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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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1.4:UNE PREMIERE VISION DU MONDE,UNE PREMIERE DECEPTION :

Présenter une thèse de médecine sur Semmelweis, c'est déclarer que l'on n'a aucun goût pour le travail minutieux des cliniques, pour la collaboration avec une équipe spécialisée : c'est se placer en marge du travail médical. En effet,en 1924,si certains étudiants ont pu aspirer au titre de médecin en présentant une thèse sur la vie d'une figure importante de l'histoire de la médecine,cela demeure plutôt exceptionnel,et,pour la plupart,les thèses de médecine sont techniques. Dans le domaine particulier de l'obstétrique,notons que cette thèse se retrouve,cette année là ,parmi d'autres portant sur la fièvre puerpérale mais qui étudient la maladie elle-même ou ses complications voire révèlent de nouveaux traitements. Il apparaît clairement alors que, d'un strict point de vue médical, voire même d'un point de vue historique, Semmelweis n'apporte à proprement parler rien de nouveau. Ce fut pourtant l'occasion pour Louis Destouches de montrer que sans être un clinicien, il avait une véritable vocation médicale et, sur un autre plan, d'affirmer que, sans être sentimental, il avait un sentiment profond de la souffrance des plus pauvres et une vision, pour ainsi dire « héroïque » de son métier de médecin. Semmelweis était l'image même de l'apôtre, de tous ceux qui se dévouent passionnément pour les hommes, en vain, et ne récoltent que la haine. Pour continuer dans le même ordre d'idée, Guido Ceronetti dans L'année Céline 1991 parle ,à propos de Semmelweis, d'une « figure quasi christique », d'un « saint » précipité « dans le martyre final. »223(*).Au fil de La vie de Semmelweis, la sensibilité coule, apparente et suscite même certains morceaux de pur lyrisme. Le choix de Semmelweis, une victime, et la dramatisation théâtrale des véritables péripéties de la biographie du médecin viennois montrent déjà que se fait jour chez Céline, l'obsession fondamentale de la persécution du juste. Semmelweis est le seul qui, dans son hôpital, soit désintéressé, comme plus tard Bardamu qui, dans son cabinet de banlieue, rechigne à faire payer ses patients : « En ce qui le concerne, il n'avait aucune ambition, il ne cherchait pas non plus ce souci de la vérité pure qui anime les chercheurs scientifiques »224(*). Dés la préface de sa thèse, Céline met en place le postulat de malheur sur lequel va désormais se fonder toute son oeuvre. Il démontre avec l'élection de ce personnage singulier qu'est Semmelweis,  « le danger de vouloir trop de bien aux hommes. »225(*). Le caractère désespérément borné, buté de l'Ecole de Vienne rejoint là le pessimisme que l'on retrouvera plus tard chez l'écrivain Céline. Il entre dans un schéma que nous retrouverons dans les romans successifs, d'un côté une sorte d'absolu de pureté, de transcendance ,qui serait Semmelweis et de l'autre un monde qui se désagrége, se dégrade au point de devenir un « anti-absolu ».Cette recherche de pureté quasi religieuse est présente dés 1924... La vie de Semmelweis est ,en ce sens ,un texte précurseur de ce pessimisme foncier et de cette dichotomie entre un monde idéal, pur, beau et ce monde qui s'enfonce dans la déchéance, se complaît dans la crasse et la médiocrité. Et même au niveau des personnages, entre ce héros quasi christique qu'est Semmelweis et que pourrait être Bardamu et cette horde de médiocres, ces personnages ridicules, grotesques mais gagnants au bout du compte comme peut l'être Klin. En rappelant le combat de Semmelweis, on a ainsi l'impression que c'est bien Céline lui-même qui est en révolte : le « pillage atroce de cette vie lumineuse par la meute de toutes les haines sociales »226(*) est une parabole de la lutte entre la lucidité, incarnée par Semmelweis et l'inertie, celle