3.3 L'influence sur les jeunes
générations américaines puis dans le monde
Au-delà de toutes ces dynamiques, l'impact de la Trap ne
s'arrête pas là. Elle a fini par dépasser l'industrie de
la musique pour devenir un véritable phénomène
de société qui influence la culture, l'identité, le
style de vie et la façon de parler des jeunes
générations américaines, mais aussi dans le reste du
monde. C'est certainement dans le style vestimentaire que cette influence a
eu le plus d'impact, et le plus rapidement. En effet, les vêtements
que portent les artistes sont vite devenus une extension de leur univers :
les coupes, les couleurs, les accessoires racontent autant que leurs
paroles, l'univers trap devient un véritable laboratoire de
tendances. Les termes « streetwear » et « oversize »,
autrement dit « ce qu'on porte dans la rue » et «
surdimensionné », ont fait leur apparition dans
les années 80, notamment par des créateurs japonais
avant-gardistes nommés Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo, la
créatrice de la marque « Comme des Garçons
». Pendant la Fashion Week de Paris, ils choquent le public en refusant
de mouler le corps des femmes. Ce n'est que plus tard, à la fin des
années 90, que les plus connus comme les rappeurs Gucci Mane ou T.I,
pionniers de la trap et de la culture hip-hop, vont mondialiser cette
tendance : les jeans étaient portés très larges,
en taille basse, les t-shirts et les maillots de sport XXL vintage
descendaient presque jusqu'aux genoux. Les bijoux étant signe de
réussite financière, les rappeurs ne lésinaient pas sur
la quantité : chaînes, pendentifs énormes, bagues, souvent
gravés avec le nom de leur label. Cette tendance n'est pas qu'un
simple vêtement trop grand, elle repose sur des jeux de volume, une
allure décontractée bien pensée. Dans les quartiers
américains, s'habiller coûtait cher : les parents achetaient
donc volontairement des vêtements deux ou trois fois trop grands pour
que les enfants puissent les porter plusieurs années. Le hip-hop a
transformé ce manque d'argent en choix stylistique. Les jeans baggy
et les t-shirts XXL étaient également ce qu'il y avait de plus
pratique pour les danseurs de rue hip-hop, qui étaient ainsi totalement
libres de leurs mouvements. Ce n'est que quelques années plus
tard, en 1993, que ce style se démocratise et fait son apparition en
Europe. Les jeunes le découvrent d'abord en regardant les clips
de rap américain à la télévision. La culture
skateboard étant très présente en Europe, les skateurs
ont été les premiers à adopter ce style, car il
était très confortable et pratique pour réaliser leurs
figures. Les marques américaines ont par la suite commencé
à être importées dans les premiers magasins
spécialisés européens pour répondre à la
demande des jeunes européens. Ce style vestimentaire est devenu
permanent au moment où les marques de luxe les plus
réputées se le sont approprié : en 2017, la prestigieuse
marque française Louis Vuitton collabore avec une marque streetwear,
Supreme, lors de la Fashion Week de Paris. C'est à partir de ce
moment-là que le départ est lancé. Un an plus tard,
en 2018, Virgil Abloh, enfant de la culture hip-hop et DJ, bras droit du
rappeur Kanye West et également créateur de la marque
streetwear « Off-White », devient le directeur artistique de la
collection homme pour cette même maison de luxe française. Il
est embauché grâce à sa marque, très influente
à ce moment-là. « Off- White » se caractérise
par des vêtements aux coupes amples, hoodies, t-shirts, joggings, mais
fabriqués avec des matériaux haut de gamme en Italie et des
coupes ultraprécises. Pour donner suite à cela, il devient le
premier homme afro-américain à
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atteindre ce statut dans la maison de luxe. Virgil Abloh
comprenait mieux que quiconque ce que les jeunes générations
de la génération Trap voulaient porter. En l'embauchant, la
maison de luxe a officiellement validé la légitimité
culturelle du hip- hop et de la rue. Plus récemment, en France en
2015, le rappeur SCH explose aux yeux du grand public grâce à
sa mixtape « A7 ». L'artiste apporte de la mélancolie et un
côté théâtral à ses textes, ses clips
vidéo sont qualifiés de « véritables
oeuvres cinématographiques » par le grand public. Au-delà
de ses innovations sonores, SCH s'est imposé comme une
véritable icône visuelle. En effet, il a montré que la trap
dite « sombre » peut très bien se marier avec la haute
couture et le luxe absolu. Il a totalement brisé les barrières
du dress code traditionnel dans la Trap, survêtements, vêtements
amples, pour les remplacer par des costumes cintrés, des manteaux
de fourrure extravagants et des accessoires de créateur, sans jamais
perdre sa crédibilité en tant que rappeur et artiste. Tout
cela démontre que les codes du luxe ne sont plus seulement des salons
fermés réservés à l'élite parisienne,
mais un véritable calque sur ce que la jeunesse mondiale
écoute et porte au quotidien. Aujourd'hui, en Amérique et partout
ailleurs, la tendance de « l'oversize » et du « streetwear
» ne s'est jamais arrêtée. Les défilés
de haute couture ou les magasins adoptent ce style au quotidien. Les
rappeurs n'imitent plus le luxe, c'est le luxe qui se plie au style
popularisé par la trap. Toutes les marques de luxe et de streetwear
ont compris cette énorme influence. Selon des études de
marché sur la consommation des jeunes, le rap est devenu le
premier lanceur de tendance chez les 15-25 ans. Plus de 60 % d'entre eux
avouent acheter des vêtements, des baskets ou des accessoires
inspirés par le style de leurs artistes favoris. Le pouvoir de la
Trap sur les jeunes générations ne s'arrête pas au textile.
