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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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- 2. Lire entre les lignes : un dispositif officiel de rapatriement assorti de critères restrictifs, ou le rapatriement sous condition(s) des anciens supplétifs de l'armée française

Nous l'avons vu, pour ce qui a trait à la sécurité des personnes (et notamment des musulmans pro-français), les autorités françaises s'en remettent formellement aux dispositions communes de la déclaration des garanties contenue dans les accords d'Évian. Or, ces accords ont été négociés à l'exclusion de représentants qualifiés des "pieds-noirs", des musulmans pro-français et des formations nationalistes rivales du FLN. Des accords qui, par surcroît, conformément à l'invite du général de Gaulle, ont été conclus « sans juridisme excessif »402(*). Précisant le sens et les attendus de cette invite minimaliste, le général de Gaulle ajoute au cours du Conseil des ministres du 19 mars 1962 : « Que les accords soient aléatoires dans leur application, c'est certain. Mais il était indispensable de dégager la France d'une situation qui ne lui procurait que des malheurs »403(*). Quoique ces déclarations laissent planer d'évidentes incertitudes quant à ce que sera l'attitude de la France en cas de violation des accords d'Evian (notamment pour ce qui a trait à la sécurité des personnes), le général de Gaulle sait sans doute qu'il sera suivi par l'opinion puisque l'esprit du temps est à la lassitude, non seulement au sein de l'exécutif mais au sein de la population française dans son ensemble. Guy Pervillé : « La plupart des Français qui avaient voté pour l'indépendance de l'Algérie l'avaient fait sans sympathie pour les Algériens, avec l'arrière-pensée que chacun des deux peuples pourrait désormais vivre chez soi »404(*).

Mais cette indifférence confine par-là même à l'indifférenciation. Car, de la même manière que le FLN entend considérer les musulmans en bloc, pour servir sa politique hégémonique, le gouvernement français entend considérer ou, plus exactement, se "défaire" des Algériens en bloc, pour hâter le « dégagement ». L'heure n'est plus aux subtils distinguos entre musulmans "séparatistes" et "loyalistes", "moudjahidin" et "harkis" : il y a désormais les Français et les Algériens. Dans cette optique, l'attitude du gouvernement français à l'égard des musulmans pro-français est claire : évacuer au plus vite la question de leur devenir immédiat (en en transférant, autant que faire se peut, la charge vers les nouvelles autorités algériennes) et, par-là, prévenir tout revirement de l'opinion à leur sujet. Aussi, en des termes peu amènes pour les intéressés, le chef de l'Etat enjoint-il au Commandant supérieur des Forces armées en Algérie de hâter au maximum le désarmement et le licenciement des supplétifs : « Ce magma qui n'a servi à rien, et dont il faut se débarrasser au plus vite »405(*).

A cet effet, la non-représentation des musulmans pro-français à la table des négociations, puis la déchéance automatique de la nationalité française des Algériens de statut civil de droit local, n'étaient qu'une première étape. Il importait tout autant, pour les autorités françaises, à la fois de limiter la capacité de nuisance matérielle des anciens supplétifs à l'encontre de ceux - le FLN - qui avaient été reconnus dans les faits comme les interlocuteurs privilégiés et exclusifs de la partie française dans le cours des négociations, mais aussi de décourager tout reflux massif des intéressés vers la métropole. Pour ce faire, la stratégie des autorités françaises à l'heure du cessez-le-feu tient en trois grands axes :

- le désarmement systématique et unilatéral des supplétifs ;

- des solutions de recasement qui privilégient le retour à la vie civile en Algérie sur l'engagement dans les armées ;

- une politique de rapatriement préventif strictement contingentée (car réservée aux supplétifs censément « les plus menacés ») et réglementée (car subordonnée à la constitution et à l'acceptation d'un dossier), ce qui implique l'interdiction des rapatriements en dehors des voies officielles.

