son projet avant de l'exécuter. Les révolutionnaires appliquaient ces méthodes pour deux raisons : l'une était d'empêcher chaque nouveau maquisard de revenir en arrière en le compromettant définitivement aux yeux de l'administration française, l'autre d'imposer une discipline rigoureuse pour que les hommes appliquent strictement les ordres et qu'ainsi tout fonctionne au mieux »798(*).

Dans une interview parue dans une édition saisie de L'Express, puis publiée par Témoignages et Documents de mars 1959, Si Azzedine, qui fut commandant de la wilaya IV, raconte comment il a lui-même été amené à commettre son premier attentat le jour où il a été admis comme moussebiline du FLN, le 31 juillet 1955 : « J'avais appris que le gardien de nuit musulman [NDA : de l'usine de Maison-Carrée où travaillait Si Azzedine] nous dénonçait. J'en ai rendu compte aux frères et l'on m'a chargé de supprimer le gardien. C'est la première fois que je devais tuer un homme. Comme j'étais sportif et que l'on savait que j'avais de la poigne, on m'a chargé de faire cela à la dure, c'est-à-dire par strangulation. Nous ne voulions pas alerter la police en nous servant d'armes à feu. C'était ma première épreuve, et je l'ai à moitié ratée. J'ai bien étranglé le gardien, mais l'alerte avait été donnée, une patrouille a tiré sur moi, j'étais blessé au mollet. Je me suis d'abord caché et j'ai réussi à m'enfuir. Aussitôt, j'ai été envoyé dans le maquis de Palestro »799(*).

Dans son ouvrage, La guerre civile en Algérie, Luis Martinez signale d'ailleurs que cette pratique s'est perpétuée d'une guerre d'Algérie l'autre : « [L'assassinat d'inspecteurs, de policiers ou de secrétaires dans un commissariat] constitue un rite d'initiation : l'assassinat à visage découvert entraîne inéluctablement ses exécutants à rejoindre les rangs de la guérilla, à l'abri des maquis. Par ce type de cible et de méthode, les instructeurs de la guérilla, en conseillant aux « émirs » de s'en prendre d'abord aux policiers locaux, ont pu bénéficier de l'arrivée régulière de nouvelles recrues. (...) [Tout en constituant une garantie de l'authenticité de l'entrée en dissidence des nouveaux convertis au djihâd,] ce procédé leur ôte surtout la possibilité d'un retour à la vie civile à l'instar des combattants de la Renamo au Mozambique »800(*).

- 2. La « politique du pire » ou l'exposition délibérée des civils musulmans aux représailles de l'armée française

Outre le ciblage systématique des musulmans non inféodés au FLN (ou "politique de la terreur"), et dans une même logique de subordination des fins aux moyens, le FLN eut fréquemment recours à la politique dite du pire, en exposant délibérément les populations civiles musulmanes aux représailles de l'armée française. Des "coups" étaient montés par le FLN à proximité des villages ou impliquant directement les populations civiles, laissant accroire à l'appui spontané desdites populations, aux seules fins de susciter en retour des représailles aveugles de la part de l'armée française. Cette stratégie visait, par la violence de la répression, à accentuer le sentiment de césure entre les populations et l'armée d'une part, entre les communautés musulmane et européenne d'autre part. D'après Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi, la violence est ici « stratégie délibérée visant à creuser un fossé entre les communautés, à supprimer tous les hésitants, tous les hommes de dialogue, tous ceux qui rêvaient d'une indépendance avec la France et non contre elle ». « Dans ces conditions, ajoutent-ils, entre l'armée et les moudjahidin, il n'y avait guère de place pour la neutralité, il n'y avait pas de troisième voie, il ne restait qu'un chemin pour la survie, étroit comme une meurtrière »801(*).

A cet égard, il faut à nouveau mentionner l'exemple paradigmatique des émeutes du 20 août 1955, dans le Nord-Constantinois, où hommes, femmes et enfants furent "mobilisés" par l'organisation et lancés - le plus souvent désarmés ou sommairement armés d'outils agricoles802(*) - à l'assaut des bourgades et des villes contre d'autres populations civiles. Dans un premier temps, l'effet de surprise joue à plein en faveur des insurgés qui, fanatisés par les slogans mensongers des quelques djounouds qui les encadrent (voir supra), se livrent au massacre de quiconque se trouve sur leur chemin803(*) ; dans un second temps, conformément aux attentes des chefs locaux de l'insurrection (et de Zighout Youcef en particulier) qui ont tout fait pour la susciter, la répression - brutale, collective, aveugle - s'organise et broie les émeutiers désarmés, dépourvus de toute science de la guerre et livrés à leur sort par les maquisards qui, plutôt que de les protéger ou faire face aux troupes d'intervention, se sont repliés sur leurs positions804(*)

D'après Charles-Robert Ageron, qui cite une de ses directives, Zighout Youcef, considérant que « la Révolution n'est pas suffisamment aidée par la population », était fermement décidé à « déclencher une série d'opérations où il engagerait [celle-ci] », afin que cesse toute « ambiguïté » au sujet de « la fraternisation entre les populations algérienne et française ». Et, ce, quel qu'en fût le prix : « Il y aura des pertes très fortes, mais même si la moitié de la population est décimée, la Révolution y gagnera car l'Algérie bougera »805(*).

Quelque temps auparavant, déjà, Zighout Youcef, « visant le PC du colonel Ducournau à El-Arrouch, entreprit de mêler la population civile à ses soldats. Ceux-ci avaient ouvert le feu, puis s'étaient aussitôt retirés quand les parachutistes français intervinrent. Face à une foule en furie, le colonel Ducournau interdit à ses hommes de tirer sur des villageois sans armes déjouant ainsi le piège de Zighout »806(*). Il n'en fut rien, on le sait, à la suite des émeutes du 20 août qui, il est vrai, avaient visé des civils. En dépit - ou, plutôt, grâce - aux milliers de victimes probables de la répression parmi la population civile, Charles-Robert Ageron peut certes écrire que « la stratégie de Zighout, qui visait essentiellement à creuser le fossé entre les populations européenne et algérienne et à obliger les hésitants à se rallier au FLN, fut politiquement payante »807(*).

Au-delà de cet épisode marquant, les exemples abondent pour témoigner de ce que la politique du pire fut un moyen communément utilisé par le FLN pour impliquer les populations civiles dans la guerre et aviver le sentiment de césure entre les communautés. Mouloud Feraoun, en mars 1956 : « Ces gens là qui tuent froidement des innocents sont-ils des libérateurs ? Si oui, songent-ils une seconde que leur violence appellera l'autre "violence", la légitimera, hâtera sa terrible manifestation. Ils savent les populations désarmées, tassées dans leurs villages, excessivement vulnérables. Préparent-ils sciemment le massacre de "leurs frères" ? En admettant même qu'ils soient des brutes sanguinaires - ce qui d'ailleurs ne les excuse pas mais au contraire plaide contre eux, contre nous, contre l'idéal qu'ils prétendent défendre - ils doivent songer à nous épargner, donc à ne pas provoquer la répression »808(*).

L'emploi de ces deux stratégies complémentaires - l'une dirigée contre les "traîtres" (politique de la terreur), l'autre contre les "attentistes" (politique du pire) - est la conséquence logique de l'effacement de la frontière entre "opposition" et "subversion" et de la subordination des fins aux moyens. L'une et l'autre de ces stratégies procédaient d'une "conscientisation" à marche forcée des populations civiles musulmanes, dont témoignaient initialement les menaces proférées dans la proclamation du 1er novembre 1954 à l'adresse de ceux qui « contrecarreraient » la lutte ou qui, simplement, s'en « désintéresseraient » (voir supra). La première par l'exercice direct de la violence à l'encontre de ceux qui réprouvaient et/ou combattaient l'entreprise du FLN. La seconde par la provocation délibérée de représailles aveugles, disproportionnées de la part d'un adversaire qui, dans les faits, s'avérait lui-même souvent peu soucieux (principe de la responsabilité collective) de faire la différence entre les populations civiles et les combattants de l'ALN.

Entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962, moins d'une victime civile sur 9 des actes de terrorisme du FLN fut d'origine européenne809(*). Ce bilan brouille le tableau idéel d'une guerre de « libération » tournée prioritairement contre l' « occupant » et mobilisant spontanément et uniment les masses musulmanes aux côtés du FLN. Guy Pervillé : « La lutte contre les «traîtres» et les réfractaires prit les proportions d'une guerre civile qui démentit l'unanimité nationale présumée »810(*). A cet égard, le vernis de la propagande unanimiste achève de s'écailler après le 19 mars 1962. À compter de cette date, mais plus encore à partir de l'accession à l'indépendance de l'Algérie le 3 juillet 1962, et lors même que l'objectif de « libération nationale » serait formellement atteint, les exactions à l'encontre des civils musulmans et des civils européens encore présents en Algérie non seulement se poursuivent, mais redoublent. Dans un climat d'impunité totale, bientôt aggravé par les luttes de factions entre l'armée des frontières et les maquis de l'intérieur, des dizaines de milliers d'anciens supplétifs rendus à la vie civile - ainsi que d'autres catégories de musulmans pro-français - seront en proie à des représailles vengeresses, tandis qu'au même moment des milliers de civils européens seront tués ou enlevés sans que des mesures énergiques fussent prises par les autorités françaises pour leur porter secours et faire appliquer la clause de non-représailles contenue dans les accords d'Evian. Au 30 avril 1963, le « Bilan des exactions contre les personnes civiles » dressé par l'ambassade de France en Algérie faisait état de 3.098 civils européens enlevés après le 19 mars 1962, parmi lesquels 969 avaient été retrouvés vivants, 306 retrouvés morts, et 1.818 restaient disparus811(*). Pour sa part, l'Association de solidarité des familles et enfants de disparus (ASFED) dit tenir à jour un fichier de 2.500 noms et évalue le nombre des victimes à plus de 6.000812(*).

Quoiqu'il en soit, si l'on s'en tient au seul bilan officiel, on constate que le nombre des victimes européennes tuées ou disparues au 30 avril 1963 (soit 2.124 personnes sur une période de 13 mois) est égal aux deux tiers du nombre des civils européens tués et disparus entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962 (soit 3.163 personnes sur une période de près de 89 mois). D'autre part, le nombre des civils musulmans tués ou disparus dans l'année qui suit le 19 mars 1962 (de 30.000 à plus de 90.000 personnes selon les estimations, voir supra) est au minimum égal - et au maximum le triple - de celui des civils musulmans tués ou disparus entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962 (soit 29.674 personnes). Ceci témoigne - sans équivoque possible - de ce que la guerre d'Algérie ne s'est pas terminée au soir de la conclusion des accords d'Évian, ni même au soir de l'accession à l'indépendance de l'Algérie. Ceci témoigne surtout de ce que la lutte pour l'indépendance ne pouvait être détachée, dans l'esprit de ses promoteurs, d'une lutte implacable pour l'hégémonie politique : une politique de la table rase, en somme.

Les convulsions liées à la prise de pouvoir du FLN et à la fondation d'un Etat à sa mesure furent symptomatiques d'une ère de « massification » et de « brutalisation » des moeurs politiques (via le réinvestissement par le Sud de l'antienne révolutionnaire). Entre messianisme et populisme, de la déification du Peuple (« Un seul héros, le Peuple ») à sa réification (le Parti unique ou Parti-Etat), la subjugation des populations civiles, on l'a vu, passait par l'effacement de la frontière entre opposition et subversion, et l'invocation autoritaire de l'Un.

D'une réification l'autre, en France aussi - où ce sont non les conditions de fondation mais de stabilisation de l'ordre politique qui étaient en jeu - l'on choisit de taire le différend plutôt que de vivre avec. A leur arrivée en métropole, les ex-supplétifs, témoins gênants d'une décolonisation ratée, furent rendus à leur condition d'indigènes : population administrée, ségrégée, réduite au silence. Ainsi, la logique d'exclusion d'Evian et les événements associés s'est prolongée, sur l'autre rive de la Méditerranée, dans les dispositifs d'accueil et de (non-)intégration auxquels furent assujettis les rescapés.

IV. Du regroupement à la relégation : la politique d' « accueil » des Français musulmans rapatriés

Il nous a été donné de voir, dans le chapitre II, quelles étaient - au moment de "planifier" ou, plutôt, de contingenter leur rapatriement - les interrogations et, surtout, les préventions des autorités quant aux capacités d'adaptation en métropole des anciens supplétifs et de leurs familles. S'ajoutant à la volonté expresse du chef de l'Etat de taire les conséquences dramatiques de la politique de dégagement telle que visée et entreprise, ainsi qu'aux soupçons du ministre de l'Intérieur et du ministre d'Etat en charge des Affaires algériennes quant à une possible collusion "harkis-OAS", ces interrogations (et ces préventions) motivèrent d'abord largement - quoique secrètement - le caractère minimaliste du « plan général de rapatriement ». Puis, dans la foulée, ces mêmes interrogations et préventions motivèrent la mise en place d'une politique spécifique dite de « reclassement collectif » à l'adresse de ceux qui, au fil du temps, purent quand même gagner la métropole. Cette politique, plutôt que de faciliter l'adaptation donc l'intégration des Français musulmans rapatriés, signera pour nombre d'entre eux (et pour longtemps) à la fois leur mise sous tutelle administrative et leur enclosure géographique. Mais garantira, par-là même, et pour plus d'une décennie, leur mise sous l'éteignoir.

Conçue dès l'origine comme « une vaste entreprise de moralisation »813(*), cette politique visait à prévenir autant que possible le reclassement individuel des familles, les autorités craignant - ou feignant de craindre - qu'elles ne « s'embourgeoisent trop rapidement » au prix d'une « rupture brutale avec leur standing courant et les réalités vitales de l'existence »814(*). Faute de pouvoir s'appuyer - dans une large proportion - sur des réseaux de solidarité privés, les Français musulmans rapatriés ont donc vécu à leur arrivée en métropole une situation de « quasi-internement administratif »815(*). Jugés « socialement inadaptés à notre mode de vie », ils sont d'emblée soumis à un « système d'accueil et de reclassement » particulier, qui les voue d'abord à ces « espaces d'invisibilité » que sont les camps militaires. Ceux-ci, fonctionnant comme des « centres de transit et de reclassement », ont pour vocation d'héberger temporairement et de trier les familles en instance d'acheminement vers d'autres sites réservés : hameaux forestiers et cités périurbaines qui ont pour caractéristiques communes d'être « gérés par l'administration et placés sous contrôle d'un personnel d'encadrement spécialisé »816(*). Ces sites - plus d'une centaine - sont configurés de manière à « concilier les intérêts et les préoccupations des administrations [ou des entreprises] concernées et des communes d'implantation » : construits à même le bassin d'emploi (chantiers de forestage, mines, industries...), ils sont généralement situés à bonne distance des villages. Paradoxalement, nous l'avons vu, c'est précisément cette situation d' "exo-territorialité" qui, aux yeux de l'administration, est censée garantir la « normalisation » progressive des Français musulmans rapatriés. Mais pour certains, jugés inaptes au travail - infirmes, malades mentaux, traumatisés de guerre, parents âgés, femmes seules chargées de famille, etc. - , les perspectives d'intégration ou de « normalisation » s'arrêtent à la porte des camps militaires. Et ceux-ci, originellement conçus par l'administration pour remplir une mission transitoire, sont dès lors « appelés à être peuplés pendant plusieurs décennies »817(*).

Ces structures qui, plutôt que de simplement offrir une solution d'hébergement aux intéressés tendent à régir leur existence dans son entier818(*), s'apparentent à bien des égards aux « institutions totalitaires » décrites par Erving Goffman dans Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux. On y retrouve les dimensions d'invisibilité, de sérialité et de promiscuité, tout autant que les aspects disciplinaires, qui font l'ordinaire de ce genre d'établissements. Erving Goffman :

« C'est une caractéristique fondamentale des sociétés modernes que l'individu dorme, se distraie et travaille en des endroits différents, avec des partenaires différents, sous des autorités différentes, sans que cette diversité d'appartenance relève d'un plan d'ensemble. Les institutions totalitaires, au contraire, brisent les frontières qui séparent ordinairement ces trois champs d'activité ; c'est même là une de leurs caractéristiques essentielles. En premier lieu, placés sous une seule et même autorité, tous les aspects de l'existence s'inscrivent dans le même cadre ; ensuite, chaque phase de l'activité quotidienne se déroule, pour chaque participant, en relation de promiscuité totale avec un grand nombre d'autres personnes, soumises aux mêmes traitements et aux mêmes obligations ; troisièmement, (...) toute tâche s'enchaîne avec la suivante conformément à un système explicite de règlements dont l'application est assurée par une équipe administrative. Les différentes activités ainsi imposées sont enfin regroupées selon un plan unique et rationnel, consciemment conçu pour répondre au but officiel de l'institution »819(*). Il ajoute : « L'institution totalitaire est un mixte social, à la fois communauté résidentielle et organisation réglementée »820(*), dont la visée première est d'instaurer « un mode particulier de tension entre l'univers domestique et l'univers de l'institution »821(*). Jouant de cette tension comme d' « un levier utile pour le maniement des hommes »822(*), ces établissements s'imposent de fait comme « des foyers de coercition destinés à modifier la personnalité : chacun d'eux réalise l'expérience naturelle des possibilités d'une action sur le moi »823(*).

De fait, coupés de leurs droits, coupés du monde du travail et coupés de l'école, les Français musulmans rapatriés et leurs enfants ont, d'une certaine manière, fait l'expérience de cette vie en coupe réglée qui caractérise les institutions totalitaires. Il faudra attendre 1975 - et les premières révoltes des populations assignées à cette vie en "réserves" (selon les propres termes de l'ancien secrétaire d'Etat socialiste aux rapatriés, Maurice Benassayag) - pour que soient définitivement résorbés ces « centres de transit et de reclassement » devenus, du fait de l'impéritie des pouvoirs publics, espaces de relégation permanente.

A- « Une politique de reclassement collectif » (M. Abi Samra, F.-J. Finas)

- 1. Des quais aux camps ou les prémisses d'une vie en coupe réglée

Aussitôt débarqués en métropole, les anciens harkis et leurs familles sont coupés du monde ou, plutôt de leur "nouveau monde" : aux premières heures, la prise en charge par les autorités de tutelle (armée et préfecture) est clairement marquée par le primat de l'invisibilité et de la sérialité.

L'invisibilité est la résultante d'une stratégie de rétention de l'information autour des arrivées qui vise à l'évitement de tout contact avec les populations civiles : les anciens supplétifs et leurs familles sont débarqués à l'écart du trafic de voyageurs et des plates-formes de transit "grand public", puis convoyés sous "protection" de l'armée jusqu'aux camps de transit, dans des convois spéciaux. Cette prise en charge standardisée des nouveaux arrivants (sérialité) ne laisse aucune part à l'initiative individuelle et/ou à l'activation de réseaux de solidarité privés. Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi :

« Il faut dire que les conditions entourant le «grand voyage» imposent un véritable rite auquel nul ne peut déroger : l'armée doit veiller à ce que ces arrivées s'effectuent à une heure tardive de la nuit, regrouper les harkis et leurs familles dans un hangar prévu à cet effet au cap Janet [Marseille], embarquer tout le monde aux premières lueurs du jour dans un train spécial venant chercher les harkis sur le port même pour les emmener au camp du Larzac »824(*).

