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Les commémorations du 11 novembre en Belgique francophone pendant l'entre-deux-guerres. Les cas de Bruxelles, Liège et Mons

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par Emeline WYNANTS
Université de Liège - Master en histoire 2012
  

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2.7 Le relais sacré.

Comme nous l'avons vu, une flamme brûle nuit et jour - comme dans un sanctuaire - sur la tombe du Soldat Inconnu à la Colonne du Congrès, depuis 1924. Cette flamme est ainsi devenue le symbole du souvenir et du Culte des Morts de la guerre.

Lors du dixième anniversaire de l'Armistice, nous avons vu qu'une retraite aux flambeaux avait été organisée. L'initiative est celle du directeur du Journal des Combattants, Jean-Louis Martin517(*), qui voulait rendre un hommage national au « Grand Frère Anonyme ». 518(*) Nous rappelons ce point car, de manière générale, nous avons pu constater que l'on confondait retraite aux flambeaux et Relais Sacré. Si nous prenons par exemple, la notice rédigée dans les années 1970 par les responsables de la Fédération Nationale des Combattants ou un entretien réalisé par le journal Le Soir en 2004 avec le président de cette fédération, les informations sont erronées. En effet, selon ces deux sources, le Relais Sacré débuterait en 1928 et serait une cérémonie d'hommage à la mémoire des soldats morts pour la Patrie quel que soit le champ de bataille belge ou étranger où ils trouvèrent la mort.519(*) Or, la première utilisation des termesRelais sacré date du 27 octobre 1929520(*) et, si un doute subsistait, la cérémonie de 1933 est qualifiée de « cinquième Relais Sacré »521(*), le vingtième anniversaire de l'armistice est «  une double manifestation patriotique : la signature de l'armistice a vingt ans, le Relais Sacré a dix ans »522(*).

Ceci dit, nous pouvons maintenant expliciter ce principe du Relais Sacré. Encore une fois, l'idée vient de France. En 1927, un flambeau ardent quittait la citadelle de Verdun en passant de mains d'Anciens Combattants en mains d'Anciens Combattants pour rejoindre la tombe du Poilu Inconnu, sous l'Arc de Triomphe.523(*)

En Belgique, le premier Relais Sacré a été organisé suite à l'acte incivique commis par un étudiant hollandais: « Désireuse d'effacer l'ignoble souillure faite par un étudiant néerlandais sur la tombe du Soldat Inconnu, la Fédération Nationale des Combattants a organisé à travers le pays un « Relais Sacré » »524(*). Dans la nuit du 27 juillet 1929, un jeune hollandais âgé d'une trentaine d'année escalade la colonne du Congrès et urine depuis le sommet sur la dalle sacrée. Interpellé, le jeune homme est renvoyé aux Pays-Bas. Ces derniers organisent au nom de toute la nation un pèlerinage expiatoire - un groupement d'invalides et d'aveugles de guerre déposeront sur la dalle outragée une gerbe de fleur et une palme de fer forgé- le 9 août 1929. En outre, le coupable est invité à annuler son inscription à l'université de Leyde.525(*) Ce qui montre bien que ce geste est perçu par la nation belge, comme par la nation hollandaise comme un geste ignoble et dégradant.

Le projet initial de la cérémonie a été pensé par Gaston Van de Wiele - président de la Fédération Nationale des Combattants en 1929- : des communes les plus reculées de Belgique, partiraient des flambeaux qui passant de village en village, se rendront à Bruxelles. Un flambeau aurait été allumé aux quatorze torches526(*) et remis au Roi qui aurait rallumé la flamme sacrée éteinte pour la circonstance. Le flambeau serait alors parti pour être conservé au Musée Royale de l'Armée. Mais, ce projet ne reçoit pas l'assentiment du gouvernement527(*) et des pouvoirs publics qui estiment que la flamme éternelle ne peut être éteinte.528(*) Le projet est alors remanié quelque peu pour s'inscrire dans la vision du gouvernement. Les flambeaux, portés par les Anciens Combattants pendant des jours et des nuits, à travers les villes et les villages, s'achemineraient par une marche convergente - transmis d'une section à l'autre - jusqu'à Bruxelles, pour aller, à la nuit tombante, le 11 novembre, brûler leur dernière flamme, puis s'éteindre devant la Dalle Sacrée. Gaston Van de Wiele imagine un dernier point dans ce cérémonial : « Nous avons penséqu'à défaut de pouvoir ranimer la flamme, nous pourrions entourer pendant quelques minutes la Tombe du Glorieux Inconnu, par le feu transmis de main en main par ses anciens camarades entretenant malgré tout, 11 ans encore après l'Armistice, le feu sacré qui les anime dans la Tourmente ». 529(*)

