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La protection de l'enfant vidomegon au Bénin : mythe ou réalité ?

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par Hospice Bienvenu HOUNYOTON
Université catholique de Lyon / UPMF Grenoble - Master 2 recherche 2009
  

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LA PROTECTION DE L'ENFANT VIDOMEGON AU BÉNIN : MYTHE OU RÉALITÉ ?

MEMOIRE PRESENTE PAR :

Bienvenu Hospice HOUNYOTON

En vue de l'obtention du Master 2 Recherche

« Histoire, Droit, Droits de l'Homme »

SOUS LA DIRECTION DE :

Charles M. KABEYA

Marie DOURIS

Année Académique 2008- 2009


« Je certifie sur l'honneur que le présent mémoire est le résultat d'un travail personnel effectué conformément aux normes universitaires en matière de recherche et dans le respect de la charte de l'IDHL de 2008 relative à l'élaboration du mémoire de Master 2 Recherche.

Les opinions émises dans cette étude, ne reflètent pas nécessairement la philosophie de l'IDHL ni celle de l'Université Catholique de Lyon. Par conséquent, elles n'engagent que son auteur ».

REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer mes sincères remerciements à Monsieur Charles M. KABEYA et Madame Marie DOURIS pour m'avoir accordé la chance de travailler sur la protection juridique et sociale de l'enfant Vidomègon au Bénin.

Je vous remercie surtout pour vos précieux conseils qui ont été déterminants pour la réalisation de cette étude. Je vous en suis tous deux très reconnaissant.

Je remercie également tous ceux qui de près ou de loin ont contribué à la recherche d'informations et de documents nécessaires à la réalisation de cette étude consacrée à la dérive du Vidomègon  au Bénin notamment Brice, Florent et Serge pour le recueil des témoignages des Vidomègon.

INTRODUCTION

Dans la société traditionnnelle d'autrefois, en particulier du Sud Bénin, est née et s'est développée une pratique de placement temporaire ou à long terme d'un enfant par ses parents géniteurs dans d'autres familles avec pour objectifs l'éducation et la socialisation de l'enfant connue sous l'expression de Vì?ómåg?'n. C'est une pratique qui a lieu en Afrique ouest africaine connue sous le terme de placement, de confiage ou de transfert de l'enfant. La pratique Vì?ómåg?'n apparaît dès lors comme l'un des traits traditionnels des systèmes familiaux africains, qui se pratique sur la base du respect des règles coutumières inspirées de la philosophie de la personne humaine. La pratique Vì?ómåg?'n revêt une double dimension à savoir : une dimension éducative et sociale. Selon Zoukanéini Yanoussi, « la dimension éducative découle du fait qu'en milieu traditionnel, l'enfant élevé ailleurs que dans son foyer naturel est traité avec moins d'indulgence par des tuteurs garants des traditions et valeurs sociales 1(*)». En milieu urbain, le Vì?ómåg?'n selon cet auteur permet à un enfant issu d'un milieu à la base rural voire défavorisé ou pauvre d'être scolarisé ou d'apprendre un métier. La dimension sociale de la pratique Vì?ómåg?'n tient du fait qu'elle permet de resserrer les relations de parenté ou d'alliance. C'est une manifestation de solidarités entre membres d'une famille, une ethnie ou une communauté. La pratique Vì?ómåg?'n produit et entretient des liens sociaux non seulement entre les membres issus d'un ancêtre commun mais aussi entre amis et alliés par le mariage, le pouvoir...etc.

La pratique Vì?ómåg?'n repose sur la forme sociale d'organisation traditionnelle qui caractérisait la société béninoise d'avant les indépendances. C'est pourquoi, elle est très ancrée dans les consciences individuelle et collective. L'ensemble de la communauté la considère comme une marque déposée et l'une des formes de solidarité entre membres de la société et de protection de l'enfant qui a lieu dans la société traditionnelle. Placer un enfant ou adopter un enfant à cette époque , c'est exprimer son attachement à la grande famille, à la communauté et aux valeurs qu'elles véhiculent. Dans ce système où la société prévoyait en effet pour un enfant une protection, comparable à l'organisation des sociétés occidentales qui se déploient à mettre en place un système d'adoption sur fond de mesures législatives et institutionnelles, l'enfant est intégré dans un système de formation tout en étant appelé à contribuer à la participation des activités domestiques et économiques de sa famille d'accueil. La pratique Vì?ómåg?'n se distingue en toute logique de l'adoption légale moderne et se définit comme un système traditionnel de protection où l'enfant placé auprès d'un tiers est élevé comme tous les autres enfants de la famille d'accueil.