Mohamed, un ancien harki rencontré lors de notre séjour à Largentière, se souvient très bien de ces conditions "d'accueil" particulières :

« Nous, quand on est rentrés en France en 1962, c'était le 9 juin exactement qu'on a quitté Mers-el-Kébir, le 11 juin on était à Marseille, vers 5 heures de l'après-midi, il faisait encore jour. L'accueil qu'on a eu : interdit de quitter le bateau le soir ; bon, on est restés dans le bateau, on a couché là. On était dans le port de marchandises, c'est pas le port où y'a les bateaux, non, non, non, c'était là où le train il faut qu'il arrive jusqu'au bateau. On avait les CRS qui étaient là... mais il n'y avait aucun officiel pour nous accueillir : le maire, Gaston Defferre, le Conseil général, le préfet : aucun ! Aucun ! Pas du tout. Ni des journaux, des journalistes, y'en a pas aussi, ni des "parlés", ni des "écrits", y'a personne ; ni la première chaîne, ni la radio. On a passé la nuit dans le bateau. Le lendemain matin, le train est venu jusqu'à côté de notre bateau - là où ils descendent les marchandises, quoi - tu descends du bateau, tu rentres dans le train. On a été à Béziers, à Béziers y'avait des soeurs, y'avait la Croix-Rouge, et là elles servaient du café, les gens [NDA : les officiels] n'étaient toujours pas là, nous on avait de la haine... incroyable. Et de là on est partis à Millau. A Millau, on est descendus du train, y'avait la gare, y'avait des tables, y'avait le préfet ou le sous-préfet, je me rappelle pas bien, et il y avait un général, là-bas, qui commandait le Larzac, un général biffin ; bon, on avait les cafés au lait, ils ont donné du lait aux enfants, et là y'avait des Simca qui nous attendaient : on a monté au Larzac le 12 juin »825(*).

Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou rapportent le témoignage de L.M., dont la teneur révèle un même souci de "discrétion" de la part des autorités :

« En fait, [à la suite du débarquement à Marseille et du convoyage en train] nous ne sommes pas arrivés en gare de Millau. Dans le train, il n'y avait que des harkis et des moghaznis mais plus de femmes et d'enfants que d'hommes. On s'est arrêtés en pleine campagne, on ne voyait pas de gare. On nous a fait descendre, femmes, enfants, tout le monde quoi, et on est montés sur des camions de l'armée qui n'avait pas de bâches. Maintenant que j'y pense, on aurait dit comme dans les films de cow-boys ou les reportages, il y a quelques années, sur les troupeaux américains où on voit les vaches descendre des wagons sur une planche et qu'on fait monter dans des camions. Nous, c'était pareil, car il y avait un camion par wagon et il fallait qu'on monte dans le camion qui était en face. On ne pouvait pas prendre un autre camion »826(*).

Le "primo-accueil" incombe ainsi prioritairement à l'autorité militaire, et secondairement aux services civils. Placée sous le sceau du provisoire et de la précarité, la vie dans les camps militaires - qui font office de camps de "triage" ou de "transit" dans l'attente d'une affectation dans un hameau forestier ou une cité périurbaine proche d'un bassin d'emploi - perpétue la rigueur et l'inconfort de la vie militaire, mais étendus cette fois aux familles dans leur entier. Abdelkrim Klech, enfant de harki né en Algérie, a connu ces camps : « Dans les campements de tentes du Gard, il faisait très froid, les femmes accouchaient dans les tentes, on pataugeait dans la boue »827(*).

Le décongestionnement des camps se heurtent aussi parfois à la mauvaise volonté des édiles locaux, qui refusent que soient construites des cités périurbaines sur le territoire de leur commune. Mohamed :

« [On est restés au Larzac du 12 juin jusqu'au mois de juillet 1962.] S'il y avait pas la Marine qui ont emmené... à Paris, ils ont ramassé de l'argent, ils ont commencé à chercher un peu partout, aucun maire il voulait des harkis sur sa commune.

- Personne ne voulait les accueillir ?

- Non, non, personne. La Marine elle est venue ici [à Largentière], elle a acheté des terrains là-haut, à Volpilliaire [NDA : à 3 kilomètres du bourg, de l'autre côté du versant de la colline, près des mines argentifères], et comme elle était propriétaire, elle a amené ses harkis ici, à Largentière. Voilà pourquoi on est venus à Largentière. Mais en tout cas, si elle avait pas acheté ce terrain, moi je serais pas là. (...) Au mois de juillet on a pris le train le soir, et à 7 heures du matin on était à Montélimar, et à Montélimar on a pris des Simca. A 9 heures, 9 heures et quart, on était ici : pas de maire, y'avait personne, y'a que nous et l'officier qui était avec nous. Bon, on a monté de là... pourtant à Largentière, y'avait des salles de sport... pourquoi il met pas des enfants... des femmes et des enfants dedans, et bon, nous on va monter les tentes. Bah non, les femmes étaient avec nous, elles étaient dans le camion, et nous on montait notre tente, là-haut... le village [NDA : le lotissement] existait pas encore, la route... c'était tout cassé, c'est nous qu'on l'a fabriquée aussi. Y'avait rien du tout.

- Vous n'avez pas été aidés ?

- Par qui ? Non, y'a que les chefs de la Marine, c'est tout, et... c'est normal, ils ont demandé le courant, ils ont branché le courant dans les tentes, ils ont mis pour tous les quartiers dehors. Et en 1962, pendant l'été, il faisait trente, quarante, ici, et l'hiver c'était au moins... il a neigé ici en Ardèche, eh ! bien un hiver incroyable - faut demander même aux Ardéchois si je dis des bêtises - il faisait trop froid. Et nous on était dans les tentes. On a passé comme ça, ben... y'a aucun Européen qui est venu tendre la main, y'en a aucun »828(*).

Pour autant, les solutions de reclassement visées par les pouvoirs publics sont quasi-systématiquement collectives : il apparaît ainsi très vite que, faute d'une politique volontariste visant au reclassement individuel des anciens harkis et de leurs familles, nombre d'entre eux n'auront d'autre choix, au fil des années, que de rester confinés dans un faisceau de structures - camps de "transit" détournés de leur vocation initiale, hameaux forestiers enclavés et cités périurbaines réservées - qui ont toutes en commun d'astreindre les intéressés à une forme de mise sous tutelle légale qui régente jusqu'aux aspects les plus routiniers de l'existence.

- 2. De la vie en "réserves" aux emplois réservés : « un destin préfabriqué »

a) Coupés de leurs droits : la mise sous tutelle légale

Astreints à être l'objet d'une politique de reclassement collectif, les Français musulmans rapatriés sont également voués à « un statut juridico-administratif spécifique », dont les deux dimensions principales sont :

- le détournement des prestations légales ;

- la rétention des documents administratifs par le personnel d'encadrement.

S'agissant du détournement des prestations légales, Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas soulignent que « grâce aux révisions de certains textes législatifs et de règlements administratifs, les Français-musulmans sont exclus du bénéfice des dispositions adoptées en faveur des rapatriés européens (dont l'importante réservation prioritaire de 30% de logements HLM en faveur des rapatriés) et cantonnés à une juridiction d'exception ». Ils précisent : « Une commission interministérielle convoquée le 13 juillet 1962 au Ministère des Rapatriés, réunissant aussi des représentants des Ministères du Travail et de la Santé, convient en effet d'attribuer la tutelle légale de tous les rapatriés musulmans stationnés dans les camps au ministère des Rapatriés, «personne morale assurant la charge permanente des familles». Du même coup, la population musulmane arrivée en France totalement démunie, se voit définitivement privée de toute ressource susceptible de lui garantir une quelconque autonomie et indépendance par rapport à l'administration qui la prend en charge »829(*). La justification donnée à cet état de fait par le chef du Service des Français d'Indochine et Musulmans (SFIM) dans une lettre à la Cour des Comptes est la suivante : « L'Etat français prenant totalement en charge ces musulmans et leurs familles (logement, nourriture, soins, etc.), il ne paraissait pas nécessaire ni opportun de leur verser les sommes relativement importantes que, dans leur imprévoyance bien connue, ils auraient risqué de gaspiller inutilement »830(*). Les sommes ainsi "thésaurisées"/détournées permettront de budgéter, selon des modalités opportunément indolores pour les finances publiques, d'une part, les rémunérations des monitrices de promotion sociale chargées de « hâter l'assimilation » des ex-supplétifs et membres de leurs familles hébergés dans les camps, et, d'autre part, de financer la mise en place de logements en dur dans les hameaux forestiers831(*). Commentaire rétrospectif de Dalila Kerchouche, fille de harki et journaliste à L'Express :

« Mes parents ont donc été spoliés. Leur argent a servi à financer un système d'exclusion. Ils ont payé leur propre prison ! (...) En coupant les vivres aux familles, les gouvernants de l'époque leur ôtaient toute chance de sortir du camp. Elles n'avaient donc pas le choix. (...) Je suis scandalisée »832(*).

S'agissant de la rétention des documents administratifs par le personnel d'encadrement, Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas signalent qu'il s'agit là d'un « moyen de prévenir les départs intempestifs, et non des moindres quand, parmi ces papiers, figurent ceux qui attestent la nationalité française des rapatriés »833(*).

Objets d'une mise sous tutelle légale, les anciens harkis sont ainsi traités comme des mineurs, qu'il faut à la fois accompagner et "protéger" contre eux-mêmes. Mais confinement et "dressage" visent aussi - et peut-être d'abord - à "protéger" les populations autochtones de la présence non désirée de cette étrange communauté, considérée et traitée à la façon des « classes dangereuses »834(*). Il n'est pas jusqu'au système du "livret ouvrier"835(*) qui ne soit réinstauré à leur attention. Ainsi, « le système de "reclassement collectif" interdit tout départ volontaire d'un chef de famille qui ne satisfait pas à la double présentation d'un certificat d'embauche et d'hébergement dans la commune de destination »836(*).

b) Coupés du monde du travail

Pour la plupart illettrés et souvent dénués de toute qualification professionnelle, les Français musulmans rapatriés constituent à leur arrivée en France une main d'oeuvre bon marché et d'autant plus malléable qu'elle est soumise à un système de reclassement collectif et un statut juridico-administratif spécifique. Une situation dont certains employeurs (y compris publics) - en plein accord avec les autorités (et dans l'indifférence des organisations syndicales, qui sont souvent hostiles par principe aux anciens harkis ; voir ci-dessous) - ne se priveront pas d'user et parfois d'abuser, en "offrant" aux intéressés des conditions de travail "ajustées", a priori peu compatibles avec une période de croissance et de plein emploi. Ainsi, les chefs de famille employés par l'O.N.F. sur les chantiers forestiers ne relèvent pas de la législation du travail : journaliers, leur rémunération ne constitue pas un salaire. Le préfet de l'Aveyron, loin de s'en émouvoir, se félicite - dans une lettre au SFIM du 29 septembre 1962 - de ce que « le salaire journalier est de nature à encourager le travail et l'amélioration du rendement. Il est, ajoute-t-il, plus en rapport avec la mentalité des intéressés »837(*). Les salaires journaliers s'échelonnent entre 14 et 20 francs, l'O.N.F. décidant librement des salaires dans chaque département, et les jours chômés pour causes d'intempéries ne sont pas rémunérés. « Nous sommes restés des ouvriers journaliers jusqu'en 1976, explique un chef de famille. Pendant toute cette période, la première chose à faire quand on se réveillait le matin, c'était de regarder le ciel pour savoir si on allait être payé »838(*).

S'ajoute à cela, il est vrai, les pressions exercées par certains syndicats et par la Fédération de France du FLN pour interdire l'accès des usines aux Français musulmans rapatriés. Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou notent ainsi que les Français musulmans rapatriés « sont en butte avec une grande partie du monde ouvrier qui leur refuse aussi la possibilité de travailler. Le Parti communiste et la CGT informent le préfet IGAME des Bouches-du-Rhône qu'ils établissent une différence très nette entre les salariés d'une part et les capitalistes, colonialistes ainsi que les harkis d'autre part qui ne peuvent ni les uns, ni les autres être considérés comme des travailleurs »839(*). Même constat chez Fatima Besnaci-Lancou : « Régulièrement, des familles partaient [NDA : du camp de Rivesaltes] lorsqu'elles avaient obtenu un travail. Personne ne pouvait quitter définitivement les lieux sans promesse écrite d'hébergement et de travail. (...) Nous attendions patiemment notre tour. Le camp ressemblait à une immense salle d'attente. D'après les nouvelles de ceux qui étaient partis, il était difficile aux harkis de se faire accepter dans certaines grandes usines. Un syndicat majoritaire dans beaucoup d'entreprises faisait tout pour contrer leur embauche. J'étais trop jeune pour me souvenir du nom du syndicat. Beaucoup plus tard, j'ai compris qu'il s'agissait de la CGT. Proche du parti communiste qui avait soutenu la lutte pour l'indépendance, la CGT contribua ainsi fortement à nous maintenir dans le ghetto »840(*).

Et, de fait, un rapport du Conseil économique et social du 14 mars 1963, appelant les pouvoirs publics à réagir d'urgence, relevait que « le secteur industriel (celui où les salaires sont le plus élevés) [était] encore la chasse gardée du FLN »841(*).

c) Coupés de l'école

A l'instar de leurs parents qui, nous l'avons vu, sont soumis à des emplois et des conditions de travail "ajustés", les enfants de harkis sont, au cours des premières années, regroupés dans des classes élémentaires spéciales, composées uniquement de fils et filles de Français musulmans rapatriés, et implantées à même les camps, hameaux forestiers et cités périurbaines : l'exact symétrique de l'intégration par l'école, en somme. Selon Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, cet état de fait est pour partie lié à la "frilosité" des communes environnantes : « Les enfants qu'on a prévu de «mêler le plus possible à la vie et aux moeurs des métropolitains, de manière à devenir des Français», seront scolarisés dans des écoles spéciales en préfabriqué à l'intérieur des camps et hameaux forestiers, du fait du refus des communes environnantes de recevoir un grand nombre d'enfants musulmans842(*). Dalila Kerchouche signale que les enfants des personnels administratifs attachés à la gestion du camp n'était eux pas touchés par ce régime ségrégatif, et admis sans problème dans les écoles communales environnantes : « Les séquelles de cette ghettoïsation sont terribles. Au fil des années, les enfants accumulent un retard scolaire de trois ou quatre ans en moyenne. (...) Les enfants de harkis s'inventent un sabir « francarabe » incompréhensible pour les autres. La progéniture du personnel administratif, qui vit pourtant dans le camp, ne fréquente pas la même école, mais celle du village de Bias. Ma mère, intriguée par cette différence (...) se rend alors à l'école communale de Bias mais le directeur refuse d'inscrire ses enfants : «Ils doivent rester dans le camp, c'est obligatoire». Ma mère encaisse sans rien dire »843(*).

Ce régime ségrégatif est camouflé sous le vocable d' "écoles de rattrapage" : il ne s'agirait pas de couper par principe les enfants de harkis de l'école communale, mais de tenir compte de leurs conditions d'arrivée et de vie objectives, qui ne leur permettraient pas de suivre - du moins d'emblée - un cursus normal. Pourtant, de rattrapage il n'y aura point puisque, à l'inverse, dans ces conditions, c'est avec un retard scolaire accentué que les enfants intègreront le collège dans des villes et au milieu de camarades métropolitains qu'ils découvriront parfois à cette occasion. Interrogé par Le Monde, Hocine se souvient « [avoir] été scolarisé à l'intérieur du camp de la maternelle au CM2, par des instituteurs spéciaux, très durs, qui pratiquaient un emploi du temps bien particulier : classe le matin, bricolage et sport l'après-midi »844(*). Pour sa part, Abdelkrim Klech, qui s'est imposé depuis comme une "figure" de la mouvance associative harkie, se souvient avoir fréquenté un internat spécial créé par le ministère des rapatriés où les cours étaient assurés par des hommes du contingent, internat qu'il compare aujourd'hui à un « camp de redressement paramilitaire », avec lever de drapeau, cours de "savoir-vivre" et châtiments corporels845(*).

À cela s'ajoutait - et c'est un problème structurel qui demeure, aujourd'hui encore, pour les sites les plus enclavés - les difficultés dues à l'éloignement de nombreux hameaux et cités par rapport aux principales villes et voies de communication, donc le problème du transport scolaire pour ceux qui, d'emblée ou après quelques années de scolarité dans des classes spéciales à même le camp, furent dispersés dans les écoles, collèges et lycées des localités environnantes (sans même parler des universités, à la fois lointaines et inaccessibles). Selon Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, ces difficultés étaient « à peu près générales », « certains élèves devant ainsi faire plusieurs kilomètres pour rejoindre la ligne du car qui les emmènera à destination »846(*). Jean-Claude, secrétaire de l'association des harkis et de leurs enfants à Largentière (en Ardèche), s'est heurté à de telles difficultés :

« Ici, au niveau géographique, et au niveau logistique, on est très excentrés, donc on a des problèmes pour aller sur les grandes études, pour avoir des compléments d'information, etc. Moi, imaginons, si je veux faire une formation en fac, il me faut trois heures de route pour aller à la fac la plus proche. Donc, même en cours du soir, ou quoi que ce soit, c'est pas imaginable. Si tu veux faire des études, tu es obligé de partir à Valence ou à Grenoble, et encore Valence, il y a quelques années, il n'y avait absolument rien... donc, pour aller en fac : Montpellier, Lyon, Grenoble. Ça engage des frais, de transport, de logement, bon, que tout le monde a, je ne dis pas que c'est spécifique aux harkis, mais nous nos parents, pour la plupart, sont... comment on appelle ça, des smicards, avec de très faibles revenus. Ils peuvent même pas nous permettre de nous aider dans nos études. J'te prends comme exemple ma propre soeur, qui a dû abandonner ses études de médecine par manque financier. En tout cas, moi je sais que mes parents pouvaient pas lui payer une chambre et les frais, c'était pas possible. (...) Et puis, en amont, tu as le problème des enfants, des jeunes, au niveau scolaire... bon, maintenant ça c'est quand même arrangé, après tout ce qu'on a pu faire au niveau de l'association, mais jusque... par exemple, moi, lorsque j'étais au primaire, je faisais encore douze... la cité, donc le camp de harkis, l'école, ce qui faisait à peu près une demi-heure de route, trois-quarts d'heure à pied, par tous les temps, quatre fois par jour. Donc, on sortait [de l'école] à onze heures et demie, on rentrait à une heure et demie l'après-midi, on arrivait à la maison à midi, il fallait qu'on mange et qu'on reparte à midi et demi pour arriver à l'école : qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente. Dans ces conditions là, il fallait après qu'on rentre à la maison étudier avec des parents qui sont illettrés, (...) dans des appartements qui étaient insalubres, avec aucun confort, l'isolement, et on était qu'entre nous : y'avait que des harkis d'origine, donc... comment pouvoir s'intégrer ? Comment pouvoir évoluer ? Comment pouvoir donner la base intellectuelle pour accéder à l'éducation ? »847(*).

B. « Des espaces de contrôle totalitaire » (M. Abi Samra, F.-J. Finas)

Dans leur fonctionnement quotidien, les structures d'accueil réservées aux Français musulmans rapatriés sont conçues comme des univers sinon militarisés, du moins disciplinaires. Et ceci non seulement pour ce qui a trait aux camps de transit (qui sont des camps militaires proprement dits), que pour ce qui concerne les cités périurbaines et les hameaux forestiers où, significativement, « la totalité des emplois de chefs de hameau sont occupés par d'anciens officiers des Affaires musulmanes ou sahariennes »848(*). Plus significativement encore, les services de la préfecture décident au printemps 1963 que « la cité du Logis d'Anne [alors en cours d'aménagement] sera considérée un peu comme un camp » et qu'à ce titre « le personnel d'encadrement sera logé sur place »849(*).

