INTRODUCTION.
A l'exception du conflit qu'a connu l'Irlande du Nord et les
guerres de Yougoslave, quasiment tous sinon tous les conflits armées qui
ont secoué notre planète depuis la fin de la seconde guerre
mondiale ont eu pour théâtre l'hémisphère sud. Ces
guerres se caractérisent par une originalité due à leur
contexte politique et/ou socio-économique. Au lendemain de la
deuxième guerre mondiale, on va assister à un pullulement des
mouvements de libérations. Les guerres ou conflit armées qui ont
jalonné cette époque s'inscrivent ainsi dans le cadre de la
décolonisation. L'accolement de l'affaiblissement définitif des
puissances classiques et l'émergence de nouvelles puissances à la
naissance de l'Organisation des Nations Unies en 1948 va donner à ces
guerres une certaine légitimité.
Également la bataille de Diên Biên
Phû a eu un effet psychologique considérable dans le tiers monde
dans la mesure où pour la première fois, une puissance coloniale
aussi importante que la France a été défaite par un
mouvement de libération. La conférence de Bandung1(*) en 1955, la première
manifestation politique du Sud face au Nord constitue une prise de conscience
et de réveil du « tiers monde ». En, 1957, le
premier pays de l'Afrique subsaharien accède a l`indépendance. Il
s'agit du Ghana de Kwame Nkrumah. L'importance majeure de cette
indépendance réside essentiellement dans le fait que ce pays
était dirigé par un personnage qui allait incarner ou jouer un
rôle immense dans la prise de conscience des états africain.
Fondateur du mouvement de panafricanisme, Nkrumah soutenait avec ardeur cette
idéologie politique qui préconise l'indépendance politique
et économique du continent Africain ainsi que la réunification de
l'ensemble du continent.
La reconstruction de l'Afrique au lendemain de la
colonisation s'est trouvée fortement paralysé par le passé
coloniale. Le partage de l'Afrique par les puissances coloniale lors de la
conférence de Berlin, tenue de novembre 1884 à février
1885, s'étant fait sans la prise en considération de
spécificités ethniques, religieuse et politiques des peuples
africaines va déboucher sur l'absence du sentiment national. Ce
défaut du sentiment national (qui est né
généralement d'un passé commun, de la communauté
des langues et de la volonté de vivre ensemble) accoucha une vague de
conflits motivés par des antagonismes religieux et ethniques qui
ébranle jusqu'à aujourd'hui les pays africains. Autant, la prise
du pouvoir par une élite dictatoriale et corrompue après le
départ du colonisateur dans la totalité des pays africains ou
presque va culbuter ces pays dans des grandes difficultés
financières.
En effet, le pouvoir politique va commencer à
être de plus en plus contesté. Les revendications
sécessionnistes qui étaient autrefois bénignes vont
commencer à s'amplifier. En même temps l'effondrement du mur de
Berlin et la chute consécutive du bloc de l'Est va muter
considérablement le comportement des pays occidentaux vis-à-vis
des dirigeants africains. Les pays occidentaux (qui se targuaient d'être
des défenseurs des droits de l'homme et de la démocratie) qui ne
demandaient pas de compte à leurs alliés quant à la
manière de gérer la politique appellent désormais les pays
africains à se démocratiser. Le soutien des Etats-Unis et la
Grande Bretagne envers le discours du président français,
François Mitterrand à Baule en 1990 est total. François
Mitterrand appelle ses homologues africains à accepter le principe de
pluralisme politique mais également celui d'une possible alternance. Le
principe de la « conditionnalité de l'aide » est mis
en avant. L'idée était d'inciter les pays africains à
procéder d'urgence à un aggiornamento des structures politiques
existants s'ils voulaient bénéficier de l'aide. La question de la
démocratie est ainsi posée avec acuité.
Mais la question qui s'impose est celle de savoir, est-ce que
la démocratie est exportable ? Cette question ne cesse par de
susciter un clivage doctrinal. Certains parlent de la léthargie du
continent africain et de son incapacité à entreprendre des
reformes profondes. La spécificité étant parfois
désignée comme le frein principal. Mais y a-t-il
réellement une singularité africaine, une inaptitude à se
démocratiser ? Il convient de signaler toutefois que la
démocratie telle qu'elle est préconisée par l'occident
aujourd'hui est un état de culture et non de nature. Ceci signifie que
« l'on ne nait pas démocrate, on le devient ». En
effet la démocratie est en quelque sorte le fruit de l'histoire et de
l'évolution politique et culturelle propre au pays du Nord. Aussi, force
est de constater que la démocratie et le développement sont en
fait deux concepts interdépendants. « Il n'y a pas de
démocratie sans développement, mais il n'y a pas non plus de
développement sans démocratie » comme disait à
juste titre le ministre de la coopération française Pelletier
à propos de l'Afrique et de son avenir.
Les limites de la souveraineté surlignées par
le recours récidivant de certains Etats récalcitrants à
l'arbitraire même contre leurs propres citoyens, rappellent le besoin de
remédier aux déficiences de l'ordre international existant. Les
grandes puissances vont en effet bondir sur cette rare occasion pour poser un
nouveau principe ; le droit d'ingérence. Sous le prétexte
qu'ils ne peuvent pas laisser des régimes politiques agir
impunément (Massacre, génocide, etc.) à l'intérieur
de leurs frontières au nom de la souveraineté, les puissances
occidentales se réservent le droit voire le devoir d'intervenir dans les
affaires intérieures des Etats.
Désormais le souci de réagir contre les
atteintes plus ou moins graves portées à l'humanité ne
relève plus de la simple utopie. Mais au moment où le couteau ne
cesse de remuer dans la plaie irakienne, la question que l'on doit se poser est
celle de savoir ce que cache cette vision de « voler au secours de
tout peuple opprimé » ? Force est de constater que,
chaque fois qu'une puissance intervient dans un Etat au nom de
l'humanité, cette intervention est souvent faite pour englober l'Etat
concerné dans sa sphère d'influence politique et en
définitive pour le dominer.
Théâtre depuis février 2003 à un
conflit sanglant, le Darfour a en l'espace de quelques articles et
éditoriaux été transformé en « crise
humanitaire complexe » avec l'inflation des chiffres, la mise en
spectacle de la misère, etc. Au cours de ce travail, nous nous
cantonnerons à l'analyse juridique du conflit actuel au Darfour. A vrai
dire, la limitation de notre étude dans le cadre du Darfour n'est pas un
choix neutre. Il s'agit d'un conflit fortement médiatisée en
raison notamment des intérêts économico-politiques en jeu
et dont les risques de dérapage du rôle confié à la
communauté internationale chapeauté par l'Union Africain et les
Nations Unies sont très élevés. Un tel
« potentiel » n'aurait pas pu nous laisser
indifférent, d'où l'intérêt de notre sujet. En effet
le phénomène étudié et l'espace géographique
constitue déjà en eux-mêmes des éléments
dignes d'intérêt.
Un conflit peut être définir « comme
étant le heurt entre des volontés en action, la durée et
la violence de la confrontation dépendant en grande partie de
l'incompatibilité des intérêts en cause ou des dynamiques
de puissance. »
Le Darfour (ÏÇÑ æÑ,
Dâr Fûr en arabe signifiant « terre des
Four » ou « Fòòra » en
fûr) est une région montagneuse de l'ouest du Soudan2(*) aux confins méridionaux
du Sahara oriental. Située à proximité de
la frontière avec le Tchad, le Darfour est formé de plateaux
d'une altitude moyenne de 700 m, dominés par des sommets
volcaniques dont le plus élevé est le djebel Marra. Le nord est
couvert d'un désert de sable, alors que le sud est couvert d'une savane.
Les principales localités de la région sont Al Fachir et
Genaïna. Administrativement, le Darfour se compose de plusieurs provinces
: Ouest Darfour (capitale Al-Genaïna), Nord Darfour (capitale Al Fachir)
et Sud Darfour (capitale Nyala) Le Darfour couvre une surface d'environ
510 000 km2. Il s'agit d'une région dont
les ressources naturelles ont été mises à rude concurrence
depuis des siècles par les ethnies nomades et pasteurs vivant dans la
région. Cette convoitise de ressources limitées dans la
région donne lieu le plus souvent à des conflits interethniques
violents et désastreux.
Lorsque le conflit au Darfour surgit dans
l'actualité, l'attention de la société internationale
était tournée vers les négociations de paix qui devait
mettre fin au conflit interminable opposant le SPLA de John Garang, un
mouvement rebelle du Sud au gouvernement central soudanais. Certains groupes
armés lancèrent alors une rébellion au Darfour pour
figurer eux-aussi à la table des négociations. Les
américains et la communauté internationale, soutenant le
processus de paix, ont jugé que les rebelles du Sud, alliés
traditionnellement aux opposants du Darfour, accèderaient au
gouvernement à Khartoum et stopperaient la guerre. Malheureusement, ce
présupposé ne leur donna pas raison. Les négociations
durèrent jusqu'en janvier 2005. Le gouvernement de Khartoum comprit que
la communauté internationale ne ferait rien. Il commença ainsi
l'offensive désastreuse que l'on connaît aujourd'hui. Le
gouvernement soudanais a en effet tenté de faire croire à un
dérapage bénin d'escarmouches tribales, menées par des
cavaliers armés de lances, et se querellant pour de
« rituelles histoires de puits et de pâturages. »
La réaction de la communauté internationale a
ainsi été tardive. Il a fallu attendre jusqu'au août, 2004,
soit dix-neuf mois après le début du conflit, pour qu'une force
de maintien de la paix soient déployée sur le terrain. Cette
force qui ne comptait que 7000 milles soldats pour une région aussi que
la France va voir, face à la montée de
l'insécurité, sa mission évoluer vers la protection des
civils sans en avoir ni les moyens ni le mandat. Mal, équipés,
mal préparés et financés avec réticence par les
Occidentaux, les forces de l'Union Africaine (AMIS) n'ont jamais
été à l'hauteur de cette mission impossible.
Il convient de noter que la mise en place d'un système
efficace de protection des victimes et des médiateurs est une condition
préalable à la conduite de tout processus de paix au Darfour.
Toutefois, force est de constater que, quatorze après le génocide
rwandais, la communauté internationale n'a fait quasiment pas de
progrès dans son approche de la gestion et de la résolution des
crises. En juillet, 2004, le congrès américain vote à
l'unanimité une résolution pour qualifier de
« génocide » le conflit au Darfour. Mais il faudrait
préciser les conséquences légales et politiques du terme.
En vertu de la Charte de l'ONU, seule Conseil de Sécurité dispose
de la capacité d'appréciation d'un conflit puisque c'est lui le
conseil qui occupe un rôle capital dans le maintien de la paix et le
recours à la force armée. Or, les ambiguïtés de
l'ONU, dont l'intervention humanitaire s'est rapidement avérée un
piège, ont considérablement dégradé son image.
Même si aujourd'hui la division du monde en deux ne paralyse plus
l'action du conseil de sécurité, elle continue d'être
suspendue à la volonté politique des Etas détenteurs
« du droit de veto. »
D'ores et déjà, on peut dire qu'il est encore
prématuré de prétendre apporter des réponses
arrêtées sur une question aussi sensible que complexe. Mais il est
loisible de se poser les questions qui peuvent constituer autant de pistes
d'investigation sur un thématique qui appelle à être
défriché. Face à une situation terrible dont les
racines historico-politiques sont complexes et les enjeux
économico-politiques sont lourds, comment les Etats vont ils assurer
leur responsabilité de maintien de la paix et de la
sécurité ?, Quels sont les enjeux de la qualification
sémantique du conflit ?, L'intervention militaire au Darfour sans
l'approbation du gouvernement soudanais est-elle envisageable à l'heure
actuelle ?, La volonté politique est-elle suffisante pour mobiliser
une force internationale ?, Que peut la justice internationale face
à la violation massive des droits de l'homme ? A l'image de
l'intervention américaine en Irak, comment protéger le
régime politique soudanais face aux caprices des grandes puissances.
