WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Le centre de détention de CASABIANDA, emblématique prison de paradoxes

( Télécharger le fichier original )
par Paul-Roger GONTARD
Université Aix-Marseille III - Master 2 de droit, spécialité lutte contre l'insécurité 2008
  

précédent sommaire suivant

Section 2 : Du pénitencier agricole au XIXème siècle

« L'amélioration des condamnés, l'assainissement du pays, la mise en valeur d'un sol mouvementé et inculte, tel est le but des établissements créés par le gouvernement de l'Empereur sur des points opposés de la Corse, dans des contrées différentes par l'exposition et la nature du terrain. »25(*)

Il n'y a pas de présentation plus explicite des raisons qui ont prévalues à la création de pénitenciers en Corse. Ces quelques lignes extraites des « statistiques annuelles faites sur les prisons et autres établissements pénitentiaires » définissent la philosophie de ce temps où les pouvoirs publics voyaient dans le travail pénitentiaire des vertus pour le prisonnier et pour le territoire. Ainsi, pour le détenu, la doctrine de ces pénitenciers agricoles, de Corse et d'ailleurs, pourrait se résumer en ces termes : « En réformant la terre, l'homme apprend à se réformer lui-même ». Et pour le territoire, cette démarche se voit couplée d'une ambition d'aménagements d'utilité publique réalisée par la force de travail de ces hommes incarcérés.

Avec un Napoléon III à la tête de la France qui disait de l'île de beauté : « La Corse n'est pas pour moi un département comme un autre, c'est ma famille26(*) », on ne pouvait imaginer qu'il ne fit pas bénéficier l'île de cette philosophie pénitentiaire. Voilà pourquoi, après l'ouverture du pénitencier de COTI-CHIAVARI en 1855, en Corse du Sud, et celle en 1860 du pénitencier de CASTELLUCCIO sur le même territoire, le site de CASABIANDA est inauguré en 1862.

Afin de rendre plus vivante cette évocation d'établissements corses disparus depuis plus d'un siècle (§1), je citerai ici plusieurs témoignages de chroniqueurs de l'époque ; nous verrons par leurs yeux le quotidien de ces pénitenciers et les critiques qui pouvaient leur être adressées. Nous nous attarderons ensuite sur le pénitencier de CASABIANDA en particulier (§2).

§ 1 : Des pénitenciers agricoles de Corse en général

Le principal instigateur de l'instauration de pénitencier agricole en Corse est le préfet Constant THUILLIER. En poste à la tête du département de 1852 à 1856 il se donne pour mission la « suppression des bandits qui détruisaient les personnes, suppression des chèvres qui ravageaient les propriétés »27(*). Bien qu'il ne fût plus en fonction lorsque deux des trois pénitenciers fussent ouvert, il n'en demeure pas moins que sa démarche inspira l'inauguration de CASTELLUCCIO et CASABIANDA.

Les trois pénitenciers ont eu un fonctionnement assez similaire. La discipline, l'éducation morale et religieuse y sont théoriquement soumises aux mêmes règles que dans les maisons centrales. Cependant, de l'avis même des personnels de l'administration pénitentiaire, « l'application de ces règles rencontre de sérieuses difficultés qui proviennent surtout de la dissémination des travailleurs sur de vastes étendues de terrain, et des mouvements des condamnés qui s'opèrent entre le siège principal de chaque pénitencier et ses annexes. »

Pour ce qui est de la population carcérale, étant donné la mission attribuée à ces établissements, les détenus, des hommes exclusivement, doivent pouvoir travailler à des postes demandant une activité physique intense et continue. A cela s'ajoute la caractéristique de pénitencier « agricole », qui sous entend l'aptitude des détenus à travailler aux champs, et demande donc de préférence, des détenus en provenance de milieux ruraux.

Parmi les autres préconisations liées à la qualité des détenus pouvant rentrer dans les effectifs de ces établissements pénitentiaires, il faut noter la nécessité qu'ils soient catholiques, « la Corse ne possédant ni pasteurs protestants, ni rabbins. »28(*), et qu'ils ne soient « ni d'origine étrangère, ni Corse, afin de prévenir pour les uns les difficultés d'expulsion du territoire français, après la libération, et pour les autres les facilités d'évasion »29(*).

Mais là encore, force est de constater que ce qui doit être n'est pas forcément ce qui est. J'en veux pour preuve cette circulaire du Ministère de l'Intérieur de l'époque adressée aux inspecteurs généraux :

Paris, le 10 juin 1865,

Monsieur l'Inspecteur Général, il résulte d'un rapport récemment adressé à mon administration par le préfet de la Corse que les condamnés désignés, l'année dernière, pour être envoyés aux pénitenciers de Chiavari et de Casabianda ne présentaient pas, pour un grand nombre d'entre eux, les conditions déterminées par la circulaire du 18 avril 1864.