a) Le désarmement

Le désarmement des supplétifs fut amorcé dès avant la conclusion du cessez-le-feu. Plus précisément à partir d'août 1961, au moment de l'interruption unilatérale par l'armée française de ses opérations offensives. Cette interruption fut décidée par le gouvernement français pour témoigner de sa volonté de précipiter le cours des négociations et convaincre le FLN d'adopter une même disposition d'esprit. À cette date, les autorités commencèrent à procéder au désarmement des villages constitués en autodéfenses (GAD, ou Groupes d'autodéfense). Ces autodéfenses symbolisaient, sinon un soutien indéfectible à la France, du moins la volonté de résistance d'une partie des populations musulmanes à l'emprise du FLN406(*). Les GAD, unités statiques, étaient constitués de volontaires non rétribués et armés de fusils de chasse. Et c'est précisément parce qu'elles symbolisaient une forme de résistance irréductible à du mercenariat que ces unités de villageois gênaient la réorientation de la politique algérienne de la France, désormais uniment tendue vers la solution du dégagement, donc de négociations unilatérales avec le FLN. Nous l'avons dit, le général Challe, alors qu'il était encore Commandant supérieur des forces armées en Algérie, avait d'ailleurs pensé transformer les GAD en une vaste Fédération des unités territoriales et des autodéfenses en vue de soutenir la politique d'intégration (voir supra). Ainsi, les groupes d'autodéfense, par ce qu'ils représentaient et par l'utilisation que l'on pouvait en faire, étaient doublement gênants (et nuisibles) dans l'optique de la réorientation de la politique algérienne voulue par le général de Gaulle. Leur maillage fut donc le premier à être desserré.

Moins d'un an plus tard, en mars 1962, la réorientation de la politique algérienne de la France aboutit, au terme d'un processus de négociation unilatérale avec le FLN, à la conclusion des accords d'Évian et à la proclamation du cessez-le-feu. A ce moment, l'enjeu du désarmement changea de nature en même temps que fut rehaussée son intensité : il s'agissait moins désormais de donner des signes à l'adversaire (pour l'amener à négocier) que de matérialiser le dégagement en un minimum de temps et en un minimum de heurts. Ainsi, ce qui pouvait passer auparavant pour un simple redéploiement des forces - le désarmement des autodéfenses villageoises pouvant être justifié par les progrès de la « pacification » sur le terrain - apparaissait désormais dans sa vérité "crue" : la France hâtait son désengagement, et ce au profit d'un exécutif provisoire et d'une Force locale (chargée transitoirement du maintien de l'ordre) qui, l'un et l'autre, servaient de paravent au FLN407(*).

Que le désarmement des belligérants, au terme d'une guerre civile longue et sans merci, suive la conclusion du cessez-le-feu, à cela rien d'anormal en théorie. A condition, cependant, que ce processus concerne l'ensemble - et au même degré - des parties en présence, et qu'il procède d'un accord mutuel. A contrario, que penser d'un cessez-le-feu qui se traduirait par le désarmement unilatéral d'une des parties en présence, laquelle, par surcroît, n'aurait pas été associée aux négociations préalables : un tel processus pouvait-il véritablement déboucher sur un processus de pacification et de concorde ? Tels furent pourtant les termes du cessez-le-feu proclamé à Evian lequel, d'une part, autorisait les troupes de l'ALN à conserver leurs armes à la condition expresse qu'elles campent sur leurs positions jusqu'au référendum d'autodétermination - condition qu'elles s'empresseront le plus souvent de violer, investissant les villages au fur et à mesure du retrait des unités françaises - tandis que, d'autre part, il imposait aux supplétifs musulmans de regagner désarmés leurs villages408(*). La suite des événements montrera qu'un cessez-le-feu conclu et matérialisé dans de telles conditions ne pouvait être respecté durablement. Et ce d'autant moins que la Force locale créée ex nihilo et chargée transitoirement du maintien de l'ordre, nous l'avons dit, loin de se poser en force d'interposition, était à l'avance gagnée à l'ALN dont elle viendra aussitôt grossir les rangs. La situation devint même totalement asymétrique après le 3 juillet 1962, quand l'ALN devint de facto l'armée algérienne, lors même qu'elle aurait été vaincue sur le terrain par ceux-là même qui, désarmés par leurs anciennes autorités de tutelle, se trouvaient désormais entièrement à sa merci.