Elle se pratique dans l'intérêt supérieur de l'enfant placé appelé aussi en langue Fon2(*) du Sud Bénin, « Vì?ómåg?'n » : un enfant placé auprès de quelqu'un, un enfant vivant chez un tiers, mais aussi chez des parents ou des tuteurs. L'avantage pour le « Vì?ómåg?'n » est de bénéficier en raison de son statut d'une éducation, une socialisation et de profiter du système traditionnel de protection tandis que pour les parents, il s'agit d'assurer à leur progéniture un avenir meilleur. Cette éducation ou la socialisation qui sous tend le placement permettait à l'enfant de se prendre en charge plus tard au plan social, économique, professionnel et politique dans la société. Quant aux éducateurs ou tuteurs ayant à charge un « Vì?ómåg?'n », c'est une marque de reconnaissance sociale et de considération de se voir confié un enfant qui lui obéira au même titre que ses propres enfants. Ces derniers percevaient, le Vì?ómåg?'n comme une faveur, un signe de reconnaissance de leur réussite sociale et mérite et sont tenus en droit de les élever comme leurs propres enfants sans aucune discrimination. Pour un tuteur, se voir confié un enfant, c'est un signe de reconnaissance sociale. C'est aussi une manière pour le tuteur d'exprimer sa solidarité envers les autres membres de la grande famille. Accepter un Vì?ómåg?'n, à l'époque traditionnelle, c'est jouir d'un statut d'un membre influent dans la société, une reconnaissance sociale, signe de notoriété d'un citoyen au sein de la société. Signalons qu'à l'époque traditionnelle, la participation de l'enfant aux activités du ménage d'accueil ne se fait pas au détriment de la socialisation ou de la formation de l'enfant. Privilégier l'intérêt économique de la pratique Vì?ómåg?'n au détriment de son objectif socio-éducatif, était perçu comme une haute trahison, une exploitation du mineur à la limite une violation des droits de la personne de l'enfant. D'ailleurs, la communauté garant de la tradition et de ses valeurs sanctionne toute personne qui ne se conformerait pas aux exigences culturelles notamment en matière de respect des droits de l'enfant en société. La dérive du placement était sanctionnée par l'ensemble de la communauté qui veille au bon fonctionnement d'une pratique qui aura montré tout son intérêt pour les enfants et son utilité pour la société. C'est comme çà que des milliers de béninois ont été grâce à cette pratique élevés, scolarisés et éduqués suivant les règles communautaires d'éducation et les normes traditionnelles de respect de la personne humaine et en particulier de l'enfant. La pratique Vì?ómåg?'n confirme la représentation sociale de l'enfant dans la société traditionnelle béninoise, considéré comme une incarnation des ancêtres et des forces invisibles de la nature. L'enfant, représentant dans cette vision traditionnelle comme l'assurance vieillesse des parents, l'espoir pour la relève est avant tout considéré comme une source de richesse pour sa communauté d'appartenance. L'enfant est un être désiré et vénéré par tous. Il appartient à la lignée c'est-à-dire à la communauté entière, d'où l'attachement de cette dernière à son éducation et à sa socialisation. L'enfant est pris en charge dans la société traditionnelle par l'ensemble des membres qui constituent son clan qui ont une obligation morale et sociale de le protéger. Un enfant rejeté, abandonné était perçu comme inconcevable et contraire aux règles communautaires. La pratique Vì?ómåg?'n est une originelle invention de socialisation, d'éducation et de protection des enfants qui a fonctionné pendant des siècles et assuré à de nombreux enfants béninois une éducation ou une socialisation pour la vie.

En résumé, la pratique Vì?ómåg?'n, est une pratique de socialisation, d'éducation et de protection de l'enfant qui est très ancrée dans la conscience collective des béninois. Outre ces fonctions sociale et éducative, cette pratique est aussi significative de la mobilité de l'enfant, c'est-à-dire de sa circulation au sein du cercle communautaire et entretient ou maintient les liens sociaux entre les membres de la grande famille. Derrière la pratique Vì?ómåg?'n, se trouvent des enjeux d'éducation, de socialisation et de protection de l'enfant mais aussi des enjeux vitaux pour les parents et la communauté. Elle a fait le bonheur de milliers d'enfants issus de la basse classe et leur a ouvert les portes du plein épanouissement.