des médecins viennois. La lucidité est une forme d'aventure, solitaire et douloureuse, incomprise, en même temps que l'inertie est un confort, un moyen de se rassurer. L'étude de la version abrégée de la thèse, les Derniers jours de Semmelweis est, dans ce sens, significative : Céline relate rapidement les principaux événements de la carrière du médecin et reprend intégralement le passage sur son agonie et sa déchéance finale. Alors que le médecin aurait du s'intéresser au combat de l'accoucheur hongrois et à la résistance des milieux médicaux à l'importante découverte, Céline lui, en reste à la fin tragique de Semmelweis. Non seulement il noircit le trait, mais il présente cette fin comme l'aboutissement d'une obscure persécution, dépassant la mesure humaine, relevant de puissances biologiques incontrôlables. Ce qui l'intéresse dans l'histoire de Semmelweis, c'est moins sa « découverte magnifique » que la scène finale où il apparaît comme la victime d'une méchanceté qui aura « la grandeur et la fatalité d'une guerre »227(*). La médecine que propose ici Destouches est une médecine concrète, qui sauve plus efficacement au moment où des pauvres, des faibles ont besoin d'être sauvés : « La médecine, dans l'univers ce n'est qu'un sentiment, un regret, une pitié plus agissante que les autres »228(*).C'est en cela que l'hygiéniste Destouches, qui n'est pas encore médecin, réagit et se sent comme un vrai médecin. Cette thèse signifie que son auteur refuse le seul combat du médecin contre la maladie, et en même temps qu'il méprise les garanties que ce combat exige : dans l'exemple que lui donne Semmelweis, Céline constate qu'un médecin qui n'était rien, un rejeté de l'« establishment », a été le plus savant, le plus efficace des médecins de son époque. Il y a là à la fois un hommage à un authentique héros (considéré comme tel par lui en tout cas) et une critique adressée au corps médical tout entier. En outre, si l'étude biographique de ce personnage hors normes est loin d'atteindre l'objectivité d'un véritable historien de la médecine, elle n'est pas non plus la « petite thèse sans prétention » que son auteur dira avoir écrite « en vitesse ».Plus qu'une biographie a posteriori de Semmelweis, c'est une biographie a priori de Céline qui se dessine : ce qui importe, c'est que la persécution du médecin hongrois soit racontée par le sujet célinien lui-même, avant sa propre histoire. Céline est donc loin de l'enthousiasme rationaliste d'un jeune médecin en début de carrière : il est déçu par la médecine. De plus, faire sa thèse sur un accoucheur, Semmelweis, lui a fait prendre conscience d'emblée que la vie est très tôt mise à mal : si sa vision des hommes, par son réalisme cru, peut apparaître empreinte de pessimisme voire de cynisme, une seconde dimension vient de temps à autre, tempérer cette impression : pour Céline, si l'homme semble irrésistiblement tiré vers la déchéance par sa lourdeur physique et morale, il lui arrive d'échapper à son destin. L'homme trouve une forme de rédemption lorsqu'il refuse son état et cherche à se dépasser et Céline ne cesse d'exalter tous ceux qui, selon lui, se trouvent du côté de la vie. La vie de médecin prend ainsi son sens dans ce combat singulier qu'il livre à la maladie. Dans sa mission guérisseuse, sauveteur plus que soigneur, le personnage du médecin semble entretenir l'espoir...

* 223 Guido Ceronetti in L'année Céline 1991, Du Lérot, IMEC éditions, 1992, p.164

* 224 L.F Céline Semmelweis, Paris, L'imaginaire Gallimard, 1999, p.67.

* 225 L.F Céline,Deuxième Préface de Semmelweis, 1936, in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard, p.96

* 226 L.F Céline, Les derniers jours de Semmelweis in Semmelweis, Paris, L'imaginaire Gallimard, 1999, p.108

* 227 Ibid p.111

* 228 L.F.Céline Semmelweis, Paris, L'imaginaire Gallimard, 1999, p.38

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