1.3 Les dérivés de la TRAP
Si la Trap a su se fondre dans des genres préexistants
sans en effacer l'identité, elle a également engendré
des courants musicaux entièrement nouveaux, qui n'auraient simplement
pas pu exister sans elle.
On peut prendre comme sous-genre référent de la
Trap la Drill. Si elle connaît un succès mondial fulgurant au
début des années 2020, son histoire remonte en
réalité à bien plus longtemps. Née à
Chicago au début des années 2010, la Drill va
apporter à la Trap un supplément de radicalité
bienvenu, à un moment où cette
dernière commençait à tourner en rond,
prisonnière de ses propres codes devenus trop familiers. En cela, la
Drill ne renie pas son héritage : elle le pousse simplement
plus loin, plus loin dans la noirceur, plus loin dans la tension, plus loin
dans la brutalité du propos.
Sur le plan sonore, la Drill reste immédiatement
reconnaissable grâce à un rythme de hi-hats
particulièrement saccadé, ainsi qu'à des basses 808
distinctives, souvent glissantes, capables de chuter ou de grimper d'une
octave entière en une fraction de seconde, créant un effet de
vertige et de tension permanente. Cette signature sonore, à la fois
minimale et terriblement efficace, respecte scrupuleusement les codes
posés par la Trap, tout en les radicalisant. Les mélodies, elles
aussi, restent fidèles à l'héritage sombre et
ténébreux de la Trap, souvent portées par des lignes de
piano minimalistes et des nappes chorales aux accents religieux, sans
paroles distinctes, qui viennent renforcer une atmosphère presque
funèbre. Ces éléments, empruntés directement
à la trap, confirment que la Drill n'est pas une rupture, mais bien
une continuité, une forme d'aboutissement logique de l'esthétique
posée plus d'une décennie auparavant à Atlanta.
Née dans les quartiers défavorisés de
Chicago, la Drill trouve en Chief Keef son précurseur
incontesté. C'est lui qui, dès 2012 avec des titres comme «
I Don't Like » ou « Save me », va poser les bases sonores et
esthétiques de ce nouveau genre, alors âgé d'à
peine 16 ans, incarnant à lui seul toute la radicalité et la
brutalité que la Drill allait revendiquer. Le succès fulgurant
de Chief Keef va rapidement attirer l'attention au-delà des
frontières américaines, et la Drill va alors traverser
l'Atlantique pour s'implanter durablement en Angleterre, où elle va
connaître une seconde vie sous la forme de la UK Drill au début
des années 2020. Des artistes britanniques comme Headie One, Digga D
ou encore Central Cee, vont s'emparer de ces codes sonores pour les
réinventer et les ancrer dans un contexte local propre au
Royaume- Uni, donnant naissance à toute une nouvelle scène
musicale britannique, à la fois fidèle à ses origines
américaines et profondément singulière dans son
exécution.
La radicalisation de l'esthétique trap ne s'arrête
pas à la Drill. Un autre courant va émerger au tournant des
années 2020, poussant cette fois la saturation sonore
et l'intensité à leur paroxysme : la Rage. Né lui aussi
à Atlanta, comme son prédécesseur, ce sous-genre
hérite naturellement de l'esthétique trap, dont il reprend
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notamment les drums, très similaires dans leur
structure et leur rythmique à ceux que l'on retrouve dans la Trap
traditionnelle.
La Rage va néanmoins s'en distinguer nettement par ses
mélodies, souvent comparées à des sonorités
empruntées à l'univers des jeux vidéo, en raison
de boucles de synthétiseurs particulièrement intenses et
saturées, qui occupent l'espace sonore de bout en bout du morceau,
sans véritable répit ni respiration. Cette omniprésence
mélodique, couplée à des productions extrêmement
denses et écrasantes, crée un sentiment d'urgence et
d'euphorie presque chaotique, aux antipodes de la noirceur
atmosphérique et du minimalisme propres à la Drill. Là
où la Drill cultive le vide et la tension par l'absence, la Rage
cultive le trop-plein et l'intensité par la surenchère.
Cette rupture esthétique se retrouve également, et
peut-être même plus encore, dans les thématiques
abordées. Là où la Trap et la Drill cultivent une violence
frontale, des textes ancrés dans la réalité de la rue, la
criminalité ou la survie, la Rage opère un glissement vers des
préoccupations bien différentes.
Les lyrics deviennent souvent plus abstraits, parfois
même volontairement absurdes ou décousus, privilégiant
l'effet sonore et le flow sur le sens littéral des mots.
Les thématiques de la rue laissent progressivement place à des
sujets plus personnels et introspectifs, comme les relations amoureuses
généralement compliqués, la consommation de drogues
récréatives, ou encore un certain rapport ironique
et désabusé à la célébrité et
à l'excès. Cette évolution textuelle traduit un
changement générationnel profond : les artistes de la Rage
n'ont pas grandi dans les mêmes conditions sociales que les pionniers
de la Trap ou de la Drill, et leurs préoccupations, tout comme leur
rapport à la violence, s'en trouvent
naturellement transformés. La Rage hérite ainsi du son de la
Trap, mais s'éloigne considérablement de son discours social
et politique initial, pour devenir une musique davantage centrée sur
l'expérience individuelle.
