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Les déplacés allemands après la seconde guerre mondiale

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par Fortis Matthieu Copin Raphaël
Paris-Est Marne-la-Vallée - Licence Histoire 2013
  

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III. Des expulsions improvisées avant même les accords de Potsdam

Les accords de Potsdam se devaient de régir les expulsions intra-européennes dans cette période post-guerre et fixer le sort des ennemis (voir Annexes 3). Mais alors que les grandes puissances se réunissaient en Allemagne, cela faisait déjà trois mois que les civils allemands ethniques étaient littéralement chassés manu militari des Territoires reconquis (nom donné par le gouvernement polonais). Depuis la mi-mai 1945, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie ou encore la Roumanie débutaient ces opérations désorganisées et brutales. L'opinion anglo-américaine aurait pu exercer une pression importante sur les gouvernements alliés respectifs pour éviter la propagation d'une pareille violence. C'est l'une des raisons pour laquelle les pays expulseurs ont voulu prendre les choses en main pour ne pas laisser les Grandes Puissances décider à leur place, les mettant ainsi devant le fait accompli.

La mise en place de ce projet d'envergure ne fut d'ailleurs pas beaucoup réfléchie par les États expulseurs. Aucun d'entre eux n'avait établi un programme cohérent pour cibler, rassembler et transporter ces dizaines de milliers d'Allemands ethniques. Premier outil utilisé pour réaliser leur ambition : la peur. Armée, police et milices -principaux moteurs de ces expulsions - n'hésitaient pas à faire preuve d'une grande violence pour effrayer les populations concernées et faciliter les déportations.

À l'époque de ces mouvements nationaux indépendants des instances européennes, beaucoup d'observateurs étrangers avaient vu ces expulsions forcées comme l'oeuvre de communautés majoritaires revanchardes qui se ligueraient afin de purger leurs villes et villages des Allemands. Cette idée, complètement erronée d'après Moore, a valu à ce phénomène le nom «  d'expulsions sauvages ». L'un des évènements qui favorisa l'émergence de cette vision des choses fut notamment le bref mais intense soulèvement populaire qui eut lieu en Tchécoslovaquie à Prague après la capitulation allemande (beaucoup d'amertume liée au fait que des Allemands continuaient à tuer des citoyens tchécoslovaques alors que le reste du continent se réjouissait de la fin du conflit). Plusieurs expulsions furent assurément plus « sauvages » que d'autres, à l'image de celles de Brno en mai 1945 menée par les civils locaux. D'autres étaient davantage le fait d'administrateurs locaux qui ne voulaient attendre l'aval des autorités nationales supérieures et voyaient d'un bien mauvais oeil la présence d'Allemands sur leur territoire.

Mais la propagation d'une telle représentation arrangeait les pays expulseurs, ces derniers pouvant alors nier toute responsabilité dans ces violentes opérations. Les plus grands actes de sauvagerie durant les « journées de mai » furent perpétrés par l'armée ou la police qui agissaient au nom des autorités du pays en question. À l'université Kaunitz de Brno par exemple, au moins 300 personnes furent pendues, torturées ou fusillées en mai-juin 1945. Pour des pays comme la Yougoslavie et la Roumanie, les déplacements d'Allemands étaient de toute façon « sauvages » puisque jamais les Alliés n'avaient entrepris d'accepter lesdites minorités en Autriche occupée ou en Allemagne. En Roumanie, jusqu'à 75 000 Volksdeutsche furent expulsés hors des frontières du pays et emmenés dans des camps d'internement pour faciliter la redistribution de leurs biens.

Certains dirigeants tchécoslovaques n'étaient toutefois pas aveugles et inconscients devant de tels actes de barbarie. Frederick Voigt, correspondant diplomatique du Manchester Guardian et longtemps protchécoslovaques, dénonçait des Tchèques qui adoptaient selon lui « une doctrine raciale voisine de celle de Hitler [...] et des méthodes qui ne distingu[ai]ent guère de celles du fascisme. Ils [étaient] en fait devenus des nationaux-socialistes slaves ». 6(*)Pour l'historienne et politologue polonaise BernadettaNitschke, ces procédés n'avaient « rien d'humain et n'étaient souvent guère différentes de celles de Hitler ».

