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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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3.3 : LE DOCTEUR DESTOUCHES :

Qui était le docteur Destouches ? Authentique pauvre n'ayant pas oublié sa condition misérable et venant en aide, en retour de sa réussite médicale, à ceux dont il est toujours resté proche ? Faux médecin ? Là encore les témoignages et les faits même sont contradictoires. Il convient pour y voir un peu plus clair d'étudier, les unes après les autres, les diverses images qui nous sont parvenues sur le comportement, le caractère et le personnage médical de Louis Destouches...

« J'ai toujours soigné avec beaucoup de douceur, si j'ose dire, tous ceux qui m'ont approché. J'ai sauvé énormément de gens, d'animaux... »53(*).Bâtie sur une vocation, l'expérience médicale, en dispensaire notamment, a conféré au docteur Destouches une lucidité qui le plonge et l'implique au coeur des choses et des êtres. Pour Céline, la pratique médicale est une expérience décisive, une sensibilisation aigue au désarroi des plus défavorisés. La grande majorité des témoignages concernant l'activité médicale du docteur Destouches convergent pour affirmer son caractère profondément humain et sociable,illustrant un désir de se rapprocher le plus prés possible de la souffrance de ses congénères. Dans L'année Céline 94,le professeur Henri Mondor témoigne : « Mon métier m'a permis de voir des malades qui m'ont dit avec quel dévouement et quel désintéressement il (le docteur Destouches) les avait soignés »54(*).Le professeur Robert Debré ,qui rencontra Céline en 1928,avait déjà remarqué cette vocation en parlant avec lui des malades tuberculeux ;il le voyait ainsi « s'enfoncer dans cette contemplation de la misère,voulant en être le témoin et désirant porter ses efforts qu'il savait peu efficaces vers l'amélioration du sort de ces malades »55(*).Idem lors de son passage au dispensaire de Sartrouville :  « Tout le monde l'aimait bien. Les malades l'aimaient bien »56(*) affirme ainsi une infirmière. Ainsi de la plupart des témoignages sur le comportement de Céline se dégage une impression forte de bonté et de dévouement rendue par la confiance qu'on lui accordait. La somme de témoignages contenue dans la thèse de François Balta nous en donne encore une parfaite illustration : « Il était très aimé de la clientèle, restant longtemps à parler avec les malades »57(*) se souvient le fils du docteur Malouvier, dont Céline fut le remplaçant au Havre. Il fit preuve, et ce tout au long de sa carrière, d'un effort de dialogue, d'écoute qu'il trouvait pourtant lui-même bien vain. On mesure bien ce désarroi face à la vanité dans cet extrait de D'un Château l'autre à propos d'une patiente de Meudon, Mme Niçois : «  La subtilité, le tact des soins du cancer des vieillardes, c'est peu ou prou impossible croyable (...) ce qu'il vous faut, vous, pour que votre patiente ne vous envoie pas foutre ! »58(*).Une infirmière ayant travaillé avec lui au dispensaire de Sartrouville appuie l'effort de dialogue que le docteur Destouches engageait avec ses patients : « Il les dépouillait, il les épluchait tous...Il avait énormément de psychologie »59(*).

Il convient toutefois de tempérer ce jugement. Il serait faux de proposer une telle vision de l'attitude du docteur Destouches sans apporter d'autres témoignages qui semblent aller dans un tout autre sens : le docteur Guy Morin note,dans les Cahiers de l'Herne : « Je passe sur les conversations médicales ,au moins étranges tenues devant les malades sans le moindre souci de leur réaction »60(*).Dans une lettre à Cillie Pam,datée de 1937,Céline écrit ceci : « Il me faut subir encore les malades et même les patrons et puis mère et fille hélas »61(*).La légende du médecin proche de ses malades parce que pauvre lui-même paraît elle aussi exagérée :son activité s'est surtout trouvée au sein des dispensaires qui le rémunérait et le problème de l'argent ne s'est donc pas réellement posé... Ses expériences de médecine libérale, à Clichy ou à Saint Germain en Laye sont beaucoup trop peu nombreuses pour que l'on en déduise immédiatement et d'après cela un désintéressement sans bornes... Un dernier témoignage, celui du docteur Gaston Ferdiére qui a travaillé au service psychiatrique du dispensaire de Clichy, s'avère déjà plus contrasté: « Mme Bleuze était aussi l'assistance sociale d'un généraliste, le docteur Louis Destouches, célèbre en littérature sous le nom de Céline, et qu'elle ne portait pas dans son coeur, le trouvant rébarbatif, très sec avec les malades et un peu rapide dans ses observations quoique parfois capable de paroles bienveillantes. Un jour, elle fut choquée profondément de le voir taper sur son ventre de femme enceinte : « Alors ça se passe bien, là dedans ? » »62(*).

