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La chronique de Philippe Mousket

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par Thibault Montbazet
Université Paris-IV Sorbonne - Master dà¢â‚¬â„¢histoire médiévale 2011
  

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7) Ecrire l'histoire, un certain regard sur le temps et le passé

« Conscience est mémoire », écrivait Henri Bergson. « Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s'oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l'inconscience ? »2 En effet, l'homme - et l'on pourrait tout aussi bien élargir à la communauté - définit sa place, se situe dans l'instant et s'inscrit dans le monde en se projetant dans le passé et dans le futur. Il se temporalise pour exister. Pour l'homme médiéval, cette idée prend plus de force encore. Le critique littéraire belge Georges Poulet enchérissait : « Se sentir exister, c'était pour le chrétien du Moyen âge se sentir être, et se sentir être c'était se sentir non pas changer, non pas se succéder à soi-même, mais se sentir subsister. Sa tendance au néant était compensée par une tendance opposée, une tendance à la cause première »3. Même si son temps est multiple et ambivalent, mêlant le temps circulaire de la nature et de la liturgie avec le temps linéaire propre au

1 Reiffenberg, op. cit., v. 30 209-17.

2 H. Bergson, L'énergie spirituelle. Essais et conférences, 1919 (édition des Presses Universitaires de France, 1967, p. 9).

3 G. Poulet, Etudes sur le temps humain, Plon, 1949. Cité par J. Le Goff dans « Au Moyen Âge : temps de l'Église et temps du marchand », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 15e année, 3, 1960, p. 417-433.

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judéo-christianisme1, les Evangiles et l'attente de la parousie lui ont donné un but (telos) et un sens. En somme, le christianisme médiéval lui a proposé « la certitude concrète de son historicité essentielle »2.

Cette dimension est donc capitale pour le médiéviste qui veut analyser les structures mentales. Comme le remarque Jérôme Baschet : « Il existe certes un temps astronomique et un espace naturel, indépendants de l'homme. Mais le temps - tout comme l'espace - est aussi un fait social. Le temps s'apprend ; même si, une fois appris, il paraît relever de l'évidence » 3 . Etudier les perceptions du temps et son aménagement relève donc des tâches de l'historien : c'est ce que proposent François Hartog dans son étude sur les « régimes d'historicité » 4 ou, pour le Moyen Âge, le champ historiographique de la memoria, ouvert il y a une trentaine d'années par les historiens allemands5. On pourrait ainsi relever les travaux d'Otto Gerhard Oexle, qui parle « du souvenir comme démarche religieuse fondamentale »6.

S'intéresser à l'écriture de l'histoire soulève également cette question du temps et de sa perception, le caractère mouvant du passé et sa reconstruction permanente en fonction des enjeux du présent. L'histoire écrite, rétrospective (die Historie) est rendue possible par l'histoire qui s'est faite (die Geschichte)7. Philippe Mousket, en historiographe, jette un regard sur le passé depuis son époque et témoigne d'un sentiment de continuité qui fonde son identité et sa place. Il se pose lui-même en médiateur et en passeur de l'histoire. Il faut s'interroger sur la façon dont il vit son historicité, certes par l'intermédiaire d'un discours, partagé entre le sentiment d'une distance temporelle avec le passé qui permet le fantasme et l'imaginaire, et en même temps sa présence, sans cesse réactualisée par les modèles et l'autorité de la tradition.

La chronique de Philippe Mousket, malgré ses anachronismes, ses flous et ses ellipses parfois, reste une oeuvre historiographique dont la narration est organisée selon une trame chronologique, quand bien même celle-ci plonge profondément dans le mythe et se dispense de date. Le discours est au

1 J. Le Goff, « Temps », in Dictionnaire raisonné de l'Occident médiéval, Fayard, Paris, 1999, p. 1112-1122 et « Au Moyen Âge... », art. cit. ; A. Gourevitch, « Qu'est-ce que le temps ? », in Les catégories de la culture médiévale, 1972 (traduction française chez Gallimard en 1983), p. 97-154.

