3.2 Le rôle de la femme dans la trap : entre
sexisme et émancipation
Depuis plusieurs décennies, le rap, et
particulièrement la Trap, est une forme d'expression socio-culturelle
qui permet aux artistes de transmettre des messages, de prendre la parole
d'une manière plus artistique et transformée que de
simples mots. Cependant, cette liberté artistique permet
également d'exprimer des pensées négatives, des
critiques, des remarques rabaissantes, particulièrement à
l'encontre des femmes. En effet, dans de nombreux morceaux, la femme est
décrite de façon tranchante, violente, réduite au stade
d'objet qu'on utilise à des fins de consommation sexuelle
éphémère. Par exemple, le rappeur aux millions
d'écoutes Travis Scott décrit, dans sa chanson très
populaire « Stargazing », des femmes reléguées à
l'arrière-plan de sa propre mise en scène, simples accessoires
de sa réussite, tandis qu'il savoure sa position de domination, entre
alcool et sentiment de toute-puissance. Ici, la femme est décrite de
façon violente comme un accessoire, rien de plus qu'un faire-valoir pour
l'égo du rappeur. Gucci Mane, dans son titre « Wasted », va
plus loin encore, se comparant lui-même à un animal qu'il
faudrait tenir en laisse, tout en réduisant la femme
qu'il évoque à un simple objet de conquête nocturne,
ramenée chez lui sans le moindre égard pour son
identité propre. À travers ces deux exemples, choisis parmi
des milliers d'autres, nous pouvons constater que les propos sont
insultants, déshumanisants, et que les femmes sont même parfois
comparées à des animaux. Tous ces choix de paroles
relèvent de l'hyper-masculinité, un concept
très représenté dans l'univers de la Trap. Il
désigne l'idée d'évaluer un homme selon le nombre de
ses conquêtes sexuelles, de dominer les femmes par la force physique
et les paroles violentes, de rejeter tout signe de tristesse, de tendresse,
ces derniers étant associés à de la
vulnérabilité. Au-delà des textes, ces propos
dégradants à l'encontre de la femme s'illustrent
également de manière visuelle dans les clips vidéo.
Bien souvent, les clips mettent en scène des femmes sans identité
propre ou rôle attribué. Elles sont exhibées comme des
trophées, au même titre que des belles voitures ou des liasses
de billets. Leur place est figurative, elles sont
dénudées, dansent de façon vulgaire autour de
l'artiste, ce qui renforce l'égo et matérialise la puissance
sexuelle du chanteur. Pourtant, la trap ne peut être réduite
à cette seule facette sexiste. Elle constitue
en réalité les deux faces d'une même pièce : d'un
côté, un espace où la femme est rabaissée et
déshumanisée par les textes et les images, de l'autre, un terrain
que certaines artistes ont su retourner à leur avantage pour en faire
un véritable outil d'émancipation. En effet, depuis plusieurs
années, les rappeuses assumées font leur apparition et
s'emparent de ces codes pour en faire une véritable marque
de fabrique. Les rapports de force sont inversés, elles assument
pleinement ce côté
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vulgaire et provocateur, loin de la honte et de la soumission,
elles s'imposent dans un milieu pourtant très masculin. Nicki
Minaj est la véritable pionnière à avoir assumé et
revendiqué ce style dominateur et arrogant dans la trap, inversant
ainsi les rapports de force. Dans les années 2010, elle a
été une des premières à s'imposer
légitimement aux côtés des hommes. À
l'époque où personne ne la connaissait encore, en 2008, elle
chante déjà dans son titre « Jump Off » son propre
pouvoir de séduction, allant jusqu'à affirmer qu'un homme
serait prêt à dépenser tout son salaire pour elle. En
chantant ces paroles dès ses débuts dans l'industrie du rap et
de la trap, elle prouve qu'elle ose imposer ses propres règles et
qu'elle ne cédera jamais sous la pression misogyne de ses
concurrents. L'ascension progressive de Nicki Minaj jusqu'au sommet a
permis, au fil des années, à une nouvelle
génération d'artistes féminines de s'affirmer. Quelques
années plus tard, Cardi B, ancienne strip-teaseuse, s'est-elle aussi
faite connaître mondialement, principalement grâce à son
titre « Bodak Yellow ». Sa personnalité, authentique, brute
et sans filtre, a su charmer le grand public et la propulser aux
côtés de Nicki Minaj en tant que figures incontournables. Les
deux femmes ont d'ailleurs souvent été comparées, mises
en compétition par les auditeurs et les médias. Pendant
de nombreuses années, Nicki Minaj était la seule femme
à occuper cette place de rappeuse qui ose, qui casse les codes.
