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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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2.4 : VERS UNE MEDECINE PLUS PROCHE DES HOMMES :

Le monde pour Céline est sans illusion et sans maquillage. Il nous présente les hommes tels qu'il les voit vivre, souffrir et mourir. Céline lui-même le dit, ses romans « payent » avant tout parce qu'ils se situent du côté de la vérité et ne s'accommodent pas de faux semblants. C'est exactement le cas des médecins qui, parce qu'ils sont du côté du corps, ne s'en laissent pas compter : « L'esprit est content avec des phrases, le corps c'est pas pareil, il lui faut des muscles .C'est quelque chose de toujours vrai un corps, c'est pour ça que c'est presque toujours triste et dégoûtant à regarder »264(*). Cette vérité, comme on pouvait s'y attendre, n'est donc pas très belle à voir. Ce que le médecin et l'écrivain rencontrent c'est la peur, la cruauté, la souffrance, bref toute la misère de la condition humaine : « La vérité, c'est une agonie qui n'en finit pas. La vérité de ce monde, c'est la mort »265(*), affirme avec force Bardamu dans le Voyage. Difficile de tromper un médecin ayant pris l'habitude d'aller directement au coeur des choses. Une scène du Voyage est particulièrement saisissante à ce propos : alors que sa fille se vide de son sang, la mère jouit littéralement d'avoir enfin une occasion de jouer la comédie .Mais rien n'échappe à l'oeil du médecin-ecrivain des rapports entre les individus et de la « comédie sociale » :« La mère ne regardait rien, n'entendait qu'elle-même « j'en mourrais docteur ! Qu'elle clamait. J'en mourrais de honte ! »Je n'essayais point de la dissuader. Je ne savais que faire (...) elle tenait le rôle capital, entre la fille et moi. Le théâtre pouvait crouler, elle s'en foutait elle, s'y trouvait bien et bonne et belle. Je ne pouvais compter que sur moi-même pour rompre ce merdeux charme »266(*).

