2. L'émergence de la TRAP : une industrie
musicale bouleversée par la révolution
numérique
2.1. Une nouvelle ère : l'arrivé du
streaming
Avant même de s'imposer comme une esthétique
musicale incontournable, la Trap a su tirer parti d'une mutation profonde
dans la façon même dont la musique est consommée.
Pendant des décennies, l'industrie musicale reposait sur un
modèle relativement stable : l'achat physique de disques, puis, avec
l'avènement du numérique au tournant des années 2000,
le téléchargement légal ou illégal de fichiers
MP3, via des plateformes comme iTunes ou des réseaux de piratage tels
que Napster ou LimeWire. Ce modèle, bien qu'efficace, restait
fondamentalement marchand : chaque écoute supposait, en
théorie, un acte d'achat ou de téléchargement
préalable, créant une forme de barrière, même
minime, entre l'auditeur et la musique. L'arrivée du streaming,
à la fin des années 2000 puis son explosion durant la
décennie suivante, va bouleverser cette logique en profondeur, et la
Trap va se retrouver en première ligne pour bénéficier de
cette révolution.
Le tournant majeur s'opère avec le lancement de Spotify
en Suède en 2008, puis son arrivée progressive sur le
marché américain en 2011. Le principe est simple
mais révolutionnaire : contre un abonnement mensuel fixe, ou
même gratuitement contre la diffusion de publicités,
l'utilisateur obtient un accès illimité à un catalogue
musical gigantesque, sans plus jamais avoir besoin d'acheter le moindre
morceau. Cette logique d'abonnement va profondément transformer le
rapport de l'auditeur à la musique. Là où, auparavant,
chaque achat représentait un coût et donc un
choix réfléchi, l'écoute en streaming va au contraire
encourager une consommation beaucoup plus impulsive, plus exploratoire.
L'auditeur n'a plus à se demander si un morceau « vaut »
son prix avant de l'écouter : il peut désormais tout essayer,
sans contrainte financière immédiate, ce qui va
considérablement faciliter la découverte de nouveaux genres
musicaux, et notamment de genres jusqu'alors marginaux comme la Trap.
Cette révolution du streaming ne se comprend cependant
pas isolément : elle est intimement liée à une autre
révolution, celle du matériel technologique permettant
d'y accéder. L'essor des smartphones, démocratisés
à partir de la fin des années 2000 avec l'arrivée de
l'iPhone puis des appareils Android, va rendre l'accès à la
musique en streaming possible à tout moment et en tout lieu, dans la
poche de chacun. Cette portabilité change fondamentalement le rapport
à la musique : on ne l'écoute plus seulement chez soi ou dans
sa voiture, mais dans les transports, en marchant dans la rue, entre deux
cours, à n'importe quel moment de la journée.
Parallèlement, le prix des écouteurs et des casques audios va
considérablement baisser, rendant un matériel d'écoute
de qualité correcte accessible à un public bien plus large, y
compris dans les milieux les plus modestes, ceux-là mêmes qui
constituent historiquement le coeur du public de la Trap. Cette
démocratisation matérielle est un facteur trop souvent
sous-estimé dans l'analyse de l'essor de ce genre musical : sans
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smartphones bon marché, sans forfaits internet
illimités de plus en plus accessibles, et sans écouteurs
à prix réduit, la diffusion massive de la Trap n'aurait
probablement jamais pu atteindre une telle ampleur.
Cette conjonction entre streaming et accessibilité
matérielle va profondément modifier les habitudes
d'écoute. La consommation de musique devient de plus ne plus massive,
plus passive et continue : on ne choisit plus nécessairement
chaque morceau de façon délibérée, on se laisse
porter par des playlists, des recommandations algorithmiques, des
suggestions automatiques qui s'enchaînent sans interruption. Cette
évolution va paradoxalement servir les intérêts
esthétiques de la Trap. En effet, les morceaux Trap, souvent plus
courts que certains autres genres, construits sur des structures
répétitives et immédiatement
reconnaissables, s'intègrent particulièrement bien dans cette
logique de défilement continu, où l'attention de l'auditeur
est sans cesse sollicitée par de nouveaux contenus. La Trap, par son
efficacité immédiate et sa capacité à capter
l'attention dès les premières secondes, va ainsi se
révéler parfaitement adaptée aux nouveaux usages
d'écoute imposés par le streaming, contribuant à son
tour à façonner les standards de production de toute une
industrie musicale en quête perpétuelle d'efficacité.
Cette mutation des usages s'accompagne par ailleurs d'un
changement profond dans la structuration même de l'industrie musicale,
désormais largement dominée par un nombre restreint de
plateformes de streaming. Spotify, mais aussi Apple Music, Amazon Music ou
encore Deezer, vont progressivement concentrer entre leurs mains un pouvoir
économique et culturel considérable. Ce sont elles qui
décident, via leurs algorithmes de recommandation et leurs playlists
éditoriales, quels morceaux seront mis en avant et
bénéficieront d'une exposition massive auprès du
public. Cette concentration du pouvoir entre les mains de quelques acteurs
numériques constitue une transformation majeure par rapport au
modèle précédent, où les maisons de disques
traditionnelles, les radios et les chaînes de télévision
musicale se partageaient historiquement ce rôle de prescripteurs
culturels. Désormais, un algorithme peut littéralement faire
ou défaire la carrière d'un artiste, en décidant
de mettre en avant ou non un titre dans une playlist à fort
trafic.
Cette nouvelle configuration du pouvoir n'a cependant pas
totalement évincé les espaces alternatifs de diffusion
musicale. SoundCloud, plateforme historiquement plus permissive et moins
centrée sur la rentabilité immédiate, continue d'exister
en parallèle des géants du streaming traditionnel, offrant un
espace où des artistes encore inconnus du grand public peuvent
publier librement leur musique, sans avoir à se conformer aux
exigences algorithmiques des plateformes dominantes. Cette coexistence entre
plateformes massives et espaces plus underground illustre bien
la complexité du paysage musical contemporain : d'un
côté, une concentration croissante du pouvoir de diffusion
entre les mains de quelques acteurs économiques majeurs, de l'autre,
la persistance d'espaces de liberté permettant à des artistes
en marge des circuits traditionnels de se faire connaître et, parfois,
de percer malgré l'absence de soutien des grandes maisons de disques.
Cette dynamique a d'ailleurs directement contribué à
l'émergence d'un nouveau modèle d'artiste
indépendant, capable de construire et de monétiser sa
carrière sans nécessairement dépendre
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des structures historiques de l'industrie musicale, un
phénomène que nous aurons l'occasion d'approfondir plus en
détail dans la suite de cette partie.
En définitive, l'arrivée et la
généralisation du streaming constituent bien plus qu'un simple
changement de support de diffusion : elles représentent une
véritable révolution dans le rapport que les auditeurs
entretiennent avec la musique, et dans la structure même du pouvoir au
sein de l'industrie musicale. La Trap, par son efficacité sonore
immédiate et sa capacité à s'adapter aux nouveaux usages
de consommation, a su tirer pleinement parti de cette mutation, au point de
devenir l'un des genres les plus représentatifs, et les plus
rentables, de cette nouvelle ère musicale dominée par le
streaming.
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