2 A. Boureau, L'évènement sans fin. Récit et christianisme au Moyen Âge, Les Belles Lettres, Paris, 1993, p. 10.

3 J. Baschet, La civilisation féodale..., op. cit., p. 281.

4 F. Hartog, Régimes d'historicité, Présentisme et Expériences du temps, Le Seuil, Paris, 2003.

5 J.-C. Schmitt, O. G. Oexle, Les tendances actuelles de l'histoire du Moyen Âge en France et en Allemagne, Publications de la Sorbonne, Paris, 2002. C'était déjà le sujet du XIIIème congrès de la SHMESP en 1982 (« Temps, mémoire et tradition au Moyen Âge »).

6 O. G. Oexle, « Memoria und Memorialüberlieferung im früheren Mittelalter », FMSt., 10, 1976. p. 70-95.

7 P. Ricoeur, op. cit., p. 388-400 ; R. Koselleck, L'expérience de l'histoire, Seuil/Gallimard, Paris, 1997, p. 2936.

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passé (« Quant Paris ot la biele Elaine / Ravie al port de sous Mikaine » (v. 5051) ; « Quar il ert pour çou essilliés, / Que par li s'estoit avilliés » (v. 928-29)) et il distingue un avant, pendant et après. De même, il égrène les rois de France et insiste sur leur succession :

A cest roi l'enfant Loéis

Poés conter XL et VI,

Uns et autres, al règne eslius,

Que païens, que oirs, que ballius,

Puis qu'en France ot premiers roi fet1.

S. Kay a bien montré aussi que, malgré son utilisation abondante des sources épiques, il les restitue dans une chronologie neutre propre à l'historiographie et non dans le temps prophétique et orienté de la chanson de geste2. La chronique répond donc bien à la définition donnée par E. Benveniste du temps historique : 1) référence de tous les évènements à un évènement fondateur qui définit l'axe du temps ; 2) possibilité de parcourir les intervalles de temps selon les deux directions opposées de l'antériorité et de la postériorité par rapport à la date zéro ; 3) constitution d'un répertoire d'unités servant à dénommer les intervalles récurrents : jour, mois, année, etc.

Cependant, Philippe Mousket n'a pas organisé son récit chronologique de façon linéaire et régulière, scandé ponctuellement par des dates. Le rythme s'accélère et ralentit, les périodes se dilatent ou se contractent. De même, les histoires se juxtaposent parfois sans autre lien qu'une hypothétique succession dans le temps ou contemporanéité : « A cel tans fu », « Autour cel tans », « A Pentecouste el tans d'esté ». On pourrait alors parler de « chronographie », par laquelle « on entre dans des systèmes de notation qui peuvent se passer de calendrier. Les épisodes enregistrés sont définis par leur position par rapport à d'autres : succession d'évènements uniques, bons ou mauvais, réjouissants ou affligeants »3. Cette mise en en récit de l'histoire distingue les temps de manière manière autant qualitative que quantitative, laissant de côté un passé homogène, maîtrisé et mesuré, pour un temps orienté, fictionnel et flexible.

L'histoire est le récit des choses faites et les évènements sont bien pour le chroniqueur passés, lointains. Cette distance s'appuie sur le sentiment d'une décadence, d'une dégradation des valeurs. Mundus senescit : le monde vieillit et

1 Reiffenberg, op. cit., v. 27 671-675.

2 S. Kay, « Le passé indéfini... », art. cit.

3 P. Ricoeur, op. cit., p. 194. Ricoeur reprend ici une distinction faite par Krzysztof Pomian dans L'Ordre du temps, Gallimard, Paris, 1984.

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s'avance vers sa fin, le temps s'étiole avant de disparaître dans l'éternité divine lors du Jugement dernier. Cette idée de déclin, ressentie chez les clercs et les théologiens par la lecture des Ecritures, s'est aussi imposée dans la littérature vernaculaire pour les valeurs courtoises. Au seuil même du récit, Philippe Mousket nous livre cette vision du passé :

Mais li siècles quoique nus die

Si est comblés de grant boisdie

Li emperéour et li roi

Sont devenut de tel couroi

Que par aus empirent l'enpire

Que pueent faire li menut

Quant li haut sont bas devenut

Et que feront li povre niche

Quant mauvais deviennent li rice ?

