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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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2.2 : LE MEDECIN MALADE 

« Pour parler franc, là entre nous, je finis plus mal que j'ai commencé...Oh j'ai pas très bien commencé... Je suis né à Courbevoie, Seine (...) Je suis médecin... »240(*). D'un Château l'autre commence comme c'est le cas de la plupart des romans de Céline, par une entrée en matière qui nous amène sans détour à l'essentiel pour ce qui est de la présentation de la médecine. L'écrivain reprend la plume et il se proclame médecin. Et le médecin est forcément « au plus mal », « fini »...comme l'écrivain d'ailleurs...On peut donc difficilement ne pas confondre l'écrivain et le médecin, les clients et les lecteurs. Même situation, même posture dérisoire et revendicative, même ton comique, agressif, cynique...La médecine permet de faire interférer la misère, l'absurde, la cruauté. Céline en parle d'un point de vue à la fois psychologique, moral, concret,insistant sur la nécessité de plaire et de compter,comme il le fait à propos de ses rapports avec les éditeurs : « La clientèle médicale,de vous à moi,confidentiellement,est pas seulement une affaire de science ou de conscience... mais avant tout,par-dessus tout,de charme personnel »241(*).La médecine apprend bien des choses sur la superficialité des gens,elle confronte à la misère ,ce qui n'a rien de surprenant mais en fait du médecin le premier qui être à en souffrir. C'est donc la misère sociale autant que physique qui frappe en premier lieu. Dés le Voyage au bout de la nuit, Céline avait choisi de se décrire en pauvre médecin des pauvres, description assez peu fidèle, comme nous l'avons vu,à sa situation d'hygiéniste de la SDN ... Le personnage de Bardamu,en effet,ne bénéficie pas vraiment d'une promotion sociale lorsqu'il va « s'accrocher en banlieue » et poser sa plaque de médecin généraliste sur sa porte ,sans autre ambition que de « souffler un peu et bouffer mieux un peu ».Même à ses débuts,le médecin est déjà vieux pour ainsi dire,déjà accablé par l'expérience de la guerre. Dès le début,Bardamu mange peu,dort mal ,est toujours à la limite de l'épuisement : « Le malade pour l'instant ,c'était surtout moi »242(*) constate-t il... Il souffre lui-même constamment de ce fameux vacarme de l'oreille interne qui l'empêche de dormir et le fait souffrir ,ce qui menace son équilibre. Il est lui-même un bien étrange médecin ,qui se présente avec cette vocation de malade perpétuel : « Moi,j'avais la vocation d'être malade (...) je me promenais autour des bâtiments hospitaliers (...) et ne les quittais qu'avec regret ,eux et leur emprise antiseptique »243(*) .Comme pendant la guerre où il attendait la blessure salvatrice ou en Afrique les fièvres qui justifieraient un rapatriement,Bardamu en vient,à chaque fois,à souhaiter une bonne maladie qui le fixerait sur son sort : « J'avais perdu comme l'habitude de cette confiance (...) il m'aurait fallu au moins une maladie,une fièvre ,une catastrophe précise pour que je puisse retrouver un peu de cette indifférence »244(*).On se souvient notamment d'une scène de Mort à Crédit où le narrateur médecin est montré au plus mal, pris de délire. Le médecin est précocement vieux car avant les études de médecine, il y a eu celle de la vie, ou plutôt celle de la mort, le « dépucelage » de la guerre qui initie à l'horreur et à la folie : « Fièvre ou pas, je bourdonne toujours et tellement des deux oreilles que ça peut plus m'apprendre grand-chose. Depuis la guerre ça m'a sonné. Elle a couru derrière moi la folie... »245(*). Le thème de la folie est aussi prépondérant dans le Voyage au bout de la nuit, toujours lié, cependant, au physiologique, à l'organique : la folie est explicitement décrite comme une maladie. C'est à la fin du roman que la maladie mentale trouve son terrain privilégié d'expression, dans l'asile de Baryton : elle est la manifestation des mensonges de l'homme : « la vie n'est qu'un délire tout bouffi de mensonges »246(*).Ce délire, forme physique et visible de la maladie mentale, est omniprésent : « Une marmelade de symptômes de délire » constate même le docteur Baryton. En outre la guerre a provoqué de nombreuses commotions cérébrales parmi les soldats traités au Val de Grâce ou à Issy : « Beaucoup de malades,(...) plus émotifs que les