H., qui avait 30 ans lorsque Michel Roux l'a interrogé, et qui a grandi au camp de Bias, témoignait du fonctionnement machinique du lieu : « Je me souviens d'avoir fait mes devoirs à la lueur des bougies. Le couvre-feu était à dix heures : le gardien coupait alors l'électricité. Sauf, bien entendu, sur les bâtiments des Européens. Walou pour les frigos, walou pour la télé. De toute façon, ceux qui en avaient une n'avaient pas le droit de poser l'antenne sur le toit. Il n'y avait pas d'eau chaude dans les baraques, les toilettes étaient à l'extérieur, quant aux douches - douze pour le camp entier - leur utilisation était réglementée quasi-militairement : les hommes se lavaient le samedi, les femmes le dimanche »850(*).

Ce régime disciplinaire spécifique est multidimensionnel : il repose à la fois sur l'isolement géographique, la dispersion des groupes d'affinités, l'infantilisation des chefs de famille et la violation de l'intimité.

- 1. Des espaces enclavés

Le contrôle des Français musulmans rapatriés passe par leur enclavement : c'est donc dans des camps militaires mis à disposition par l'armée, dans des hameaux forestiers reculés ou dans des cités bâties plusieurs kilomètres à l'écart des bourgs que sont regroupées les intéressés. Ainsi que le soulignent Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, « il n'est pas un seul des quelques 75 hameaux forestiers installés entre 1962 et 1974, qui ne fasse exception à la règle de l'isolement géographique »851(*). Selon Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, sur ces 75 hameaux, « seul le hameau du lieu-dit Les Peyrouas est proche de sa petite ville, Saint-Maximin, à environ un kilomètre et demi ! »852(*). Ce qui vaut pour les hameaux forestiers vaut pour les cités semi-rurales ou périurbaines. Selon Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, la cité du Logis d'Anne, dans les Bouches-du-Rhône, est située à douze kilomètres de Jouques et à dix kilomètres de Peyrolles (six et huit selon Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou). Enfin, « l'éclosion d'une quarantaine de cités urbaines s'est faite encore et toujours en périphérie des villes »853(*). Il est même des cas - s'agissant plus particulièrement des camps militaires reconvertis en cités - où l'isolement géographique se double d'un isolement physique, matérialisé par des murs ou grillages d'enceinte : ainsi en va-t-il du camp de Bias, où le portail est verrouillé chaque soir à 19 heures par le responsable du camp, et où « nuit et jour un gardien armé vérifie les allées et venues »854(*).

Certes, grâce à l'action conjuguée d'officiers européens et de familles de notables musulmans, des implantations non (ou moins) directement sériées par la politique de reclassement collectif ont pu s'opérer dans des espaces théoriquement non ségrégés, c'est-à-dire mixtes et relativement ouverts sur l'extérieur. Mais ces exemples n'offrent parfois eux-mêmes qu'un semblant d'exception. Ainsi en est-il, avons-nous dit, de la cité dite « Neuilly-Nemours » (ou Volpilliaire) à Largentière (Ardèche), bâtie en 1962 grâce à l'initiative conjointe d'une association d'officiers de Marine et de la ville de Neuilly, qui est située sur les hauteurs du village, sur un versant et à une distance telle qu'elle est invisible depuis le centre du bourg : c'était là une exigence sine qua non de la municipalité alors en place pour accorder le permis de construire. Elle a d'ailleurs, par la suite, été « gérée et encadrée par l'administration »855(*), à l'instar des autres sites de reclassement collectif856(*).

- 2. De la sériation à la sérialité, ou « la dispersion délibérée des groupes d'affinités » (M. Abi Samra, F.-J. Finas)

A leur arrivée dans les camps de transit, les populations rapatriées sont l'objet d'opérations de "tri", de "classement" et de "dispersion". Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas évoquent ainsi les opérations de « dispersion des groupes d'affinité » et de « laminage des réseaux familiaux »857(*) auxquelles se livrent les autorités afin : (1) d' « éviter que ne se constituent [dans les camps] des îlots d'irrédentisme » ; et (2) de ne pas surcharger les hameaux forestiers et les cités périurbaines ou semi-rurales qui sont réservés aux ménages dits "productifs", à l'exclusion donc des inaptes au travail et autres « déchets et déshérités de la population musulmane rapatriée d'Algérie » - selon l' "élégante" formule du ministre de l'Intérieur de l'époque858(*) - qui tous sont internés dans le camp de Bias, spécifiquement dédié à leur "accueil".

Le statut ou le grade des chefs de famille jouent aussi dans ces opérations de sélection. La mère de Dalila Kerchouche, mariée à un simple supplétif, est ainsi séparée de sa famille (promise, grâce au passé d'anciens militaires de son père et de ses oncles, à un camp « plus petit et plus humain » situé près de Poitiers) et dirigée vers les grandes concentrations du sud de la France859(*).

- 3. De l'infantilisation à la déresponsabilisation des Français musulmans rapatriés

Nous l'avons dit, la politique de reclassement collectif astreint non seulement les Français musulmans rapatriés à un système d'accueil marqué par l'isolement géographique et la dispersion des groupes d'affinité, mais encore à une mise sous tutelle légale qui les prive de tout rapport direct avec les services sociaux et administratifs autres que l'autorité du camp : « Le personnel d'encadrement monopolise les rapports avec toutes les instances administratives et institutionnelles, qui ne peuvent s'adresser aux Français-musulmans qu'à travers leurs "chefs" »860(*). Or, Patrick Jammes, qui fut nommé médecin au dispensaire du camp de Bias au début des années 1970 signale que « le guichetier qui remplissait les papiers administratifs des harkis leur demandait 20 à 30 francs par dossier »861(*). Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas ajoutent qu'en sus de monnayer les démarches dont il est officiellement chargé, l'encadrement « peut se réserver la possibilité de ne rien faire s'il vaut sanctionner une famille »862(*).

Infantilisés, les chefs de famille sont aussi déresponsabilisés puisque ceux qui ont la chance de ne pas vivre désoeuvrés dans les camps sont assignés à des emplois réservés non qualifiants (travaux forestiers, extractions minières, etc.) qui les placent dans une situation de dépendance totale vis-à-vis de leur employeur et de leur autorité de tutelle.

- 4. La violation de l'intimité, de la vie privée et des libertés individuelles

Par-delà cette mise sous tutelle légale infantilisante des Français musulmans rapatriés, qui les prive en tout ou partie d'un rapport direct avec les administrations et les services sociaux, et une politique de reclassement collectif déresponsabilisante qui assigne les éléments "productifs" à des emplois réservés, le dispositif d'encadrement à l'intérieur des camps est conçu de manière à discipliner l'ensemble des aspects de la vie privée : hygiène, correspondance, déplacements, "moralité" (tempérance, parcimonie, épargne, violences conjugales et familiales mais aussi choix éducatifs, etc.). Hocine, lui-même fils de harki, a vécu au camp de Bias. Il évoque « un monde de terreur » et « la répression quotidienne par une administration constituée essentiellement de Pieds-noirs, qui régentait tous les aspects de notre vie » : « Ils décidaient de tout pour nous, au point que l'autorité du chef de camp remplaçait celle de nos pères. L'administration attribuait un tour de douche hebdomadaire à chaque famille. Elle interdisait à nos mères de porter le foulard. Elle distribuait des tranquillisants aux nombreux vieux qui perdaient les pédales. Elle ouvrait notre courrier, gérait la boulangerie et l'épicerie du camp, nous faisait accompagner chez le médecin à l'extérieur, nous interdisait de fréquenter l'école du village voisin »863(*).

Rien ou presque n'est laissé à la libre initiative des individus, et c'est le soupçon qui, systématiquement, inspire les procédures et actes routiniers du personnel d'encadrement, aussi bien que les consignes des administrations qui les chapeautent :

- L'inspection journalière des baraquements

Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas pointent « la violation constante des intimités par les inspections journalières qui s'assurent du bon ordre et de la propreté »864(*).

- L' « ouverture, le filtrage, la censure et [parfois] le négoce du courrier » (Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas)

Dalila Kerchouche signale qu'à Bias « les lettres et les colis sont ouverts, lus, parfois détournés ou jetés à la poubelle par mesure de rétorsion »865(*). Plus généralement, dans l'ensemble des camps et hameaux, « l'envoi ou la distribution du courrier constitue - d'après Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas - le terrain d'élection de pratiques discrétionnaires du personnel S.F.M.. Gardien de portail, le chef du hameau remplit aussi des fonctions analogues à celles du "gate keeper" qui, dans les journaux anglo-saxons contrôle les articles, fait le tri entre ceux qui seront publiés et ceux qui ne le seront pas ». Et ils ajoutent : « Le contrôle du courrier permet ainsi de repérer ceux qui, à l'intérieur du hameau, prennent contact avec diverses autorités ou associations sans en référer à l'encadrement qui, nous l'avons vu, dissuade toute tentative de ce genre. Un sort tout particulier est fait à ceux qui s'adressent directement au ministère de tutelle pour se plaindre des pratiques des chefs de hameaux ou des inspecteurs. (...) Ces plaintes - le plus souvent anonymes - sont immédiatement répercutées par la hiérarchie à ceux-là même qu'elles mettent en cause, à charge pour eux de mener enquête, d'identifier leurs auteurs qui sont immédiatement renvoyés vers les cités d'hébergement ou mutés vers d'autres chantiers »866(*). Dans un précédent rapport, Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas avaient reproduit un tel courrier, qui vaudra à son auteur, identifié après enquête (conformément à ses craintes), d'être renvoyé du hameau de Pujol-de-Bosc vers un camp. En voici quelques extraits :

« Monsieur le Secrétaire d'Etat,

(...)

Depuis que nous sommes commandés par des sous-officiers, nous sommes en pleine misère, car si on ne leur donne pas à manger, des bouteilles ou quelque chose, ils se fâchent. Voilà pour la Croix-Rouge : elle donne des vêtements, mais notre chef de village les distribue à celui qui lui donne des poulets ou des bouteilles de champagne à minuit. Est-ce que c'est du bon travail ?

Nous travaillons à la forêt et nous touchons 15 francs par jour et il veut qu'on lui donne à manger, alors que j'ai neuf enfants. Ce qu'on vous demande de bien, c'est de changer de chef et de nous en envoyer un plus raisonnable. Tous ceux qui nous commandent font pareil.

(...)

Monsieur, on peut pas mettre notre nom parce que si la lettre revient, il va nous faire quelque chose ou faire un rapport pour nous envoyer ailleurs ou en Algérie. Tous les hommes veulent signer mais ils ont peur. Si vous n'y croyez pas, envoyez quelqu'un faire une visite.

(...)

Nous voulons un vrai Français honnête. Pour l'instant, c'est tout ce qu'on vous demande.

Veuillez agréer, Monsieur, mes respectueuses salutations et mes meilleurs remerciements »867(*).

- Le contrôle des entrées et des sorties (autorisations de sorties/laissez-passer)

A Saint-Maurice-l'Ardoise, « les hébergés sont interdits de sortie du camp sans autorisation préalable. Ils doivent présenter aux sentinelles qui gardent l'entrée un laissez-passer qui est aussi susceptible d'être demandé par la gendarmerie dans les localités voisines »868(*). Selon Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, ce contrôle des entrées et des sorties s'étend aux hameaux forestiers : « Souvent une clôture oblige ceux qui veulent le quitter à passer devant les bureaux de l'administration qui sont situés vers l'entrée ? Alors, ils doivent décliner le lieu où ils désirent se rendre, les motifs de sortie, etc. Il en va de même pour tous ceux qui désirent rentrer au hameau, et que l'encadrement a toute latitude d'interdire »869(*). C'est d'ailleurs le sens du rapport du chef du hameau de Truscas au contrôleur des contributions urbaines en 1964 : « Si la condition de citoyens français métropolitains acquise par les ex-harkis leur donne le droit d'aller librement où ils le désirent, il est quand même préférable en certains cas de pouvoir les surveiller et les conseiller »870(*).

Plus encore, au-delà des procédures routinières qui s'imposent à tous les individus et visent à en contrôler les flux, un "compte-rendu moral" individualise le soupçon, marquant littéralement à la trace chacun d'entre eux : « Comme la fiche de renseignements accolée à un objet tout au long d'une chaîne de fabrication, un bulletin est réservé à chaque individu dès son arrivée dans le camp, où le personnel d'encadrement inscrit les détails de ce que l'on sait de lui, de ce qu'il fait et du traitement dont il a été l'objet. Ce ne sont pas seulement des faits et des comportements qui sont enregistrés, mais aussi des attitudes, des intentions et des soupçons justifiant une surveillance plus ou moins particulière et suivie »871(*). Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou citent quelques unes de ces fiches de renseignements, en l'occurrence celles tenues par le chef de la cité du Logis d'Anne, dans les Bouches-du-Rhône : « A.M. vit de son salaire et économise régulièrement de petites sommes. Il ne s'adonne pas à la boisson et sa réputation comme celle de son épouse sont excellentes... Y.N. est très sobre, un des meilleurs éléments de la cité et sa moralité comme sa réputation sont excellentes... M.R. est un très bon élément, bon père de famille et travailleur intelligent. Serait beaucoup plus à l'aise en milieu européen qu'avec une communauté musulmane qui envie sa facilité d'adaptation à la vie métropolitaine »872(*).

Il n'est pas jusqu'à la manière d'habiller les enfants et le choix des prénoms qui ne soient l'objet d'un contrôle, étonnamment impulsé par le ministre en personne. Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas rapportent ainsi qu'« en 1962, le ministre des Rapatriés [NDA : sans doute Alain Peyrefitte, ministre des Rapatriés de septembre à décembre 1962, ou son successeur, François Missoffe] conseille à ses services de faire en sorte que les enfants soient vêtus à l'européenne [et] que les nouveaux-nés portent des prénoms français ».

Les habitudes vestimentaires des femmes de harkis, ainsi que leurs attributs de féminité, sont également l'objet d'une étroite attention, ainsi qu'en témoigne Khatidja (Mouans-Sartoux, Alpes-Maritimes) : « Au camp, j'aimais mettre du henné sur mes mains et mes cheveux. La femme du chef de camp m'a demandé : «Pourquoi vous mettez du henné ? Ça fait sale». Je lui ai répondu : «Et vous, pourquoi vous vous maquillez ? Le henné, c'est notre maquillage à nous». (...) Un jour, elle est entrée chez moi, je servais des frites à mes petits. Elle s'est glissée derrière moi, m'a passé la main sur la tête sans que je m'en aperçoive et m'a arraché mon foulard. Elle le tenait fièrement dans sa main, comme un trophée. Je lui ai dit : «Pourquoi vous me prenez mon foulard ?» - «Ne t'inquiète pas, je te le rends demain». Elle ne me l'a jamais rendu »873(*).

Ainsi, à bien des égards, le système d'accueil et de reclassement s'apparente à une vaste entreprise de moralisation et de dépersonnalisation, fondée sur le postulat d'une "arriération" qu'il convient à la fois de corriger et, surtout, de "neutraliser". En ce sens, l'enclavement géographique des sites réservés agit comme un "corridor sanitaire", "protégeant" les populations locales d'un contact non désiré et d'autant plus craint que les occasions de contacts mixtes sont rares et systématiquement découragées par le personnel d'encadrement.

Le prédicat du soupçon et la visée de "moralisation" qui inspirent cet encadrement totalisant (ou « totalitaire », au sens qu'en donne Erving Goffman) appellent - souvent plus que de raison - l'exercice de la sanction, voire de la sujétion pure et simple : ainsi en va-t-il de l'exercice de l'autorité dans le camp de Saint-Maurice l'Ardoise, où le personnel d'encadrement dispose de cellules privatives « qui ne cesseront pas d'être utilisées »874(*). Un fils de harki, interrogé par Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, en témoigne : « La prison du camp, on aurait pu s'en servir pour mettre quelques familles ! Mais il fallait bien une prison pour ceux qui n'obéissaient pas aux militaires. Ils pouvaient faire comme ils voulaient ; certains ont passé deux semaines dans cette prison. Pour un oui ou pour un non, quelqu'un qui élève la voix, «allez hop, à la prison» »875(*).

Une autre technique de sujétion communément employée à l'égard des récalcitrants - et l'on rejoint, plus encore ici, l'univers et les pratiques décrits par Erving Goffman - est l'internement d'office en hôpital psychiatrique. Le docteur Patrick Jammes, médecin au dispensaire de Bias, en témoigne : « Quand je suis arrivé à Bias, le chef de camp devait faire régner l'ordre. La sanction, la punition, c'était l'internement en hôpital psychiatrique. C. D. avait le pouvoir d'embastiller les harkis comme il voulait. Il internait un mari qui se disputait avec sa femme, un harki qui lui avait mal répondu ou qui buvait trop, un autre qui refusait de lui payer un bakchich. C'était un moyen de répression. Quand je suis arrivé, j'ai mis un terme à ces pratiques abusives »876(*). A cet égard, il est significatif, nous l'avons vu en introduction, que les premières thèses consacrées à la communauté harkie dans les années 1970 le furent par des étudiants en médecine. Certes, les traumatismes de la guerre ne sont pas étrangers à cette surreprésentation des anciens harkis dans les hôpitaux psychiatriques du Sud de la France. Mais la fréquence des pratiques disciplinaires sous forme d'internements abusifs y est aussi sans doute pour beaucoup.

L'exclusion quasi-totale du milieu ambiant et l'administration en "vase clos" auxquelles furent sujets les ex-supplétifs et leurs familles ont créé une situation de "hors" ou d' "exo-territorialité" au sens large (jusque et y compris l'exclusion du droit commun) qui, si elle signifiait bien la volonté initiale de "mise au pas" puis de "mise sous l'éteignoir" de cette population, ne pouvait que déboucher, à plus long terme, sur une impasse totale en termes d'insertion et, plus encore, d'intégration dans la société française.

C. « La rupture de 1975 et la politique de déconcentration » (M. Abi Samra, F.-J. Finas)

Jusqu'au milieu des années 1970, ce système d'accueil et de reclassement suit un cours que rien ne semble devoir ébranler : il subit certes, ici et là, des inflexions, mais ces réformes ne sont qu'incrémentales. L'esprit et le mécanisme originels demeurent, fondés sur une prise en charge collective et disciplinaire en lisière du droit commun. Ce n'est qu'en 1975, à la suite des premières révoltes de la génération des enfants, que les pouvoirs publics vont reconsidérer en profondeur le dispositif ségrégatif mis en place jusqu'alors. De fait, treize ans après l'arrivée des premières familles, des révoltes éclatent à Saint-Maurice l'Ardoise, au Logis d'Anne, et sur d'autres sites réservés. Les fils de harkis, à rebours de l'attitude souvent résignée des chefs de famille (fruit du traumatisme de l'exil et de l'attitude du personnel d'encadrement, qui s'échine à les infantiliser et les déresponsabiliser), expriment leur volonté de sortir d' « un environnement préfabriqué » où les perspectives d'avenir se résument à la « pérennisation du provisoire », à savoir : ces camps de transit devenus cités de relégation permanente au gré d'une sujétion statutaire et d' « un dispositif de rétention méticuleux et inquiet »877(*).

Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas dressent la liste des revendications des émeutiers du Logis d'Anne, dans les Bouches-du-Rhône878(*), mais ces revendications valent pour l'ensemble des camps, hameaux et cités maintenus dans une logique comparable :

- la démolition des baraquements insalubres et non réparables, conçus initialement pour être provisoires, et leur remplacement par des logements en dur ;

- la suppression de l'encadrement militaire et du statut d'exterritorialité de la cité / du camp / du hameau ;

- la mise en place de liaisons de transport plus fréquentes entre la cité / le camp / le hameau et les localités environnantes, toujours délibérément situées à bonne distance ;

- l'amélioration du cadre de vie : ouverture de commerces, installation de cabines téléphoniques, équipements divers ;

- l'aménagement de carrés musulmans.