On siout jadis tenir grans cours

C'on en partait outre la mer

Et siout on par amors amer

Et faire joutes et tornoi

Et baleries et dosnois1.

Cette fois, le chroniqueur utilise le présent. Il y a bien le sentiment d'un devenir historique, dont le moteur semble être l'avarice et la convoitise. Cette vision idéale du passé s'est imposée comme un code littéraire, la laudatio temporis actis, que l'on retrouve encore chez Rutebeuf, Thibault de Marly ou dans le prologue du Chevalier au Lion :

Li boins roys Artus de Bretaigne,

La qui proeche nous ensengne

Que nous soions preus et courtois,

Tint court si riche conme rois

(...)

Li un recontoient nouvelles,

Li autres parloient d'Amours,

Des angousses et des dolours

Et des grant biens qu'en ont souvant

Li desiple de son couvant,

Qui lors estoient riche et gens ;

Mais il y a petit des siens,

Qui a bien pres l'ont tuit laissie,

1 Reiffenberg, op. cit., v. 19-33.

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Q'en est Amours mout abaissie ; Car chil qui soloient amer

Se faisoient courtois clamer,

Que preu et largue et honnorable ; Mais or est tout tourné a fable1

Les termes sont proches et Philippe Mousket a sans doute été influencé par ce topos littéraire : idéalisation des cours de jadis, disparition de l'amour, abaissement des puissants remplacés par les vilains et leurs mensonges. On a tenté d'expliquer cette nostalgie des valeurs courtoises par un contexte social difficile : position des barons menacée par les ambitions capétiennes2 ou petits chevaliers déclassés par l'émergence d'autres groupes sociaux3. La littérature (romanesque ou historique) aurait ainsi jouée le rôle de compensation imaginaire dans un monde qui ne satisfaisait pas le désir qu'avait la petite et moyenne aristocratie de s'illustrer en amour et au combat. C'était ainsi, nous rapporte Lambert d'Ardres, le jeune Arnould de Guisnes qui, revenant d'un échec cuisant, se faisait lire les aventures de Roland et d'Arthur en rêvant de les égaler. Mais cette impression de déclin renvoie, au-delà, à l'acception universelle que l'âge d'or est derrière nous et que jamais plus le monde ne pourra être aussi beau qu'il l'était ; Gautier Map l'avait bien compris : « Ils méprisent leur propre temps, chaque siècle préfère celui qui l'a précédé ».

Elle correspond aussi, plus qu'à la perception chrétienne d'un temps linéaire, à une conception cyclique de l'histoire, héritée de la pensée grecque. En effet, Philippe Mousket exprime le vieillissement du monde par l'image classique de la roue de la fortune :

Entre çou canga moult li tans De divierseries entrans,

Qar fortune, ki sa roiele

Tourne, comme la plus isniele Chose ki soit, çou de deseure Ramena desous en poi d'eure, Et maint joïous forment ira, Ensi com l'estorie dira,

Et maint irié refist joïous, Quant çou deseure fu desous ;

1 Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au Lion, éd. Mario-Louis-Guillaume Roques, Honoré Champion,

Les classiques français Moyen Âge, Paris, 2007, v. 1-24.

2 G. Spiegel, Romancing...op. cit.

3 D. Barthélemy, La chevalerie, op. cit.

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Quar et loïautés et droiture Vont souvent à mal aventure, Et fausettés et décevance Portent escu et hiaume et lance,

Et courtoisie et gentillece Hardemens, honors et largece, Solas et joie et boine vie, Par avarisse et par envie, Pierdent et muèrent à lagan. Siècles enpire cascun an, Li rozier deviènent séut, Tant voi le monde desséut. Li eskamiel vont sour kaïère, Tout çou devant torne derière, Car li telier sont cevalier, Et li cevalier sont telier1.