La première condition est, vous le savez, que les détenus destinés pour la Corse soient propres aux travaux agricoles exercés dans les pénitenciers de ce département.

Or, sur 399 condamnés que les directeurs des différentes maisons centrales ont désignés, à cet effet, avec votre concours ou celui de vos collègues en tournée, 300 seulement pouvaient être utilement appliqués à l'agriculture. Les autres (c'est-à-dire on quart d'entre eux moins un) n'auraient pas du être dirigés sur la Corse. Les uns étaient dans un état de santé tellement grave, qu'il a fallu, dès leur arrivée, les placer à l'infirmerie qu'ils n'ont point quittée : parmi ceux-là même il y en a qui ont déjà succombé ; les autres avaient des habitudes depuis longtemps constatées de paresse et d'insubordination qui conseillaient de ne pas les envoyer dans des établissements où les évasions sont d'autant plus faciles que les travaux s'exécutent en plein air et sur des terrains accidentés.

Enfin, contrairement aux dispositions formelles de l'instruction précitée, dans quelques maisons centrales, on avait négligé de faire examiner par les médecins, et au moment de leur départ, les détenus que l'on avait choisis pour être transférés en Corse.

Je crois devoir, Monsieur l'Inspecteur Général, appeler d'urgence sur ces faits votre attention spéciale. Ce serait méconnaître la pensée qui a présidé à la formation des pénitenciers de la Corse et rendre stériles les sacrifices que leur entretien impose à l'Etat, que de les recruter avec les condamnés dont, pour divers motifs, on chercherait à débarrasser les maisons centrales.

Je vous invite, en conséquence, à veiller à ce que les conditions spécifiées dans l'instruction du 18 avril 1864 soient fidèlement observées, cette année, dans les désignations qui vous seront faites et à les contrôler avec le plus grand soin. »30(*)

La sélection d'hommes en bonne condition physique est d'autant plus importante que le deuxième « fléaux » de la Corse, après la criminalité, est à cette époque le paludisme, ou mal'aria (mauvais air). Une infection qui aura emporté des milliers de détenus et de personnels de l'administration pénitentiaire pendant les années où seront ouverts ces pénitenciers.

Parmi les solutions proposées pour lutter contre les effets dévastateurs des épidémies, l'administration a retenu la possibilité de faire établir, dans la montagne, des sites secondaires pour accueillir la population des pénitenciers pendant la saison des moustiques.

Chaque été des prisonniers, sous la garde de quelques gardiens, quittent Chiavari, près d'Ajaccio, et viennent s'établir dans la forêt pour y confectionner des sabots. C'est une manière de tirer partie des arbres et non sans doute d'offrir une villégiature aux détenus...

La fille du conservateur des Eaux et Forêts de Corse, allait, lors de son séjour sur l'île entre 1860 et 1862 croiser à plusieurs reprises les détenus des pénitenciers lors de leurs séjours en forêt. Voici la description d'une de ces rencontres :

« La première promenade en forêt fut pour entendre la messe. chaque dimanche, un prêtre, l'aumônier sans doute, la disait aux détenus du pénitencier établi à deux ou trois kilomètres de nous...des condamnés, rien que des condamnés... tous portent la tenue ignominieuse, pantalon, vareuse et béret gris. Ils sont une centaine en rangs serrés, flanqués à droite et à gauche de leurs gardiens.

Étaient-ils là par ordre sans pouvoir s'y soustraire? certains d'entre eux cherchèrent bientôt l'occasion de faire savoir à mon père ce qu'ils pensaient de leur déchéance morale et sociale.

A la fin du déjeuner, un émissaire du pénitencier chargea un garde de remettre à mon père un pli à son adresse. C'était une poésie...:

"En bas c'est la clameur des hommes; c'est la boue qui salit les pieds blancs; c'est la honte et l'affront; le mot impur qui fait soudain rougir la joue; le vent qui brûle ou glace en passant sur le front...". »31(*)

Mais à ces plaies sanitaires, et aux conditions de travail difficiles pour les détenus, semblent se rajouter des difficultés dans l'administration des pénitenciers, et dans la surveillance de ceux-ci. Ainsi en 1860, un Inspecteur Général de l'Agriculture décrivait-il les gardiens corses en ces termes :

