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La perestroika ou réformer l'irreformable

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par Vincent Geraud
Université de Toulon La Garde - Master 1 2006
  

Disponible en mode multipage

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SOMMAIRE

Introduction.................................................4

1. Diagnostic des dysfonctionnements du système.7

11 Fonctionnement de la planification centralisée soviétique et ses implications................................7

111. Traits généraux de la centralisation............................... 7

112. Le financement du plan............................................ 9

113. Le système bancaire............................................... 10

114. Le commerce extérieur............................................. 11

115. Un faible progrès technique......................................12

116. Emergence d'économies parallèles..............................13

117. La planification : une logique à long terme.....................16

118. Problème induit par le système d'économie planifiée........18

119. Le rôle passif de la monnaie.....................................19

12 Le salariat et l'organisation du système..............21

121. Problème sur le marché du travail................................21

122. Organisation et planification de l'industrie.....................22

123. Organisation de l'économie......................................23

124. Organisation de l'agriculture, des formes de propriété inadaptées..........................................................................24

125. Organisation de la production déficiente et économie de pénurie..............................................................................25

126. Le rôle des syndicats..............................................30

127. Démographie, Rémunération et problèmes de répartition... 31

128. Tendance de consommation..................................... 33

129. Pénurie de main d'oeuvre et suremploi......................... 34

2 La perestroïka comme réponse aux dysfonctionnements....................................... 36

21. Les tentatives antérieures de réforme du système36

22. Mise en oeuvre de la transition : la perestroïka........... 38

221 Traits généraux de l'économie de transition............. 38

222 Justification de la perestroïka.............................. 39

23. Les réformes du coeur du système économique............ 42

231. Dégraissage de la hiérarchie bureaucratique........... 43

232. La réforme des salaires................................... 44

233. Retour du commerce de gros............................ 45

234. La réforme des prix....................................... 45

235. Refonte du crédit.............................................46

236. Réforme de la monobanque............................. 47

237. Réorganisation de la R&D................................ 47

24. Réformes périphériques de nature économique........... 48

241. Le commerce extérieur................................... 48

242. Réforme de l'agriculture.................................. 50

25. Les réformes périphériques dépassant le cadre de l'économie.................................................................... 53

26. Bilan et implosion du système................................ 57

Conclusion................................................... 64

Bibliographie.............................................................66

Introduction

L'économie soviétique se trouve au début des années 80 dans une situation alarmante. Son système économique basé sur une économie centralement planifiée révèle bien des imperfections. Ces incohérences sont alors le résultat d'un demi-siècle d'immobilisme devant un système qui se fissure. Le système de planification centralisé instauré en URSS à la fin des années 20 est resté pour l'essentiel inchangé pendant les cinquante années qui ont suivi. Evidemment, les différents gouvernants ont tous leur part de responsabilité à des degrés divers. En effet, si Khrouchtchev a tenté, sans succès, des changements, il n'en a pas été de même pour ses successeurs. En atteste l'ère Brejnev qui dirigea le pays pendant vingt ans, et dont le passage au pouvoir fut marqué par un immobilisme absolu et qualifié par Gorbatchev de période de stagnation. Enfin, le passage des gérontocrates Andropov et de Tchernenko sont quasi négligeables en raison de leur durée (trois ans à eux deux !), mais n'en sont pas moins révélateurs d'une tendance au conservatisme et au statu quo.

Ainsi à son arrivée au pouvoir, Gorbatchev trouve l'économie dans une situation catastrophique dans laquelle les dysfonctionnements systémiques sont la règle et l'efficacité  l'exception. Les facteurs d'inefficacité touchent toutes les composantes de l'économie et repose sur des causes de natures idéologique, organisationnelle, systémique... Ces innombrables incohérences amènent à s'interroger sur la pertinence de la planification en tant que mode de fonctionnement économique mais aussi dans la façon de la pratiquer avec les modes d'organisations qui en découlent. Les caractéristiques en terme de monnaie, de marché du travail (et de ses conséquences sur les salaires), de conditions de travail, de comportements individuels d'un tel système s'éloignent largement de ce que l'on a l'habitude d'observer dans les systèmes capitalistes traditionnels. C'est donc dans un état d'esprit volontariste que Gorbatchev a souhaité rompre avec l'héritage d'une certaine pratique de la planification et sortir le pays d'un système qui le conduisait vers un inexorable déclin. Ainsi la perestroïka qu'il lance à partir de 1985 pose le problème de la transition. Cette transition du plan vers le marché a été aujourd'hui adoptée par la totalité des économies socialistes européennes avec plus ou moins de succès. Elle se retrouve devant un choix : soit, elle choisit de réaliser le passage ambitieux, mais risqué, de l'économie soviétique dans l'ère moderne, soit, elle maintient un système, certes archaïque, mais qui a fait la preuve de son efficacité quant à l'atteinte de ses objectifs idéologiques.

L'étude de l'économie russe nécessite une approche particulière car il est impossible d'évoquer cet héritage sans évoquer le poids de l'histoire et le rôle de l'idéologie. En effet deux éléments d'analyse se dégagent :

D'une part, l'économie soviétique n'a pas le même statut d'autonomie par rapport aux autres composantes de la vie sociale dans les pays occidentaux. Toutes les dimensions du système social soviétique sont intimement liées, mais elles semblent largement déterminées par l'idéologie et la politique. Idéologie par la double utopie communiste d'édification d'une société sans classe et d'entraînement du reste de l'humanité dans le sillage de la révolution. Politique ensuite par la prise en charge par un parti, très fortement organisé, de l'ensemble de la vie sociale d'un pays immense pour mettre en oeuvre, envers et contre toutes les résistances, cette utopie. Ainsi, l'économie ne peut être comprise que par référence à la politique et à l'idéologie.

D'autre part concernant les comportements de la population, ceux-ci ne sont pas dictés par l'appartenance à un groupe ou à une classe sociale. En Union soviétique les comportements sont d'abord individuels, même s'ils sont soumis à des contraintes étatiques très fortes. Il en résulte qu'aux décisions politiques, prises souvent de façon arbitraire dans le domaine économique, vont répondre des comportements rationnels d'ajustement individuels. Par exemple une baisse de salaire réel va provoquer non pas un mouvement de protestation ou de grève, mais une augmentation de l'absentéisme.

Il apparaît donc important de poser avant toute analyse ces ressorts psychologiques qui contribuent à expliquer la trajectoire de l'économie soviétique.

Cette trajectoire a été sinueuse pour l'économie. A cet effet, la perestroïka et la glasnost devaient aider à sortir de la crise grâce à une réforme de nature principalement économique mais s'attaquant aussi aux problèmes concernant la société, l'administration le système politique et les relations internationales. Gorbatchev s'attaqua à ces divers problèmes mais se heurta à l'obstruction de tous ceux qui bénéficiaient du système. C'est pourquoi on peut résumer la perestroïka en disant qu'elle s'apparente avant tout à une lutte entre un homme voulant réformer son pays avant qu'il ne s'effondre totalement et les inerties d'un système tentaculaire dont profite une classe de privilégiés.

Ainsi nous nous interrogerons tout au long du mémoire sur ce qui a poussé Gorbatchev à réformer l'économie russe et pourquoi cette réforme n'a pas connu le succès escompté ?

Nous nous efforcerons de répondre à ces interrogations en démontrant dans une première partie en quoi la perestroïka était nécessaire en expliquant les dysfonctionnements de ce système.

Dans un second temps nous expliciterons le contenu des réformes de Gorbatchev et nous expliquerons les raisons de leur échec.

1 Diagnostic des dysfonctionnements du système

11 Fonctionnement de la planification centralisée soviétique et ses implications

111. Traits généraux de la centralisation

Qu'est ce que la planification ?

A l'instar du marché, les représentations que l'on peut se faire de la planification sont parfois simplistes et peu réalistes. En Union soviétique, le plan est une somme de nombreux plans hiérarchisés, qui constituent un ensemble de projets initiés des plus hauts niveaux de la hiérarchie économique vers les niveaux inférieurs. Cet ensemble de plans doit aboutir en fin de compte à une cohérence globale. Néanmoins «la planification doit, en réalité, être comprise comme un processus ininterrompu, complexe, mouvant et contradictoire, comme un ensemble de rapports économiques qui s'établissent entre les divers agents de la structure économique, et dans lequel les différents plans ne représentent qu'un moment, certes important, mais lui-même transitoire»1(*). Il convient donc de différencier dans l'analyse élaboration et exécution des plans, compte tenu des différences considérables entre le plan sous son aspect formalisé et le même plan dans son processus réel dans lequel apparaissent des rapports de force entre agents aux motivations antagonistes.

La planification soviétique combine les différents aspects décrits ci-dessus : elle peut être décomposée d'une part en une planification plutôt indicative à moyen long terme (plans quinquennaux et orientations à dix ou quinze ans) qui correspond à une stratégie de développement à très long terme défini par le parti, et d'autre part en une administration économique (la planification annuelle), beaucoup plus détaillée et impérative, qui assure la gestion courante des activités de l'Etat Monopole.

La planification centralisée est considérée comme un instrument privilégié des économies socialistes. Ce système est basé sur un pouvoir de décision détenu par le centre qui choisit les grandes orientations macroéconomiques (nous y reviendrons par ailleurs). Une telle organisation peut apparaître efficace, mais induit des difficultés dans le fonctionnement. C'est un des aspects qu'aborde W. Brus dans ses ouvrages2(*). Le point de départ de sa réflexion est constitué par la constatation des difficultés réelles rencontrées par une certaine pratique de la planification centralisée dans les pays socialistes. Parmi les difficultés on constate que plus une économie nationale se diversifie, plus le nombre des produits qu'on y fabrique s'accroît, plus les techniques de production mise en oeuvre se multiplient, plus, aussi, une forme déterminée de centralisation risque de devenir inefficace. En effet le centre peut se trouver submergé par le nombre et la complexité des problèmes à régler et par la multitude des connaissances et des informations dont il faut disposer pour les résoudre correctement. Ceci induirait la mise en place d'une certaine forme de décentralisation et, également, poserait le problème des diverses formes de liaisons entre unités de production. Par ailleurs on peut dire que, si la centralisation des décisions est effectuée dans de mauvaises conditions, il existe un risque considérable de voir se multiplier les décisions non fondées, irréalistes ou totalement inadéquates. Ceci peut, non seulement freiner le développement des forces productives mais encore aboutir à une situation ou les décisions prises centralement deviennent formelles. Ainsi, dans ce cas, le contrôle réel s'effectuant alors à un autre niveau que celui dont on proclame l'autorité peut entraîner des conséquences de plus en plus difficiles à maîtriser.

Pour poser une justification économique au recours à une économie planifiée, Brus explique que « la supériorité du système socialiste sur le capitalisme se traduit par la possibilité d'utiliser pleinement les capacités productives (...), le socialisme est non seulement un système plus juste mais aussi plus rationnel du point de vue économique. », il souligne pour illustrer cela le confort social pour la main d'oeuvre que représente la suppression du chômage structurel, ou encore le sentiment d'appartenir à un système plus égalitaire.

Néanmoins il n'élude pas les conséquences négatives de la planification. En effet il met en exergue les défauts du système parmi lesquels il perçoit en la non stimulation du travailleur (qui se voit assurer salaire et emploi) une limite importante.

De manière plus générale un ensemble particulièrement complexe est lié d'une part à la question de la direction économique centralisée et, d'autre part, aux conditions exigeant un développement maximum de l'initiative de tous les maillons économiques et une participation active des masses à la gestion. L'émulation active, créatrice des masses dans l'activité économique suppose une marge d'autonomie des maillons économiques, or, la centralisation signifie quelque chose de diamétralement opposé c'est à dire la concentration du pouvoir de décision.

L'examen précis des relations plan/marché dans l'économie soviétique nous permet donc de dire que plan et marché cohabitent en s'opposant.

Brus explique en conséquence que si la planification à des vertus et s'appuie sur des fondements théoriques, la pratique en situation de celle-ci amène à des incohérences que nous nous efforcerons de décrire.

112. Le financement du plan

La planification financière, dans le cadre du plan quinquennal, doit assurer que les entreprises et les ménages disposent de suffisamment de revenus pour pouvoir acquérir les biens et les services produits dans le cadre du plan. Le plan financier se décompose en plusieurs plans imbriqués : Le budget de l'Etat, la planification des crédits, la planification des liquidités, la balance des revenus et des dépenses des ménages.

Le budget de l'Etat établi par le ministère des finances draine des revenus principalement en provenance des entreprises et des ménages. Les deux principales sources de revenus du budget proviennent, chacune pour 30% de l'impôt sur le chiffre d'affaire et de l'impôt sur les profits dégagés par les entreprises. Le reste provient de différentes sources, l'impôt sur le revenu des personnes privées qui est relativement faible, et l'impôt sur les salariés de l'Etat.

L'impôt sur le chiffre d'affaire est intégré dans le prix des biens de consommation.

Du coté des dépenses, le budget affecte une grande partie des ressources (60%) à des usages qui ne peuvent pas être financés par le revenu des ventes des entreprises. Dans cela on trouve le financement des infrastructures, des services collectifs, mais aussi et surtout une grande part de la production par le biais de prêts et subventions à la production courante dont 30% sont utilisés au financement de la culture et de la science et seulement 5% sont consacrés au financement de la défense. Concernant la défense la réalité serait supérieure à 5% ; on estime en réalité à 15% le poids des dépenses militaires qui serait en fait affectée à différents postes des dépenses budgétaires3(*). Il apparaît par exemple que le poste «financement de l'économie nationale» contient les frais de production des armements ou encore le poste«dépenses socio-culturelles» qui contient le financement de la R&D militaire. On est donc loin de la transparence.

113. Le système bancaire

Dans la mise en oeuvre de la planification, la Banque nationale (gosbank) occupe une place prépondérante.4(*) Elle assure plusieurs fonctions qui sont normalement remplies dans les économies du marché, par plusieurs institutions : elle est à la fois banque d'émission, Trésor public, banque de dépôts, banque d'investissements. Elle assure les opérations financières pour le compte de l'Etat et sert de banque aux entreprises, elle collecte les dépôts provenant des ménages : elle émet la monnaie, détient les réserves d'or et de devises étrangères, collecte les impôts pour le compte du ministère des finances, détient les fonds de l'Etat et assure la distribution des subventions aux entreprises. Parallèlement, elle assure d'autres fonctions spécialisées comme les prêts sectoriels (construction, commerce extérieur), collecte de l'épargne des ménages. C'est donc un système monobancaire. Par ailleurs la Banque centrale joue un rôle essentiel dans la centralisation des ressources financières des entreprises.

Elle analyse les prêts et les subventions à destination des entreprises et elle gère les revenus et les liquidités de celles-ci, leur interdisant de mobiliser les ressources, d'opérer des prêts à d'autres entreprises. La banque d'Etat peut ainsi contrôler tous les revenus et les transactions réalisées entre les entreprises, vérifier leur conformité avec les plans qui les concernent. Cela constitue le contrôle du plan par le rouble. Parallèlement, la Banque d'Etat établit le plan de crédit à l'économie en répartissant les crédits planifiés parmi les entreprises d'Etat et les coopératives ainsi qu'un plan de liquidités prévoyant le volume de monnaie nécessaire pour assurer les transactions entre les différents agents économiques.

Théoriquement, le plan prévoit que la totalité de l'offre doit être consommée par les ménages. La réalité ne vérifie pas cela. En effet, les revenus des ménages sont supérieurs à la somme des ventes. Les ménages ne peuvent pas consommer la totalité de leur revenu et se trouvent en situation de surliquidité. Ceci s'explique notamment par une pénurie des biens disponibles sur le marché5(*).

La spécificité dans ce cas précis se situe dans le fait que, là où le fonctionnement naturel du marché aboutirait à l'absorption de cette surliquidité par un phénomène d'inflation, la fixation des prix (cf. le rôle passif de la monnaie) empêche de fait toute tendance inflationniste. Cet excédent monétaire de la population est donc utilisé dans des circuits parallèles et notamment dans la seconde économie (cf. La seconde économie : le secteur privé légal et illégal)

114. Le commerce extérieur

Contrairement à l'idée que l'on peut se faire selon laquelle l'URSS aurait une économie quasi autarcique, le commerce extérieur joue un rôle important. L'Etat a, en Union Soviétique, le monopole du commerce extérieur. Comme tous les participants au marché mondial, l'Etat soviétique a intérêt à échanger et à se spécialiser. Cette spécialisation s'est opérée notamment dans les productions pétrolière et gazière dans un premier temps, puis agricole dans un second temps.

Pierre Georges explique dans son ouvrage6(*) que le fonctionnement du commerce extérieur en URSS est centralisé par le ministère du commerce extérieur. Il achète aux entreprises soviétiques aux prix intérieurs les produits qu'il exporte contre les devises à l'étranger, et réalise les opérations inverses pour les importations. Pour décider de la spécialisation, le ministère du commerce extérieur applique la procédure suivante :

- Tout d'abord, il compare les prix relatifs internationaux et intérieurs pour sélectionner les produits à exporter et à importer

- Ensuite, il recherche le maximum de différence entre importations et exportations valorisées aux prix intérieurs

- Enfin il fait produire aux entreprises nationales les exportations prévues

Pour faciliter ces tâches, le ministère convertit les prix étrangers exprimés en toutes sortes de devises, en une unité de compte spéciale appelée rouble devise selon un barème de change unique.

Ensuite existe le rouble intérieur qui est une monnaie inconvertible. Chaque produit dispose d'un coefficient spécifique : par exemple, dans le cas céréales/petrole, 1$ vaut 1 rouble pour les céréales, mais 1$ vaut 0,4 roubles pour le pétrole. Les négociations commerciales de l'Etat monopole soviétique avec d'autres Etats portent donc en général sur des paquets d'échanges, et doivent donc se faire séparément avec chaque Etat : c'est donc un système de bilatéralisme.

Le bilatéralisme a des inconvénients. Il tend, en effet, à réduire le volume des échanges aux capacités d'exportations du pays qui a les plus faibles capacités, ou d'obliger le pays ayant des capacités plus élevées d'accepter des biens dont il n'est pas très demandeur.