Une force de police paramilitaire, le SNB, fut mise en place pour faciliter les expulsions et satisfaire les volontés communistes d'une participation populaire à ces opérations. Les expulsés Sudetendeutsche étaient rassemblés et on ne leur laissait qu'une heure (au mieux) pour prendre un bagage à main, les fouillait, puis les emmenait à pied vers une frontière ou un camp de détention. On comptait de très nombreux morts durant ces interminables marches, notamment chez les jeunes enfants.

À cette époque, le caractère arbitraire des expulsions était profondément marqué. En Tchécoslovaquie, le président Benes pouvait publier des décrets ayant valeur de loi, comme celui permettant de confisquer les biens des Allemands, des Hongrois des traîtres ou des collaborateurs. Un autre, entrant en vigueur le même jour que la conférence de Potsdam, retirait à tous ceux qui avaient eu le malheur de se déclarer ethniquement allemands ou hongrois lors de recensements postérieurs à 1929 la nationalité tchécoslovaque. Ces hommes pouvaient prétendre à récupérer leurs biens en cas de preuve d'une résistance aux nazis ou d'une persécution par les Allemands eux-mêmes, mais ces démarches étaient souvent longues et très compliquées. On affichait d'ailleurs le nom des demandeurs publiquement pour que chacun puisse formuler une objection (de manière anonyme qui plus est). À la fin du mois de juin 1945, 34 demandes furent acceptées sur un total de 4000 soumises à ÈeskéBudêjovice.

De plus, un pays comme la Pologne devait faire face aux retours de milliers d'Allemands habitant les futurs Territoires reconquis qui avaient fui l'Armée rouge. Cette augmentation exponentielle de la population de la « nouvelle Pologne » fut l'un des facteurs qui poussa l'État à orchestrer ces expulsions. Les Allemands revenus dans l'illégalité étaient d'ailleurs condamnés à plusieurs mois de prison ou directement réexpulsés.

Confrontés à des difficultés importantes dues au manque de postes de frontières adéquats, les Tchécoslovaques pouvaient compter sur l'appui des militaires américains présents en Bohême occidentale pour rassembler la population concernée. Rapidement, les Etats-Unis firent toutefois preuve d'un embarras de plus en plus important et bloquaient à partir de l'automne 1945 les déplacements dans cette région de l'Europe. On nota très peu de mouvements contestataires et résistants de la part des Allemands des pays expulseurs. Le peu qui émergea, à l'instar des Loups-garous7(*)en Tchécoslovaquie, servit aussi beaucoup aux gouvernements pour légitimer « l'épuration » des villes. On peut expliquer cela en partie par le profil démographique des déplacés : des femmes, enfants et personnes âgées en grande majorité. De manière générale, les populations allemandes faisaient preuve d'une obéissance affirmée, en Tchécoslovaquie comme en Pologne.

Lorsque la conférence de Potsdam demande la suspension de toutes ces « expulsions sauvages », Berlin est déjà gangrénée par l'arrivée massive de nombreuses populations venues en partie des Territoires reconquis. En juillet, 550 000 personnes étaient arrivées ; 262 000 durant la première quinzaine d'août et ce malgré l'interdiction - vaine - du maréchal Joukov de fermer la ville aux nouveaux immigrants (décision prise fin juillet). Et quand les expulsions échouaient, les Allemands pouvaient en payer le prix cher en étant emmenés dans la forêt pour être exécutés.

D'ailleurs, malgré lesdits accords, les expulsions sauvages continuaient en Europe. Les Alliés occidentaux semblaient être surpris et indignés par la violence et la désorganisation des stratégies de renvoi utilisées alors qu'ils avaient eux-mêmes, trois années durant, ignoré tous les conseils et avertissements établis par les diverses commissions d'experts. Ce choix de s'immiscer dans cette voie-là était des plus médités et réfléchis. Les Alliés occidentaux n'ont donc vraisemblablement pas été surpris par la recrudescence des violences dans le centre et le sud-est de l'Europe et n'ont pas non plus fait le nécessaire pour éviter pareil scénario.