Cette cérémonie n'a pas recueilli immédiatement tous les suffrages. En effet, Le Drapeau Rouge ironise à son sujet, trouvant qu'il pouvait être « apparenté à une fête sportive devant faire oublier les tracasseries du quotidien ».530(*)Le Journal des Combattants répond à ses détracteurs : « cette cérémonie n'est pas une propagande tapageuse ou une revalorisation du sport ; c'estune cérémonie solennelle de réparation, voulant prouver qu'avant tout, le devoir de l'homme est de ne pas oublier »531(*). Nous avons pu voir aussi que le gouvernement n'a pas donné son accord au projet initial. Le gouvernement était opposé à l'idée d'éteindre ne serait-ce qu'un instant la flamme pour permettre son ravivage. Selon les organisateurs, la manifestation ne peut donc pas avoir l'ampleur escomptée mais elle vibrera du recueillement pieux de la population belge. 532(*)

La signification de cette cérémonie, qui est sans doute la plus émouvante de toutes les cérémonies d'après-guerre, est profonde. Cette nouvelle tradition devient un véritable symbole de patriotisme qui permet à tous les villages et toutes les villes de Belgique de « s'associer avec recueillement à cette manifestation patriotique ». 533(*) La valeur patriotique de ce geste est soulignée par La Libre Belgique dans trois articles :

« Cette sorte de course aux flambeaux imité de l'antique enferme en soi un beau souvenir et plus d'un symbole... Elle signifiait aussi l'inextinguible ardeur du patriotisme belge... »534(*) ; « Cette convergence unanime, au même jour, de tout le pays vers un centre unique, un même point vital et patriotique revêt, en une telle circonstance, un sens profond et impressionnant » 535(*); « Le geste patriotique toutefois est assez éloquent pour qu'il n'échappe à personne. Dans tout le pays, ces flambeaux aux chevelures de feu portés de village en village et rallumés de loin en loin à quelque flamme sacrée suscitent un émotion vive et forte, qui subsiste derrière eux »536(*).

Ce patriotisme est également révélé par La Province lorsqu'elle énonce le but de la cérémonie : « d'entretenir le culte du souvenir de nos héros et {...} faire passer sur tout le pays un souffle patriotique »537(*).

Ces petites flammes, gardées jalousement et portées fièrement par les Anciens de l'Yser et de la Lys, attestent que la population n'a rien oublié des événements sanglants qui l'ont meurtrie. Cette nation, par un symbole frappant - le feu -, entend montrer au pays tout entier, aux mères, aux femmes, aux enfants,538(*) qu'elle a conservé le souvenir de ceux qui sont tombés et que le culte qui leur est voué se confond avec l'amour de la Patrie.539(*)