Toutes ces nombreuses et lancinantes questions qui n'ont
jamais cessé de tarauder les esprits alimenteront le débat
abordé dans le cadre de notre travail. Dans la première partie du
travail, l'auteur estimant à juste titre qu'aucune esquisse de paix ne
peut se mener à bien sans pourtant chercher à comprendre le
berceau du drame, va tenter d'illuminer les racines historico-politiques du
conflit sanglante qui a lieu actuellement au Darfour bien que celles-ci
apparaissent à premier vue opaque et fortement complexe. Dans la
deuxième partie de son travail, l'auteur se livre à une analyse
juridique du fragile itinéraire de paix. Seront également
débattu au cours de cette partie, les difficultés juridiques
liées au processus de résolution pacifique du conflit. Enfin,
tout en précisant qu'explication ne signifie nullement justification on
tentera d'apporter un certain éclairage sur la position des dirigeants
soudanais.
Le choix d'un plan à deux parties permet de
répondre à un souci d'harmonisation des idées et surtout
de cohérence des analyses. Il parait ainsi logique dans le cadre de ce
travail d'envisager d'abord les origines et les implications humanitaire du
conflit, avant d'apprécier le rôle que peut jouer la
communauté internationale, la pertinence de ses interventions, ou encore
d'appesantir sur les implications qui en découlent sur le droit des
gens. La première partie est essentiellement synthétique,
elle procède selon une relecture des nombreux conflits ayant
jalonné l'histoire du Darfour et ce de façon cohérent pour
offrir une vision globale du cadre abritant les atrocités. Par contre,
la deuxième partie est à la fois plus critique et plus
analytique. Elle est basée sur l'effectivité du mécanisme
international de gestion et de résolution des conflits. Elle traite
également, les collisions juridiques qui découlent de la mise en
place d'un processus effectif de paix. D'où :
PREMIERE PARTIE : LES RACINES HISTORIQUES ET LES ENJEUX
HUMANITAIRES DU CONFLIT
DEUXIEME PARTIE : VERS UNE RESOLUTION PACIFIQUE DU
CONFLIT
Première Partie: LES RACINES HISTORIQUES ET LES
ENJEUX HUMANITAIRES DU CONFLIT
La guerre civile que connait actuellement le Darfour est le
fruit de la complexité culturelle, religieuse, ethnique, politique qui
caractérise le pays. Certains osent même l'assimiler à une
mauvaise gestion voire une faillite de l'Etat post colonial Soudanais3(*). Le Soudan depuis son
indépendance, a toujours été en guerre4(*), exception faite de la
période allant de 1972 à 1983, suite aux accords fragiles
d'Addis-Abeba consacrant l'autonomie du Sud-Soudan5(*). Aujourd'hui plusieurs raisons
sont avancées pour comprendre le drame du conflit actuel au Darfour.
Elles en sont nombreuses ; certains sont d'ordre historique,
économique et conjoncturel.
C'est d'ailleurs dans cet ordre d'idée que nous allons
au cours de ce chapitre aborder en deux parties les raisons qui expliquent la
redondance des conflits dans la région du Darfour. Dans le premier
chapitre nous allons parler des guerres civiles successives qu'ont
marquées l'histoire du Soudan et leurs effets sur l'actuel conflit ainsi
que les causes du conflit actuel et dans le deuxième
chapitre, nous allons voir les protagonistes du conflit à savoir
les milices Janjaweeds et les mouvements rebelles et la complicité du
gouvernement soudanais dans le conflit au Darfour.
CHAPITRE I : LES ORIGINES ET LES ACTEURS DU CONFLIT
AU DARFOUR
L'Etat postcolonial soudanais a pour longtemps
été marqué par des affrontements violents. La
fragilité du nouvel Etat et son incapacité à imposer son
autorité sur l'ensemble du territoire explique en grande partie la
récurrence de ces conflits. Les affrontements ont souvent eu lieu en
raison des tensions ethnique et parfois politique. Mais doit-on se restreindre
à une explication basée seulement sur les rivalités
tribales et différences ethnico-religieux?
L'objet donc de ce chapitre est dès lors d'illustrer
dans la partie A du travail, la fragilité du système politique
mise en place par le pays au lendemain de son accession à
l'indépendance à travers une lecture analytique des nombreux
conflits qu'a connus le soudan et en particulier les régions du Darfour
en estimant que le défaut du légitimité et la faillite du
pouvoir central ont largement contribué à l'éclatement du
conflit actuel au Darfour. La partie B de sa part se souciera de
déterminer les facteurs dits « déclencheurs »
du conflit actuel et aussi de présenter d'une manière aussi
succincte que possible les protagonistes du conflit actuel.
A : LES GUERRES CIVILES SUCCESSIVES AU SOUDAN ET LEURS
RETOMBEES SUR LE CONFLIT ACTUEL ET LES CAUSES DU CONFLIT ACTUEL
Même si l'argument doit être utilisé avec
prudence, il faut souligner ici que le conflit qui se déploie au Darfour
au début des années 2000 est l'héritier des
événements tragiques des années 1980. Comme disait
Michelet6(*)
« celui qui voudra s'en tenir au présent, à l'actuel,
ne comprendra pas l'actuel. » L'on ne peut donc essayer d'expliquer
ou de comprendre les causes de ce conflit sans pour autant chercher à
comprendre les raisons qui ont été à l'origine de
nombreux conflits qu'a connus la région. Cette partie s'efforcera ainsi
de rappeler le contexte historique du conflit actuel au Darfour.
1. LES GUERRES CIVILES SUCCESSIVES AU SOUDAN ET LEURS
RETOMBEES SUR LE CONFLIT ACTUEL
Les raisons principales qui ont été les plus
souvent à l'origine des nombreux conflits qui ont au fil des
années jalonné l'histoire du soudan peuvent être
regroupées autours de deux axes principaux. Il s'agit d'une part des
facteurs naturels liés à des raisons environnementales et
écologiques et d'autre part des facteurs artificiels à savoir la
prolifération des armes légères, les guerres
d'indépendance (ou de sécession) et l'instabilité
politique général du pays.
Rattaché au Soudan en 1916 après une relative
autonomie à l'ère colonial, le Darfour a tout au long de son
histoire connu des nombreux conflits pour des raisons qui sont majoritairement
liés à la concurrence sur les ressources naturels de la
région. La compétition croissante pour la terre et l'eau, dans
une région touchée depuis les années soixante-dix par des
sécheresses récurrentes, est une des sources de la crise du
Darfour. Cette concurrence féroce a mis à mal le fragile
équilibre entre les groupes, entraînant la multiplication des
conflits entre les communautés d'agriculteurs noirs (ethnies Fur,
Massalit et Zaghawa) et les groupes de pasteurs nomades, majoritairement
arabes. Comme dans toute la bande sahélienne, la cohabitation entre
nomades et sédentaires au Darfour a été mise à mal
depuis le milieu des années soixante-dix par la dégradation de
l'environnement. Autrefois, la terre appartenait aux sédentaires,
essentiellement Four et Massalit, mais les nomades y disposaient d'un droit de
passage pour leurs troupeaux. La sécheresse, l'avancée du
désert couplé avec l'accroissement des populations ont rendu bien
plus difficile l'application des anciennes règles de partage des terres.
Les nomades ont dû descendre leurs troupeaux de plus en plus bas et de
plus en plus tôt, les routes de transhumance ont été de
plus en plus rendues impraticables par l'extension des cultures,
générant ces tensions croissantes intercommunautaire.
Des confrontations ont souvent surgis entre les pasteurs,
soucieux de sauver leur bétail et les sédentaires pour
protéger leurs cultures lors de la migration saisonnière entre le
Nord et le Sud. Mais, il convient de signaler qu'il autrefois existait un
mécanisme traditionnel séculaire entre tribus permettant de
contenir les conflits et maintenir la cohésion ethnique de la
région. Les chefs de tribus et de communautés jouaient un
rôle de premier plan en ce qui concerne la résolution de ces
conflits. Force est de constater cependant que, si ces mécanismes
traditionnels encouragés par les forces coloniales
anglo-égyptiens7(*)ont souvent porté des fruits symboliques dans la
résolution pacifique de nombreux conflits, il n'en demeure pas moins
vrai qu'un nombre important de ces tentatives ont souvent
dégénérés en des calamités
désastreuses.
L'histoire du Darfour à partir des années 50, a
été jalonnée par ces conflits armés intertribaux
entre les communautés pasteurs et sédentaires. Nous pouvons citer
à ce titre un certain nombre de ces conflits qui ont ravagé le
Darfour à savoir « le conflit entre les Meidobs et Kababish en
1957 déclenché par le vol mutuel des chameaux et des disputes sur
le droit de passage pour leurs troupeaux, le conflit entre les Rezeigats et les
Ma'aliyah, aussi causé par le vol des bétails et les disputes sur
l'accès aux zones de pâturage en 1968, les Zaghawa contre les
Rezeigats du Nord en 1969 pour le vol des bétails et les disputes sur
l'accès à l'eau, les Zaghawas contre les Birgid en 1974, les Beni
Helba contre les Rezeigats du Nord en 1976 déclenché par pour le
vol des bétails et les disputes sur l'accès à l'eau, les
Taisha contre les Salamats déclenché par le vol des
bétails et les disputes sur l'accès à l'eau en 1980, les
Kababish et les Khawabeer contre les Meidobs, les Berti contre les Zeiyadiva
déclenché par le vol des bétails et les disputes sur
l'accès à l'eau et le droit de passage pour leurs troupeaux en
1980, les Missairiya contre les Rezeigats déclenché par le vol
des bétails et les disputes sur l'accès à l'eau et le
droit de passage pour leurs troupeaux en 1982, les Gimirs et les Mararit contre
les Fellata déclenché par le vol des bétails et les
disputes sur l'accès à l'eau et le droit de passage pour leurs
troupeaux en 1987, les Fours de Kabkabiya contre les Zaghawas
déclenché par le vol des bétails et les disputes le droit
de passage pour leurs troupeaux en 1989, Les Fours contre des tribus arabes
causé par des disputes sur le droit de passage pour leurs troupeaux et
par des raisons politiques en 1989 »8(*). La plupart de ces conflits armés ont non
seulement entrainé la mort des milliers d'hommes et la destruction des
maisons et propriétés mais aussi ils ont eu des implications
transfrontalières importantes sur les pays voisins en particulier le
Tchad.
Les tensions que connaît la région du Darfour
vont à partir de la grande famine de 1984-1985
dégénérer de plus en plus affrontements armés,
notamment en 1987 et 19899(*). La ligne de fracture n'est pas entre Arabes et Noirs,
mais entre nomades et sédentaires, opposant des groupes comme les
Zaghawa et les Four, se trouvant aujourd'hui dans le même camp.