Les pionniers de ce genre, à l'image de Playboi Carti,
Lil Uzi Vert ou encore Trippie Redd, vont permettre de populariser cette
esthétique, qui va rapidement prendre une ampleur considérable
sur la scène américaine, en particulier auprès d'un
public adolescent biberonné aux cultures du jeu vidéo et de
l'internet. On peut notamment citer le morceau « Miss the Rage »,
signé par Trippie Redd en featuring avec Playboi Carti, qui va non
seulement devenir une révélation aux yeux du grand public,
mais aussi donner littéralement son nom au genre tout entier,
scellant ainsi l'identité de ce courant musical né de la Trap,
mais résolument tourné vers une esthétique
nouvelle, plus chaotique, plus saturée, et profondément
ancrée dans la culture numérique de cette nouvelle
génération.
Bien que la Trap ait engendré une multitude de
sous-genres différents, tous partagent, à quelques nuances
près, cette même énergie, cette même
intensité, allant même parfois plus loin encore dans cette
dimension « hardcore ». Il fallait néanmoins
qu'émerge un sous-genre radicalement différent en apparence,
pourtant bel et bien descendant direct de la Trap : la Plugg.
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Elle nous vient, là encore, tout droit d'Atlanta.
Apparue en 2013 sous l'impulsion du collectif Beatpluggz, composé
notamment des producteurs MexikoDro et StoopidXool, la Plugg va se
développer et se propager principalement via la plateforme
SoundCloud, alors en plein essor et particulièrement prisée par
toute une nouvelle génération de producteurs
indépendants.
Cette dimension SoundCloud mérite d'ailleurs qu'on s'y
attarde davantage, tant elle a joué un rôle déterminant
dans l'émergence même de la Plugg. Contrairement aux circuits
traditionnels de l'industrie musicale, où l'accès à la
diffusion restait conditionné par des maisons de disques, des
contrats et des investissements financiers conséquents, SoundCloud va
offrir à n'importe quel adolescent muni d'un simple ordinateur et
d'une connexion internet la possibilité de publier sa
musique instantanément, sans intermédiaire ni filtre
éditorial. Cette horizontalité totale de la diffusion va
permettre l'émergence de courants musicaux aussi nichés
et expérimentaux que la Plugg, qui n'auraient probablement jamais
trouvé leur public, ni même leur espace d'existence, au sein
des structures traditionnelles de l'industrie. SoundCloud devient alors un
véritable laboratoire à ciel ouvert, où des
producteurs encore mineurs, souvent inconnus voir, anonymes, peuvent
expérimenter librement, sans pression commerciale, et construire une
communauté de fans directement connectée à leur
travail. C'est dans cet espace de liberté presque total que la
Plugg va pouvoir se développer, se raffiner et trouver son public,
avant de progressivement déborder du cadre underground pour venir
influencer des artistes bien plus installés dans l'industrie musicale
traditionnelle. Cette diffusion par le biais d'internet, plutôt que
par les circuits traditionnels de l'industrie musicale, est d'ailleurs
révélatrice d'une évolution plus large dans la
manière dont les sous-genres issus de la Trap
allaient désormais se construire et se diffuser.
Les différences entre la Plugg et la Trap traditionnelle
sont nombreuses et touchent l'ensemble de la composition musicale. Les
mélodies, tout d'abord, s'en distinguent radicalement : souvent
qualifiées d'atmosphériques, spatiales et aériennes,
elles évoquent davantage les bandes-son de jeux vidéo que les
productions urbaines classiques. Cette esthétique sonore fait de la
Plugg une musique que l'on pourrait qualifier d'introspective, davantage
pensée pour une écoute solitaire et contemplative que pour une
diffusion collective et festive, contrairement à la plupart de son
ancêtre, bien plus immédiats et physiques dans leur impact.
Construites généralement autour de sonorités d'e-piano,
parfois enrichies d'instruments à cordes ou à vent,
et systématiquement accompagnées de ses fameuses « bells
», clochettes synthétiques devenues la signature incontournable
du genre, les productions Plugg installent une ambiance planante que l'on ne
retrouvait dans aucun autre sous-genre Trap jusqu'alors.
Les percussions, bien qu'elles conservent certains codes
hérités de la Trap, se réinventent également de
façon notable. L'usage des cymbales crash y est nettement
surreprésenté, venant ponctuer les morceaux de respirations
sonores éclatantes. Les caisses claires, quant à elles,
viennent fréquemment frapper sur les demi-temps plutôt que sur
les temps forts classiques, créant une
rythmique légèrement décalée et hypnotique. Les
808, enfin, se font plus courtes et nettement
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moins saturées que dans la Trap traditionnelle,
contribuant à cette sensation générale de
légèreté et d'épure qui caractérise tout le
genre.
Le style vocal des interprètes participe lui aussi
pleinement à cette identité sonore singulière. Les
artistes de Plugg adoptent généralement un flow plus calme,
plus relâché, en rupture avec l'urgence et l'agressivité
vocale que l'on retrouve dans la Trap ou la Drill. Ils privilégient
également un usage fréquent de « l'off-beat »,
c'est-à- dire un placement vocal volontairement décalé
par rapport à la mesure classique en 4/4, allant parfois
jusqu'à placer des silences précisément là
où l'on attendrait naturellement le moment fort du son. Ce jeu
permanent avec les attentes rythmiques de l'auditeur renforce encore
davantage le caractère hypnotique de la Plugg, faisant de ce
sous-genre l'une des dérivées les plus singulières et les
plus éloignées esthétiquement de son genre fondateur,
tout en lui restant, structurellement, profondément fidèle.
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