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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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1.3 : LES SOLUTIONS PRECONISEES PAR L'HYGIENISTE :

Pour lutter contre cet état des choses,si admirablement décrite dans ses romans, la solution de Céline, explicitée dans son article sur l'enseignement de la médecine (le mémoire pour le cours des Hautes Etudes) est du même ordre que l'encadrement des classes populaires préconisé par le Front Populaire. Ce texte, rédigé en 1932, présente les réflexions spontanées, émotives d'une introduction pour un enseignement international d'hygiène qui devait se créer et ne verra finalement jamais le jour : « tout ceci ne constitue qu'un programme à très large trait (...) on peut envisager les choses sous un jour bien différent. Provisoirement je les vois ainsi, mais je ne demande pas mieux de les voir autrement »95(*).Il s'agit à travers ce cours de donner une véritable pensée dynamique à l'hygiène et en particulier à son enseignement, « une pensée critique et permanente, point religieuse et sporadique »96(*). Céline s'attache à décrire la réalité de l'hygiène académique de l'époque ,c'est-à-dire les raisons de son pessimisme : « C'est un fait hélas d'expérience qu'en hygiène on ne pense jamais ,on croit (...) Faire le point du « bateau hygiène » serait pourtant le premier effort,le premier acte un peu intelligent et sérieux que pourraient tenter les (...) Rien de tel qu'un grand problème pour dissimuler flatteusement une radicale inaptitude à saisir des humbles contingences de la réalité (...) c'est l'abri naturel de tous les fainéants profonds »97(*).En effet,à cette époque,les « hygiénistes » n'ont que peu d'influence sur le corps médical. Leur rôle s'amenuise dans les facultés de médecine où la clinique règne en maître. Céline est donc bien au courant du peu de portée de ses attaques :  « Il ne servirait à rien d'accabler sous la démonstration de sa presque entière niaiserie et absurdité l'hygiène actuelle ,si nous n'avions pas l'intention de mettre à sa place quelque chose de plus actif ,de plus réel ,de meilleur et de lui faire réaliser un véritable progrès »98(*).La première étape d'un véritable tournant médico social serait de faire l'étude des résistances à l'hygiène sociale ,de comprendre ce qui empêche son progrès dans les différents pays. Au cours de ses dissertations sur l'hygiène, Céline semble toujours commencer par la fin, en fondant la cohérence de son discours sur les « impossibilités fondamentales » du « progrès sanitaire ». Il s'agit là d'un principe inaugural du polémisme célinien : inscrire la faillite des réponses au sein même du questionnement et toute solution au sein d'une insolubilité première. Céline analyse ainsi les différents facteurs de non progrès, les conditions d'impossibilité de la médecine sociale pour remonter aux conditions de possibilités de la misère.

D'abord l'alcoolisme : « Non point l'étude niaise et bienveillante du fléau alcoolique .Non ! L'étude de ses véritables tenants politiques, budgétaires, commerciaux. »99(*).Destouches compte, par la statistique notamment, prouver les méfaits de l'alcool sur la population et sur le budget de l'Etat et espère, à plus ou moins long terme, rétablir une forme de prohibition ou du moins se rendre compte des « Progrès entraînés par la prohibition »100(*). Tout cela par les chiffres, la statistique, outil indispensable du médecin hygiéniste moderne. Céline ne propose dés lors plus de traiter des « cas » mais envisage plutôt une médecine où le malade disparaîtrait complètement derrière des colonnes de chiffres.

L'alimentation vient ensuite : « ce qui est nécessaire, ce qui est superflu et nocif (...) étude des possibilités d'alimentation en commun »101(*).Des statistiques précises devront être établies et comparées à celles d'autres pays afin de mettre à jour les gaspillages effectués dans le domaine de l'alimentation. Ainsi l'alimentation sera moins coûteuse et les stocks gaspillés seraient employés à nourrir les pauvres et les chômeurs. Dans Les Beaux draps, Céline précise sa pensée : agissant en nutritionniste, il décrète l'égalité devant la faim : « Pour tous les vivants la même chose, les 3000 calories standard, pour le génie, pour Beethoven, comme pour Putois Jules, terrassier »102(*).