115. Un faible progrès technique

Le culte du progrès technique constitue depuis longtemps un des piliers de l'idéologie soviétique officielle, surtout depuis que le régime s'est fixé comme but, il y a cinquante ans, de rattraper et dépasser les pays capitalistes avancés. Pourtant, l'Union soviétique connaît un décalage important entre la science et la production. En effet son appareil scientifique est considérable, mais trop souvent la science est coupée des bureaux de réalisation et ceux-ci de la production. De plus on observe dans le comportement des managers une attitude concentrée sur le court terme. (Aspect que l'on retrouve aujourd'hui dans le capitalisme traditionnel pour des raisons différentes). La réalisation du plan en cours demeure leur préoccupation principale. Or le progrès technique recèle en lui-même la nécessité d'une vision à long terme. De plus l'innovation suppose une prise de risque qui n'est pas stimulée dans un tel système. Ces blocages en terme de possibilités d'innovations prennent trois formes :

- Une modification technique pourrait induire un temps d'adaptation qui pourrait nuire à la réalisation du plan.

- La prééminence d'objectifs quantitatifs n'incite pas spécialement à l'amélioration de la qualité

- La rigidité du système de prix (cf. rôle passif de la monnaie) fait que l'entreprise ne profite pas d'une amélioration de la productivité.

On comprend ainsi le peu d'intérêt qu'ont les gestionnaires à innover.

Par ailleurs la possibilité pour les entreprises de financer les réparations en capital sur leurs fonds d'amortissement pousse les entreprises à réparer et maintenir en activité des équipements souvent obsolètes. Abel Aganbeguian7(*) conseiller économique de Gorbatchev explique que les inconvénients de cette situation sont multiples :

- L'hypertrophie des dépenses de réparation

- La ponction de force de travail sur les productions existantes, puisque l'ensemble de l'investissement va aux nouvelles constructions

- Le maintien d'un fort taux de travaux manuels

- La baisse du rendement du capital en raison d'équipements obsolètes et du fait qu'une partie des emplois reste vacante

Ainsi les unités ont comme particularité d'avoir en même temps des équipements anciens et très récents. Ces différences considérables ne permettent pas la mise en place de normes de production communes et compliquent les effets de la planification.

116. Emergence d'économies parallèles

Comme nous l'avons noté précédemment, les incohérences de la planification, y compris les problèmes de pénurie, aboutissent à l'apparition d'économies parallèles en plus de l'économie dite officielle dans le cadre du plan. En effet sur les marchés du travail et de la consommation, la planification engendre un déséquilibre des relations Etat/ménages. Ce déséquilibre est compensé par l'activité autonome de la population et l'existence de marchés libres. A l'intérieur de l'Etat, le marché ne peut jouer en raison du rationnement, qui sépare les secteurs prioritaires et non prioritaires. Ainsi, s'esquisse une répartition de l'économie en trois grands domaines : l'Etat monopole prioritaire ; l'activité autonome des ménages ; l'Etat monopole « normal » 8(*)

La première économie : planification officielle et parallèle

La première économie est la plus étendue du point de vue des activités couvertes (elle représente ¾ du revenu national) : Elle concerne les activités de l'Etat monopole. C'est ce qu'on appelle l'économie officielle. Pourtant son fonctionnement ne peut être analysé qu'en référence aux deux autres économies.

Théoriquement soumis au processus de planification l'Etat monopole non prioritaire s'en éloigne considérablement dans la réalité, que ce soit dans l'élaboration ou l'exécution des plans. La centralisation idéale des activités se trouve ainsi mis à mal, cédant ainsi la place à un système ou l'autorité centrale rencontre des difficultés à maîtriser les contradictions internes du système parmi lesquels l'économie de pénurie décrit ci dessus. La falsification de l'information est une tendance lourde dans l'économie soviétique qui pousse l'Etat à engager en permanence plus d'investissements que ne lui permettrait la capacité de production des secteurs de l'équipement et de la construction. En atteste la propension à la dissémination des chantiers qui n'est qu'un symptôme de ce surinvestissement qui, du reste, est loin de conduire automatiquement à une croissance rapide. En effet, rappelons qu'il est motivé par la surtension du plan (matérialisé par des objectifs élevés) et qu'il est le résultat de la volonté des entreprises et des ministères de réaliser le plan à tout prix. Il n'est donc pas surprenant de constater une baisse permanente de l'efficacité des investissements.

Ces tendances de l'économie socialiste ont ceci en commun qu'elles reflètent une situation où le propriétaire légal (le parti) serait dépossédé de son pouvoir de décision au profit de ses gérants, des cadres de l'Etat monopole, et du personnel de l'entreprise.

On constate que de nombreux intérêts communs unissent le personnel des entreprises et leur direction : obtenir un plan facile, gagner des primes, maintenir un niveau de main d'oeuvre excédentaire par rapport aux besoins réels. Cette situation permet d'envisager une sorte d'accord tacite entre les deux parties.

De plus, on observe aussi la coalition possible de l'entreprise et de son ministère de tutelle : décrocher des investissements supplémentaires, rechercher des accroissements de dimension, gages d'une autonomie de décision par rapport à ce que supposerait une spécialisation efficace. Le résultat de ces coalitions ferait alors apparaître l'économie soviétique comme beaucoup plus fractionnée que ne le suppose la planification centrale, aboutissant à une situation ou les lobbies se disputeraient les ressources arrachées à un pouvoir central affaibli.

Néanmoins il convient de préciser que ce mécanisme concerne surtout la part de l'économie de l'Etat-monopole non prioritaire. Or, les mécanismes de l'économie parallèle ne fonctionnent que parce qu'il existe à coté un Etat monopole prioritaire.

La seconde économie : le secteur privé légal et illégal

L'activité des ménages soviétiques est très largement liée au secteur public ou quasi public (officiellement 97% des revenus des ménages salariés et 75% des ménages kolkhoziens). Néanmoins, à l'instar d'autres pays européens, il existe en union soviétique une économie privée plus importante qu'il n'apparaît officiellement. Les principaux postes des revenus privés sont outre le lopin individuel officiellement recensé, la production au noir d'alcool, la prestation de services divers (location, éducation, soins médicaux et dentaires, réparation et entretien de biens durables), des activités de construction ou de finition des logements, auxquelles s'ajoutent les produits du vol et de corruptions diverses. Ainsi on peut donc dire que la seconde économie apparaît comme l'ensemble des réactions individuelles de la population à toutes les formes de contraintes engendrées par l'intervention de l'Etat. Sa définition peut donc s'élargir pour comprendre trois types de comportement des ménages : Tout d'abord la recherche d'autonomie économique par rapport à l'état : La population soviétique est soumise à des contraintes sur les marchés officiels : Elle ne peut se procurer les biens de consommation qu'elle souhaiterait au moyen de ses revenus monétaires, elle est de plus tenue de respecter les réglementations concernant l'emploi (obligation de justifier d'une activité salariée). Pour absorber ces déséquilibres, la population s'appuie sur l'existence des lopins individuels et des marchés kolkhoziens, qui leur permettent de vendre des biens à prix libres (donc élevés), ce qui incite les titulaires de lopin à répondre à la demande. Ainsi on constate que les deux ingrédients de réactions spontanés des ménages aux déséquilibres officiels sont : d'une part une demande excédentaire de biens de consommation non satisfaite par l'Etat (produits alimentaires), d'autre part les facteurs de production mobilisables au moyen d'une rémunération élevée (surfaces cultivables, bâtiments, bétail...).

Ces deux ingrédients sont donc présents dans l'ensemble de la seconde économie et permettent à la population Soviétique de résorber les insuffisances de la planification en organisant une production répondant à ses besoins réels au moyen de ses capacités propres.

Le second type de comportement des ménages concerne l'exploitation individuelle du secteur public. Ce sont des pratiques que l'on trouve notamment dans l'industrie et la construction. Il est en effet fréquent de voir des ouvriers détourner des fournitures en vue d'une utilisation non prévue par le plan. De plus il est important de préciser que ces vols prennent d'autres formes parmi lesquelles la plus importante concerne le vol de temps de travail c'est à dire l'absentéisme sous toutes ses formes. Ces différents vols nécessitent en général des complicités obtenues notamment au moyen de corruptions diverses

Enfin les comportements asociaux peuvent être soulignés. Ils sont dus à une insatisfaction individuelle face aux contraintes de l'Etat. Ces comportements concernent particulièrement l'alcoolisme contre lequel les autorités politiques ont souvent tenté de lutter sans parvenir à l'enrayer significativement. Il convient de rappeler à quel point les enjeux de cette lutte sont considérables pour le pays. Elle vise plusieurs finalités : tout d'abord sanitaire et démographique : que ce soit au niveau des maladies, des accidents du travail et de la circulation ou encore l'augmentation des naissances d'enfants handicapés.

Ensuite idéologique : l'alcoolisme étant considéré contraire aux idéaux communistes et à une image de rigueur.

Sociale enfin : l'alcoolisme étant une des causes les plus importantes de divorces dégradant ainsi le rôle de la cellule familiale dans l'éducation des enfants notamment.

La troisième économie : le secteur prioritaire planifié

Elle correspond à la production de biens de « destruction » ; cette section regroupait toute la production nécessaire au fonctionnement et au développement des forces armées. (Entretien des hommes, armement, munitions et enfin les infrastructures correspondantes).

La particularité fondamentale du secteur militaire est qu'il est le seul secteur à subir une concurrence, celle de son homologue américain. Ce secteur a longtemps été soumis à la nécessité de maintenir un niveau de défense crédible aux yeux de l'autre superpuissance et ne pouvait, de ce fait, pas se permettre d'avoir un fonctionnement analogue à celui de la première économie (c'est à dire marqué par des irrégularités de l'approvisionnement, une mauvaise qualité des produits...) Ainsi on peut dire que la troisième économie est la seule qui soit réellement et efficacement planifiée.

Concernant les relations entre l'économie militaire et civile, il existe entre elles une interdépendance, les ministères de l'industrie d'armement ayant aussi une production civile. Le consommateur militaire dispose d'un rapport de force important car généralement plusieurs entreprises sont mises en concurrence sur un même programme, par un système d'appel d'offres. Le marché de l'armement est donc le seul en Union Soviétique à être dominé par les acheteurs expliquant ainsi certainement les bonnes performances dans ce domaine et en particulier le fait qu'il montre une capacité d'innovation supérieure à celle des secteurs civils.

L'existence de ces diverses économies parallèles incite à se poser la question suivante : La planification n'est-elle alors qu'un mythe ?

A cette question on aurait tendance à répondre par la négative. Non, car bien que le fonctionnement de la première économie pourrait le laisser penser, on observe que la planification existe en fait dans sa conception originelle pour les secteurs prioritaires et notamment pour le domaine militaire. Cette grande portion de l'Etat monopole est la troisième économie de l'Union soviétique, qui est la seule fonctionnant suivant les normes officielles de l'économie planifiée.

117. La planification : une logique à long terme

Nous rappelons que la logique de la planification est de considérer que le Marché ne conduit pas systématiquement à des résultats désirables pour ceux qui y participent et que, dans de nombreux cas, une décision collective est plus avantageuse que l'action en ordre dispersé. Néanmoins le projet de planification est un projet à long terme. Cela signifie que l'on souhaite favoriser une croissance future en consacrant une plus grande part des ressources à l'investissement au détriment de la consommation immédiate. Dans ce cadre là l'Etat donne la priorité aux industries lourdes c'est à dire qu'il crée une croissance de la production des moyens de production supérieure à celle de la production des biens de consommation (notion de génération sacrifiée). Néanmoins, la priorité à l'industrie lourde évolue dans le temps. L'économiste américain Albert Hirschman9(*) a défendu la thèse de croissance déséquilibrée, dans laquelle il explique que l'économie progresse par une succession de déséquilibres car la croissance se manifeste d'abord dans certaines régions ou secteurs avant de s'étendre au reste. Il préconise donc de concentrer les efforts d'investissements sur un nombre limité de secteurs, qui auront été sélectionnés pour leurs effets d'entraînement, afin de créer des pôles de croissance. Cette situation provoquera l'émergence de goulets d'étranglement que l'Etat (en l'occurrence la planification) se donnera pour tâche de supprimer au fur et à mesure de leur apparition. C'est ainsi que, successivement, la sidérurgie, la mécanique lourde, le pétrole, la chimie ont pu devenir des secteurs leaders en termes d'efforts consentis.

Cette priorité donnée à l'industrie lourde répond à la fois aux objectifs à court terme et à long terme de l'autorité centrale. La planification donne au Centre des décisions politiques une véritable fonction d'entrepreneur. C'est le Centre qui décide de créer ou développer de nouveaux secteurs économiques. Les unités de production soviétiques n'ont aucune initiative à prendre. De même les ministères sectoriels sont en principe soumis à la coordination de l'autorité centrale qui les crée ou les restructure et leur alloue des ressources de fonctionnement ou de développement.

L'organisation hiérarchisée est donc liée à un objectif de croissance rapide. Ainsi, le type de développement qui en résulte est une croissance de type extensive, au sens ou elle résulte de la création de nouvelles unités de production et non de la modernisation des unités existantes. On préfère donc utiliser plus de facteurs de production plutôt que d'en utiliser moins, mais de façon plus rationnelle. De plus en plus inefficace, ce mode de fonctionnement était visé aux premiers temps de la planification car il répondait aux objectifs d'extension de l'emploi salarié, d'adoption de techniques de production les plus modernes et d'industrialisation des régions arriérées. Ainsi les notions de croissance rapide, priorités sectorielles, croissance extensive, organisation hiérarchisée de l'économie forment le système économique planifié. Cependant nous allons voir que ce système pose des problèmes importants une fois arrivé à une certaine maturité économique.

118. Problème induit par le système d'économie planifiée

D'une façon générale on constate qu'il existe certains problèmes récurrents liés à l'économie planifiée. Ces problèmes abordés par Brus10(*) sont de six ordres :

Le premier problème concerne les secteurs sacrifiés au prix d'une croissance rapide. Cela signifie que l'on privilégie certains secteurs (comme l'industrie lourde) au détriment d'autres secteurs (comme les services ou l'agroalimentaire). Ce type de choix a des conséquences importantes et aboutit à des retards importants à long terme pour ces secteurs. Une fois le retard pris, les programmes de rattrapage sont d'autant plus coûteux.

Le second problème concerne comme nous l'avons évoqué plus haut l'épuisement de la croissance extensive qui nécessite une main d'oeuvre supplémentaire pas forcément disponible et qui privilégie une augmentation du nombre d'unités de production. Brus explique que la difficulté ici réside dans le fait qu'une transition vers une croissance intensive qui consiste à améliorer l'efficacité des unités productives, nécessite «une capacité d'innovation et une souplesse de gestion» plus importante «en contradiction avec le modèle d'organisation hiérarchisée».

La troisième difficulté est liée à la précédente. Elle concerne pour Brus, l'incapacité de l'économie soviétique à produire des produits conformes aux désirs des utilisateurs. En effet les objectifs en termes quantitatifs de l'économie soviétique font oublier aux agents économiques la finalité de la production réside dans la satisfaction du consommateur. Ainsi le déficit qualitatif des produits soviétiques apparaît comme quasi inhérent au système.

Le quatrième problème souligné par Brus concerne la difficulté pour un centre de décision unique à maîtriser une économie complexe. La masse grandissante d'informations et les nombreuses interactions des diverses composantes de l'économie rendent difficile la maîtrise de son économie pour le centre qui peut se retrouver submergé.

Le cinquième problème, qui transparaît dans les problèmes précédents, concerne la fiabilité à long terme du système mis en place. Son efficacité a donné lieu à diverses réformes qui se sont révélées inefficaces.

Enfin, Brus considère que le plus grave des problèmes du système planifié réside dans la divergence des préférences entre l'autorité centrale et la population, et dans la difficulté du pouvoir politique à légitimer ses choix et à les faire accepter par la population. Par ailleurs il convient de souligner le poids de l'histoire dans le comportement de la population. La répression sévère de la période stalinienne a été fortement intériorisée par la plus grande partie de la population qui a abandonné tout esprit d'initiative : tout est attendu de l'Etat et du parti.

119. Le rôle passif de la monnaie

Prisonnière de la planification centralisée, la monnaie soviétique n'est jamais parvenue spontanément à engendrer des transformations économiques et sociales, à cause des structures de l'économie de pénurie.

Il convient de différencier les deux dimensions de la monnaie pour montrer le rôle passif que joue la monnaie au sein du secteur d'Etat. Il est donc important de mentionner les deux secteurs dans lequel la monnaie joue un rôle actif c'est à dire le marché du travail et le marché des biens de consommation. Brus11(*) considère à ce propos que la monnaie dans le modèle centraliste joue un rôle actif sur le marché du travail et sur le marché des biens de consommation. En effet Brus souligne que concernant le marché du travail, à la différence de bien d'autres décisions centralisées, la politique des salaires doit tenir compte du marché du travail pour éviter toute rupture d'équilibre (surtout dans les secteurs considérés comme clefs comme le bâtiment ou l'industrie lourde) qui pourrait se répercuter fâcheusement sur l'ensemble du plan.

Concernant le marché des biens de consommation, on rencontre un problème analogue. Le principe de la liberté de leur choix entraîne la nécessité d'accepter à la fois le mécanisme de marché et l'équilibre entre l'offre et la demande. Comme nous l'avons vu, dans ce type d'économie, le montant global et la structure de l'offre des biens de consommation sont fixés par les décisions détaillées du plan. Sont également fixés le montant global et la structure des revenus de la population avec ceci que, comme nous l'avons vu, cette structure doit tenir compte de l'équilibre sur le marché du travail. (ce qui à son tour influe sur la structure planifiée de l'offre des biens de consommations)

La monnaie joue donc un rôle actif sur le marché du travail et sur celui des biens de consommation en ce sens que pour Brus «les grandeurs économiques exprimées en unité monétaires (salaires, prix) influent sur les choix effectués par les auteurs des décisions» (travailleurs, consommateur) et que par conséquent, «le centre réalise ses préférences au niveau de la structure de l'emploi et de la structure de la consommation par l'intermédiaire de ces grandeurs».