Mais les choses se passent autrement depuis deux décennies surtout en zones urbaines où des comportements nouveaux viennent bouleverser les règles traditionnelles de socialisation et de protection des enfants placés. En effet, le passage de la tradition à la modernité est à l'origine des changements que l'on constate aujourd'hui au sujet de la pratique Vì?ómåg?'n. Avec l'avènement de l'économie du marché et des familles nucléaires, le Bénin entre dans une nouvelle marche vers le progrès, qui semble ignorer les règles traditionnelles notamment de protection des enfants vulnérables et démunis. En effet, la paupérisation de la masse de plus en plus croissante : fruit de la modernisation non maîtrisée et de la mondialisation, les contraintes économiques et les nouveaux contextes sociaux rendent plus difficile l'accueil de la pratique traditionnelle du Vì?ómåg?'n. La pauvreté des masses et l'esprit mercantile ayant abouti à la « marchandisation » de l'être humain et plus particulièrement de l'enfant, n'ont pas favorisé le succès jadis connu de la pratique de placement d'enfant. Avec les diverses mutations des moeurs, des valeurs traditionnelles notamment culturelles et sociales, que le Bénin a connues, la pratique Vì?ómåg?'n a perdu tout son sens traditionnel. Elle se trouve dévoyée, détournée et pervertie. La perversion du placement aujourd'hui a atteint des proportions vertigineuses et très inquiétantes au point où la réflexion théorique parle de l'émergence d'un nouveau phénomène qui est celui du Vì?ómåg?'n. Le phénomène Vì?ómåg?'n se distingue de la pratique Vì?ómåg?'n qui était protectrice des droits de l'enfant placé. Il se caractérise par le travail précoce des Vì?ómåg?'n, la maltraitance, l'exploitation économique et la traite des Vì?ómåg?'n. Ce nouveau phénomène dont l'ampleur est très inquiétante frappe beaucoup plus les enfants vulnérables notamment ceux dont les parents éprouvent de difficultés à faire face à leurs besoins élémentaires dans les villages et campagnes ne disposant pas d'infrastructures socio-économiques essentielles de scolarisation. Ces enfants sont envoyés par leurs parents dans les villes pour y scolarisés, éduqués ou apprendre un métier. Mais une fois arrivé en ville, ces enfants vont victimes de formes subtiles de la pratique Vì?ómåg?'n qui les soumettent au lieu de les protéger à une exploitation économique. Ils vont être aussi victimes de formes de violences de tout genre, de la traite, soumis illégalement et précocement au travail. Bref, le phénomène Vì?ómåg?'n viole les droits fondamentaux de l'enfant aujourd'hui au Bénin. D'où la dérive du Vì?ómåg?'n qui constitue l'objet principal de notre étude. La dérive du Vì?ómåg?'n viole les droits et libertés fondamentales de l'enfant placé dont les conditions de vie sont très dégradées. Le Vì?ómåg?'n dans l'entendement des uns et des autres, rime aujourd'hui avec maltraitance, exploitation, traite et autres souffrances pour l'enfant Vì?ómåg?'n, qui vit une sorte de calvaire. Cette dérive qui entraîne des conséquences dommageables aux enfants placés, traduit la nouvelle perception ou représentation de l'enfant dans la société béninoise. La dérive transforme la représentation sociale de l'enfant, viole les différentes conventions sociales et internationales en matière de protection de l'enfant. Même l'État se trouve dépassé par son ampleur et ses conséquences malgré les nombreux dispositifs législatifs de protection de l'enfant en vigueur au Bénin. Cette situation peut s'explique aussi par la défaillance de l'État qui n'offre pas les garanties de protection aux enfants placés. En peinant à s'acquitter de ses obligations éducatives et de protection des enfants, le pouvoir a laissé un terrain libre à la dérive du Vì?ómåg?'n qui frappe les enfants placés qui sont aujourd'hui abandonnés comme en témoigne le manque de mesures spécifiques sur les conditions de leur placement et des obligations des supposés tuteurs.

Une analyse de la dérive du Vì?ómåg?'n laisse envisager qu'elle serait considérée comme l'un des multiples effets induits par la pauvreté et la modernisation du pays. Il suffit pour s'en convaincre de constater ses différentes manifestations et ses conséquences en matière de violation des droits de l'enfant.

