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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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CONCLUSION :

Si Louis Destouches est toujours resté fidèle à ce but premier de la médecine qu'est le soulagement des peines et de la douleur, il a aussi toujours insisté sur la nécessité d'une médecine rentable axée sur l'efficacité. Il n'y a aucun domaine touchant à la médecine où il n'ait été présent : jamais titulaire des pleins pouvoirs, toujours un peu en marge ce qui lui permet d'y être mais surtout d'observer. La recherche, la médecine internationale, l'industrie pharmaceutique, la médecine en dispensaire, la médecine coloniale... il n'y a pas de branche dans laquelle puisse s'exercer l'art médical dans laquelle il ne se soit investi, avec une compétence parfois limitée certes, mais toujours avec dévouement. Mais à cette image de la vie médicale du docteur Destouches correspond aussi la vision qu'il avait de la médecine. Vision complexe car s'y superposant finalement plusieurs images.

D'abord celle d'une médecine toute puissante, auréolée de prestige : un médecin « c'était un seigneur » lorsqu'il venait soigner dans le quartier du jeune Destouches à Paris. Mais à cette forme de puissance correspond une impuissance totale face à la mort. Alors la médecine devient « cette merde »279(*)incapable et dévalorisée. Céline demeura également toute sa vie hantée par cette vision complexe : adapter les moyens d'une médecine populaire aux conditions de vie moderne du prolétaire, médicaliser le malade travailleur. Sa position épouse deux lieux communs contradictoires :d'un côté un certain conservatisme défendant une médecine privée confinée à son exercice,en cabinet,et de l'autre un certain progressisme défendant un système de soins socialisés pour le prolétaire. A une médecine proche du malade,à son écoute,à son chevet s'oppose donc ,de prime abord,une médecine statistique,standard,oeuvrant pour le plus grand nombre et négligeant les cas. Une ambiguïté qui, sur le plan purement scientifique semble totalement inconciliable. Il n'en reste pas moins que la pensée sanitaire du Docteur Destouches nous est également d'autant plus précieuse qu'elle permet de revenir aux sources paradoxales du devenir-écrivain de Céline.

Mais l'amélioration de l'hygiène, de la médecine du travail ou des habitudes alimentaires ne changerait que superficiellement les choses car, pour Céline, l'homme est vicié au départ, « loupé » en quelque sorte. C'est une des nombreuses contradictions du personnage mais en même temps elle se comprend de par sa fonction de médecin. Il nous faut donc faire la part des choses : lorsque l'écrivain travaille dans l'absolu, il est en plein pessimisme et même l'exercice de l'écriture ne saurait masquer la faillite de l'homme, son irrémédiable échec. En revanche, lorsque le médecin s'exprime, par la force des choses, il oeuvre à un niveau relatif où l'action est souhaitable et réalisable. Changer la nature profonde de l'homme, l'anoblir n'est pas réalisable. L'améliorer quelque peu par l'hygiène et la médecine du travail, en revanche, l'est. C'est cette soif d'absolu en tant qu'écrivain qui rend Céline parfois amer et son goût pour la perfection des corps, des émotions et du style qui le rend exigeant. Mais c'est bien son sens des réalités qui en fait un homme d'action. Son engagement se fait sur le « terrain »,dans le sens où il essaie de surmonter l'absurdité de la vie,l'imperfection de l'Homme par une activité à son service,qui aille dans le sens de son amélioration,mais surtout dans une atténuation du malheur et de la misère comme il l'écrit dans Bagatelles pour un Massacre : « Permettre à l'homme une vie à peu près supportable »280(*).Nous ne sommes donc pas ,en ce qui concerne Céline ,en présence d'une contradiction entre l'écrivain et le médecin :la fiction romanesque permet une approche plus rigoureuse de la vérité de ce monde et de la condition humaine ;l'écrivain approfondit,en quelque sorte,le point de vue du médecin hygiéniste. En effet, en ce qui concerne les idées sociales, surtout médicales, exprimées tant dans ses écrits professionnels que littéraires, nous constatons une remarquable continuité. Le médecin et l'écrivain travaillent simplement dans des sphères différentes : le médecin toujours dans le relatif et l'écrivain toujours dans l'absolu. On ne peut isoler l'un de l'autre. Dans la plupart des entretiens accordés par Céline, leur association se fait sur le mode d'un reniement de toute vocation littéraire et l'affirmation d'une vocation médicale. Celle ci serait un rêve d'enfant, l'autre un accident purement alimentaire. Il insistera d'ailleurs d'autant plus sur cette idée qu'il sera de moins en moins médecin et de plus en plus écrivain... Les publications romanesques prenant largement le dessus dès après la publication du Voyage au bout de la nuit (rappelons que le dernier texte purement médical, « Pour tuer le chômage, tueront ils tous les chômeurs » date de 1933).Et les reproches qu'adresse Céline à la littérature sont nombreux, notamment en raison de l'illusion qu'elle crée. Encore moins que la médecine elle aura été un refuge pourtant tant recherché.

Tous les aspects, et de l'écrivain et du médecin forment donc la vie de cet homme. La dualité Céline/Destouches et Ecrits médicaux/Romans est finalement unifiée, elles sont les deux versants d'une même vocation, vouée à l'échec, confrontée inéluctablement à la mort, thématique par excellence du tragique célinien, ennemi tôt ou tard vainqueur de la médecine et des médecins. Céline se démarque en effet des autres romanciers médecins,Franck G Slaughter ou encore le français André Soubiran ,qui tous deux n'ont cherché qu'à décrire une activité médicale en la rendant accessible à la compréhension du public ,tout en essayant d'y mettre un peu de l'esprit qui anime cette profession. Les préoccupations de Céline ont été tout autres : comme on l'a vu, il a cherché d'abord à transmettre sa vision poétique du monde, à montrer les hommes sous un jour particulier à travers un message d'abord émotionnel et mystique. Fidèle à sa vocation, Céline a projeté son regard de médecin sur le monde avec toute la puissance du langage de l'écrivain.

* 279 L.F Céline, Mort à crédit, Paris, La Pléiade Gallimard, 1936, p.501

* 280 L.F Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, p.239

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