Le déroulement du Relais Sacréest simple. Organisé par la Fédération Nationale des Combattants avec le patronage du gouvernement, des présidents du Sénat et de la Chambre et des gouverneurs de province, 14 flambeaux sont allumés aux points frontières de la Belgique540(*) :chaque province avait au minimum un flambeau. Toutefois, Liège en possède trois, le Hainaut et la Flandre Occidentale deux.541(*) Un flambeau est également envoyé depuis Paris - plus tard, un flambeau sera aussi envoyé de Londres, de Luxembourg et de Washington542(*)-. 543(*)L'allumage du premier flambeau ainsi que sa transmission se fait devant le monument local aux morts, en présence des autorités communales. Lorsque le porteur du flambeau s'est incliné devant le monument, il tend la flamme sacrée à la section locale suivante. 544(*) Chaque flambeau converge dans un premier temps dans le chef lieu de sa province où il passe une nuit, gardé par des Anciens Combattants Dans la journée du 11 novembre, les flambeaux atteignent Bruxelles, où ils gagnent la Colonne du Congrès, pour, après les cérémonies officielles, monter une garde d'honneur pendant un quart d'heure sur la tombe du Soldat Inconnu.545(*) Les Anciens regagnent alors le local de la Fédération pour prendre part au bal de l'Armistice.546(*)

En 1930, le programme de cette cérémonie varie légèrement.Lors de leur arrivée à Bruxelles, les flambeaux sacrés vont s'incliner à la place des Martyrs (pour célébrer le sacrifice des combattants de 1830) où ils montent une garde d'honneur d'un quart d'heure avant de rejoindre la Colonne du Congrès. 547(*)

Remarquons enfin que, tout comme le Soldat Inconnu, les flambeaux sacrés ont droit à leur hommage poétique :

« LaÌ-bas, au loin, sous sa pierre de gloire,

Il vous attend l'humble petit soldat

Dont le pays conserve la mémoire

Et tous les ans vénère le trépas.

A vos lueurs que son ombre tressaille ;

Vous évoquez l'immortel souvenir

De ses exploits dans la grande bataille

OuÌ, bravement, il sut vaincre et mourir. »

Marcel Detrez. 548(*)

Figure 13La Nation Belge, 12 novembre 1931, p.2.

* 517 C'est le nom qui figure dans FÉDÉRATION NATIONALE DES COMBATTANTS, Bulletin de documentation n°27 : Le Relais Sacré, 10 octobre 1950, p.1-2. Francis Balace, quant à lui, révèle le nom de José-Léo Martin (BALACE F., « Le soldat inconnu belge : du lieu de mémoire au lieu d'affrontement », in COCHET F. et GRANDHOMME J-N. (dir.), Les Soldats Inconnus de la Grande Guerre : La mort, le deuil, la mémoire, Paris, SOTECA, 14-18 Editions, 2012, p. 387) Alain Colignon résoud le problème du prénom en n'inscrivant que les initiales aussi bien dans son livre que dans son article (COLIGNON A., Les anciens combattants en Belgique francophone 1918-1940, Liège?: Michel Grommen, 1984 ; COLIGNON A., « La Belgique, une patrie d'anciens combattants? », in Cahiers d'Histoire du Temps Présent, n° 3, (consacré au Nationalisme), 1997, p.115-140)

* 518Entretien téléphonique avec Chantale De Turck, secrétaire nationale de la Fédération Nationale des Combattants, 21 juin 2013 mais Francis Balace affirme bien que cette cérémonie du Relais Sacré débute bien en 1929.

BALACE F., « Le soldat inconnu belge : du lieu de mémoire au lieu d'affrontement », in COCHET F. et GRANDHOMME J-N. (dir.), Les Soldats Inconnus de la Grande Guerre : La mort, le deuil, la mémoire, Paris, SOTECA, 14-18 Editions, 2012, p.387.

* 519FÉDÉRATION NATIONALE DES COMBATTANTS, Le Relais Sacré, REF CDT / 1814 (notice envoyée par la secrétaire nationale, sans autre référence) ; Le Soir, 9 novembre 2004, p.20

* 520Le journal des combattants, 27 octobre 1929, p.1 

* 521La Meuse, 11-12 novembre 1933, p.1 

* 522L'indépendance Belge, 12 novembre 1938, p.1-2.

* 523CLAIRON E., « Le symbole : le soldat inconnu », émission Karambolage sur Arte, 5 novembre 2006 ; DALISSON R., « La célébration du 11 novembre, l'enjeu de la mémoire combattante : héritages et pratiques, 1919-1939 », in Guerre mondiales et conflits contemporains, n° 192, 1999/1, p. 17.