Mieux, malgré l'ampleur de la dérive et ses conséquences sur les droits de l'enfant, force est de constater que la pratique Vì?ómåg?'n ne fait l'objet d'aucun encadrement juridique. Les tuteurs de Vì?ómåg?'n ne sont soumis à aucune règle de droit qui détermine et fixe leurs droits et obligations vis-à-vis des Vì?ómåg?'n. Ils sont libres et peuvent agir sans aucune crainte. En dépit des cris d'alerte des défenseurs de droits de l'homme et des associations de la société civile, les autorités n'ont pas su réagir et la situation se caractérise toujours par une absence d'un texte juridique en matière de placement d'enfant au Bénin. Face à cette situation aux conséquences désastreuses pour les enfants Vì?ómåg?'n, victimes de maltraitance, de traite et d'exploitation économique, se pose une problématique majeure à savoir :

Quelle est la part de responsabilité de l'État dans l'émergence du phénomène Vidomègon et qu'elle est la pertinence du système béninois de protection de l'enfant face à ce nouveau phénomène au sein de la société ?

L'autre question qui se pose alors est, comment expliquerait-t-on le silence de l'État qui a pourtant signé la plupart des instruments internationaux de protection de l'enfant et pour quoi s'intéresse-t-il aux seules conséquences du phénomène Vidomègon ?

Il s'agira pour nous de mettre en évidence la défaillance et le silence coupable de l'État face aux nouveaux enjeux de la pratique Vidomègon mais aussi de la place accordée aux Vidomègon dans le système actuel de protection au Bénin. Ce sera aussi l'occasion de voir si le Vidomègon ne mérite-t-il vraiment pas une protection spéciale, qui lui permettrait de se développer et de s'épanouir dans son environnement en respect des différents instruments de droits de l'enfant auxquels le Bénin a librement adhérés ?

Des interrogations subsidiaires à cette problématique majeure sont nécessaires afin de mieux répondre à cette problématique. Ces dernières nous serviront de mieux guider la construction de notre objet d'étude. C'est ainsi que nous nous sommes interrogé également sur la pratique Vì?ómåg?'n. Quelle signification peut-on donner de nos jours à la pratique Vidomègon aujourd'hui au Bénin ? Répond-elle toujours aux normes d'expression de solidarité entre les familles et de protection de l'enfant ? Quelles sont les mesures prises pour protéger les enfants placés ? Existe-t-il aujourd'hui des pistes capables de combattre la dérive du Vì?ómåg?'n ? Si oui lesquelles ?

Pour répondre à cette problématique ainsi qu'aux questions subsidiaires qu'elle suscite, nous avons construit des hypothèses de recherches et définit des variables explicatives. Notre première hypothèse de recherche considère que :

- le passage de la société traditionnelle à une société moderne non endogénisée et mal maîtrisée, serait l'une des raisons de la transformation de la représentation sociale de l'enfant ;

La deuxième hypothèse quant à elle soupçonne que l'inertie, l'irresponsabilité de l'État face aux questions de paupérisation des masses ainsi que son indifférence face à la situation de l'enfant Vidomègon, contribueraient à la dérive du Vidomègon et à la violation des droits et libertés de l'enfant placé près du tiers au Bénin.

Comme variables explicatives de la dérive du Vì?ómåg?'n et de la violation des droits de l'enfant placé aujourd'hui dans la société béninoise, nous évoquons des causes d'ordre économique et social, la variable politique sans oublier la pauvreté et ses impacts sur les masses rurales.

L'objectif général de cette étude est de fournir les indicateurs pertinents sur les droits des Vì?ómåg?'n dans la société béninoise d'aujourd'hui et d'alerter sur l'impérieuse nécessité de réglementer la pratique Vidomègon et d'une définition du statut juridique du Vidomègon en République du Bénin.

De façon spécifique, l'étude vise à

- Inciter les pouvoirs publics à agir expressément afin de garantir aux enfants placés une protection digne en respect aux engagements internationaux de droits de l'homme ;

- Sensibiliser la société civile à oeuvrer plus pour la lutte contre la pauvreté, seule gage d'une protection sûre et renforcée des Vidomègon au Bénin.

Pour mieux appréhender la protection juridique du Vì?ómåg?'n et vérifier nos hypothèses de recherche, nous avons adopté une démarche méthodologique scientifique à double approche basée sur la recherche documentaire et l'empirisme. Ces deux approches ont été complétées par des entrées sociologiques et juridiques.