En revanche, le rôle de la monnaie se présente différemment en ce qui concerne les rapports entre l'échelon central et les entreprises et entre les entreprises elles-mêmes. Le modèle centraliste induit une individualisation économique des entreprises ce qui consiste à leur attribuer une certaine somme de moyens, à organiser leurs liaisons extérieures sous une forme marchande et monétaire. Le principe à adopter ici est de compenser des dépenses par les recettes obtenues avec gestion éventuelle du surplus. D'un coté, l'entreprise doit établir une comptabilité individualisée des dépenses et recettes exprimée en unités monétaires, et de l'autre l'organisme central de planification doit répartir les ressources tant sous leur forme naturelle (physique) que sous leur forme monétaire. Les décisions économiques de l'échelon central définissent : le volume et la structure de sa production, les méthodes de fabrication, les sources d'approvisionnement et les voies d'écoulement. De ce fait, pour Brus «la monnaie n'est pas un instrument actif, réagissant sur le mouvement des facteurs réels. Elle n'en est que le reflet passif». Cela signifie qu'elle ne renvoie pas à la véritable valeur des biens. L'entreprise effectue ses calculs seulement après avoir reçu les décisions. Elle met seulement en évidence les dépenses indispensables pour des objectifs de production donnés à l'avance. Ainsi nous voyons donc qu'elle n'influe pas sur les choix des entreprises. Le résultat financier planifié est ainsi le reflet passif de la structure des indices et des prix obligatoires.

Ainsi A.Gorodetskii 12(*) constate que la structure du système des prix à un niveau qui ne correspondent pas à la réalité. Il considère au contraire qu'elle reflète et reproduit la tendance à la baisse de l'efficacité de l'économie soviétique. Il explique que, le rôle actif de la monnaie dans l'économie s'est réduit (à la suite d'injections financières de l'Etat) et que les prix sont devenus un moyen de redistribution des revenus de la population, ainsi qu'un facteur pour «l'élimination des disproportions financières». Il estime que l'aspect négatif pour l'économie de ce système des prix s'exprime à travers le décalage entre le niveau et la structure des prix de détail d'un coté et des prix de gros de l'autre. En effet, concernant le prix de gros d'entreprise il est constitué par le coût moyen de la branche plus un profit (variable selon les branches), alors que le prix de détail comprend quant à lui (en plus du coût moyen et du profit) un impôt sur le chiffre d'affaire qui s'apparente donc à un impôt indirect payé par le consommateur final.

De plus les fixations des prix de gros et de détails ne se font pas suivant la même logique. Les premiers sont fixés selon la méthode coût plus profit moyen, les seconds en revanche sont fixés et orientés pour pousser le consommateur à consommer tel produit plutôt qu'un autre. (Selon sa volonté et ses objectifs, le gouvernement peut, par exemple, appliquer des taxes très élevées afin de limiter la demande de biens de luxe et inversement, dans le but d'éduquer les masses ou de leur transmettre la ''bonne parole'', le gouvernement subventionne fortement le prix des téléviseurs, des livres, des places de concert, d'opéra ou de théâtre). Ainsi, l'écart entre prix de gros et de détail varie selon les produits. Le prix de détail peut donc varier sans avoir d'effets sur le prix de gros, la différence sera comblée en conséquence par une évolution du taux de l'impôt sur le chiffre d'affaire. Nous avons donc un système de double prix ou les prix à la consommation sont déconnectés des prix à la distribution étant donné que les écarts sont comblés par des subventions ou une évolution de l'impôt sur le chiffre d'affaire.

Ainsi Gorodetskii explique que «l'Etat monopole se trouve au milieu de plusieurs circuits monétaires normalement cloisonnés, mais qui communiquent par plusieurs canaux. La banque d'Etat qui cumule plusieurs fonctions (cf. le système bancaire), émet les diverses monnaies et les convertit entre elles. La monnaie fiduciaire utilisée par les ménages et la monnaie scripturale utilisée par les entreprises sont à parité, mais les excédents en roubles devises (la monnaie utilisée par les exportations) sont convertis. Le budget de l'Etat enregistre ainsi des flux homogènes qui doivent normalement s'équilibrer en dépenses et recettes». L'analyse du budget pourrait donc donner une indication sur la contrainte monétaire pesant sur l'ensemble de l'Etat. Malheureusement les données économiques officielles de l'URSS ne sont pas fiables, notamment en raison du maquillage volontaire des dépenses militaires.

12. Le salariat et l'organisation du système

121. Problème sur marché du travail

D'après la doctrine soviétique officielle, le salariat aurait été aboli par l'instauration de la propriété socialiste. La réalité nous a plutôt conduit à une généralisation du salariat.

Les facteurs de blocage sont nombreux : problèmes démographiques, organisation industrielle pratiques syndicales, pénurie de main d'oeuvre, tous à des degrés divers contribuent à une situation d'inefficience.

Ainsi nous allons montrer en quoi la forme du système de salariat et l'organisation en vigueur à l'époque en Union soviétique est génératrice de blocage et de dysfonctionnements.

Avant d'aborder la critique d'un tel système il convient de rappeler les principaux traits de son fonctionnement.

122. Organisation et planification de l'industrie

La structure industrielle soviétique comporte trois niveaux subordonnés :

- Le centre qui représente le sommet de la hiérarchie où sont prises les grandes décisions macroéconomiques. Fondamentalement, il s'agit de la direction du parti communiste, c'est à dire l'appareil politique dominant. Les sommets de l'appareil d'Etat, c'est à dire le gouvernement, le conseil des ministres, sont aussi un élément constitutif du centre. On peut y classer enfin le gosplan, la centrale de planification qui dépend du conseil des ministres mais qui n'a pas de pouvoir hiérarchique direct sur les échelons inférieurs. La première fonction du conseil des ministres est la direction de l'économie nationale, ce qui signifie, outre l'exercice des fonctions économiques de tout gouvernement, la responsabilité de la gestion de l'Etat-monopole. Le conseil des ministres est défini comme le détenteur du pouvoir exécutif.

- Le second niveau, celui du système ministériel est décisif pour plusieurs raisons.

Les ministères sont près de cinquante et sont constitués selon un principe sectoriel, par branche économique. Toutes les entreprises fabriquant tel type de produit relèvent théoriquement de l'autorité du ministère de branche. Dans le système traditionnel, ce dernier établit les plans opérationnels des entreprises, nomme les directeurs et contrôle les résultats de leur gestion. De même que le directeur est à la fois le patron de l'entreprise, son chef, et, par certains côtés, le représentant de certains de ses intérêts collectifs vis à vis du ministère, le ministre est un super patron de la branche. Il est également l'autorité hiérarchique à laquelle sont soumises les entreprises, et aussi la tête du lobby sectoriel dans la concurrence pour les allocations centrales et les conflits avec les autres ministères. Nous verrons par la suite que ce mélange des genres n'est pas sans conséquences sur le fonctionnement global.

Dans la structure à trois niveaux, le système ministériel est traditionnellement un lieu de forte concentration de pouvoir économique que ce soit vis à vis des entreprises ou par rapport au centre.

Quant au dernier niveau, celui des entreprises, il est personnifié par le directeur, d'un coté, placé sous le contrôle du ministère, et de l'autre investi de la direction unique dans l'unité dont il a la charge.

123. Organisation de l'économie

L'organisation des entreprises industrielles soviétiques repose sur une forte division du travail et une structure hiérarchique dans laquelle les travailleurs ne disposent d'aucun contre pouvoir matérialisé notamment par le rôle ambivalent des syndicats (p30). La coupure entre travail manuel et intellectuel, entre travail de direction et d'exécution, y est profonde.

Concernant l'organisation de l'entreprise soviétique on peut noter qu'elle s'articule de la façon suivante13(*) :

- Le directeur : Il se situe au sommet de l'organigramme. Celui-ci est nommé par le ministère dont dépend l'unité de production. Il n'est responsable de sa gestion que devant cette autorité supérieure et non par rapport aux travailleurs écartant de fait l'idée de cogestion. L'état impose en effet à l'entreprise une tutelle rigide matérialisée par la planification centralisée dans laquelle la centralisation du pouvoir est la règle.

Le directeur est un personnage appartenant forcément à la nomenklatura créant ainsi une forme d'hostilité de la part des salariés.

Le directeur est assisté dans le système par :

- L'ingénieur en chef : Il a un rôle d'expertise et de conseil auprès du directeur

- Les directeurs adjoints : Leur rôle consiste à assister le directeur pour le service financier, le service du personnel et pour les questions matérielles et techniques (approvisionnement, transport), ils sont relativement nombreux en raison d'une forte bureaucratisation liée à la planification. Le travail administratif constitue pour certains d'entre eux la totalité de leurs tâches.

A un niveau plus opérationnel on retrouve :

Les contremaîtres : Ils exercent leur autorité dans l'atelier et jouent un rôle clé dans l'organisation du travail en répartissant les taches et en affectant les travailleurs aux différents postes (ce qui a un effet direct sur les salaires. Nommé par le directeur, il est l'intermédiaire entre la direction avec ses services et les travailleurs.

124. Organisation de l'agriculture, des formes de propriété inadaptées

L'agriculture peut véritablement être considérée comme le point faible de l'économie soviétique. Alors que dans la plupart des pays industriels les agriculteurs représentent une minorité de la population active et que les récoltes sont supérieures aux besoins, on trouve une situation inverse en URSS. L'application du principe de « la propriété du peuple tout entier » conduit à une situation ou l'Etat possède la quasi-totalité des moyens de production, hormis la propriété individuelle. Cette propriété individuelle qui peut prendre des formes diverses (petit commerce, lopin de terre) peut être remise en cause à tout moment par l'état.

Les moyens de production prennent essentiellement trois formes :

- La propriété d'état: Ici l'état est le propriétaire exclusif des moyens de production. C'est le cas notamment des industries extractives et manufacturières, les transports et la plus grande partie de la distribution ainsi qu'une partie de la terre (les sovkhozes)

- La propriété coopérative : Les membres des coopératives agricoles ou industrielles sont propriétaires de leurs biens. Les coopérateurs sont rassemblés volontairement ou par la force dans ces structures collectives. En fait cette forme de propriété, à mi-chemin entre la propriété privée et de la propriété collective est plus proche de la seconde pour deux raisons : tout d'abord il est quasi impossible de quitter la coopérative et de récupérer son bien et en second lieu, le secteur coopératif (les kolkhozes) est soumis au contrôle du Centre souvent au même titre que les entreprises du secteur d'état.

- La propriété privée est limitée aux biens personnels et à certaines activités fortement contrôlées (notamment les services) et à une partie de l'agriculture.

Les deux premières formes de propriété constituent le secteur socialiste, la troisième, le secteur privé qui occupe une place tout à fait marginale dans le PIB du pays. C'est seulement avant l'implosion du système socialiste que ce secteur a connu une forte extension.

Cette distribution des droits de propriété et la centralisation qui en résulte vont engendrer des conséquences négatives sur le plan de la gestion des entreprises socialistes, la confusion entre possession et gestion. Les firmes socialistes sont gérées par le centre en l'absence de concurrence et d'instruments d'incitation. Ces entreprises remplissent de nombreux objectifs, certains économiques (réaliser les objectifs du plan), d'autres sociaux (fonction de redistribution) et politiques (conformité aux objectifs du parti). De manière générale, on peut dire que cette multiplicité d'objectifs explique l'infériorité en termes d'efficience du système socialiste. Véritable talon d'Achille des économies soviétiques l'agriculture soviétique a été victime des choix prioritaires de l'industrialisation rapide, d'un mode d'organisation inadapté et d'un statut social mal considéré. Elle a connu d'importantes mutations notamment par le biais de la perestroïka qui l'a conduit vers une quasi-privatisation généralisée

125. Organisation de la production déficiente et économie de pénurie

L'organisation des entreprises en URSS s'appuie sur les mêmes principes que leurs homologues occidentales : division poussée du travail, unité de commandement et de direction, parcellisation des tâches, travail en équipes, contremaîtres, production à la chaîne, normes de rendement, hiérarchie du pouvoir discipline du travail

Néanmoins la comparaison s'arrête là tant les structures de l'économie soviétique ont été incapables de mettre en place un équivalent de ce qu'ont représenté le taylorisme et le fordisme comme formes d'organisation et modes de régulation économique, dans les pays occidentaux. ...

D'ailleurs les études sociologiques réalisées dans l'industrie et dans l'agriculture par l'académicienne T. Zaslavskaia montrent que «le tiers à peine des intéressés travaillent à plein rendement. Parmi les raisons invoquées, figurent la mauvaise organisation du travail, la faiblesse du système de stimulation, l'inefficacité de la gestion administrative de la production». Tous ces éléments que nous nous efforcerons de détailler sont ancrés dans le système depuis plusieurs décennies.

Le système industriel soviétique se caractérise par sa tendance à la discontinuité et à l'irrégularité des approvisionnements. Cette situation s'explique notamment par les contradictions du système de planification, en particulier dans les effets perturbateurs de la centralisation des approvisionnements et les formes de pénurie typique de la régulation économique. L'explication de la crise soviétique tiendrait donc, au point de départ, pour une part mineure à la baisse des productions et, pour une part majeure, à l'explosion de la demande. Pour reprendre les analyses de l'économiste hongrois Janos Kornai,14(*) le pouvoir aurait perdu le contrôle des instruments qui maintenaient les pénuries autour de leur niveau "normal" et les pénuries croissantes seraient la conséquence directe de demandes poussées toujours plus haut, en face d'offres stables ou en déclin, pour des niveaux de prix administrés, fixés de toute façon à des niveaux trop faibles.

La demande est donc déterminée «par le haut», définie par l'Etat, avec pour conséquence que, contrairement à une économie de marché, l'économie planifiée est entièrement réglementée par les producteurs, par l'offre. Cette dictature de l'offre conduit à ce que Kornai appelle l'économie de pénurie. La pénurie au sens de Kornai détermine une situation ou la demande d'un bien ou service dépasse l'offre. Il s'agit d'un phénomène typique des économies socialistes, qui se manifeste sous différentes formes (marché du travail, biens de consommation, biens de production). Kornai souligne pour comparer les économies socialistes et capitalistes que la pénurie est à l'économie socialiste ce que le sous emploi et la sous utilisation des capacités de production sont aux systèmes capitalistes : c'est à dire un problème central. Il considère que l'on peut observer des pénuries dans tout système économique à ceci prés que la particularité du système soviétique réside dans le caractère chronique de la pénurie. Bien qu'elles se manifestent de façon visible dans la consommation, c'est dans les conditions particulières de la production que les pénuries trouvent leur origine. Les imperfections du système nous conduisent donc à parler d'équilibre de pénurie pour les économies soviétiques de la même manière que l'on parle d'équilibre de sous emploi dans une analyse keynésienne des économies capitalistes. Ainsi la pénurie n'apparaît plus comme un indice de crise économique mais bel et bien comme un véritable mode de régulation. Les véritables crises prennent diverses formes et notamment une plus forte intensité de la pénurie et se manifeste par certains phénomènes comme la stagnation de la croissance, la stagnation de la productivité ou une baisse de l'efficacité des investissements. Ainsi la pénurie doit être vue comme une caractéristique traditionelle dans ce type d'économie.

Le trait le plus parlant de cette situation est personnifié par le spectacle des files d'attentes à Moscou. Cela est souvent expliquée par la baisse de la production provoquée par des années de déclin, suivie de la désorganisation de l'économie planifiée sans remplacement par le marché, et de la baisse de la productivité due simultanément au découragement de la population et aux troubles politiques. Au fond, les problèmes de productivité inhérents à l'économie soviétique se seraient progressivement aggravés. Il n'est pas sûr pourtant que les causes de la crise se trouvent seulement du côté de l'offre :15(*) jusqu'au début de 1990, les données relatives à la production ne montraient pas de baisse importante mais seulement un ralentissement de la croissance, le point de retournement se situant vers la fin 1989.

Il est donc possible d'adopter une approche consistant à considérer la demande. La situation soviétique apparaît alors comme une situation d'hyperinflation se développant dans un contexte de prix officiels fixes et dans des conditions spécifiques d'économie administrée.

On rencontre dans cette perspective plusieurs phénomènes très significatifs : la disparition des marchandises vendues à prix fixes dans les magasins d'Etat, celles-ci étant détournées vers des circuits d'approvisionnement direct sur les lieux de travail, ou volées pour le marché noir ; la montée des prix sur les marchés noirs ; Le recours de plus en plus fréquent à des devises étrangères (dollars et marks) pour les transactions internes des particuliers. On dispose de peu de données pour expliquer complètement cette situation, mais on sait néanmoins que la source principale de l'hyperinflation est le déficit budgétaire qui, en l'absence d'institutions financières, est avant tout financé par émission monétaire. Ce déficit est passé de 18 milliards de roubles en 1985 (2,3 % du PIB) à 150 milliards en 1990 (plus de 10 %). Dans le même ordre d'idée, en 1989, on a imprimé pour 18 milliards de roubles, en accroissement de 56 % par rapport à 1988. La dette interne s'accroît aussi rapidement, passant de 310 milliards de roubles en 1988 à plus de 400 milliards en 1989. L'origine du déficit est elle-même double : d'une part, les subventions aux entreprises d'Etat déficitaires, d'autre part, les subventions à la consommation (logement, alimentation, transport). Une conséquence majeure est le maintien du chômage à un niveau relativement faible.

Sur un plan plus opérationnel, on constate couramment que les approvisionnements de l'entreprise en matières premières, moyens de production, produits semi-finis, ne sont pas livrés à temps ou selon les spécifications requises. Il s'ensuit des ralentissements de la production qui se retrouve bloquée et contrainte à attendre les nouveaux approvisionnements. Ces dysfonctionnements tendent à se répercuter d'un secteur de l'entreprise à l'autre, puis d'une entreprise à l'autre. Les premiers mois de la période planifiée se caractérisent par de nombreux temps morts, car les ruptures d'approvisionnements ou de stocks y sont plus fréquents.