Autres facteurs d'importance, le travail (avec une nouvelle référence à Ford),sur lequel nous reviendrons plus précisément, et le facteur financier qui impliquent d'étudier des « maladies caractéristiques des pauvres,des prolétaires et des riches »103(*) ,toujours dans un seul but :réduire les coûts. Céline dénonce ensuite l'influence des guerres et des budgets de guerre sur les dépenses sociales et sur la vie « moderne », c'est à dire la possibilité (ou plutôt l'impossibilité...) de mener de front une politique militaire très coûteuse et de véritables travaux sanitaires ; un passage très intéressant qui corrobore sa propre vision du monde et son expérience de la guerre : « Recherches de ce qu'on pourrait faire avec l'argent des budgets de guerre pour la santé publique. »104(*). Il déplore, dans un même ordre d'idée, l'impossibilité, du fait de la rigueur du système capitaliste, d'employer l'argent à un meilleur entretien des logements sociaux et à la construction de nouveaux : « Mais en même temps faire comprendre que ces ambitions sont tout à fait irréalisables en système capitaliste »105(*).Un argument mort dans l'oeuf ,en quelque sorte... Dans une toute autre optique cette fois, Céline pense aussi qu'il serait nécessaire de prendre en compte d'autres séries de facteurs, ayant plus à voir avec les habitudes de vie des populations : la religion, les sports mais aussi « La Vie sexuelle dans les villes (...) l'existence du surmenage, la monotonie »106(*), soit l'étude de l'influence de la vie moderne sur le système nerveux. De cette première vue rapide Céline conclut qu'il faut essayer de délimiter les possibilités d'améliorer cette situation, après en avoir observé les obstacles majeurs. Il en arrive cependant à se poser la question de savoir si « dans l'état actuel des choses, il n'est pas plus économique de considérer que la maladie plus ou moins chronique est l'état normal de l'individu dans la société où nous vivons et la santé un état tout à fait exceptionnel »107(*).Céline l'hygiéniste accepte le fait, indéniable, que, faisant partie de ce monde, autant essayer de l'améliorer,sans toutefois se faire d'illusion quant à la possibilité d'appliquer des méthodes radicales. C'est d'ailleurs ce qui explique son pessimisme foncier et lui permet de renvoyer dos à dos, sur le plan idéologique, le capitalisme et le marxisme, tout en cherchant des palliatifs. Plus question de chercher à préserver l'ordre établi : du début à la fin cet ordre social est dénoncé,même si Céline n'envisage pas qu'il puisse être renversé dans un avenir proche. La réflexion reste fondée sur l'hypothèse du maintien d'un régime en place et ne porte que sur des aménagements très limités mais très précis qui peuvent ,à la rigueur,être apportés. Jamais toutefois Céline n'a fait tant de place aux facteurs économiques et sociaux et jamais il n'a été aussi sur le point d'imaginer que la suppression des entraves à cette fausse médecine qu'il dénonce puisse apporter ces améliorations. Dans une verve là encore toute littéraire il parle aussi de l'homme, le voit égoïste, matérialiste, se complaisant dans une série de défauts, «leur masochisme, leur crasseux conservatisme, leur narcissisme myope, leur inépuisable je-m'en foutisme »108(*) : affirmation de la lourdeur, de la bêtise et de la vanité humaine, obstacle majeur, selon lui, de la réalisation de son dessein à l'échelle planétaire. Inutile de préciser combien il y reviendra par la suite et combien cette constante imprègne toute son oeuvre depuis Semmelweis : « « Ils étaient lourds », voilà ce que je pense. Les hommes en général, ils sont horriblement lourds »109(*). L'hygiène a isolé les symptômes qu'elle est censée traiter de leur contexte réel. La science sanitaire s'est rendue abstraite et a séparé son savoir médical du corps social. Céline pourfend « l'imbécile optimisme » d'un hygiénisme archaïque, hérité de l'idéalisme bourgeois du XIX è siècle : « l'oeuvre pastorienne est toute entière vermoulue,il serait peut être temps de faire un bilan sérieux entre ce qu'on peut demander dans la pratique pour ne point gaspiller l'argent aux méthodes pastoriennes appliquées , aux laboratoires d'hygiène,aux prophylaxies massives ».Il y a là l'idée,encore une fois, d'une opposition très nette entre cette médecine de savants en blouses blanches,cette médecine scientifique «  qui peut aller,si elle le veut,de subtilité en subtilité jusqu'à se perdre dans les nuages »110(*) et une médecine standardisée aidée par la statistique,plus proche des réalités qui s'impose donc de fait dans l'esprit du docteur Destouches.

* 95 L.F Céline, « Mémoire pour le cours des hautes études » (1932) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard, p.209

* 96 Ibid p.204

* 97 Ibid p.183

* 98 Ibid p.185-186

* 99 Ibid p.189

* 100 L.F Céline, « Mémoire pour le cours des Hautes Etudes » (1932) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard,p.189

* 101 Ibid p.190

* 102 L.F Céline, Les Beaux draps, Paris, Denöel, 1941, p.187

* 103 L.F Céline, « Mémoire pour le cours des Hautes Etudes » (1932) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard,p.191

* 104 Ibid p.192

* 105 Ibid p.192

* 106 L.F Céline, « Mémoire pour le cours des Hautes Etudes » (1932), in Cahiers Céline III,Paris,Gallimard, p.193

* 107 Ibid p.194

* 108 Ibid p.186

* 109 L.F Céline, Interview avec A.Zbinden le 25/7/1957 in Cahiers Céline II, Paris, Gallimard, p.79

* 110 L.F Céline, « Mémoire pour le cours des hautes études » (1932), in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard, p.212

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