Un autre facteur important qui a impulsé les conflits
peut aussi s'expliquer par l'introduction progressive des armes
légères dans les communautés pastorales et
sédentaires. Si par le passé, les armes présentes dans ces
régions n'étaient que des épées, des machettes et
des flèches, le nombre de ces armes légères au Darfour
était estimé à 50000 en Janvier 198810(*) soit une arme par chaque seize
homme. Tar Usman11(*)
estime que la prolifération des armes légères va prendre
de l'ampleur durant les années 86 et 89 sous le gouvernement de Sadiq Al
Mahdi qui avait commencé à armer des milices muraheleen dans les
régions de Darfour et Kordofan. Un article disponible sur le site web de
l'Amnesty International12(*) se force d'identifier les différents types
d'armes et les transferts d'armement vers le Soudan. Selon cette article,
« les gouvernements ont sciemment ou à leur insu permis la
livraison vers le Soudan d'armes et de matériels militaires
connexes »
Aujourd'hui certains jugent quasiment impossible de
désarmer les protagonistes du conflit. Le 27 aout 2007 le
représentant spécial des Nations unies au Darfour, Jan Pronk a
vu entasser devant lui des armes par les Janjaweeds à El Geneina mais
toutefois certains membres de groupes sédentaires aussi bien que nomades
ont fait remarquer que la plupart des Janjaweeds possédaient non pas un
mais six ou sept fusils et que le fait d'en avoir perdu un ne changerait
rien.
Le danger que représente la présence de ces
armes a déjà commencé à se faire ressentir. La
désertification accéléré par les problèmes
de sécheresse ont augmenté ou du moins maintenir la pression sur
les sources d'eau, les conflits sur les puits et les zones de pâturage
qui étaient autrefois réglé par des épées
vont devenir insoluble dans une ère inondée des armes
légères. Il n'est donc pas étonnant de voir des diplomates
onusiens qualifier le conflit actuel au Darfour comme étant la plus
importante crise humanitaire.
Le drame humanitaire que connaît la région de
Darfour actuellement peut aussi avoir comme racines les nombreux coups
d'état et guerres civiles qui ont été les traites de
l'état post coloniale soudanais. La première guerre civile qu'a
connue le soudan était en juillet 1955, soit six mois avant son
accession à l'indépendance. Les raisons en sont multiples; le
sud-soudan qui avait plus d'un quart de la population du pays ne peut
élire que 13 députés sur 95 pour l'assemblée
législative de 1948. Aussi le sud ne fut véritablement pas
associé à la préparation de l'indépendance du
1er Janvier 1956.
Administrés au départ comme des régions
différentes, le Sud et le Nord vont être fusionnés en une
seule région administrative par l'empire Britannique qui occupait
à l'époque le Soudan. Après l'accord de février
1953 entre Le Royaume-Unis et l'Egypte reconnaissant l'indépendance au
Soudan, les tensions internes entre le Sud animiste et chrétien (qui
craignait une domination politique des nordistes) et le Nord majoritairement
musulmans qui se considérait de culture arabe vont commencer à
s'aggraver.
Dès juillet 1956, une mutinerie menée dans le
Sud marqua le début d'une guérilla qui durera 17ans. Les groupes
insurgeant composé des mutinés et des étudiants a su
évoluer au fil de ces années pour devenir une véritable
armée de sécession appelée Anyanya ou Anyanya 1. De 1956
à 1969 les dictatures militaires et régimes
parlementaires se succèdent mais aucun d'eux ne sut ni arrêter la
guerre du Sud, ni assurer son développement. Après le putsch du
25 Mai 1969, un groupe d'officiers avec à sa tête le colonel
Djarfar al-Nimeiry parvient au pouvoir avec l'aide des communistes13(*).
En 1971, un ancien lieutenant Joseph Lagu arrive à
unifier toutes les bandes guérilla sous son
Southern
Sudan Liberation Movement (SSLM). Ceci fut la première fois
dans l'histoire de la guerre que le mouvement séparatiste se dota d'une
structure unifiée dans sa quête pour obtenir une sécession
ou la formation d'un Etat indépendant Sud-soudanais. C'était
aussi la première organisation qui pouvait prétendre parler ou
négocier au nom de tous le Sud-soudan. En 1972 l'accord d'Addis-Abeba
signé entre le gouvernement de Nimeiry et le SSLM qui
prévoyait
« - l'autonomie régionale du Sud ;
- un développement ;
- une représentation équitable au gouvernement
central ;
- une constitution et un droit laïques pour le
pays14(*) »
signala la fin de la guerre civile.
Malheureusement onze ans après la signature de cet
accord, Nimeiry réélu pour un troisième mandat en I982 le
cassa et tente d'islamiser le pays. Le sud où l'investissement affluent
depuis le cessez feu de 1972 va être divisé en trois. Les Sudistes
se rebellent de nouveau, refusant ce découpage géographique et
l'entrée en vigueur de la charia. L'armé populaire de
libération du Soudan dirigé par le colonel John Garang rassemble
désormais les sudistes. Ce mouvement se revendiquait non-arabe et
chrétien mais surtout, contre l'instauration de la sharia. L'armé
populaire de libération avait pour but avoué
l'établissement d'un Soudan démocratique.
En avril 1985, le colonel Nimeiry fut renversé lors
d'un soulèvement populaire dirigé par le General Al-Dahad qui
restaura un gouvernement civil mené par le premier ministre Sadeq
El-MAHDI. En 1989 Le général El-Béchir arrive au pouvoir
grâce à un énième coup d'Etat et il va mettre en
place un régime totalitaire avec des services de sécurité
qui enlèvent, torturent voire tuent tout opposant supposé dans
tout le pays. La guerre au Sud-Soudan va alors finalement se poursuivre 16
années supplémentaires, 16 années marquées par de
crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.
La guerre continue pendant treize années de pourparlers
de paix ; en 1992/1993 les pourparlers de paix reprennent avec les
négociations d'Addis-Abeba I et Addis-Abeba II qui échouent. A
l'initiative de l'Érythrée, de l'Éthiopie, du Kenya et de
l'Ouganda, regroupés au sein de l'IGAD (Intergovernmental Authority for
Development), des négociations de paix reprennent entre le gouvernement
de Khartoum et les ALPS. Le 20 Mai, une « Déclaration de
principes » de l'IGAD, considère que la
solution du problème soudanais réside dans
« l'unité du pays dans la démocratie et la
laïcité de l'Etat ».15(*)
Les accords de Machakos16(*) signé en 2002 et l'accord de paix signé
à Nairobi Le 9 janvier 2005, mettent fin à vingt et un ans de
guerre civile et trois millions de morts, entre John Garang (SPLM) et le
vice-président du gouvernement soudanais, Ali Osmane Taha. Cet accord
prévoit notamment la création d'un poste pour les anciens
rebelles, « le poste de vice-président », afin
que le Sud Soudan soit lui aussi représenté dans un gouvernement
d'Union nationale. Il prévoit aussi un régime d'autonomie pour le
Sud Soudan de six années, période à l'issue de laquelle un
référendum d'autodétermination sera organisé.
Bien que ces accords aient joué un rôle
très important dans la résolution pacifique de la guerre civile
qui a ravagé l'ensemble du pays pendant environ deux décennies,
ne peut-on pas remettre en cause l'influence éventuelle que peut avoir
ces accords sur une région aussi fragile qu'on vient de
démontrer ? Nous pouvons ainsi avancé que les accords de
Machakos et de Nairobi sont quelque part les principales raisons de la crise au
Darfour et des prochaines à venir dans la mesure où
c'était un accord entre 2 parties uniquement, le SPLA (qui ne
représente pas tout le Sud) et le gouvernement (qui ne représente
que le Nord arabo-musulman). Ils se sont mis plus ou moins d'accord sur la
cohabitation entre un système laïc au Sud et islamique au Nord.
Mais ces accords ont exclus tous les autres parties du Soudan. De plus, seuls
ceux qui prennent les armes se sont vus ouvrir les négociations. Ceci
pourrait constituer un précédent pour les autres mouvements.
2. LES CAUSES DU CONFLIT ACTUEL
Le conflit au Darfour surgit dans l'actualité alors que
prenait fin la longue guerre qui opposait depuis 1982, la rébellion
sudiste du Sudan People's Liberation Army/Movement (SPLA/M) de John
Garang et le pouvoir central de Khartoum, dirigé depuis 1989 par Omar
El-Béchir.
Selon Jean Nanga 17(*) « Une fois de plus, pour les
médias dominants, il s'agit d'une guerre ethnique : d'un
côté, les Zaghawa et les Massalit, organisés au sein de la
Sudan Liberation Army (SLA), appuyés par le Justice and
Equality Movement (JEM), de l'autre les miliciens Janjawid, soutenus par
l'armée gouvernementale. Une aubaine pour la presse à sensation,
car le conflit opposerait des Noirs dans le rôle de victimes et des
Arabes, donc de musulmans, dans celui de bourreaux » Dans le
même ordre d'idée, Marc Lavergne18(*) un spécialiste du Soudan au
Centre
National de la Recherche Scientifique(France), considère que le
conflit ne serait pas racial mais que le problème majeur de ce pays
vient de gouvernements médiocres qui se sont succédé
depuis l'indépendance. « Ceux-là même qui
ont ignoré les provinces périphériques de la capitale,
dont le Darfour, et qui instrumentalisent aujourd'hui des miliciens à
des fins économiques» observe -t-il.
Si la guerre entre le gouvernement et le SPLA était
assimilé à une guerre entre le Nord arabo-musulmans et le sud
chrétien et animiste, la guerre sanglante aux racines complexes qui a
lieu au Darfour est d'une autre nature en raison de la multiplicité des
protagonistes et d'autre part parce que la population est aussi bien arabe
musulman et noire. Le conflit au Darfour est une crise aux causes et origines
opaques, une tentative d'éclairage repose donc sur plusieurs facteurs
qui s'imbriquent les unes les autres. Certes le conflit actuel au Darfour met
en jeu des éléments se rattachant à des identités
ethniques et raciales mais ceux-ci ne sont-ils que des facteurs aggravants et
non déclencheurs? Nous allons donc dans cette sous section essayer
d'aborder les causes considérés directes ou déclencheurs
du drame actuel.
Depuis le mois de février 2003, une guerre civile
ravage la province occidentale du Soudan, le Darfour, l'une de causes
avancées par les forces rebelles est la question du
sous-développement de la région. Le sous développement de
cette province délaissé par les gouvernements successifs depuis
l'indépendance provoque colère et frustration de la population
civile créant des nombreuses rancoeurs. Du fait que ces gouvernements
n'ont jamais cherché à développer le Darfour, à y
créer des emplois ou y construire des routes, ils se sont ainsi
aliéné une population qui n'était pas contre eux à
l'origine. Au début des années 1990, les Darfouriens ne
s'étaient que quelques-uns à s'engager dans la contestation du
pouvoir central de Khartoum. Il s'ait essentiellement des étudiants du
Darfour qui, en vivant à Khartoum, se rendent compte de la
marginalisation de leur région.
En Mai 2000, dans les banlieues du Khartoum un ouvrage
mystérieux fait du bruit, il s'agit du fameux « livre
noir ». Malgré que sa diffusion soit interdite19(*) par le pouvoir central,
l'abandon de ses copies devant plusieurs mosquées assure cela. L'auteur
ou les auteurs20(*)
recense/recensent les différents aspects de la présence de
Darfouriens21(*) dans
l'appareil d'État et entend ainsi démontrer la marginalité
de cette région et la domination de Nordistes dans l'appareil
étatique.
La marginalisation de la région du Darfour n'est pas
seulement d'ordre socio-économique mais existe aussi (comme le
démontre les tableaux ci-dessous) au niveau des représentations
politique. Nous tentons de démontrer à travers les tableaux
ci-dessous comment le défaut d'une représentation
équitable des régions au niveau de l'attribution des postes
ministériels est directement responsable pour la marginalisation des
régions périphériques du Khartoum ; une
marginalisation qui est aujourd'hui dénoncer comme l'un de facteur
déclencheur du conflit au Darfour. Pour le besoin de ces tableaux, nous
avons regroupés en cinq régions les états
fédérés soudanais à savoir ;
· La Région Orientale :
l'état du Gadharif, l'état du
Kasala et l'état de la Mer Rouge.
