1.2. HISTORIQUE DE L'EVALUATION DE L'UTILISATION DES
MEDICAMENTS
Dès le XIX? siècle, les premières
industries de fabrication de médicaments modernes apparaissent, marquant
le début d'une production pharmaceutique standardisée. Cependant,
c'est surtout au XX? siècle que l'industrie pharmaceutique connaît
un véritable essor, porté par de nombreux changements
scientifiques, industriels, politiques et sociaux. Sur le plan scientifique et
médical, la découverte des antibiotiques, des vaccins et des
médicaments synthétiques, ainsi que le développement de la
médecine fondée sur les évidences, de
l'expérimentation clinique et de la validation scientifique des
traitements, ont profondément transformé les pratiques de soins.
Du côté industriel, la fabrication de masse de médicaments
standardisés et plus sûrs, ainsi que la capacité
d'innovation dans les laboratoires pharmaceutiques, ont permis une production
efficace à grande échelle. Les politiques et régulations
internationales ont également joué un rôle structurant : la
création de l'OMS en 1948, la définition même de la
santé au sens actuel, la mise en place du Règlement sanitaire
international et d'initiatives globales telles que le concept
«?Santé pour tous?» (Alma-Ata, 1978) ont encadré la
production, la qualité et l'accès aux médicaments (Sophie
Chauveau, 1998). Enfin, les changements sociaux et économiques, avec
l'augmentation de l'espérance de vie, la croissance des systèmes
de santé publics et privés et l'accessibilité accrue aux
médicaments dans les pays industrialisés et émergents, ont
consolidé cette transformation, rendant nécessaire une
évaluation systématique de l'utilisation des médicaments
pour garantir leur rationalité et leurefficacité.
Les efforts visant à améliorer l'utilisation des
médicaments dans les services de santé ont pris de l'importance
à partir des années 1980. En 1985, l'Organisation mondiale de la
Santé (OMS) a organisé à Nairobi une conférence
internationale consacrée à l'usage rationnel des
médicaments. Cette conférence a marqué une étape
importante dans la promotion des pratiques appropriées de prescription
et d'utilisation des produits pharmaceutiques.
Depuis cette conférence, plusieurs initiatives ont
été entreprises pour améliorer les pratiques relatives
à l'utilisation des médicaments. Cependant, l'un des
problèmes majeurs était l'absence de méthodes objectives
permettant de mesurer les pratiques de prescription et d'utilisation des
médicaments dans les services de santé.
Pour répondre à ce besoin, l'OMS et le
réseau international pour l'usage rationnel des médicaments ont
développé un ensemble d'indicateurs destinés à
décrire les schémas d'utilisation des médicaments. Ces
indicateurs permettent aux planificateurs, gestionnaires et chercheurs en
santé de comparer les pratiques entre différents services ou
à différents moments.
Les premiers travaux sur ces indicateurs ont été
réalisés dans plusieurs pays, notamment au Yémen et en
Ouganda, afin d'évaluer l'impact des programmes de médicaments
essentiels. Par la suite, la méthodologie a été
testée dans plusieurs autres pays comme l'Indonésie, le
Bangladesh et le Népal. D'autres tests ont également
été réalisés au Soudan, en Ouganda, au Malawi, au
Nigéria et en Tanzanie afin d'améliorer et de valider ces
indicateurs.
À la suite de ces expériences, un ensemble
limité d'indicateurs fondamentaux a été retenu afin de
permettre l'évaluation rapide et standardisée de l'utilisation
des médicaments dans les services de santé.
Le Réseau international pour l'usage rationnel des
médicaments
Créé en 1989, le Réseau international
pour l'usage rationnel des médicaments (INRUD) est un réseau de
groupes multi-institutionnels dont l'objectif est de promouvoir un usage
sûr, efficace et efficient des médicaments,
particulièrement dans les pays à revenu faible et
intermédiaire. Initialement composé de dix groupes provenant
d'Afrique et d'Asie, le réseau s'est progressivement élargi pour
inclure aujourd'hui plusieurs groupes répartis dans différentes
régions du monde.
L'INRUD se caractérise par une approche
multidisciplinaire de l'utilisation des médicaments, combinant les
sciences cliniques et les sciences sociales. Il met l'accent sur la mesure de
l'utilisation des médicaments à l'aide d'indicateurs
standardisés, ainsi que sur l'analyse des facteurs comportementaux
influençant les pratiques des professionnels de santé et des
patients, afin de concevoir et d'évaluer des interventions visant
à améliorer l'usage des médicaments.
Les activités de recherche, de formation et de
plaidoyer menées par l'INRUD sont réalisées en
collaboration avec plusieurs institutions internationales, notamment
l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), Management Sciences for
Health (MSH), l'Institut Karolinska, ainsi que le groupe de recherche sur les
politiques pharmaceutiques de la faculté de médecine de Harvard.
Le réseau bénéficie également du soutien de
partenaires et bailleurs internationaux tels que le Pew Charitable Trust,
DANIDA, USAID (actuellement démantelé) et l'Agence
suédoise de coopération internationale au développement
(Sida) (John Chalker, 2012).