En revanche les derniers mois de l'année sont marqués par ce qu'on appelle la chturmovchtchina, c'est à dire une accélération des cadences, la suppression des congés, l'augmentation des heures supplémentaires afin de remplir l'objectif annuel du plan. On voit ainsi que ce manque de constance du processus productif est source de désorganisations et à ce sujet une statistique est éloquente : le temps perdu par la désorganisation du travail est estimé à plus de 20 % du total16(*). Ces irrégularités du processus dans lesquelles accélération et ralentissement de la production se succède, incitent les directeurs à mettre leur unité de production dans une posture de suremploi en se constituant un matelas de main d'oeuvre supplémentaire. Ces accélérations de la production provoquent des dommages non seulement sur la production elle même (contrôle qualité plus laxiste, gaspillage...) mais aussi sur la population (augmentation des maladies, de l'absentéisme).

Le caractère irrégulier du travail et de la production contribue à démoraliser les travailleurs et, avec l'absence de contrôle ou de participation à la gestion à susciter un sentiment de frustration dans le travail qui se répercute à son tour sur la productivité des ouvriers. Ces nombreux temps morts sont subis, et sont essentiellement le fait de problèmes extérieurs à l'entreprise. Ils contribuent à renforcer la seconde économie (cf. La seconde économie : le secteur privé légal et illégal). L'absence de discipline de type taylorisme nécessite des substituts que sont la propagande socialiste, le contrôle des organisations sociales (cf. rôle des syndicats) ou encore le parti.

Janos Kornai souligne en étudiant les anomalies découlant de la nature para économique de la productivité soviétique les difficultés rencontrées par l'autorité centrale. En effet celle ci doit apprécier la valeur des réalisations de ses entreprises au moyen d'objectifs quantitatifs (production totale, rendement, qualité) qui doivent tous être mesurés objectivement et isolément et non en proportion de leur contribution à la profitabilité. L'accomplissement des objectifs apparaît de ce fait comme un critère trompeur.

Par ailleurs, pour Kornai, il existe à la base de l'économie planifiée d'autres contradictions fondamentales entre deux de ses principes : le plan  tendu  et les priorités. La tension du plan ne permet pas d'erreur aux entreprises non prioritaires : en cas de retard dans une livraison ou de tout autre aléa qui peut survenir dans une unité de production, elles ne disposent pas de réserves leur permettant de faire face à l'événement, tandis que les activités prioritaires disposeront d'une marge.

Kornai prend en considération ces éléments pour dire qu'il est difficile de définir des objectifs quantitatifs de production combinés avec des indices para-économiques tels que la technique et le système de prix soviétiques sans aboutir à des résultats scandaleux. Ces résultats sont de deux ordres :

- En premier lieu, les entreprises utiliseront inévitablement la marge de liberté que leur laisse l'obligation d'atteindre les objectifs pour chercher à gagner les primes par des moyens non prévus ce que Kornai appelle une « suracquisition des primes ». Les entreprises anticipent ces probables pénuries lors de l'élaboration de leur plan en surestimant leurs besoins et en sous estimant leurs capacités de production. Cette façon de procéder apparaît comme antiéconomique car elle est la résultante d'un gaspillage des ressources et n'obéit pas à une logique de rentabilité de l'investissement.

- Si en revanche - c'est le second point - les autorités supérieures s'opposent à cette tendance des entreprises en rendant les tests plus précis, ces entreprises seront trop fréquemment paralysées et mises dans l'impossibilité de prendre des mesures qu'elles devraient évidemment prendre, et auxquelles elles doivent renoncer. J. Kornai qualifie cette situation de «contradiction interne du système».

Comme on peut s'y attendre, ces défauts d'exécution se répercutent en chaîne sur les « clients » non prioritaires. La pénurie de certains produits est donc originellement incorporée dans la planification.

Ainsi, force est de constater que l'organisation de la production dans l'économie soviétique apparaît bien loin des standards occidentaux à différents niveaux (régularité de l'approvisionnement, gestion rationnelle des stocks, division et synchronisation systématique des tâches....). Contrairement à la gestion du temps des entreprises occidentales qui est homogène et continu, le temps industriel de l'entreprise soviétique est hétérogène et discontinu, il a des effets aliénants sur le travail, mais laisse aux ouvriers des marges de manoeuvre. Ces anomalies constituent un obstacle à l'établissement de normes de production plus rationnelles de type taylorisme.

126. Le rôle des syndicats

Les syndicats soviétiques se trouvent relativement éloignés de la conception occidentale traditionnelle que l'on peut avoir en raison notamment des liens étroits qu'ils entretiennent avec l'Etat. Leur caractéristique essentielle réside dans le fait qu'ils sont un appareil dépendant du pouvoir politique et patronal. Leur fonction de défense des intérêts des salariés s'en trouve ainsi fortement limitée. En effet, lorsque la protection et la défense des ouvriers se trouvent en opposition aux buts fondamentaux assignés aux syndicats (productivisme, discipline, émulation) le syndicat se plie aux exigences du pouvoir politique et patronal.

Celui-ci est organisé verticalement par branches, et horizontalement par régions et fédérés au niveau national. On peut noter par ailleurs que les syndicats incluent tous les salariés, y compris le directeur et les cadres gestionnaires sus-cités, et que 99 % des salariés sont syndiqués17(*).

Concernant les élections des leaders syndicaux, elles sont manipulées par la direction et par le secrétaire de l'organisation du parti.

Ainsi on constate que cette série de caractéristiques du système les différencie des syndicats occidentaux qui prennent en charge les revendications et les négociations salariales ainsi que la défense de meilleures conditions de travail.

Les syndicats soviétiques, quant à eux, n'interviennent pas dans les négociations salariales car les conventions collectives ne concernent pas les revenus et ils ont tendance à négliger largement la défense des conditions de travail. Leur rôle se cantonne donc à veiller à l'application du contrat de travail, au droit au travailleur à un salaire correct ainsi qu'au règlement des petits conflits de travail. Ainsi leur capacité de défense des travailleurs apparaît dérisoire.

127. Démographie, Rémunération et problèmes de répartition

D'après la doctrine soviétique officielle, le salariat aurait été aboli par l'instauration de la propriété socialiste. La réalité nous a plutôt montré que les transformations sociales qui font suite à la révolution des années 30 ont conduit à une généralisation du salariat.

Les facteurs de blocage sont nombreux : problèmes démographiques, organisation industrielle pratiques syndicales, pénurie de main d'oeuvre, ces éléments ont tous à des degrés divers contribué à une situation d'inefficience.

Ainsi nous allons montrer en quoi la forme du système de salariat qui était en vigueur en union soviétique est génératrice de blocage et de dysfonctionnements.

Il apparaît dans la démographie soviétique de la fin des années 80 quelques traits spécifiques :18(*)

Tout d'abord l'Union Soviétique compte, lors de cette période prés de 300 millions d'habitants pour la majorité concentrés dans les villes. Le pays se trouve dans une situation de pénurie de main d'oeuvre, sur laquelle nous reviendrons par la suite, aggravée par une diminution de la croissance démographique de la population. Le taux d'activité est très élevé (ce qui rend les perspectives d'augmentation de ce taux improbable). Un raisonnement similaire peut être appliqué concernant le taux d'activité des femmes qui peut être perçu comme un trait spécifique du système. On constate à ce sujet qu'en dépit d'une formation en moyenne supérieure à la population masculine, les femmes ont relativement peu accès aux postes de direction et sont principalement concentrées dans les travaux les moins payés dans les branches à bas salaires. (Santé, commerce, enseignement, communication)

Enfin la proportion du travail manuel et non qualifié est élevée à cette époque : environ 50 millions d'ouvriers majoritairement ans la construction, l'industrie et l'agriculture.

Le système de l'emploi en URSS possède un caractère paradoxal : la main d'oeuvre fait défaut, et est en même temps en surnombre. La pénurie sur le marché global du travail coexiste avec des excédents chroniques de force de travail dans les unités de production. Le modèle de développement du pays est de type extensif et contribue à cette pénurie. Il est donc fondé sur un accroissement du capital et du travail employé. C'est bel et bien cette situation de pénurie relative du travail qui va conduire les dirigeants soviétiques à passer à un développement intensif basé sur un système favorisant des facteurs plus qualitatifs de croissance.

Concernant le mode de rémunération, les salaires en Union Soviétique comprennent plusieurs éléments 19(*):

- Une rémunération de base qui correspond à des grilles de salaires fixées par profession et comprenant plusieurs échelons constitués par des compléments individuels de salaires liés aux heures supplémentaires accomplies, aux conditions de travail et au rendement

- Des primes prélevées sur les profits de l'entreprise qui dépendent des performances globales de cette dernière

La rémunération de base (80% de la rémunération totale) correspond à une norme de rendement qu'il est presque impossible de ne pas atteindre. Ainsi cela aboutit à une situation ou apparaissent des anomalies dans les unités productives : travail peu soigné, forts pourcentages de produits défectueux sur les lignes de production, déduction des temps morts dus aux pannes de machines ou aux ruptures d'approvisionnement en matières premières...

Ces différents attributs sont, de plus, amplifiés par l'irrégularité des rythmes de production tout au long de l'année.

Dans ces conditions, il apparaît difficile de parler de prix du travail et d'incitation. Les primes individuelles étant garanties, elles se voient perdre leur fonction de stimulation. Ceci est conforté par les faibles écarts salariaux entre travailleurs peu qualifiés (ouvriers) et très qualifiés (ingénieurs). Ainsi le travail semble déconnecté de l'emploi et de sa rémunération. Le processus de normalisation des tâches de type taylorisme n'a pu malgré le développement de l'OST, s'établir pleinement en URSS. Ce système de normes est mal accepté par les travailleurs qui lui reprochent son aspect opprimant. Les normes de rendement sont objet de conflits entre direction, et employés qui cherchent à résister à l'intensification de ces normes. Ainsi, les entreprises cherchent à compenser la faiblesse du travail et l'impossibilité d'une normalisation des rendements par une augmentation des emplois. On en arrive même à rendre de fait l'emploi obligatoire (réglementation du ''parasitisme'') sans que cela fasse pour autant disparaître les offres d'emploi non satisfaites. On en arrive au final à un état permanent de pénurie du travail (suremploi) qui conforte encore plus les travailleurs dans leur tendance à l'oisiveté.

Les différentes tentatives de modification de la réglementation des salaires en intégrant notamment des primes individuelles de rendement n'ont pas abouti et se sont heurtées au fait que les performances individuelles dépendent souvent de facteurs non individuels (pannes, ruptures de stocks...).

128. Tendances de consommation

L'ère Brejnev a représenté une période d'amélioration relative du niveau de vie des Soviétiques, tout au moins jusqu'au milieu des années 70, moment à partir duquel les difficultés économiques internes et le poids des dépenses militaires sont venus freiner l'évolution de la consommation. Mais Pierre Georges explique que la situation du consommateur reste paradoxale20(*) : Si son équipement en biens de consommation durables est aujourd'hui assez élevé, ses besoins essentiels (alimentation, logement, habillement...) sont loin d'être satisfaits, et représentent pour lui un souci permanent. Le mouvement de la consommation suit, à l'instar des pays occidentaux d'après guerre, la tendance suivante : augmentation de la consommation de produits industriels et réduction de la part des dépenses alimentaires. Néanmoins l'augmentation des quantités consommées n'a pas été accompagnée d'une amélioration de la qualité de produits, et l'on constate, pour certaines marchandises la coexistence de pénuries et de stocks d'invendus causés par une mauvaise qualité des produits.

Pierre Georges souligne donc que le consommateur ne se trouve pas dans la facilité, tant de nombreux produits de la vie courante sont difficiles à obtenir. La population perd temps et énergie dans un contexte ou domine les tendances à la pénurie, les files d'attente, la désorganisation du système de distribution. Ainsi en union soviétique le consommateur peut être considéré comme un quémandeur à la recherche d'un vendeur approvisionné et de bonne volonté, il se situe dans une sorte de concurrence entre consommateurs.

Il convient néanmoins de pondérer cette analyse en mettant en exergue le rôle essentiel joué par la seconde économie dont l'importance décisive pour les citoyens atténue cette situation grâce à un système basé sur le chacun pour soi.

Concernant la situation alimentaire, il apparaît une situation de tension due notamment à l'irrégularité de l'approvisionnement pour la viande, les produits laitiers, les fruits et légumes. La persistance du rationnement pour certains produits de base, sont un souci important pour la population notamment dans certaines régions (il existe une hiérarchie des villes dans l'approvisionnement à la tête de laquelle on trouve Moscou, puis Leningrad, puis des villes de taille inférieure et enfin les capitales des républiques fédérées).

De plus, la faiblesse du réseau commercial de détail ajoute aux difficultés de la consommation, tout comme la faiblesse des salaires et la segmentation du système commercial lié notamment aux systèmes de magasins réservés à la nomenklatura.

En effet celui ci est beaucoup moins étendu que dans les autres pays européens, les salaires sont faibles et incitent au détournement et au marché noir. (cf. la seconde économie)

129. Pénurie de main d'oeuvre et suremploi

La principale caractéristique du marché du travail en URSS réside dans le fait que l'on est dans une situation de plein emploi. En effet, la forme de développement est une croissance extensive. (cf. logique de la planification) Ce type de croissance résulte d'une situation ou on privilégie la multiplication des projets ou unités de production au détriment d'investissement favorisant l'efficacité des unités déjà existantes. Le choix de cette voie a eu pour effet une pénurie de travail. Cette situation d'absence de chômage structurel que Brus a qualifié de «grande victoire»21(*) a néanmoins un revers : Le nombre de travailleurs excessifs dans les entreprises. Le problème ici réside dans le fait que le plein emploi s'accompagne automatiquement du manque de main d'oeuvre. Ce phénomène de plein emploi ne résulte pas particulièrement d'une volonté politique mais plutôt du fonctionnement interne du système. Ce suremploi est de plus nourri par le comportement des managers qui se constituent une réserve de main d'oeuvre qui sera pleinement utilisée dans la période de chturmovchtchina (cf. économie de pénurie)

Le marché du travail est donc marqué par la présence simultanée de pénurie globale de travail et d'excédents locaux de main d'oeuvre. On se situe donc ici dans un marché dans lequel le rapport de force est en faveur des travailleurs. L'insuffisante discipline au travail et le faible niveau de la productivité trouvent ici leurs causes principales.

Nous avons vu jusqu'ici la multitude de dysfonctionnements qui caractérisent l'économie soviétique. Ainsi l'esprit de ce système basé sur une réflexion consistant à considérer la supériorité du choix collectif sur l'addition des choix individuels en terme d'intérêt général doit être présent à l'esprit en terme d'optimum social (emploi assuré). Cela nous renvoie au débat présent aujourd'hui dans la vie politique où l'on s'interroge sur la question suivante : Doit on privilégier l'efficacité économique ou l'optimum social ? Comme on a coutume de le faire sur la scène politique, la réponse est sans doute hybride. Quoi qu'il en soit, ce système induit de nombreux dysfonctionnements. Ces dysfonctionnements liés à l'économie planifiée créent des anomalies dans toutes les composantes de l'économie soviétique. Qu'ils soient dus à des facteurs psychologiques ou à des dysfonctionnements systémiques (qui sont parfois interdépendants), les problèmes ont perduré en raison de la logique interne du système de planification centralisé des économies socialistes détaillées par Brus et des spécificités soviétiques. Ainsi, le système de prix, les problèmes de pénurie étudiés par Kornai, l'inadaptation du système de propriété, la convergence des objectifs des salariés et des managers ou d'autres spécificités sus-cités sont tous le révélateur de dysfonctionnements majeurs. Ces problèmes anciens ne peuvent être séparés du poids de l'idéologie et de l'histoire du pays, ainsi que de sa culture qui est présente et transparaît dans les esprits des différentes couches de la société. Ces anomalies dont on a pris conscience depuis des décennies ont donné lieu à plusieurs tentatives de réformes plus ou moins radicales du système sans que les résultats soient à la hauteur des espérances. Ainsi, lors de son accession au pouvoir le 11 mars 1985, Mikhail Gorbatchev se retrouve à la tête d'un Etat ou l'économie est inadaptée aux besoins de la période. Il se livre donc à un diagnostic global qui peut être résumé en trois points étroitement liés. M.Gorbatchev regrette : la mentalité d'assistés (ijdivenstvo) qu'il décèle chez ses concitoyens et dont les conséquences sont néfastes sur tous les plans, la coupure croissante entre la société et le parti et la faiblesse structurelle de l'économie, de plus en plus visible et problématique. On notera que «le problème des républiques soviétiques est absent de ce constat initial»22(*). Nous verrons, par la suite que c'est un paramètre important que Gorbatchev a sous estimé.

En fait, la situation est particulièrement complexe en URSS, dans la mesure où elle combine les effets d'une hyperinflation (entre autres, la ruine des détenteurs de revenus fixes et l'enrichissement des détenteurs de ressources réelles), avec les modifications de fortune et de revenus liés aux changements du régime de propriété.

Gorbatchev saisit ainsi l'ampleur de sa tâche pour réformer une économie aux atouts naturels énormes mais en proie à un déclin et à un fonctionnement inadapté aux réalités du moment.

2 La perestroïka comme réponse aux dysfonctionnements

21 Les tentatives antérieures de réforme du système

Depuis la déstalinisation engagée par Khrouchtchev de nombreuses réformes ont été tentées. Ces différentes tentatives sont le témoignage que la prise de conscience du problème par les leaders politiques est ancienne. En effet, Khrouchtchev a été le premier en 1957 à essayer de réformer le système. Sa volonté était de changer le système ministériel, accusé à l'époque de tendances autarciques, de construction d'empire autonome ou encore de départementalisme. Ainsi, les ministères industriels et leurs organisations verticales furent supprimés en 1957 et remplacés par des sovnarkhoz qui fonctionnait selon un principe territorial ou les sovnarkhoz devaient gérer toutes les entreprises de leurs régions. Cette réforme effectuée dans un souci d'efficacité économique fut un échec en raison des tendances autarciques développées cette fois par des bureaucraties régionales. Ce sont les déboires de cette réforme de régionalisation qui pour Denis Brand23(*) précipitèrent de fait le départ d'un Khrouchtchev qui dérangeait beaucoup en URSS et qui rencontrait l'hostilité de la nomenklatura et des staliniens.

