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L'estime de soi dans la philosophie de Kant

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par Thomas Giraud
Université Paris I Panthéon-Sorbonne - Master 2 Recherche 2010
  

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Thomas GIRAUD Diplôme : Master 2 Recherche

thgiraud@hotmail.com Domaine : Sciences Humaines et Sociales

Mention : Philosophie

L'ESTIME DE SOI

DANS LA PHILOSOPHIE DE KANT

UFR Philosophie
Spécialité « Histoire de la philosophie »

Sous la direction de M. le Professeur Christian BONNET

Avertissement

· Les références en note de bas de page qui ne mentionnent ni l'auteur ni la date de parution de l'ouvrage cité renvoient à des ouvrages de Kant. Pour chacun de ces ouvrages, l'année de parution figure dans la bibliographie.

· Les titres d'ouvrages de Kant sont donnés dans les notes de bas de page sous forme abrégée (sauf Correspondance). La bibliographie explique ces abréviations en les reprenant entre parenthèses à la suite du titre in extenso.

Remerciements

Nous remercions d'abord M. le Professeur Christian Bonnet de ne pas avoir sousestimé l'intérêt de l'estime de soi dans la philosophie de Kant en acceptant d'encadrer nos recherches sur ce thème.

Nous remercions également tous nos professeurs de l'année qui, à travers leurs séminaires, nous ont enseigné par l'exemple l'art de la recherche philosophique.

Nous remercions enfin Kiyoko qui, pour nous aider, a su sacrifier ses inclinations sensibles et respecter la loi de son devoir conjugal.

Introduction

D'après la lecture que fait Kant de l'histoire de la philosophie morale, la question des devoirs de l'homme envers soi-même a été négligée, voire niée, par les penseurs qui l'ont précédé. L'enseignement traditionnel des devoirs, par exemple celui que donne Wolff, met en avant les devoirs de l'homme envers autrui. Une des raisons pour lesquelles la question du devoir envers soi-même a été aussi peu traitée tient, selon Kant, à l'apparente contradiction du concept même de devoir envers soi-même : comment en effet l'obligeant pourrait-il être en même temps l'obligé ? Pourtant, on peut argumenter en faveur du caractère non contradictoire de ce concept, comme Kant en donne l'illustration dans la Doctrine de la vertu1.

Si l'homme a bien un devoir envers lui-même, la philosophie morale peut et doit s'interroger sur le fondement de cette espèce du devoir. « Devoir !, mot grand et sublime, (...) quelle origine est digne de toi ? »2, demande Kant dans une apostrophe célèbre. Il y répond par l'idée de « personnalité »3, de liberté de la volonté (voir notre section 2.2.1). Le fondement du devoir en général, c'est donc la personnalité. Or, la personnalité définit chez Kant la propriété essentielle de l'homme comme être raisonnable, si bien qu'il évoque souvent la personnalité dans les termes de l'humanité. Le fondement du devoir, c'est l'idée d'humanité, et le fondement du devoir envers soi-même, c'est l'humanité dans sa propre personne : « le même être, conçu selon sa personnalité, c'est-à-dire comme un être

1 Voir DV, pp. 700-702

2 CrPr, p. 713

3 CrPr, p. 713

doué de liberté intérieure (homo noumenon), est un être capable d'obligation et en particulier d'obligation envers lui-même (l'humanité en sa personne) »4.

Mais cette réponse ne suffit pas à déterminer le fondement du devoir envers soi-même. Il est en effet loisible de diviser la notion de fondement selon la ligne de partage qui sépare l'objectif du subjectif. On peut ainsi concevoir un fondement objectif et un fondement subjectif du devoir envers soi-même. L'idée, tout à fait objective, de personnalité fournit le premier. Mais y a-t-il une réalité subjective qui serve de fondement au devoir ? Kant répond par l'affirmative : « dès qu'il s'agit non seulement de se représenter le devoir, mais de lui obéir », « l'on cherche le fondement subjectif des actions, dont dépend avant tout, à

condition de pouvoir le supposer, ce que l'homme va faire, et non seulement le fondement objectif, qui détermine ce qu'il doit faire »5.

Quelle est donc la réalité subjective qui fonde nos devoirs ? Qu'est-ce qui correspond subjectivement à l'idée de personnalité ? La réponse à cette dernière question ne peut être fournie que par l'effet de la représentation de la personnalité

sur le sentiment comme faculté susceptible d'être affectée par des concepts de la
raison. Or, « cette idée de la personnalité (...) éveille le respect »6. C'est le respect

de l'humanité qui fonde subjectivement nos devoirs. Et, de même que l'humanité en sa propre personne fonde objectivement les devoirs envers soi-même, le respect de l'humanité dans sa propre personne fonde subjectivement ces mêmes devoirs.