À la fin de l'année 1945, les comités nationaux régionaux abusaient tellement des « transferts volontaires » (nécessitant un certificat de libération du comité national de district et la confirmation que les autorités d'occupation en Allemagne ne formuleraient aucune opposition) que les autorités d'URSS n'acceptaient plus ces déportations de population mais les renvoyaient. Les « émigrations volontaires » cessaient alors en Tchécoslovaquie, alors que la Yougoslavie se décidait à prendre le relai en la matière. Totalement illicites car en dehors des facilités de transit accordées par les Hongrois, les expulsions yougoslaves étaient confrontées au refus soviétique de voir les populations Volksdeutscheaugmenter dans leur zone d'occupation en Allemagne ou en Pologne. Les Yougoslaves devinrent alors des spécialistes avérés pour trouver les points faibles des frontières qu'ils aspiraient à traverser.

En Pologne, le constat était peu ou prou le même. La conférence de Potsdam n'avait eu quasiment aucun effet et les expulsions continuaient avec l'aide du Parti communiste allemand (KPD). La condition calamiteuse des Allemands ethniques - affamés et maltraités - servit donc de moyen de pression pour les Benes et consorts pour remplacer ces « expulsions sauvages » par des « expulsions organisées », sous la tutelle même des Alliés.

À la fin de l'automne 1945, des pourparlers débutèrent entre les représentants des pays concernés lors des réunions du Comité de coordination alliée, à Berlin, pour déterminer quand, vers où et combien d'expulsés seraient déplacés. Elles débouchèrent alors sur un programme réfléchi par les gouvernements tchécoslovaques et polonais, avec l'aide des Etats-Unis, de l'URSS, de la France et de la Grande-Bretagne. Il fut approuvé le 20 novembre 1945 par le Conseil de contrôle allié, qui gouvernait l'Allemagne de facto pour les pays occupants.

Le document en question - « l'accord du Conseil de Contrôle Allié (CCA) » - indiquait un calendrier des déportations à suivre ainsi que le pourcentage affecté à chaque région. Sur les 6,65 millions d'Allemands ethniques vivant encore en Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie et Autriche, les Soviétiques acceptèrent d'en accueillir 2,75 millions des deux premiers pays cités. Les Etats-Unis 2,25 millions de Tchécoslovaquie et Hongrie, et la Grande-Bretagne 1,5 million provenant des Territoires reconquis polonais. La France accepta 150 000 Sudetendeutscheretenus en Autriche. Les expulsions débuteraient en décembre 1945, mois durant lequel on effectuerait 10% de l'ensemble des expulsions. Paris réussit toutefois à ne pas subir d'arrivée de population en zone d'occupation française avant le 15 avril 1946.

Le nombre de personnes à expulser surprit grandement l'opinion publique internationale, au moins autant que le fait que les expulsions devraient débuter 10 jours après l'accord du CCA, ce en plein hiver. D'ailleurs, cet accord du CCA ne désignait aucun corps exécutif pour diriger le projet de main d'expert et superviser l'opération. Ses objectifs étaient en fait bien plus simples : réduire le nombre d'Allemands déracinés qui arrivaient dans les zones d'occupation respectives des Grandes Puissances et apaiser une opinion publique internationale en lui garantissant que l'on s'attaquait enfin au problème.

Le nombre d'Allemands déplacés par des « expulsions sauvages », avant les accords de Potsdam, reste toujours un mystère. D'après des chiffres de l'Armée rouge, la zone d'occupation soviétique en aurait accueilli pas moins de 775 000 en provenance de Tchécoslovaquie avant le 12 décembre 1945.8(*) Entre 800 000 et 1 million d'individus auraient donc été chassés de Tchécoslovaquie avant la fin de l'année 1945. Pour les Territoires reconquis, trouver des chiffres fiables n'est pas une mince affaire. Toutefois, les historiens polonais estiment entre 200 000 et 1,2 million le nombre d'expulsés sur la seule période de juin-juillet 1945. Après sept mois d'expulsions marquées par d'ignobles violences, les Alliés allaient donc tenter de prendre le relai en tentant d'administrer la déportation massive, cette fois selon des méthodes « ordonnées et humaines » définies par les accords de Potsdam. La réalité, nous le verrons, sera toutefois bien moins fidèle aux objectifs de départ.

* 6F. A. Voigt, « Orderly and Humane », Nineteenth Century and After, novembre 1945, p. 201.

* 7V. Mastny, The Czechsunder Nazi Rule, op. cit., p. 178

* 8Hrabèik au ministère de la Défense nationale, 21 décembre 1945, MNO 1151/951, 1945, VÚA.

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