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Théorie de la Reconstruction Rationnelle. Programmes de Recherche et Continuité en sciences

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par Julien NTENDO BIASALAMBELE SJ
Faculté de Philosophie St Pierre Canisius, KInshasa - Licence en philosophie 2007
  

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IV. CONCLUSION GENERALE

Nous avons voulu, dans ce travail soutenir, avec Imre Lakatos, la thèse selon laquelle l'histoire des sciences est rationnelle et continue. Il a été question de sauver la rationalité scientifique contre toute tendance au scepticisme et à l'irrationalisme, et contre ceux qui professent un progrès discontinu de l'activité scientifique. A la suite d'Imre Lakatos, nous avons engagé le débat pour ou contre plusieurs théories de la rationalité scientifique qui, en leur manière, énoncent des critères de démarcation entre la science et la pseudo-science, c'est-à-dire une certaine définition de la science, ainsi que des critères d'acceptation et de rejet des théories scientifiques. De manière plus directe, nous avons, à la suite de Lakatos, engagé une discussion critique avec La logique de la découverte scientifique de Karl Popper et la Structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn. Il s'y agit, non pas de les réconcilier, mais d'offrir une lecture plus approfondie de Popper afin de le sauver des attaques de Kuhn, et d'épurer Popper en y intégrant les éléments pertinents de Kuhn, pour une compréhension plus adéquate du jeu scientifique. On peut alors faire les points.

Si l'on demandait à Lakatos de dire ce que sont la science, le progrès et la rationalité scientifique, il aurait répondu dans les termes suivants. La science n'est pas un type de connaissance prouvée ni probable, car les théories scientifiques les plus établies ne sont toujours pas à même de prouver leur connaissance. La science n'est pas non plus un ensemble discontinu de conjectures, qui seraient sorties victorieuses face au modus tollendo expérimental ; ceci du fait de l'utopie de l'évidence de la base empirique factuelle sur laquelle repose toute vérification. La science n'est pas non plus un ensemble de théories admises par une simple convention : l'arbitraire, le relativisme et le danger d'élever au rang de science n'importe quelle théorie, minent de l'intérieur le conventionnalisme pur et simple. Il s'en suit que le progrès scientifique ne suit pas les codes d'honneur qui ont été remises en question, c'est-à-dire que la science et le progrès scientifique ne peuvent se dire d'après les critères falsificationnistes, justificationnistes et conventionnalistes. Ce progrès n'est pas cumulatif, et moins encore discontinu.

Ainsi, reprenant les éléments pertinents de ces théories de rationalité, Lakatos opère un dépassement. A ses yeux, l'activité scientifique n'opère nullement avec des théories isolées. Elle engage des séries de théories, organisées en un système cohérent, c'est-à-dire en un programme de recherche. Dans sa constitution, un programme de recherche comporte une structure normative permanente, conventionnelle et conventionnellement irréfutable. Ce cadre normatif détermine l'esprit général ainsi que les idées directrices de la recherche. Pour garantir l'inattaquabilité de ce noyau dur, le scientifique adopte de nouvelles auxiliaires qui lui servent bouclier ou de glacis protecteur. Ces hypothèses affrontent les réfutations, et si celles-ci sont plus victorieuses, le chercheur remplace ces hypothèses auxiliaires par d'autres, capables d'assurer la survie du programme. Ce remplacement est déterminé par l'heuristique positive et obéit à l'exigence de compatibilité.

L'heuristique positive, par sa relation dialectique avec l'heuristique négative, offre l'essentiel de l'activité scientifique. Elle nous a apparu d'abord comme un travail théorique consistant à fournir les principes nécessaires dans l'adoption du glacis protecteur ; ensuite elle est une entreprise de construction des modèles mathématiques miniaturisés d'interprétation de la réalité. Ainsi, l'heuristique positive assure une autonomie relative de l'activité scientifique.