Or, cette dernière forme du respect peut adéquatement être caractérisée comme une estime de soi. Le respect se définit en effet comme le sentiment de la valeur de quelque chose ou quelqu'un : « A proprement parler, le respect est la

4 DV, p. 702

5 Fin choses, p. 322

6 CrPr, p. 714

représentation d'une valeur »7. De manière similaire, on a l'habitude de définir l'estime de soi sentimentale comme le sentiment de sa propre valeur. L'estime de soi est donc un cas particulier du respect : c'est le respect de sa propre valeur. Le respect de l'humanité dans notre propre personne, en tant que respect de la valeur que nous confère l'humanité dans notre personne (voir notre section 1.2.1), en tant que respect d'une valeur de notre personne donc, constitue bien une estime de soi. C'est bien l'estime de soi (comme respect de l'essence humaine dans notre personne) qui fournit le fondement subjectif des devoirs envers soi-même : Kant écrit, au sujet « du respect pour son propre être », que « ce sentiment (qui est unique en son genre) est le fondement de certains devoirs, c'est-à-dire de certaines actions qui peuvent se concilier avec le devoir envers soi-même »8. Ainsi, l'étude de l'estime de soi nous plongerait au coeur de la moralité.

L'estime de soi est le sentiment de sa propre valeur, avons-nous-dit. Mais quelle est la valeur de ce sentiment ? Quelle utilité présente-t-elle dans la vie morale, si elle réside au coeur de la moralité ? Nous avons vu qu'elle prétendait servir de fondement subjectif aux actions se conciliant avec le devoir envers soimême. Cette prétention est-elle légitime ? L'estime de soi joue-t-elle, sous d'autres formes subjectives, d'autres rôles moraux liés à ce statut de fondement subjectif ? Telles sont les questions principales que nous poserons à l'estime de soi subjective, telle qu'elle se donne à voir dans la doctrine morale kantienne. Nous pouvons pressentir que, ce faisant, nous serons conduits à explorer tout ce que Kant appelle la « part subjective »9 de la moralité, c'est-à-dire l'ensemble des conditions psychologiques de la moralité.

7 Fdts, p. 260-261

8 DV, p. 686

9 Correspondance, p. 446-447

Mais, de la même manière que l'on peut se servir de l'opposition entre le

subjectif et l'objectif, l'intérieur et l'extérieur, l'invisible et le visible, pour concevoir deux sens de la notion de fondement, on peut aussi s'en servir pour distinguer deux grands sens de l'expression d' « estime de soi ». L'estime de soi dans son sens subjectif, c'est un sentiment qui s'éprouve dans l'intériorité de sa conscience, à l'abri des regards d'autrui. Le respect qu'un tel éprouve pour la valeur de la nature humaine dans sa personne nous en a fourni un exemple. En revanche, l'estime de soi en son sens objectif, c'est l'estime de soi telle qu'elle peut se manifester extérieurement à autrui. C'est la manière objective dont on fait preuve de l'estime subjective que l'on a pour soi-même. Il s'agit alors d'une action ou d'une manière d'agir, la façon dont un homme agit objectivement lorsqu'il s'estime au sens subjectif, l'expression visible du sentiment d'estime de soi invisible.

Nous nous demanderons donc si la philosophie pratique de Kant donne à penser une forme objective de l'estime de soi. Si c'est le cas, on peut d'ores et déjà soupçonner que Kant fait résider l'estime de soi objective au coeur de la moralité objective, définie comme l'ensemble des actions se conciliant avec le devoir envers soi-même, puisque le pendant subjectif de cette estime de soi semble occuper une position centrale dans la moralité subjective. Dans une telle hypothèse, il serait de la plus grande importance, pour la philosophie morale, d'étudier aussi l'estime de soi objective. Nous poserons donc à nouveau la question de la fonction remplie par cette forme dans la vie morale. S'agit-il d'une disposition naturelle ou d'un devoir ? S'agit-il d'un vice ou d'une vertu ?

Dans une perspective traditionnelle, l'utilité de la philosophie morale consiste à moraliser les moeurs. Or, le moyen d'une telle moralisation réside dans

l'éducation : « Dans l'éducation », écrit Kant, « il faut veiller à sa moralisation [celle de l'homme] »10. Pour finir, nous essaierons donc de tirer les conséquences qu'une pédagogie morale pourrait tirer des thèses de philosophie morale que nous aurons dégagées. Nous nous demanderons si et comment les éducateurs doivent établir dans l'esprit des jeunes âmes une disposition à l'estime de soi, pour faciliter l'influence de la loi morale sur leur volonté.

*
**

1. L'estime de soi est-elle un devoir ?

Examinons d'abord la question de savoir si la notion d'estime de soi sert, dans la philosophie kantienne, à enseigner à l'homme un devoir qu'il possèderait, à savoir un devoir qu'il aurait de s'estimer lui-même. Dans une perspective kantienne, peut-on à bon droit forger une formule qui commanderait « Tu estimeras ton prochain comme toi-même », sur le modèle de la formule biblique, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ?

Dans la Doctrine de la vertu, au paragraphe XII de l'introduction, Kant prend bien soin de montrer que l'estime de soi n'est pas un devoir : « dire que l'homme a le devoir de s'estimer lui-même est parler improprement »11. Mais, au paragraphe 11 de la même Doctrine de la vertu, dans l'exposé qu'il fait des devoirs de l'homme envers lui-même considéré uniquement comme être moral, Kant affirme que l' « estime de soi est un devoir de l'homme envers lui-même »12. Comment résoudre cette apparente contradiction ? Nous allons voir qu'il convient de distinguer avec Kant deux formes de l'estime de soi, une forme qu'on pourrait appeler « esthétique », d'une part, et une forme « morale » ou « pratique », d'autre part.

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