 
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Ces révoltes ont marqué un premier tournant dans l'histoire de cette communauté et, surtout, dans la manière dont elle a été prise en charge par les autorités puisque, dans la plupart des sites concernés, ces revendications minimales ont été satisfaites, avec plus ou moins de célérité. Pour autant, en dépit du démantèlement du système d'accueil et de reclassement collectif qui maintenait sous tutelle un certain nombre de Français musulmans rapatriés (encore un millier de familles en 1975), la récurrence des révoltes et des mouvements revendicatifs (en 1991 et en 1997-1998 notamment) témoigne de ce que : (1) le démantèlement du système à un instant "x" ne peut empêcher à lui seul que ne pèsent et se pérennisent à moyen et long terme les handicaps accumulés au cours de sa mise en oeuvre : ainsi en va-t-il notamment des retards scolaires et du déficit de formation des enfants socialisés dans de telles conditions ; et (2) la suppression de la tutelle et d'un encadrement administratifs liberticides ne suffisent pas à corriger, pour ceux qui choisissent de demeurer sur place (et ils sont nombreux parmi les plus démunis), certains handicaps structurels, tel l'isolement géographique et la pauvreté ou la vétusté des équipements.

Le tableau que l'on peut dresser, a posteriori, de la situation socio-éducative et socio-économique des Français-musulmans rapatriés et de leurs enfants permet de mesurer l'impact sur le moyen et le long terme des conditions d'accueil initiales.

Pour ce qui a trait à la situation socio-éducative des enfants de harkis, André Wormser rapporte qu' « en 1972, dans l'enseignement primaire [et s'agissant spécifiquement des populations regroupées au sein du système d'accueil et de reclassement, donc dans les camps / hameaux / cités périurbaines], « la moitié des enfants avait un retard scolaire d'un ou deux ans dès le cours préparatoire, qui croissait régulièrement jusqu'au CM2 atteignant jusqu'à trois ans et 83,30% de l'effectif. Ensuite 45% se retrouvaient en classes pratiques ou de transition, voie sans issue, ne donnant aucune formation, même professionnelle ; 27% étaient versés dans l'enseignement pré-professionnel. Dans le secondaire, 75% suivaient le cycle court - celui de l'échec - 25% seulement étaient susceptibles de s'engager dans le cycle long, menant à la terminale et au baccalauréat. Il était alors impossible d'en dire plus, car les plus âgés, en très petit nombre, atteignaient à peine la Seconde ». « Mais, ajoute-t-il, en 1982, la situation ne s'est pas améliorée. Le retard scolaire du départ s'est atténué, il est le même que pour tous les enfants de milieu identique - quartiers populaires, travailleurs émigrés - etc. Mais 80% ne vont pas au-delà du primaire, et à 16 ans ont tout au plus un CAP ou un BEP. 20% seulement accèdent à l'enseignement secondaire, 0,8% obtiennent le baccalauréat - 0,5% (moins d'un enfant sur 200, et généralement une fille) franchit le seuil de l'enseignement supérieur »879(*). Quelques années plus tard, en 1990, Catherine Wihtol de Wenden constate que « la situation scolaire des enfants de harkis se caractérise par des retards et plus globalement, par un fort échec scolaire, en particulier chez les enfants arrivés très jeunes en France ou qui y sont nés entre 1962 et 1972 [et qui, pour beaucoup, ont été socialisés dans le cadre du système d'accueil et de reclassement géré par l'administration] »880(*). A la même époque, Mohand Hamoumou, rapportant les termes d'une étude du secrétariat aux Rapatriés (mais sans en préciser les bases méthodologiques, s'agissant notamment de l'échantillonnage), estimait que 40% des enfants de harkis en fin de cycle n'avaient aucun diplôme, et 15% seulement atteignaient un niveau supérieur ou égal au BEPC881(*). Cependant, au même moment, les recherches conduites par A. Souida sur les villes de Roubaix et de Tourcoing font apparaître - dans la lancée du phénomène de "rattrapage" constaté par André Wormser au début des années 1980 (à la suite du démantèlement du système d'accueil et de reclassement) - que « de manière générale et contrairement aux affirmations habituelles, ces populations (surtout les plus jeunes) connaissent des réussites scolaires très significatives comparées à la population globale de ces deux villes où "l'échec scolaire" et le niveau d'instruction sont parfois des enjeux municipaux tant la situation est préoccupante »882(*). Ce phénomène de "rattrapage" reste cependant somme toute relatif puisque, s'il invite à la mesure quant à la description de la situation scolaire des enfants et petits-enfants de harkis par rapport à celle d'autres populations "allogènes", cela ne suffit pas - loin de là - à combler l'écart persistant avec la majorité de leurs compatriotes. Ainsi, plus récemment, Halima Belhandouz et Claude Carpentier, qui ont mené une étude sur vingt jeunes scolarisés dans les collèges du quartier nord d'Amiens (huit garçons, douze filles : certains sont des enfants d'anciens harkis, d'autres appartiennent à la troisième génération)883(*), donc dans un environnement a priori comparable avec l'agglomération de Roubaix et certainement moins défavorable que certains isolats géographiques (anciens camps ou hameaux forestiers), relèvent « des performances scolaires dans l'ensemble assez faibles », avec des différences garçons/filles assez marquées en faveur de ces dernières (comme cela a pu être constaté par ailleurs). Des observations somme toute assez similaires à celles faites vingt auparavant déjà par Saliha Abdellatif dans le même quartier de la Briqueterie, à Amiens, dans le cadre d'une thèse intitulée Enquête sur la condition familiale des Français musulmans en Picardie884(*). La scolarisation des enfants de harkis y était décrite comme étant marquée par des rapports conflictuels, par l'agressivité et l'inattention, autant de difficultés imputables, selon elle, à la violence d'un milieu scolaire indifférent à leurs différences. Le double constat d'un rattrapage progressif par rapport aux populations issues de l'immigration mais aussi de difficultés persistantes n'est d'ailleurs pas sans incidence sur la manière dont les autorités gèrent ces difficultés : partagées entre la volonté de réintégrer les anciens harkis et leurs enfants dans le droit commun (volonté sans cesse proclamée depuis le démantèlement du système d'accueil et de reclassement) et celle de mettre en place des dispositifs spécifiques pour pallier les handicaps spécifiques inhérents aux conditions d'accueil et d'installation de cette population, les autorités centrales sont parfois amenées à prendre des mesures qui apparaissent être en décalage avec les réalités du terrain aux yeux des services déconcentrés et des agents de l'Etat. Halima Belhandouz et Claude Carpentier notent ainsi qu' « entre 1994 et 1997, l'administration, soucieuse de mettre à la disposition des établissements de jeunes conscrits afin d'assurer le soutien scolaire des jeunes «Français musulmans», demanda de procéder au recensement systématique de ces derniers. Hostiles à ce projet de discrimination positive en faveur des seuls enfants de harkis, les responsables pédagogiques affectèrent les conscrits au soutien scolaire de tous ceux qui devaient en faire l'objet. Pour des raisons qu'il ne nous appartient pas de juger, la spécificité «harkie» se trouvait ainsi récusée par les pédagogues »885(*). Plus fondamentalement, il apparaît que la réussite scolaire des enfants de harkis est généralement fonction du mode d'implantation des familles et varie significativement selon que les populations concernées ont été regroupées ou dispersées sur le territoire : « L'échec scolaire est moindre lorsque la population a été dispersée en milieu ouvert, au centre des villes, ou a bénéficié de la solidarité familiale de parents immigrés déjà présents sur le territoire sans avoir à dépendre de l'assistance administrative. Le témoignage du commandant Rivière à propos d'une population des Aurès originaire des mêmes villages le montre assez bien : «Pour des familles qui sont les mêmes, les études scolaires ont été meilleures en Indre-et-Loire (Château-Renault) qu'à Rouen. [De fait, alors qu'à Rouen les familles ont été regroupées dans une cité réservée périurbaine, à l'écart du reste de la population], à Château-Renault, les familles ont été disséminées parmi les Français, [et] il n'y a pas eu de ségrégation par l'habitat» »886(*).

S'agissant de la situation socio-économique des intéressés, le constat général est logiquement similaire : compte tenu des conditions d'accueil initiales offertes aux anciens harkis et leurs familles, la sectorisation est une donnée essentielle pour qui prétend évaluer le degré d'immersion des intéressés dans le tissu socio-économique de la nation. Et, de fait, les difficultés sont d'autant plus grandes que le mode d'implantation et de socialisation des familles a été marqué par l'enclavement géographique et relationnel. Les sites enclavés, généralement aménagés à la va-vite dans les années 1960 à proximité d'industries vieillissantes ou de chantiers de forestage susceptibles d'employer une main-d'oeuvre peu ou pas qualifiée, n'offrent aucun avenir aux nouvelles générations. Ainsi en va-t-il du lotissement de Volpilliaire, à Largentière, en Ardèche, où la mine qui employait les pères a fermé au début des années 1980. De ce point de vue, même s'ils sont eux aussi touchés par la précarité, les « disséminés » (les enfants de harkis résidant en région parisienne, par exemple) se voient offrir plus d'opportunités que les « assignés ». En outre, les aides spécifiques offertes aux anciens harkis en matière d'accession à la propriété ont eu pour effet pervers de fixer ces populations dans ces enclaves. A contrario, l'instauration d'une aide à la mobilité professionnelle avait pour objectif d'inciter les jeunes à s'émanciper du carcan communautaire dans lequel les avait enfermés la politique initiale de reclassement collectif.

Des chiffres circulent sur la situation d'emploi des fils et filles de harkis, mais ils sont généralement soit le reflet d'une situation locale difficilement extrapolable, soit des statistiques nationales établies par la Délégation puis la Mission interministérielle aux Rapatriés, mais qui, par définition, ne rendent compte que de la situation de ceux parmi les enfants de harkis qui se sont fait connaître auprès des services préfectoraux pour bénéficier d'un accompagnement à l'emploi ou à la formation (donc censément les plus fragilisés). Il n'existe pas de statistiques exhaustives en la matière, pour cette raison évidente que les enfants de harkis - Français par filiation - n'apparaissent pas en tant que tels dans les statistiques de l'INSEE (à l'exception, avons-nous dit, du recensement de 1968 qui n'est, en la matière, d'aucune utilité). Néanmoins, l'ensemble des estimations ou études faites, de quelque source qu'elles proviennent, s'accordent à aligner la situation d'emploi des intéressés sur celles des couches les plus fragilisées de la population française. Dans un communiqué de presse publié en janvier 1999, le Ministère de l'Emploi et de la Solidarité indiquait que « 70% environ des harkis ont aujourd'hui un revenu au maximum égal au minimum vieillesse, soit 3.550 francs pour une personne seule ». Il était par ailleurs indiqué que « le taux de chômage de leurs enfants oscille autour de 30% ». Répétons-nous : ces chiffres sont des estimations puisque les membres de la communauté harkie ne constituent pas une catégorie à part dans les statistiques publiques. Ces chiffres, et notamment le deuxième, sont d'ailleurs contestés par certaines associations, qui considèrent qu'ils procèdent d'une sous-évaluation des difficultés auxquelles sont confrontées les générations suivantes. Il est vrai - pour les raisons précédemment exposées - que ces estimations nationales peuvent être largement en deçà de ce qui peut être constaté localement.

Jacques Chirac, s'exprimant à l'Élysée devant les présidents d'associations à l'occasion de la première Journée d'hommage national aux harkis, le 25 septembre 2001, s'était lui-même essayé à dresser un bilan de la situation socio-éducative et socio-économique des Français musulmans rapatriés et de leurs enfants, ainsi que des politiques qui leur furent consacrées. Je le cite :

« Malgré l'intervention de l'État, des collectivités locales et l'action généreuse de nombreuses associations, les difficultés de l'accueil initial, marqué par le confinement dans des camps ou le regroupement dans des quartiers isolés, ont conduit à des situations de précarité et parfois d'extrême détresse. Les conséquences en sont encore visibles aujourd'hui.

« Sans doute une France profondément marquée et divisée par le conflit algérien n'était-elle pas préparée à l'accueil des rapatriés. Mais il faut aujourd'hui réparer les erreurs qui ont été commises. Alors que tout dans notre tradition républicaine refuse le système des communautés, on a fait à l'époque, dans l'urgence, le choix de la séparation et de l'isolement. 

« Les jeunes ont également souffert, victimes de l'installation trop précaire de leurs parents. Leur scolarité, leur formation se sont déroulées dans des conditions particulièrement difficiles, qui sont encore à l'origine de handicaps importants.

« Pour eux comme pour la France, tout cela représente une perte de chances intolérable »887(*).

Au terme de cette première partie, et avant d'en venir à l'examen du "jeu" entre le passé et le présent (donc à l'examen des logiques rétrospectives - sociales et politiques - de la stigmatisation autour de la communauté harkie depuis la fin de la guerre d'Algérie), il nous faut brièvement revenir au contexte originel et insister sur certains points essentiels pour juger du "travail de l'écart" entre ce qu'a été - et ce qu'a signifié - pour les supplétifs eux-mêmes leur engagement aux côtés de l'armée française d'une part, et la manière dont cet engagement - ou, plutôt, ces engagements - nous ont été présentés sur le moment par d'autres acteurs interdépendants d'autre part. Nous avons vu que la guerre d'Algérie, loin de se laisser enfermer dans une définition univoque, a été un conflit "multifacettes", à bien des égards "indécidable". Les différents protagonistes se sont bien évidemment attachés à "travailler" (au sens de schématiser) cette complexité à leur avantage immédiat (et au regard de l'Histoire), ciselant un imaginaire de guerre sur mesure, aux fins tant de mobiliser - au sens propre et au sens figuré - les populations civiles, que de coaliser au service de la "Cause" un maximum de relais d'opinion. A cet égard, Valérie-Barbara Rosoux souligne très justement que « les faits n'ont pas de taille absolue et que la dignité des moments susceptibles de susciter l'attention dépend de l'intrigue choisie »888(*). La mise en évidence de ces « stratégies d'appropriation de l'imaginaire » (Béatrice Pouligny) nous autorise à juger pour ce qu'elles sont les "étiquettes" - négatives mais aussi positives - accolées aux harkis en raison de leur engagement aux cotés de la France, à savoir : des constructions qui opèrent par sélection de traits et d'événements (l'illusion "pars pro toto" décrite par Norbert Elias), à savoir la schématisation des « bonnes raisons » des intéressés889(*).

A cet égard, il nous faut particulièrement mettre en exergue la dimension de guerre civile du conflit algérien, qui éclaire d'un jour particulier l'accusation de "trahison" véhiculée sur le moment par le FLN à l'encontre des supplétifs musulmans de l'armée française. Témoigne tout d'abord de cette dimension de guerre civile la masse des engagements de civils musulmans au sein des troupes supplétives de l'armée française, mais encore l'engagement continu - certes moins massif mais tout aussi risqué, sinon plus - de civils musulmans dans les structures administratives et/ou électives. Certes, ces engagements n'ont sans doute été que très marginalement motivés par la volonté des intéressés de voir se maintenir à l'identique la présence française en Algérie. Cependant, outre le fait que telle n'était pas non plus la volonté exprimée par nombre de partisans de l' « Algérie française », cet engagement massif témoigne a minima de ce que nombre de musulmans ne se reconnaissaient pas dans la prétention hégémonique et/ou dans l'exclusivisme "socioculturel" ou "socio-confessionnel" du FLN, qui prétendait réduire les contours du "peuple algérien" à ceux de sa seule composante musulmane, arabe en particulier.

Dimension de guerre civile dont témoignent également, par l'absurde, à la fois la définition extensive que donne le FLN de la qualité de "traître" (depuis les élus jusqu'aux simples gardes champêtres, en passant par les supplétifs de l'armée française, les anciens combattants ou les nationalistes "dissidents") et, corrélativement, l'exercice massif de la terreur à l'encontre des segments de la population civile musulmane qui ne lui étaient pas inféodés. Dans les faits, le FLN se reconnaissait ainsi force "ennemis" au sein même de populations dont il assurait pourtant, dans ses discours, recueillir l'assentiment unanime.

Une réalité mouvante dont François Meyer, ancien lieutenant chef de harka, se fait l'écho : « Lieutenant en Algérie, j'ai servi pendant quatre années au 23ème régiment de spahis en Oranie, de 1958 à 1962, dans une unité où le concours des Algériens musulmans était considérable, et j'ai commandé successivement deux harkas, en tant que chef de commando du Secteur opérationnel à Géryville, puis à Bou Alam, toujours en Sud-Oranais. Je crois avoir connu une guerre dont la réalité a échappé à de nombreux Français, la guerre civile entre les Algériens au moment de la décolonisation »890(*). De même, pour l'historien Jean Monneret, « l'engagement massif de plusieurs centaines de milliers de Musulmans, échelonné sur plusieurs années, rend incontestable le terme de guerre civile entre Algériens »891(*). Il ajoute : « Comment ne pas voir que l'Algérie se distingue alors par une exceptionnelle intensité de cette guerre civile entre autochtones, par une exceptionnelle mobilisation musulmane aux côtés de l'Armée française, et par une exceptionnelle violence des représailles contre les vaincus »892(*). Et l'historien Guy Pervillé d'estimer à son tour que « la guerre d'Algérie a été, autant qu'une guerre entre deux peuples étrangers, une double guerre civile [entre Algériens et entre Français] »893(*).

En fait, nous l'avons vu, au regard de la visée hégémonique du FLN sur la société algérienne (d'une logique de front unique à une logique de parti unique), l'invention de la figure du harki comme "traître" va au-delà des nécessités tactiques ou conjoncturelles de la guerre d'indépendance. Ce dont témoigne d'ailleurs - nous allons le voir - la perpétuation "ex-post" de cette figure. L'invention puis la perpétuation de la figure du harki comme "traître" (et, plus généralement, la désignation de tous les musulmans non inféodés au FLN comme "ennemis intérieurs") est bien plutôt une nécessité structurelle pour une organisation qui, dès l'origine, s'est affirmée envers et contre l'idée d'une libre expression des tendances au sein de la mouvance nationaliste, puis, dans cette lignée, a instauré un régime de parti unique une fois l'indépendance acquise.

D'où la nécessité après-coup, dans l'Algérie post-coloniale, de faire de la figure du harki à la fois une figure taboue - car malvenue au regard du mythe de l'unanimité des masses derrière le FLN - et une figure totem - une figure d'excommunication générique qui porte l'opprobre sur ceux qui, de propos délibéré ou non, s'opposent aux acteurs de la Révolution. Cet entre-deux est malaisé, qui voudrait à la fois minimiser l'importance de l'écho rencontré par le "parti de la France" pendant la guerre, tout en exagérant son influence - supposément occulte - sur la marche des choses en Algérie après la guerre. Les usages politiques de la figure du harki trouvent d'ailleurs comme un second souffle dans un contexte de guerre civile qui n'en finit pas d'ébranler l'assise politique du régime.

Symétriquement, en France, le rappel de cette dimension de guerre civile comme dimension constitutive de la guerre d'Algérie gêne les autorités, car il implique de faire retour sur un triple renoncement : i) la non-association des musulmans pro-français aux négociations d'Évian ; ii) leur non-rapatriement (ou, tout au moins, la volonté de le limiter au strict minimum) ; et iii) leur non-accueil (au sens de "non-intégration"). Devant la difficulté à justifier ouvertement le prix payé par ces populations, soudainement devenues quantité négligeable, nous verrons que les autorités ont jugé préférable, après-coup, de scotomiser leur existence en perpétuant la vision - à bien des égards réductrice, nous l'avons dit - d'une guerre de décolonisation mettant implicitement aux prises deux mondes homogènes et inconciliables : les colonisés et les colonisateurs.