autres (...) se levaient la nuit au lieu de dormir,protestaient tout haut contre leur propre angoisse ,crispés entre l'espérance et le désespoir »247(*).En temps de guerre,la psychiatrie consiste surtout à distinguer les véritables malades mentaux,victimes de commotions cérébrales,des simples simulateurs immédiatement renvoyés sur le front. Bardamu lui-même a été victime d'un accès de folie dont il se demande s'il n'est pas lié à la rencontre de son alter ego, Robinson : « De le rencontrer à nouveau, Robinson, ça m'avait donc donné un coup et comme une espèce de maladie qui me reprenait »248(*).Le paradoxe est, qu'après avoir eu sa propre expérience de la folie,Bardamu doive s'occuper de malades mentaux dans l'asile dirigé par le docteur Baryton ,la fameuse « maison de santé » ,où elle atteint son apogée. Bref, le médecin est à la fois malade et presque fou, plongé dans la même misère que ses patients : « a force de me faire du mauvais sang et de passer entre les averses glacées de la saison, je prenais plutôt l'air d'un espèce de tuberculeux à mon tour »249(*) constate Bardamu. Et Céline y reviendra sans cesse, que ce soit dans D'un Château l'autre, Féerie pour une autre fois, Nord ou encore Rigodon. Mais il n'y a pas que son propre cas de médecin écrivain .Le motif du docteur malade est,d'une certaine manière, emblématique :on trouve,dans Guignol's band,un médecin bien mal en point,l'interne du London Hospital,Clodovitz, jeune, mais pourtant « perclus,souffreteux,traviole et des arthrites plein les jointures »250(*).Rigodon n'est pas en reste,avec cette scène entre le médecin narrateur délirant à l'extrême et le médecin revenant, Vaudremer,lui-même souffrant mais qui rend tout de même visite à son collègue... Dans son souci de mettre en relief cette misère de la médecine,Céline développe également le motif du médecin se faisant ausculter,sachant que l'auscultation est aussi une humiliation ,une mise à nu,sachant que le nu n'a rien de très glorieux (sauf quand il s'agit de certaines femmes) chez Céline...Ainsi le docteur Destouches se fait lui-même ausculter dans Féerie pour une autre fois...Dans D'un château l'autre, le médecin ausculté et rabaissé se trouve être cette fois un officier nazi,médecin chef de Siegmaringen ayant donc le pouvoir de vie et de mort sur le narrateur et sur ses proches : « A ce moment là Traub change de figure,de mine...(...) il me parle autrement (...) « est ce que je suis un peu spécialiste ?... » Oh non ! ... mais je connais un peu... (....) « Voulez vous m'examiner ? » - Certainement ! Otez votre pantalon, je vous prie !... » (...) il se décontracte, il se met on dirait en confiance... à table ! Il m'avoue (...) que son hostau est un enfer !... une lutte, un pancrace entre les services ! Médecins ! Chirurgiens !bonnes soeurs ! »251(*).Pourquoi faut il que le médecin soit malade, au moins autant, sinon plus que ses clients ? Est-ce un choix quasi masochiste de l'échec ? Un besoin de se précipiter au coeur de la misère et de la souffrance ? On pourrait expliquer cela comme une transcription du voyage de l'hygiéniste Destouches dans les usines Ford en 1925 : Dans le Voyage au bout de la nuit, Destouches n'a plus ce regard extérieur du médecin : il est l'un des leurs, il est, lui aussi, un ouvrier comme les autres, écrasé par les machines. Le médecin ne doit pas être au dessus du lot, comme un observateur au dessus de la fange, mais au contraire impliqué de toute son âme et de tout son corps, et jusqu'à l'écoeurement, dans les conditions les plus misérables.Le médecin, dans les romans de Céline, ne peut être lui-même en bonne santé. Mais on ne s'étonnera pas non plus du fait qu'il n'est pas capable de soigner et encore moins de guérir ses malades.

* 240 Ibid, p.9

* 241 L.F Céline, D'un Château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.9

* 242 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.240

* 243 Ibid p.186

* 244 Ibid.p.540

* 245 L.F Céline, Mort à crédit, La pléiade vol II, Paris, Gallimard, 1936, p.536

* 246 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932 p.365

* 247 Ibid, p.85

* 248 Ibid p.343

* 249 Ibid p.265

* 250 L.F Céline, Guignol's band, La pléiade vol III, Paris, Gallimard,1964, p.158-159

* 251 L.F Céline D'un château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, pp 387-388

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