La première approche méthodologique reconnue pour son caractère comparatif nous a été d'une très grande utilité en ce sens qu'elle nous a permis de passer en revue la littérature dans le domaine de la protection et du placement d'enfant. Dès la formulation de notre thème d'étude, nous avons fait une fouille affinée d'éléments anthropologiques, sociologiques pour saisir la représentation de l'enfant, son statut, son rôle et le sens de la protection dans les sociétés traditionnelles précoloniales. Cette approche a procédé également à l'analyse bibliographique systématique des ouvrages portant sur le phénomène Vì?ómåg?'n au Bénin. La littérature relative à ce sujet est très riche et abondante mais ne parle que de ses conséquences. Très peu d'articles et ouvrages abordent la question fondamentale de la place de l'enfant dans la société actuelle ou du Vì?ómåg?'n. Tout est orienté vers le trafic et le travail d'enfants sans une analyse de ce qui est à la base de la naissance du phénomène Vì?ómåg?'n. Cette recherche documentaire malgré cela, nous a néanmoins servi et car il nous a permis d'obtenir les informations nécessaires liées aux manifestations de la dérive du Vì?ómåg?'n. La recherche documentaire a été complétée par des recherches sur internet sur le sujet. Cette posture scientifique nous a servi de structurer l'arrière plan théorique de cette étude.

La deuxième approche est empirique. Étant donné que cette dernière est fondée sur l'expérience, nous sommes parti, dans le cadre de cette étude, de notre propre perception du phénomène et de nos propres expériences en animation des projets de développement local pour structurer notre réflexion. Cette approche s'appuie également sur les observations effectuées au plan national, les différentes études menées par l'Unicef, le BIT, l'État et la société civile notamment les nombreuses organisations non gouvernementales sur le phénomène Vì?ómåg?'n. L'approche empirique nous a été d'une grande utilité pour nous et a permis le recueil de témoignages d'enfants victimes de ce nouveau phénomène. Nous n'avons pas pu pour des raisons de temps et d'éloignement de notre milieu de travail entendu certains acteurs notamment les parents, les trafiquants et quelques défenseurs des droits de l'enfant. Ceci pourrait constituer l'une des insuffisances de cette étude, car les témoignages ou propos de ces derniers pourraient mieux nous aider dans la compréhension de certaines choses. Mais celà n'affecte en rien la qualité et l'originalité de cette étude qui se veut une contribution à la réflexion sur la nécessité de protection des Vì?ómåg?'n en République du Bénin. En effet, l'originalité de la présente étude réside dans le fait qu'elle ne s'est pas contentée d'étudier le trafic, la traite ou encore moins l'exploitation économique du Vì?ómåg?'n mais aborde plutôt l'épineuse question de la protection juridique et sociale du Vì?ómåg?'n dans la société moderne béninoise.

Afin de mieux appréhender la dérive du Vì?ómåg?'n et d'élucider les préoccupations qu'elle suscite, nous avons organisé et structuré notre réflexion autour d'un raisonnement scientifique décliné en deux grandes parties complémentaires.

Dans la première partie de cette étude, nous faisons un voyage en arrière dans l'univers traditionnel béninois. Il a été question d'appréhender dans un premier chapitre, la vision traditionnelle de l'homme, des droits et devoirs de l'individu en communauté, les garanties de ces droits et devoirs et enfin la place de l'enfant dans cette vision sans oublier la protection de ses droits. Dans un second chapitre, nous exposons la pratique Vì?ómåg?'n en retraçant ses origines, ses fondements et son évolution dans la société. Mais avant cet exposé, nous avons au préalable posé les jalons en abordant les questions de la représentation, l'éducation et la socialisation de l'enfant dans la société béninoise.

Dans son ensemble la deuxième partie consacrée à la dérive du Vì?ómåg?'n, essaie d'aborder les éléments de réponse apportés par l'État béninois ces dix dernières années. Cette partie est structurée autour de deux grands chapitres. Le premier se veut une exposition de la dérive du Vì?ómåg?'n notamment de ses manifestations et son impact sur les droits et libertés de l'enfant placé. Pour ce qui concerne le second chapitre, nous avons analysé le système de protection de l'enfant au Bénin sur la base des différents instruments nationaux et internationaux en matière de droit de l'enfant. Ce chapitre a été l'occasion de questionner la pertinence et l'efficacité du système actuel de protection de l'enfant au Bénin mais aussi des réponses apportées par l'État pour asseoir une protection spécifique aux enfants Vì?ómåg?'n de plus en plus nombreux.

PREMIERE PARTIE : LES DROITS DE L'ENFANT DANS LA SOCIETE TRADITIONNELLE.

