1.2 Une musique qui s'est fusionné avec de
nombreux genre musical
Au-delà de son esthétique propre, la Trap va
rapidement dépasser les frontières du rap pour s'infiltrer
dans des genres musicaux qui, en apparence, n'ont rien à voir avec
elle, donnant naissance à des hybridations aussi surprenantes que
durables. Ce phénomène d'infiltration n'est pas anodin : il
témoigne de la force structurelle de l'esthétique trap,
suffisamment identifiable pour être reconnue instantanément,
mais aussi suffisamment souple pour s'adapter à des contextes
musicaux radicalement différents. Cette capacité d'hybridation
va profondément redéfinir plusieurs genres musicaux majeurs,
sans pour autant leur faire perdre leur identité propre.
La première grande illustration de cette capacité
d'infiltration se trouve dans la pop. Dès la fin des années
2000, les producteurs pop vont progressivement intégrer
des éléments empruntés directement à la
grammaire sonore de la Trap, sans pour autant renoncer à
l'identité propre du genre. Le signe le plus évident de cette
influence se trouve dans l'usage des trilles de caisse claire ou encore de
hi-hats, ces roulements rapides et syncopés vont devenir un outil de
production quasiment systématique dans les tubes pop des
années 2010 et 2020. On les retrouve par exemple dans plusieurs
succès commerciaux de Miley Cyrus ou d'Ariana Grande, où ces
motifs rythmiques, empruntés sans complexe à
l'esthétique trap, viennent dynamiser des structures pop par ailleurs
très classiques. Cette hybridation est révélatrice
d'un phénomène plus large : la Trap, à l'origine
perçue comme un genre marginal dû à sa provenance dans
les quartiers défavorisés d'Atlanta, devient progressivement
une boîte à outils sonore que l'industrie pop va s'approprier
pour moderniser et rajeunir sa propre production. Ce qui frappe
particulièrement dans cette appropriation, c'est sa rapidité :
à peine quelques années séparent l'émergence de
certains codes Trap dans les productions d'Atlanta et leur
intégration massive dans des productions pop écoutées
par des millions d'auditeurs à travers le monde, bien souvent sans
même que ces derniers ne se doute l'origine réelle de ces
sonorités.x
Cette propagation se retrouve également dans la pop
électronique. Les producteurs de ce sous-genre vont puiser
massivement dans l'esthétique Trap pour densifier leurs compositions,
en intégrant basses profondes, percussions sec et
frénétique, synthétiseurs sombres directement
hérités des codes posés par Atlanta. Cette fusion entre
pop électronique et Trap va permettre de créer des morceaux
à la fois accessibles et radicaux, capables de séduire un
public mainstream tout en conservant une intensité sonore propre
à l'univers trap. Des artistes au croisement de ces deux mondes vont
alors construire des carrières entières sur cette hybridation,
comme l'artiste Baauer avec son titre « Harlem Shake » sorti en
2012, va générer un phénomène viral mondial sans
précédent, prouvant que la frontière entre genres dits
« urbains » et genres dits « grand public » devient de plus
en plus poreuse à mesure que la Trap continue de s'infiltrer dans
l'ensemble de l'industrie musicale.
L'influence de la Trap ne s'arrête cependant pas aux
frontières de la musique anglophone. Elle va également
profondément transformer la musique latino- américaine, et
plus particulièrement le reggaeton. Ce dernier, déjà
construit autour
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de rythmes percussifs puissants comme le « dembow »,
va trouver dans l'esthétique Trap un terrain de fusion
particulièrement fertile. Les producteurs
latino-américains vont intégrer les basses 808, les hi-hats
rapides et l'atmosphère sombre propres à la Trap directement
dans leurs productions, donnant naissance à ce que l'on
appelle communément le « Trapeton » ou « Latin Trap
». Des artistes comme Bad Bunny, J Balvin ou encore Ozuna vont
s'imposer comme les figures de cette fusion, mêlant les paroles et les
thématiques traditionnelles du reggaeton à une production
résolument inspirée de la Trap américaine. Cette
hybridation va connaître un succès international retentissant,
prouvant que l'esthétique sonore née à Atlanta
n'était en rien limitée par la barrière de la langue ou
de la culture, et qu'elle disposait au contraire d'une capacité
d'adaptation et d'appropriation remarquable, capable de se fondre dans des
traditions musicales totalement différentes tout en leur
conférant une modernité immédiatement reconnaissable.
Le succès du Latin Trap va d'ailleurs largement contribuer à
internationaliser davantage encore l'esthétique trap, en lui ouvrant
les portes d'un marché hispanophone qui est gigantesque puisqu'il
traverse l'Amérique latine à l'Espagne, en passant par les
communautés latino-américaines installées aux
États-Unis.