Ainsi, la place faite à la figure du harki pendant puis après la guerre est symptomatique des conditions de fondation puis de stabilisation de l'ordre politique dans chacun des contextes visés. L'imposition de schèmes de lecture de la guerre d'Algérie qui en gomment la dimension de guerre civile - et donc l'implication massive de tierces parties : musulmans pro-français, nationalistes dissidents, OAS - est un enjeu majeur des pratiques mémorielles algériennes et françaises : les unes pour ne pas entamer le mythe de l'unanimité des masses derrière le FLN, les autres pour taire autant que faire se peut les conséquences humaines de la politique de « dégagement » visée et entreprise par les autorités françaises d'alors. Ainsi, la caractérisation de l'épreuve endurée par les musulmans pro-français en conséquence directe de leur engagement ne s'arrête pas à l'énumération des supplices et des vexations qui leur furent infligés à l'heure des règlements de compte. Les violences symboliques ont perduré bien après que les violences expiatoires exercées par les armes dans l'immédiat après-guerre eussent cessé, et visent aujourd'hui encore à avilir ou à mortifier ceux qui ont survécu, ainsi que leur descendance, en les confinant dans une sorte de "no man's land" identitaire. C'est précisément à l'abord des gestes rétrospectives qui, depuis la fin de la guerre d'Algérie, sur l'une et l'autre rive de la Méditerranée, régissent la mise au ban et/ou la mise sous l'éteignoir des anciens harkis (au sens large) que sera consacrée la deuxième partie. Au fil de cet examen, je distinguerai principalement trois formes d'atteintes symboliques qui, chacune à sa manière, contribuent à outrager, à schématiser, voire purement et simplement à occulter le sens ainsi que les causes et les conséquences de l'engagement des anciens harkis aux côtés de la France :

- le regard "adversatif" de la geste officielle algérienne ;

- le regard "réductionniste" des intellectuels français en guerre d'Algérie ;

- le "non-regard" de l'historiographie officielle française.

Nous verrons que, sous l'effet de cette triple conjonction, les anciens supplétifs de l'armée française sont, jusqu'à ce jour, l'objet d'avanies ou de censures certes différenciées, mais convergentes : convergentes en ce qu'elles participent, chacune à sa manière, de la formation d'une imagerie globale, et globalement négative des intéressés.

PARTIE 2

Ce que parler des harkis veut dire

Partie 2

Ce que parler des harkis veut dire

Cette deuxième partie vise à objectiver non plus les logiques qui, au moment de la guerre d'Algérie, du côté français comme du côté du FLN, ont présidé à l'invention de la figure (et de la destinée) du harki, mais à objectiver les logiques qui, depuis lors, ont présidé à sa perpétuation, à l'identique ou sous une forme évolutive : comment et à quelles fins les intéressés ont-ils été figurés politiquement et intellectuellement depuis 1962, en France et en Algérie ? Selon quelles récurrences et lignes d'inflexion ? Autour de quels leitmotivs et interdits ? Pour quels usages et avec quel impact ?

Ce qui est en jeu, ici, c'est l'évolution des représentations collectives : non pas l'histoire de la destinée des harkis mais l'histoire de la mémoire de cette destinée, et les formes d'appropriation concurrentes qui cherchent à en arrêter le sens en fonction d'intérêts présents. Pourquoi se remémore-t-on et/ou commémore-t-on cette destinée ? Et pourquoi d'une façon plutôt que d'une autre ? Répondre à de telles interrogations nécessite, ainsi que le souligne Henry Rousso894(*), de connaître à la fois l'histoire elle-même (voir la Partie 1) et le contexte d'énonciation des discours rétrospectifs sur cette destinée : c'est précisément à objectiver comment des Etats ou des collectifs se remémorent le passé et l'inscrivent dans le - dans "leur" - présent qu'est dédiée cette deuxième partie.

Ainsi, l'exploration de la postérité symbolique de la figure du harki, autrement dit, des jeux (usages) et enjeux (impact) de mémoire autour de cette figure en France et en Algérie passe par une étude du discours public autour de la destinée des intéressés, donc par un travail sur les constructions intellectuelles et politiques de la figure du harki, en France et en Algérie, de 1962 à nos jours : qu'en est-il, d'une rive à l'autre de la Méditerranée, dans les discours politiques, des logiques de capitalisation ou, à l'inverse, de forclusion de cette figure ? Et quelle est, à cet égard, la place assignée aux massacres de l'après-indépendance ?

« De part et d'autre de la Méditerranée, écrivait Mohand Hamoumou en 1990, les harkis sont et restent le tabou des tabous » 895(*). Il ajoutait : « Les silences ou les oublis d'une société ne sont jamais le simple effet de l'érosion du temps ou de l'ignorance. Ainsi, les Algériens refusent l'histoire des Français musulmans pour préserver le mythe d'un peuple uni, acquis tout entier et spontanément au FLN. Nier les Français musulmans rapatriés permet aussi d'éviter d'analyser leurs engagements et d'exposer les erreurs et règlements de compte du FLN ainsi que reconnaître le génocide commis après l'indépendance, au mépris des accords d'Evian. Ces massacres, qui firent plus de cent mille victimes, gênent également la population française. Car si les Algériens les ont commis, la France, par sa passivité, les a permis : son armée présente en Algérie jusqu'en 1964 avait reçu l'ordre de ne pas intervenir ». Ainsi, poursuivait-il, « [aux] silences de l'histoire dont le but est de légitimer le pouvoir en place, s'ajoutent ceux qui répondent aux besoins de la société de refouler des événements traumatisants »896(*).

Cette visée de déconstruction du ou des discours publics (de ce qu'ils disent et de ce qu'ils passent sous silence) nous conduira, en Algérie, à objectiver les formes et usages attentatoires de la figure du harki sur la scène politique depuis 1962 (section I.A.1). Ces usages, nourris par une confusion délibérée entre l'idée d' "opposition" et celle de "trahison", sont d'ailleurs réversibles et mutuellement contradictoires puisque, depuis l'interruption du processus électoral en 1992, ils sont aussi bien l'apanage des tenants du pouvoirs que de leurs adversaires islamistes (section I.A.2). Il s'agira, ce faisant, de rendre compte du "travail de l'écart" entrepris par ceux qui, ayant la capacité de "faire voix" en Algérie depuis l'indépendance, se sont appliqués à hypostasier un faisceau de trajectoires biographiques - à savoir, ce que furent, dans leur diversité et leur complexité, les engagements des diverses catégories de musulmans pro-français aux côtés de la France - en un "épouvantail politique", mieux, une figure d'excommunication générique, transposée et transposable à une large palette de situations. Nous verrons cependant que, par-delà - ou en deçà - de ces formes et usages consacrés de la figure du harki, subsistent et se font jour des visions anticonformistes, en rupture avec les figurations manichéennes et attentatoires (section I.B).

Par ailleurs, en France, nous verrons, à la suite de Jacques Sémelin (qui souligne à juste titre combien « la passivité de l'environnement international constitue un facteur favorable au développement d'une situation de massacres »897(*)), qu'en raison même de ce qu'a été l'attitude de la France à l'égard de la situation dramatique dans laquelle furent placés, à l'été et à l'automne 1962, ses anciens ressortissants et serviteurs d'armes, la figure du harki a été peu ou prou mise sous l'éteignoir, au mieux "folklorisée", au pire totalement évacuée des récits officiels. A la passivité, sur le moment, des pouvoirs publics succédera donc l'indifférence au long cours des relais institutionnels de la mémoire, mais encore - sur le plan de l'entretien du souvenir - des formations politiques en tant que telles (section II.A). Or, nous verrons que cet écho officiel (très) assourdi de la destinée des anciens supplétifs (qui n'a été que faiblement "parasité" par les récits laudatifs - mais inaudibles - des « soldats perdus » de l'Algérie française), a pu faire le lit de certains usages détournés (banalisation des acceptions outrancières du terme "harki" dans le vocable politique) ou intéressés (clientélisme électoral) de la figure du harki (section II.B).

Nous verrons enfin que cette indifférence des relais institutionnels de la mémoire en France - indifférence dont Jean Baudrillard nous dit qu'elle est « une agression invisible, intangible, inavouable »898(*) - a été confortée par l'image pour le moins "flottante" que s'en sont formés ceux qui font profession de rendre le monde intelligible, à commencer par ceux qui, au cours de la guerre d'Algérie, se firent les protagonistes de la « bataille de l'écrit »899(*). Il nous faudra ainsi rendre compte des constructions intellectuelles ou, plus exactement, "intellectualistes" de la figure du harki, c'est-à-dire non pas tant les approches analytiques (historiennes en particulier) de cette figure (dont il a été fait état dans la Partie 1) que les prises de position idéologiques de ceux, intellectuels de profession (universitaires, journalistes, écrivains, éditeurs, etc.), qui, en France, usant de leur magistère moral comme d'un strapontin, ont véhiculé sur le moment et/ou véhiculent depuis lors un discours public "engagé" sur la guerre d'Algérie en général, et sur les harkis en particulier900(*) (chapitre III).

I. La figure du harki dans les gestes algériennes de la guerre d'Algérie

Il s'agira ici de procéder à l'examen du "jeu" entre le passé et le présent en Algérie, et de mettre en évidence les stratégies de capitalisation rétrospective d'un imaginaire de guerre qui, dans un contexte de perpétuation des violences politiques, tend à pérenniser ou à reconfigurer les usages de la figure du harki sur la scène politique, ainsi que la mise en évidence des effets produits par ces actes de (mé)connaissance sur la société algérienne dans son ensemble. Il nous faudra rendre compte non seulement des opérations figuratives (et autres formes d'appropriation de l'imaginaire) en tant que telles (à savoir comment les choses sont-elles représentées / narrées / mises en récit), mais aussi de la "rationalité stratégique" qui les sous-tend (à savoir pourquoi les choses sont-elles ainsi représentées / narrées / mises en récit) : comment et à quelles fins perpétue-t-on de tels usages ? Avec quels effets ? (section A.)

Il nous faudra cependant relativiser l'impact de telles figurations car, en dépit du poids écrasant de la geste officielle de la guerre d'Algérie et des mythes et figurations qui lui sont associés, il existe - de manière plus ou moins souterraine et informelle - des visions "non-conformistes" des harkis. Il sera donc fait état ici à la fois des pratiques mémorielles institutionnelles (mémoire officielle) et des "chemins de traverse" de la mémoire collective. (section B.)

A.  Le harki réifié ou la mémoire comme réalité instrumentale

La perpétuation "ex-post" de la figuration politique du harki comme « traître » en Algérie participe de ce que Béatrice Pouligny appelle les « techniques d'instrumentalisation de l'histoire et de redéfinition permanente du "nous" comme du "eux" »901(*) qui, jouant sur une mise en récit orientée de l'identité collective, servent une visée de légitimation du pouvoir. Il s'agit, pour le pouvoir en place, de prolonger à son avantage exclusif la « dialectique du dedans et du dehors »902(*) propre à l'invention d'un imaginaire de guerre : en instaurant la désignation de l'ennemi intérieur comme mode pérenne de régulation sociale et politique, ce sont les conditions de prise de pouvoir initiales - et l'hégémonie de fait qu'appelle l'exercice de la violence fondatrice - que l'on cherche à perpétuer ; car s'arroger le pouvoir de dire qui est l' "ennemi", c'est aussi, par contraste, s'arroger le pouvoir de s'autodésigner "ami" et, par-là, "émanation" ou "représentant" légitime du peuple. L'objectivation des logiques politiques de désignation de l'ennemi intérieur contribue ainsi à mettre à nu le socle de légitimation du personnel politique en Algérie et invite à s'interroger sur la manipulation de la mémoire comme outil de légitimation politique903(*). Nous verrons ainsi que, dans un contexte de verrouillage idéologique de l'Algérie post-coloniale, la perpétuation des usages de la figure du harki (mais, plus généralement, la perpétuation d'une "culture de guerre") a servi d'outil de "conformisation" politique pour les élites issus de la guerre dite de libération, qui se sont servis de cette figure-repoussoir pour décourager toute velléité ou décrédibiliser toute forme d'opposition (section A.1). Puis, plus récemment, dans cette Algérie des années 1990 (puis 2000) ouvertement gangrenée par la violence politique, l'instrumentation tous azimuts de la figure du harki a servi de procédé commode pour justifier l'éradication de l'adversaire plutôt que son inclusion dans un système de dissensus démocratique (section A.2).

- 1. Entre totem et tabou : une figure recomposée (1962-1988)

Déjà, au cours de la guerre d'indépendance, nous l'avons vu, tout l'objet de la propagande du FLN était de faire accroire, d'une part, à l'unicité des aspirations de la composante musulmane de la population algérienne et, d'autre part, à leur coïncidence parfaite avec les visées de l'organisation. « L'engagement du côté de la France, souligne Benjamin Stora, est nécessairement le fruit d'un mal exogène : dans le corps "sain" de la société nouvelle qui s'affirme par la guerre, il ne peut y avoir de place pour l'hésitation, l'erreur, qui se convertissent en fautes, puis en crimes. (...) Le mot "harki" apparaît dans le vocabulaire politique (et... quotidien) pour désigner les "complots" dirigés contre la difficile marche de la révolution. Et la violence du verdict contre ce "harki" s'exacerbe encore par les luttes de faction pour le contrôle du pouvoir, la recherche d'une légitimité nationaliste »904(*). La geste révolutionnaire du FLN participait alors d'une figuration manichéenne du conflit algérien, assimilant à une forme d'"apostasie ou d'"abjuration" - donc à une dissension d'ordre patriotique et, d'une certaine manière, religieuse compte tenu de l'indétermination relative des frontières entre djîhad et guerre d'indépendance - l'engagement d'une part non négligeable de la population musulmane en faveur de solutions favorables (« intégration ») ou non expressément défavorables à la présence française en Algérie (solution de la « table ronde » prônée par le MNA, par exemple). Pour le FLN, à l'inverse, la seule sortie envisageable hors de la situation coloniale consistait en une politique de la "table rase", en un choc frontal des communautés.

A l'indépendance, dans le droit fil de cette optique exclusiviste, la perpétuation d'une culture de guerre tendant à identifier toute forme d'opposition à une forme de trahison - d'une logique de "front unique" à une logique de "parti unique" - a contribué à délinéer, jusque et y compris dans le fonctionnement des institutions (au moins jusqu'aux émeutes d'octobre 1988 et l'institution du multipartisme), les contours officiels de l'espace politique de l'Algérie post-coloniale, comme circonscrit par l'opposition manichéenne entre le "peuple" - présenté comme "Un", unanime et uniment lié à l'Etat-FLN - et une "cinquième colonne" nécessairement liée au "parti de la France" (hizb frança). En somme, l'inverse d'un espace public de type habermasien, qui donne prise au dissensus démocratique et médiatise les relations entre l'Etat et la société905(*). De Ben Bella à Chadli, et plus encore sous l'ère Boumediene, l'Etat-FLN ne souffre pas de publicité critique sur son fonctionnement, ne tolère pas de contre-pouvoirs, et moins encore d'opposants : la discorde c'est la trahison. A cet égard, Ahmed Rouadjia compare l'Etat algérien à « une sorte de «machine jacobine» destinée à traquer des ennemis et des antirévolutionnaires, le plus souvent fictifs ». Et il ajoute : « Ainsi, la confusion entre l'Etat en tant que sujet et normes juridiques transcendantes et l'Etat en tant que force brute absolue est-elle totale dans la représentation politique algérienne. Si l'on sort du discours de jurisprudence, qui est une pâle copie du droit français, le discours politique sur l'Etat se ramène donc à une exaltation implicite des vertus physiques et coercitives de ce dernier. L'Etat doit être «fort», autoritaire, faute de quoi il ne saurait se faire respecter. Il doit sévir contre les «déviants», se montrer impitoyable envers ses ennemis, qui peuvent être des opposants (du temps où ceux-ci étaient bannis) ou des dénigreurs des «acquis» de la Révolution. Ceux qui pouvaient afficher des sympathies envers la France et sa culture étaient considérés également comme ennemis potentiels qu'il fallait stigmatiser. Pour surveiller tout ce monde de nuisance et l'empêcher de réaliser des noirs desseins, il faut une armée et une police, fortes et vigilantes. Cette approche mécanique de l'Etat est la matrice du totalitarisme »906(*).

Dans ce contexte hégémonique, la perpétuation de la figuration politique du harki comme « traître » et, plus généralement, l'instrumentation de « récits [de guerre] sursaturés d'intention à des fins de légitimation »907(*) avaient donc pour but (et ont pour conséquence, aujourd'hui encore, quoique dans un autre contexte et dans une autre mesure ; voir ci-dessous la section A.2) d'emprisonner le langage politique dans des limites très étroites : elle signifie comment sont considérés les opposants au régime et ce qu'il en coûte d'en être puisque, avec elle, subsistent en filigrane à la fois le souvenir du sort réservé aux harkis et la possibilité de sa répétition (résurgence du vocable de l'"éradication" au cours de la "deuxième" guerre d'Algérie). Ainsi, pour Lahouari Addi, la culture politique algérienne est fondé sur « le présupposé qu'entre Algériens il n'y a pas de conflits politiques. Il y a des conflits politiques entre Algériens et étrangers, ou entre Algériens patriotes et Algériens traîtres. Ce type de conflit n'a pas à être institutionnalisé, car les traîtres sont à exterminer physiquement, à «éradiquer», d'où le caractère sanglant de la crise actuelle, qui oppose, pour les uns, les traîtres à la nation, et pour les autres, les traîtres à l'Islam, qui définit la nation »908(*).