Cette première partie est consacrée à la compréhension du fait socioculturel que constitue la pratique Vì?ómåg?'n dans la société traditionnelle béninoise. Nous organiserons non seulement notre analyse autour de ses origines et fondements mais aussi de son rapprochement avec la vision traditionnelle des droits de l'individu. Pour ce faire, un premier chapitre traite d'abord des droits de l'individu dans l'univers traditionnel mais aussi de ses devoirs et du système traditionnel de garantie des droits à l'époque pré-coloniale.

Le deuxième chapitre de cette première grande partie a été consacré à la pratique Vì?ómåg?'n : une invention originelle de protection de l'enfant dans cet univers traditionnel. Autrement, ce chapitre fait l'état des lieux des droits et devoirs de l'enfant dans le système traditionnel structuré autour d'une représentation très forte de l'enfant.

CHAPITRE I- LES DROITS ET DEVOIRS DANS L'UNIVERS TRADITIONNEL BENINOIS

En abordant la question des droits et devoirs dans la société traditionnelle béninoise, ce chapitre jette les bases nécessaires à la compréhension et à la perception de ces deux notions dans une société où l'individu reste essentiellement rattaché au groupe social d'une manière exclusive. Il vise également à souligner la conception traditionnelle de l'individu et du monde (Section 1) et fait un état des lieux de la question des droits et devoirs de l'individu en communauté ainsi que des mécanismes de leur protection (Section2).

Section 1- La vision traditionnelle de l'homme et du monde

Cette section aborde le système de croyances par rapport à la création du monde et de l'homme. Elle traite dans son ensemble, les préoccupations liées à la mort, au culte des anciens mais aussi en la croyance des forces naturelles.

Paragraphe 1- La tradition béninoise : sa vision du monde et des droits de la personne humaine.

Grâce aux travaux de chercheurs béninois notamment de Honorat Aguessy, de Maximilien Quenum, du Père Kiti et d'étrangers, on connaît le mythe de la création dans la société traditionnelle béninoise. Le mythe fondateur de la tradition béninoise, reconnaît qu'au commencement du monde, il y a un être suprême désigné par Dieu. Il est le créateur de toutes les choses qu'il contrôle. Il y aura l'homme, le représentant de Dieu sur terre, doté de pouvoirs pour assurer l'organisation sociale et conduire la destinée humaine. Cette conception du monde souligne la vision particulière de la tradition béninoise du monde et de l'être humain. C'est justement ce que tentera de faire ressortir ce paragraphe organisé autour de la question de la création du monde, la place et le rôle de l'homme dans cet univers.

1- Un monde créé par le Dieu Unique

Selon la mythologie traditionnelle béninoise, le monde ne vient pas du néant. Au commencement, il y a un être suprême qui créa la nature, les animaux, les divinités et les humains. Tous seront placés sur son contrôle et il détermina les rôles des uns et des autres. La mythologie traditionnelle béninoise ne conçoit pas la création du monde comme ex-nihilo mais l'attribue à un créateur unique, insaisissable et insondable. Au commencement de la création de l'univers, on retrouve selon la tradition Mahou ou Mawu désigné par l'Abbé Kiti3(*) par le terme de « Dieu le Créateur Unique ». L'ecclésiastique pense pour sa part qu'il est le créateur du monde mais aussi des fétiches. Cette thèse est d'ailleurs confirmée par d'autres mythes de la création à travers tout le continent. Il le compare à un roi avec ses ministres ou encore à un maître et ses serviteurs. Le Professeur Aguessy4(*), dans un article publié dans les cahiers des religions africaines en 1970, confirme cette vision de la création suivant le modèle béninois. L'auteur révèle qu'à l'origine du monde, il y avait Mahou et Lissa deux divinités dont l'association donne le Créateur. La première selon l'anthropologue est de sexe féminin tandis que la deuxième est  du sexe masculin. Le monde serait né et bâti autour de cette paire de divinités. À chacune des deux échoit une mission spécifique. C'est ainsi que la mise en accord de la nature va être incombée à Mawu, divinité de la fertilité qui sera assistée dans son immense tâche par Dan (serpent), symbole de la vie et du mouvement. À Lissa, divinité de la force et du feu assistée de Gou une divinité de la transformation, de l'industrie et de la culture, reviendra la mise en ordre du monde des hommes. L'union entre Mawu et Lissa engendra plusieurs autres divinités communément appelées Vodoun désigné par Aguessy comme  « Toute puissance dépassant l'entendement humain et agissant au niveau de l'invisible même si ses actions ne se révèlent que dans le monde visible5(*) ». Cette version est proche de celle de Pierre Erny, qui renchérit l'auteur en soulignant que dans la mythologie dahoméenne, « le Créateur est un bisexué, qui engendre deux jumeaux, Lisa qui est mâle apparaissant comme un être solaire et Mawu la femelle représentant la lune6(*) ».