Le R&B constitue un autre exemple particulièrement
intéressant de cette dynamique de fusion, car il s'agit ici d'un
genre musical bien plus ancien que la Trap, doté d'une histoire et
d'une identité déjà solidement établies avant
même l'émergence de cette dernière. Pourtant, à
partir du début des années 2010, une nouvelle
génération d'artistes R&B va commencer à
intégrer les codes de production trap à un
héritage musical jusque-là davantage tourné vers la
soul, le funk ou le R&B contemporain classique. Les basses profondes,
les rythmiques de hi-hats syncopées et les ambiances
synthétiques froides empruntées à la Trap viennent alors
se superposer aux mélodies sophistiquées et aux harmonies
vocales caractéristiques du R&B, donnant naissance à une
forme hybride parfois désignée sous le nom de « Trap
Soul » ou « Trap R&B ». Cette fusion ne consiste pas en
une absorption totale du R&B par la Trap, mais davantage en une
coexistence harmonieuse entre deux esthétiques : la profondeur
émotionnelle et la virtuosité vocale du R&B viennent
ainsi se marier à la froideur et à la tension rythmique
propres à la Trap, créant des productions à la fois
sensuelles et inquiétantes, mélancoliques et hypnotiques.
Cette hybridation va permettre au R&B de se moderniser
considérablement mais aussi de toucher un public plus jeune,
biberonné à l'esthétique trap, sans pour autant
renier les fondamentaux mélodiques et vocaux qui font l'essence
même du genre.
La Trap va également traverser l'Atlantique pour venir
se fondre dans l'Afrobeats, genre musical né au Nigeria dans les
années 2000 et porté par des artistes comme Fela Kuti ou plus
tard Wizkid et Burna Boy. Cette rencontre entre deux musiques issues de
communautés noires marginalisées, l'une née dans les
quartiers défavorisés d'Atlanta, l'autre dans les rues de
Lagos, va produire une hybridation aussi naturelle que puissante, que l'on
désigne aujourd'hui sous le nom d'Afrotrap.
L'Afrotrap ne se contente pas de superposer des
éléments trap à des productions afrobeats existantes.
C'est une véritable synthèse qui s'opère alors entre ces
deux univers : l'énergie dansante et les mélodies solaires de
l'Afrobeats viennent contrebalancer la froideur et la densité sonore
propres à la Trap, donnant naissance
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à un son hybride dont la force réside
précisément dans cette contradiction entre chaleur et
obscurité. Cette dualité est précisément ce qui
permet à l'Afrotrap de se réconcilier avec deux
esthétiques en apparence opposées, la chaleur communicative de
la musique africaine et la froideur hypnotique de la Trap américaine,
pour en faire quelque chose de totalement nouveau et immédiatement
identifiable.
En France, ce mouvement va trouver un écho
particulièrement fort, notamment grâce à l'artiste MHD,
souvent surnommé le « Mozart des cités », qui va
populariser l'Afrotrap auprès du grand public français
dès 2015 avec sa série de freestyles qui possède le
même nom que son propre genre : « Afro Trap ». MHD
incarne parfaitement cette hybridation culturelle : issu de la
communauté guinéenne installée dans les quartiers
populaires parisiens, il va naturellement fusionner les influences musicales
africaines de ses origines avec l'esthétique trap qui domine alors la
scène du rap français et la scène internationale. Ses
titres, construits sur des productions mêlant percussions afro et
basses trap, vont rencontrer un succès fulgurant, prouvant que cette
fusion résonnait bien au-delà des cercles initialement
concernés.
Ce succès de l'Afrotrap en France est
révélateur d'un phénomène plus large : la Trap,
en fusionnant avec l'Afrobeats, ne s'est pas contentée de
conquérir un nouveau marché musical. Elle a également
permis à toute une génération de jeunes européen
issu de l'immigration africaines de trouver une expression musicale qui
leur ressemble, aux croisements de leurs racines culturelles africaines et
de la culture urbaine dans laquelle ils ont grandi. En ce sens, la fusion
entre Trap et Afrobeats dépasse largement le cadre purement musical :
elle est aussi le reflet d'une identité hybride, celle de
communautés qui naviguent entre plusieurs cultures et qui
trouvent dans cette musique un miroir fidèle de leur
expérience.
Ce qui rend ces différentes fusions
particulièrement remarquables, c'est qu'elles ne procèdent
jamais d'une simple greffe superficielle. Dans chacun de ces cas,
qu'il s'agisse de la pop, de la pop électronique, du reggaeton, de
l'Afrotrap ou du R&B, les éléments empruntés
à la Trap viennent véritablement se fondre dans la
structure musicale du genre receveur, sans jamais l'effacer
complètement. C'est précisément cette capacité
à s'hybrider sans s'imposer totalement qui distingue la fusion de
la dérivée : dans tous ces exemples, l'auditeur
reconnaît encore clairement qu'il écoute de la pop, du
reggaeton ou du R&B, simplement enrichi et modernisé par
une esthétique sonore venue d'ailleurs. Cette dynamique illustre
parfaitement la place centrale qu'occupe désormais la Trap dans le
paysage musical contemporain : non plus un genre marginal cantonné
aux frontières du rap, mais une véritable grammaire sonore,
une sorte de langue commune que l'ensemble de l'industrie musicale mondiale
a fini par adopter, chacun à sa manière, pour renouveler et
dynamiser ses propres codes.
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