2.3 Des nouveaux moyens de communication avec ses
auditeurs
Au-delà du streaming et de la production, c'est aussi
dans la relation entre l'artiste et son public que la révolution
numérique va profondément transformer l'industrie musicale.
Pendant longtemps, la communication entre un artiste et ses
auditeurs restait largement médiatisée : elle passait par des
interviews accordées à des magazines
spécialisés, des passages télévisés, des
communiqués de presse rédigés par des attachés
de presse, ou encore des apparitions soigneusement orchestrées par
les maisons de disques. L'auditeur n'avait alors accès qu'à une
image filtrée, contrôlée et largement
façonnée par l'industrie elle-même. Si cette forme de
contrôle n'a pas totalement disparu, de nombreux artistes restant
encore aujourd'hui controlés par leurs maisons de disques jusque dans
leur communication sur les réseaux sociaux, l'avènement de ces
nouvelles plateformes va néanmoins offrir, pour la première
fois, la possibilité à un artiste de s'adresser directement
à son public sans aucun intermédiaire, s'il choisit de s'en
saisir pleinement.
Twitter, en particulier, va jouer un rôle pionnier dans
cette transformation, notamment au tournant des années 2010,
période durant laquelle de nombreux artistes émergents de la
scène rap et trap vont comprendre, parfois avant même les
maisons de disques elles-mêmes, le potentiel de cet outil. Wiz Khalifa
constitue à cet égard un exemple particulièrement
parlant. Quitté par son label Warner Bros en 2009
après plusieurs reports de la sortie de son album, l'artiste va
décider de mettre pleinement à profit sa communauté sur
Twitter pour relancer sa carrière en totale indépendance. Lors
de la sortie de sa mixtape « Kush & Orange Juice » en 2010,
directement partagée sur son compte Twitter, ses fans vont faire
grimper le hashtag dédié jusqu'à la première
place des tendances de la plateforme en à peine une heure,
provoquant un engouement tel que les sites d'hébergement de mixtapes
vont temporairement s'effondrer sous l'afflux de
téléchargements. Cet épisode marque un
tournant symbolique : pour la première fois, un artiste
démontre qu'il est possible d'exploser sans le moindre soutien d'une
major, simplement en s'appuyant sur la puissance de mobilisation directe que
permettent les réseaux sociaux.
Ce nouveau rapport direct ne se limite cependant pas à
la simple diffusion de musique. Il transforme également en profondeur
la nature même de l'image que les artistes donnent d'eux-mêmes
à leur public. Wiz Khalifa, toujours dans cette
logique précurseure, lance en 2009 une série de vidéos
sur YouTube intitulée « DayToday », offrant à ses
abonnés un accès non filtré à son quotidien, entre
sessions studio et tournées. Cette démarche, encore rare
à l'époque dans le milieu du rap, va profondément
humaniser l'artiste aux yeux de son public et fidéliser
une communauté de fans particulièrement engagée. C'est
précisément cette dimension qui constitue l'apport le plus
fondamental des réseaux sociaux dans la relation
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artiste-auditeur : la possibilité de proposer une image
volontairement moins filtrée, moins lissée, plus brute, en
parfaite cohérence d'ailleurs avec l'esthétique
générale de la Trap, elle-même construite sur des
valeurs d'authenticité et de sincérité.
Cette proximité nouvelle se manifeste de façon
très concrète à travers la nature même du contenu
partagé sur des plateformes comme Instagram ou Twitter. Une simple
photo prise directement depuis le téléphone d'un artiste, sans
mise en scène particulière, sans retouche professionnelle,
sans studio photo, génère un sentiment de proximité et
d'authenticité que ne pourrait jamais produire un cliché
léché réalisé par un photographe professionnel
pour le compte d'une maison de disques. L'auditeur a alors l'impression
d'accéder directement à l'intimité de l'artiste,
de partager un instant dans sa vie quotidienne, plutôt que de
consommer une image soigneusement construite à des fins commerciales.
Cette esthétique volontairement spontanée, parfois même
délibérément imparfaite, devient un véritable
argument de proximité et de sincérité, des valeurs
centrales dans l'univers de la Trap, où la spontanéité
et l'authenticité du vécu constitue justement l'un des
fondements esthétiques et culturels du genre.
Il convient ici de nuancer le rôle de YouTube par rapport
à celui d'Instagram ou de Twitter dans cette nouvelle dynamique de
communication. Si YouTube demeure une plateforme incontournable pour la
diffusion de clips et de contenus musicaux, son fonctionnement
diffère fondamentalement de celui des réseaux sociaux
à proprement parler : l'interaction s'y limite essentiellement
à l'espace des commentaires, sans possibilité d'échange
direct et privé entre l'artiste et ses auditeurs. Twitter et
Instagram, à l'inverse, permettent l'envoi de messages privés,
le partage instantané de contenus personnels, et une forme de
conversation bien plus immédiate et bilatérale. Cette
distinction est essentielle pour comprendre pourquoi ce sont avant tout ces
deux plateformes, bien plus que YouTube, qui ont
véritablement révolutionné la nature de la relation
entre artistes et auditeurs, en y introduisant un moyen de communiquer
directement avec l'artiste ce qui était jusqu'alors inexistant.
Cette transformation de la communication artiste-public ne
reste d'ailleurs pas circonscrite aux seuls artistes : elle modifie en
profondeur les critères mêmes sur lesquels les maisons de
disques évaluent désormais le potentiel commercial
d'un talent. Là où, auparavant, une maison de disques pouvait
fonder ses décisions de signature sur des critères purement
artistiques ou sur le retour d'expérience de professionnels du
secteur, l'engagement et la portée d'un artiste sur les
réseaux sociaux constituent aujourd'hui un critère
d'évaluation central. Le nombre d'abonnés, le taux
d'engagement sur les publications, la viralité potentielle d'un
contenu deviennent des indicateurs aussi examinés, si ce n'est
davantage, que la qualité strictement musicale d'un projet. Cette
évolution profite directement aux artistes indépendants
capables de développer une communauté organique et fidèle
sans le soutien d'une structure professionnelle, leur donnant un poids de
négociation inédit face aux maisons de disques, qui n'ont
d'autre choix que de venir chercher des talents déjà
installés et déjà rentables, plutôt que de prendre
le risque de développer un artiste depuis zéro.
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Cette nouvelle donne, aussi favorable soit-elle à
l'émancipation des artistes indépendants, comporte cependant
un revers non négligeable. La nécessité de maintenir
une présence constante et engageante sur les réseaux sociaux
impose aux artistes une pression de visibilité permanente, bien
éloignée de la simple création musicale. Il ne suffit
plus de sortir un bon morceau : il faut également alimenter en
continu une communauté, générer du contenu viral,
entretenir une image cohérente et engageante, parfois au
détriment du temps et de l'énergie consacrés à
la création artistique elle-même. Cette pression peut
s'avérer éprouvante sur le plan psychologique, transformant
l'existence même de l'artiste en un contenu permanent à
exposer, à commenter et à monétiser,
brouillant dangereusement la frontière entre vie privée et vie
publique. De nombreux artistes de la scène Trap, parmi les plus
exposés sur les réseaux sociaux, ont d'ailleurs ouvertement
témoigné des effets délétères de cette
exposition constante sur leur santé mentale, rappelant que cette
nouvelle proximité avec le public, aussi enrichissante soit-elle pour
la carrière, a également un coût humain bien
réel.
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