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Figure de l'autre et construction de l'identité de la victime à  travers l'association des étudiants et élèves rescapés du génocide, (AERG).


par Eric Ndushabandi
Université Nationale du Rwanda et Facultés Universitaires Saint Louis- Bruxelles - PhD Student 2010
Dans la categorie: Droit et Sciences Politiques > Sciences Politiques
   
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Figure de l'autre et construction de l'identité de la victime à travers l'Association des Etudiants et Elèves Rescapés du Génocide, (AERG).

Par NSANZUBUHORO NDUSHABANDI Eric, (Doctorant-FUSL)

Chercheur et Enseignant à l'UNR-Rwanda.

Introduction

Du 7 au 13 avril de chaque année, se tient au Rwanda en général et à l'Université Nationale du Rwanda, (UNR) en particulier, une semaine de commémoration du génocide « commis contre les Tutsi »1(*) en 1994. L'Association des Etudiants et Elèves Rescapés du Génocide, (AERG), à travers les universités et les écoles en général joue un rôle prépondérant dans l'organisation et la prise en charge de cette semaine de deuil national. Depuis quelques années, l'UNR a décidé de ne pas renvoyer les étudiants en vacances, contrairement aux autres universités publiques et privées du Rwanda. Ce qui permet aux étudiants et enseignants de rester présents sur le site universitaire et ainsi prendre part aux activités de commémorations organisées par l'AERG. Comment comprendre le haut degré d'investissement de l'AERG dans la commémoration ? Comment l'AERG se construit-elle en lieu de socialisation ? Quel est le rôle des « autres » acteurs en présence par rapport à la volonté de socialisation de la victime et par rapport à la construction de sa propre identité ? Ces questions centrales constituent le fil rouge de notre réflexion qui s'est inspirée de nos observations pendant la semaine de commémoration à l'UNR. Ainsi l'hypothèse de recherche stipule que « la commémoration contribue de façon significative à la construction d'une identité qui se recherche et se défini sans cesse par rapport à «l'autre ». Cet « autre » qui bascule entre « l'autre avec nous » et « l'autre contre nous » d'une part, et « l'autre indifférent » d'autre part" ». Les discours prononcés, les thèmes débattus et les point des vus des enquêtés nous ont servi de base empirique pour vérifier cette hypothèse2(*).

Approche théorique et considérations méthodologiques

Poser une problématique en rapport avec l'identité et l'altérité en même temps, c'est à première vue faire un retour aux théories philosophiques les plus classiques incluant les théories existentialistes chrétiennes3(*) et athées. Cependant nous nous écarterons légèrement de ces approches spéculatives pour embrasser ces notions sous un angle plus sociologique et politologique.

Dans ce contexte, nous ferons recours aux notions d'identité sociale, identité politique et la notion d'intégration sociale qui passe par la communalisation et la socialisation. Paul Ricoeur dans son ou ouvrage « Soi-même comme un autre »4(*) il parle de deux catégories contradictoires du propre et du semblable qui sont inséparables l'une de l'autre. Martin Buber, dans son « Je et Tu »5(*), l'altérité est plus fortement marquée. Il considère que le « moi » ne peut exister sans l'autre, il est même son « alter ego » ou « l'autre soi-même ». Denise Jodelet quant à elle, elle parle de la « corrélation entre soi et autrui » et nous inspire une approche théorique nous permettant d'affirmer que si les membres peuvent être « nous » c'est aussi l'altérité qui le permet. L'altérité permet donc au « nous », non seulement de se définir, mais aussi de se réaliser pleinement6(*).

Faisons notre entrée dans cette réflexion en empruntant à Bernard LAMIZET son approche de l'identité :

« L'identité donne un sens à l'existence. Dès lors, la question de l'identité revêt une dimension sociale du fait que l'existence ne saurait se réduire à sa dimension singulière. Le langage nous inscrit dans des formes sociales de reconnaissance, de communication de citoyenneté, et dans ces conditions notre identité ne saurait se penser qu'en termes de sociabilité. L'identité dont nous sommes porteurs et qui fait de nous des sujets se fonde, se construit dans le rapport à l'autre qui fait de nous des sujets en nous nommant et en nous reconnaissant l'existence»7(*).

Nous retiendrons de cette pensée, trois idées fondamentales dont la première considère qu'en disant «  nous » nous donnons sens à notre existence.

La seconde renvoie à la notion de « l'altérité ». Le « nous » ne saurait exister sans  « l'autre ». Et donc l'identité revêt une dimension sociale du fait que l'existence ne saurait se réduire à sa dimension singulière.

Enfin, une troisième idée prend en compte les deux premières et évoque l'identité qui se recherche, s'affirme elle-même. Elle sollicite également chez l'autre reconnaissance, relation et protection.

Cette approche nous permet d'aborder notre cas d'étude, qui est celui de `'l'Association des Etudiants Rescapés du Génocide de l'Université Nationale du Rwanda ». Pourquoi ce choix ? Qu'est-ce que l'AERG ? Qui est cet « autre » et quelles sont ses multiples figures dans l'entendement de la victime membre de l'AERG?

Cette série de questions constitue l'ossature même de notre réflexion. Dans un premier temps, nous aborderons l'AERG entant que structure sociale qui préside à une forme de « communalisation » et de « socialisation ». Comment est-elle née, quelles sont ses missions et ses activités ?

Dans un second temps, nous aborderons cette notion de l' « autre » qui s'exprime en trois temps : l'autre avec nous, l'autre indifférent et l'autre contre nous qui, enfin, ré-évoque le « nous » dans le besoin constant de protection(P).

Concrètement, ces multiples figures de « l'autre » sont constitutives de la communauté universitaire. Ce sont les étudiants et le personnel de l'université d'une part, et les autorités politico-militaires locales et nationales dans leurs perceptions et rôles respectifs dans la construction de l'identité des étudiants rescapés du génocide.

Plusieurs sources ont constitués le corpus de notre recherche dont, les statuts de l'AERG, les données de nos observations faites pendant les commémorations du génocide à l'UNR en 2010 et les interviews menées auprès des étudiants membres de l'AERG. Ces sources ont servi ici de base empirique pour vérifier notre hypothèse. L'approche des représentations sociales empruntée à Denise Jodelet nous permettra d'étudier les dimensions symboliques sous-tendant tout rapport de « nous » à « l'autre » et les multiples figures de ce dernier à travers les discours, les opinions et les comportements politiques8(*).