Les usages rétrospectifs de la figure du harki témoignent ainsi de la prégnance du champ lexical de la "trahison" ainsi que d'un principe de division du champ politique articulé autour de l'opposition "amis"/"ennemis". Pour cette raison, comme déjà dit en introduction, nous partirons du postulat - non exclusif mais fécond - qu'en Algérie, jusqu'à aujourd'hui, c'est du côté du rapport belliqueux, du côté du modèle de la guerre que l'on peut trouver un principe d'intelligibilité et d'analyse du pouvoir politique909(*). Plus que tout autre mode d'expression et d'objectivation du politique, la (sur)valorisation de l'identité, ainsi que l'usage - ou la menace de recours à - la violence (qui sont les corollaires obligés de la célébration obsessionnelle de l'Un), sont en Algérie des sources tautologiques de légitimation qui prévalent sur le libre débat d'idées et les modes démocratiques d'élection du personnel politique. Selon Mohamed Benrabah, « le régime n'a jamais cessé de violenter la société algérienne en lui imposant l'enfermement contre sa nature plurielle. (...) En renforçant les seuls caractères arabe et islamique de l'identité nationale, on nie les racines berbéro-latino-judéo-hispano-turco-franco-algériennes. (...) Pour faire "plus Arabe que les Arabes", on inculque le mépris des ancêtres berbères et on oblige les enfants à passer le plus clair de leur temps à faire l'histoire des autres : celle du Moyen-Orient. [Par surcroît], on leur transmet une histoire glorifiant la violence »910(*). Pour Guy Pervillé, « l'exaltation de la violence fondatrice de l'État algérien est inséparable de la culture politique algérienne, culture de guerre et de guerre civile. Le système politique élaboré par le FLN de 1954 à 1962, et institué de 1962 à 1989 sous la forme du parti unique, postulait l'unanimité nationale et l'imposait par la force. Toute divergence politique à l'intérieur du peuple algérien était niée en tant que telle et qualifiée de trahison au profit de l'ennemi extérieur, ce qui empêchait toute démocratie et livrait le pouvoir aux détenteurs de la force prêts à s'en servir. (...) Tel est le véritable lien qui rattache la récente surenchère de la violence aux massacres de 1962. Ainsi, l'amnistie bafouée d'Évian a été pour l'Algérie une occasion perdue de faire l'apprentissage de la tolérance, vertu fondamentale de la démocratie »911(*). De même, pour Luis Martinez, qui en fait « une des hypothèses de [son] livre », « la violence a valeur de vertu dans l'imaginaire de ce pays »912(*). Abderrahmane Moussaoui souligne également que « tout le discours politique de légitimation du pouvoir est fondé sur la guerre de libération », si bien que « l'entreprise politique prend des allures et des consonances bellicistes » : « L'effort de développement devient une bataille, et le dévouement dans l'accomplissement d'une tâche, un sacrifice ». Et il ajoute, soulignant combien cette culture de guerre imprègne en profondeur les visions et principes de division du monde social et politique en Algérie : « Au delà de l'Algérie, toute l'histoire de l'islam est une histoire de guerres, l'école se chargera de la faire découvrir. Sommée de (ré)apprendre son patrimoine culturel, pour parfaire son indépendance politique, la jeunesse algérienne découvrira un patrimoine arabe où la guerre figure en bonne place. Elle a ses règles et même son esthétique. Hassan Al Banna, le fondateur (en Égypte) et le guide suprême des Frères musulmans, en bon théoricien de la guerre sainte, n'a pas manqué de nous léguer sa conception en la matière dans deux écrits, aux titres éminemment évocateurs: «sinâ'at al mawt» (l'industrie de la mort) et «fann al mawt» (l'art de la mort) »913(*). Aussi Benjamin Stora estimait-il qu'il n'y avait pas lieu de s'étonner que « la perpétuation de la culture de guerre [ait] fini par générer des automatismes redoutables auprès d'une partie de la jeune génération. On ne peut pas impunément enseigner que le principe de la lutte armée est central de l'édification de la nation, et s'étonner ensuite de sa reprise dans la réalité »914(*). A cet égard, Gilbert Grandguillaume estimait en 1997 que « le massacre de 30.000 à 60.000 harkis, pendant l'été 1962, après l'indépendance, fournit certainement un arrière-plan à beaucoup de cruautés d'aujourd'hui. Reste dans tous les cas un manque de respect pour la vie assez stupéfiant. (...) La violence existe en Algérie à tous les échelons de la vie [et] (...) il n'y a pas de lieu de médiation qui puisse régler un conflit. (...) La violence apparaît souvent comme le seul recours ». « Cette violence, ajoute-t-il, pose la question de l'identité algérienne. (...) L'identité naissante a été forgée dans une optique de guerre, de manipulation à des fins de résistance. La mafia politico-militaire qui a pris le pouvoir en 1962 a ensuite recouru à l'Islam et à la langue arabe. Mais il n'y avait rien de spécifiquement algérien dans ces deux cadres de référence. Et ils ont encore une fois été utilisés en négatif, contre l'héritage français et finalement contre le peuple qui portait un héritage métissé »915(*).

Aussi, pour Fouad Soufi, si « certains traits, devenus symptômes, sont propres à l'espace algérien et à son impasse [symbolique] actuelle », nul doute que le caractère obsessionnel de l'instrumentation à des fins polémiques d'irrévérences telles que « parti de la France » ou « nouveaux harkis » ne trahisse le rôle outré imparti à la manipulation de la mémoire, à la fois « instrument et objectif de puissance »916(*). « Depuis 1962, souligne Guy Pervillé, et surtout depuis le début des années 1970, les autorités algériennes ont organisé et encouragé une commémoration systématique et obsessionnelle de la Guerre de libération (...). Elles ont ainsi perpétué une culture de guerre exaltant la rupture violente avec la France, qui faisait douter que la guerre d'Algérie était finie, et qui donnait l'impression d'un double langage contradictoire, entre un discours à usage externe prônant la coopération avec le partenaire français, et un discours interne dénonçant l'ennemi séculaire du peuple algérien et ses partisans »917(*). A cet égard, la mise en cause progressive du principe du parti unique au fil des années 1980 (« Printemps berbère », premiers maquis islamistes, émeutes d'octobre 1988) puis son abandon définitif en 1989 - corrélatif de l'épuisement du cadre référentiel d'inspiration socialiste/tiers-mondiste qui lui était associé - ne changera pas la donne918(*) : la composante proprement nationaliste et chauvine du populisme algérien en sort même renforcée.

En témoigne la réactualisation progressive par les élites et leaders d'opinion algériens - à compter des années 1990 - d'équations langagières illocutoires à fort accent "patriotique" (voir ci-dessous la section A.2), sur le modèle de la double équation langagière en cours pendant la (première) guerre d'Algérie et sous-tendant l'amalgame avec la période de l'Occupation en France : « moudjahidin = résistants » versus « harkis = collaborateurs »919(*). Dans une période où le rôle de « guide idéologique » originellement dévolu à l'ex-parti unique n'est plus constitutionnellement reconnu, cet amalgame est d'abord un moyen de pression et de conformation internes qui vise à couvrir d'indignité ceux qui n'ont pas pris part à l'insurrection, donc de verrouiller l'accès aux responsabilités politiques et aux ressources économiques921(*). Exemple éclairant : il existe en Algérie, depuis la réforme constitutionnelle de 1996, des dispositions (article 73) visant à rendre inéligibles : 1) les candidats nés avant juillet 1942 qui ne sont pas en mesure de « justifier de leur participation à la révolution du 1er novembre 1954 » ; 2) les candidats nés après juillet 1942 qui ne sont pas en mesure de « justifier de la non implication de leurs parents dans des actes hostiles à la révolution du 1er novembre 1954 ». Par ailleurs, un avant-projet de loi élaboré par le ministère de l'Agriculture en 2002 visait à réserver l'attribution des exploitations appartenant à l'État (sous forme d'un droit de concession renouvelable d'une durée de 90 années) aux seules « personnes physiques de nationalité algérienne n'ayant pas adopté une attitude indigne pendant la Révolution »922(*).

L'amalgame avec la période de l'Occupation en France est aussi un moyen de pression/culpabilisation à usage externe dont ne se privent pas d'user les dirigeants algériens à l'égard de l'ancien colonisateur. Les déclarations, déjà citées, d'Abdelaziz Bouteflika lors de sa visite d'Etat en France en juin 2000 l'illustrent parfaitement. Déjà, dans son édition du 31 octobre 1993, le journal indépendant El Watan, répercutant "l'information" faisant état de la présence d'enfants de harkis dans les groupes islamistes armés (voir la section A.2 ci-dessous), et ayant établi des listes de « traîtres » présumés ayant partie liée avec les GIA, concluait : « Au moment où les traîtres sont jugés un peu partout dans le monde pour leur collaboration avec l'ennemi - le cas de Thouvet (sic) en France par exemple - l'Algérie se retrouve déchirée par ceux-là mêmes qu'elle a amnistiés au lendemain de son indépendance malgré leur forfaiture et leur lâcheté durant la guerre de libération »923(*).

Dans ce contexte, la figure du harki n'a jamais été un objet de remembrance comme les autres en Algérie : elle n'a eu d'usage qu'instrumental, que totémique. L'efficace émotionnelle de telles mises en perspective semble devoir décourager à l'avance toute approche fine et heuristique des stratégies d'acteurs. Au fond, le harki figure en Algérie cet « ennemi intérieur » que nul ne connaît vraiment mais que tous haïssent d'évidence, et dont John Crowley nous dit que « loin de préexister à sa désignation, [il] est engendré en étant nommé »924(*). Ici comme ailleurs, donc, « la désignation de l'ennemi intérieur met en scène sa reconnaissance tout en l'interdisant »925(*). Car cette "reconnaissance" là s'oppose point par point à une reconnaissance intime ou socio-biographique susceptible de véhiculer des éléments de compréhension ou d'offrir prise à l'identification : il n'est ici nullement question d'un examen critique de la trajectoire des anciens harkis et de leurs familles ; et moins encore d'un examen des limites intrinsèques ou des résistances auxquelles s'est heurtée le FLN dans sa lutte de « libération nationale ». La diversité des positionnements au cours de la guerre d'Algérie est réduite à une opposition manichéenne entre une masse héroïque et unanime (« Un seul héros, le Peuple ») et ces exceptions haïssables que sont les harkis. Deux visions mensongères et interdépendantes dans le mensonge.

A l'articulation des conditions historiques et des ressorts normatifs de fondation puis de perpétuation du nouvel ordre politique algérien, les usages de la figure du harki naviguent ainsi, en Algérie, entre les écueils normativement contradictoires de l'évocation et de la symbolisation, témoignant de l'importance de la dimension narrative de l'identité collective. À la fois "figure-totem", emblématique de cette forme insidieuse de l'altérité qu'est la « trahison » et dont l'omniprésence calculée rappelle la menace qui pèse sur l'unité nationale (et la nécessité corrélative d'un pouvoir fort), et "figure taboue" dont il s'agit de faire oublier qu'elle fut l'une des composantes majeures du "Nous" (et de nier l'historicité dans une Algérie nouvelle que l'on eût voulue pareille à une table rase), la figure du harki dessine une geste foncièrement ambivalente, susceptible tant de servir que de desservir les desseins de l'imagerie officielle. D'où l'entre-deux paradoxal d'une propagande d'État sommée de faire en sorte que la figure du harki ne soit pas considérée comme étant « des nôtres » (comme étant une autre figure du "Nous") tout en accréditant l'idée qu'elle « nous » menace spécifiquement. Dans cette optique, tout l'effort de la propagande d'État doit tendre à rendre la figure du harki à la fois méconnaissable (sociologiquement altère) et reconnaissable (idéologiquement familière). La figure incarnée du harki est ignorée pour être hypostasiée en une représentation socialement générique de l'ennemi intérieur926(*). Les trajectoires vécues des supplétifs de l'armée française sont bannies hors du cadre d'appréhension et de compréhension de l'Algérie nouvelle, pour être uniment réduites à quelque résidu, à quelque aberration redevables du glacis colonial, parenthèse dont on s'interdit par principe d'apprécier la résonance (pour ne pas dire les apports). La figure du harki ne doit en aucune façon être une figure d'évocation dont la trame servirait l'analyse de la complexité algérienne : elle est La figure d'excommunication par excellence. Ce dont témoigne, par exemple, cet extrait du manuel de 9ème (l'équivalent de la 3ème en France) : « Des groupes de personnes ont préféré se vendre à l'ennemi et combattre leurs propres frères, déjà lors des premières révoltes au XIXème siècle, en échange d'argent, de biens, de titres. Ces groupes de harkas ont été responsables des pires répressions contre les civils algériens, ce sont eux qui ont été chargés de brûler les villages, des interrogatoires, de la torture et des assassinats, soit de la sale besogne de l'armée française »927(*). Mais plus encore cet échange entre Benjamin Stora et Mohammedi Saïd, ancien membre de l'Abwehr et responsable direct du massacre de Melouza, dans un entretien pour Les années algériennes au début des années 1990 :

« Mohammedi Saïd - Le harki, c'est l'homme indigne de vivre, d'exister. (...) Ce sont des traîtres qui massacraient tous les jours des dizaines et des dizaines (...).

Vous n'avez jamais pensé que les harkis aussi étaient des victimes de l'armée française ? (sic)

Mohammedi Saïd - Tant pis pour eux, ils l'ont voulu, ils l'ont voulu. Ils l'ont voulu... Qu'est-ce qui les a poussés à aller dans l'armée française ?... Qui ? Qui les a obligés à aller dans l'armée française ? Pourquoi aller dans l'armée française ? L'armée française vous demande de rentrer... bon... Je n'y vais pas tuer, moi. Je meurs. Je préfère mourir que d'aller faire la basse besogne !... Des massacreurs de civils, de femmes, d'enfants, de vieillards !... De viols !... Ils méritent la mort. Aujourd'hui, ils méritent la mort »928(*).

En fait, ainsi que le souligne Mohand Hamoumou, « ce que l'Algérie officielle ne veut surtout pas reconnaître c'est pourquoi des musulmans sont devenus harkis »929(*). Du reste, la discipline historique n'a jamais bénéficié que d'une autonomie relative en Algérie, où elle fait l'objet d'une étroite surveillance. Selon Hassan Remaoun, de l'Université d'Oran, la mise sur pied au début de la décennie 1970 par les autorités politiques d'un dispositif institutionnel orienté vers la recherche historique ne visait en fait qu'à mettre « l'histoire sous surveillance » et « a eu pour effet une instrumentalisation-marginalisation de la pratique historiographique académique »930(*). Et il ajoute : « Avec le parti FLN, l'Organisation des moudjahidines avait [au moins jusqu'en octobre 1988] un véritable droit de regard sur tout ce qui concerne de près ou de loin la Guerre de libération nationale ». En conséquence, poursuit-il, « les approches dominantes de la production historiographique sont trop marquées par la tentation apologétique et les corollaires implicites que sont l'occultation et la déformation ». « En réalité, conclut-il, le rôle éminemment fondateur assigné à cette guerre quant à l'émergence de l'Etat national n'est pas fait pour affranchir le travail historique des enjeux institutionnels du présent »931(*).

Benjamin Stora, soucieux de sérier la place et les limites du savoir académique dans l'Algérie post-coloniale, distingue à cet égard trois grandes périodes, marquées par une autonomisation progressive quoique relative de cette sphère932(*). Durant les années 1960, « l'urgence n'est pas à la production d'un savoir académique ou de récits d'histoire ». Les quelques rares ouvrages historiques sont « marqués de surcroît par une forte idéologie tiers-mondiste » : ainsi en va-t-il de Mohammed Cherif Salhi (Décoloniser l'histoire, 1965), dont la prose est avant tout une virulente dénonciation de la «science coloniale» », ou encore de Mostefa Lacheraf (Algérie. Nation et société, 1965), qui « se désigne comme appartenant à une nation dont le système colonial a voulu nier l'existence » et qui « entend accéder à l'objectivité par le biais de l'engagement ». Les années 1970, sous l'ère Boumediene, ne se distinguent en rien de la décennie précédente, si ce n'est par la publication - en France933(*) - des premiers travaux de Mohammed Harbi, qui « prend le contre-pied des récits unanimistes ou épiques » et « inaugure une autre conception de l'écriture nationaliste de l'histoire ». Les années 1990, enfin, sont marquées par un "dégel" relatif, avec l'apparition de nouvelles questions (la mythologie nationale, la circulation des mémoires et la fabrication de l'histoire officielle à travers les manuels scolaires) et de nouveaux historiens (Benjamin Stora cite notamment Daho Djerbal de l'université d'Alger, et Hassan Remaoun de l'université d'Oran). Cependant, et ce constat est central dans l'optique qui est la nôtre, Benjamin Stora souligne qu' « il reste force tabous sur cette guerre du côté algérien, et parmi eux, majeure, la question de la figure de l'Autre : l'Européen d'Algérie, le Pied-noir, le Juif d'Algérie, mais également les Harkis ». Constat plus pessimiste encore du côté de Mohammed Harbi, dans un entretien au journal El Watan, en mai 2001 : « Est-ce un problème d'absence de volonté politique ? De désintérêt des historiens algériens ? Il n'y a pas de champ intellectuel en Algérie. L'existence d'un tel champ suppose une totale liberté d'expression, un climat propice à l'échange et au débat en dehors de toute intervention de l'État. Il y a quand même une nouvelle génération d'historiens et de chercheurs. Je ne la connais pas bien. Ce que je sais des sujets de mémoire et de thèse déposés en histoire n'incite pas beaucoup à l'optimisme. Les Algériens sont passionnés par l'histoire mais leur demande est essentiellement prise en charge par les journalistes »934(*). Cependant, pour critique que soit le regard porté par Mohammed Harbi sur l'historiographie algérienne, sa manière de faire n'en demeure pas moins, à certains égards (et comme l'a souligné Benjamin Stora), « une autre conception de l'écriture nationaliste de l'histoire »935(*). A cet égard, il n'est pas inutile de rappeler qu'outre ses responsabilités successives au sein de la Fédération de France du FLN puis du GPRA, Mohammed Harbi a été l'un des rédacteurs du Programme de Tripoli. Cela transparaît notamment s'agissant des limites qu'il pose à « la réévaluation de la question des harkis » : « Nous devons procéder à la réévaluation de la question des harkis. C'est une question complexe. Nous avons intérêt à examiner de plus près les motifs de l'engagement dans le camp français. Nous n'avons aucune raison de traiter ceux qui se sont comportés en mercenaires de la même manière que ceux qui ont été victimes de la conjoncture. Il y a de vrais criminels de guerre parmi les harkis, à l'instar de ceux du commando George. Le fait que des membres de l'armée de libération se soit mal comportés ne justifie pas l'appui au camp adverse. Il y avait une cause nationale à défendre »936(*).

Par ailleurs, Benjamin Stora souligne combien, à côté du travail des historiens proprement dits, « les écrivains algériens ont contribué par leurs écrits à la constitution d'un imaginaire, d'une connaissance et d'un savoir. Et les historiens auraient bien tort de se désintéresser de cette production littéraire, car elle est un outil particulièrement précieux pour pénétrer au coeur de la société algérienne et tenter d'en saisir les mythologies, les mentalités et les représentations »937(*). Dans l'ensemble, la production littéraire a joué un rôle de confortation/conformation des représentations consacrées plutôt qu'elle n'a contribué à "dépayser" le regard porté sur les harkis. Bouba Mohammedi Tabti en donne un bon aperçu dans sa thèse intitulée Espace algérien et réalisme romanesque des années 80, soutenue en 2001938(*). Dans La Mue, roman publié en 1985, Khélifa Benamara oppose les motivations du harki à celles du djoundi, et « le combat - souligne Bouba Mohammedi Tabti - prend l'allure épique du Bien et du mal ». Le narrateur évoque « les hordes de harkas (...) qui connaissaient aussi bien que les maquisards les sentiers de montagne », mais - note Bouba Mohammedi Tabti - « ils n'ont que ce point de commun avec les maquisards dont les distinguent leurs qualifications toutes négatives »939(*). S'agissant des romans de Chabane Ouahioune, Bouba Mohammedi Tabti relève que « selon le côté où ils se situent, ceux qui se battent ne sont pas désignés de la même façon : «djoundi» n'est pas seulement la traduction du français «soldat» ; il s'ajoute au terme des connotations valorisantes : au sème «combattant» se superpose l'idée de la justesse de la cause (quand le terme «harki» comprend toujours le sème trahison, «soldat» étant de valeur variable) »940(*). Enfin, dans Tombéza (Paris, Laffont, 1984), Rachid Mimouni, s'attachant à décrire le microcosme d'un village de regroupement pendant la guerre d'Algérie, joue du contraste entre les villageois, chez qui « le désir de vivre l'emporte sur toutes les humiliations » (Mimouni, p.133), et la brigade de harkis, dépeinte par lui comme une « concentration de dépravés, de sadiques, de vicieux, de pervers, de tarés, de névrosés, de vrais dingues, de brutes à l'état pur » (Mimouni, p.135). Cependant, Bouba Mohammedi Tabti souligne que Mimouni n'établit pas de hiérarchie entre « les "exploits" des harkis en amont et la revanche de leurs victimes en aval », entre avant et après le cessez-le-feu, puisque « aux brimades, aux tortures, aux viols, ont succédé les mêmes tortures, les castrations »941(*).