* 524Le Journal des Combattants, 27 octobre 1929, p.1 ; La Nation Belge, 9 novembre 1929, p.3.

* 525L'Indépendance belge , 1e août 1929, p. 1 ; L'Indépendance belge, 10 août 1929, p.1 ; L'Indépendance belge, 11 août 1929, p.1 ; L'Indépendance belge, 30 juillet 1929, p.1 ; La Libre Belgique, 30 juillet 1929, p.3 ; Le soir, 29 juillet 1929, p.1-2 ; Le peuple, 29 juillet 1929, p ;3 ; Le 20e siècle, 29 juillet 1929, p. 1 ; De Standaard, 29 juillet 1929, p.4 ; Het Nieuws van de dag, 30 juillet 1929, p.2 ; La nation belge, 29 juillet 1929, p. 1 ; La nation belge, 30 juillet 1929, p.1.

* 526 Les treize flambeaux belges: Un par province, deux supplémentaires pour Liège, un supplémentaire pour le Hainaut et la Flandre occidentale et un flambeau français.

* 527 Plus particulièrement, c'est le ministre de l'intérieur, Henri Baels, qui a estimé que la flamme ne pouvait jamais être éteinte.

Le Soir, 8 novembre 1929, p.1 C'est ce journal qui nous donne cette information, nous n'avons trouvé aucun procès-verbal du Conseil des Ministres qui en parle.

* 528La Dernière Heure, 11 novembre 1929, p.3

* 529Le Journal des Combattants, 3 novembre 1929, p.2

* 530Le Drapeau Rouge, 6 novembre 1929, p.1

* 531Le journal des combattants, 10 novembre 1929, p.1-2 

* 532La Nation Belge, 9 novembre 1929, p. 3 

* 533Le Vingtième Siècle, 11 novembre 1929, p.2.

* 534La Libre Belgique, 12 novembre 1929, p.1.

* 535La Libre Belgique, 11 novembre 1930, p.2.

* 536La Libre Belgique, 12 novembre 1932, p.1-2.

* 537La Province, 7 novembre 1930, p.2 

* 538 Ces différentes catégories sont probablement mises en avant à cause de l'idéal héroïque du valeureux héros qui se bat pour la veuve et l'orphelin.

* 539De Schelde, 8 novembre 1930, p.2 

Ces propos peuvent surprendre venant de ce journal mais cela montre bien à quel point cette dégradation est perçue par toute la nation comme profondément irrespectueux.

* 540La Dernière Heure, 12 novembre 1929, p.3 

* 541 Cela montre bien l'importance donnée à ces différentes provinces pour leurs actions pendant la guerre (la résistance des forts, la dernière bataille du sol belge, la résistance).

* 542FÉDÉRATION NATIONALE DES COMBATTANTS, Le Relais Sacré, REF CDT / 1814 (notice envoyée par la secrétaire nationale, sans autre référence).

* 543La Nation Belge, 10 novembre 1929, p.2.

* 544La Province, 7 novembre 1930, p.2 

* 545Le Soir, 12 novembre 1929, p.2.

Dès 1933, les programmes des parcours des différents flambeaux sont consignés. ARCHIVES DU PALAIS ROYAL, Archives du Département du Grand Maréchal (époque Albert I), n°524 et les Archives du Département du Grand Maréchal (époque Léopold III), n°182, 183, 184, 185, 186, 187.

* 546Le Courrier de l'Armée, 12 novembre 1929, p.3.

* 547La Libre Belgique, 12-13 novembre 1930, p.2 

* 548Moniteur des Instituteurs Primaires, Récitation : Aux Flambeaux Sacrés, 5 novembre 1936, p.94. Cité dans BECHET C., Une Grande Guerre pour un petit pays : La vision de la guerre 14-18 dans l'enseignement primaire francophone (1918-1940), Mémoire de licence en histoire, inédit, Université de Liège, Année académique 2001-2002, p. 82.

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