Cette réforme fut suivie en 1965 de la réforme Kossyguine qui supprime les sovnarkhoz et qui rétablit le système des ministères de branche en améliorant le processus d'approvisionnement. Il cherche à donner plus d'autonomie à l'entreprise et à inciter les directeurs à l'efficacité. Ces mesures échouèrent également. L'échec est dû au fait que les règles de planification de la production sont contradictoires avec la stimulation des directeurs, et confortent ainsi ces derniers à privilégier la réalisation du plan à court terme. Enfin, l'insuccès de cette réforme s'explique aussi par le fait que la stimulation concerne uniquement les directeurs sans inclure les ouvriers

On trouve par la suite une succession de réformes de faible ampleur :

En 1973 la réforme s'inscrit dans le prolongement de celle de 1965. Elle cherche à limiter la taille de la bureaucratie des ministères et à accroître l'efficacité du contrôle des entreprises industrielles par le centre. Un décloisonnement des ministères de branches est opéré en créant des associations industrielles chargées de gérer et de contrôler les entreprises industrielles fabriquant des produits similaires sur la base de l'autonomie financière. Une des conséquences attendues de cette réforme était la fusion d'entreprises, mais les ministères de branches surent maintenir leur pouvoir. Cette réforme visait à la base une simplification de la structure de la gestion tout en favorisant la spécialisation. Elle donnera des résultats peu significatifs.

En 1979 de nouvelles mesures visent à rétablir une forte concentration. De nouveaux indicateurs de performance plus pertinents sont crées. Cette mesure aura pour effet de réduire la marge de manoeuvre des entreprises

En 1983, une nouvelle évolution voit le jour. Un décret impose un nouveau type de contrôle des entreprises par le Centre. Les ministères réduisent le nombre d'indicateurs de performance mais imposent aux entreprises de respecter les objectifs du plan quinquennal. Trois indicateurs sont introduits : ventes, productivité du travail, réductions des coûts. Par ailleurs, on encourage la participation directe des entreprises dans l'élaboration sans passer par les échelons intermédiaires avant le centre.

Ces mesures n'ont pas permis de relancer une économie moribonde : au contraire la croissance soviétique a connu durant cette période un déclin régulier.

Ces échecs successifs mettent en avant l'impossibilité de réformer le système et amène à s'interroger sur la marge de manoeuvre des gouvernants. En effet, la politique économique de l'union soviétique cherche à réduire la tendance spontanée du système à l'inefficacité.

Les instruments utilisables ont été de deux types : économiques et administratifs.

Les instruments économiques peuvent être répartis en deux groupes : le premier consiste en un renversement des priorités en faveur de la population et vise toujours à limiter le rôle de la seconde économie.

Le second instrument plus long à mettre en place, consiste à réduire le parallélisme de la première économie par une décentralisation de la planification, qui ne peut être que le guidage par les prix et la demande.

Les instruments administratifs visent également à réduire le parallélisme par l'intermédiaire de réorganisations de l'administration économique.

Pourtant les expériences des ères Khrouchtchev et Brejnev, laissent penser que la marge de manoeuvre est très étroite.

Cependant l'observation globale de ces réformes fait apparaître l'entêtement des dirigeants soviétiques à conserver un système inefficace pour des raisons essentiellement idéologiques.

C'est ainsi qu'une réforme en profondeur du système économique dans son ensemble est apparue à Gorbatchev comme inévitable. Il considère lors de son arrivée au pouvoir que l'URSS est à un tournant de son histoire : Soit, elle se réforme en profondeur, soit elle s'enfonce dans la stagnation et le déclin.

22. Mise en oeuvre de la transition : la perestroïka

221. Traits généraux de l'économie de transition.

Les projets de Mikhaïl Gorbatchev sont matérialisés par l'annonce  (pour 1990) d'une réforme économique profonde et réelle. C'est à cette date que sont rentrés en vigueur les nouveaux principes de fixation des prix (qui augmenteront), les projets de réformes du gosplan (ministère chargé du plan) et du gossnab (ministère chargé de l'approvisionnement en matériaux et équipements). Ils s'accompagnent de l'abandon des priorités, du plan tendu et du marché de vendeurs. Le nouveau statut de l'entreprise permet une gestion décentralisée, et la nouvelle réglementation des salaires, qui renforce la différenciation, prend son sens avec des marchés de consommateurs assouplis par la loi des activités individuelles. Tous ces éléments étant liés, il se pose un problème de transition : le système soviétique dans sa complexité doit changer, mais comment un système aussi ancré dans les mentalités depuis des décennies peut-t-il évoluer ?

Richet explique qu'«on ne passe pas au marché en quelques mois, surtout dans une économie ou les mécanismes de marché ont été neutralisés et où l'esprit d'entreprise a été éradiqué»24(*). Ce sont donc des institutions nouvelles qu'il faut créer, des mécanismes de marché qu'il faut construire, la propriété qu'il faut changer, une nouvelle culture qu'il faut inculquer. Pour toutes ces raisons, le passage vers le marché pose le problème de l'ampleur qu'il doit avoir, de la vitesse à laquelle il doit s'opérer et de l'enchaînement des mesures. Pour Richet, on aurait pu penser avec le retour de la démocratie dans les pays de l'Est que ces nations passerait rapidement d'une économie planifiée à une économie de marché : cette opinion généralement partagée au lendemain de la chute du mur de Berlin, a été contestée, la transition a connu des succès divers et a été plus ou moins douloureuse selon les pays. Le passage d'une économie centralement planifiée à une économie de marché s'est avéré partout plus long, plus difficile et plus coûteux que prévu.

C'est pourquoi comme l'explique Bloommestein25(*), ces aspects (ampleur, vitesse, enchaînement des mesures) sont liés et nécessitent une «hiérarchisation des objectifs, un consensus politique et social de la part de la population pour les accomplir.»

Ainsi, cette transition induit un certain nombre de difficultés que Richet26(*) a classifié en quatre grands problèmes :

- La mise en oeuvre de politiques de stabilisation et d'ajustement structurel et de gestion de la crise

- Les changements institutionnels nécessaires, la redistribution des droits de propriété et le développement de mécanismes de marché

- La dynamique microéconomique avec notamment l'éclosion de l'entrepreneurship, la mise en oeuvre de stratégies de firmes nouvellement privatisées et le contrôle des firmes publiques

- Les stratégies d'insertion sur le marché mondial passant par la réorientation de flux commerciaux.

Ces quatre points et leur résolution décideront du succès ou de l'échec de la transition vers le marché.

Les ingrédients de la réussite des programmes économiques s'articulent autour de plusieurs points que sont la stabilisation macroéconomique, la libéralisation des prix, la réforme des droits de propriété et la transformation des entreprises, la création d'un marché du travail et d'un nouveau système de protection sociale, la création d'un système bancaire et d'un marché du capital, la libéralisation des échanges, enfin la réglementation des activités économiques et de la concurrence.

Ainsi sont édictés les éléments nécessaires à la transition vers l'économie de marché que souhaite Gorbatchev

222. Justification de la perestroïka

Au début des années 80, après la mort de Brejnev, les décès des secrétaires généraux du PCUS se succèdent à un rythme élevé, révélant la prégnance de la gérontocratie à la tête de l'URSS : Brejnev meurt le 12 novembre 1982, Andropov le 9 février 1984 et Tchernenko le 10 mars 1985. Pour mettre fin à cette série, Mikhaïl Gorbatchev est élu nouveau secrétaire général du PC le lendemain de la mort de Tchernenko. A la différence de ses prédécesseurs, c'est un homme jeune (54 ans) qui accède au poste de commandement. En un peu plus de trois ans, Gorbatchev rajeunit l'équipe des cadres politiques et des dirigeants économiques pour mettre en place sa politique de modernisation de l'économie.

Il faut avant tout bien noter deux points importants concernant la forme des réformes : le premier est que la mise en oeuvre de la perestroïka n'a pas été immédiate et que sa version élaborée ne date que de juin 1987 (premières lois sur l'autonomie accrue des entreprises). La seconde particularité concernant la forme réside dans le fait que la politique gorbatchévienne recèle en elle même une certaine discontinuité. Cela signifie que devant l'ampleur de la tâche et certaines contestation de ces réformes, Gorbatchev a eu tendance à revenir sur certaines décisions et ce afin d'arrondir les angles et de faire en sorte qu'elles soient acceptées par le plus grand nombre.

Ainsi le personnage de Gorbatchev ne semble a priori pas marquer une rupture avec le passé et les dirigeants précédents (malgré son jeune age) car il a fait partie lui aussi de ces leaders qui ont amené le pays dans le triste état dans lequel il se trouve en 1985. Ainsi, il reste fidèle aux principes socialistes fondamentaux que sont la dictature du prolétariat et la propriété étatique des biens de production.

Pourtant, le diagnostic qu'il fait progressivement de l'état de la société soviétique tranche avec celui de ses prédécesseurs, et s'appuie sur un pragmatisme inédit. En effet, si son langage reste proche de la rhétorique traditionnelle, son approche du problème tranche fondamentalement avec le passé en ce sens qu'elle privilégie une approche systémique des problèmes de l'économie soviétique. Sa remise en cause concerne l'ensemble de l'économie. Ainsi lors de son accession au pouvoir il aborde les grands thèmes que sont la mentalité d'assistés de la population, la coupure entre la société et le parti et surtout les défauts structurels de l'économie. Il précise par la suite son propos en remettant en cause plusieurs traits majeurs de l'économie soviétique abordés dans la première partie du mémoire parmi lesquels le développement extensif, le retard technologique, le gaspillage des ressources, l'économie de pénurie et affirme leur rapport avec le fonctionnement intrinsèque de l'économie planifiée ainsi qu'avec le comportement des divers acteurs économiques, faisant notamment référence au système de stimulation.

La démarche réformiste de Gorbatchev s'inscrit donc dans la lignée d'initiatives passées tendant à rénover le système soviétique mais la différence majeure consiste dans le fait qu'il souhaite donner à l'économie une direction qui ferait cohabiter plan et marché et mettre ainsi un terme à un déclin amorcé depuis plusieurs décennies (plutôt que d'apporter de légères modifications sans changer le système dans son ensemble.) Depuis 1985, le mouvement de réforme porte sur l'ensemble des domaines critiques de l'organisation économique et s'articule autour de trois termes essentiels : accélération (ouskoreni), publicité (glasnost) et restructuration (perestroïka).

La perestroïka (restructuration, du titre de l'ouvrage de M.Gorbatchev) est le nom donné à l'ensemble des réformes devant concilier, à ses yeux, socialisme et démocratie. Concrètement, il s'agit sur le plan économique de permettre une accélération (ouskoreni) de la croissance. Au plan politique, il faut construire un Etat de Droit et faire en sorte d'établir une séparation entre l'appareil d'Etat et le Parti. Le but étant de se donner une légitimité pour réformer le pays avec l'appui des masses. La glasnost répond à un souci de rétablir un fonctionnement démocratique à un pays qui s'était accommodé depuis des décennies à vivre sous la domination d'un parti et privé de certaines libertés (de la presse notamment). Il convient néanmoins de préciser que le but de recherché dans ces réformes était de sauvegarder le système en le réformant.

La particularité de la réforme de Gorbatchev réside dans le fait qu'elle se veut radicale et s'attaque à plusieurs composantes de la société soviétique. Les réformes antérieures s'attaquaient à des problèmes localisés du système économique et se heurtaient fatalement à un manque de vision globale du problème. A l'inverse, les réformes de Gorbatchev avaient le mérite de s'attaquer en plus des problèmes économiques, aux problèmes sociaux, administratifs, institutionnels et politiques. Ainsi nous différencierons le volet économique du volet non économique de sa réforme. (cf. réformes périphériques)

Des réformes qui ont précédé, il ressort que les gains d'efficacité ne pourraient être obtenus durablement que par une réforme économique réelle doublée d'une orientation des priorités vers la consommation. La perestroïka et la glasnost devaient aider à sortir de la crise grâce à une réforme qui, nous l'avons dit, déborde le strict champ de l'économie.

Abel Aganbegyan, conseiller économique de Gorbatchev justifie la réforme de la façon suivante : « La perestroïka signifie une mutation profonde et engendre d'énormes transformations qualitatives. La perestroïka est indispensable lorsque le système économique ne répond plus aux nouvelles conditions, à la maturité des besoins de la société, aux problèmes de l'avenir. Il faut alors modifier de manière radicale un tel système. Au cours d'une telle opération, ce ne sont pas des parties ou des éléments isolés qui sont touchés, mais le système économique tout entier. Il faut restructurer la totalité de ses aspects et de ses éléments pour obtenir une qualité nouvelle. Au fond, c'est une forme révolutionnaire de changements qui se distingue ici de la forme évolutive. Et le terme de refonte caractérise justement ces transformations qualitatives révolutionnaires. Ce concept a plusieurs aspects : il est synonyme de réforme radiale, reconstruction profonde, mutation capitale, passage à une qualité nouvelle, rupture. » Ce discours illustre ainsi de façon significative la volonté de changer le cours de l'histoire.

23. Les réformes du coeur du système économique

Les deux décennies précédant l'arrivée de Gorbatchev ont été marquées par un déclin des performances de l'économie soviétique. Celle-ci a en effet été confrontée à une décélération continue de la croissance du PIB et des investissements, induisant une dégradation significative du niveau de vie des Soviétiques, au renforcement de la démotivation au travail (chute de la productivité), ainsi qu'au développement de l'économie souterraine. Revitaliser l'économie est donc apparu indispensable et c'est ce que va tenter de faire Gorbatchev par des mesures spectaculaires. Elles peuvent être séparées en deux grandes catégories : Les réformes du système qui concerne l'industrie d'Etat et les réformes sur des points particuliers du système comme l'agriculture ou le commerce extérieur.

La réforme industrielle de 1987 est la clef de la perestroïka économique. Elle définit plusieurs grandes orientations : les entreprises industrielles doivent fonctionner sur la base de l'autofinancement et de l'autonomie comptable. Après avoir payé à l'Etat la location du terrain, des équipements, des bâtiments, les entreprises pourront employer à leur convenance les profits réalisés, celles qui continueront à enregistrer des pertes pouvant être fermées. Cette exigence de rentabilité et la nécessité de rationaliser des postes de travail doit inciter les entreprises à se débarrasser du personnel en surnombre. Cette loi donna lieu à d'importants dégraissages. La logique du nouveau système est que chaque entreprise réalise une partie de la production selon des modalités proches de l'ancienne formule de planification centralisée. (Ordres administratifs, approvisionnement centralisé, prix fixés), et l'autre partie de façon plus autonome, à partir des liens directs avec les fournisseurs et les clients et à des prix libres. Il s'agit d'une forme d'économie mixte avec une diminution de la partie centralisée. L'objectif recherché ici est de passer d'un système de pénurie où dominent les vendeurs à des marchés plus équilibrés voire des marchés d'acheteurs. Une telle configuration nécessite des réorganisations institutionnelles dans plusieurs domaines que sont : l'organisation hiérarchique, l'approvisionnement, les prix et le crédit, le salariat. Le but des réformateurs dans ce cadre là est d'induire un changement des comportements économiques qui pourront transformer les cercles vicieux en cercles vertueux permettant une accélération de la croissance.

La loi sur l'entreprise permet à l'entreprise d'élaborer de façon autonome son plan quinquennal. Les commandes d'Etat étant le seul élément obligatoire, on est en présence en réalité d'un système dual couplant planification impérative et planification indicative. La structure duale de l'économie réformée suggère les modalités d'une transition graduelle par une augmentation progressive de la part décentralisée de l'économie. La structure du nouveau système de planification est donc mixte, l'introduction de comportements influencés par une logique de marché étant supposée contribuer à la rationalisation de la sphère centralisée restante. Ainsi, ce projet à l'ampleur inédite comporte d'autres volets que nous allons présenter.

231. Dégraissage de la hiérarchie bureaucratique

La perestroïka maintient le système ministériel, tout en cherchant une réduction de son pouvoir comme le montrent les nouvelles modalités de planification. Au niveau des ministères de branche, qui se voient supprimer leurs fonctions de contrôle au jour le jour sur les entreprises, la réforme consiste à concentrer l'organigramme et à concentrer les effectifs.

La création de superministères qui regroupent plusieurs ministères couvrant le même domaine d'activité doit permettre une simplification de la hiérarchie intermédiaire facilitant le contrôle du centre. Ainsi sept superministères sont crées entre 85 et 87 dans plusieurs branches : agriculture, construction, relations économiques extérieures, la construction mécanique, énergie, complexe chimique et du bois, développement social. La réduction des effectifs doit accompagner la réorganisation administrative. D'importants redéploiements sur des centaines de milliers de fonctionnaires ont eu lieu, renforçant ainsi la défiance de la population vis à vis des réformes. Cette réorganisation est une véritable rupture dans une société où la garantie de l'emploi bureaucratique était un des piliers du compromis social. Cependant, on peut observer qu'elle contraste avec la logique générale des réformes qui est de promouvoir une logique concurrentielle dans l'activité et les comportements économiques. Le ministère garde des fonctions élargies. En effet, s'il doit respecter les nouveaux droits de l'entreprise, il reste tenu responsable de l'activité de sa branche.

Les mesures de 1987 prévoient également de mieux accorder la nature des branches et des administrations responsables, l'industrie lourde devant relever de ministères fédéraux et l'industrie légère de ministères fédéraux républicains.

Enfin elles prévoient d'intégrer une déconcentration régionale de l'industrie, qui élargit les responsabilités économiques des soviets locaux. Les budgets locaux percevront des revenus accrus en provenance de taxes sur les profits des entreprises de la région, et pourront être gérés avec une plus grande autonomie, renouant ainsi avec l'esprit originel de la réforme.

232. La réforme des salaires

La réforme de janvier 1987 concerne les salaires : son objectif était d'exercer un phénomène de stimulation. Elle a revalorisé les salaires d'environ 30% et de façon variable selon les professions. Elle a surtout hiérarchisé les salaires. Il s'agit d'en finir dans ce domaine avec un nivellement qui constituait une source de démotivation pour les travailleurs les plus productifs et les plus qualifiés. Ceci a été fait en élargissant la grille des rémunérations. L'enveloppe salariale globale augmente de 20 à 25 % pour les ouvriers et de 30 à 35 % pour les techniciens et ingénieurs. L'écart salarial passe de 1 à 1,8 contre 1 à 1,5 précédemment entre les simples ouvriers et les cadres supérieurs.