Via l'incrimination récurrente de la figure du harki, c'est à la vertu "intégrative" des conflits ou des menaces imaginaires, telle que décrite par Norbert Elias et John L. Scotson942(*), que l'on en appelle. De fait, de même que, dans une certaine mesure, « l'ennemi intérieur est engendré en étant nommé »943(*), symétriquement, l' « unicité » et la « cohérence » d'un corps social donné n'apparaissent comme des évidences que par contraste avec l' « extériorité absolue de l'ennemi intérieur »944(*). En somme, le registre de la « naturalité » sur lequel se décline la thématique de l'ennemi intérieur vaut également, quoique sur la base d'une valorisation symétrique, pour l'appréhension du corps social dans son entier : la désignation d'un ennemi intérieur « naturel » est aussi, et surtout, réaffirmation par contraste d'une communauté d'appartenance « naturelle ». Les deux désignations sont donc interdépendantes. Il appartient dès lors à l'observateur extérieur de déconstruire ces idéologies et de montrer en quoi cette « naturalité » est, selon les cas, en tout ou partie « imaginée »945(*), « manipulée », « hypostasiée ».

Ainsi, le mythe de l'unanimité des masses derrière le FLN depuis le 1er novembre 1954 jusqu'à l'indépendance, soit le mythe d'une nation « conscientisée » dans et par la praxis révolutionnaire, est le dernier des grands mythes fondateurs à même de justifier la prédominance du militaire sur le politique en Algérie. La visée en est clairement "anthropomorphiste" puisqu'il s'agit - autant que possible - de faire réagir la société comme un seul homme. C'est pourquoi il importe aux autorités algériennes d'occulter l'historicité réelle du rapport des forces au sein de la composante musulmane de la population algérienne, composante dont le FLN revendiquait l'exclusivité de la représentation.

Mais la subjugation des foules n'est pas un processus univoque, purement instrumental. Ces mythes font l'objet d'une réappropriation par les gens ordinaires qui, sans être nécessairement dupes des fabulations proposées, peuvent aisément mesurer l'avantage qu'il y a à participer de la grâce collective dont le mythe revêt la communauté dans son ensemble. Ainsi en va-t-il, par exemple, du mythe « résistancialiste » en France946(*). Mais, symétriquement, et tout aussi aisément, les individus peuvent mesurer ce qu'il leur en coûterait de faire valoir leur singularité, particulièrement dans le cadre d'une société fermée - et l'Algérie des années 1960-1970 est incontestablement une société fermée, au sens où l'entend Karl Popper947(*) - où toute voix contraire est assimilée à une forme de dissidence. De ce point de vue, l'adhésion des gens ordinaires à une logique paranoïde de désignation de l'ennemi intérieur aux lendemains immédiats de la guerre d'Algérie, aussi bien que leur implication à quelque degré dans les violences politiques corrélatives (à commencer par les représailles massives à l'encontre des anciens harkis, dont on a pu dire qu'elles étaient pour partie - mais pour partie seulement - le fait des "combattants de la 25ème heure"), doivent aussi être interprétées comme étant la marque d'une réaction à caractère "défensif" : le rôle de la peur - la peur d'être à son tour désigné comme bouc émissaire - ne peut être négligé pour expliquer le comportement des individus. Au sortir de la guerre d'Algérie, dans un contexte "fluide" où, en l'absence d'Etat de droit solidement établi, nulle médiation ne venait s'opposer à l'arbitraire des détenteurs de la force, les Algériens ont pu être amenés à adhérer - en apparence du moins948(*) - à une idéologie qui désignait comme "amis" ceux qui y souscrivaient et comme "ennemis" ceux qui s'en défiaient ou restaient indifférents.

Ainsi, dans le contexte de l'Algérie post-coloniale, l'instrumentation de la notion de "trahison" par le parti-Etat FLN - dont la vocation est clairement hégémonique949(*) - vise moins à frapper d'anathème le comportement des anciens harkis eux-mêmes qu'à frapper d'interdit toute velléité d'opposition ou d'adversité, autrement dit, à édifier les observateurs sociaux sur ce qu'il pourrait leur en coûter de ne pas souscrire au mythe unanimiste. Les figures d'excommunication - telle la figure du harki en Algérie - sont donc des "catalyseurs à l'envers" qui jouent sur la fonction cohésive des peurs (l'image du traître est par définition plus détestable que celle de l'opposant, et le sort qui lui est promis plus effroyable), donc sur la volonté des gens ordinaires de se dédouaner d'une menace dont chacun pressent qu'elle peut se retourner contre soi.

Mais, parce qu'elle joue sur les vertus cohésives de la peur, cette rhétorique obsidionale est aussi un vecteur de fragilité à plus long terme. Car, comme le souligne Omar Carlier950(*), si la violence - comme stratégie de rupture avec l'ordre colonial et comme stratégie d'accès au pouvoir d'une minorité agissante - a été "fondatrice", accompagnant l'essor de la révolution, puis la construction d'un Etat militaro-populiste, à plus long terme cependant, cette forme de socialisation politique unanimiste et martiale - en instaurant la désignation de "l'ennemi intérieur" comme contrechamp de l'harmonie sociale, donc en ramenant l'idée d'opposition à celle de sédition - condamne le corps social à user par privilège de la violence comme mode de règlement des conflits, qu'il s'agisse d'exercer l'autorité (puisqu'on ne transige pas avec les « traîtres ») ou de la contester (puisqu'il n'y a d'autre alternative, dans un contexte artificiellement unanimiste, que de se soumettre ou de se rebeller). D'après Luis Martinez, l'idée que la guerre est un moyen légitime de sélection du personnel politique avait quasiment valeur de sens commun en 1997 en Algérie, imprégnant les représentations des gens ordinaires, quel que soit le bord où ils se situaient. Il écrit ainsi,  à propos des électeurs islamistes en milieu rural : « Les efforts de différenciation idéologique menés par les protagonistes ont peu d'effets. Le «choc culturel» entre islamistes et nationalistes est ramené à une lutte banale pour le pouvoir. Cette perception du conflit se fonde sur celle d'une profonde proximité des adversaires en présence ; c'est parce qu'ils aspirent aux mêmes fonctions et ont des désirs communs qu'ils s'entretuent : moudjahidin et militaires sont perçus comme appartenant à une même catégorie, ils font partie de ces hommes qui ont de la «virilité» et de «l'appétit». Ils forment les prétendants naturels à la direction du pouvoir, la guerre ne sert qu'à les sélectionner. Il n'y a aucune contestation possible : le pouvoir se prend par les armes »951(*). Même constat s'agissant des « patriotes » et des membres des « Groupes de légitime défense », ces civils armés par le pouvoir pour combattre les groupes islamistes, pour qui la légitimité sort moins des urnes qu'elle ne se gagne au bout du fusil. Ainsi en va-t-il de Meziane, ancien combattant (petit village, 1994-1995) : « Les islamistes, comme ils disent, ce sont des enfants abandonnés, ils ne savent pas ce que c'est la terre, ils ignorent comment leurs ancêtres l'ont perdue et comment nous, on la leur a rendue. C'est nous les chefs de l'Algérie. Avant nous, les gens vivaient dans les gourbis avec les animaux, mouraient de faim. Mais les jeunes, ils ne savent rien et ils veulent tout, tout de suite, et nous qu'est-ce qu'on devient ? Ils veulent nous jeter comme si on n'était rien : pour eux, on n'est pas des moudjahidin. C'est nous qui avons fait le vrai djihâd et c'est eux qui s'appellent « moudjahid » ! Mais s'ils n'attendent pas leur tour, ils n'auront rien. Ils veulent ce que l'on a, mais il faut le gagner. Eux, parce qu'ils ont voté, ils croient qu'ils peuvent tout nous prendre ! Pour ça il faudra qu'ils nous tuent tous, sinon jamais ils pourront nous commander »952(*).

De fait, ce qui est remarquable aujourd'hui, dans un contexte de violences politiques persistantes, c'est non pas tant la rémanence que la réversibilité de cette culture de guerre, qui a essaimé précisément jusque dans les discours et les pratiques des adversaires déclarés au régime : c'est ainsi que les groupes islamistes armés les plus radicaux réclament moins l'instauration d'un espace public démocratique où ils aient toute leur part que de pouvoir, à leur tour, imposer leur hégémonie sur la scène politique et le corps social algérien. Ainsi, Luis Martinez, nous l'avons dit, a pour « hypothèse centrale » qu' « un imaginaire de la guerre est commun aux protagonistes en Algérie et qu'il contribue à faire de la violence un mode d'accumulation de richesses et de prestige »953(*). Plus loin, encore : « Loin de constituer une rupture, voire une révolution en Algérie, l'émergence des émirs dans la guerre civile actuelle participe de cette image de la guerre comme mode par excellence de l'accès à la richesse et au prestige »954(*). Et la plupart des groupes islamistes armés recourent, pour ce faire, aux meurtres de civils, et parfois aux massacres de masse, comme l'avait fait avant eux le FLN pour asseoir sa domination pendant la guerre dite de libération puis aux lendemains de l'indépendance. Symétriquement, l'Armée nationale populaire (ANP), héritière directe de l'Armée de libération nationale (ALN), après avoir interrompu les élections législatives et dissous le FIS en 1992, refuse depuis lors de réintégrer ses adversaires islamistes dans le jeu démocratique (exception faite de formations présentées comme modérées, tel le MSP - ex-Hamas), ne leur laissant le choix qu'entre la soumission955(*) ou l'éradication. Les civils soupçonnés de complaisance à l'égard des groupes islamistes armés n'ont pas non plus été épargnés par la répression : l'on dénombre ainsi officiellement au moins 7.000 disparus956(*). En outre, selon des témoignages contestés par les autorités, certains massacres collectifs auraient été perpétrés par l'armée et indûment attribués aux islamistes957(*). Quoiqu'il en soit, il est un fait, désormais, que la figure du harki sert aussi bien d'épouvantail aux groupes islamistes armés pour disqualifier les élites en place que d'échappatoire commode à la caste militaire au pouvoir pour expliquer le délitement progressif de l'Algérie post-coloniale : plus que jamais, c'est la figure de l'ennemi intérieur, et non celle de l'opposant, qui régit la dynamique du dissensus en Algérie.

- 2. Entre Charybde et Scylla : une figure décomposée (depuis 1988)

Nous l'avons dit, dans un pays où prévalent les modes démagogiques d'objectivation du politique (notamment ceux fondés sur la violence ou le chantage à la violence), la figure du harki a fait office - et continue de faire office - de bouc émissaire "commode" pour tous les maux qui touchent l'Algérie indépendante. Et Mohamed Benrabah de dénoncer « une classe [politique] qui fait dans le nationalisme de bas étage, dont l'essence même est de voir le complot partout et d'exclure l'Autre. Désormais, il n'y a plus qu'Eux, les véritables «Algériens», et les Autres, moins ou pas algériens du tout, voire des traîtres à la nation »958(*). S'interrogeant sur les origines de cette vision obsidionale du politique, Mohammed Harbi, s'il dit se méfier d' « une vision déterministe qui consisterait à dire : ce qui se passe aujourd'hui, c'est ce qui est arrivé hier », vision qui « évacuerait totalement le rôle et la responsabilité des acteurs », admet cependant qu'« on ne peut pas ne pas s'interroger sur le rapport entre les méthodes employées pendant la guerre de libération et celles qu'utilisent aujourd'hui les islamistes ou l'armée »959(*). Et il ajoute : « Les gens sont conscients que la gestation du pouvoir algérien et de ses pratiques s'est faite au cours de la révolution même. Et que, pour n'avoir pas suffisamment réfléchi sur ce qui est arrivé à l'époque, les mêmes faits ont fini par se reproduire ». Benjamin Stora, s'il rejette lui aussi une notion de « récidive » qui laisserait accroire à une sorte de « malédiction » ou de « fatalité » de la violence en Algérie960(*) (tout en reconnaissant cependant qu'il existe « des tendance lourdes qui se retrouvent d'un conflit à l'autre »961(*), s'agissant notamment de l' « extraordinaire déferlement de violence » dont sont victimes les civils962(*)), note que « les acteurs eux-mêmes vivent dans la répétition » et « ont véhiculé cette idée de la répétition du conflit »963(*). Ce qui témoigne, nous semble-t-il, des effets à long terme sur les imaginaires politiques de la "fabrique" d'une culture de la violence pendant la guerre d'indépendance. Pour sa part, Guy Pervillé préfère d'ailleurs « insister davantage sur les ressemblances que sur les différences » entre les deux guerres d'Algérie, « parce que, dit-il, les premières ne sont pas de simples faux semblants : elles traduisent une réelle continuité, un véritable rapport de cause à effet entre la violence de la «guerre de libération» et celle de la récente guerre civile (ou «guerre contre les civils») » et, en particulier, un « rapport de cause à effet entre le système politique algérien instauré par le FLN et la perpétuation de la violence comme moyen privilégié de traiter les conflits politiques »964(*). Guy Pervillé de préciser : « On peut soutenir (et je ne suis pas le seul à le faire) que l'extrême violence de ce nouveau conflit est explicable par la culture politique algérienne issue de la guerre de libération nationale, et en particulier par la vision de l'histoire nationale et de la guerre de libération qui a été inculquée aux jeunes algériens par l'enseignement public et par la commémoration officielle »965(*). Un constat qu'établissait déjà Mohammed Harbi en 1993, à l'entame de la seconde guerre d'Algérie : « L'idéalisation de la violence requiert un travail de démystification. Parce que ce travail a été frappé d'interdit, que le culte de la violence en soi a été entretenu dans le cadre d'un régime arbitraire, l'Algérie voit resurgir avec l'islamisme les fantômes du passé »966(*).

Et c'est ainsi que l'interruption du processus électoral en décembre 1991, puis le déclenchement de la guerre civile en janvier 1992, n'ont eu pour résultat que d'intensifier et de diversifier les usages politiques de la figure du harki. Déjà les prémices de vacillement de l'État-FLN, à la suite des émeutes d'octobre 1988, avaient revivifié les usages attentatoires de la figure de l' "ennemi intérieur", comme en témoigne la lecture des événements opérée sur le moment par le colonel Amar Benaouda, l'un des 22 chefs historiques de la Révolution : « Durant les événements, certains éléments traîtres, nostalgiques de la période coloniale, se sont glissés dans les rangs des manifestants pour crier le slogan « Vive la France » et brûler les drapeaux algériens. (...) Ils ont tenté d'inciter à la guerre civile sur ordre de la France, qui a cru que c'était une occasion pour revenir »967(*). Depuis lors, l'arène politique, partagée entre "éradicateurs" et "prédicateurs", n'est plus qu'un vaste champ de manoeuvres attentatoires, où la dénonciation des « traîtres » et des « renégats » sert de langage commun d'expression du dissensus. « Paradoxalement, constate Benjamin Stora, c'est au moment où s'épuisent les légitimations du pouvoir algérien par recours à la guerre d'indépendance que s'affirme la nécessité de s'adosser à la tradition du fondement guerrier de la nation. Dans le «camp islamiste» comme dans le «camp démocrate», la volonté de répéter la séquence belliqueuse s'exprime dans le vocabulaire »968(*). Luis Martinez relève ainsi que « sur le plan symbolique, les «émirs» essaient de s'approprier le prestige des figures historiques qui jalonnent l'histoire sociale de l'Algérie : raïs, insurgé, seigneur rural, moudjahid ». Et il ajoute : « Ils puisent dans ces références leur modèle de combattant façonné par la violence et revendiquent la primauté des qualités guerrières sur les compétences religieuses ou politiques. Chérif Gousmi, responsable du GIA en 1994, président de la «commission politique et de la législation religieuse», mentionne dans une interview à la presse les critères du choix des «personnalités dirigeantes» : «Outre certaines qualités de commandement, il faut que la personnalité en question ait pris part au djihâd à travers des opérations militaires et qu'elle ait également tué un nombre suffisant d'ennemis de Dieu» [El Wasat, 29 janvier 1994]. (...) L'institutionnalisation de la violence comme mode d'accès à la direction politique incite par conséquent au crime »969(*). De même, Guy Pervillé observe-t-il qu' « aucune force politique organisée ne peut ni ne veut prendre le risque d'abandonner le patrimoine moral des combattants de la guerre de libération, arme idéologique décisive, à ses concurrents et adversaires »970(*). Dans cette arène, la figure du harki occupe "naturellement" une place de choix, comme le constatait Hocine Aït-Ahmed au cours de la campagne présidentielle de 1999 (avant de choisir de se retirer de la course - selon lui jouée d'avance - à l'investiture) : « Quelle amélioration espérer quand ceux qui prétendent nous gouverner s'acharnent à dresser les Algériens les uns contre les autres alors qu'il est plus que temps de panser nos blessures ? Depuis 7 ans, on a distillé la haine en traitant les uns ou les autres de harkis »971(*).

Ainsi, dans ce pays, la rhétorique de l'ennemi intérieur est à la fois un ferment inépuisable de haine et une ressource opportunément utilisée par les acteurs engagés dans la course au pouvoir pour décrédibiliser leur(s) adversaire(s). Une ressource dont l'usage est réversible et mutuellement contradictoire : à l'assertion grossière formulée par certains hiérarques, selon laquelle les islamistes armés seraient pour beaucoup des enfants de harkis, répond la stigmatisation par la mouvance islamiste et/ou arabisante972(*) de la qualité d'anciens déserteurs de l'armée française (« D.A.F. ») de certains généraux au pouvoir ; chacune des parties étant pour l'autre l'expression de cette "cinquième colonne" qui, au service de l'ex-colonisateur depuis toujours, ne s'est jamais complètement résolue à se défaire de l'uniforme français. Guy Pervillé, qui, dans un ouvrage collectif publié en 1997, avait déjà écrit un chapitre consacré à « la manipulation des mythes du «parti de la France» et des «anciens et nouveaux harkis» comme armes de propagande et de guerre civile »973(*), réaffirme dans un ouvrage publié en 2002 que, par mimétisme avec la première guerre d'Algérie, « chacun des deux protagonistes de la deuxième guerre d'Algérie, prétend se réserver le beau rôle du moudjahid et imposer à son ennemi celui du traître à la patrie ou à l'islam »974(*). Et dans une communication récente, il précise : « Les islamistes armés (...) identifiaient leurs adversaires (partisans de l'interruption des élections par le coup de force civil et militaire de janvier 1992) au «parti de la France» (Hizb França), à des «nouveaux pieds-noirs» ou à des «généraux harkis» (ayant déserté l'armée française avant 1962 pour noyauter l'armée algérienne). [De leur côté,] les adversaires des islamistes (...) dénonçaient les terroristes islamistes comme d'anciens «harkis» ou des fils de harkis désireux de venger leurs pères massacrés en 1962. Accusation formulée notamment par le ministre de l'Intérieur Abderrahmane Méziane le 1er novembre 1994 («des fils de harkis que l'histoire a jugés et condamnés à jamais») »975(*).