I. L'AERG et la construction de l'identité ?

Dans cette section nous reviendrons très rapidement sur le contexte sociopolitique après le génocide à l'Université Nationale du Rwanda. Ceci nous permettra de saisir les valeurs fondamentales qui ont motivées la naissance de l'AERG. Ensuite nous tenterons d'esquisser les modes de communalisation et de socialisation de l'AERG à travers les « familles ».

I.1. Contexte général

Le génocide commis contre les Tutsi en 1994 au Rwanda a entraîné des nombreuses destructions sur le plan Humain, matériel et culturel.

Sur le plan humain, le génocide a emporté plus d'un million des morts en cent jours. Il a également entraîné des mouvements des populations de l'intérieur et de l'extérieur du pays. Les populations de l'intérieur se sont déversées sur les pays voisins, d'une part et les Tutsi vivant en exile depuis trente ans se sont vite précipités à rentrer au pays après la victoire militaire du Front Patriotique Rwandais9(*). Plusieurs chantiers de reconstruction furent entrepris dès 1995 dont la réouverture de l'Université Nationale du Rwanda qui avait fermé ses portes dès le début du génocide en 1994. L'UNR ouvrit ses portes dans des conditions précaires et complexes.

Sur le plan social plusieurs tendances se profilent. C'est d'une part les anciens étudiants et fonctionnaires de l'UNR qui ont assisté ou du moins participé de près ou de loin aux crimes de génocide. D'autres part, des nouveaux inscrits et des nouveaux professeurs et chercheurs qui ont passé plus de trente ans ou moins en exile.

Plusieurs langues et habitudes cohabitent. Certains rwandais, ayant subit des influences culturelles de l'étranger, parlent anglais, d'autres parlent le français et bien d'autres encore le swahili et/ou le lingala selon l'origine de chacun: Ouganda, Zaïre, Burundi, Tanzanie Kenya. Les interférences linguistiques sont très significatives. Quand un Rwandais de l'intérieur s'exprime, l'accent du nord par rapport au reste du pays permet de distinguer ceux du nord plus rapprochés au régime déchu en 1994. La notion du « véritable Rwandais » et du « faux Rwandais » est mobilisé. Ceci se manifeste surtout par des jargons idéologiquement, socialement et politiquement chargés qui se font entendre.

Les Rwandais qui étaient à l'intérieur du pays pendant le génocide sont indistinctement appelés « sopecya »10(*), Ceux qui sont venus du Congo, ils sont appelés des « dubaï 11(*)». Ceux qui sont venus du Burundi sont, quant à eux, appelés « les GP12(*) ». C'est dans ce contexte que va naître l'initiative de mettre sur pied une association des étudiants rescapés du génocide.

I.2. Qu'est-ce que l'AERG ?

Deux ans après le génocide, un petit noyau d'une trentaine d'étudiants et élèves rescapés du génocide ont partagé l'idée de créer une association qui leur permet non seulement de se mettre ensemble pour partager les multiples défis auxquels ils sont confrontés à la fin du génocide, mais aussi et surtout pour vivre « normalement » au delà de la simple survie.

Dès le départ, nombreux facteurs d'ordre matériels et psychologiques persistent et motivent la création de cette association.

Du point de vue matériel, ces jeunes rescapés ont perdu leur logement, d'autres ont été accueillis dans des orphelinats dans des conditions de vie difficiles, et bien d'autres encore sont adoptés ou placés dans des familles d'accueil et bien d'autres encore sont devenus précocement des chefs des ménages. Ils ont tout perdu y compris l'affection familiale et portent les blessures tant physiques que psychologiques presque irréparables.

Du point de vu psychologique et social, l'étudiant rescapé vit encore des cauchemars et des multiples séquelles survenues suite aux affres du génocide. Le rescapé se trouve perdu dans un milieu où les différentes langues et cultures se côtoient et se concurrencent. Le monde universitaire est caractérisé par les suspicions et la méfiance dans lequel l'étudiant rescapé se perd et se confond.

On ne peut donc définir l'AERG que par cette situation qui prévaut et qui enfin de compte justifie sa raison d'être en tant qu'association des miraculeux rescapés du génocide commis contre les Tutsi en 1994. Les mots sont simples, pourtant la réalité et le fond sont si complexes. Un étudiant rescapé rapporte la situation intérieure de ces étudiants en ces mots :

«  Etre rescapé c'était l'occasion de s'adonner à une introspection. Alors, surtout les filles se terraient dans leurs chambres et pleuraient, coupées de l'avenir, puisqu'elles n'avaient plus de parents. Mes études, à quoi serviront-elles ? S'interrogeait chacune d'entre elles. Quant aux garçons, ils s'adonnaient à l'alcool pour tenter de noyer leur souffrance »

Ayant perdu leurs familles, la mémoire des siens hantent les esprits et le besoin du souvenir s'impose dans un environnement où l'idéologie du génocide refait surface et la justice presque impossible13(*).

Dans ce contexte, mettre sur pied une association comme l'AERG est, non seulement une tâche difficile mais aussi indispensable pour survivre. Ce regroupement procède par le besoin de fonder une communauté, et de vivre avec les autres. Un besoin réel de se construire une identité propre caractérisée par des valeurs communes et des compromis d'intérêts communs à défendre. Ce besoin de regroupement fut l'expression d'un sentiment d'appartenance à un groupement.

Une fois qu'un individu a réussi de s'affirmer en tant que tel, le défi majeur est celui de se faire accepter par ses paires, ou par « l'autre »14(*). Face à soi même et ensuite par rapport aux « autres », l'étudiant rescapé du génocide exprime ses convictions et sa détermination à survivre en ces termes de statuts de l'AERG : « 1° Rassembler et représenter tous les étudiants et élèves rescapés du génocide qui en font la demande auprès des instances habilitées ; 2° Identifier les problèmes scolaires, académiques et socioéconomiques auxquels se heurtent les étudiants et élèves rescapés du génocide ; 3° Recueillir et fournir des informations suffisantes sur le sort des étudiants et élèves rescapés du génocide, les auteurs du génocide de leurs régions respectives ; 4° Promouvoir un soutien mutuel, matériel et moral des étudiants et élèves rescapés du génocide ; 5° Coopérer avec les autorités étatiques de tous les échelons qui s'occupent des problèmes des rescapés du génocide ; 6° Collaborer avec d'autres personnes physiques ou morales, (associations, organismes nationaux et internationaux), pour le bien-être des étudiants et élèves rescapés du génocide. 7° Perpétuer la mémoire. Recueillir et conserver les témoignages et tout autre moyen en rapport avec le génocide ; 8° Lutter contre les idées négativistes et pour que plus jamais le génocide ne se reproduise dans notre pays ou ailleurs ; 9° Inhumer en honneur les nôtres »15(*).