233. Retour du commerce de gros

Les orientations de juin 1987 prévoient «une transition de l'allocation centralisée des ressources matérielles et de l'attachement des utilisateurs au producteur, au commerce de gros des moyens de production.» Cette notion recouvre le remplacement du rationnement de l'approvisionnement par l'achat et la vente libre, directs et contractuels entre entreprises ou avec les organisations étatiques de gros fonctionnant désormais sur une base commerciale. L'objectif ici est de libéraliser la majeure part des relations d'échanges pour les moyens de production. Le rationnement quant à lui n'est maintenu que pour certains biens essentiels (électricité, pétrole brut, gaz, défense...) ainsi que pour les commandes d'Etat obligatoires. Le régime décentralisé de la production industrielle fonctionnera donc avec un marché libéré des moyens de production : la logique réformiste est ici cohérente dans son projet dualiste. La difficulté dans ce domaine des relations interindustrielles est de savoir comment passer de marchés ou dominent la pénurie et le rationnement administratif à des marchés plus équilibrés sans rationnement ce qui nous renvoie aux problèmes de transition évoqués précédemment.

234. La Réforme des prix

La perestroïka économique à travers toutes ses composantes sus-cités (décentralisation, autofinancement, commerce de gros) n'a de sens que si l'on envisage un changement du système de prix. Nous avons vu à cet effet lors de la première partie du mémoire les problèmes posés par les écarts entre les prix de gros et les prix de détail. Ainsi les concepteurs de la perestroïka sont conscients que les prix constituent la clé de voûte des changements envisagés, mais aussi l'un des points les plus sensibles des réformes. Pour corroborer cette idée, Pavlov le Premier ministre développe dans son ouvrage27(*) l'importance d'abandonner la politique de prix stables quand on passe aux méthodes économiques et de gestion rationnelle où les prix doivent être réels. Ainsi, le conseiller économique de Gorbatchev, Aganbeguian annonce en juillet 87 que le gouvernement russe prépare une réforme globale drastique des prix. Une refonte globale est prévue concernant tant les prix de gros que de détails La réforme se fait en deux temps : Tout d'abord il est procédé à une révision (administrative) de la structure des prix de gros, puis de détails, qui cherche à réduire l'écart entre les deux. Puis dans un deuxième temps on passe à de nouvelles modalités de formation des prix plus conformes à la réalité. Concernant les prix de gros, devront augmenter les prix carburants matières premières, produits alimentaires pour leur assurer une rentabilité normale. Alors que les prix de certains équipements mécaniques doivent être réduits. La grande nouveauté de ce système réside dans la volonté de prendre en compte les prix mondiaux dans l'établissement des prix intérieurs. Quant aux prix de détail, ils sont alignés en partant du même principe de fixation que les prix de gros sur « les dépenses socialement nécessaires de production et de commercialisation, l'utilité, la quantité et la demande effective. » Cette norme très générale définit un rapprochement des prix d'équilibres égalisant l'offre et la demande sur les différents marchés. Pour de nombreux biens de consommation de base, en particulier ceux qui sont fortement subventionnés, il faudra donc s'attendre à des augmentations substantielles ce qui aura le mérite de diminuer les subventions de l'Etat à la consommation qui est également un des objectifs poursuivis.

La répercussion sur les revenus réels de la population constitue un enjeu politique décisif pour la perestroïka. Les réformateurs affirmaient que les changements dans les prix de détail n'allaient pas réduire le niveau de vie des travailleurs, certains envisagent des compensations sous forme de primes pour les bas salaires. Le problème des prix de détail étant très épineux les réformateurs se donnèrent le temps de le préparer, à tel point qu'il ne vit pas le jour.

Au-delà de la révision des prix administrés est adoptée un nouveau système de prix différenciés. Trois catégories de prix sont établies :

Les prix fixés centralement pour les produits les plus important, les prix contractuels établis entre producteurs et utilisateurs et enfin les prix libres, dans le cadre du principe d'une plus grande autonomie des entreprises 

A cette réforme des prix a été ajouté un projet de refonte du crédit.

La refonte du crédit

La législation des réformes requiert que l'entreprise finance en principe chaque dépense courante et en capital à partir de ses ventes, toujours dans le cadre originel du projet qui affirme les principes d'autonomie comptable et d'autofinancement. Il s'agit donc de limiter la centralisation puis la redistribution des profits, voire même de faire dépendre les salaires très directement des revenus de l'entreprise. Pour l'investissement, la logique des réformes est donc de diminuer le prélèvement des profits de l'entreprise, avec, pour contrepartie, une réduction du financement budgétaire de l'investissement.

Ainsi l'investissement devra être opéré par le recours au crédit bancaire ou par l'autofinancement. L'Etat doit voir sa fonction redistributrice limitée. Les réformateurs pensent que si l'entreprise doit financer elle-même son investissement elle devra l'aborder de façon plus rationnelle (calcul coût bénéfice). La réforme doit donc faire jouer au crédit et au taux d'intérêt un rôle macroéconomique important dans la régulation de l'activité. Pour cela apparaît la nécessité de réformer le système bancaire

Réforme de la monobanque

Comme nous l'avons vu la banque dans le système soviétique (gosbank) a un rôle élargi, ce fonctionnement ne correspondant plus aux nécessités du moment, les réformateurs ont décidé de la réformer. Il a été décidé qu'elle devait se limiter à un rôle de banque centrale au sens strict. (émission, encadrement du crédit) Ce qu'il reste de ses anciennes fonctions est assuré par des banques spécialisées censées jouer le rôle de banque commerciale authentique. Le ministère des finances et les banques ont reçu l'injonction de cesser les pratiques inflationnistes (de type planche à billet) pour soutenir le crédit.

Le système comporte désormais six banques au lieu de trois : la banque d'Etat (gosbank), la banque pour l'investissement industriel, la banque pour le complexe agro-industriel, la banque pour le logement, la banque d'épargne pour le développement social et la banque pour le commerce extérieur. Les banques spécialisées ainsi que les organismes d'assurances sont censés fonctionner eux-mêmes sur la base de l'autonomie comptable et de l'autofinancement.

237. Réorganisation de la Recherche & Développement 

Cette réorganisation vise à mettre fin à la séparation entre recherche scientifique et application industrielle qui constitue une des causes majeures du retard de la science et de la technologie soviétique. Les principales réformes mises en oeuvre concernent l'Académie des sciences dont le rôle est renforcé et dont les liens avec l'industrie sont développés, la création de complexes scientifiques et technologiques interbranches (MNTK) qui peuvent entretenir des rapports directs avec les usines fabriquant des produits différents sans que l'accord des ministères intéressés soient nécessaires. L'introduction du principe d'autofinancement au niveau des instituts de recherche appliqué. L'objectif est toujours de promouvoir le passage de la recherche à l'industrie en réduisant les attributions et les pouvoirs d'une bureaucratie envahissante et cloisonnée.

24. Réformes périphériques de nature économique

241. Le commerce extérieur

Avec l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, plusieurs facteurs ont été officiellement admis pour expliquer le marasme de l'économie soviétique : une politique d'investissement qui s'était trop appuyée sur l'importation d'équipements étrangers, puis le ralentissement de la croissance, deux éléments qui ont largement contribué à la montée de l'endettement. Lorot précise que le volet externe de la perestroïka s'est fixé pour objectif de réduire l'économie administrée mais aussi d'alléger la dépendance face à l'étranger. Corriger les déséquilibres nécessitait une réforme des mécanismes des relations économiques extérieures. L'économie soviétique des dix années précédentes accuse ainsi une caractéristique rare dans l'histoire du pays : la coexistence de stagnation économique et d'accroissement de la dépendance extérieure. Ainsi, l'aspect externe de la perestroïka contient une dimension patriotique. En effet cette partie de la réforme trouve sa justification principale dans l'atténuation de la dépendance vis à vis de l'étranger.

Gorbatchev à son arrivée au pouvoir remet en cause le système d'allocation administrative des biens de production tant celui ci a décliné et semble même tombé en panne. Ainsi, la volonté d'abandonner l'économie administrée n'exclut pas celle de se débarrasser d'une dépendance excessive vis à vis de l'étranger. Au contraire, les deux maux sont associés dans une même critique au système brejnévien, et même expliqués l'un par l'autre.

La croissance tirée par les importations n'ayant pas donné les résultats escomptés, c'est donc une tentative de promotions des exportations que fait Gorbatchev.

Les trois décrets concernant les relations économiques extérieures ont été promulgués entre août 86 et janvier 87. Leur intention était de corriger les déséquilibres extérieurs. Pour ce faire, trois principes que nous allons détailler sont mis en avant : réveil de l'esprit exportateur des entreprises soviétiques, encouragement à la compétitivité dans les créneaux d'exportations retenus et usage plus économe des importations

2411 Incitation à l'exportation

Le principal instrument d'incitation à l'exportation consiste à faire revivre en l'amplifiant la pratique permettant aux entreprises de disposer de fonds de devises. Ces fonds sont formés à partir des recettes en devise que les entreprises s'engagent à obtenir. Les entreprises n'ont pas un accès direct aux devises de leurs fonds. Ces avoirs sont inscrits sur leurs comptes en roubles après une opération de conversion utilisant des coefficients devises, différenciés par pays, produits et types de devises. Cette pratique est rendue nécessaire par l'écart existant entre les prix relatifs soviétiques et internationaux. Ainsi ce procédé permet aux entreprises de réaccéder à leurs fonds en devises pour acquérir principalement des équipements, et en outre des produits destinés au mieux- être du personnel. De plus, la nouvelle pratique a des vertus pédagogiques. Elle habitue les entreprises à l'usage d'un taux de change. Elle leur apprend également l'autofinancement en devises : les entreprises n'importent pas tant qu'elles n'ont pas gagné les ressources nécessaires.

2412. Encouragement à la compétitivité à l'exportation

Une déconcentration du monopole du commerce extérieur vise à renforcer la compétitivité dans les secteurs déjà considérés comme capable de bons résultats à l'exportation. A compter de 1987 de nombreux groupes ont accédé au droit de commercer directement avec l'étranger. Cette délégation de droits s'est accompagnée d'une transformation du système des grands intermédiaires du commerce extérieur. Les anciennes centrales subsistent sous la forme d'unions de commerce extérieur du ministère des relations économiques extérieures. S'y ajoutent désormais les organisations de commerce extérieur de ministères sectoriels, ainsi que les firmes de commerce extérieur qui ont accédé au droit de commercer directement à l'étranger. Ainsi l'exportation est encouragée par la perspective d'obtenir des ressources en devises, mais aussi pour avoir une autonomie d'action.

2413. L'usage économe des importations

Dans la recherche d'un rééquilibrage des comptes extérieurs, l'usage économe des importations est le complément naturel des mesures précédemment examinées. L'aspect contre-importateur se trouve essentiellement porté sur un aspect général des réformes. Le projet est d'intensifier les relations économiques avec l'étranger. Cette volonté est illustrée par l'autonomie d'action laissée aux entreprises. Cette autonomie d'action est confortée par le décret de 87 qui permet le recours aux capitaux occidentaux. Ce Décret autorise la création de sociétés mixtes sovietico-occidentales dans lesquelles la part du capital national doit être majoritaire et dont les directeurs sont soviétiques. Ces sociétés mixtes peuvent être implantées partout en Urss fonctionnant sur la base de l'autofinancement, elles doivent pourvoir elles mêmes à leurs besoins en devises grâce à leurs exportations. Ces sociétés mixtes paieront un impôt sur les bénéfices de 30% et un impôt supplémentaire de 20% sur les bénéfices rapatriés. Si ces sociétés peuvent être considérées par les entreprises occidentales pour accéder au marché URSS elles permettent aussi à l'URSS de se moderniser (apport techno) sans s'endetter (apport de devises) tout en augmentant son potentiel d'exportations.

En fin de compte ces réformes ne visaient pas à l'autarcie mais plutôt à l'intensification des relations économiques extérieures avec l'objectif ultime de restaurer les équilibres extérieurs

Malheureusement, l'impact de la réforme des échanges extérieurs a vu son étendue limitée par des obstacles bureaucratiques auxquels on peut ajouter deux éléments : - Les effets d'un manque total d'expérience dans les relations commerciales internationales de la part des gestionnaires soviétiques, qui nécessitent plusieurs années pour être comblés, - La faible compétitivité des produits soviétiques.

Nous pouvons donc dire qu'a l'instar de la perestroïka générale, la réforme des relations économiques extérieures rencontre des freins et voit s'affronter conservateurs, spirituellement ancrés dans des principes traditionnels, et réformistes qui sont favorables à une nouvelle donne.

De plus l'étanchéité des systèmes de prix internes et internationaux demeure ainsi que la non convertibilité ce qui pose certains problèmes évoqués lors de la première partie sur les échanges extérieurs.

242. Réforme de l'agriculture

La réforme du secteur agricole est au coeur de la perestroïka dont la réussite se joue en partie sur l'amélioration du niveau de vie et de la consommation des ménages.

Le recours aux activités privées et coopératives indépendantes de l'Etat est considéré par Gorbatchev comme compatible avec l'idéologie socialiste. Il considère que cette voie peut contribuer au relèvement de l'économie. Le volet privé et coopératif des réformes a pour objet de légaliser les activités que l'on peut trouver dans l'économie secondaire, de satisfaire des besoins non couverts dans le domaine de la consommation et des services et de permettre le redéploiement de la structure de l'emploi induit par les réformes industrielles.

En 1986 une loi autorise les activités individuelles privées (pour certaines professions). Cette réforme concerne les inactifs partiels ou complets, étudiants, femmes au foyer, retraités, mais aussi les salariés qui peuvent ainsi travailler dans le privé en dehors de leur activité principale. Toujours en 86 une loi favorisant les coopératives volontaires est adoptée. Créer une coopérative nécessite trois personnes au minimum, il n'y a pas de restriction concernant les coopérateurs et l'emploi de salariés à temps partiel est autorisé. L'unité est rattachée à une entreprise facilitant ainsi l'approvisionnement et l'écoulement de la production. La loi sur les coopératives est plus attrayante pour les salariés en raison de conditions fiscales plus avantageuses que pour les travailleurs indépendants.

Ainsi, les limites du fonctionnement de l'agriculture et ses incohérences ont mis Gorbatchev devant la nécessité absolue de la réformer. Des mesures concernant notamment les lopins familiaux sont destinés à avoir des effets stimulants dans le domaine alimentaire. Les investissements agricoles qui représentaient jusque là une part considérable des investissements nationaux sont ralentis et rationalisés en consacrant une plus large part aux secteurs situés en aval et en amont de la production agricole. Tout d'abord, l'accent est mis sur l'amélioration de l'infrastructure matérielle (route, stockage) et sociale (écoles, logement, voirie) des campagnes. Ainsi il considère que la réforme de l'agriculture sera efficace si elle s'attaque aux ressorts psychologiques de l'inefficacité (par exemple en luttant contre la démotivation) plutôt que si elle prend la forme onéreuse d'aides supplémentaires.

Cette réforme du système de gestion de l'exploitation agricole a donc privilégié deux facteurs qui, s'ils s'appliquent à tous les secteurs, ont des répercussions dans l'agriculture.

Tout d'abord, la pénurie est le fruit non pas d'un manque de ressource note Aganbeguian mais d'abord d'un mécanisme de gestion incorrect. Dés lors, la généralisation des critères économiques de gestion (autonomie comptable, autofinancement) et l'introduction de paramètres économiques de l'activité des exploitations (rente, taux d'intérêt) doivent oeuvrer dans le sens d'une meilleure exploitation des ressources. La réalisation de ce principe n'est pas aisée car en 1988 seulement 60% des exploitations agricoles ont une gestion équilibrée, 6500 vivent de subventions, et 12% sont en état de quasi-mendicité28(*). Par ailleurs, le paiement d'une redevance des kolkhozes situés sur les meilleures terres, n'a été adopté que très tardivement.

L'établissement de relations nouvelles vis à vis de la terre et de celui qui la cultive constitue cependant l'élément le plus important de l'approche actuelle. L'objectif est ambitieux : il bouscule les vieilles mentalités, et risque de remettre en cause les tabous de la propriété socialiste et du plein emploi. « La terre est à celui qui la cultive », ces propos de M Gorbatchev ont eu un retentissement important tant en URSS qu'à l'étranger. Certains y voyaient en effet une remise en question de la propriété collective, d'autres un retour à la privatisation. Il  s'agit en réalité ici des terres pouvant être transférées dans le cadre de contrats par les kolkhozes à des groupes coopératifs, familiaux ou à des individus, afin de les exploiter. Cette nouvelle politique agricole met en place des sous unités (de 30 à 50 membres) à l'intérieur des grandes fermes de type kolkhoze auxquelles on confie la responsabilité d'une partie des terres en passant un contrat avec l'unité (kolkhoze) dans lequel on convient d'un montant de la production à effectuer. Dans cette contractualisation, L'objectif poursuivi est de permettre d'accroître l'efficacité de l'agriculture en diminuant la taille des exploitations afin de contourner le problème des fermes surdimensionnées.

Plusieurs types de contrats sont possibles : contrat de groupe, contrat familial, individuel, contrat bail. Les conditions diffèrent sur certains points mais s'accordent sur deux principes communs :

Il ne peut s'agir pour l'instant que d'un transfert de jouissance : ni le kolkhoze (exploitation collective) ni le sovkhoze (exploitation d'Etat) ni l'exploitant de lopin individuel ne sont propriétaires des terres qu'ils cultivent.

La deuxième caractéristique concerne la non gratuité de ce transfert des terres : La rémunération de la terre et des autres biens de production est prise en compte dans les conditions du contrat passé entre l'utilisateur des ressources des ressources et l'organisme co-contractant. Ces réformes périphériques de contractualisation entre des sovkhoze et des sous unités est quant à lui confronté à des obstacles relatifs à la généralisation du système : la surévaluation des contrats par les ordres que continuent de recevoir les kolkhozes et les sovkhozes (ceci implique la tendance de ces derniers à ne pas respecter les contrats), les problèmes d'approvisionnement des sous unités et enfin les conflits de répartition des revenus des sous unités.

