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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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2.3: LA MEDECINE IMPUISSANTE :

Le plus souvent, le médecin, dans les romans de Céline, ne guérit pas. Il soulage même a peine... Il se contente plutôt d'être un témoin abattu, défait du règne de la souffrance. Ainsi le docteur Bardamu ne sait que s'asseoir et attendre tête basse pendant qu'une jeune avortée perd inexorablement son sang, goutte à goutte. Cette scène est peut être une des plus choquantes du Voyage au bout de la nuit. Peu d'autres passages, en tout cas, signifient avec plus de force l'impuissance de la médecine : «Je voulus l'examiner, mais elle perdait tellement de sang, c'était une telle bouillie qu'on ne pouvait rien voir de son vagin (...) Trop d'humiliation, trop de gêne portent à l'inertie définitive. Le monde est trop lourd pour vous »252(*).Dans le même roman,Bardamu s'agite davantage pour Bebert,le fils de la concierge,fait même tout son possible ,mais il n'obtient pas plus de résultat,échoue ,lui et toute la médecine ,présentée à cette occasion sous un jour bien dérisoire.

Il est vrai que l'exercice de la médecine se pratique le plus souvent dans les pires conditions, celles de la guerre ou des débâcles qui s'ensuivent. Par ailleurs il resterait à voir si les consultations du médecin dans les romans évoquent également la pratique de l'illustre obstétricien Semmelweis. Dans le Voyage,Bardamu est appelé au chevet de femmes en couches. Les deux fois il s'agit de grossesses qui sont tragiquement interrompues. Femmes « à la dérive »253(*) qui avortent ou perdent tout leur sang par des vagins où  suintent des caillots. C'est par exemple  aussi, dans D'un Château l'autre, l'humiliation de « toucher » sans gants, et les mains sales qui plus est, une femme sur le point d'accoucher dans un train : « Je touche... mais sans gants ! ...où me laverais je les mains ?... jamais j'ai été si humilié, misérable, « toucher » sans gants ! »254(*).Un comble pour un docteur qui a fait sa thèse sur I.P Semmelweis, l' « accoucheur aux mains propres »... Idem dans Bagatelles pour un massacre où l'on trouve une scène qui paraît tirée de Semmelweis. Le pamphlétaire-narrateur y relate les examens gynécologiques d'un médecin russe (le docteur Toutvabienovitch...)ne respectant pas les précautions d'hygiène élémentaires,examinant les femmes à toute vitesse ,les unes à la suite des autre avec un « jet de permanganate » pour tout antiseptique  : «Il manipulait fort crânement avec une rude dextérité tous ces attirails en déroute (...) un petit jet de permanganate et floutt !... je te plonge dans une autre motte ,la moitié du bras (...) pas une seconde de perdue !... comme ça ! Mains nues !... velues... dégoulinantes de pus jaune... sans doigtier absolument »255(*).  Dans le même registre, c'est également le manque de soufre ou de mercure pour soigner les femmes de Sigmaringen, dans D'un château l'autre, ou encore l'obligation de faire des piqûres sans avoir désinfecté l'aiguille dans Nord : « Alors morphine !... J'injecte...le Revizor d'abord... et puis les deux dames... la même seringue les trois...et la même aiguille ... »256(*)Ce manque de moyens atteint de telles proportions qu'il finit, comme souvent chez Céline, par déboucher sur un cynisme à la limite du supportable... Dans Nord, par exemple, lors d'un dialogue entre le narrateur et l'un de ses collègues : « Je lui raconte que moi-même médecin du Chella j'ai du faire une nuit plus de 200 piqûres... la même façon ! ...Aucun abcès ! (...) horreur pour horreur, il me raconte que, prisonnier à Krasnodar il avait dû amputer, à vif, absolument sans chloroforme, toute une salle de prisonniers russes... Harras ! ... comme Ambroise Paré ! - Oh les russes, remarquables, confrère ! ... les bêtes se plaignent, eux presque jamais !...et encore en plus, vous savez ce qu'ils me demandaient ? Puisque j'y étais ?... Que je leur arrache une dent !... deux dents !... en plus de leurs jambe... très rares les dentistes chez eux... » »257(*).

