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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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c) Coupés de l'école

A l'instar de leurs parents qui, nous l'avons vu, sont soumis à des emplois et des conditions de travail "ajustés", les enfants de harkis sont, au cours des premières années, regroupés dans des classes élémentaires spéciales, composées uniquement de fils et filles de Français musulmans rapatriés, et implantées à même les camps, hameaux forestiers et cités périurbaines : l'exact symétrique de l'intégration par l'école, en somme. Selon Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, cet état de fait est pour partie lié à la "frilosité" des communes environnantes : « Les enfants qu'on a prévu de «mêler le plus possible à la vie et aux moeurs des métropolitains, de manière à devenir des Français», seront scolarisés dans des écoles spéciales en préfabriqué à l'intérieur des camps et hameaux forestiers, du fait du refus des communes environnantes de recevoir un grand nombre d'enfants musulmans842(*). Dalila Kerchouche signale que les enfants des personnels administratifs attachés à la gestion du camp n'était eux pas touchés par ce régime ségrégatif, et admis sans problème dans les écoles communales environnantes : « Les séquelles de cette ghettoïsation sont terribles. Au fil des années, les enfants accumulent un retard scolaire de trois ou quatre ans en moyenne. (...) Les enfants de harkis s'inventent un sabir « francarabe » incompréhensible pour les autres. La progéniture du personnel administratif, qui vit pourtant dans le camp, ne fréquente pas la même école, mais celle du village de Bias. Ma mère, intriguée par cette différence (...) se rend alors à l'école communale de Bias mais le directeur refuse d'inscrire ses enfants : «Ils doivent rester dans le camp, c'est obligatoire». Ma mère encaisse sans rien dire »843(*).

Ce régime ségrégatif est camouflé sous le vocable d' "écoles de rattrapage" : il ne s'agirait pas de couper par principe les enfants de harkis de l'école communale, mais de tenir compte de leurs conditions d'arrivée et de vie objectives, qui ne leur permettraient pas de suivre - du moins d'emblée - un cursus normal. Pourtant, de rattrapage il n'y aura point puisque, à l'inverse, dans ces conditions, c'est avec un retard scolaire accentué que les enfants intègreront le collège dans des villes et au milieu de camarades métropolitains qu'ils découvriront parfois à cette occasion. Interrogé par Le Monde, Hocine se souvient « [avoir] été scolarisé à l'intérieur du camp de la maternelle au CM2, par des instituteurs spéciaux, très durs, qui pratiquaient un emploi du temps bien particulier : classe le matin, bricolage et sport l'après-midi »844(*). Pour sa part, Abdelkrim Klech, qui s'est imposé depuis comme une "figure" de la mouvance associative harkie, se souvient avoir fréquenté un internat spécial créé par le ministère des rapatriés où les cours étaient assurés par des hommes du contingent, internat qu'il compare aujourd'hui à un « camp de redressement paramilitaire », avec lever de drapeau, cours de "savoir-vivre" et châtiments corporels845(*).

À cela s'ajoutait - et c'est un problème structurel qui demeure, aujourd'hui encore, pour les sites les plus enclavés - les difficultés dues à l'éloignement de nombreux hameaux et cités par rapport aux principales villes et voies de communication, donc le problème du transport scolaire pour ceux qui, d'emblée ou après quelques années de scolarité dans des classes spéciales à même le camp, furent dispersés dans les écoles, collèges et lycées des localités environnantes (sans même parler des universités, à la fois lointaines et inaccessibles). Selon Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, ces difficultés étaient « à peu près générales », « certains élèves devant ainsi faire plusieurs kilomètres pour rejoindre la ligne du car qui les emmènera à destination »846(*). Jean-Claude, secrétaire de l'association des harkis et de leurs enfants à Largentière (en Ardèche), s'est heurté à de telles difficultés :

« Ici, au niveau géographique, et au niveau logistique, on est très excentrés, donc on a des problèmes pour aller sur les grandes études, pour avoir des compléments d'information, etc. Moi, imaginons, si je veux faire une formation en fac, il me faut trois heures de route pour aller à la fac la plus proche. Donc, même en cours du soir, ou quoi que ce soit, c'est pas imaginable. Si tu veux faire des études, tu es obligé de partir à Valence ou à Grenoble, et encore Valence, il y a quelques années, il n'y avait absolument rien... donc, pour aller en fac : Montpellier, Lyon, Grenoble. Ça engage des frais, de transport, de logement, bon, que tout le monde a, je ne dis pas que c'est spécifique aux harkis, mais nous nos parents, pour la plupart, sont... comment on appelle ça, des smicards, avec de très faibles revenus. Ils peuvent même pas nous permettre de nous aider dans nos études. J'te prends comme exemple ma propre soeur, qui a dû abandonner ses études de médecine par manque financier. En tout cas, moi je sais que mes parents pouvaient pas lui payer une chambre et les frais, c'était pas possible. (...) Et puis, en amont, tu as le problème des enfants, des jeunes, au niveau scolaire... bon, maintenant ça c'est quand même arrangé, après tout ce qu'on a pu faire au niveau de l'association, mais jusque... par exemple, moi, lorsque j'étais au primaire, je faisais encore douze... la cité, donc le camp de harkis, l'école, ce qui faisait à peu près une demi-heure de route, trois-quarts d'heure à pied, par tous les temps, quatre fois par jour. Donc, on sortait [de l'école] à onze heures et demie, on rentrait à une heure et demie l'après-midi, on arrivait à la maison à midi, il fallait qu'on mange et qu'on reparte à midi et demi pour arriver à l'école : qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente. Dans ces conditions là, il fallait après qu'on rentre à la maison étudier avec des parents qui sont illettrés, (...) dans des appartements qui étaient insalubres, avec aucun confort, l'isolement, et on était qu'entre nous : y'avait que des harkis d'origine, donc... comment pouvoir s'intégrer ? Comment pouvoir évoluer ? Comment pouvoir donner la base intellectuelle pour accéder à l'éducation ? »847(*).

* 842 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.24.

* 843 Dalila Kerchouche, Mon père, ce harki, Paris, Seuil, 2003, p.140.

* 844 Cité par Philippe Bernard, « De la honte à la rage », Le Monde, 21 mars 1992, p.8.

* 845 Cité par Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.

* 846 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.59.

* 847 Entretien, Largentière, novembre 1998. Jean-Claude, 31 ans, est aide-soignant.

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