On retrouve cette idée de changement social qui bouleverse l'harmonie du monde (les tisserands sont chevaliers, les chevaliers tisserands), mais aussi d'éternel retour du même, la succession de cycles qui voient la croissance, l'apogée et la chute d'empires, de héros et de valeurs. Cette conception cyclique de l'histoire abolit en quelque sorte la distance temporelle tout en gardant l'illusion d'une évolution. Avec saint Augustin, qui pourtant avait lutté contre le temps cyclique, s'impose aussi l'idée d'un temps subjectif, psychologique, n'existant pas en dehors de l'âme qui le perçoit et effaçant par là même un quelconque lointain temporel : le passé et le futur sont présents par la mémoire et le pressentiment, tout entiers contenus « à la pointe de l'instant », dans l'âme tournée vers Dieu. Sa théologie valorise l'Un, l'être immuable face au divers, au mal, au Diviseur, figeant la société dans une structure immuable dont l'origine divine est à la fois la cause première et la raison dernière. Dans cette perspective, le récit historique vise à maintenir l'identité du passé et du présent, décrivant la marche de la Chrétienté vers sa pleine réalisation dans la cité de Dieu.

Le passé, ancré dans le temps ou mythique, a une présence actualisée dans la tradition, dans son rôle légitimant : il fonde le présent. Le changement a mauvaise réputation dans la pensée médiévale et la nouveauté est source de désordre et de malheurs. Un bon roi conserve et garantit les lois, il ne les réforme pas (l'étymologie du mot réforme est, du reste, éclairante). Philippe

1 Reiffenberg, op. cit., v. 24 429-454.

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Mousket, détaillant les droits et les prérogatives concédés à Tournai et à son seigneur par Chilpéric, prend bien soin d'ajouter qu'il en est et sera toujours de même :

Encor en tiennent les honors

Li kanonne, et feront tos jors.

Et cascuns veskes premerains

Dou roi de France joinst ses mains,

Prent son régale par droiture,

Et ses om est de tenéure ;

Ensirent tous ses drois al vesque,

Quant sacrés est del arcevesque1.

Et comme pour montrer la pérennité de cet état de fait, il évoque à nouveau les droits et devoirs de l'évêque à l'occasion de la venue de Philippe Auguste à Tournai, en 1187 (v. 19 303-12). Les textes eux-mêmes affichent bien moins leur nouveauté que la volonté de se donner comme la simple reprise d'une parole antérieure2. Partout, le sacré des reliques et la mémoire des morts viennent figurer et incarner le passé dans la société. La négation d'une pleine distance temporelle se voit aussi dans ce qu'un historien moderne appellerait « anachronisme » : l'iconographie représente les guerriers antiques vêtus de hauberts et de heaumes et Mousket ne pense pas être dans le faux quand il plaque des structures politiques du XIIIème siècle sous les Mérovingiens (comme Chilpéric mandant « tout l'arière ban de France » contre son frère, v. 911-12).

Plus encore, la pensée médiévale se structure par l'analogie et les modèles. Le passé est présent en tant qu'il est une préfiguration de ce qui adviendra. Par la méthode de la relation typologique, les théologiens cherchent ainsi dans l'Ancien Testament les modèles qui annoncent et incarnent déjà le Nouveau. Alain Boureau a bien montré la façon dont l'Eglise s'est construite sur le récit, sans cesse réactualisé, de l'évènement fondateur de l'Incarnation (« Le Christ est né, naît et naîtra », comme l'écrit Pierre Lombard). Ce récit visait à fournir un modèle, décliné à foison dans la littérature hagiographique répandue par les prédications des Dominicains, celui du Christ3. De même, les romans fournissent des types plus profanes auxquels s'identifier. Philippe Mousket, sans doute par l'habitude de ses lectures, puise plus aisément dans ce corpus que dans celui des figures bibliques. On a déjà évoqué plus haut les modèles royaux :