Certes, nous avons vu que le médecin s'avérait impuissant dans cette circonstance. Mais le narrateur et le médecin ont encore cette petite supériorité qui est celle du regard qui ne se laisse pas envoûter par les illusions de la comédie humaine. Au début du Voyage, Bardamu, blessé au front, se voit conduit dans un hôpital de fortune à Issy les Moulineaux : « Nous étions hébergés ,nous les blessés troubles ,dans un lycée d'Issy les Moulineaux (...)on ne nous traitait absolument pas mal,mais on se sentait tout le temps,tout de même ,guetté par un personnel d'infirmiers silencieux (...) après quelques temps de soumission à cette surveillance,on sortait discrètement »267(*).L'organisation de l'hôpital prend ici une allure spécifique de lieu d'inquisition et de jugement permanent ,avec un développement de ce champ lexical ,« guetté »,  « soumission », « surveillance », en même temps qu'il est un endroit de menace et de mort : « les médecins s'promènent dans des mines toujours affables,la condamnation à mort ».Tout ,ici ,va a l'encontre du fonctionnement normal de ce type d'institution. Et cela dans un but bien précis :remettre dans les droit chemin des soldats dont l'idéal patriotique s'effrite ou paraît même complètement absent : nouvelle preuve que la vocation de ce lieu faisant office d'hôpital n'est pas la guérison mais plutôt un certain traitement moral .Bardamu est ensuite amené au Val de Grâce ,décrit assez sommairement : « citadelle ventrue si noble et toute barbue d'arbres (...) nous ne fîmes pas long feu au Val »,puis à l'hôpital Bicêtre où les angoisses ,les peurs,restent les mêmes : « Ici,à l'hôpital,comme dans la nuit des Flandres,la mort nous tracassait. »268(*).Bicêtre se situe dans le même univers que l'hôpital d'Issy : l'univers guerrier est mêlé à l'univers hospitalier. Preuve en est l'entrée en scène du médecin chef Bestombes : « Tout content de nous voir, qu'il semblait, toute cordialité dehors »269(*).S'ensuit un vif discours patriotique, visant à encourager le retour des hommes au front, un discours sonnant de manière très discordante aux oreilles de Bardamu, impression corroborée par les termes « mimiques »270(*) ou « entonne »271(*), qui transforment l'hôpital Bicêtre en un immense théâtre de la fausseté. Le regard du narrateur est, on peut le dire, un regard « clinique ».Pas seulement sur le plan scientifique...Le regard du médecin va au plus profond des choses,voit ce que les autres ne voient pas. De même, dans D'un Château l'autre le narrateur a le privilège de voir « l'envers » des anciens puissants du régime de Vichy, jusqu'à la description et la connaissance précise de la prostate de chacun d'entre eux. C'est un procédé cher à Céline : imaginer ou montrer les hommes, surtout les plus respectables, surtout les plus puissants dans un état de complète nudité, afin qu'ils en perdent leur « sale prestige »272(*).Nus, c'est-à-dire réduits à l'état de corps matériels, à leur vérité la plus crue d' « asticots mous et roses ».Dans D'un Château l'autre,le commandant Raumnitz devient « là,allongé sur ce lit,à poil,il est comme il est,ancien athlète épuisé... les chevilles enflées... (...) les muscles fondus, flasques...le squelette encore présentable... »273(*).Mais comme l'abbé Protiste dans le Voyage au bout de la nuit ,l'homme nu « ne reste plus devant vous en somme qu'une pauvre besace prétentieuse et vantarde qui s'évertue a bafouiller futilement dans un genre ou un autre »274(*). Médecin voyeur certes, mais aussi médecin à l'écoute : le personnage médical célinien préfère une médecine plus humaine, plus proche des hommes, à l'écoute de leurs souffrances. Dans D'un château l'autre, il se définit comme médecin tel qu'il le conçoit : « Moi c'est vu... je suis le Docteur « tant mieux »... (...) préposé : « remonteur de moral... »275(*).La pratique médicale chez Céline s'affirme aussi comme un point de rencontre, un espace de relation que le médecin entretient avec les autres hommes. Cette possibilité de contact et d'échange oral avec le patient va bien au-delà des problèmes de santé...Elle va s'étendre à l'environnement social et familial du patient. Cette psychologie médicale doit permettre de mieux comprendre en se rapprochant de la vraie souffrance. La pratique du docteur Destouches dans les dispensaires lui a vite appris à tenir compte des conditions de vie du malade, loin des abstraites considérations médicales. Il s'agit là de proposer une solution à chaque cas. Cette pratique médicale ne s'apprend pas seulement dans les livres ou par l'intermédiaire de grandes idées sur la profession : « On agite bien pour la galerie ,les grands problèmes comme on dit (...) rien de tel qu'un grand problème pour dissimuler flatteusement une radicale inaptitude à saisir les humbles contingences de la réalité,les exigences de la vie même »276(*).La sensibilité et l'intuition prédominent sur une connaissance froide et déshumanisée .Céline apparaît plus comme un humaniste que comme un véritable homme de science. S'il ne fut peut être pas un grand médecin, il fut toujours à l'écoute de ses patients. L'intégration de la médecine à l'univers misérable bouleverse la relation entre Bardamu, le narrateur du Voyage, et cet univers. Son attitude personnelle et sa profession semblaient aller de pair pour l'opposer à l'univers misérable et pour lui imposer la tâche de vaincre cet univers. Bien qu'il soit à l'intérieur de l'univers misérable à Rancy et quoique la médecine qu'il pratique soit partie prenante de cet univers, Bardamu fait en sorte, pendant quelque temps, de ne pas se laisser dominer par celui-ci. A plusieurs reprises, il refuse ou n'exige pas ses honoraires. Il justifie ainsi ce désintéressement au sujet de l'argent : « Les malades ne manquaient pas, mais il n'y en avait pas beaucoup qui voulaient payer. (...)Ils n'en ont déjà pas assez pour bouffer et aller au cinéma les malades, faut il encore en prendre du pognon pour faire des honoraires avec ? ». L'apport thérapeutique de la science semble donc bien mince :Céline, tout au long de son oeuvre va ainsi nous montrer son mépris de la recherche scientifique et des chercheurs, réduits à l'état de simples fonctionnaires. Ainsi dans le Voyage au bout de la nuit avec la description de l'institut Bioduret-Joseph et les préoccupations toutes matérielles du docteur Parapine : Bardamu se dit ,un jour,qu'il ferait bien d'aller consulter ,à propos d'un cas de typhoïde,ce savant reconnu qu'est Parapine. Mais ce dernier « avait appris lui, en vingt années,tellement de choses et des si diverses et de si souvent contradictoires sur le compte de la typhoïde,qu'il lui était devenu bien pénible à présent et comme qui dirait impensable,de formuler au sujet de cette affection si banale (...) le moindre avis net ou catégorique ».En réalité,Parapine n'attend rien de la recherche mais se préoccupe d'obtenir un prix d'académie pour pouvoir s'offrir un voyage à Venise... Céline exprime là un profond dégoût pour la médecine dont le principal souci est le profit personnel et l'avancement de la carrière, préférant les spéculations abstraites à la recherche d'un véritable remède. A cet opportunisme s'ajoute une pratique de la médecine dénuée de la moindre once d'humanité, voir même empreinte de violence, en témoigne cette violente diatribe contre les chirurgiens dans D'un Château l'autre : « Vous avez un fils qui se destine ? Se sent il réel assassin ?... inné ?décerveleur ? (...) qu'il le proclame, il a le don !... La chirurgie est son affaire ! Il a l'étoffe du grand patron ! »277(*)..La pratique médicale de Céline est aux antipodes : elle est avant tout une affaire de relation et d'échange, de compréhension de l'autre : « Avec la médecine (...), je m'étais bien rapproché des hommes »278(*).La recherche d'une profonde relation humaine à autrui est recherchée à travers la médecine ainsi qu'une prédominance de la sensibilité et de l'intuition sur une connaissance scientifique froide et déshumanisée.

* 264 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.277

* 265 Ibid, p.200

* 266L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.260

* 267 Ibid p.62

* 268 Ibid p.87

* 269 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.85

* 270 Ibid p.85

* 271 Ibid p.86

* 272 Ibid p.336

* 273 L.F Céline, D'un Château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.295

* 274 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.336

* 275 L.F Céline, D'un Château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.63

* 276 L.F Céline, « Mémoire pour les hautes études » (1932) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard, p.184

* 277 L.F Céline, D'un château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957, p.317

* 278 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.240

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