· La Région du Nord :
l'état du Fleuve Nile et l'état du
Nord
· La Région Centrale :
l'état du Gezira, l'état du
Sinnar, l'état du Blue Nile,
l'état du White Nile et l'état du
Khartoum
· La Région du Sud :
l'état du Bahr Alghazal, l'état de
l'Upper Nile et l'état Equatorial
etc.
· La Région Occidentale :
l'état Darfour et l'état
Kordofan
Le tableau A ci-dessous démontre la
représentation des régions dans les différents
gouvernements qui se sont succédé de 1954 au 1964. Le Soudan est
de l'année 1954 jusqu'à l'année 1957 gouverné par
le Parti démocratique unioniste et le parti Oumma qui remportent la
majorité des sièges législatives avec à leur
tête le Sheikh Alazhari. Les élections législatives de 1958
donnent la majorité au parti Oumma, toutefois le gouvernement
formé par Khaleel est renversé après une révolte de
l'armé. Le Général Ibrahim Abboud dirige les affaires du
pays de 1958 au 1964, date à laquelle il démissionne de son
poste.
A. Tableau de la répartition
régionale des postes ministériels de 1954 à
1964
|
Postes Ministériels 1954
- 1964.Région Nombre
Overall %1 La région Orientale 1 1.4%2 La
région du Nord 58 79%3 La région
Centrale 2 2.8%4 La région du Sud
12 16%5 La région occidentale 0
0%
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Source ; The black book disponible sur <
http://www.sudanjem.com/>
|
B Tableau de la répartition
régionale des postes ministériels de 1964 à
1969
|
Postes Ministériels 1964 -
1969
|
|
Région
Nombre %
|
|
1 La région Orientale 2
2.05%
|
|
2 La région du Nord 55
67.9%
|
|
3 La région Centrale 5
6.2%
|
|
4 La région du Sud 14
17.3%
|
|
5 La région Occidentale 5
6.2%
|
|
Source ; The black book disponible sur <
http://www.sudanjem.com/>
|
C Tableau de la répartition
régionale des postes ministériels entre 1969 et
1985
|
Postes Ministériels
1969-1985
|
|
Région Nombre
%
|
|
1 La région Orientale 4
3.5%
|
|
2 La région du Nord 79
68.7%
|
|
3 La région Centrale 19
16.5%
|
|
4 La région du Sud 9
7.8 %
|
|
5 La région Occidentale 4
3.5%
|
|
Source ; The black book disponible sur <
http://www.sudanjem.com/>
|
Le gouvernement du maréchal Nimeiry arrivé au
pouvoir en 1969 a été caractérisé par des
instabilités internes fréquentes qui déboucheront sur des
fréquents remaniements de son cabinet accumulant un total de 115
ministres. Le tableau C ci-dessus démontre la représentation des
cinq régions dans son cabinet. Parmi les 115 ministres qui ont servis
dans son gouvernement, seuls 31.3% d'entre eux ne provient pas de la
région du Nord.
E. La Population soudanaise en 1986
|
Région Population
%1 La région Oriental 2,212,779
11.8%2 La région du Nord 1,016,406
5.4%3 La région Centrale 4,958,038
26.5%4 La région du Sud 4, 407,450
23.7%5 La région Occidentale 6, 072,872
32.6%Total18, 667,545 100%
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Source ; The black book, disponible sur <
http://www.sudanjem.com/>
|
F. . La Population soudanaise en
1993
|
Région Population
%1 La région Oriental
3,051,958 12.2%2 La région du Nord
1,291,620 5.3%3 La région Centrale
8,829,367 35.4%4 La région du Sud
2, 845,480 11.4%5 La région
Occidentale 7, 912,285 31,7%Total 24,
940,703 100%
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Source ; The black book, disponible sur <
http://www.sudanjem.com/>
|
Nous pouvons constater à travers l'étude les
tableaux A, B, C, D l'hégémonie de la région du Nord dans
la représentation ministériels du pays. Ce qui est encore plus
perturbant est le fait que selon les tableaux E et F les nordistes que
constituent que 6% de la population du soudan. La majorité de la
population vont donc pour longtemps être soumis aux caprices de la
minorité nordiste.
La marginalisation de la région du Soudan est certes
l'une des causes déclencheuses du conflit actuel au Darfour, mais ne
voyons-nous pas un effort d'instrumentalisation de cette question de
marginalisation par ces mouvements rebelles pour avancer leurs ambitions
politiques et mercantiles ? S'il s'avère aujourd'hui évident
que le Darfour soit sous-développé, cette situation ne serait pas
du tout différente de celle de toutes les autres parties du pays
à l'exception de la région du Nord. Dans son article
intitulé Darfur in perspective, David reprend les propos de
Ghazi Suleiman22(*) un
activiste humanitaire soudanais, qui estime que le conflit au Darfour n'aurait
rien avoir avec la marginalisation ou encore la répartition
inéquitable des richesses mais que ce conflit n'est que le fruit d'une
lutte entre le « Sudanese Islamic movement »,
le « Popular Congress Party » (l'opposition)
d'une part, qui cherche à s'accaparer le pouvoir et d'autre part le
parti en pouvoir le « National Congress »
soucieux de se maintenir au pouvoir.
Hoile évalue dans son ouvrage que le gouvernement de
Béchir serait le seul à vraiment s'intéresser à la
question du sous-développement dans la région depuis l'accession
du pays à l'indépendance. Il appuie cet argument sur certaines
données chiffrées à la base desquelles nous avons
construit le tableau ci-dessous ;
Tableau démontrant quelques initiatives de
développement entrepris par le gouvernement de Béchir dans la
région du Darfour depuis 1989.
AVANT 1989
EN 2003
|
Les Structures
|
Nombre
|
|
Les Structures
|
Nombre
|
|
Les Ecoles Primaires
|
241
|
|
Les Ecoles Primaires
|
786
|
|
Les Lycées
|
16
|
|
Les Lycées
|
250
|
|
Les Universités
|
0
|
|
Les Universités
|
3
|
|
Les Hôpitaux
|
3
|
|
Les Hôpitaux
|
23
|
|
Les centres de santé
|
20
|
|
Les centres de santé
|
44
|
|
Les Aéroports
|
0
|
|
Les Aéroports
|
3
|
|
Les Aérodromes
|
0
|
|
Les Aérodromes
|
3
|
Si les rebelles avaient avancé en 2003 que le conflit
sanglant au Darfour n'était qu'un corollaire logique de la politique de
marginalisation menés par Khartoum depuis l'indépendance du
pays, les attaques fréquentes que ces groupes rebelles ont menés
sur des nombreux sites des projets de développement, des hôpitaux,
des écoles etc. nous conduisent aujourd'hui à remettre en cause
cette argument.
Si le drame actuel au Darfour ne peut se résumer
à un conflit opposant les noirs dans le rôle des victimes et des
arabes dans celui des « bourreaux » elle ne peut non plus
être résumé à la marginalisation de la région
du Darfour. Selon une étude publiée tout récemment par le
Programme des Nations Unies pour l'Environnement(UNEP)23(*) le conflit au Darfour
pourrait avoir pour cause directe la crise environnementale que traverse
pendant deux décennies la région du Darfour ainsi que toutes les
autres régions du pays.
Ce rapport lie le conflit du Darfour à la crise
environnementale que la sécheresse a provoqué dans la
région. La dégradation de l'environnement, dans un contexte de
grande précarité de ressources, et d'absence de politiques de
développement agricole, conduit aujourd'hui dans la bande
sahélienne à des conflits pour l'usage et l'appropriation du sol
de plus en plus meurtriers et insolubles. Comme l'ensemble du Sahel, le Darfour
est victime d'une situation de déséquilibre entre la population
et les ressources ; la surexploitation des sols cultivables et le
surpâturage dans une zone semi-aride comme le Sahel est l'une des causes
majeures de la désertification, aussi la pression de la
nécessité, les pratiques culturales se font de plus en plus au
détriment de la qualité des sols.Il est ainsi évident que
pour pouvoir trouver une solution durable aux conflits et édifier la
paix au Soudan, l'investissement dans la gestion et la
régénération des ressources naturelles demeure
indispensable.
C'est d'ailleurs dans cet ordre d'idée que Achim
Steiner, Secrétaire-général adjoint des Nations Unies et
Directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l'environnement,
observe que « Il est néanmoins clair que la
manière dont l'environnement sera réhabilité et
géré au Soudan aura une très forte incidence sur cet
avenir et sera déterminante en ce qui concerne le maintien de la paix.
La tragédie du Soudan n'est pas seulement la tragédie d'un pays
d'Afrique, c'est une fenêtre sur le reste du monde qui met en
évidence la manière dont des problèmes tels
l'épuisement incontrôlé des ressources naturelles, comme
les sols et les forêts, conjugués à des impacts comme les
changements climatiques, peuvent déstabiliser les communautés,
voire même des nations entières ».24(*)
Liés à cette question de désertification
est aussi le problème de l'explosion démographique que connait la
région du Darfour. La population du Darfour est passée de 300
milles en 1900 à 3millions en 198625(*). Aujourd'hui la population du Darfour
s'élève à environ 7,9 millions d'habitants. Lavergne dans
un article26(*) observe
que « Du fait de la croissance démographique des
dernières décennies, le sol est désormais cultivé
année après année sans périodes de repos. La
jachère n'est respectée qu'en année de sécheresse,
lorsque les pluies ne sont pas suffisantes pour permettre une récolte,
ce qui n'assure pas une véritable régénération du
sol ». La terre n'arrive plus à supporter la population
civile, et si ce problème n'est pas remédier le plus tôt
possible, nous risquons de revoir des grandes famines comme a été
le cas en 1985.
B : LES PROTAGONISTES DU CONFLIT AU DARFOUR
Lorsque la guerre a commencé en février 2003,
des négociations de paix avaient déjà débuté
en juillet 2002 au Kenya entre d'une part le gouvernement central soudanais
représenté par le vice président Ali Osman Taha et d'autre
part les rebelles du Sud Soudan, la SPLA (Sudan People's Liberation
Army) représenté par John Garang. Pour figurer eux-aussi
à la table des négociations certains groupes armés
lancèrent alors une rébellion. Cette section s'efforcera ainsi de
non seulement recenser les forces en présence au Darfour mais aussi de
donner un bref aperçu de l'organisation et objectifs de ces
mouvements.
1. LES JANJAWIDS ET LES MOUVEMENTS REBELLES DU DARFOUR
En 2003, lorsque le drame actuel au Darfour s'éclate
seuls deux mouvements rebelles était présents, il s'agissait du
Mouvement/Armée de libération du Soudan (M/ALS) et le
Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE). Depuis
lors, ces deux mouvements se sont fragmentés en une pléthore
impressionnante des factions souvent rivales. La signature le 5 Mai
200627(*) dans la capitale
nigérienne va engendrer l'éclatement des mouvements rebelles
traditionnels. Aujourd'hui il existe environs une quinzaine de groupes
armés issue du MJE ou du MLS.
Le Mouvement/L'Armé de libération du
Soudan (Fraction Abdel Wahid An-Nour)
Fondé par Abdul Wahid An-Nour en 1992 lorsque ce
dernier faisait ses études de droit à l'université de
Khartoum, le MLS demeure la faction la plus importante
numériquement28(*).