Ce paragraphe se résumerait simplement par la reprise des verbes en italique qui sont l'expression des missions ambitieuses de l'AERG. Bref, l'AERG se donne pour mission de rassembler pour s'entraider, de représenter les rescapés, de plaider pour eux, de promouvoir le soutien mutuel, de lutter contre l'idéologie du génocide et perpétuer la mémoire et d'inhumer les restes des corps des victimes.

Cette analyse voudrait s'attarder seulement sur ces derniers aspects en rapport avec la mémoire et la commémoration du génocide. C'est un choix de recherche motivé, et non pas que la mission de se souvenir est forcément présentée au premier plan dans les missions de l'AERG16(*).

Par rapport à ces valeurs partagées, nous avons voulu entendre des rescapés, étudiants à l'UNR comment eux-mêmes ils se définissent comme membre de l'AERG. Près de quinze ans après donc, les membres de l'AERG se comprennent et se définissent en des mots simples : « L'AERG est une association qui rassemble les étudiants rescapés du génocide et les membres d'honneur, qui ne sont pas forcement des rescapés du génocide mais qui ont la volonté d'aider et de soutenir ces derniers. Elle a été créée par des étudiants de l'UNR dans le temps pour se trouver un moyen de se reconnaître et de s'entraider ».17(*) Il poursuit en disant que : « L'objectif premier est de rassembler les membres pour faciliter l'entraide et le soutien mutuel dans les difficultés rencontrées »

Quant les membres justifient la raison d'être de l'association, c'est le besoin de s'entraider et de se soutenir mutuellement qui est évoqué :

L'un de nos enquêtés affirme ceci : « l'association est née après le génocide où les rescapés se sont retrouvés dans des nombreuses difficultés, repliés sur eux-mêmes, solitaires et angoissés. Alors ils se sont décidés de se mettre ensemble, (s'associer) pour pouvoir s'entraider. Son objectif c'est de rassembler les rescapés du génocide pour pouvoir plaider, lutter ensemble pour la survie après ce qui est arrivé18(*) ». Une autre opinion abonde également dans le même sens : « L'idée de créer une association est venue de nos collègues, anciens de l'UNR qui avaient émis le besoin de se mettre ensemble pour mieux se connaître et qu'on essai de s'entraider»19(*).

Heureusement qu'une autre opinion vient nuancer ces propos et insiste sur le souvenir comme facteur à la base de tout :

« Se souvenir c'est la première des valeurs de l'AERG autour de laquelle nous nous rassemblons tous. C'est elle qui a permit à l'association d'exister. C'est elle qui donne suffisamment de force aux autres missions de l'AERG. Se souvenir de tout ce qui nous est arrivé et de tous les maux qui ont été perpétrés contre nous pendant le génocide. D'ailleurs, au début de chaque réunion, nous consacrons une minute de silence au souvenir » C'est de ceci que découle la mission de lutter pour vivre et bien vivre. Par exemple avant le génocide, on ne nous permettait pas d'étudier20(*). Or, maintenant j'étudie et c'est ce qui me permettra de vivre et de bien vivre. Les études m'assurent le lendemain meilleur et me permettront d'aider les autres qui n'ont pas pu étudier » 21(*).

Il est évident que le besoin de se reconstruire sur le plan psychologique et matériel vienne au premier plan. Cependant, que rien ne détourne l'attention des membres sur le besoin de se souvenir, de perpétuer la mémoire par le recueil des témoignages et l'inhumation des restes des victimes et de lutter contre les idéologies génocidaires que subissent encore les membres de l'AERG.

I.3. Qui est membre de l'AERG ?

Le critère pour être membre semble être évident : il suffit d'être rescapé du génocide « commis contre les Tutsi » en 1994 au Rwanda. En s'éloignant un peut des textes écris, nous pouvons trouver chez les répondants les propos suivants : « Pour être membre il faut être rescapé du génocide commis contre les Tutsi en 1994. Celui qui veut être membre doit avoir trois témoins, membres de l'AERG qui le connaissent en tant que rescapé ». Ces affirmations presque spontanées semblent lever toute confusion sur l'identité des membres. Comment reconnaître qui est rescapé et qui ne l'est pas ? Cette question semble fortuite, pourtant le débat sur la victime Hutu n'est pas toujours sans ambigüité du moins pour ceux qui tiennent à l'idée de la « victime Hutu » pendant le génocide. L'un de nos répondants affirme ce qui suit : « il est inconcevable qu'un Hutu se réclame comme rescapé. Nous n'avons pas ce problème de distinction. Et d'ailleurs je ne vois pas un Hutu qui viendrait réclamer d'être membre de l'association. Au contraire, nous avons encore des rescapés qui se camouflent et qui ne veulent pas être perçus comme tel. Une dame que je connais qui vit à Tumba et qui étudie ici à l'UNR n'a jamais voulu s'enrôler comme membre de l'AERG. Il est difficile de desceller les raisons de cette attitude. Cependant nous encourageons tous les rescapés à venir s'enrôler ».

Cette analyse issue de nos interviews suscite en nous quelques interrogations ? Pourquoi, un étudiant rescapé du génocide ne voudrait pas être membre de l'AERG ? Que dire de cette condition d'avoir trois témoins qui te connaissent parmi les membres de l'AERG pour être reconnu ?

En effet si tout semble bien évident sur l'identité du rescapé du génocide, au sein du FARG au contraire, certaines incertitudes demeurent sur la question de la victime du génocide qui doit bénéficier de l'assistance22(*). Les polémiques interminables sur la liste de ceux qui doivent être assistés par le Fond d'Assistance aux Rescapés du Génocide, (FARG), ne montrent-elle pas que la question est loin d'être close ? Que dire de cet étudiant rescapé qui viendrait à l'UNR sans qu'il ne soit connu de trois personnes membres de l'AERG ? Autant de réserves que l'on émettrait à ce sujet.

L'identité de la victime est donc sans cesse recherchée et se construit se consolide et se structure de plus en plus en sein de l'AERG à travers des « familles » en tant que des lieux de communalisation.

La victime doit fournir des preuves, des témoins pour réellement être reconnue telle. Le nouveau membre de l'AERG devient dès l'approbation membre de la famille23(*). Comment peut-t-on encore parler de « famille » chez les étudiants rescapés du génocide ? Comment naissent-elles ? Quelles fonctions sociales et psychologiques jouent-elles chez les membres de l'association ?