En effet, ce style musical a aussi façonné leur langage.
Depuis plusieurs années maintenant, dans les cours de
récréation, sur les réseaux sociaux et même au sein
d'un foyer familial, la manière de communiquer de la jeune
génération se différencie et laisse place à un
nouvel argot. Un des exemples frappants est le verbe « charbonner
» qui, normalement dans le langage musical de la Trap, désigne
le travail illicite et les heures passées sur le « terrain
», point de vente de la drogue dans les quartiers. Il est maintenant
utilisé par les jeunes générations pour désigner
la notion d'effort ou de travail, notamment pour les devoirs scolaires. Dans
la même dynamique, le terme « banger », qui
désigne normalement, dans le rock et le métal, le fait de
secouer sa tête en rythme, a été repris dans la Trap
pour parler d'une basse si forte qu'elle fait écho et « frappe
» les auditeurs. Le mot est maintenant utilisé pour parler d'un
objet, de quelqu'un ou d'une situation dite incroyable. Les
abréviations et les acronymes ont également été
propulsés par la Trap, comme le mot « GOAT », acronyme de
« Greatest Of All Time », soit « le meilleur de tous
les temps », qui a été popularisé par le boxeur
Mohamed Ali et ensuite repris par les trappeurs. Les jeunes l'utilisent
maintenant comme signe d'excellence ou pour qualifier quelqu'un qui leur a
rendu un service, par exemple. Au-delà du look et du langage, qui
restent extérieurs, la Trap aborde un sujet particulièrement
important, intime et surtout universel : la santé mentale chez
les jeunes générations. En effet, les trappeurs abordant le
sujet de la santé mentale ont fait leur apparition au milieu des
années 2010, dans un monde où la trap ne parlait
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que de drogue, d'argent et de pouvoir, où les faiblesses
psychologiques n'existaient pas. Lil Uzi Vert est un des premiers rappeurs
américains à avoir brisé ce tabou au sein de
l'industrie musicale, grâce à son style qualifié d'«
Emo Trap », un style qui mêle rap, sensibilité et
détresse psychologique, notamment dans son titre « XO Tour Life
» sorti en 2017, qui évoque des peines de coeur et des
pensées suicidaires. L'adaptation en France s'est
véritablement faite un an plus tard, en 2018, grâce à
des rappeurs comme le groupe PNL, connu pour sa forte mélancolie, ou
encore Laylow, qui a mis la solitude et l'angoisse qu'il ressentait au coeur
de ses textes. Cette prise de parole des artistes à ce sujet
soulève un point positif : les adolescents qui entendent leurs
artistes préférés parler de ce genre de problèmes
et exprimer leurs failles se sentent beaucoup moins seuls dans leur
souffrance. C'est une véritable échappatoire pour eux, et ils
peuvent voir que même une célébrité connue dans
son domaine, qui a tout pour être heureuse, peut-elle aussi avoir des
moments de désarroi, de doute et de faiblesse. Même quand tout
semble aller pour le mieux, personne n'est épargné quand il
s'agit de mal-être. Cette transparence des artistes pourrait
également aider les adolescents à briser le silence plus
facilement, les encourager inconsciemment à demander de l'aide
à leurs proches ou à un professionnel plutôt que de tout
garder pour eux. À la suite d'études scientifiques, l'OMS,
l'Organisation Mondiale de la Santé, a reconnu l'impact majeur de la
musique sur le bien-être psychologique. En effet, l'écoute
régulière de musique réduit le niveau de cortisol,
l'hormone du stress, et améliore de manière significative
l'état psychologique des personnes souffrant
d'anxiété. Cependant, cette influence est à double
tranchant. En effet, elle comporte aussi un côté négatif
et plus sombre. Les textes sont parfois violents et abordent des sujets tels
que les pensées suicidaires, la mort, l'utilisation de substances
illicites ou de médicaments. Les rythmes peuvent être lents,
mélancoliques, et tout est pensé pour que l'atmosphère
soit pesante, ce qui crée une véritable expérience
d'immersion pour les auditeurs. Pour une jeune personne
déjà affectée par des problèmes psychologiques,
cette immersion peut être dangereuse. Au lieu d'y trouver un sentiment
de réconfort, cela peut alimenter ses propres idées noires. La
musique peut alors devenir un amplificateur de solitude et de tristesse, au
lieu d'être une échappatoire. La Trap s'est imposée
comme bien plus qu'un simple genre musical. Elle est devenue un
phénomène de société, autant en Amérique
qu'à l'international, et façonne l'identité de la jeune
génération. Entre l'impact des codes vestimentaires, des
manières de s'exprimer ou de son influence sur la santé mentale,
la Trap a redéfini la façon dont les jeunes
appréhendent le monde et essaient de s'y faire une place.
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