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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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II : DESILLUSION ET MISERE DE LA MEDECINE

2.1 : DEVOUEMENT, PROTECTION ET CULPABILITE :

Le trait caractéristique de tous les personnages médecins, de Semmelweis à Bardamu, hérité de ce qui semblent être les pratiques mêmes du Docteur Destouches, comme certains témoignages nous l'ont confirmé, est cette disponibilité exemplaire, absolue, pour ceux qui souffrent et qui recherchent des remèdes à leur souffrance. Le médecin est toujours en quête de l'attitude bienveillante qui sera la plus profitable au patient. Le personnage médical est toutefois empreint à de nombreux doutes : sa conscience est tourmentée, écrasée par l'idée qu'elle se fait de son devoir. Cette conscience professionnelle participe au refus de la mort, de la résignation du personnage médical : « Je suis seul avec ma conscience ! (...) moi elle transige pas ma conscience, elle me fait un mouron de tout (...) jamais en quelque circonstance je n'ai pu me résoudre à la mort »229(*).Ce sens des responsabilités correspond à un sentiment de culpabilité manifesté par l'envie de répondre à tous les malheurs ,à toutes les souffrances : « J'effectuais une fois de plus les 2 ou 3 menus simulacres professionnels qu'on attendait et puis j'allais reprendre la nuit ,pas fier ,parce que (...) je n'avais jamais à me sentir entièrement innocent des malheurs qui arrivaient »230(*) ;la médecine est donc avant tout un moyen de soulager la douleur.La guérison,l'apport d'un remède,elle seule peut et doit l'offrir : « Tout douceur ! (...) Morphine 2 c.c ! »231(*).C'est surtout l'idée d'une corruption inéluctable des corps qui est présente,la peur d'une certaine forme de pourrissement qui renvoie directement à une crainte de la mort qui parcourt toute l'oeuvre de Céline :  «J'ai (...) un énorme tas d'horreurs en souffrance que je voudrais rafistoler avant d'en finir »232(*).Cette inéluctabilité de la mort,si elle ne peut être complètement vaincue,peut être repoussée par la médecine et sa pratique :le Céline médecin ,pendant la guerre,redouble son activité médicale et propose même la mise en place d'une armée de volontaires qui ,au lieu de se battre,irait soigner les blessés : « Assez de bras qui frappent ! quelques mains qui réparent ...un peu de charité ,de bonté,de secours actif dans cet énorme charnier »233(*).La médecine telle que Céline la conçoit se doit de secourir,de protéger tous les « faibles »,femmes,enfants , vieillards,pauvres,malades... Céline souligne bien cette faiblesse des personnes à secourir dès Semmelweis : « Chez Klin ne vont en définitive que celles qui parviennent à ces derniers instants, sans argent, sans soutien, pas même celui d'un bras pour les chasser de ce lieu maudit »234(*).Ce genre de situation désespérée permet ainsi au médecin d'éprouver des sentiments « positifs » à l'égard des patients. Ce rapport d'infériorité est indispensable pour que le narrateur célinien oublie sa crainte des hommes et retrouve enfin des sentiments d'amour et de confiance : « Quand ils sont debout, ils pensent à vous tuer... tandis que quand ils sont malades, y'a pas à dire, ils sont moins à craindre »235(*). La maladie est le moteur des romans de Céline mais un moteur fort singulier. Céline s'est, dès le début de sa carrière littéraire, engagé sous la bannière du naturalisme et du réalisme. Le tableau qu'il dresse de l'humanité est fait de chair et de sang, de souffrance de misère, mais il s'y trouve toujours un havre de paix ou de rédemption. La « mystique » célinienne est toujours imprimée d'une certaine forme de christianisme, à laquelle il manque une foi en Dieu que Céline a toujours écarté : « La misère humaine me bouleverse, qu'elle soit physique ou morale, elle a toujours existé, d'accord ; mais dans le temps on l'offrait à un Dieu, n'importe lequel (...). Notre époque d'ailleurs est une époque de misère sans art, c'est pitoyable »236(*).Il y a donc aussi, chez Céline, cet implacable réalisme qui provoque parfois chez le lecteur des réactions de rejet ou d'incompréhension. Pierre Drieu La Rochelle disait d'ailleurs de Céline : « Céline lui est bien équilibré. Céline a le sens de la santé. Ce n'est pas sa faute si le sens de la santé l'oblige à voir et à mettre en lumière toute la sanie de l'homme de notre temps. C'est le sort du médecin qu'il est, du psychologue foudroyant et du moine visionnaire et prophétisant qu'il est aussi »237(*).On retrouve dans D'un Château l'Autre cet hyperréalisme où se côtoient misère et maladie, dans cette description, par exemple, de l'ambiance microbienne à la gare de Sigmaringen : « J'avais des autres calamités ! ...gale, morpions, puces, gonos, poux... et que ça repassait ! Joyeusement !vous auriez dit la gare faite pour !...je voyais aboutir pour finir, une saloperie, un nouveau microbe, un fléau, une rigolade de tréponème, qui pousserait sur désinfectants ! »238(*) .Ou encore dans cette insouciance aveugle devant la vie et la mort : « Et le cas Caron ?... zut ! ...ils voient rien !...ils nient, ils fument, ils rotent, ils sont tout goguenards satisfaits, à peu près certains de vivre cent ans grâce à de ces petites pilules ! »239(*).Un réalisme, un fatalisme même, qui touche d'abord le médecin lui même

* 229 L.F Céline, Féerie pour une autre fois, Paris, La Pléiade Gallimard, tome IV, 1952,p.136

* 230 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.279

* 231 L.F Céline, D'un château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1956, p.151

* 232 L.F Céline, Lettre à Lucienne Delfaye 26 août 1935 in Cahiers Céline V, Paris, Gallimard, p.121

* 233 L.F Céline, Lettre à A.de Chateaubriant 14/9/41 in Cahiers Céline II, Paris, Gallimard, pp 288-289

* 234 L.F Céline, Semmelweis, Paris, L'imaginaire Gallimard, 1924, p.52

* 235 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.306

* 236 L.F Céline, Interview avec P.J Launay, novembre 1932

* 237 P.Drieu LaRochelle, NRF, mai 1941, le Bulletin célinien n°161 (février 1996), p.6

* 238 L.F Céline, D'un Château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.243

* 239 Ibid pp.26-27

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