On parle d'autonomie par le fait que l'attitude du chercheur en face des anomalies se modifie radicalement dans la méthodologie lakatosienne. Ce qui compte comme anomalie ne provient nullement de l'extérieur du programme : l'heuristique positive prévoit déjà les anomalies auxquelles le chercheur va se confronter ainsi leur importance, et l'ordre dans lequel le chercheur devra les aborder. Ainsi, l'heuristique positive offre au chercheur une plus grande marge de liberté en face des anomalies. Au lieu d'arrêter le travail théorique lorsque émerge un contre-exemple, le chercheur choisit de minimiser l'anomalie et de continuer librement sa recherche, dans l'espoir que il parviendra ultérieurement à transformer les exemples récalcitrants en exemples de corroboration du programme de recherche.

C'est là dire que Lakatos rompt avec la procédure par conjecture et réfutation. Un fait singulier ne peut faire s'écrouler une théorie universelle. L'activité scientifique ne s'arrête pas en lorsque surgissent des anomalies, elle poursuit courageusement son chemin. Minimiser les erreurs dans la pratique scientifique, c'est la manière commune d'agir de tous les scientifiques, c'est aussi une grande marge de rationalité. On sait d'ailleurs avec la thèse dite Duhem-Quine, qu'en cas de contre-verdict expérimental, au lieu de rejeter la nouvelle théorie, le chercheur réévalue sa théorie interprétative : il modifie les faits pour laisser vivre la théorie.

Il appert ainsi que la méthodologie de programmes de recherche repose sur un vaste travail d'adjonction de nouvelles hypothèses qui, du reste doit obéir à un principe majeur de scientificité : la capacité de nouvelles hypothèses à opérer un déplacement progressif. Une série de théories qui se veut scientifique doit apporter un double progrès, théorique et empirique. Elle devra, d'abord être théoriquement capable d'expliquer tout le contenu de connaissance fournie par sa rivale ; ensuite, elle devra prédire des faits inédits ou nouveaux inattendus ou impossibles à partir de la théorie rivale ; et enfin, une partie de ces faits inédits doit être corroborés par l'expérience. Le déplacement progressif, entendu comme prédiction de la nouveauté factuelle est critère de scientificité et condition de progrès d'une série de théories à l'intérieur d'un même programme. Une théorie qui opère un tel déplacement supplante sa rivale, elle est alors une théorie mature. Au cas contraire, elle est immature et elle dégénère. On comprend alors que l'évaluation ne consiste pas en un schémas binaire qui engage une théorie face à un fait, mais qu'elle est une évaluation triviale ou une relation triangulaire entre deux théories de même niveau et l'expérimentation.

Lakatos prévient cependant que la nouveauté théorique paraît évidente pour plus d'une théorie. Elle est immédiate. Ce qui n'est pas le cas pour la nouveauté empirique. Une théorie qui entre en jeu n'est pas toujours capable d'offrir une prédiction factuelle immédiate. Celle-ci apparaît après un long moment de son développement. De même que la réfutation d'une théorie n'implique pas automatiquement son rejet, de même il revient d'éviter la précipitation dans la déclaration de la dégénérescence d'un programme de recherche. En raison du fait que les adeptes d'un programme en dégénérescence peuvent adopter une variante progressive d'un même programme de recherche et fournir les hypothèses auxiliaires corroborants dont le programme a besoin pour son succès. Il n'est donc pas irrationnel de travailler sur un programme qui dégénère, ni de greffer un nouveau programmes sur deux anciens programmes à fondements incompatibles. Les canons de la rationalité scientifiques se définissent alors en termes de  concurrence et de tolérance méthodologique. Lakatos milite en faveur d'un libéralisme normatif qui encourage les programmes à s'insérer dans une lutte pour la survie. Il faudra laisser un espace vital minimum aux programmes, puisque la rationalité immédiate - conçue comme l'existence d'une série d'expériences factuelles cruciales qui renversent les théories- n'existe pas en science. Elle est même utopique. Le libéralisme méthodologique devient donc un challenge au dogmatisme et à la tendance qu'ont certaines méthodologies à s'imposer comme une norme -unique et universelle- de rationalité scientifique.