Ainsi, d'un côté, les hiérarques du régime et autres partisans du statu quo ont-ils, dès les premiers mois du conflit (et sous l'impulsion notable dudit ministre de l'Intérieur, Abderrahmane Méziane-Chérif), identifié les islamistes armés à « des forces rétrogrades inféodées aux harkis »976(*). La presse, semble-t-il, s'est fait complaisamment l'écho de ces rumeurs, jusque et y compris la presse réputée "indépendante". On peut lire dans l'édition du 31 octobre 1993 du journal El Watan que « c'est dans certaines mosquées de la capitale française et dans d'autres situées dans les concentrations de harkis du sud de la France (Aix-en-Provence par exemple) que le prosélytisme de l'ex-FIS agit le plus »977(*). Puis à la une de l'édition du 6 janvier 1994 : « Assassinat des Croates : encore des harkis ! »978(*). A nouveau, dans son édition du 1er mars 1994, ce même journal présente Djaffar el Afghani, émir du GIA de septembre 1993 à février 1994, comme un fils de harki qui aurait vécu à Nice jusqu'en 1977, de même que l'émir de l'Ouest, Kada Benchiha979(*). Le 28 août 1994, un nouvel article publié dans El Watan donne une liste de personnes interpellées et précise que l'une d'entre elles, « ayant demeuré à Laghouat, fils d'Harki, est toujours recherchée »980(*). Dans une interview donnée - sous couvert d'anonymat - à la revue Politique internationale au printemps 1998, un officier algérien de haut rang (le « général X ») assimilait formellement les membres des Groupes islamistes armés (GIA) à « des enfants de harkis [qui] viennent de France pour tuer des moudjahidin au nom du GIA et [qui] cherchent à venger leurs traîtres de pères »981(*). Et il ajoute : « Ce qui est intéressant, c'est que bien souvent les villages qui soutiennent les GIA sont ceux où habitent encore des harkis, qui ont trahi l'Algérie au profit de la France. Il arrive même que des enfants de harkis tuent d'anciens moudjahidin de la guerre de libération par pure vengeance ». Plus loin, à nouveau : « Nous avons identifié des éléments égyptiens, soudanais, tunisiens, libyens et marocains. Mais la plupart des terroristes étrangers viennent de France. Il s'agit de beurs et d'enfants de harkis devenus citoyens français ». Déjà, au cours de la campagne électorale précédant les élections présidentielles du 16 novembre 1995, le général-candidat Liamine Zéroual, faisant référence aux violences qui meurtrissent encore aujourd'hui l'Algérie (mais sans étayer le moins du monde ses allégations), avait déclaré que « la plupart des criminels et des mercenaires sont des harkis ou des fils de harkis, soutenus et financés par des puissances étrangères, et qui ont choisi la destruction de leur pays »982(*).

Pour Guy Pervillé, « la présence de harkis ou de fils de harkis parmi les islamistes peut être admise provisoirement en tant qu'hypothèse, sous réserve de procéder à un inventaire minutieux des cas individuels et de leur représentativité ; mais elle ne saurait fournir une explication globale de l'apparition de l'islamisme et du terrorisme islamiste en Algérie ». Et il ajoute, prenant à revers la lecture des cartes faites par le « général X » : « D'ailleurs, le premier groupe islamiste armé a été fondé en 1982 par un ancien maquisard de la wilaya IV, Mustapha Bouyali. Les cartes de l'implantation des GIA, héritiers de Bouyali, recouvrement exactement l'ancien territoire de cette wilaya. Ainsi, l'identification des terroristes islamistes aux harkis et fils de harkis détourne l'attention des véritables responsabilités »983(*).

D'un autre côté, la mouvance islamiste radicale accuse les élites en place d'être « des fourbes ou des harkis qui raffolent du pain trempé dans l'humiliation imposée par certains cercles français »984(*). Benjamin Stora note que « les islamistes «rejouent» eux aussi la guerre ancienne en voulant capter son héritage de mémoires. L'éditorial d'El Mounqid, le journal du FIS, en avril 1994, insiste sur la continuité entre les deux séquences (guerre d'indépendance, et période ouverte par l'interruption du processus électoral en janvier 1992) »985(*). Dans une lettre de l'AIS aux «anciens moudjahidin», cette organisation affirme aux intéressés : « Nous ne sommes pas contre vous comme veulent vous faire croire les médias, à la solde du pouvoir, qui sont mus et animés par les communistes, les fils de harkis et caïds. (...) Notre devoir islamique de conseil nous impose de vous ouvrir les yeux sur l'énorme complot qui se trame contre vous, parce que vous êtes le symbole d'une révolution bénie qui représente toujours un exemple aux révoltés contre l'oppression et l'orgueil... Notre djihâd est la suite logique du vôtre. Notre sang qui coule est la continuation du vôtre »986(*). Ainsi, comme le souligne Luis Martinez, « la stratégie de mobilisation du GIA tient aussi à l'utilisation remarquable du sentiment, très vivace en Algérie, d'être persécuté par la communauté internationale. Loin d'enfermer son combat dans le cadre du territoire, il élabore une construction de l'ennemi éminemment efficace : la France, le «juif», l' «apostat» constituent les principaux responsables des malheurs de l'Algérie »987(*). En 1995, l'instance exécutive du FIS à l'étranger n'hésitait d'ailleurs pas à présenter les islamistes armés comme les nouveaux hérauts du tiers-mondisme : « Nous avertissons toutes les associations et personnes qui ont choisi de s'opposer au peuple dans son djihâd contre les forces de spoliation et d'occidentalisation mues par une bande de militaires francomanes. Sachez qu'ils ont misé sur un cheval boiteux car le mouvement de l'histoire est toujours en phase avec les peuples opprimés »988(*).

De même, les tenants de la mouvance arabisante, mouvance conservatrice qui se situe en lisière de la mouvance islamiste radicale, attribuent-ils - tel Si Othmane989(*) - l'origine de la crise en Algérie aux « déserteurs de l'armée française qui gouvernent [ce pays] depuis 1962 », mais encore à « la troisième force «gaullienne» qui gouverne l'Algérie depuis 1962 et [à] son corollaire, la langue française »990(*). Il désigne nommément « les généraux Lamari, Touati et Nezzar », « «collaborateurs» algériens de la France formés dans les écoles de Lacoste et de Gaulle, les SFJA991(*) et l'armée française »992(*). Et il ajoute, à propos de son ouvrage intitulé L'Algérie, l'origine de la crise, publié en 1996 : « Ce livre tente de montrer comment la France a, durant la première guerre d'Algérie (1954/1962), préparé cette masse de collaborateurs de plus de 300.000 hommes afin qu'ils servent, dans l'Algérie indépendante, ses intérêts et maintiennent une présence permanente de la France en Algérie et toute l'Afrique francophone »993(*).

Il n'est pas jusqu'à Benyoucef Ben Khedda, dernier président en exercice du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), et figure de la mouvance « arabo-islamisante » modérée (il a créé en 1989 un éphémère parti intitulé El Oumma), de reprocher à ses successeurs d'avoir favorisé l'emprise des Algériens francophones sur l'appareil d'État algérien. Et l'intéressé d'assimiler ceux qui ont soutenu le coup de force de janvier 1992 à des « ennemis de la culture arabo-islamique »994(*). Et il ajoute : « des Algériens francophones, et surtout francophiles, occupent des postes-clefs dans les secteurs stratégiques de l'État. C'est une minorité qui cherche à défendre ses privilèges face au courant islamique majoritaire, à l'image des Pieds-noirs sous la colonisation française »995(*).

Quant à l'esprit de fronde dont se réclament les officiers dissidents du M.A.O.L. (Mouvement Algérien des Officiers Libres), il semble peu à même d'inaugurer une ère de plus grande transparence qui verrait, en même temps que la redéfinition des rapports entre l'institution militaire et les instances politiques, une interrogation lucide du passé. En effet, pour virulents que soient les termes de la polémique, ils participent d'une homologie structurale flagrante (et non d'une rupture épistémologique) avec les canons de la propagande d'État. Ainsi, quoiqu'il préconise « la convocation d'une conférence nationale pour la vérité et la réconciliation [sur le modèle sud-africain ?] » et qu'il considère que « la crise [ouverte en 1992] ne peut trouver une solution par des "semblants" d'accords mais par la recherche de compromis »996(*), le M.A.O.L. n'use, pour fustiger les caciques de l'A.N.P., d'autre registre polémique que celui de la thématique « harkie » : les principaux chefs de l'A.N.P. seraient des « nouveaux harkis » dont l'avènement « reconduit [l'Algérie] à l'heure de l'occupation »997(*), des « généraux harkis » ou des « traîtres harkis » qui ne représentent que « le retour rampant au colonisateur d'hier »998(*) et que l' « on n'ose même pas associer à la race humaine »999(*), ou encore « des harkis algériens [qui] ont utilisé la solution finale contre de braves Algériens, hommes et femmes »1000(*). Usant des mêmes schèmes attentatoires que les caciques de l'A.N.P. (« parti de la France », « anciens et nouveaux harkis », etc.), mais aux dépends de ces derniers, les officiers du M.A.O.L. considèrent qu'il n'est besoin, pour discerner l'origine des maux dont souffre actuellement l'Algérie, que de scruter l'horizon outre-Méditerranée tout en jetant un oeil dans le "rétroviseur" : « Actuellement, à tous les niveaux sensibles du commandement de l'armée nationale populaire, on retrouve obligatoirement un ou plusieurs militaires français qui dirigent et guident les généraux sur le sentier de la trahison, comme le faisaient d'ailleurs leurs pères trente-cinq ans auparavant »1001(*).

De même, quoiqu'en des termes moins virulents, l'auteur de La sale guerre Habib Souaïdia - pourtant réfugié en France - pointe lui aussi la main de l'étranger (et de la France en particulier) dans les malheurs actuels de l'Algérie. L'ancien officier des forces spéciales de l'ANP croit savoir pourquoi les élites militaires de son pays s'y comportent en « assassins » et en « mafieux » : « Les responsables [du drame de l'Algérie], ce sont les généraux à la tête de notre Armée nationale populaire, qui ont toujours violé sa devise : «La nation : devoir et sacrifice». Plusieurs d'entre eux sont des ex-officiers de l'armée française, qui n'ont déserté que dans les derniers mois de la guerre de libération et qui n'ont apporté à l'armée et à l'Algérie que la destruction et le malheur »1002(*). Et il ajoute : « La France les a toujours aidés discrètement, en leur vendant des armes, en formant des éléments du DRS, sans parler du blanchiment des centaines de millions de dollars détournés par les généraux avec la complicité de banques françaises (mais aussi suisses et autres). Il faut dire que les liens avec la France des généraux criminels sont nombreux et anciens. Certains d'entre eux, comme Mohamed Lamari et Fodhil Chérif, ont fait l'école de guerre à Paris. Il n'est pas surprenant qu'ils utilisent les mêmes sales méthodes (tortures, massacres, napalm, manipulations et intoxications en tout genre...) que celle de l'armée française contre le peuple algérien pendant la guerre de libération »1003(*). Il est noter que la publication de ce livre avait amené le général Nezzar à porter plainte en diffamation, en France, contre Habib Souaïdia et son éditeur, démarche dont il avait été débouté au début de l'automne 2002. Dans son livre-plaidoyer, Un procès pour la vérité, l'armée algérienne face à la désinformation (Éditions ANEP, Alger, 2002), Khaled Nezzar justifia sa démarche par son refus de « continuer à subir les accusations et les anathèmes à partir du territoire français sans oser apparaître là-bas pour aller une bonne fois pour toutes au fond des choses », tout en regrettant de ne pouvoir « tenir un procès en Algérie contre Souaïdia pour éviter de prêter le flanc aux gardiens vigilants du dogme, ces faux dévots de la révolution pure et dure qui, quarante ans après, débusquent le harki derrière chaque buisson ». Du reste, le "contre-feu" véhiculé par certains médias algériens consistera simplement - sous caution "d'expertise" clinique - à renverser les termes de l'accusation en assimilant à son tour Habib Souaïdia à un « fils de harki ». Une dépêche d'Algérie Presse Service en date du 25 février 2002 rapporte ainsi que « le journal Horizons [qui entend « s'inscrire résolument dans une ligne qui oeuvre à la pérennité de la République et de l'Etat algérien »1004(*)] est allé interroger un psychologue qui déclare que Habib Souaïdia a une personnalité «tourmentée» et souffre d'un «trouble de la généalogie», car paraît-il fils de harki, héritant de la "tare du père», c'est-à-dire de «la transgression des règles tacites de la communauté d'appartenance» et donc de «la culpabilité qui en découle» »1005(*).

Dans tous les cas, la clé de voûte de ces « étiquettes infamantes, employées comme des armes polémiques et sans souci de la vérité historique »1006(*), est la dénonciation du « parti de la France » (Hizb França). Autrement dit, cette idée déjà évoquée, et si largement ancrée et partagée, que les ruptures politiques en Algérie ne peuvent être le fruit de contradictions internes à la société algérienne, mais nécessairement la résultante d'un complot ourdi de l'extérieur : (1) cette idée, donc, s'agissant des cercles dirigeants en Algérie, que toute remise en cause fondamentale du système politique tel qu'il a été configuré en 1962 et qui ne serait pas la résultante d'une réforme impulsée par le pouvoir lui-même1007(*) doit être "naturellement" considérée non comme le fruit du jeu normal des institutions démocratiques mais comme un acte de guerre. Et traitée en conséquence1008(*) ; et (2) s'agissant de la mouvance islamiste, qui entend non pas se poser contre mais mener à son terme la guerre de "libération" entreprise en 1954 (les intéressés se décrivent d'ailleurs comme les « nouveaux moudjahidin »), cette idée que les impasses du système politique en place ne peuvent être des impasses proprement algériennes, liées notamment à la politique de "table rase" opérée par rapport à la période coloniale, mais, à l'inverse, l'indice de ce que les élites en place seraient encore profondément inféodées à la culture occidentale et au « parti de la France ». Ali Benhadj, ancien leader du FIS et lui-même fils de moudjahid (aujourd'hui libéré mais sous le coup d'une interdiction d'exercer toute activité politique) : « Si mon père et ses frères ont expulsé physiquement la France oppressive de l'Algérie, moi, je me consacre avec mes frères, avec les armes de la foi, à la bannir intellectuellement et idéologiquement, et à en finir avec ses partisans qui en ont tété le lait vénéneux »1009(*).

Ainsi, comme le souligne Henry Rousso, « la position que l'on a par rapport à la France est l'un des éléments cruciaux du débat politique en Algérie »1010(*). Nous l'avons vu, ces cadres de pensée, qui découlent du dogme de l'Unité, donc de l'exclusivisme politique, identitaire et confessionnel du FLN/ALN pendant la guerre de « libération », ne sont ni nouveaux ni spécifiques de l'affrontement entre le pouvoir et les islamistes armés puisque ces mêmes qualificatifs avaient précédemment servi - en dépit de l'incommensurabilité relative des enjeux - de clefs de lecture des événements survenus en 1980 au cours du « Printemps kabyle ». A cette occasion, en effet, le ministre de l'enseignement supérieur alors en place, Abdelhak Brerhi, dénonça « les harkis qui ont brûlé le drapeau national à Oued Amizour »1011(*). De même, quelques années plus tard, à la suite de la création de la Ligue algérienne des droits de l'homme par des militants du mouvement culturel berbère, en juin 1985, le président Chadli déclara que « le recours à la tromperie sous le couvert des droits de l'homme n'est en fait qu'un prétexte pour la création d'un parti politique servant les intérêts des ennemis de l'Algérie »1012(*). Il ajouta : « D'autres groupes se font les champions du berbérisme et là, je me demande qui est berbère et qui ne l'est pas dans ce pays. Nous rejetons catégoriquement ce terme qui nous a été accolé autrefois. Cette rengaine procède en réalité de mentalités rétrogrades, exacerbées par le colonialisme, au moyen de la politique du «diviser pour régner». L'Algérie est une, et il m'a déjà été donné de dire que je suis un Algérien que l'islam a arabisé. J'y crois et j'en suis fier. (...) L'objectif recherché est donc de tenter de diviser la Nation »1013(*). Signe tangible du caractère structurant de l'antienne de la trahison dans le débat politique algérien, les mêmes schèmes de lecture et d'accusation seront mobilisés par le pouvoir pour rendre compte du Printemps noir (2001), vingt et un ans après le Printemps berbère. D'un président (Chadli Bendjedid) l'autre (Abdelaziz Bouteflika), l'on continue à dénoncer « un complot extérieur et intérieur visant à diviser le peuple algérien » (Abdelaziz Bouteflika, cité par El Moudjahid du 20 juin 2001). C'est également ainsi que sont interprétés les événements aux échelons subalternes puisque, selon l'édition du quotidien Liberté du même jour, « les gendarmes ont même insulté en termes très vulgaires (sic) les citoyens de Tizi-Ouzou : «Ouled França, ouled el harka, makache el amazighia» (fils de la France, fils de harkis, pas de Tamazight) ».

Sans surprise, ces anathèmes participent également des luttes d'influence au sein même du système. Ainsi en va-t-il des accusations lancées par Ali Kafi, qui avait été désigné président du Haut Comité d'État (HCE), conseil exécutif ad hoc mis en place après l'interruption du processus électoral en 1992, à l'encontre du général Khaled Nezzar, aujourd'hui en retraite et alors principal orchestrateur de ladite interruption. Ali Kafi - dont Mohammed Harbi dit qu'il est de « formation arabophone » et qu'il considère l'Algérie comme étant « de formation arabe et musulmane »1014(*) - avait accusé le général Nezzar de conduire un double jeu depuis qu'il avait déserté l'armée française au moment de la guerre d'indépendance : selon Ali Kafi, Nezzar aurait en fait servi à infiltrer l'ALN puis l'ANP pour le compte de la France. Ce genre d'anathèmes, qui visent à expliquer les difficultés actuelles de l'Algérie par la qualité d'anciens déserteurs de l'armée française (« D.A.F. ») d'une grande partie des élites militaires actuelles (dont le chef d'État-major, Mohamed Lamari), ont valeur de sens commun - nous l'avons vu - au sein de la mouvance arabisante/islamisante. Tout aussi intéressante, en l'occurrence, fut la réaction du général Nezzar, au cours d'une conférence de presse expressément convoquée en réponse à ces attaques. De fait, plutôt que d'en souligner le caractère démagogique, Khaled Nezzar s'est ému qu'on ait pu l'assimiler à un « harki », ce qu'il considère être « une grave accusation et une insulte » : « Il [Ali Kafi] a touché à ma dignité en tant que responsable politique et en tant que citoyen. Ali Kafi a voulu dire au peuple algérien qu'un de ses dirigeants était un harki. Ce qui est une grave manipulation » 1015(*). En somme, loin de remettre en cause l'existence d'une "cinquième colonne" pro-française, khaled Nezzar, cautionnant l'idée, se défend simplement d'y être lié.

Plus loin dans le temps, Ahmed Rouadjia rappelle que « le président Houari Boumediene n'hésitait pas à dresser les anciens moudjahidin contre les officiers démissionnaires de l'armée française qui pouvaient se montrer irrévérencieux ou récalcitrants, ou à exhumer lui-même leur passé de «collaborateurs» »1016(*). De même, Guy Pervillé rapporte qu'en mars 1988, à l'occasion du 4ème séminaire des Anciens moudjahidin sur l'écriture de l'histoire, trois anciens officiers de l'ALN - dont le colonel Amar Benaouda, déjà cité, qui a notamment pris part aux négociations d'Evian, puis a présidé la commission chargée d'instruire les accusations de prévarication portées à l'encontre d'Abdelaziz Bouteflika au moment où débutait sa courte période de disgrâce (1981-1987) - « ont appelé les «anciens moudjahidin» à se mobiliser contre «l'ennemi séculaire de notre peuple qui, vingt-cinq ans après l'indépendance, n'a pas encore abandonné l'espoir de nous soumettre à nouveau par Algériens interposés», «la France qui ne renoncera jamais à regagner une guerre qu'elle n'a perdu que militairement» (sic), «par l'intermédiaire d'anciens ou de nouveaux harkis, présents dans les rangs de l'Etat», car il existerait encore des Algériens «profondément français dans leur tête» »1017(*).

Plus récemment, au cours de la campagne présidentielle de 2004, le député FLN pro-Bouteflika, Abdelwahid Bouabdall