Elle revendique un Etat démocratique, libéral,
fédéral et laïc dans lequel tous les citoyens seraient
égaux quelque soit leur convictions religieuses, politiques et leurs
traditions culturelles. Le Mouvement de Libération du Soudan aujourd'hui
divisé en trois groupes est essentiellement composé des Fours et
opère surtout sur les pentes du djebel Marra situé au centre du
Darfour29(*). Mr Abdul
Wahid An-Nour Abdul Wahid Mohamed el Nour, de la communauté des Fours,
considéré par bon nombre de personnes comme le chef rebelle le
plus populaire du Darfour avait refusé de prendre part au processus de
paix tant que la Mission hybride des Nations Unies et de l'Union africaine
(MINUAD) n'aurait pas été déployée au Darfour.
Mouvement pour la justice et
l'égalité (MJE)
Dirigé par M. Khalil Ibrahim, un Zaghawa
apparenté à Idriss Déby, le président tchadien, le
mouvement pour la justice et l'égalité est réputé
avoir une idéologie islamique. Bien que ceci soit nié par MJE et
Tourabie, ce mouvement est aussi accusé d'être liés
à Hassan Al-Tourabie30(*) un islamiste et ancien chef des Frères
musulmans31(*). Ce
mouvement est dans sa composition exclusivement Zaghawa. Le MJE a
boycotté les pourparlers de Syrte (Libye) pour protester contre la
présence de mouvements de résistance qui, prétend-il,
n'ont aucune influence et ne sont pas présents sur le terrain, au
Darfour. « Riche de l'argent des Frères musulmans, le
mouvement pour la justice et l'égalité exerce une influence
sans commune mesure avec ses forces militaires réelles sur l'ensemble de
la guérilla32(*) ».
Mouvement de libération du Soudan - Fraction
Minni Minnawi (MLS-MM).
Dirigée par M. Minnawi, cette fraction s'est
séparée du MLS originaire en novembre 2005. Minni Minnawi
occupait le poste de chef Militaire du MLM avant sa désolidarisation du
leader politique Abdul Wahid Mohammed. Presque entièrement
composée de Zaghawas (l'ethnie de M. Minnawi), c'est la seule qui
ait accepté de signer l'accord de paix d'Abuja. A la suite de cet accord
Minni Minnawi va être nommé au poste de conseiller
présidentiel sur le Darfour.
L'Alliance démocratique
fédérale du Soudan (ADFS)
L'ADFS a à sa tête, Ahmed Ibrahim Diraige, une
personnalité, selon plusieurs sources soudanaises, à laquelle il
faudra être attentif. Le ADFS n'est pas lui une faction dissidente du
MJE ni de l'ALS contrairement à la plupart des autres groupes
armés.
Le Front des forces révolutionnaires
démocratiques (FFRD)
Le front des forces révolutionnaires est mené
par Salah Abdurahman Abu Surrah, Cette fraction regroupe en sein les
communautés arabes. Cette faction déclare avoir accueilli en son
sein certains de Janjaweeds (voir ci-après) en vue d'affaiblir le
pouvoir du gouvernement dans la région.
Mouvement de libération du Soudan Al-Ikhtyar
Al-Hur (MLS - Libre choix).
Ce mouvement avec à sa tête M. Abderrahmane
Moussa est exclusivement composée de représentants de petites
tribus du Darfour telles que les tribus Tunjurs et Dajjus. M. Abderrahmane
Moussa, était l'ancien porte-parole du MLS-Abdul Wahid Nour aux
négociations d'Abuja. Cette toute petite fraction s'est ralliée
à l'accord de paix et va voir son leader Abderrahmane Moussa
nommé au poste ministre d'Etat. Certains journalistes considèrent
que si le mouvement de Moussa Abderrahmane s'est rallié à
l'accord c'est non pas parce qu'il y croyait, mais parce que les populations
des petites ethnies, très touchées par la guerre, n'ont pas eu
accès aux camps de personnes déplacées et que les leaders
tunjurs espéraient bénéficier des « corridors
sécurisés pour l'aide humanitaire » prévus par
l'accord. Or même si Moussa Abderrahmane occupe désormais le poste
ministre d'Etat les tribus n'ont pas bénéficié de l'aide
espérée.
Les Janjaweeds
Le terme janjaweeds signifie « cavaliers
armés de kalachnikovs ». Ce sont des milices levés des
tribus arabes du Tchad et du Darfour. Leur apparition remontre à la
première guerre civile au Darfour en 1986, ils sont les successeurs des
premières milices tribales arabes, les Muraheleen qui existaient depuis
longtemps. Moussa Hilal qui publiquement s'est associés au janjaweeds
est considéré comme leur leader. Ces milices
dénoncé « pro-gouvernementale » lutte depuis
le début du conflit aux cotés de l'armé soudanais contre
les forces rebelles. Moussa Hilal est l'une des personnes dont le nom figure
sur une liste des hauts responsables soudanais accusé des crimes contre
l'humanité rendu public par le procureur de la cour pénale de
justice.
2. LA COMPLICITE DU GOUVERNEMENT SOUDANAIS DANS LE
CONFLIT
L'armement des milices par Khartoum au Darfour ne date pas
d'aujourd'hui. Dans les années 80, le première ministre de
l'époque Sadiq al Mahdi avait pendant la longue guerre civile opposant
le gouvernement aux rebelles sudistes menés par John Garang recouru
à l'armement des Muraheleen. Ces milices nomades issues de Kofordan
armés pour mener une guerre par allié interposé au sud de
la frontière Nord-Sud avaient tendance à viser d'avantage les
civiles que l'armé rivale. En dehors des Muraheleen, le gouvernement
soudanais avait également employé un certain nombre de miliciens
recrutés parmi les Sudistes, qui ont tué des civils dans le Sud
ou les ont contraint au déplacement.
Aujourd'hui au Darfour, la situation n'est guère
différente. Les discussions en vue d'une réconciliation entre les
groupes rebelles du Darfour et le gouvernement ayant échoué le
gouvernement d'Omar el Béchir annonça en mars 2003 qu'il avait
décidé de résoudre le conflit par la force. Il s'agit
là d'une erreur fatale car les groupes rebelles vont riposter en menant
des attaques contre l'aéroport d'El Fasher, cinq appareils militaires et
provoquant par la suite la mort d'environ 80 soldats. Le gouvernement ne
pouvant pas compter sur l'armée (démoralisé et
composé essentiellement des Darfouriens) va faire appel à l'aide
des milices nomades du Darfour et les autoriser à agir selon leur propre
gré. Les formes actuelles de la crise du Darfour ont d'une certaine
manière leur origine dans le trop grand succès qu'a connu cette
stratégie de contre-insurrection au Sud-Soudan.
Ce sont ces milices plus que les soldats qui ``allaient au
feu'' et ce parce que l'armée soudanaise montrait peu d'enthousiasme
à se battre. Désormais appelés
« janjaweeds » (signifiant des hors-la-loi) par les locaux
vont s'acharner sur les populations civiles (des groupes agriculteurs qui
ignoraient même souvent pourquoi ils étaient attaqués) au
lieu de se battre contre les forces rebelles. Les vols de bétails, le
massacre des civiles et les violations massives de droit de l'homme vont au
fil des mois prendre de l'ampleur attirant ainsi l'attention de la
communauté internationale.
Le gouvernement soudanais de peur d'être accusé
de génocide nie tout lien avec les janjaweeds (rappelant que le
gouvernement avait par le passé nié l'existence même de ces
milices) mais les nombreux témoignages recueillis chez les victimes
contredisent ceci. Selon les récits des témoins, il semblerait
dès lors que le gouvernement soudanais non seulement autorisait les
janjaweeds mais cordonnait aussi leurs actions. Selon plusieurs articles et
pages éditoriaux, les attaques des janjaweeds étaient souvent
précédés par des attaques aériens menés par
le gouvernement sous prétexte d'éliminer les forces rebelles
ayant refusé de signer l'accord de paix d'Addis-Abeba.
Dans certains cas les janjaweeds33(*) étaient souvent
accompagnés par l'armé soudanais lors de leurs attaques. Aussi
selon certains analystes les milices qui vident de vastes régions du
Darfour de ses habitants étaient non seulement armées et
soutenues mais aussi payées par le gouvernement soudanais. Cet alliance
entre les Janjawids et le pouvoir centrale va être d'avantage
affirmé lorsqu'en janvier 2008, Moussa Hilal, l'une de ses chefs a
été nommé conseiller du ministre des Affaires
fédérales Soudanaise.
CHAPITRE II : LES ENJEUX HUMANITAIRES DU CONFLIT AU
DARFOUR
« Toute idée fausse finit dans le sang, mais
il s'agit toujours du sang des autres. »
Albert Camus
(1913-1960)
Il y a à peine quinze ans que des extrémistes
hutus ont répondu à l'appel de « couper les grandes
arbres ». Le bilan en fut désastreuses ; 800,000
massacrés en trois mois. Bien que le nombre des victimes du conflit
actuel au Darfour ne soit pas aussi important, le dégât
causé par ce conflit ne peut non plus être sous-estimé. Les
violations massives des droits de l'homme ne laissent cependant pas
indifférent tout le monde, l'attention médiatique qu'a
suscité le conflit en fait preuve. Les organisations
non-gouvernementales, des hommes politiques34(*) ou encore certaines stars
de hollywoodiens35(*) mobilisent aujourd'hui l'opinion publique pour
une éventuelle intervention internationale au Darfour. Si une
intervention de la communauté internationale compte tenu de la
passivité de Khartoum semble être la réponse idéale
dans la quête pour trouver une solution durable au conflit, il n'en
demeure pas moins vrai que ceci se heurte à des principes fondamentaux
du droit international modelé de façon impressionnante à
préserver l'indépendance politique des états.
Nous allons ainsi aborder au cours de ce chapitre mettre
à la lumière les implications humanitaires du conflit à
savoir dans la première partie du chapitre les violations massives de
droits de l'homme et la situation des populations déplacés. Dans
la deuxième partie, nous allons analyser comment le droit internationale
à travers certains principes fondamentaux freine le processus de
résolution du conflit aux sales racines qui ensanglante la région
du Darfour.
A . LES IMPLICATIONS HUMANITAIRES DU CONFLIT AU DARFOUR
La phase initiale du conflit, du février 2003 au Mars
2004, a été caractérisée par un ensemble des
mesures de répression prises à l'encontre des groupes
insurgés par le gouvernement soudanais. L'emploi des milices janjaweeds
couplé avec les bombardements à tort et à travers la
région du Darfour coutera la vie à milliers des Darfouriens. Le
gouvernement soudanais sous la pression internationale va signer un
« Joint Communiqué » avec l'ONU en juillet 2003. Le
gouvernement soudanais s'engagea par cet accord à prendre toutes les
mesures nécessaires pour assurer l'accès à l'aide
humanitaire, la sécurité des travailleurs humanitaires et des
civiles et ainsi que la limitation de la prolifération des armes
légères. Cependant les termes de cet accord ne seront pas
appliqués et les incidents de viols et de meurtres se multiplieront.
Compte tenu de son manque de volonté à
poursuivre une résolution pacifique du conflit et ses abus flagrants de
droits de l'homme, le gouvernement est loin d'être
considéré comme un acteur crédible en ce qui concerne le
respect et la garantie de la sécurité de ces citoyens. Ce partie
est ainsi consacré à présenter de façon concise
comment ce contexte de désordre va encourager la violation massive des
droits de l'homme et la situation des réfugiés.