Pourquoi étudier l'utilisation des
médicaments
L'étude de l'utilisation des médicaments sert
à promouvoir l'usage rationnel des médicaments. Elle est
essentielle pour améliorer la qualité des soins et
l'efficacité du système de santé. Elle permet notamment de
:
· Identifier les pratiques de prescription
inappropriées.
· Réduire le risque de résistance aux
médicaments.
· Optimiser les ressources financières et
matérielles du système de santé.
· Améliorer la sécurité et la
qualité des soins pour les patients.
Champs d'application des études sur l'utilisation
des médicaments
· Niveau national ou régional : suivi des
politiques pharmaceutiques et évaluation des programmes nationaux de
santé.
· Établissements de santé : hôpitaux,
centres de santé, dispensaires, etc.
· Thématiques spécifiques : utilisation des
antibiotiques, antipaludiques, analgésiques, vaccins, etc.
· Population ciblée : enfants, femmes enceintes,
patients chroniques, etc.
Conséquences des prescriptions
irrationnelles
Les prescriptions irrationnelles de médicaments peuvent
avoir des effets négatifs importants sur la santé des patients
ainsi que sur le fonctionnement du système de santé. Elles
peuvent entraîner plusieurs conséquences, parmi lesquelles:
· Développement de résistance aux
antibiotiques et autres médicaments.
· Augmentation des effets indésirables et
complications pour les patients.
· Gaspillage de ressources et coût
élevé pour le système de santé.
· Allongement de la durée des maladies et
aggravation de l'état de santé.
· Augmentation de la morbidité et de la
mortalité
Facteurs influençant l'utilisation des
médicaments
L'usage irrationnel des médicaments peut être
lié à plusieurs facteurs. Parmi les principales causes figurent
le manque de connaissances, de compétences ou d'informations
indépendantes chez les prescripteurs, la surcharge de travail du
personnel de santé, l'insuffisance de réglementation sur la
disponibilité des médicaments, ainsi que la promotion
inappropriée des produits pharmaceutiques et les motivations lucratives
liées à leur vente (OMS, 2002).
D'autres facteurs peuvent également influencer
l'utilisation des médicaments, notamment les attentes et croyances des
patients, leur niveau d'adhésion au traitement, les habitudes locales de
prescription, la disponibilité des médicaments dans les
structures de santé, l'existence de protocoles thérapeutiques et
les contraintes économiques ou socioculturelles telles que le coût
des médicaments, les traditions et le niveau d'éducation de la
population.
Interventions clés pour promouvoir une
utilisation rationnelle des médicaments
L'OMS préconise 12 interventions clés pour
promouvoir une utilisation plus rationnelle :
1. Un organisme national multidisciplinaire chargé de
coordonner les politiques pharmaceutiques : Il permet de coordonner les
actions liées à l'usage des médicaments entre les
autorités sanitaires, les professionnels de santé, les
universités et les organisations concernées.
2. L'élaboration de directives thérapeutiques
standardisées : Ces directives aident les prescripteurs à
choisir les traitements appropriés pour chaque maladie sur la base de
preuves scientifiques.
3. L'existence d'une liste nationale de médicaments
essentiels : Cette liste permet de sélectionner les
médicaments les plus efficaces, sûrs et nécessaires pour
répondre aux besoins prioritaires de la population.
4. La mise en place de comités pharmaceutiques et
thérapeutiques dans les hôpitaux et districts : Ces
comités supervisent la sélection et l'utilisation
appropriée des médicaments dans les établissements de
santé.
5. La formation en pharmacothérapie basée sur
les problèmes dans les programmes universitaires : Cette approche
permet de former les futurs professionnels de santé à prescrire
de manière rationnelle.
6. La formation médicale continue pour les
professionnels de santé : Elle permet de mettre à jour les
connaissances et d'améliorer les pratiques de prescription.
7. L'encadrement, l'audit et le retour d'information sur les
prescriptions : L'analyse régulière des prescriptions aide
à identifier les erreurs et à améliorer les pratiques des
prescripteurs.
8. La disponibilité d'une information
indépendante sur les médicaments : Les professionnels de
santé doivent disposer d'informations fiables et objectives,
indépendantes de la promotion pharmaceutique.
9. L'éducation du public sur l'usage des
médicaments : Informer les patients contribue à
réduire l'automédication inappropriée et à
améliorer l'adhésion au traitement.
10. L'élimination des incitations financières
inappropriées : Certaines pratiques financières peuvent
encourager la sur prescription ou la vente excessive de médicaments.
11. Une réglementation appropriée de la
production, de la distribution et de la promotion des médicaments :
Une réglementation efficace permet d'assurer la qualité des
médicaments et de contrôler leur promotion.
12. Un financement suffisant du système de santé
pour garantir la disponibilité des médicaments et du personnel
qualifié : Des ressources adéquates sont nécessaires
pour assurer l'accès aux médicaments essentiels et soutenir les
programmes de promotion de leur usage rationnel (OMS, 2002).
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