Les conditions sont donc effroyables, mais l'impuissance de la médecine n'en est pas pour autant seulement conjoncturelle... Céline est très clair là-dessus. Car, tout d'abord, et c'est le premier point, il n'y a pas de progrès de la médecine du point de vue du narrateur: « Progrès ! ... ils sont comme les ministères, ils se montent, on les gonfle, ils se défont... le temps de les voir, ils existent plus... »258(*).Et tant pis si le même homme a défendu avec vigueur, enthousiasme et lyrisme, dans sa thèse de doctorat, un certain Semmelweis, qui a fait faire à la médecine le progrès décisif de la prévention des infections de l'accouchement en insistant sur l'hygiène. Il est vrai que dans l'univers chaotique que nous décrit Céline, ce progrès, on l'a vu, ne peut guère être efficacement mis en pratique. Les médecins en sont donc réduits, dans cet univers, à distribuer des remèdes de fortune : les deux fameux CC de morphine dans D'un Château l'autre ; à faire en outre de dérisoires prescriptions : les nouilles, toujours dans D'un Château l'autre, réminiscences de l'enfance, au cours de laquelle la morale a été inculquée « à coups de torgnoles »...Des nouilles, de l'abstinence, pas d'alcool, pas de sexe... Voilà ce que préconise le docteur Destouches en cas de douleur à la prostate : « Vous Traub, vous ferez attention c'est tout ! vous vous surveillerez...pas d'alcool...pas de bière... pas d'épices... pas de cöit »259(*).Des prescriptions dérisoires,essentiellement hygiéniques, des soins minimes, pas d'opérations chirurgicales mais surtout, surtout : attendre que cela passe...Car de toute façon,les malades ne tiennent pas tant que ça à guérir,c'est à leur maladie qu'ils tiennent...L'univers misérable de Rancy modifie les conditions de la pratique médicale de Bardamu : les malades sont dominés par d'autres impératifs que leur guérison :étant donné la situation économique des habitants de Rancy,la santé ne leur vaut plus rien ;la seule chose nécessaire,c'est la sécurité financière : « Ils comptaient sur leur tuberculose pour se faire passer de l'état de misère absolue où ils étouffaient depuis toujours à l'état de misère relative que confèrent les pensions gouvernementales minuscules (...) la guérison ne venait que bien après leur pension dans leurs espérances »260(*). Ses malades sont dominés par les soucis économiques qui, en partie, définissent leur univers. Puisque le médecin épouse leur « cause » et essaie de leur être utile,il travaille non pas pour une guérison mais pour une continuation,au moins apparente,de leur maladie,ce qui justifierait l'allocation de la pension tellement souhaitée. Bardamu pratique, en quelque sorte, une fausse médecine. Plus étrange encore, ces maladies sont également un divertissement contre le néant et l'ennui absolu, comme le fait remarquer avec justesse Gustin à Ferdinand, dans Mort à Crédit: « Aux malheureux, retiens mon avis, c'est l'occupation qui manque, c'est pas la santé... Ce qu'ils veulent c'est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois...leurs gaz...leurs craquements... que tu découvres des rapports, des fièvres... (...) que tu t'étendes.... Que tu te passionnes... C'est pour ça que t'as tes diplômes... »261(*).On peut retrouver les échos d'un tel discours dans Guignol's band où les malades et les blessés, au nombre desquels le narrateur lui-même, exhibent fièrement leurs diverses plaies et blessures et en font même d'authentiques sujets de conversation... Le médecin soulage parfois, et c'est déjà beaucoup, quand il réussit à divertir les malades, mais surtout, il a pour véritable pouvoir d'abréger pour de bon leur souffrance en leur donnant la mort. La mort est en quelque sorte tout ce dont le médecin dispose comme arme pour se guérir de la maladie de la vie. Ainsi, dans D'un château l'autre, ces conseils hallucinants pour un suicide réussi : « Les gens qui peuvent plus se passent au gaz... la belle affaire ! Pensez que j'en connais un petit bout, en trente cinq ans de pratique (...) ils réussissent pas à tous les coups, de loin ! (...) Non ! Le gaz est pas une bonne affaire !... le plus sûr moyen croyez-moi, j'ai été consulté cent fois : le fusil de chasse dans la bouche ! Enfoncé, profond !... et pfang !... vous vous éclatez le cinéma !... un inconvénient : ces éclaboussures ! »262(*) .Tout comme l'insistance, dans le même roman et dans Féerie pour une autre fois, sur le seul véritable pouvoir du médecin, si démuni de tout par ailleurs : il posséde en effet du cyanure : « Jamais j'ai trahi les confiances, jamais j'ai rien abandonné ! ... ni un malade ni un soldat, ni un animal !... du cyanure tout de suite, et en joie... »263(*).Les médecins sont fondamentalement impuissants car c'est la vie elle-même qui est malade... Une citation de Montaigne, dans les Essais, illustre cette maxime : « Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant ».Si Montaigne propose des solutions à cet état de fait, en s'engageant dans la voie de la sagesse, Céline en reste à ce constat désespéré de cette imperfection de la vie et ne cesse de se confronter à la mort la plus concrète en tant qu'écrivain et médecin.

* 252 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Folio Gallimard, 1932, pp.260-261

* 253 Ibid p.260

* 254 L.F Céline, D'un Château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.422

* 255 L.F Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, pp.121-122

* 256 L.F Céline, Nord, Paris, La pléiade Vol II, Gallimard, 1960, pp 694-695

* 257 Ibid, p 695

* 258 Ibid p.270

* 259 L.F Céline, D'un château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.387

* 260 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, pp.333-334

* 261 L.F Céline, Mort à Crédit, Paris, La Pléiade vol II, Gallimard, 1936, p.521

* 262 L.F Céline, D'un Château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.29

* 263 L.F Céline, Féerie pour une autre fois, Paris, La Pléiade Gallimard, tome IV, 1952, p.230.

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