I.4. De l'objectif de s'organiser en « familles »

L'AERG n'est pas seulement un produit d'un compromis sur des intérêts objectifs partagés au sens de la « sociation », l'AERG se structure également autour des petits noyaux appelés « familles » formés chacun d'une dizaine de personnes par familles. Une dynamique de « communalisation » tendant à la production et à l'entretien chez l'individu d'un sentiment subjectif d'appartenance à un « nous »24(*).

En effet, « tout génocide, écrit Régine Waintrater, est une catastrophe de la filiation : il est l'anéantissement simultané de trois générations, celles qui sont nécessaires à l'établissement de toute filiation, pour permettre que chacun puisse se situer dans un ensemble de sujets et se reconnaître comme ayant été engendré et capable d'engendrer 25(*)». Cette destruction ontologique entraîne un vide fondamental chez le rescapé. Si le génocide a emporté des parents, frères et soeurs, il n'emporte pas ce que Régine Waintrater appelle « l'ethos » de la famille, Il s'agit de cet amour, ce besoin que personne ne peut lui enlever ; besoin de réactiver ce qui lui a été transmis comme valeurs familiales. Les rescapés se disent qu' « à travers ces familles, chaque membre de l'AERG se retrouve dans un cercle restreint, pour leur permettre de vivre normalement comme toutes les autres personnes qui vivent en famille »26(*).

Par ces familles, le rescapé se crée un cercle et des valeurs symboliques qui lui permettent de survivre, au milieu des conditions difficiles. Dans ce sens la survie psychique devient importante pour permettre la survie physique et la reconstruction matérielle.

Les rescapés tentent de reconstituer cette humanité familiale détruite par le génocide en se regroupant dans des familles « surnaturelles »27(*) dont les noms se rapportent toujours à un ensemble de valeurs.

BUGWABARI Nicodème, montre dans une enquête réalisée en 200928(*), que les différentes familles ont des noms qui reflètent chacun un idéal, une valeur particulière. Par exemple, la famille d'Issa Nkurunziza s'appelle « Imboneza ». Ce nom signifie « celui qui marche aux devant des autre et servant d'exemple aux autres. D'autres familles portent des noms comme « Amarebe » et « Tata ». Le sens du premier se rapporte aux herbes du lac qui perdurent. Ce sens renvoi à une valeur de la « longévité » souhaitée aux porteurs de ce nom.  Le nom « Teta » invite les porteurs de celui-ci à se laisser gâter.

Ces quelques exemples suffisent pour se rendre compte de l'engouement pour la vie normale, une nostalgie d'un amour familial perdu. Les « jeux des rôles » sont pleinement assumés parmi les égaux. « Comment ton égal ou un inconnu devient-il ton « Papa » ou ta « Maman » ?

« Primus inter pares » ?

Comment devient-on Papa ou Maman dans l'AERG? Cette expression latine traduisant « le premier parmi les égaux » se vérifie dans les propos de nos enquêtés : « On choisit souvent le plus âgé et celui qui est vu comme intègre et qui est capable d'être porte-parole compétent des membres de sa famille et surtout celui qui sera capable d'offrir un soutien moral et psychologique aux membres qui en ont plus besoin ».

Au fait, il est réellement difficile d'appeler Maman ou Papa une copine ou un copain avec lequel on étudie ou avec qui on partage un lit. Mais, comme il est élu après discernement par les membres de l'AERG, il n'ya rien à faire. Mais aussi, on s'entraîne à cette culture ou cette habitude de voir dans l'autre ton parent. On nous inculque cet esprit de confiance en l'autre. A son tour, il se légitime par son comportement et son soutien accordé aux membres dont il a la charge, même si en réalité il n'est pas vraiment le vrai et réel parent. La légitimité donc tient au fait d'être élu et accepté par les membres. Les statuts prévoient également l'autorité symbolique dont devra jouir celui qui, désormais, est élu Papa ou Maman dans une famille. Il veille à la vie commune et partagée. Il est l'interlocuteur, il est le garant de l'unité et porte-parole du groupe auprès des instances de l'AERG, de l'Université et des autres partenaires. Ces valeurs deviennent plus visibles en période de deuil national.

D'une part, les familles sont attentives à la situation psychologique de chacun des membres et d'autre part la distribution des rôles dans l'encadrement et l'organisation des activités de commémoration se font par familles.

Comment comprendre ce grand investissement de l'AERG dans l'organisation de la commémoration du génocide de chaque année au sein de l'Université Nationale du Rwanda ? Quelle est la place du non rescapé dans ces activités ?

Dans les lignes suivantes, nous revenons sur les acteurs en présence en vue de saisir les motifs profonds de cet engagement de l'AERG dans la commémoration du génocide.

II. La commémoration : Quels acteurs ? Quelles attentes ?

Comment et sous quelle autorité le chercheur peut-il parler de l'autre et lui accoler les différentes figures ? Selon Denise Jodelet,

« Parler de l'autre en général ne permet pas de voir à partir de quoi et de qui il est construit, pourquoi il l'est, quelles figures il prend et quelles positions lui sont accordées dans l'espace social. Parler de l'altérité concerne une caractéristique affectée à un personnage social, (individu ou groupe) et permet donc de centrer l'attention sur une étude des processus de cette affectation et du produit qui en résulte, en prenant en considération les contextes de son déploiement, les acteurs et les types d'interaction ou d'interdépendance mis en jeux »29(*).

II.1. Le degré de participation, tentative d'explication

Pour aborder la problématique de la participation communautaire à la commémoration du génocide, partons de ce bilan établi par un membre de l'exécutif de l'AERG au sein de l'UNR quant aux acteurs et attentes par rapport aux « autres ». : « Certains ne répondent pas à notre invitation quand on leur demande d'animer les conférences débats sur divers sujets en rapport avec le génocide et la mémoire. Cette réticence est parfois due au fait qu'ils ne se sentent pas prêts à affronter le débat dans un milieu universitaire mais aussi la délicatesse des sujets proposés ne leur permet pas de répondre positivement à notre demande. La participation de toute la communauté universitaire n'est pas vraiment satisfaisante. Certains étudiants préfèrent rester enfermés dans leurs chambres, d'autres restent indifférents et d'autre encore préfèrent rentrer chez eux au village »30(*).

Par la Méthode d'Analyse en Groupe, les discussions avec les étudiants en science politique ont relevé un certain nombre de facteurs explicatifs de la faible participation au sein de la communauté universitaire:

- La décentralisation des activités de commémorations précipitées ou alors non préparée a entraîné parfois une faible participation. Le degré de participation varie également en fonction des orateurs prévus au programme du jour.