L'arrivée de Cardi B a totalement bousculé cette dynamique et
a obligé les deux femmes à régner sur le même
terrain. Cette rivalité a été alimentée par le
nombre de ventes et d'écoutes, leurs physiques ou encore leurs clips.
Cela démontre le sexisme de l'industrie, qui ne semble
pouvoir laisser la place qu'à une seule artiste au sommet du rap
féminin. Plus récemment, une nouvelle génération
d'artistes féminines est apparue sur les scènes du grand
public, à l'image d'Ice Spice en 2022, connue pour son
caractère provocateur et nonchalant, ou encore de GloRilla, qui
revendique son indépendance et son célibat. Dans leurs clips
vidéo, toutes ces artistes sont loin d'être passives. Elles
mettent en scène leur arrogance, leur pouvoir, et s'hypersexualisent de
façon volontaire. Dans ce cas précis, l'hypersexualisation des
chanteuses s'apparente à une vision positive : elles montrent leurs
corps et parlent de sexe non pas pour faire plaisir et répondre aux
attentes des hommes, mais davantage pour montrer qu'elles assument avoir des
désirs. Elles portent des tenues légères, parfois des
sous- vêtements, et dansent de façon sensuelle. Dans les clips
vidéo, elles n'hésitent pas à exposer leurs liasses de
billets, leurs voitures de luxe, tout comme le font habituellement les
hommes dans la Trap traditionnel. Les stéréotypes sont
renversés et constituent une façon symbolique de montrer leur
propre indépendance et leur domination. Néanmoins, cette
sexualité assumée, ces mises en scène de réussite
et de richesse, ne sont pas du tout accueillies de la même
manière selon le genre de l'artiste. Quand c'est un rappeur, cela est
un signe de virilité, de pouvoir, de domination. Lorsque c'est une
rappeuse, elle est rapidement qualifiée de « vulgaire ». Cette
différence de jugement montre qu'il existe un double standard et
qu'il y a des attentes particulières que la société
projette sur les femmes. En 2020, Cardi B et Megan Thee Stallion ont sorti
« WAP », un titre qui illustre parfaitement cette dynamique. Dans
les paroles, les chanteuses parlent de façon très crue et
libérée de leurs désirs et de leurs
préférences sexuelles. Dans leur clip vidéo, elles font
des gestes obscènes, dansent de manière suggestive en
sous-vêtements
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ou tenues très légères devant des
décors extravagants. Dès sa sortie, le titre a provoqué
une énorme polémique, notamment chez les politiciens et
les conservateurs américains. Selon James P. Bradley, candidat au
Congrès américain, ou encore Ben Shapiro, figure politique
conservatrice, le morceau « détruisait la société
». Pour eux, ce morceau est toxique pour les jeunes filles et
les adolescentes, car il pourrait leur faire croire que s'hypersexualiser
est la seule clé de la réussite. Ben Shapiro a notamment
affirmé que ce n'était plus de
l'indépendance féminine mais simplement de la
vulgarité, allant jusqu'à qualifier le
morceau d'extrêmement rabaissant. James P. Bradley a, lui,
évoqué que ce genre de chanson est ce qui arrive quand les
enfants sont élevés sans Dieu et sans une forte
figure paternelle. Cette chanson est vue comme une attaque directe contre
les valeurs familiales et la morale. Ben Shapiro a même lu les paroles
de la chanson à la télévision américaine pour
les critiquer, ce qui a provoqué un énorme buzz sur
les réseaux sociaux. Cela a totalement dépassé le cadre
de la musique pour devenir un vrai débat politique qui
dénature le concept d'émancipation féminine. Pourtant,
le rappeur américain mondialement connu Snoop Dogg a lui aussi sorti
des morceaux aux paroles très crues, comme « Sexual Eruption
». Il est aujourd'hui adoré de tous et a même
commenté les Jeux Olympiques à la télévision.