Cependant, s'ils pressentent qu'ils vont être démobilisés, nombre de harkis pensent encore que l'armée française les laissera regagner leurs villages munis de leurs fusils. À titre d'ultime protection. Un espoir vite démenti, qui n'est pas sans inquiéter les autorités militaires : celles-ci craignent en effet de se heurter à de vives résistances à l'annonce du désarmement. Pour parer à cette éventualité, les supplétifs sont parfois désarmés par surprise ou par ruse, puis abandonnés sur place par les troupes régulières qui plient bagage. Bernard Moinet : « L'adjudant venu désarmer la harka monte sur le capot de sa jeep et montre à bout de bras l'ordre reçu. Il le lit et le commente : «Je suis venu pour vous parler, pour vous expliquer». Tandis qu'il pérore, fixant l'attention de la harka, on fonce dans les chambrées, vers les râteliers d'armes. Un harki malade est resté couché, on le maîtrise, on le bâillonne. Un coup de klaxon au loin donne le signal. Alors l'adjudant se tait, descend de sa jeep, tourne un peu la tête, regarde derrière lui à plusieurs reprises, puis annonce à voix basse : «Maintenant c'est fini. La guerre est finie pour vous. Vous êtes désarmés et vous êtes libres». En une seconde les rangs des harkis se sont disloqués. Ils réalisent, mais trop tard, la supercherie dont ils ont été victimes. On leur a volé, arraché leurs armes. Ultime trahison »409(*).

* 402 Charles de Gaulle à Louis Joxe, propos cités in Paris-Match, n°672 du 24 février 1962, et repris in Bernard Coll et Taouès Titraoui, Le livre des harkis, Bièvres, Jeune Pied-Noir, 1991, p.180.

* 403 D'après le témoignage de Louis Terrenoire, De Gaulle et l'Algérie, Fayard, cité in Philippe Tripier, Autopsie de la guerre d'Algérie, France-Empire, 1972, p.552, et repris in Bernard Coll et Taouès Titraoui, op.cit., p.180.

* 404 Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Picard, 2002, p.284-285.

* 405 Charles de Gaulle, Comité des Affaires algériennes du 3 avril 1962, notes prises par le secrétaire général du gouvernement et citées in Maurice Faivre, op.cit., p.98. Pourtant, moins d'un an et demi auparavant, au cours de l'allocution radiotélévisée du 4 novembre 1960, le général de Gaulle déclarait : « L'Algérie de demain, telle qu'en décidera l'autodétermination, pourra être bâtie ou bien avec la France, ou bien contre la France. Celle-ci, je le déclare une fois de plus, ne s'opposera pas à la solution, quelle qu'elle soit, qui sortira des urnes. Si ce devait être la rupture hostile, nous ne nous acharnerions certainement pas à rester de force aux côtés de gens qui nous rejetteraient, ni à engouffrer dans une entreprise sans issue et sans espoir des efforts et des milliards dont l'emploi est tout trouvé ailleurs. Nous laisserions l'Algérie à elle-même, tout en prenant, bien entendu, les mesures nécessaires pour sauvegarder, d'une part ceux des Algériens qui voudraient rester Français, d'autre part nos intérêts » (c'est nous qui soulignons).

* 406 Jean Monneret, La phase finale de la guerre d'Algérie, Paris, L'Harmattan, 2001, p.324.

* 407 Le FLN ayant été la seule formation invitée à la table des négociations d'Évian, il fut logiquement la seule formation habilitée à représenter la composante musulmane de la population algérienne au sein de l'exécutif provisoire. Quant à la Force locale, placée sous les ordres de cet exécutif, et dans laquelle fut reversée une partie des GMS (Groupes mobiles de sécurité), elle servit dans les faits de bureau de recrutement à l'ALN.

* 408 Justification rétrospective de Pierre Messmer, alors ministre des Armées : « Mais nous n'allions tout de même pas remettre des gens armés dans la nature en plein cessez-le-feu ! » ; cf. Propos recueillis par Philippe Bernard, Le Monde, 25 septembre 2001, p. 22.

* 409 Bernard Moinet, Ahmed ? Connais pas..., Éditions Lettres du Monde ; extrait repris sur le site du collectif « Justice pour les harkis » : www.chez.com/justiceharkis/. Responsable du 5ème Bureau de Sidi-Bel-Abbès (Action psychologique), Bernard Moinet a participé activement à la création des harkas d'Oranie. Il commandera par la suite une harka montée jumelée à son escadron blindé. Fervent défenseur de l'Algérie française, il sera renvoyé en métropole en avril 1962 pour « idées non conformes ». Apprenant en 1963 la liquidation physique des harkis placés autrefois sous son commandement, il quittera aussitôt l'armée d'active. Il a depuis lié son nom à celui de la défense de la cause des anciens harkis.

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