On voit donc bien ici les limites de la formule «le paysan maître de la terre» : il n'est pas question ici d'accession à la propriété de la terre car celle-ci ne peut être ni vendue ni transmise par succession. Ce qui est en réalité le centre du débat concerne le facteur humain. L'esprit de la réforme consiste à mettre l'individu au centre en soulignant son rôle irremplaçable de l'individu en même temps qu'ils redécouvrent les spécificités du travail rural : c'est celui où la relation avec l'outil de travail est la plus étroite et où le bien de production est un monde vivant. La réforme veut donc dans l'esprit remettre les cultivateurs à leur vraie place, et pour Gorbatchev «transformer ces assistés en responsable». Cependant, maîtres de la gestion des ressources et des revenus qu'ils en retirent, ils en assument également les risques de licenciements ou de faillite. Une nouvelle approche du droit du travail est donc en vigueur. On passe en effet d'un système ou l'emploi est assuré à tous à un système de rationalité économique forcément générateur de chômage. Autrement dit, on passe d'un plein emploi social (dans lequel l'optimum est atteint par le plein emploi de la population) à un plein emploi économique (dans lequel l'optimum recherché est la rentabilité de l'entreprise).

Par ailleurs, le développement des secteurs privés et coopératifs, s'est heurté à certains problèmes. L'ambiguïté de la législation a fait qu'elle a rencontré l'opposition de l'opinion publique, qui posa un regard de suspicion sur ce qu`elle perçoit comme un enrichissement douteux.

Ces réformes incluent donc des changements de formes d'organisation. Le développement des relations contractuelles entre dans ce cadre là et la nouvelle organisation apparaît aux gouvernants comme la clé du déblocage des productivités.

A un niveau global par exemple, l'agriculture a ainsi été le premier domaine réorganisé par Gorbatchev. Ce secteur a été profondément restructuré dans son organisation par la réunion de cinq ministères en charge de l'agriculture dans un seul ministère (le gosagroprom) qui est chargé de la production, la commercialisation et la transformation des produits agricoles.

Néanmoins cette fusion des ministères (le gosagroprom) n'a pas eu l'efficacité escomptée pour une raison essentielle, la réduction prévue des effectifs des fonctionnaires est restée limitée et ce malgré l'unification formelle de l'organigramme, Le gosagroprom est devenu une bureaucratie géante paralysée par des conflits de compétences et un cloisonnement désormais internes. Cela montre qu'une telle concentration des ministères ne peut réduire le pouvoir bureaucratique intermédiaire, si l'on ne diminue pas les effectifs présents dans ces administrations.

25. Les réformes périphériques dépassant le cadre de l'économie

Une politique étrangère active (en octobre 1988, l'URSS et la Chine s'accordent sur leur frontière orientale) et pacifique (limitation des armements, retrait de l'Afghanistan, retrait des vietnamiens du Cambodge, attitude plus souple envers les démocraties populaires...)marque une évolution importante durant l'ère Gorbatchev. Mais ces ambitions ne s'arrêtaient pas là :

En effet, M. Gorbatchev veut développer l'Etat de Droit, il engage ainsi une profonde réforme judiciaire. Le projet permet des progrès importants comme une restriction du champ d'application de la peine de mort. Dans le texte figure également la volonté de voir les organisations représentatives autres que le PC devenir, elles aussi des groupes d'influence. Ces réformes doivent aboutir à la création d'un véritable Etat de droit, où «tout est permis sauf ce qui est interdit par la loi».

La glasnost (publicité) est traduit parfois à tort par transparence, en réalité, il signifie rendre public quelque chose de connu, il désigne le libre accès des citoyens à l'information sur les actes de l'Etat soviétique. Cela consiste à tenir au peuple un langage et des méthodes de vérité pour le sortir de sa léthargie et l'associer aux réformes à venir, ce qui implique de rétablir une certaine liberté de discussion. Par exemple lorsque Gorbatchev fustige publiquement l'ivrognerie, l'indiscipline, l'indifférence, il ne relève rien des tares de la société, elles sont connues de tous. Concrètement, la glasnost désigne le rétablissement de la liberté de la presse et la libre dénonciation d'abus divers longtemps considérés comme tabous dans l'URSS.

Durant cette période la glasnost vaut car elle sert la perestroïka, ainsi la presse et les émissions télévisées au ton nouveau ont un rôle de chambre d'accusation contre tous ceux qui s'opposent à la perestroïka prônée par Gorbatchev. Les dénonciations à la télévision des difficultés d'approvisionnement en raison des négligences humaines, des chantiers qui restent inachevés, des entraves au développement des petites entreprises privées, constituent autant de soutiens à la politique de réformes. Au niveau de la presse écrite, les thèmes débattus, les articles publiés et surtout les lettres publiées dans les tribunes libres soutiennent souvent la politique de restructuration, attestent de la volonté de Gorbatchev d'inciter les Soviétiques plutôt réfractaires à sa politique, à modifier leurs attitudes. Dans le contexte d'une lutte de plus en plus affirmée entre réformateurs et conservateurs, la glasnost apparaît comme une formidable arme de propagande dirigée par le secrétaire général. L'objectif est de convaincre, notamment au sein du parti, que le processus engagé est irréversible, car bénéficiant d'un soutien total du pays. La glasnost est l'occasion de s'attaquer à trois domaines privilégies : Tout d'abord elle a permis d'aborder les réalités de la société soviétique et d'officialiser le fait que la société soviétique n'était pas exempte des maux attribués aux sociétés occidentales (drogue, violence, écologie.)

Ensuite, elle s'attelle à la lutte contre les privilèges et la corruption qui nous le verrons plus tard ne sera pas sans conséquence sur le devenir de la réforme.

Enfin, la glasnost, permet de découvrir des «pages blanches» de l'histoire soviétique, achèvement de la déstalinisation, rappel officiel de leur exil d'anciens opposants politiques. Les frontières sont entrouvertes, les faux «malades mentaux» et de nombreux prisonniers politiques sont libérés.

La glasnost désigne la politique de transparence et facilite l'expression des opinions. Elle permet de renforcer la prise de conscience de la population dans la nécessité de réformer le système. Elle est donc un instrument indispensable dans la réforme globale du système en général et de l'économie en particulier.

La perestroïka concerne également la refonte des institutions du pays, notamment celle du système politique. Après s'être attaqué aux réformes économiques et à l'amélioration de la situation internationale, Gorbatchev est rapidement parvenu à la conclusion que le succès des réformes entreprises était étroitement lié à une réforme parallèle des institutions. Il amorça en 88 la nécessaire restructuration des institutions.

Parmi les mesures proposées figure la création d'un poste de président de l'URSS, doté de pouvoirs étendus et élu par un parlement élargi lui même élu par le peuple. La même loi sera modifiée en 90 où il est décidé que le président de l'URSS est élu au suffrage universel direct. Le pouvoir du président est large. Il concentre l'ensemble du pouvoir exécutif et a la possibilité de prendre lui-même des décrets ayant force de loi dans l'ensemble du pays. Il peut également suspendre toute décision du conseil des ministres. Après accord du congrès des députés du peuple, il peut dissoudre le Soviet suprême. De même le président de l'URSS, en sa qualité de commandant des forces armées, peut décider de la mobilisation ou de l'instauration de l'Etat de guerre. A travers ces réformes, Gorbatchev veut asseoir sa légitimité en renforçant la démocratisation des institutions. Ainsi, Gorbatchev a réussi à transférer l'essentiel de ses pouvoirs du parti au nouvel Etat soviétique. A la suite des premières mesures de la perestroïka, de nombreuses organisations politiques embryonnaires apparaissent dans la plupart des républiques périphériques, le plus souvent sous l'appellation de Fronts populaires. Les tendances qui s'y côtoient vont des tenants d'une indépendance pure et simple aux militants prônant un réaménagement des relations avec le centre. Les élections locales qui se sont déroulées en 1990 vont leur permettre de prendre le pouvoir dans leurs républiques. Ainsi ces troubles nationaux, dans les différentes républiques de l'Empire, semblent avoir été sous-estimés.

26. Bilan et implosion du système

Malgré des débuts prometteurs où l'économie soviétique a enregistré en 1986 et 1987 les taux de croissance les plus élevés depuis une dizaine d'années. L'élan du changement s'est vite essoufflé et l'année 1988 a abouti à des résultats médiocres (les objectifs du plan n'étaient pas atteints) et les défauts de fonctionnement du système n'ont pas disparu. L'Etat est le principal client des entreprises qui ont bien du mal à être autonomes, la qualité des produits reste médiocre, la sous productivité de l'agriculture persiste ainsi que la pénurie des biens de consommation.

Ainsi, quand il met en oeuvre la perestroïka, Gorbatchev sait que c'est à travers la réussite économique que la perestroïka dans son ensemble sera jugée. Sur le plan économique, M.Gorbatchev voulait remédier aux dysfonctionnements les plus graves : Il a voulu laisser une autonomie plus large, aux entreprises par la décentralisation, a incité les plus importantes à faire des bénéfices, il a voulu «rapprocher l'homme de la propriété» en louant la terre aux paysans sous forme de contrats de sous-traitance familiale, il a voulu par une réforme globale et radicale, moderniser une économie enfermée dans une torpeur profonde. Il s'est malheureusement heurté aux nombreuses forces antagonistes qui jalonnent le système.

En tous les cas les faits sont là et le constat s'impose. S'il est un domaine dans lequel l'échec de M. Mikhaïl Gorbatchev est flagrant, c'est bien l'économie. Bien qu'il ait affaibli l'ancienne machine bureaucratique lourde et inefficace, mais qui tournait, il n'a pas réussi, au cours de ses six années de règne, à engager la profonde révolution qu'il appelait de ses voeux à partir de juin 1987 et qui devait conduire à l'instauration de l'économie de marché en URSS.

Le Comité d'Etat pour l'état d'urgence qui l'a écarté intervient (cf. la fin de la perestroïka), affirme-t-il dans son communiqué de lundi 19 août 1991, pour éviter « la famine et la spirale de la misère. » La situation est effectivement catastrophique : les pénuries et les tickets de rationnement se sont multipliés, l'appareil industriel s'est fortement dégradé, la productivité du travail a chuté, les marchés noirs ont connu une véritable explosion, comme la dette extérieure du pays.

M. Gorbatchev n'a certes pas manqué de conseillers radicaux. En six ans, il a épuisé trois équipes d'économistes chargés auprès de lui de définir les chemins pour engager l'Union soviétique dans la voie de l'économie de marché (M. Abel Aganbeguian d'abord, MM. Léonid Abalkine et Ivan Ivanov ensuite, MM. Stanislav Chataline et Nikolaï Petrakov enfin). Puis deux économistes, MM. Grigori Iavlinsky et Graham Allison, professeur de l'université d'Harvard (Etats-Unis) affirmaient travailler pour sauver la perestroïka. On voit donc que l'ex-patron du Kremlin a beaucoup fait pour sauver l'économie. Lois et décrets se sont suivis à un rythme rapide accéléré. La vie à Moscou, où les prix ont fortement augmenté après presque soixante-dix ans de stabilité, où des petits commerces privés se sont créés et où des grandes marques occidentales (comme MacDonald's) se sont installées, indique bien que la vie a changé en Union soviétique. Mais les réformes engagées n'ont pas véritablement permis la transition vers l'économie de marché.

Les réformes ont en revanche accru la désorganisation de l'appareil soviétique qualifiée même d'anarchie par les hommes d'affaires occidentaux de retour d'URSS.

Tout au long de ses six années, M. Gorbatchev a en fait hésité entre une stratégie de rupture radicale et une politique de transition douce. Il a en définitive toujours refusé de faire le grand saut et a rejeté la réforme radicale prônée par certains de ses conseillers. C'est ainsi qu'il devait repousser in extremis à l'automne 1990 le fameux «plan des cinq cents jours» préparé par ses collaborateurs et qui aurait dû conduire à une transformation du système économique en une période très courte.

Les débats sur la réforme économique ont été permanents. Derrière les discussions théoriques, ce sont en fait des questions politiques qui se posaient. M. Gorbatchev a mis en particulier beaucoup de temps pour faire accepter une évolution sur certains éléments-clés de ce qui aurait pu être une véritable réforme : le rôle de l'Etat dans l'économie, celui des administrations centrales ensuite (le Plan, en particulier), notamment dans le système des prix.

Les dernières décisions de M. Gorbatchev montrent qu'il avait peut-être réussi, après la période de stagnation de l'hiver 1990, à obtenir quelques concessions de la part de ses opposants. Chargé de la mise en oeuvre des réformes, le Premier ministre, M. Valentin Pavlov, économiste opposé à une véritable révolution libérale, n'a pas vraiment facilité la tâche de M. Gorbatchev. Au début de 1991, ce dernier avait, enfin, amorcé une réforme dans le domaine essentiel des prix. Mais comme d'autres changements (la réforme monétaire de janvier en particulier), celle-ci fut engagée de manière très maladroite, provoquant un vif mécontentement dans l'opinion.

La chute de la production pétrolière apparaît comme symptomatique de la dégradation générale de la situation économique. Les conditions techniques et sociales de l'exploitation et des transports de cette matière première essentielle à l'Union soviétique se sont détériorées à un point tel que la production s'est effondrée. L'URSS a été obligée de limiter ses ventes à l'étranger, accusant ainsi une baisse de ses recettes en devises. Sa balance commerciale s'est fortement dégradée, son endettement en devises s'est accru.

Le scénario est sensiblement le même dans l'ensemble des secteurs de l'économie nationale. La production agricole avait été relativement satisfaisante, mais les conditions de transport, de stockage et d'emballage étaient telles que les consommateurs ne devaient pas pouvoir en bénéficier. La réforme de la propriété dans les campagnes (avec l'introduction d'un système de bail de longue durée) montre aussi que le problème n'est pas attaqué de front. L'Etat central a perdu les commandes de l'économie. Dans certaines Républiques, le secteur privé se développe rapidement. Partout, les marchés noirs fleurissent.

Face à cette détérioration de la situation économique, M. Gorbatchev a cherché activement secours à l'étranger. « Faute d'aides alimentaires notamment, la dictature menace », expliquait-il en substance à ses interlocuteurs occidentaux. En fait, la stratégie de compromis adoptée pendant ses six années par M. Gorbatchev à l'égard des capitaux étrangers a échoué.

Conformément à la politique du ver capitaliste dans le fruit socialiste, certains conseillers du numéro un du Kremlin estimaient, dès 1985, que, pour réformer l'économie soviétique, il fallait faire venir les entreprises occidentales en URSS. La législation de 1987 autorisant la création de sociétés mariant capitaux occidentaux et soviétiques est un symbole de ces compromis auxquels M. Gorbatchev s'est attaché. La bureaucratie centrale a multiplié les obstacles pour la mise en oeuvre de cette réforme. Elle fut un échec total. Les capitaux étrangers ne sont pratiquement pas venus.

L'appel au secours en direction des Occidentaux se faisait de plus en plus pressant. Ainsi, l'ex-numéro un soviétique avait obtenu que l'URSS négocie un accord d'association avec les deux grands organismes financiers que sont le fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Il avait ensuite annoncé une demande officielle d'adhésion à ces deux institutions. Reprenant les conclusions d'une étude approfondie menée par quatre organismes (le FMI, la Banque mondiale, l'OCDE et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement), les Occidentaux lui avaient répondu qu'il n'y aurait pas d'aides financières tant qu'il n'y aurait pas de réformes radicales réelles.

L'échec de la loi sur l'entreprise de 1987 (qui est la loi la plus importante) apparaît emblématique dans les déboires de la perestroïka. Elle s'est heurtée à différents problèmes révélateurs des dysfonctionnements majeurs du système. Ainsi les ministères ont continué à faire preuve d'autoritarisme en multipliant les commandes d'Etats en ne laissant pas ainsi la possibilité au marché de se développer. De plus les prix continuant à être fixés de manière autoritaire l'impératif de rentabilité de cette loi n'a pas vraiment de sens.

Nous pouvons donc dire que l'échec économique de M. Mikhaïl Gorbatchev est sans doute l'une des principales causes de sa chute. Il est vrai qu'il avait dans ce combat pour l'instauration d'une économie de marché de nombreux et puissants adversaires. Dès 1985, une sociologue réformatrice, Mme Tatiana Zaslavskaïa, en avait dressé la liste. Elle citait «les dogmatiques du parti et les privilégiés de la nomenklatura» : les réformes en cours affaiblissaient le pouvoir financier du parti lui-même. Elle y ajoutait les bureaucrates de l'appareil d'Etat ainsi que certains dirigeants de l'armée : M. Gorbatchev voulait reconvertir l'industrie militaire au civil. Mais elle comptait aussi parmi les récalcitrants les ouvriers soviétiques eux-mêmes qui fournissaient un travail faible pour des salaires bas. Les travailleurs de l'URSS s'étaient habitués, en soixante-dix ans, à vivre sur la base de ce compromis social.

Enfin Mme Zaslavskaia déplore la mentalité égalitariste qu'elle considère comme la cause de la lenteur du développement de l'économie soviétique. Les réformateurs leur proposaient de travailler plus pour une situation incertaine et une rémunération variable. Les résistances multiples aux réformes économiques l'ont finalement emporté.

Par ailleurs des raisons non économiques expliquent cet échec. On peut souligner plusieurs limites importantes et complémentaires qui ont contribué à l'échec de la réforme.

Tout d'abord, l'opposition société/nomenklatura : les réformes vont en effet clairement à l'encontre des intérêts de la nomenklatura qui voit ses privilèges menacés et qui freine de multiples manières l'avancée des réformes. Cela rendait d'autant plus important pour M.Gorbatchev le soutien inconditionnel de la société.

Or précisément, cette société, en partie «libérée» par la glasnost, ne se contente pas de critiquer la bureaucratie. La contestation s'élargit en effet au système dans son ensemble. En fin de compte, la démocratie à l'occidentale est finalement apparue pour les Soviétiques comme bien préférable au communisme.