- Certains membres de la communauté universitaire pensent encore que la commémoration ne concerne que les seuls rescapés du génocide31(*).

- Enfin, la participation est subordonnée à des conjonctures politiques qui peuvent soit favoriser ou défavoriser la participation citoyenne32(*).

La décentralisation des activités de commémoration a-t-elle un effet positif sur les activités de commémoration dans les unités publiques qui ont une histoire particulières et qui méritent de marquer la commémoration d'une emprunte particulière ?

Trois problématiques méritent d'être soulevées et pourrons probablement faire objet de recherches prochaines. Elles ont trait au problème de niveaux et de compétences. Quels sont les différents niveaux de cette décentralisation ? Quelles sont les compétences transférables au niveau de la base ? Que deviennent les sites mémoriaux jadis construits en des lieux ayant une histoire particulière ?

Nous ne pensons pas apporter des réponses à ces questions d'autant plus qu'il serait tôt d'en faire une évaluation. Cependant notre recherche de terrain révèle que par rapport à la question des niveaux de cette décentralisation, une confusion demeure sur les lieux officiels où se tiendront les activités. Certains affirment que jusqu'au matin du 7 avril, ils ne savaient pas s'ils devaient aller à la cellule ou au secteur local ; à l'UNR ou alors au stade provincial où se tiennent habituellement les activités de commémoration au niveau du district de Huye.

L'autre enjeu est celui de compétence. Comment trouver les orateurs « compétents qui devront parler du « génocide » ou de tout sujet s'y rapportant.  A l'UNR cette question se pose moins peut être du fait que nous pouvons trouver à l'UNR un certain nombre de chercheurs sur la thématique. La compétence ici renvoi non seulement à l'aspect intellectuel, mais aussi et surtout elle renvoi à la capacité et la volonté de parler du génocide, de son histoire et de ses conséquences avec clarté et objectivité, (si elle est requise bien évidemment). Le tiraillement et la dispersion des quelques compétences disponibles au pays a entraîné des absences et des retards des orateurs pendant la commémoration. Ceci exige donc un renforcement des capacités et la disponibilité des sources « avérées »33(*) utilisables lors de la commémoration.

Le témoignage de cet étudiant révèle par ailleurs que la décentralisation des activités de commémoration vers les niveaux de base handicape quelque part la participation des riverains de la ville de Butare jadis observable à la commémoration à l'UNR. C'est à l'UNR que l'on le seul site plus visible construit dans la ville de Butare : « Les personnels académiques, administratifs et techniques de l'UNR quant à eux, (c'est par rapport aux étudiants évoqués précédemment), ils justifient leur absence en disant qu'ils participent aux activités de commémoration dans leurs cellules et secteurs respectifs qu'ils habitent 34(*)».

La décentralisation serait une manière efficace de faire participer tout le monde et une stratégie de faire émerger une mémoire collective. Cependant, il est indispensable de renforcer rigoureusement la coordination et la planification pour ne pas encourager « les indifférents » ou ceux qui profiteraient de cette diversité pour se noyer dans le repli, l'oubli et l'effacement.

II.1. Les étudiants sous multiples figures.

En considérant, de prime abord, l'état de lieux des relations sociales entre membres de l'AERG et les autres étudiants, tout semble se passer normalement du moins à entendre les rescapés s'exprimer : « Nos relations avec les autres étudiants sont normales, de façon que tu ne peux pas distinguer un étudiant membre de l'AERG des autres étudiants. A moins que l'on soit président ou un autre membre du comité connu pour son rôle joué au sein de l'AERG. Les restes sont comme les autres, on ne peut pas les distinguer  des autres ». Effectivement rien ne permet d'amblée de distinguer les uns des autres.

Comment l'AERG est-il perçu en général par les autres étudiants ? Un représentant de l'AERG-UNR se confie à nous : «Je trouve qu'il n'ya pas de mauvaise perception de l'AERG sauf celui qui peut décider de mal interpréter les missions de l'AERG pour d'autres intérêts personnels. Si c'est le cas, on peut sensibiliser la communauté universitaire sur la nature et les missions de l'AERG. Mais comment connaître ceux qui ont ces perceptions négatives sur l'AERG, c'est ça le problème ».

Dans leurs rapports aux autres étudiants, les rescapés, membres de l'AERG ne constituent pas un groupe isolé. Pendant la semaine de deuil ils portent tous un foulard de couleur mauve35(*). A part ces quelques représentants de l'AERG qui se distinguent par leur fonction assumée. Les restes des membres sont comme les autres et personne ne peut les distinguer des autres étudiants. Par contre le témoignage d'André qui est rapporté par Nicodème Bugwabari montre par ailleurs l'image du rescapé chez les autres étudiants, laquelle image peut avoir évolué dans le temps bien entendu. Sans que seuls les étudiants non rescapés fussent responsables de ce rapport, la création de l'AERG suscita des réactions d'hostilité dans la société. Pour les uns, il s'agissait d'un groupe d'extrémistes revanchards, pour d'autres des nuisibles qui font obstacles à l'unité et à la réconciliation nationale36(*).

En effet, la nature du génocide commis au nom des Hutu et contre les Tutsi, ne permet pas encore de dépasser les stéréotypes ethniques. L'AERG est perçu par certains comme un groupe des Tutsi. Comment la victime cesserait-elle d'être perçue comme Tutsi alors que son statut découle d'un génocide commis sous ce mobile ethnique ? Si la commémoration peut être perçue comme « une affaire des seuls rescapés »37(*), alors la mémoire collective restera longtemps compromise.

Partant de ce qui précède, nous pouvons donc souligner trois multiples figures de l'étudiant pendant la commémoration.

- La première est celle des « bons » qui sont venus se joindre aux rescapés dans ces moments difficiles de commémoration.

- La deuxième est celle de ces « autres » indifférents, qui préfèrent s'enfermer dans leurs chambres et d'autres qui préfèrent rentrer chez eux en vacances au moment où les autres commémorent le génocide commis sur le site universitaire.

- Une troisième figure est celle de ceux qui sont encore porteurs de l'idéologie du génocide, ils nient les faits, ils entretiennent la discrimination, ils se pensent exclus du pouvoir. Les écrits relevés sur les mûrs des toilettes des étudiants de l'UNR affirment encore l'ethnicité, la vengeance et la discrimination en promettant l'ultime extermination des Tutsi et de les chasser définitivement du pouvoir38(*).