Si la rationalité immédiate est utopique, la rationalité scientifique est une reconstruction rationnelle qui intègre, dans une discussion critique, l'histoire propre des théories de la rationalité ou programmes de recherches scientifiques.

D'après Imre Lakatos, la reconstruction rationnelle est une lecture de l'histoire idéale des théories de la rationalité. L'outil de cette critique est fourni par l'épistémologue qui se charge de dégager les séquences rationnelles de chaque programme de recherche. Si l'histoire des sciences distingue généralement l'histoire interne de l'histoire externe, la reconstruction rationnelle nécessite que l'histoire interne de chaque théorie de la rationalité soit complétée par son histoire externe. A ce sujet, il revient à dire que Lakatos propose une nouvelle démarcation entre ces deux formes d'histoire. L'histoire interne, entendue comme l'évolution de la structure normative et intelligible qui définit la scientificité d'une science, est première dans la reconstruction. L'histoire externe est seconde et reste déterminée et précisée par l'histoire externe. L'histoire externe regroupe alors un ensemble de facteurs socio-psychologiques que nécessite et prévoit l'histoire interne. Ces facteurs ont un rôle à jouer dans la rationalité et doivent y être intégrés. Lakatos peut ainsi reconstruire l'histoire de toutes les méthodologies : leurs critères de démarcation ou code d'honneur leur sert de noyau dur, et les facteurs externes jouent le rôle d'hypothèses auxiliaires constituant l'heuristique positive.

Dans la dernière section, la méthodologie lakatosienne entend soumettre au crible de la raison toutes les théories de la rationalité et leurs critères de démarcation. Lakatos se préoccupe alors de savoir jusqu'où ces critères sont rationnels et rendent compte de la spécificité de l'activité scientifique. Ces critères sont évalués en rapport avec les jugements de valeur de base de l'élite scientifique, c'est-à-dire par la capacité de ses critères à opérer, au cours de leur histoire, un déplacement théoriquement et empiriquement progressif. Il s'agit, en d'autres termes, d'appliquer à chaque théorie de rationalité ses propres critères de démarcation, d'acceptation et de rejet. La méthodologie de programmes de recherches est donc une historiographie. Elle atteste que l'histoire des sciences est un champ de bataille des théories scientifiques et des programmes rivaux. Les théories vivent et meurent à l'intérieur des programmes qui les hébergent. Les programmes rivaux se livrent à une lutte pour la survie dans laquelle l'épistémologie joue le rôle d'arbitre. Il reconstruit l'histoire rationnelle, c'est-à-dire les séquences de connaissances chargées de valeur (reconnus par l'élite scientifique). La rationalité scientifique, en tant qu'elle est normative, exige l'intégration de toutes les phases de succès des programmes de recherche, en vue de la reconstruction rationnelle de sciences. La méthodologie des programmes de recherche apparaît alors comme un méta-critère qui, non seulement énonce des principes heuristiques supérieurs, mais aussi offre la possibilité d'intégrer et de comprendre les autres programmes de recherche comme rationnels. C'est, ce qui, d'après notre auteur, explique la supériorité de la méthodologie des programmes de recherche. On comprend alors que l'histoire réfute les critères falsificationnistes, justificationnistes et inductivistes, et que le progrès scientifique ne peut être pensé dans de tels canons.

La théorie de la rationalité lakatosienne telle qu'exposée, a reçu d'énormes critiques déjà du vivant de Lakatos qui peuvent paraître fondées. En réalité, elle ne prétend pas proposer une sinécure de rationalité scientifique. C'est dire pour finir que, même après la méthodologie de programmes de recherche, l'investigation sur la spécificité de la science et sur la rationalité des critères de démarcation doit continuer son chemin.

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