1 Ibid., v. 1166-1173.

2 P. Zumthor, Essai de poétique médiévale, Seuil, Paris, 1972.

3 A. Boureau, L'évènement..., op. cit.

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Priam, Alexandre et surtout Arthur, modèle du roi de paix, juste et sage, sorte de synthèse entre l'idéal chrétien et courtois. Il y a encore Charlemagne, défenseur de l'Eglise et conquérant qui préfigure Philippe Auguste. Son temps, celui de l'épopée et des héros, mythique et du même coup atemporel, court sans solution de continuité jusqu'à l'époque de Mousket par la chaîne ininterrompue des avatars d'Ogier, de Roland ou d'Olivier. Le chroniqueur cherche ainsi dans le présent la personnification des anciennes valeurs courtoises et la perpétuation de la succession héroïque. Pour Mousket, le comte de Saint-Pol, mort en martyr au siège d'Avignon, est enterré en Aliscans,

Avoec moult de nobles vassaus,
Ki furent mort en Rainscevaus1.

S'il confond ici deux batailles, relatées par deux chansons différentes, le message est d'autant plus prégnant : peu importe le lieu et le temps, les héros combattent ensemble et sont réunis dans la mort.

Dans cette abolition du temps, renforcée par la théologie augustinienne qui écrasait l'action des hommes sous le poids de la Providence divine, comment pouvait-il y avoir une place à l'Histoire ? Une certaine historicité était perçue dans le modèle de la translatio, sorte de temps horizontal et sans profondeur qui spatialisait en quelque sorte le processus historique dans un mouvement d'Est en Ouest et retrouvait la définition aristotélicienne selon laquelle le temps était le « nombre du mouvement » : les Empires s'étaient succédés depuis la Babylonie jusqu'en Germanie, et la science s'était transposée d'Athènes à Paris. On retrouve aussi cette idée chez Mousket avec la longue errance des Troyens depuis leur cité détruite jusqu'à leur nouvelle terre, la France. Hugues de Saint-Victor avait développé cette idée et du même coup une théologie de l'histoire donnant plus de place au mouvement historique. L'époque de Philippe Mousket est ainsi charnière dans la perception d'un déroulement du temps. Relevons chez le chroniqueur ces vers exemplaires :

Jou di que dedens CC ans Sont véues coses plus grans Qu'en C mil devant.2

1 Reiffenberg, op. cit., v. 26 751-752.

2 Ibid., v. 29 648-650.

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Il montre bien ici l'impression d'une évolution, sinon d'un progrès au moins d'un procès. Il faut d'ailleurs remarquer que la chronique fait largement place à l'histoire proche puisque près de 40% de l'oeuvre est consacrée aux années allant de 1180 à 1243, la période 1223-1243 occupant à elle seule 23%. Philippe Mousket n'a pas pris la plume pour rien. Sans doute avait-il ressenti le besoin de raconter les évènements de son temps, parce qu'ils lui paraissaient dignes d'importance. On sent bien sa fébrilité quand il relate l'épisode du Faux Baudouin :

Oïr porés une miervelle

D'autres non pers et desparelle,

Si comme vait et vient fortune

Et partout le monde est commune.

(...)

Et saciés que puis qu'Alixandres

Règna très Grèse jusqu'en Flandres,

Ne puis qu'Artus France conquist

C'on nommoit Galle, si c'ont dist,

Ne Julius-Cézar régna

Ki mainte tière gaégna,

Ne Augustes-César, ses niés,

De qui les estores teniés,

Ne Cloévis ne Carlemainne,

Qui tant conquist à son demainne,

N'avint çou que dire en onvient,

Si com l'estorie dist ki vient.

(...)

Mais de toutes ces riens ensanble

Noïens à ceste ne resanble1.