Maximilien Quenum dans une tentative d'explication de la genèse de l'univers, n'a pas apporté un démenti à cette précédente explication. Il pense aussi que «  le monde que nous habitons n'a pas toujours existé et que Dieu en est son Créateur 7(*)». Ce dernier est désigné par cet auteur par des termes assez parlants à savoir Sê (Esprit protecteur), « Sêgbo-Lissa » : le maître des hommes, des esprits des plantes, de tout ce qui existe. Tout ce qui existe dépend de lui et de façon absolue. Cette vision laisse penser à toute la grandeur de Dieu dans l'univers traditionnel, qui est un « être immense, infini, éternel, universel, simple et immuable 8(*)». Il ne se distingue pas d'une divinité et en ce sens représente les fétiches et les Vodoun. La mythologie retient qu'il créa d'abord les astres, les fleuves, les mers et les animaux, tous placés sous la coupole de « Gbêto : le père du monde créé »9(*), qui n'est rien d'autre que l'homme. Par cette perception, l'homme est le maître incontesté du monde et par conséquent de la nature. Nous entendons par la nature l'ensemble des règnes végétaux, animaux et minéraux. Autrement, c'est l'homme qui gouverne la terre, la faune, la flore, les mers et les animaux. Il est le premier dans cette nature et son idéal au regard de la tradition, est de vivre en harmonie avec cette nature. C'est pourquoi, le Créateur lui confia son patrimoine avec des dons de perfection. Toutefois, ses pouvoirs seront encadrés avec des contre pouvoirs que sont les forces invisibles.

2- L'invisible dans la tradition

La mythologie traditionnelle accorde une place prépondérante à l'invisible pour expliquer et justifier la création du monde. Elle développe une conception très particulière du monde avec un poids déterminant du monde invisible réputé être celui des dieux, des ancêtres et de toutes les forces qui assurent l'équilibre. Afin d'équilibrer les pouvoirs dans le monde, Dieu créa des forces invisibles redoutables qui contrôlent les actions de l'homme sur terre. Elles représentent toutes les divinités créées par Dieu créateur, les esprits, les génies mais aussi les ancêtres. Ces forces flottent quelque part dans la nature et surveillent l'activité de l'homme. Certains les rangent carrément dans un monde à part : celui de l'au-delà et de l'invisible. Pourtant, ce monde de l'invisible et de l'au-delà est considéré pour paraphraser Ferdinand Ezémbé, « est un monde ambigu en raison de l'absence d'une certitude duplication du monde possible des vivants10(*) », qui laisse craindre les actes de l'homme sur terre. En revanche l'au-delà serait un lieu quotidien selon cet auteur « qui peut être la nuit, la mer, les carrefours, les forêts sacrées, la source des fleuves, les collines 11(*)». L'au-delà dans la tradition béninoise, représente le lieu de vie par excellence des ancêtres morts mais aussi le « pays » des génies, des fantômes, des revenants et des esprits. En ce qui concerne les ancêtres, ils seraient tapis dans ce monde avec un regard à la fois de protection sur leurs descendants et de sanction de tous ceux qui ne se comporteraient pas bien selon les recommandations du Dieu le créateur pour maintenir une cohésion sociale dans la société. Les ancêtres sont des êtres invisibles qui habitent parmi les humains sous diverses formes notamment sous forme d'animaux ou d'autres espèces de la nature. Ce sont les vrais détenteurs de droits dans la société traditionnelle. Ils sont craints par les hommes en raison de leur caractère sacré et des forces mystiques dont ils disposent. Cette représentation des ancêtres donne tout un sens à la notion de représentation de la personne humaine. C'est ainsi par exemple, qu'il est admis par la conscience collective, que les ancêtres sont nécessaires au monde visible des humains sur terre. Leur bonne volonté est parfois jugée trop nécessaire pour le bien-être et le bonheur des humains. En toute conséquence, ils sont respectés, choyés, suppliés apaisés par des actions de grâce à travers des sacrifices individuels ou par des rites, pour soit manifester le regard porté sur eux par les humains, soit pour leur demander d'intercéder auprès du créateur pour les péchés commis ou pour exhausser leurs voeux.