La fin de la Perestroïka (et de l'URSS)

Les deux dernières années du régime sont une lente agonie où les dogmes et les institutions tombent les uns après les autres, toutes les tentatives désespérées de reprendre les choses en main ou de sauver le régime devant échouer. «Puisant son origine au coeur même de l'URSS, la contestation du système traditionnel soviétique a balayé les pays du bloc. Ses membres ont profité de la confusion et des indécisions pour s'affranchir de la tutelle de Moscou. La chute du système impérial extérieur rejaillit ensuite sur l'empire extérieur qui à son tour va imploser»29(*). L'éclatement de l'union, l'incapacité à mettre en oeuvre les mesures décidées au plus haut niveau, l'échec des réformes économiques, la contestation croissante de l'autorité du pouvoir central constituaient autant de menaces pour l'avenir de Gorbatchev. De plus le renouveau conservateur renforce l'isolement de Gorbatchev qui fait l'objet de critiques de plus en plus sévères de la société. Celle-ci est partagée entre les intellectuels qui souhaitent des changements rapides et la population qui veut surtout une amélioration de ses conditions de vie. La lenteur des réformes et l'incapacité du président à obtenir des résultats significatifs va conduire à l'effondrement de sa popularité. L'abandon de certains proches comme Chevarnadze qui démissionne de son poste de ministre des affaires étrangères de l'époque ou encore d'Iakolev son conseiller renferment de plus en plus Gorbatchev dans son isolement Ainsi, pour rendre compte de cette agonie, c'est sous un angle chronologique que nous allons aborder les évènements sonnant le glas des espoirs de la perestroïka.

1990 :

En janvier, des manifestations en faveur de l'indépendance de la Lituanie poussent le parlement lituanien à proclamer l'indépendance de la république, il s'ensuivra des menaces de blocus économique par Gorbatchev si la Lituanie n'abroge pas les décisions prises lors de sa déclaration d'indépendance. Cet ultimatum sera rejeté par le président lituanien.

En février, Le principe d'instauration du régime présidentiel est approuvé. Le rôle dirigeant du Parti Communiste est abandonné. C'est la naissance du multipartisme.

Le 1er mai, A l'occasion de la célébration de la fête du travail, M. Gorbatchev est hué sur la place Rouge à Moscou et choisit de quitter la tribune officielle.

Le 29 mai, M. Eltsine est élu président du Parlement de la Fédération de Russie et réclame «la souveraineté» de cette dernière.

Le 13 juillet, M. Gorbatchev est reconduit dans ses fonctions de secrétaire général, Boris Eltsine quitte le PC soviétique.

Le15 octobre, Mikhaïl Gorbatchev se voit décerné le prix Nobel de la paix. alors que les troubles dans les républiques se multiplient, en Azerbaïdjan, au Haut-Karabath, en Kirghizie, en Moldavie... et six Républiques se déclarent indépendantes.

En décembre 1990 : E.Chevarnadze démissionne en dénonçant "l'avancée de la dictature". B.Eltsine condamne lui aussi le vote de pouvoirs spéciaux à M.Gorbatchev. Ainsi les promesses de libéralisation et de démocratisation de la vie politique sont en train de voler en éclat, les problèmes économiques conjuguées à la prolifération des troubles politiques provoque un durcissement du pouvoir

1991 :

Au cours de l'année 1991, le débat politique a délaissé petit à petit la question du passage à l'économie de marché pour se centrer sur l'avenir de l'URSS et la question des nationalités. D'un coté le PCUS soutient et félicite des actions engagées contre les tentations indépendantistes, de l'autre les démocrates, l'Eglise, ainsi que diverses organisations soutiennent les évolutions démocratiques et prônent le respect des choix.

En janvier 1991 : On assiste à une intervention sanglante de l'armée dans les pays baltes à Vilnius et à Riga contre les manifestations nationalistes. L'indignation est générale.

Le 17 mars 1991 : le référendum sur le maintien de l'Union est approuvé à 76% mais le scrutin n'a lieu que dans les républiques qui n'ont pas déclaré leur indépendance (9 sur 15). De plus, la question posée est ambiguë puisqu'il y est question de la "souveraineté" des républiques. Et c'est en réalité sur ce point-là que le peuple s'est prononcé.

Parallèlement au référendum sur l'union les électeurs russes sont appelés à se prononcer sur l'instauration d'un poste de président de Russie élu au suffrage universel. Cette proposition est acceptée (70% des suffrages). Ainsi le 12 juin 1991 : B.Eltsine est élu Président de la Fédération de Russie.

Du 19 au 21 août, on assiste à un Putsch manqué des communistes conservateurs contre M. Gorbatchev, alors en vacances en Crimée. Ils s'opposaient au volontarisme de Gorbatchev qui allait à l'encontre de leurs intérêts. Gorbatchev est affaibli.

Le 24 août, M. Gorbatchev engage l' «auto dissolution» du PCUS

29 août, le Parlement retire à Mikhaïl Gorbatchev ses pouvoirs spéciaux en matière économique

Le 6 septembre, l'URSS reconnaît officiellement l'indépendance des trois Républiques baltes.

Le 1er décembre, lors d'un référendum, l'Ukraine se prononce à plus de 80 % pour l'indépendance.

Le 8 décembre, les présidents de la Russie, de l'Ukraine et de la Biélorussie constatent à Minsk que l'Union soviétique n'existe plus. Ils décident de fonder une Communauté d'Etats indépendants [CEI] ouverte à tous les Etats de l'ancienne URSS.

Le17 décembre, MM. Gorbatchev et Eltsine décident d'un commun accord que les structures de l'URSS cesseront d'exister avant la fin de l'année.

Le 21 Décembre lors de la conférence d'Alma Ata, la création d'une CEI est officialisé par les présidents de onze républiques ex-soviétiques. C'est donc la fin de l'URSS ; il n'y a désormais plus de citoyenneté soviétique.

Enfin l'ultime étape de ce processus extraordinairement rapide, voit M.Gorbatchev annoncer sa démission à la télévision le 25 décembre 1991 en déclarant : "la ligne du démembrement du pays et de la dislocation de l'Etat a gagné, ce que je ne peux pas accepter". Le 25 décembre la plupart des grands pays rendent hommage au rôle joué par Gorbatchev dans la transformation pacifique de l'URSS. Le lendemain, la presse ex-soviétique, restée fidèle à Gorbatchev , commente cette démission et souligne la grande avancée de la perestroïka qui leur a donné  «  la liberté de parole et de pensée. »

En fin de compte et malgré tous les efforts entrepris par les réformistes la perestroïka est morte.

Tous ces événements précipitèrent la fin de l'URSS. Ils mettent en lumière les carences du diagnostic de Gorbatchev qui a sous estimé les velléités indépendantistes qui n'ont cessé de s'amplifier avec la détérioration de l'économie et l'appauvrissement de la population.

Conclusion

La situation de l'économie soviétique des années 1980 est le fruit de décennies de dysfonctionnements de l'économie planifiée. La rupture que souhaitait Gorbatchev, c'est à dire la création d'une économie mixte dans laquelle le secteur d'Etat serait redynamisé par la présence de secteurs privés et coopératifs, induisait une transition délicate pour un système rongé par des contradictions internes. Ainsi, lorsqu'il arrive au pouvoir en 1985 Gorbatchev ne manque pas d'atouts. Il arrive avec un important crédit dû notamment à son charisme et un vaste espoir de renouveau dans l'opinion. Il a pu de plus bénéficier d'un certain soutien médiatique. Il s'attaqua aux véritables problèmes de l'économie russe et a tenté d'opérer une réforme systémique nécessaire.

La volonté majeure de Gorbatchev était d'améliorer et de renforcer l'autonomie des entreprises soviétiques jusqu'ici soumises aux ordres de l'échelon supérieur. Cette volonté d'amélioration de l'autonomie de l'entreprise s'est heurtée à des habitudes et un mode de fonctionnement si profondément ancré qu'il rendait tout redressement significatif impossible.

Le but de la perestroïka était de restructurer l'économie en se basant sur une volonté de s'aligner en quelques sortes sur les pays occidentaux et en recherchant l'efficacité et la rentabilité grâce à une meilleure utilisation des ressources. Ce redressement a été tenté par l'intermédiaire d'une série de décrets dont les plus importants concernent les lois sur les entreprises qui leur ont permis d'accéder à une plus grande autonomie financière. Les autres décisions majeures ont concerné les réformes de nature systémiques que sont la réforme des prix, un véritable marché du crédit en matière bancaire, le développement du secteur privé et coopératif, la possibilité de locations dans l'agriculture, ainsi que la réduction des dépenses militaires. Ces diverses réformes avaient pour but de moderniser une économie sinistrée et de permettre le passage vers l'économie de marché.

La démocratisation de la vie politique s'est appuyée sur la transparence. Cependant, la situation économique, non contente de stagner comme précédemment, se dégrade très sensiblement. Les pénuries, les grèves et les troubles sociaux se multiplient, le marché noir devient florissant, principalement parce que les réformes économiques ont « désorganisé les rouages traditionnels sans les remplacer par de nouveaux»30(*). Autrement dit, l'économie s'est retrouvée sans plan ni marché, situation intermédiaire et intenable. Ainsi, les prix ont flambé (+60% en un jour après la libéralisation des prix du 2 avril 1990), et ces inégalités-là, largement plus visibles que les avantages en nature dont jouit la nomenklatura, ont rendu la perestroïka impopulaire.

Par ailleurs de nombreux handicaps n'ont pas permis à la perestroïka d'obtenir le succès qu'elle espérait. Les causes de l'échec sont multiples et se situent à plusieurs niveaux. Que ce soit le poids des forces conservatrices (dans le Parti, l'armée, la police, l'administration, la nomenklatura ), la force d'inertie colossale de la lourde machine soviétique, l'incertitude ou incrédulité d'une partie de la population ou encore l'émergence de problèmes jusque là masqués comme l'éveil des nationalités (Pays baltes, Arménie, Asie centrale), les religions minoritaires, les catégories socioprofessionnelles particulièrement défavorisées (mineurs), tous ces éléments ont contribué à des degrés divers à l'échec de la réforme.

Ces différentes tentatives furent vaines, et l'échec économique, a sonné le glas des espoirs de ceux qui croyaient encore à la pérennité d'un tel système.

Le socialisme qui a existé en tant que système économique et social était dominé et défini par le monopole de pouvoir et d'idéologie du parti communiste. Ce système était cohérent et viable, malgré ses dysfonctionnements (que Kornai a résumé dans l'expression d' « économie de pénurie »). Pour Denis Brand ce sont les nombreuses tentatives d'améliorations du système depuis le milieu des années soixante qui ont mené le système à sa perte car ils ont introduit dans son fonctionnement des «éléments contradictoires et incompatibles». Il explique que «le système s'est effondré quand la réforme a touché la pierre d'angle, à savoir le monopole du pouvoir».

Enfin il convient de se situer dans une perspective plus actuelle et ressentir avec plus de recul ce qu'a été, il y a 20 ans, la perestroïka, par l'évocation de sondages d'opinion récents du Centre d'Etude de l'Opinion Publique qui révèle que vingt ans après, les Russes ne pardonnent pas la perestroïka. Ils sont 61% à exprimer un point de vue négatif sur l'expérience politique impulsée par l'ex-président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, contre 14% seulement estimant positifs les changements introduits par le dernier président de l'URSS. Sur la personne même de Gorbatchev, 45% de la population a une opinion négative de l'ex-président, alors que 13% apprécient son oeuvre.

Pour 24% des Russes, Gorbatchev avait dès le départ projeté la désintégration soviétique. Ils sont 23% à penser qu'il voulait réformer le système socialiste de l'intérieur pour lui donner un visage humain.

Ainsi nous pouvons dire que si sa chute a été brutale et son bilan controversé, Gorbatchev aura eu au moins un «mérite», celui d'avoir essayé de réformer un système irréformable.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages

Abel Aganbeguian : Perestroïka: le double défi soviétique, Paris Economica, 1987

Chantal Beaucourt : L'agriculture soviétique sous contrat, Paris, La Découverte 1988

Denis Brand : L'expérience soviétique, Editions Dalloz, Paris 1993

Hans Bloommestein : Transformation des économies planifiées. Réforme du droit de propriété et stabilité macroéconomique, Paris OCDE, 1991

Wlodimierz Brus : Problèmes généraux du fonctionnement de l'économie socialiste, Paris Maspero, 1970

A Gauthier : Genèse et économie de l'URSS, Bréal, 1986

Pierre Georges : l'économie de l'URSS, Presses universitaires de France, 1985

V.Gorodetskii : Les fondements théoriques de la restructuration systématique des prix,

Albert Hirschman : The strategy of economic development, Yale University Press, 1958

Janos Kornai : Socialisme et économie de la pénurie, Paris Economica, 1984

Michel Laran et Jean Louis Van Regemorter : La Russie et l'ex-URSS de 1914 à nos jours, Masson, 1986

Pascal Lorot : Histoire de la perestroïka, Editions Que sais-je ?, 1990

Valentin Pavlov : Réformer le système des prix,

Xavier Richet : Les économies socialistes européennes, Paris Armand Colin éditeur, 1992

Annexe

Les Plans de 1928 à 1980

Ier Plan (1928-1932)

Il s'agit de modifier radicalement les structures économiques et sociales afin de constituer une industrie solide, seule susceptible d'assurer l'indépendance face au monde capitaliste, et de donner de réels emplois nouveaux à une population dont le rythme d'accroissement annuel est de 2%.

On substitue à la NEP une volonté unique d'aménagement. On met l'accent sur l'industrie lourde et surtout sur le secteur énergétique. Dans le domaine agricole, c'est la collectivisation forcée et la dékoulakisation (famine en Ukraine).

IIe Plan (1933-1937)

Il porte surtout sur la sidérurgie. Près de 25% des investissements sont consacrés à la construction du complexe Oural-Kouznetsk, fondé sur les ressources en minerai de fer de l'Oural et la houille du Kouzbass, reliés par une ligne de chemin de fer de 2 000 kilomètres. On fait un effort pour motoriser les campagnes.

Le IIe Plan rencontre de sérieuses difficultés en 1937. Les deux premiers plans voient une progression au niveau de la production d'ensemble, mais la vie quotidienne est marquée par le dénuement et les restrictions.

IIIe Plan (1938-1942)

Il est interrompu par la guerre, et prévoyait l'essor des constructions mécaniques.

IVe Plan (1946-1950)

Il fixe les objectifs et les moyens de la reconstruction économique.

Ve Plan (1951-1955)

Il est partiellement interrompu par la mort de Staline (mars 1953). Il était marqué par le gigantisme de ses perspectives, prévoyant la construction de puissantes centrales hydroélectriques en URSS d'Europe et en Sibérie, et la création d'une nouvelle base sidérurgique en Sibérie.

VIe Plan (1956-1960)

Les données sont peu explicites; ce furent plutôt trois plans annuels.

VIIe Plan (1959-1965)

C'est le seul plan septennal. Il était axé sur la diversification des objectifs et une plus grande place laissée aux industries de biens de consommation.

VIIIe Plan (1966-1970), IXe Plan (1971-1975), Xe Plan (1976-1980)

Ils ont pour objectif de maintenir un bon rythme de développement industriel (croissance de 6-8% par an), tout en s'efforçant de développer la production agricole, sans trop d'illusions (+4%).

* 1 W.Brus : Problèmes généraux du fonctionnement de l'économie socialiste, Maspero 1970.

* 2 Brus : Problèmes généraux du fonctionnement de l'économie socialiste, Maspero 1970.

* 3  Xavier Richet : Fonctionnement de l'économie socialiste, Armand colin éditeur 1992.

* 4 A Gauthier : Genèse et économie de l'URSS, Bréal 1986.

* 5 Kornai : Socialisme et économie de la pénurie. Paris, Economica 1984.

* 6 Pierre Georges : L'économie de l'URSS, presses universitaires de France, 1985.

* 7 A.Aganbeguian : Perestroïka: le double défi soviétique, Paris, Economica 1984.

* 8 Denis Brand : L'expérience soviétique, Editions Dalloz, Paris 1993.

* 9 A.O. Hirschman: The strategy of economic development, Yale university press, 1958.

* 10 Brus :  Problèmes généraux du fonctionnement de l'économie socialiste, Maspero 1970

* 11 Brus :  Problèmes généraux du fonctionnement de l'économie socialiste, Maspero, 1970.

* 12 Gorodetskii : Les fondements théoriques de la restructuration systématique des prix

* 13 Pierre Georges : L'économie de l'URSS, presses universitaires de France, 1985.

* 14 J. Kornai : Socialisme et économie de la pénurie, Paris Economica, 1984.

* 15 FMI, Banque mondiale, OCDE : L'économie de l'URSS, résumé et recommandations, Paris 1991.

* 16 D. Brand : L'Expérience soviétique, Editions Dalloz, Paris 1993.

* 17 A Gauthier : Genèse et économie de l'URSS , Bréal 1986.

* 18 A Gauthier : Genèse et économie de l'URSS, Bréal 1986.

* 19 Pierre Georges : L'économie de l'URSS, Presses universitaires de France, 1985.

* 20 Pierre Georges : L'économie de l'URSS, Presses universitaires de France, 1985.

* 21 W. Brus : Problèmes généraux du fonctionnement de l'économie socialiste, Paris Maspero 1970.

* 22 Pascal Lorot : Histoire de la perestroïka, Editions Que sais-je ? 1990.

* 23 Denis Brand : L'expérience soviétique, Editions Dalloz, Paris 1993.

* 24 X. Richet : Les économies socialistes européennes, Armand Colin Editeur, Paris 1992.

* 25 H. Bloommestein et M Marrese : Transformation des économies planifiées. Réforme du droit de propriété et stabilité macroéconomique, Paris OCDE 1991.

* 26 X. Richet : Les économies socialistes européennes, Armand Colin Editeur Paris 1992.

* 27 Pavlov : «Réformer le système des prix»

* 28 C.Beaucourt : « L'agriculture soviétique sous contrat », revue problèmes économiques n°85.

* 29 A. Gauthier : Genèse et économie de l'URSS , Bréal 1986.

* 30 Pascal Lorot : Histoire de la perestroïka, Editions Que Sais-je 1990






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"La première panacée d'une nation mal gouvernée est l'inflation monétaire, la seconde, c'est la guerre. Tous deux apportent une prospérité temporaire, tous deux apportent une ruine permanente. Mais tous deux sont le refuge des opportunistes politiques et économiques"   Hemingway