« Un des défauts des gardiens corses, c'est d'avoir en aversion le travail manuel. Ils plaignent les détenus d'être obligés de travailler de leurs mains, comme font les Lucquois, objet de mépris et de dédain des Corses. Le gardien corse surveille mollement les détenus confiés à ses soins. Il ne prend aucun intérêt à leurs travaux et n'est pas capable de leur donner des conseils ou des leçons. Il en est même qui trouvent trop lourde la tâche de surveiller les travailleurs et qui, au lieu de faire leur service, vont dormir dans le maquis voisin, ayant la précaution de placer en vedette un détenu chargé de l'avertir dès l'arrivée du régisseur des cultures. Guidés par de tels surveillants, les détenus profitent immédiatement de ce mauvais exemple. Ils se reposent au lieu de travailler et n'accomplissent pas la tâche qui leur est imposée. Il faudrait envoyer dans les maisons centrales du continent les gardiens corses reconnus incapables pour la surveillance des travaux agricoles et les remplacer par des gardiens continentaux bien choisis ».32(*)

Le quotidien des trois pénitenciers est parfaitement décrit en 1884 par l'ancien chef de cabinet du Préfet de Corse, Charles BAILLY, à qui l'on confia une étude sur la question33(*). Il y décrit avec détails les deux repas par jour et le costume réglementaire porté par les détenus ; les journées de travail commençant en été à 5h00 et à 6h30 en hiver ; les dimanches, les détenus assistant à deux offices religieux. Le respect de la discipline y fut aussi parfois difficile, notamment lorsqu'il fallut empêcher le troc ou la contrebande avec les habitants des villages voisins. Pour conclure son étude, Charles BAILLY reproduit les conclusions déjà faites par une commission parlementaire en 1872 :

« Les pénitenciers agricoles de Castelluccio, Chiavari et Casabianda ont été créés en Corse sous le régime impérial ; tandis que dans les maisons centrales les condamnés restent constamment enfermés, soumis à une discipline rigoureuse, à la loi du silence, ils vivent au contraire en Corse, dans une espèce de liberté relative, employés tout le jour aux travaux agricoles de culture ou de défrichement. De grandes espérances avaient été fondées sur ces colonies; se sont-elles réalisées ? C'est ce qu'il est très important aussi d'examiner. Au point de vue matériel, les pénitenciers de la Corse ont obtenu de très beaux résultats ; des plantations de vignes, d'oliviers, d'amandiers ont bien réussi dans les montagnes de Castelluccio et de Chiavari et une grande ferme est installée dans les plaines de Casabianda. Mais la surveillance des condamnés est si difficile à faire, dans des conditions pareilles, qu'il a été presque impossible jusqu'ici d'apprécier les résultats moraux produits par ce genre de colonisation. Des fièvres paludéennes ont été cause, au début, d'une grande mortalité, parmi les détenus ; grâce aux précautions prises, l'état sanitaire est satisfaisant aujourd'hui.

Cependant l'administration ne peut transférer en Corse que des hommes d'une très forte constitution, et encore ceux-ci ne résistent-ils guère plus de trois ans aux pénibles travaux de défrichement [...]

Les pénitenciers agricoles ont-ils été, jusqu'ici, pour le gouvernement une source de fortes dépenses ? Il semble qu'il y ait lieu de répondre affirmativement, car un détenu qui ne coûte guère dans une maison centrale que 0,65 centimes environ par jour, coûte peut-être 1fr.50. Mais il faut évidemment tenir compte, par compensation, de l'augmentation de la valeur du sol défriché et cultivé. »

De lourds et coûteux investissements, un quotidien plus onéreux que la moyenne des autres établissements pénitentiaires français, de graves crises sanitaires, des résultats pénologiques insuffisants... Charles BAILLY résume sa propre conclusion en trois mots : les pénitenciers agricoles de Corses sont « Inefficaces, coûteux, dangereux. » Il n'en faudra pas plus pour que la Troisième République reconsidère cette création du Second Empire.

* 25 Statistique des prisons et établissements pénitentiaires pour l'année 1865. (1867), Imprimerie administrative de Paul DUPONT, Paris.

* 26 Propos tenus lors de l'inauguration de la Chapelle Impériale d'Ajaccio en 1860.

* 27 Cite in Bulletin de la société générale des prisons année 1879. Librairie Marchal et Billard.

* 28 Statistique des prisons et établissements pénitentiaires pour l'année 1865, op. cit.

* 29 idem

* 30 Cité in : Statistique des prisons et établissements pénitentiaires pour l'année 1865, op. cit.

* 31 cité in Bourdier Colette. Les bagnards. http://pagesperso-orange.fr/Cagouille-Icaunaise/bagnards/livre_bagnards_p021.htm

* 32 Cité in : BOUDON, Dominique (2006). Le pénitencier de Coti-Chiavari. Ajaccio.

* 33 BAILLY Charles (1884), Les pénitenciers agricoles de la Corse, imp. de Ricard-Leclercq, Saint-Valéry (Somme).

précédent sommaire suivant