Une perspective de recherche intéressante pour aborder les questions en rapport avec la mémoire, l'idéologie du génocide ou encore l'espace de parole dans les milieux rwandais. Pourquoi ces étudiants préfèrent-ils ce moyen de communication ? Quel impact sur la conduite des activités de commémoration à l'Université Nationale du Rwanda ? Ces multiples figures de l'étudiant sont chaque année évoquées. Le rescapé sollicite l'effort des autorités universitaires pour pouvoir sensibiliser et bannir les comportements indignes affichés par certains étudiants et fonctionnaires de l'université pendant la commémoration du génocide.

II.2. Le personnel et les autorités universitaires : deuxième figure de l'autre.

L'AERG est une association comme tant d'autres qui sont réunies dans l'Association Générale des Etudiants de l'UNR et qui est devenue la « National University of Rwanda Student Union, NURSU ».

L'AERG travaille en collaboration avec l'UNR. Les autorités nous soutiennent par plusieurs initiatives. Le gouvernement rwandais à travers l'UNR octroie des bourses et des logements aux étudiants rescapés du génocide, même si ces bourses sont jugées insuffisantes par la plus part de nos enquêtés. L'université apporte également son soutien à travers l'association des étudiants de l'UNR, dans la préparation de la commémoration du génocide de chaque année.39(*) Elle réserve le grand auditoire pour les activités de commémoration pendant toute la semaine de deuil national. Les conférences s'y tiennent, les discours s'y prononcent et les films s'y projettent40(*) ; alors que les témoignages sont donnés pendant les veillées de deuil sur le site mémorial construit à l'entrée principale de l'UNR. C'est effectivement ces quatre grandes activités qui caractérisent la commémoration du génocide à l'UNR.

Cet état de chose nous amène à nous interroger sur certaines attitudes de l'UNR par rapport à son « soutien » apporté à l'AERG. Pourquoi l'UNR ne prendrait-elle pas en charge les activités de commémoration à l'UNR ? Il est indispensable que les rescapés soient les premiers protagonistes de la commémoration, cependant la participation ne serait pas moins forte à notre avis si c'était l'UNR qui prenait en charge les activités de commémoration. Si l'UNR met en place des comités ad hoc pour organiser différentes activités41(*) de même l'engagement de l'UNR en tant qu'institution ne devrait pas se réduire à un simple soutien financier à l'AERG ou aux discours prononcés lors des conférences et des cérémonies commémoratives. Les expressions souvent répétées par les membres de l'AERG réaffirment les propos de nos enquêtés qui considèrent que la commémoration est réservée aux seuls rescapés. Lors des conférences débats et les veillées sur le site mémorial de l'UNR, on peut entendre de la bouche des rescapés, « merci d'être venu nous soutenir », « merci pour votre aide, merci pour votre soutien », « nous vous demandons de continuer à nous soutenir »42(*). Il est indéniable que c'est d'abord un soutien aux rescapés du génocide, cependant l'UNR en tant qu'institution insisterait sur cet aspect en sensibilisant la communauté universitaire à une plus grande et active participation. Si on admet que le génocide est un crime contre l'humanité, c'est cette même humanité toute entière qui prendrait en charge des activités de sa commémoration.

Parallèlement, peut-on observer qu'au niveau national, les activités sont prises en charge par l'Etat à travers sa Commission Nationale de Lutte contre le Génocide et non pas par IBUKA43(*) ni par l'AERG national.

Comment les membres de l'AERG perçoivent-ils le rôle du gouvernement dans la commémoration du génocide à l'UNR ? Les propos de nos enquêtes reviennent généralement sur l'aspect financier, la bourse aux étudiants et l'envoie des conférenciers :

II.3. Les autorités politico militaires

Une autre dernière figure de « l'autre » considérée dans cette réflexion est celle des autorités politico-militaires souvent évoquées dans les discours le jour de la commémoration. Comment les membres de l'AERG perçoivent-ils le rôle joué par les autorités politiques et militaires tant au niveau national que régional ? Quelles sont les attentes de l'AERG par rapport à ces instances politico-militaires ?

L'appui du gouvernement est déjà formalisé et prévu dans la constitution rwandaise. Toutes les lois sont conçues dans l'esprit de l'unité et la réconciliation nationale. En son chapitre II, article 9, en son premier alinéa relatif aux principes fondamentaux, les deux premiers principes se rapportent directement au génocide et la lutte contre son idéologie.

Plus loin au chapitre IV, en son article 179, au troisième alinéa, la constitution rwandaise prévoit la mise sur pied d'une Commission Nationale de Lutte Contre le Génocide ayant pour mission de plaider pour la cause des rescapés du génocide à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.

L'AERG se base donc sur ces dispositions constitutionnelles pour adresser aux autorités politico-militaires reconnaissance et doléances : « Le gouvernement nous appui en nous envoyant des différentes autorités pour donner des conférences et prononcer des discours en son nom. Les services de militaires et la police sont quant eux avec nous le plus souvent et nous leur demandons de renforcer la sécurité par leur présence et leur soutien »44(*).

L'opinion du représentant de l'AERG fait évidement une distinction entre la figure et le rôle du politicien et du militaire dans la période de commémoration.

Ces deux perspectives sont au coeur du discours du rescapé, membre de l'AERG. Le gouvernement n'est pas que protecteur mais aussi dispensateur des biens et des services. Les thèmes des conférences reviennent d'une part sur l'histoire du pays, le génocide et son histoire, et d'autre part, sur les réalisations et le processus de reconstruction nationale45(*). Les discours sont rassurants et ne cessent de donner sens aux événements. Une « vrai lecture »46(*) du passé est soigneusement argumentée.

Les services de sécurité, sont souvent représentés par des officiers militaires et policiers de haut rang au niveau de la province du sud. Leur « bravoure » et leur engagement « infaillible » sont sans cessent répétés par les représentants de l'AERG. Ils ont sauvé des nombreuses vies au prix de leur sang. Ils sont des « héros », qui ne se lassent pas de protéger les rescapés éparpillés sur toutes les collines du Rwanda qui subissent encore des menaces, voir tués par les récidivistes de l'idéologie du génocide47(*).

Enfin, le souci de la survie et la menace contre les rescapés est très remarquable dans les discours des représentants de l'AERG. Son identité est encore menacée, l'idéologie du génocide est encore plus affirmée dans les langages des collègues, sur l'internet et dans les familles où s'abreuvent la plus part des jeunes universitaires.

