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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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- 2. La résistance à la recevoir (du côté des enfants) : l'évitement du conflit ou la délicate transgression du tabou paternel

Très tôt, la force de l'interdit est "intuitivement" perçue par les enfants de harkis qui s'abstiennent d'interroger, de questionner leur père des années durant :

« On a senti que c'était quelque chose dont il ne fallait pas parler parce que c'était une blessure qui n'était pas encore pansée et que c'était quelque chose qu'il refusait de divulguer, quelque part, à ses enfants. On sentait... en fait, c'était presque intuitif » (Hassina).

Le respect du tabou paternel est corrélatif du souci des enfants de harkis de ne pas générer le conflit avec leur père, fût-ce au prix de leur équilibre personnel :

« Je suis d'une génération où les questions ne se posent pas à un père. Y'a quand même des valeurs humaines, des valeurs chez nous qui sont le respect et... et ça on ne peut pas passer outre, c'est impossible. Encore jusqu'à aujourd'hui je... j'ai beaucoup, beaucoup de respect même si... même si j'ai mal vécu à cause de lui (...) » (Dalila, 37 ans).

Hassina s'est longtemps refusée à faire oeuvre de connaissance à propos de l'histoire des harkis. Non pas qu'elle ne voulait pas savoir, mais elle ne cherchait pas à savoir, respectant en cela le silence de son père, sa fêlure intérieure :

« Je ne faisais pas l'effort d'aller chercher... je refusais en fait. Je savais que c'était quelque chose qui faisait peur... qui faisait mal à mon père et je ne voulais pas plonger dans cet univers ».

Pour sa part, Ahmed se refuse absolument à se mettre dans une position telle qu'elle l'amène à se poser en juge de son père, et qu'elle amène son père à se sentir jugé par son propre fils, ce qui, s'ajoutant aux pressions l'environnement social, ne lui laisserait aucun refuge, aucun espace de repli :

« Je lui parle de l'Algérie, mais je lui parle pas de cette époque là, parce qu'on a tout fait pour leur faire croire qu'ils avaient... j'veux dire, à partir du moment où la décision d'aller vers l'indépendance a été prise, on a plus voulu entendre parler d'eux... et moi, quelque part, je veux pas l'emmerder : s'il a envie d'en parler avec moi, on en parle... en tout cas, moi je dirai jamais que nos parents c'est des traîtres... et, quelque part, le fait d'en parler, ça suppose que je me pose des questions, j'sais pas... c'est facile de dire aujourd'hui que nos parents c'est des traîtres, c'est ceci ou c'est pas ceci... j'veux dire, nous on jamais connu une guerre, on ne sait pas ce que c'est, donc c'est facile de parler. Moi, je dis qu'il a agi au mieux pour l'intérêt de sa famille. En tout cas, je le questionne pas ».

De même, pour Hassina, refuser de forcer les non-dits de son père, c'est aussi une manière de ne pas se mettre en position de juger et, ce faisant, de ne pas générer en elle un « autre conflit », un conflit de "loyauté" :

« En fait, je voulais que ce soit un apport extérieur, et pas que ça vienne de moi. En fait, pas que ça vienne de moi parce que (...), quelque part, c'était générer un autre conflit pour moi (...) ».

Ainsi, la résistance à recevoir, l'acceptation du "non-dit" ou du "moins-disant", pour frustrantes qu'elles soient, peuvent être pour les enfants, dans un premier temps du moins, les solutions qui apparaissent les moins lourdes de conséquences. Car quérir cette parole interdite, c'est risquer d'être à son tour exposé au dilemme consistant soit à devoir assumer cet héritage pour ne pas trahir (intériorisation), soit à le rejeter sciemment pour ne pas devoir subir - par procuration, en quelque sorte - les avanies de l'environnement social, au risque de se poser en juge de moralité à l'égard de ses parents (forclusion). Dilemme difficile à trancher à l'adolescence, et qu'une attitude de retrait volontaire, de non-transgression du tabou paternel, permet de "fuir" momentanément au risque de constituer une entrave au processus d'autonomisation.

Certains, pourtant, osent transgresser l'interdit au risque de susciter un rapport de force filial et de se heurter à une claire fin de non-recevoir :

« Quand ma mère nous racontait, nous on voulait en savoir plus, surtout moi et mon frère, et on essayait de... forcer mon père à raconter, mais comme lui il est pas très communiquant (...). Lui, je pense qu'il préfère et qu'il préférait oublier, et pourtant on lui pose des questions et il s'énerve un peu parce qu'il a pas envie de revenir en arrière, quoi » (Jacqueline).

Le père de Dalila (23 ans), pressé par sa fille de lui en dire davantage, exprime lui aussi de la réticence à revenir sur son passé, à établir un dialogue avec ses enfants à ce sujet :

« Il me le dit lui-même : j'ai pas trop envie d'en parler, c'est du passé, je préfère pas y penser ».

Cette difficulté à forcer les « réserves du moi » paternelles est une entrave dans la recherche d'identité de l'adolescent :

« Ça restait un sujet tabou à la maison (...). Je ne sais pas s'il voyait qu'on était en train de rechercher une certaine identité, je ne sais pas s'il concevait tout ça » (Hassina).

Inévitablement, l'inhibition du jeu des questions-réponses relatives à la mémoire familiale est génératrice de frustration identitaire. C'est Dalila (23 ans) qui, constamment, fait le premier pas, va vers son père, lui pose des questions ; elle a toujours été très frustrée par ses réponses, et l'est encore aujourd'hui :

« Ça me manque énormément, c'est pour ça que je vais tout le temps vers lui (...). Ce week-end encore on en discutait, je lui posais des questions (...). En fait, c'est quelque chose auquel je pense souvent ».

Même frustration, même incompréhension chez Karim, qui n'a de cesse de sonder les arcanes du silence de son père :

« Tu te dis : «Mais merde !» ; ton père il a fait ceci, il a fait cela, il t'en a jamais parlé, c'est toi qui t'en es... au devant, pour essayer de comprendre, pour essayer de cerner ce problème-là, le problème des harkis (...) ».

Ce sentiment d'incomplétude est d'ailleurs susceptible de nourrir l'ambivalence des sentiments filiaux, comme en témoigne Pierrette, citée par Mohamed Kara :

« Beaucoup de parents n'expliquent pas à leurs enfants pourquoi ils ont fait ce choix. Moi, je sais que quand je ne savais pas, quand je ne connaissais pas l'histoire, des fois je me disais après tout, si je me mets à la place d'un immigré, est-ce que je ne vais pas me dire finalement que c'est des traîtres ? ».

Ainsi en va-t-il également de Karim, dont nous avons vu la frustration :

« Moi, dans la vie... j'ai eu une déception : c'est mon père. Pour moi c'est une déception : pourquoi il nous a pas raconté son... son "bordel", quoi ?! Pour moi c'est un bordel : ce qu'il a vécu, pourquoi il a fait ce choix, pourquoi ceci, pourquoi cela... non. Et ça restera toujours un secret (...). Simplement, je pars d'un principe : on vient au monde, tôt ou tard tu pars, mais vaut mieux laisser des traces avant que tu partes (...). Mon père, j'te dis franchement, je l'ai mis de côté, quoi (...). J'veux dire, j'ai un père qui a toujours gardé, gardé, gardé... et il est malheureux : «Vas-y, garde, garde, garde, et tu es malheureux à force» » (Karim).

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