3. L'impact de la TRAP sur les dynamiques
sociales, tant aux Etats-Unis qu'à
l'échelle
mondiale
3.1 L'impact sociale de cette musique aux
États-Unis
Au-delà de sa dimension esthétique et
économique, la Trap entretient avec la
société américaine un rapport profondément
ambivalent, à la fois miroir et amplificateur
de réalités sociales que beaucoup préféreraient
ignorer. Parmi ces réalités, la question de la drogue occupe
une place centrale dans les textes comme dans l'imaginaire collectif
associé au genre, et révélatrice de dynamiques sociales
bien plus larges que la simple sphère musicale.
La surreprésentation de la drogue dans la Trap ne se
limite pas à de simples références éparses :
elle constitue un véritable pilier thématique du genre, à
tel point que certaines substances ont fini par devenir des
éléments centraux de son identité culturelle. Future,
l'un des artistes les plus emblématiques de la scène
d'Atlanta, illustre parfaitement cette omniprésence avec son titre
« Codeine Crazy », sorti en 2015, où il décrit sans
détour sa consommation de codéine et l'état de
dépendance qui en découle. De la même manière,
A$AP Rocky, avec « Purple Swag » sorti en 2011, va contribuer
à populariser à l'échelle internationale toute une
esthétique et un imaginaire associés à la consommation
de « lean », ce mélange de sirop contre la toux à
base de codéine et de boisson gazeuse, dont la couleur
violette caractéristique a fini par devenir un véritable
symbole visuel de toute une partie de la culture trap.
Cette culture du lean ne naît pourtant pas avec la Trap
elle-même : elle trouve son origine dans la scène hip-hop de
Houston, au Texas, dans les années 1990, et
plus particulièrement autour de la figure de DJ Screw,
créateur de la technique du « chopped and screwed »,
consistant à ralentir et à hacher des morceaux existants pour
leur donner une atmosphère lourde et planante. DJ Screw
fédère autour de lui tout un collectif d'artistes, le Screwed
Up Click, dont les textes vont abondamment évoquer la consommation de
lean, ancrant durablement cette pratique dans l'imaginaire du rap sudiste.
Il convient cependant de nuancer un raccourci
souvent répété : contrairement à une idée
reçue, le style musical ralenti de DJ Screw précède en
réalité sa consommation de codéine, qui ne devient un
élément central de sa pratique que plusieurs années
après ses débuts. DJ Screw décède en l'an 2000,
à seulement vingt-neuf ans, d'une overdose de codéine
combinée à d'autres substances, un drame tragique qui va
révéler des dangers bien réels associés
à cette consommation, et qui n'empêchera pourtant pas cette
culture de se diffuser largement, plus de dix ans plus tard, jusqu'à
l'esthétique de la Trap elle-même, notamment via la
popularisation que va en faire A$AP Rocky.
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Cette omniprésence de la drogue dans les textes ne
relève cependant pas d'une simple fascination esthétique
gratuite : elle reflète une réalité sociale beaucoup
plus large et profondément ancrée dans le quotidien des
quartiers populaires américains, celle d'un accès à la
drogue d'une facilité déconcertante. Dans de
nombreux quartiers défavorisés, qu'il s'agisse de substances
illicites vendues à chaque coin de rue ou de médicaments sur
ordonnance détournés de leur usage initial,
la disponibilité de la drogue dépasse largement celle des
structures de soin. Plus troublant encore, une partie du corps
médical américain a longtemps participé, parfois sans
le vouloir, parfois en toute connaissance de cause, à l'aggravation de
ce phénomène, en prescrivant massivement des opioïdes
puissants comme le fentanyl, contribuant ainsi à une crise sanitaire
nationale aux proportions dramatiques. Cette situation,
dénoncée à de nombreuses reprises par des
spécialistes de santé publique, laisse parfois
transparaître l'impression dérangeante que
certaines structures, qu'elles soient médicales, économiques
ou institutionnelles, tirent un bénéfice direct ou indirect de
la persistance de ces addictions au sein des populations les plus
précaires, plutôt que de chercher activement à les
résoudre.
Dans ce contexte, la Trap ne fait donc pas qu'inventer ou
glorifier gratuitement un rapport problématique à la drogue :
elle documente, parfois avec une crudité dérangeante, une
réalité sociale déjà profondément
installée, bien avant que le moindre morceau ne soit écrit.
Les trappeurs grandissent dans cet environnement, où la consommation
et la vente de substances font partie intégrante du quotidien,
et leurs textes ne font alors que retranscrire fidèlement ce qu'ils
ont vu, vécu ou pratiqué eux-mêmes. Cette dimension
documentaire, bien que dérangeante pour une partie du public et des
institutions, constitue paradoxalement l'une des forces de la Trap : elle
donne une voix et une visibilité à des réalités
sociales que les discours officiels et les médias traditionnels ont
longtemps préféré ignorer ou minimiser.
Cette dynamique se retrouve également, et de
façon tout aussi marquée, dans la banalisation de la violence
qui traverse l'ensemble du genre. Les textes Trap regorgent de
références à des règlements de comptes, à
des armes à feu, à des morts violentes évoquées
avec un détachement parfois glaçant. Cette banalisation ne
doit cependant pas être interprétée comme une simple
recherche de sensationnalisme ou de provocation gratuite. Elle s'inscrit,
là encore, dans le prolongement d'une violence structurelle bien plus
large, profondément enracinée dans le fonctionnement
même de la société américaine. Le système
politique et économique des États-Unis, marqué
historiquement par une violence d'État récurrente, qu'elle
soit policière, carcérale ou simplement liée à
l'extrême facilité d'accès aux armes à feu,
façonne un environnement où la violence cesse
d'être perçue comme un événement exceptionnel
pour devenir une composante presque banale du quotidien dans certains
quartiers. Dans cette perspective, la banalisation de la violence dans les
textes Trap n'est pas tant la cause d'un problème social que le
symptôme d'un mal bien plus profond et bien plus ancien, que cette
musique se contente, une fois encore, de mettre en lumière et de
retranscrire fidèlement.
Il serait toutefois réducteur de limiter l'impact social
de la Trap aux seules questions de drogue et de violence. D'autres
dynamiques sociales, tout aussi significatives, traversent ce genre musical
et méritent d'être explorées avec la même attention,
qu'il
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s'agisse des rapports de genre qui s'y jouent ou de l'influence
considérable que cette musique exerce sur l'identité
même des jeunes générations, autant de questions
qui feront l'objet des sous-parties suivantes de cette analyse.
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