1. LES VIOLATIONS MASSIVES DES DROITS DE L'HOMME
Fatima, 15 ans, a été violée le
même jour par 8 janjaweeds. Elle est enceinte de sept mois. La police,
remplissant son devoir, l'arrête pour fornication puisqu'elle est
enceinte sans être mariée.
« - Qui est le père de ton enfant ?
- Je n'en sais rien, ils étaient 8 à m'avoir
violée et aucun n'a dit son nom ».Elle fut donc condamnée
à être flagellée ou à payer une énorme
amende36(*). La
situation de Fatima n'est malheureusement pas un cas isolé. Chaque jour
des milliers de femmes et de jeunes filles au Darfour subissent des viols et
des abus sexuels à la main de leurs agresseurs.
En début d'année 2005, la Commission des Droits
de l'Homme de l'ONU, a dénoncé les crimes contre
l'humanité et les crimes de guerre commis dans la région. Ainsi
à l'initiative de la France, le Conseil de sécurité de
l'ONU adopta la résolution 1593 menaçant de poursuites devant la
Cour Pénale Internationale les responsables d'exactions. Pour autant, il
est à regretter que la situation humanitaire au Darfour ne cesse pas de
se dégrader. L'état soudanais pourtant signataire37(*) de la convention de
Genève relative aux conflits armés interne ne respecte
guère les obligations qui en découlent.
Ainsi en novembre 2006 le village de Sirba nord au Darfour
prés de la frontière Tchadien a été attaque par les
forces armes soudanais et les milices. Cette attaque selon Louis Arbour, Haute
Commissaire pour les Droit de l'Homme de l'ONU, était sans provocation
et délibéré. Le bilan fut désastreux ; huit
personnes civiles y compris un gamin âgé de trois ans ont
été abattues, une famille a été mise en feu dans
leur maison par les agresseurs. Trente personnes ont été tues et
quarante blessés.
Si l'afflux d'aide d'ONG, a certes évité une
catastrophe de plus grande ampleur dans la région il n'en demeure pas
moins vrai que l'aide humanitaire ne suffit pas à protéger les
civils. Selon l'ONU, quelques 200,000 auraient perdu la vie depuis le
début de la guerre en 2003 à cause des maladies ou de
malnutrition.50, 000 tués, fusillés, poignardés ou
brulés vifs. On estime qu'environ 10,000 des Darfouriens trouve la mort
chaque mois. D'autres estimations qui additionnent violence, maladie et
malnutrition, atteignent 300 000 ou 400 000 morts. Un autre chiffre donne une
idée plus exacte de l'impact du conflit : c'est celui de 2 millions de
personnes chassées de leurs terres dont 1,8 million de
déplacés à l'intérieur du Darfour et 200 000
réfugiés au Tchad, soit le tiers des habitants du Darfour.
Les menaces principales se rapportent à la violence
directe contre les civils par un nombre accru d'acteurs armés, y compris
la violence sexuelle, le harcèlement physique et le pillage des
propriétés. En outre, les violations de droit international
humanitaire et des principes humanitaires se poursuivent, tel que le refus de
laisser l'accès à l'aide humanitaire, les attaques contre les
travailleurs humanitaires ou des installations humanitaires, et les mouvements
forcés de population.
Selon le gouvernement soudanais, les rebelles ont le soutien
des villages, et ces derniers prennent les populations civiles en otage comme
boucliers humains. D'où ces attaques contre les villages dont les
maisons sont brûlées et certaines femmes, selon des
témoignages, violées.
Marc Lavergne dans son article38(*) observe que « les attaques combinées
des janjawids et de l'armée sont d'une tout autre nature ; les hommes en
âge de porter les armes sont exécutés sans autre forme de
procès, de même que tous ceux qui opposent une résistance,
les femmes et les jeunes filles capturées ou violées sur place.
Mais il arrive que la population avertie à temps, parvienne à
s'enfuir en abandonnant les personnes âgées et les malades ainsi
que le bétail, n'emmenant que quelques ânes qui aident à
emporter les biens essentiels ». Nous avons ainsi dressé
ci-dessous une liste des massacres importants qu'ont connus des nombreuses
villes Darfouriens.
La population civile au Darfour demeure la principale cible
des attaques et des affrontements entre les acteurs protagonistes du conflit.
Selon des informations rendues public par le « Soudan
Organisation Against Torture » une ONG, un groupe des officiers des
renseignements militaires, accompagnés par les chefs des milices
Janjaweeds auraient procédés à l'arrestation de 168
personnes civiles de la tribu des Fours dans l'ouest du Darfour dans le village
de Delaij entre le 5 et 7 mars 2004. Ces personnes civiles accusé de
soutenir le SLA, ont été fusillées à la
méprise de toute norme juridique.
Abu Suruj situe au nord ouest d'Al Geneina, composés
d'une population de 18 000 fut la première ville attaqué
dans une série d'attaques menés par les forces armés
soudanais et/ou des milices janjaweeds le 8 février 2008. Les milices
janjaweeds accompagné par les forces armées soudanais sont
entrées au village avec des coups de feu et se mirent à
détruire des biens. Des maisons ont été réduites en
cendres. Un rapport de l'ONU a confirme que 75 pour cent du village a
été brulé et plus de 70 magasins pillés. Bref
environ 30 personnes civils ont perdu la vie y compris les enfants et les
handicapes.
Le village de Sirba peuplé d'environ 10 000 habitants
et situé à l'est d'Abu Suruj fut la deuxième
attaqué ce jour-là. Les attaques ont été par
précédés par des bombardements aériens. Il y avait
plus de cent milices janjaweeds équipé d'environ trente voitures
militaires. Les locaux accusés d'avoir soutenu la rébellion ont
été sévèrement « puni »
.L'état de perte était plus que celui d'Abu Suruj, environs 42
personnes civils morts.
Le village de Silea situe au nord d'Al Geneina et
composé d'environ 10 000 personnes était la dernière
ville à être attaquer par les forces armés soudanaise et
les milices. Des centaines des maisons ont été pillées ou
brulées. 20 personnes civiles ont été tués dont la
plupart des victimes étaient des femmes et des filles. Deux soldats du
gouvernement ont été accusés d'y avoir violé une
fille âgée de onze ans.
2. LA SITUATION DES REFUGIES
En droit international les déplacés internes
sont les plus vulnérables, la définition donnée par la
convention relative au statut des réfugiés 1951 ne fait aucune
allusion à la population déplacés interne(PDI). Selon
cette définition « craignant avec raison d'être
persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa
nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de
ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la
nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se
réclamer de la protection de ce pays »39(*). La situation des
réfugiés est régis par la Convention relative au statut
des refugies relative de 1951 et le Protocol relatif au statut des refugies de
1967. Cette convention stipule que les pays doivent accorder l'asile aux
réfugiés et ne peuvent pas contraindre un réfugie à
retourner dans son pays d'origine contre son gré. Serait donc illicite
au regard du droit des gens, tout mesure d'expulsion ou d'extradition prise
à l'encontre d'un réfugié. Force est de constater ainsi
que les PDI ne jouissent d'aucune protection du droit international, car pour
être bénéficiaires de quelconque protection les PDI doivent
avoir traversé les frontières nationales.
Selon les chiffres divulgués par l'ONU en 2005, il
aurait environ 2,4millions de déplacés à
l'intérieur du Soudan et environ 200 000 réfugiés au
Tchad. Aujourd'hui la population civile touchée par le conflit est
estimé à environ 4millions dont environ 1,5millions sont des
enfants âgés de moins de 5ans40(*).
Freiné dans leurs actions par l'insuffisance des moyens
financiers41(*) L'Onu et
les travailleurs humanitaires présents dans la région ont tout de
même réussir à développer une sophistication sans
commune dans la mise en place de l'aide humanitaire. On compte à ce
jour environ 150 camps des déplacés regroupés autour des
gros points d'eau. Les tailles des camps sont variables, allant de quelques
centaines à plus de 100 000 habitants.
Dans le secteur de la santé au Darfour, les
organisations non-gouvernementales et les agences de l'Onu sont parvenues
à répondre aux besoins rudimentaires des personnes nouvellement
déplacés et à maintenir une assistance de base aux
déplacés dans les camps et ce en dépit des
difficultés logistiques auxquelles ils font face. De façon
générale l'état de santé de la population
soudanaise demeure délicat, et même si les besoins dans les camps
de PDI semblent être en grande partie couverts, toute interruption
imprévue des services peut créer des risques très
élevés pour la santé de la population. Les agences de
santé doivent faire face aux épidémies qui touché
la région comme a été le cas de l'épidémie
de cholera localisée en 2006 dans le camp de Kalma au sud du Darfour.
Aussi la malaria et la diarrhée sont les causes principales de la
mortalité infantile au des camps. De même des infections
respiratoires aigues et les maladies sexuellement transmissibles sont
présent dans les camps et peuvent toutes être des maladies
mortelles si non traitées correctement.
En, dépit de la présence de forces de l'Union
africaine dans la région, la sécurité dans les camps des
déplacés laisse à désirer. Les civils vivant dans
les camps de personnes déplacées au Darfour sont toujours
régulièrement victimes d'attaques, qui incluent meurtres, viols
et tortures délibérés. Bien souvent, les nouvelles recrues
de la police, chargées de la « sécurité » des
camps, sont accusées d'être des janjaweeds. « Hors des
camps, ceux-ci rôdent, guettant les femmes sur les pistes qu'elles
empruntent pour aller chercher du bois, pour les violer, les battre ou les
dépouiller » observe Lavergne.
La situation actuelle au Darfour, fragile et
imprévisible dans sa nature, est fortement susceptible de
s'éterniser, risquant de compromettre dans une certaine mesure
l'accès aux populations affectées par le conflit et la crise
humanitaire. De nouvelles intimidations et des agressions à l'encontre
des travailleurs humanitaires pourraient également mener à une
recrudescence des suspensions temporaires d'activités, voire, dans un
scénario critique, le retrait des organisations humanitaires, comme cela
a déjà été le cas42(*). Le meurtre de 19 travailleurs humanitaires au
Darfour depuis mai 2006, exhibe d'avantage ce besoin de renforcer la gestion de
la sécurité.
Le choc culturel et religieux qu'a connu le monde
arabo-musulman suite à la publication des caricatures de
Mahomet43(*) dans le
journal danois Jyllands-Posten, a eu des répercussions
importantes sur la sécurité des humanitaires au Soudan. Les ONG
scandinaves ont dû ainsi évacuer leurs effectifs sous la pression.
Nous pouvons ainsi avancer que la mise en cause du positionnement des
humanitaires dans le monde entier est sans doute une source permanente
d'insécurité pour les travailleurs humanitaires. Pour pouvoir
accéder aux victimes et l'ensemble des populations blessés il
demeure primordial pour les humanitaires d'affirmer leur caractère
neutre. Or vu les clivages entre l'occident et le monde arabo-musulman (surtout
sur la question religieuse) rendent de plus en plus complexe et la perception
des humanitaires44(*).
Dans cet ordre d'idée Pierre Micheletti, président de
Médecins du monde, observe que « Il n'est plus neutre
d'être un volontaire français en Côte d'Ivoire,
américain dans la bande de Gaza, chrétien en Afghanistan ou au
Pakistan ».
Une autre bombe à retardement est aussi l'accroissement
des ressentiments et tensions entre ethnies. Ceci demeure un risque
supplémentaire à prendre en considération dans la mesure
où il pourrait conduire à des ruptures imprévues de
violence, notamment dans les camps de déplacés.