La compréhension qui se dégage de cette perception du monde, nous amène à formuler l'idée selon la quelle dans l'univers traditionnel béninois, il y aurait selon la croyance un univers global constitué de forces visibles et invisibles. Les forces invisibles bien qu'elles ne soient pas réelles au sens de la raison, sont bien réelles selon la tradition et il faudra bien vivre avec elles, les louer et calmer par des rites magiques qui sont de l'ordre religieux. L'autre caractéristique du monde invisible, est qu'il reste dominé par une multitude de divinités communément appelées fétiches avec des pouvoirs et dons de protection et/ ou de sanction. Certaines de ces divinités relèvent du monde céleste, d'autres des mondes terrestres ou des nymphes. C'est le cas par exemple du Vodoun ou de la divinité Sakpata dans la mythologie traditionnelle, qui est le protecteur de la terre et le prodigateur de maladie dont la variole et la rougeole. Le Hêviosso est perçu comme le maître ou l'arbitre des airs et la divinité qui sanctionne les malintentionnés et les méchants dans la société. Quant aux Tolègba, toxoxu, ils représentent respectivement la sécurité, la richesse mais en même temps le fauteur de trouble c'est-à-dire roi de la division et de la punition à travers la malformation d'un enfant.

Quant au monde des vivants, il est composé des hommes, guidés et contrôlés par les forces du monde invisible, lequel est identifié à un univers où vivent de façon permanence les forces mystiques. Ces forces mystiques et invisibles sont incontrôlables par l'homme, d'où son attitude à observer ses recommandations et les bonnes règles de conduites qu'elles prescrivent. En retour, il peut réclamer des droits mais aussi doit s'acquitter de devoirs vis-à-vis des autres espèces, de ses semblables, des forces du monde invisible et du créateur. En exemple, la tradition recommande que lorsqu'on coupe un arbre de la forêt, il faut toujours envisager d'en planter un pour assurer la perpétuation de l'espèce et assurer ainsi l'équilibre de l'écosystème.

Somme toute, la conception traditionnelle du monde reconnaît un créateur assisté de divinités, d'ancêtres, génies et autres éléments de la nature. C'est une conception basée sur un monde visible et invisible. Cette conception est très forte et se trouve dans toute l'explication que les gens donnent de leurs comportements, attitudes, gestes et manières de faire dans la société.

Paragraphe 2- La perception traditionnelle de l'homme

La mythologie de la création dans la société traditionnelle, reconnait et accorde une place privilégiée à l'homme. La littérature orale ou le discours sur ce dernier dans la société, est très riche et le considère comme le maître du monde visible c'est-à-dire des vivants. Par son génie d'invention, sa capacité d'organisation et ses actions, il domine l'univers en harmonie avec celui-ci. Il s'impose par sa haute valeur et transcenderait l'humain. D'où son caractère sacré auquel vient se greffer toute son utilité pour l'organisation de la vie.

* 1 YANOUSSI.Z., « Les déterminants démographiques et sociologiques du confiage des enfants au Burkina-Faso », in Etude de la population Africaine, Vol 22, N° 2, 2007, p 205-231.

* 2 Peuple de la République du Bénin, et fondateur de l'ancien royaume du Dahomey qui s'est développé à partir de la ville d'Abomey. Comme les Adja avec lesquels ils sont associés à partir du XVIIème siècle sous le nom d'Adja-Fon, les Fon tiennent leur origine des migrations yoruba venue de l'est et leurs liens matrimoniaux avec les populations locales. Nés des contacts entre les grands courants culturels de l'Est et de l'Ouest du Golfe de Guinée (Ewé), les Fon ont intégré les esprits locaux à leurs croyances. Cette synthèse se manifeste à travers l'art, la religion et les attributs du pouvoir.

* 3 KITI. (Abbé). « Religions traditionalistes », Études dahoméennes, nouvelle série, n°11, janv. 1968, Porto-Novo, lRAD.

* 4 AGUESSY.H., « La divinité Legba et la dynamique du panthéon Vodoun au Dan-Homé », Cahiers des religions africaines, 4° année, janv.1970, Kinshasa

* 5 AGUESSY.H., op. Cit

* 6 ERNY.P., « L'enfant dans la pensée traditionnelle de l'Afrique noire », L'Harmattan, Paris, 1991, P 61.

* 7 QUENUM.M., « Au pays des Fons : us et coutumes du Dahomey », Maisonneuve et Larose, 3ème édition, Paris, 1983, p 61.

* 8 QUENUM.M., op. Cit. p 66.

* 9 QUENUM.M., op. Cit. p63.

* 10 EZEMBE.F., « L'enfant africain et ses univers », Karthala, Paris, 2003, p 74.

* 11 EZEMBE.F., op.cit.

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