De plus, Céline n'a eu de cesse d'entretenir ce mythe, encore tenace, du « pauvre médecin des pauvres ».La responsabilité de cette légende peut être attribuée à son éditeur Denoël, datant du lancement du Voyage au bout de la nuit. Cette oeuvre magistrale aurait été écrite par un médecin n'ayant pu aller au lycée, qui aurait du travailler dés l'âge de onze ans, et qui, devenu médecin, serait resté fidèle au peuple qu'il soigne gratuitement. Alors que le succès littéraire se fait grandissant, que le docteur Destouches devient Céline, les entretiens qu'il accorde se font presque toujours sur son lieu de travail, au dispensaire de Clichy :  « Céline,en tenue blanche de clinique (...) m'accueille avec cette bonhomie qu'on retrouve dans les salles de garde (...) puis il faut que Céline voir un malade ;or ,il me fait passer sans façon dans une salle voisine ,où il revient me trouver dés qu'il a écrit son ordonnance »63(*),rapporte ainsi un interviewer venu trouver l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Il s'est inventé ce véritable rôle social, cette figure du « médecin des pauvres », attaché à son métier et revendiquant sans cesse, et avec exagération, son origine modeste : « J'ai commencé dans la misère et je finis comme tel d'ailleurs»64(*).Cette position, cette identité médicale, issue des milieux populaires, l'éloigne en tout cas, et c'est un choix volontaire de la part de Céline, du monde de la lecture, des lettres et de la littérature. Cette affirmation perpétuelle de sa condition médicale au détriment de son métier d'écrivain nous permet en tout cas de le penser : Céline renvoie l'image d'un médecin vivant loin du monde, en banlieue, au milieu des pauvres. Son oeuvre véritable ne serait pas littéraire mais consisterait plutôt à prendre en charge la misère régnante. L'écriture est plutôt de l'ordre de l'à-côté alimentaire, du besoin matériel que du véritable appel vers le souci d'autrui que constitue la médecine qui est, au contraire de la littérature, une activité se situant dans la réciprocité avec le monde.

Au final, Céline apparaît plus comme un humaniste que comme un véritable homme de science, mais il n'était pas pour autant un charlatan: les descriptions purement médicales, en particulier physiologiques, qui ponctuent l'oeuvre, attestent de la bonne connaissance de son métier par Céline. Par exemple l'évocation, dans D'un château l'autre, de sa crise de paludisme : « vous prenez le frisson solennel !... et vous saccadez votre lit ! Qu'il crie ! craque ! vous allez d'accès en accès ! »65(*). L'exemple du Voyage au bout de la nuit est lui aussi saisissant :on peut y relever tout un vocabulaire technique concernant la maladie (typhoïde, syphilis, cancer...) ainsi que des signes d'affections dues à des conditions particulières, notamment en ce qui concerne le séjour de Bardamu en Afrique (diarrhée, nausée, fièvre...).Les maladies physiques sont présentes tout au long de l'univers miséreux de Bardamu : phtisie, bronchites, méningites. Ce dont nous pouvons être certain, c'est qu'il s'est toujours efforcé de mieux connaître les hommes à travers, notamment, la pratique médicale. Et si cette expérience s'est parfois révélée décevante, il n'a jamais abandonné ni renié sa passion pour la médecine et ne s'en est jamais détourné. Il est resté jusqu'au bout au service de ses patients, fidèle à sa vocation : « Oh j'ai été bien des choses il paraît...Mais je suis sur d'avoir été un acharné médecin »66(*).

* 53 L.F Céline, entretien avec M.Pacaud in Bulletin Célinien n°177, Juin 1997 p.21

* 54 Pr H.Mondor, cité dans L'année Céline 1994, Du Lérot, IMEC éditions, 1995 p.226

* 55 F.Balta La vie médicale de Louis Destouches, Paris, Thèse médicale, 1977, p.29

* 56 Témoignage anonyme, in Bulletin célinien n°210, juin 2000, p.7

* 57 F.Balta La vie médicale de Louis Destouches, Paris, Thèse médicale, 1977, p.54

* 58 L.F.Céline, D'un château l'autre, Paris, Gallimard, 1957, pp.60-61

* 59 Entretien avec des infirmières du dispensaire de Sartrouville, Bulletin célinien n°210, juin 2000, p.7

* 60 Dr Guy Morin in Cahiers de l'Herne : Céline, p.208

* 61 L.F Céline « Lettre à Cillie Pam» (1937), in Cahiers Céline 5, Paris, Gallimard, p.143

* 62 Gaston Ferdiéres, La mauvaise fréquentation rapporté dans L'Année Céline 1991, Du Lérot Editions, 1992, pp 148-150

* 63 Interview datant de 1933 rapporté dans P.Roussin,Misère de la littérature,terreur de l'histoire, Paris,NRF Gallimard,2005 p.30

* 64 L.F Céline, rapporté par Jean Guénot in Cahiers de l'Herne, éditions de l'Herne, op.cit

* 65 L.F Céline, D'un château l'autre, Paris, Folio Gallimard, 1957 p.90

* 66 L.F.Céline,  Lettre à un correspondant non identifié  in L'année Céline 90, Du Lérot, IMEC éditions, p.82

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