Il est certain aujourd'hui que le retour des
déplacés et des réfugiés sur leurs terres est
indispensable pour la résolution du conflit mais en absence d'un accord
de paix il serait sans doute illusoire de vouloir restaurer l'ordre ancien.
De l'autre côté de la frontière, la
situation des camps de réfugies au n'est guère différente.
Si Eelko Brouwer, chef de délégation de la
fédération internationale des réfugiés,
déclare de son côté que « Jusqu'ici, la
population s'est montrée très généreuse à
l'égard des réfugiés », il demeure nécessaire
de signaler ici que la tension entre les réfugiés et les
habitants locaux continue de monter et l'accès aux ressources devient de
plus en plus un sujet de friction. Autour de chacun des camps, les conflits
avec les populations tchadiennes sont fréquents. La jalousie des
habitants locaux se voir induire par tout ce qui se passe dans les camps
voisins : écoles pour les enfants, programmes d'alphabétisation
pour adultes, de formation professionnelle et d'éducation à la
santé, avec distributions de vivres bimensuelles l'aide aux
réfugiés. Certains d'entre eux constatent que « Les
réfugiés reçoivent des vivres régulièrement.
Pour eux, c'est bien. Nous, personne ne nous donne à manger. Nous
n'avons rien, et tout le monde souffre ».
C'est le bois de feu qui cause les tensions les plus vives.
Impossible d'éviter que les 43 000 réfugiés des camps, et
en particulier les 14 500 habitants de Breijing et Tréguine, (les deux
camps administrés par la Croix-Rouge), ramassent leur combustible sur le
même territoire aride qui était naguère utilisé par
les quelque 10 000 villageois locaux, deux jeunes hommes d'un village ont
agressé une réfugiée âgée qui coupait du bois
et lui ont entaillé le visage avec un couteau. Dès lors, il
demeure en matière de combustible de cuisine, indispensable pour les ONG
de trouver une autre option que le bois pour éviter que ces tensions se
dégénèrent.
B. L'INTERVENTION HUMANITAIRE ET LA POSITION DU DROIT
INTERNATIONAL
L'intervention humanitaire suscite aujourd'hui une vive
controverse doctrinale quant à sa définition. Or le concept
d'intervention humanitaire vulgarisée de nos jours sur le
vocable « le droit voire devoir d'ingérence »
ne date pas d'aujourd'hui. Son origine puisée que ça soit dans
des sources écrites ou coutumière remonte bien dans
l'antiquité. L'un des premiers textes est le Code d'Hammourabi, roi de
Babylone, qui, il y a 4'000 ans, codifie déjà la conduite de la
guerre: "Je prescris ces lois -dit Hammourabi- afin que le fort n'opprime le
faible"45(*). Dans l'Inde
ancienne, le Mahâbhârata et les textes de la loi de Manou
prêchaient la miséricorde envers les ennemis
désarmés ou blessés. La Bible et le Coran contiennent eux
aussi des règles prônant le respect de l'adversaire.
L'idée de base qui propulse la notion d'intervention
humanitaire s'inscrit dans le seul souci d'assurer le respect effectif et
universel des droits fondamentaux inhérents à la personne
humaine. En fait, cette idée n'a rien de nouveau ; Grotius y
faisait mention dans son « de jure belli ac pacis » (Du
droit de la guerre et de la paix). Tsagaris Kostantinos46(*) concorde dans cette optique
que « c'est sur des telles bases que s'est développée
(...) la doctrine de l'intervention de l'humanité, en vertu de laquelle
un droit d'intervention humanitaire unilatérale existe lorsqu'un
gouvernement viole les droits de l'humanité par des excès de
cruauté et d'injustice ».
La Cour Internationale de Justice ayant l'occasion de se
prononcer sur la « prétendu notion d'intervention »
dans l'affaire opposant le Nicaragua aux Etats-Unis(198647(*)), stipule que
« l'assistance doit se limiter aux fins pratiqués
par la pratique de croix rouge, à savoir prévenir et
alléger les souffrances des hommes, et protéger la vie et la
santé. » Un peu moins d'un
siècle plutôt, la cour statuant sur l'affaire du détroit de
Corfou opposant le Royaume-Uni et l'Albanie conclut par le biais d'un
arrêt que « le prétendu droit d'intervention ne peut
être envisagé que comme la manifestation d'une politique de
force » Il découle ainsi de ces arrêts que le champ
d'action réservé à cette notion est expressément
limité. La Cour rejette le recours à la force comme
méthode approprié pour vérifier et assurer le respect des
droits de l'homme.
Aujourd'hui, fort du soutien sans faille de l'administration
du Bush, la presse occidentale mobilise de plus en plus l'opinion publique pour
une intervention «humanitaire'' au Darfour. Le slogan aux Etats-Unis
étant aujourd'hui « OUT OF IRAK INTO DARFOUR » nous
sommes ainsi appelé à nous interroger sur un certain nombre des
questions. L'intervention dans les affaires intérieures d'un Etat peut
elle se légitimer par des considérations humanitaires ?
Est-ce que l'affirmation de la possibilité pour un État
d'intervenir militairement dès qu'il se croit légitimé par
des considérations humanitaires ne laisse pas ouverte la porte à
l'arbitraire et des graves abus du droit des gens ? Comment
protéger les intérêts de l'état soudanais face
à cette montée en puissance de cette vague d'intervention
humanitaire ?
Au cours de cette partie nous aborder dans un premier temps,
les principes du droit international qui se heurte à toute notion
d'intervention ou d'ingérence à savoir la souveraineté
étatique, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ou
encore le principe de non ingérence et dans un deuxième temps,
nous allons parler des exceptions aux principes préalablement
évoqués, l'évolution et la déification du concept
d'ingérence humanitaire.
1. LA SOUVERAINETE ETATIQUE ET LE PRINCIPE DU NON
INGERENCE
La souveraineté est la qualité de
l'État de n'être obligé ou déterminé que par
sa propre volonté dans les limites du principe supérieur du droit
et conformément au but collectif qu'il est appelé à
réaliser. Louis Le Fur48(*)
Etymologiquement, le vocable souveraineté provient du
latin médiéval superanus qui dérive du latin
classique superus "supérieur". Emergé pour la
première fois avec Jean Bodin (1530-1596) dans son traité
« Les Six livres de La République » la
souveraineté a été définit par celui-ci comme
étant un élément essentiel à l'existence de l'Etat.
Selon Bodin « La souveraineté est la puissance absolue et
perpétuelle d'une République. »
Le concept de souveraineté ne se laisse pas
aisément définir. L'existence d'une pléthore des
tentatives de définition en porte témoignage. Dans le cadre de ce
travail, seule la définition du Max Weber serait retenue. Pour Weber un
Etat est dit souverain dès lors que « celui est le
détenteur du monopole de la violence légitime » sur
l'ensemble de son territoire. La souveraineté ainsi définie
laisse entendre qu'il y existerait un corps politique duquel émane la
capacité d'éditer des normes et le devoir d'obéissance.
Toutefois dans ce contexte contemporain il demeure nécessaire d'apporter
une nuance à cette définition, car si sur le plan interne
l'entité étatique n'est subordonnée aucune autre
entité et que sa volonté prime sur celle de toutes les autres
personnes physique ou morale, il n'en demeure moins vrai que sur le plan
international cette souveraineté se trouve limité par le principe
d'égalité souverain des Etats et le principe de la coexistence
pacifique.
Ce principe d'égalité souverain des Etats si
cher à l'Organisation des Nations-Unies se trouve expressément
affirmé dans sa charte constitutive. Article 2 paragraphe 1 de la charte
stipule ainsi que « l'organisation est fondé sur le principe
d'égalité souverain de tous ses membres » En droit
international, la souveraineté est consubstantiel à l'existence
d'un Etat. La souveraineté est un titre de compétence permettant
à un Etat d'agir librement dans les limites du droit international. Le
principe de l'autonomie constitutionnel est donc un corollaire logique de la
souveraineté. Dans un avis consultatif rendu en 1975, la CIJ stipule que
« aucun règle de droit international n'exige que l`Etat ait
une structure déterminée comme le prouve la diversité des
structures étatique qui existe actuellement dans le monde ».
Aussi dans l'affaire des activités militaires et paramilitaires au
Nicaragua et contre celui-ci (Nicaragua c. États-Unis
d'Amérique), 27 juin 1986 rend un arrêt49(*) que
« l'adhésion d'un Etat à une doctrine particulier ne
constitue pas une violation du droit international coutumier. Conclu autrement
reviendrai à priver de sens le principe fondamental de la
souveraineté des Etats, sur lequel repose tous le droit
international »
L'étude de ces arrêts implique que les Etats ne
peuvent être, officiellement subordonnés à aucune autre
autorité nationale ou internationale sans leur consentement. Ceci sert
de base au principe de la non-ingérence dans les intérieurs des
Etats. Le principe de non-ingérence, est défini par l'article
2§7 de la Charte des Nations unies: « Aucune
disposition de la présente charte n'autorise les Nations unies à
intervenir dans les affaires qui relèvent essentiellement de la
compétence nationale d'un État. » L'ingérence
peut se traduire par l'action d'immixtion c'est-à-dire s'introduire
indûment sans en être requis ou en avoir le droit dans les affaires
d'autrui. Selon la formulation de la Cour, l'ingérence est le fait pour
un Etat ou un groupe d'Etat « d'intervenir directement ou indirectement
dans les affaires intérieures ou extérieures d'un autre Etat
».
Aujourd'hui les dirigeants soudanais refusent la
présence des casques bleus au Darfour et invoquent ainsi le principe de
non immixtion dans une affaire qui de nature est purement interne. Mais depuis
la chute de mur de Berlin en 1989 et l'effondrement du bloc de l'est en 1991
ce principe de non immixtion est de plus en plus banalisé. Les
puissances occidentales se réservent ainsi le droit voire le devoir dans
les affaires intérieures des pays du tiers monde. Ceci sous
prétexte qu'ils ne peuvent laisser des régimes politiques agir
impunément à l'intérieur de leurs frontières au nom
de la souveraineté. Celle-ci consiste à dire que,
communauté internationale peut s'accorder le droit d'intervenir
dès lors qu'un Etat ne peut ou ne veut protéger des populations
en danger, la. Ce concept dépasse donc celui de la souveraineté
des Etats, pourtant à la base de la Charte des Nations unies (article 2,
alinéa 1).
2. DEVOIR D'INGERENCE HUMANITAIRE
C'est lors d'une conférence organisée en 1988
par Bernard Kouchner50(*),
un médecin et Mario Bettati, un juriste, que le vocable
« droit d'ingérence » est apparu pour la
première fois. Si grâce à l'appui des médias et aux
actions menées par ses promoteurs, le droit d'ingérence a
aujourd'hui acquis une véritable légitimité, son statut
juridique, lui, reste en revanche, très discuté. Dans cet ordre
d'idée l'auteur de l'article sur le droit d'ingérence disponible
sur « Microsoft Encarta 200751(*) » observe que « Si
le droit d'ingérence humanitaire est, en théorie, la
reconnaissance de la supériorité de cette
légitimité humaine sur la légalité internationale,
en pratique, il ne s'agit bien souvent que d'une illusion politique et d'une
fiction juridique. Illusion politique, car l'ingérence qui consiste,
dans les faits, à s'installer dans un pays contre la volonté de
son gouvernement ne désigne le plus souvent que des situations où
l'État s'est effondré ou a été vaincu : l'Irak
après la guerre du Golfe, la Somalie où nul gouvernement ne
pouvait affirmer une quelconque souveraineté, la Bosnie en proie
à la guerre civile. Fiction juridique, car toute volonté
d'ingérence dans un État se heurte, par principe, à sa
souveraineté. Il ne peut en effet y avoir de réelle application
du droit humanitaire sans accord préalable de l'État où
doit se dérouler l'opération »
Dans le cadre de l'ONU, si le principe de la
souveraineté et celui de la non-ingérence se trouvent
consacré dans le chapitre I de sa charte, les atténuations
à ces principes sont eux contenus dans le fameux chapitre VII de la
charte. Le Conseil de sécurité après constat d'une menace
contre la paix peut recourir à l'emploi de la force en vue de faire
régner la paix et le respect des droits de l'homme. Il demeure cependant
capital de signaler que ces exceptions ne peuvent en aucun cas être
interpréter pour légitimer une intervention unilatérale
d`un Etat sur le territoire d'un autre Etat. Le Conseil de
sécurité serait donc la seule instance capable selon la Charte
d'apprécier les violations graves des droits de l'homme et d'autoriser
ainsi une intervention humanitaire.