Conclusion et perspectives de recherche

La présente réflexion avait pour objectif d'analyser d'abord le contexte et les mécanismes par lesquels la victime tente de se construire et de consolider son identité à travers un « nous », comme membre de l`AERG et membre d'une « famille » au sens de l'AERG. Dans cette perspective nous avons décelé les motifs et la raison d'être de l'AERG depuis sa création. Le contexte, les conditions de vie difficiles, l'angoisse, le besoin de survivre et d'honorer la mémoire des siens, sont autant des facteurs qui ont motivé la création de cette structure qui permet aux membres de se reconnaître et de s'entraider. Le nous ne peut s'affirmer et se construire que par rapport à un «  autre » qui permet au « nous » de se réaliser.

Ensuite, cette réflexion permet de déceler les différentes figures de l'autre et de montrer les défis auxquels se heurte la construction de l'identité de la victime, rescapée du génocide. Pour y arriver nous sommes partis des valeurs fondamentales de l'AERG et nous avons fait ressortir les différentes figures de « l'autre » à partir des discours et des opinions des rescapés membres de l'AERG.

Enfin, ces deux paramètres ont suffis pour comprendre le contexte dans lequel le l'AERG tente de réaliser ses objectifs mais aussi et surtout de saisir les motifs fondamentaux de son engagement dans l'organisation de la commémoration du génocide à l'UNR au milieu des ces « autres » qui apporte son soutien au « nous » d'une part et ces « autres » indifférents ou qui en concurrence font obstacle à la réussite de la commémoration du génocide et à sa mémoire en général. Dans ce contexte, la victime exprime sans cesse le besoin d'être reconnu en tant que telle mais aussi sollicite l'appui et le soutien des « autres » membres de la communauté rwandaise.

L'enjeu est de taille et le défi est encore majeur. En effet, la participation à la commémoration reste faible ou du moins passive voire combattue au sein de la communauté universitaire. Par conséquent, le défi de construire une la mémoire collective (ou nationale) exige encore un effort soutenu et l'engagement de tous les niveaux et acteurs de la communauté rwandaise.

Rappelons enfin que cette recherche s'inscrit dans une perspective de recherche doctorale sur la gestion politique de la mémoire. Elle ne saurait donc pas être exhaustive à ce niveau.

Si on en reste à la commémoration du génocide à l'UNR, plusieurs pistes de recherche sont envisageables. Une première orientation prendrait en compte tous les aspects de la commémoration à l'UNR, incluant le sens des mots, les interactions entre différentes figures et les articulations entre les différents niveaux du pouvoir dans l'organisation de la commémoration au Rwanda...

Indications bibliographiques

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· WEBER M., Economie et société, Paris, Plon « Agora », T.1., 1995.

* 1 Nous adoptons ici la qualification officielle tout en reconnaissant les évolutions qui ont eu lieu depuis 1994 sur cette question au Rwanda.

* 2 Certaines de ces questions ont été posées par BUGWABARI Nicodème, dans ses manuscrits sur la conduite de la commémoration du génocide au Rwanda.

* 3 « Le chemin de soi passe par l'autre », Lire MARCEL G., L'Etre et l'Avoir, Paris, Aubier, 1935.

* 4 RICOEUR P., Soi-même comme un autre, Paris Ed. du Seuil, 1990, p.195.

* 5 BUBER M., Je et Tu,, Paris, Aubier, 1938.

* 6 JODELET D., « Formes et figures de l'altérité », dans SANCHEZ-MAZAS M. et LICATA L., (S/dir), L'Autre : Regards psychosociaux, Grenoble, Presses de l'Université de Grenoble, 2005, pp.23-47. 

* 7 LAMIZET B., Politique et identité, Lyon : P. U. Lyon, 2002, p.5.

* 8 JODELET D., Op.cit., 2005, pp.23-47. 

* 9 Le FPR est le parti au pouvoir depuis 1994 en passant par une transition allant de 1999 et les premières élections post génocide gagnées en 2003.

* 10 Ce terme reprend le nom d'une station pétrole non loin du centre ville de Kigali au rond point croissant la route vers kimihurura et celle qui continue à Remera. Ce jargon serait rapproché à la sexualité. Du fait qu'à la station toutes les voitures s'y approvisionnent, de même semble t-il les filles « sopecya »étaient des femmes faciles à convaincre.

* 11 Tandis que le jargon de «dubaï» se rapportait au produit de « dubaï » qui fait voir une bonne surface alors qu'en réalité les produits chinois n'ont pas de durabilité. Quand on dit que tel produit est de « dubaï », c'est pour te prévenir de ne pas te fier à la façade qui brille. Peut-être que le glissement de sens renvoie à l'esprit mercantile et de superficialité à ceux qui sont venus du Zaïre.

* 12 GP ou Garde Présidentielle est un accolé à ceux qui sont venus du Burundi. Un peut à parenté aux GP de l'ancien régime de Habyarimana se fiant un peut trop à la bière et à l'ambiance qu'au travail.

* 13 Au lendemain du génocide plus 120 000 présumés génocidaires arrêtés regorgent les prisons. L'Etat a perdu, non seulement, un grand nombre des juges, mais aussi personne n'est prêt à témoigner dans un contexte de génocide d'une si grande proximité culturelle entre bourreaux et victimes.

* 14 Lire WEBER M., dans DELAS J-P. et MILLY B., Histoire des pensées sociologiques, Paris Armand Colin, 2005, p.169.

* 15 Association des Etudiants et Elèves Rescapés du Génocide, (AERG), Statuts de l'Association, Février, 2002, pp.2-3.

* 16 Dans les statuts de l'AERG, ce n'est qu'aux alinéas 7, 8,9 que l'AERG se donne des objectifs en rapport avec la mémoire. Il n'est pas étonnant que les opinions des nos enquêtés s'inscrivent aussi dans cette logique.

* 17 Entretient avec l'actuel président de l'AERG, Mai, 2010.

* 18 Entretien, Mai 2010.

* 19 Entretien, Mai, 2010

* 20 Faisant référence à la discrimination et au quota ethnique dans les écoles pendant les deux dernières républiques.

* 21 Entretien, Mai 2010.

* 22 Plusieurs thèses se confrontent sur la « vraie » victime du génocide quand on évoque la victime Hutu mort pendant le génocide. On évoque les raisons de sa mort pour montrer qu'il n'est pas victime du génocide plutôt qu'il est mort pour des raisons politiques ou pour avoir fait obstacle au plan génocidaire. Certains conçoivent qu'on aurait un Hutu, victime du génocide et donc on peut avoir un hutu membre de l'AERG. Ce qui est réfuté au sein de l'AERG. Ce débat est évidement fortuit dans le contexte actuel pour autant que les critères de distinction entre Hutu et Tutsi ne relève que de la pure subjectivité. L'évolution dans la qualification du génocide révèle que le débat sur la question n'est pas forcement fortuit. Lire, SHYAKA A., « Les conflits internationaux en Afrique des Grands Lacs et esquisses de leur résolution », in Etudes Rwandaises, n°6 du CCGC, UNR, Butare, décembre 2002, pp.99-100 ; Lire également CHRETIEN, J.P., Le défis de l'ethnisme. Rwanda et Burundi : 1990-1996, Karthala, Paris, 1997, 13.