Semble alors s'imposer dans l'historiographie la prégnance d'un passé plus récent et plus fiable. Au XIIème siècle il y avait eu certes le cas isolé de Galbert de Bruges, mais c'est surtout au siècle suivant que se développe l'histoire-témoignage (Ambroise et son Estoire de la guerre sainte, Robert de Clari, Villehardouin...), authentifiée par des sources plus directes et qui s'impose face à un temps de l'histoire ancienne recueilli par les savants, spécialistes de la mémoire écrite2. J. Le Goff compare cette résurgence du passé proche avec « la modernité du temps de l'exemplum » 3 . Nous retrouvons

1 Ibid., v. 24 531-596.

2 B. Guenée, Histoire et culture historique..., op. cit. ; G. Labory, « Les débuts de la chronique... », art. cit.

3 J. Le Goff, « Le temps de l'exemplum », in Un autre Moyen Âge, op. cit., p. 535.

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structurante, encore, cette « parole nouvelle » diffusée par les frères mendiants. Mais c'est aussi le phénomène plus général d'un intérêt nouveau pour l'actualité, illustré par le développement de la satire politique. Cet intérêt renoue du reste avec des pratiques plus anciennes du récit historique, accordant une grande place à l'enquête, à l'investigation et à l'observation, qu'atteste l'étymologie du mot histoire. Thucydide rédige son Histoire de la guerre du Péloponnèse parce que, écrit-il, « il prévoyait qu'elle serait importante et plus mémorable que les précédentes » 1 . Plus que sur sa mémoire, il faudrait s'interroger sur le rôle de l'évènement ressenti et vécu, sur sa contemporanéité qui produit le discours et le témoignage. Affleurement de dynamiques insaisissables, l'événement est ce qui advient et surprend. Il n'est pas réductible à ses déterminations mais ouvre des possibles et des « devenirs » (Gilles Deleuze) qui ne s'achèvent pas avec lui et se reconfigurent sans cesse dans une prolifération de sens.

Le XIIIème siècle est ainsi l'époque d'une revalorisation de l'écoulement temporel qui, abandonnant le pessimisme augustinien, abordait le temps linéaire de façon plus optimiste et ébauchait l'idée future de progrès. On en voyait le trait chez saint Thomas ou de façon plus hétérodoxe dans le prophétisme de Joachim de Flore. Une plus grande attention était accordée à l'histoire récente et au présent qui, du même coup, tendait à accroître la perception d'une distance avec le passé. J. Le Goff, qui parle d'un « temps du marchand » plus homogène, mesuré et linéaire, rapproche ce mouvement de la valorisation du point de vue et de la naissance de la perspective : « [Elle] est l'expression d'une connaissance pratique d'un espace dans lequel les hommes et les objets sont atteints successivement - selon des étapes quantitatives mesurables - par les démarches humaines. De même le peintre réduit son tableau ou sa fresque à l'unité temporelle d'un moment isolé, s'attache à l'instantané »2. On est alors bien loin des tympans qui pressent des figures diverses du passé dans une unité, une cohérence et une densité historique rendue présente au seuil de l'église. La sensation que le passé est lointain renforce alors chez Philippe Mousket et son auditoire l'envie d'y projeter des fantasmes. Il devient le creuset de l'imaginaire et du merveilleux, terrain favorable aux arrangements romanesques et aux rêveries littéraires.

La chronique de Philippe Mousket se situe donc à une époque charnière. La conception d'une abstraction de l'histoire et d'un processus autonome à

1 Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 1.

2 J. Le Goff, « Au Moyen Âge... », art. cit., p. 58.

l'action des hommes ou à l'intervention divine n'est pas conçue. C'est encore l'arrangement chronologique de gestes et de récits visant à édifier et à distraire, que Reinhart Koselleck a souligné dans le maintien au pluriel, jusqu'au XVIIIème siècle, du mot allemand Geschichten, les choses faites, passées, geschehen1. L'écriture de l'histoire chez Mousket reflète plus largement les cadres temporels du XIIIème siècle, tendus entre un désir d'immuabilité et la perception de plus en plus nette et inquiétante de l'irréversibilité du temps, du nouveau, du changement. Le chroniqueur prenait en compte les évènements dont il était le contemporain et les mettait en regard avec l'histoire, cherchant dans le présent la continuité du passé et tentant de les réunir, afin de mieux les comprendre, en un sens commun.

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1 R. Koselleck, op. cit., p. 20-29.

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"Je voudrais vivre pour étudier, non pas étudier pour vivre"   Francis Bacon