Si aujourd'hui nombreux sont ceux qui soutient la
légitimité des interventions par des considérations
humanitaires, ce concept n'accueillit point l'adhésion de tous. L'action
de l'ONU en ce qui concerne la mise en oeuvre d'une intervention humanitaire
n'étant pas au-delà de tout soupçon les pays du tiers
monde continuent de récuser le prétendu droit d'ingérence.
Dans cette optique, Cornelius Somanya le président de
l'université de Nice- Sophia Antipolis, le 12 juin 199252(*) lors d'un discours avait au
nom du Comité International de la Croix Rouge (CICR)
plaidé la cause du droit humanitaire classique du droit
existant. « Certains veulent envisager d'autres voies,
ainsi on parle beaucoup de droit d'ingérence. Cette proposition, certes
généreuse relève toutefois d'avantage de l'ordre
politico-militaire que de l'humanitaire, car, elle porte aussi en elle la
notion d'un recours possible à la force. Or s'il y a une chose que
l'action humanitaire doit éviter, c'est bien de devenir captive des
enjeux politiques qui entourent des conflits. De la même façon,
l'action humanitaire ne s'accorder de l'usage de la force. Elle y perdrait
immanquablement l'impartialité qu'elle doit
préserver »
Il s'avère cependant après une étude
analytique que si l'on prend en compte les exemples d'intervention dite
d'humanités effectués au cour de ces décennies, ( on peut
citer à ce titre l'invasion de Saint-Domingue par les troupes
américaines en 1965, les interventions armées au Vietnam et au
Cambodge, l'intervention armée de la France en République
Centre-Afrique et au Djibouti, des interventions des Etats-Unis à
Grenade, au Nicaragua ou encore au Panama) on se rend compte très vite
que la mise en oeuvre des conditions évoques par la doctrine favorable
au droit d'ingérence humanitaire laisse tant de place à des
dérapages importantes et que ces interventions humanitaires sont souvent
instrumentalisés pour d'autres fins. Les gouvernements du tiers monde
trouvant ainsi leurs autorités et souveraineté étatique
menacés s'y opposent vivement.
Deuxième Partie : VERS UNE RESOLUTION
PACIFIQUE DU CONFLIT
Le conflit actuel qui ensanglante le Darfour est depuis le
mois de février 2008 entré dans sa sixième année
alors qu'aucun signe d'apaisement n'est perceptible. Le drame humanitaire
persiste et les violences connaissent un regain d'intensité avec des
protagonistes toujours prêts à se déchirer à belles
dents. Les violations massives de droit de l'homme et les crimes contre
l'humanité ne se compte plus alors que les tentatives de
négociations entamées en octobre 2007 à Syrte (Libye) se
soldent par un échec. Il s'avère clairement aujourd'hui que toute
la région, particulièrement le Tchad risque de s'enflammer si une
solution durable n'est pas trouvé aussi tôt que possible. Treize
après le génocide rwandais c'est encore le mécanisme de
règlement pacifique des conflits onusien qui est mis à rude
épreuve.
Bien que la mobilisation et la réponse de la
communauté international dans son ensemble aux besoins humanitaires
engendrés par conflit mérite d'être ovationné, force
est de souligner que la solution au conflit n'y réside point. Celle-ci
ne peut être que politique. Cependant c'est là
précisément que gisent les difficultés car l'opinion
publique demeure toujours divisée sur non seulement la forme mais aussi
le fond du rôle que doit jouer la communauté internationale dans
la recherche d'une solution qui devrait être à la fois pacifique
et durable.
Dans la société internationale contemporaine
l'Organisation des Nations-Unies (ONU) est le pivot de l'action international
en ce qui concerne le maintien de sa paix et de sa sécurité. Sa
Charte constitutive consacre en effet de ceci comme l'un des premiers buts de
l'organisation. La Charte fait ainsi de l'ONU un outil indispensable de
régulation et de veilleur de la sécurité internationale.
Le cadre de son action est de ce fait défini par deux chapitres de la
charte. Il s'agit des chapitres VI (art 33-38) concernant le règlement
des différends et VII (39-51) portant sur les actes à mener en
cas de menace contre la paix. Ces deux chapitres traduisent deux soucis
majeurs ; il s'agit d'une part de concerter et d'assurer une
cohérence de toutes les initiatives de maintien de la paix et de la
sécurité, lui permettant ainsi d'avoir un fondement à la
fois légitime et légal en droit international public, et d'autre
part de vérifier à ce que ces actions de maintien de la paix et
de la sécurité internationale ne soient pas soumise à une
arbitraire voire être prise prisonnier par des intérêts
souvent antinomiques des états.
En effet la deuxième partie de notre travail se
souciera d'analyser les questions juridiques liées ou qui peuvent surgir
lors de la mise en oeuvre de deux chapitres préalablement
mentionnés de la charte de l'Organisation des Nations-unies. Aussi nous
essayerons d'illuminer les enjeux régionaux et les intérêts
cachés du conflit en démontrant comment ceux-ci peuvent nuire
à toute tentative de résolution pacifique du conflit.
CHAPITRE I : L'ACTION DE LA COMMUNAUTE
INTERNATIONALE ; QUEL LEGALITE ?
Mise en place pour remplacer la Société des
Nations (SDN) qui s'est révélée très impuissant
à assurer le maintien de la paix et incapable d'empêcher la
guerre, le système onusien donne au maintien de la paix une
définition très extensive. Pour pouvoir assurer cette charge, son
acte constitutif plus connu sous le vocable « La Charte de
l'ONU » lui donne la faculté de pouvoir intervenir
militairement, c'est-à-dire l'Onu dispose lui seul de la capacité
de recourir à la force armée une fois que la paix de la
société internationale se trouve menacée. L'Onu
également dispose du monopole d'appréciation de toute menace
susceptible de nuire à la sécurité internationale.
Dans le souci d'assurer le respect des souverainetés
étatique, le droit international public se tâche de réguler
cette capacité exceptionnelle de recours à la force. Ainsi alors
que certains situations telle que le constat d'un génocide incombe
à tout la communauté d'intervenir (l'intervention peut être
armée) aussi tôt que possible, d'autre situations impose pas une
obligation d'intervention militaire (on peut citer à titre d'exemple les
catastrophes naturels). En 199253(*), lors d'un sommet de chefs de gouvernement
convoqués par l'Onu, quatre conditions qui justifieraient l'intervention
ont été suggérés ; le génocide, la
crainte d'un désastre écologique majeur, une importante atteinte
aux obligations de non-prolifération nucléaire et des menaces
pour la paix et la sécurité. Force est cependant de remarquer que
dans ces cas, la plupart des États seraient, de toute façon, en
rupture avec les obligations des traités internationaux qu'ils avaient
volontairement acceptés.
Nous allons dans ce chapitre parler des enjeux de la
qualification sémantique du conflit car comme nous venons de souligner
toute action de la communauté internationale est largement fonction de
ceci. Ce chapitre parlera également des enjeux géopolitiques du
conflit ou plus précisément le rôle des entités
régionaux dan la résolution du conflit ainsi que le rôle
que doit joué le conseil de sécurité dans la
résolution du conflit.
A. lES ENJEUX DE LA QUALIFICATION SEMANTIQUE DU CONFLIT
Aujourd'hui l'opinion publique ne connaît pas une
unanimité en ce qui concerne la qualification sémantique de la
situation au Darfour. Cette polémique terminologique freine bien
évidemment le processus de paix. Mais une question se pose et s'impose,
pourquoi tout ces bruits sur le terme que doit être utilisée pour
qualifier le conflit ? La réponse à cette est simple ;
le droit international selon la qualification retenue nous (la
communauté international) permet de soit agir en intervenant dans le
conflit soit de rester les bras croisés et sourd à la
misère humaine.
Cette question de légitimité de l'intervention
de la communauté internationale dans des conflits internes aliment deux
arguments qui même antinomiques de nature vise tous les deux des
objectifs nobles. On se trouve donc face à un dilemme. Ce dilemme est
mieux capturé par l'ancien Secrétaire-générale de
l'Onu, Kofi Annan dans son discours54(*) devant la 54ème Session de
l'Assemblée Générale de l'Onu, le 2O septembre 1999.
« Pour ceux qui estime que le menace majeur pour l'avenir de l'ordre
international est le recours à la force armée sans un mandat du
Conseil de Sécurité, la question qui l'on doit se poser est celle
de savoir si dans le contexte du génocide rwandais, (...) une coalition
d'états avait secouru à l'aide de la population Tutsi, sans
l'aval du Conseil de Sécurité, une telle calamité n'aurait
pu être empêché ? Et pour ceux qui, l'intervention au
Kosovo (de l'Otan) est le héraut d'un nouvel ordre où les
états et /ou un groupe d'état peuvent recourir à la
force armée en dehors des mécanismes établis pour mettre
en vigueur le droit international, l'on se demande si le danger que constitue
ces interventions ne risquent pas de saper l'existant structure de
sécurité mise en place au lendemain de la deuxième guerre
mondiale »
Dès lors, la question qui se pose est celle de
savoir ; si l'on peut parler du génocide dans le conflit au
Darfour ? Qu'est qu'un génocide ? Quelles implications morales
et politiques porte l'emploi de ce terme ? Khartoum mène-t-il une
politique de nettoyage ethnique ? Le vocable « nettoyage
ethnique » a-t-il une valeur juridique ? Les réponses
données à ces questions alimenteront le débat
abordé au cours de ce chapitre.
1. GENOCIDE
Le génocide a été
pour la première fois défini, du point de vue du droit
international, par l'accord de Londres du 8 août 1945 portant statut
du tribunal militaire international de Nuremberg. Ce tribunal était
chargé de juger les criminels de guerre nazis. Mais il a fallu la
convention sur la prévention et la répression du crime de
génocide, adoptée à l'unanimité par
l'Assemblée générale des Nations unies le
9 décembre 1948, et entrée en vigueur le 12 janvier
1951 pour que la définition soit précisée.
La communauté internationale avait voulu au
lendemain de la seconde guerre mondiale se donner les moyens effectifs de
prévention et de punition. Ainsi le génocide a été
implicitement voire explicitement exclu de la catégorie des crimes
politiques par la convention sur la prévention et la répression
du crime de génocide. Les États signataires sont en vertu de la
convention obligés d'appliquer aux personnes poursuivies pour un tel
crime les procédures d'extradition prévues par l'ordre juridique
interne, le cas échéant par les conventions ou les traités
d'extradition signés par le pays concerné. (Art. 5). Aux
termes de l'article 7, les personnes accusées de génocide
sont jugées par un tribunal compétent de l'État sur le
territoire du |