* 23 Le terme « association » est traduit par le mot en kinyarwanda « umuryango, » qui signifie famille.

* 24 Lire WEBER M., Economie et société, Paris, Plon « Agora », T.1., 1995.

* 25 WAINTRATER R., Sortir du génocide. Témoigner pour réapprendre à vivre, Paris, Payot, 2003, p.19.

* 26 Notre entretien, Mai, 2010.

* 27 Par opposition aux familles biologiques et naturelles.

* 28 BUGWABARI N., « Jeunesse et commémoration du génocide au Rwanda : le cas de l'Association des Etudiants et Elèves Rescapés du génocide, (AERG), section Université Nationale du Rwanda en Avril 2009 », inédit, Butare, 2010.p.13-14.

* 29 JODELET D., Op.Cit.,p. 26.

* 30 Notre enquête, Mai 2010.

* 31 Les universitaires viennent en masse quand il s'agit des militaires qui animent les conférences. Le franc-parler de Mr Joseph Habineza, Ministre chargé de la culture et du sport lui a valu une grande popularité dans la communauté universitaire.

* 32 Rappelons que cette analyse est faite à la veuille des élections présidentielles prévues en Août 2010. Le discours présidentiel du 7 avril 2010 à la commémoration du génocide, fait une forte référence à la démocratie, aux échéances électorales et surtout aux conditions sécuritaires à l'intérieur du pays.

* 33 Bien que la CNLG à envoyé à toutes les institutions et instances du pouvoir public les grandes orientations des thèmes à discuter pendant la commémoration, il est indispensable que le manuel d'histoire tant attendu soit disponible. La CNUR en charge de ce travail a entrepris ce travail délicat qui a été remis aux mains des historiens de l'UNR pour la plus part.

* 34 Rappelons que depuis 2010, les activités de commémoration ont été décentralisées aux niveaux des cellules et des secteurs. Ce qui justifie que les efforts sont éparpillés quant il s'agit de la commémoration à l'UNR. Nous y reviendrons dans les lignes suivantes.

* 35 Couleur mauve symbolise le deuil. Il est de coutume au Rwanda que le deuil soit symbolisé par le port au coup ou sur le bras d'un foulard de couleur mauve.

* 36 BUGWABARI N., Op Cit., p14.

* 37 NSANZUBUHORO, N. Eric, La mémoire du génocide et la problématique de sa gestion politique au Rwanda. Cas de la mairie de la ville de Ruhengeri,(mémoire), UNR, 2003, p.5, lire aussi VIDAL C., « Les commémorations du génocide au Rwanda », in Les Temps Modernes, n° 613, pp1-46.

* 38 Lire les recherches récentes d'Evariste NTAKIRUTIMANA sur « Les paroles traumatisantes : un défi langagier à relever », communication faite au colloque international sur le génocide perpétré contre les Tutsi : 16 ans après le génocide, organisé par la Commission Nationale de Lutte contre le Génocide, Kigali, 4-6 Avril, 2010. L'auteur relève et analyse les écrits qui sont sur les mûrs dans les toilettes des étudiants à l'UNR. Il démontre que ces étudiants entretiennent encore les idées discriminatoires et préconisant l'extermination totale des Tutsi, rescapés du génocide.

* 39 Cette association jadis connue sous le nom de l'Association Générale des Etudiants de l'Université Nationale du Rwanda, AGEUNR, s'est dotée d'un nouveau nom Anglais « National University of Rwanda Student Union, (NURSU).

* 40 Une particularité de cette année, c'est qu'on a découragé la projection des films sur le génocide sans censure au préalable. Le thème de l'année étant en rapport avec le traumatisme. Il a été déconseillé de montrer des films  « traumatisants ». Cette décision n'est pas accueillie de la même façon dans la communauté universitaire. Pour certains, le traumatisme n'est pas mauvais, c'est une étape nécessaire dans la thérapie pour le rescapé. Pour d'autres, s'il y'a peu de participation du côté étudiant, c'est par ce qu'il n'y avait pas beaucoup de films au programme de la semaine. Effectivement la soirée du 12 avril 2010, les étudiants étaient venus nombreux à la projection du film, alors que la veuille et quelques heures plutôt la salle était presque vide lorsque le gouverneur de la province du sud, ancien étudiant à l'UNR, donnait sa conférence. Une recherche approfondie et multidisciplinaire est indispensable pour analyser ces facteurs de motivation et les différents instruments de mémoire.

* 41 Les cérémonies de collation des grades, les autres conférences ouvertes sont généralement encadrées par les services de l'UNR ou des comités ad hoc. Il n'est pas moins étonnant que l'on trouve sur la table d'honneur l'absence visible des autorités universitaires à côté des certaines autorités invitées par l'AERG pour animer les conférences.

* 42 Des expressions qui ont toujours attiré notre attention et qui finalement nous ont inspiré cette piste de recherche

* 43 « IBUKA » qui signifie souviens-toi, est la plus grande association des rescapés du génocide qui a pour mission de préserver la mémoire du génocide des Tutsi au Rwanda.

* 44 Entretien, mai, 2010.

* 45 Nos recherches doctorales en cours étudient soigneusement ces formes de représentations officielles du passé dans leurs rapports aux représentations sociales. Notre cas d'étude se limite aux groupes qui ont suivi les leçons d'histoire transmises dans les « ingando », (sorte de camp de solidarité, organisé systématiquement pour tous les nouveaux inscrits des universités publiques et pour toutes les catégories sociales rwandaises), pour en élucider la portée et les limites d'un tel dispositif officiel de gestion du passé après le génocide.

* 46 Nous faisons référence aux versions officielles qui prétendent donner la « vraie interprétation du passé », Cette version se positionne par rapport aux écrits des colonisateurs et des missionnaires européens et de certains historiens rwandais d'avant 1994. On peut trouver la version officielle formalisée dans le manuel de formation pour les « ingando » et d'autres formations, de la Commission Nationale pour l'Unité et la Réconciliation, Octobre, 2006.

* 47 Mot de circonstance du représentant de l'AERG au site mémorial du génocide à l'UNR, 13 avril 2010.