Plus récemment, le chanteur Ty Dolla $ign a chanté « Or
Nah », repris plus tard avec The Weeknd, un morceau dont le texte est
qualifié de crudité sexuelle absolue. La chanson repose sur
une conversation avec une femme à qui l'on demande si elle
est prête à accomplir différentes pratiques sexuelles.
Le titre a été adoré par le public, jugé «
sexy. Le morceau cumule des centaines de millions de vues et des
millions d'écoutes. Pourtant, aucun homme politique ou conservateur
n'a été indigné ou choqué par les propos du
titre. L'image de l'homme n'a pas été salie. Ces deux exemples
de chansons, l'un interprété par des femmes (WAP) et l'autre
par des hommes (Or Nah), montrent que le jugement est altéré
selon le genre de l'artiste. Les morceaux parlent tous deux de sexe, de
relations éphémères dominées par le
désir, pourtant, l'un accepté par le public, l'autre est
pointé du doigt par les figures politiques, jugé de vulgaire
et de toxique pour la société. Cette différence de
traitement entre les artistes masculins et féminins n'est
qu'une suite logique de la société américaine voir,
mondiale. En effet, depuis toujours, l'inconscient collectif exige d'une
femme qu'elle incarne la douceur, la
discrétion, l'élégance et la passivité,
notamment sur son corps et sa sexualité. Elle doit
être courtisée et, au contraire, ne pas exiger quelque chose
d'un homme. La société moderne accepte que les femmes
réussissent, mais à plusieurs conditions : elle
doit être polie, lisse. Au contraire, un homme a historiquement la
place de celui qui chasse, qui possède le pouvoir et prend les
décisions, il accumule les conquêtes pour prouver sa
virilité et sa valeur auprès des autres. Il est celui qui domine.
La différence de jugement entre ces morceaux montre que la
société ne juge pas tout le monde de la même
manière. Ce ne sont pas forcément les mots ou le visuel
qui dérangent, ce sont surtout les personnes qui les prononcent. Les
textes crus et « vulgaires » sont acceptés quand cela vient
de la part d'un homme, parce que ça colle à l'image
traditionnelle que l'on a de lui. Quant aux femmes, ici Cardi B et
Megan Thee Stallion, le fait qu'elles s'approprient cette vulgarité
dérange, car ce n'est pas « juste » du rap, ce sont de
vrais rôles prédéfinis qui s'inversent finalement et
des codes qui sont bousculés. Elles prennent le pouvoir dans un
milieu pourtant très masculin, sans honte ni gêne, sans
attendre de quiconque la permission. Elles
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rappellent qu'elles disposent du plein pouvoir sur leur corps
et qu'elles prennent leurs propres décisions. Il existe bel et
bien un double standard dans la trap, et dans la musique en
général. Les dynamiques sociales entre les hommes et les
femmes, malgré les progrès de notre époque, restent
différenciées. Et c'est précisément cette tension
permanente entre ces deux visages de la trap, celui qui rabaisse et celui
qui émancipe, qui rend ce genre musical si révélateur
des rapports de force entre les sexes dans notre société. Le
rap féminin dérange parce qu'il rappelle que
l'égalité ne sera réelle que le jour où une
femme n'aura pas à s'excuser d'être aussi crue, arrogante et
puissante qu'un homme.
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