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La politique étrangère américaine à l'épreuve des évènements du 11 septembre 2001: Le cas irakien


par Mamadou DIA
Université de Toulouse I Sciences Sociales
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Université des Sciences sociales Toulouse I

La politique étrangère américaine à l'épreuve des évènements du 11 septembre 2001 :

le cas irakien

Mémoire de MASTER de Relations Internationales

Présenté par Mr MAMADOU DIA

Directeur de recherche  Mr Thomas Lindemann Août 2005

La politique étrangère américaine à l'épreuve des évènements du 11 septembre 2001 :

le cas irakien

REMERCIEMENTS

Mes vifs remerciements vont à mon professeur encadreur Mr Thomas Lindemann. Ses conseils judicieux, ses critiques positives m'ont aidés à surmonter les difficultés de ce travail. Si j'ai pu mener ce travail à son terme, c'est aussi grâce à un petit cercle de proches qui étaient à mes côtés.

A mes parents, je voudrai leur dire qu'ils m'ont inculqué certaines valeurs non étrangères à ce travail. Enfin, je l'offre à toute ma famille.

A mon père Amadou Moustapha

SOMMAIRE

Première PARTIE : Le 11 Septembre où la vulnérabilité des Etats-Unis mis à nu

CHAPITRE I: Day of infamy

Section I: Les failles des services de renseignement américain

Section II : Le Patriot Act : Vers une restriction des libertés aux USA ?

CHAPITRE II : La guerre contre les terrorisme : « l'axe du mal » ou comment se trouver de nouveaux ennemis

Section I : De l'Afghanistan à l'Irak : un calendrier militaire chargé

Section II : Une guerre sans fin contre « l'axe du mal »

Deuxième partie : La nouvelle stratégie nationale de sécurité de l'administration Bush et ses implications sur le terrain

CHAPITRE I : L'unilatéralisme américain ou l'assumation de la puissance

Section I : La guerre en Irak : seul contre tous

Section II : la doctrine de guerre préventive

CHAPITRE II : Un an après la guerre en Irak, le monde est-il pour autant plus sûr ?

Section I : l'Irak : une exception ou première étape dans la généralisation de la guerre préventive

Section II : La guerre préventive, futur mode de règlement des affaires internationales

Conclusion

Introduction

Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis subissent la plus grave attaque terroriste* jamais enregistrée sur leur sol. Les américains viennent de découvrir que leur pays, longtemps considéré comme un sanctuaire inviolable, ne l'était pas vraiment. Al Qaïda vient de transposer sur le territoire américain une guerre déjà commencée depuis des années sous d'autres cieux. En effet dès 1993, la ville de New York fut la cible de terroristes égyptiens sous la houlette de Ramzi Youssef de son vrai nom Abdoul Basit Balochi 1(*) et du cheikh Abdel Rahman. Ces actions considérées comme une forme de répétition générale par certains 2(*) seront suivies par d'autres actes terroristes notamment par les attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya, en Afrique, dont le nombre de victimes à dépassé 200 morts.

Ce 11 septembre, devant les caméras du monde entier, le monde est saisi d'effroi par des images venues d'ailleurs d'avions bourrés de kérosène s'encastrant dans les tours jumelles du World Trade Center de New York, les Twin Towers (icône du capitalisme triomphant). La capitale fédérale américaine n'est pas non plus épargnée car un avion s'est écrasé sur le Pentagone, le ministère de la défense, bâtiment longtemps considéré comme une forteresse imprenable (centre névralgique de la puissance américaine) tandis qu'un quatrième s'abattait dans un champ en Pennsylvanie. Cela finit de convaincre les sceptiques qu'un cran a été franchi dans la lutte du terrorisme contre l'occident.

Les Etats-Unis viennent de connaître la plus grave attaque terroriste* sur leur territoire depuis la fin de la guerre de sécession. Ces évènements marquent un tournant capital dans l'évolution des Etats-Unis et de l'humanité. L'ampleur des pertes en vie humaines - les plus importantes de toute l'histoire des Etats-Unis - et les dégâts matériels - plusieurs milliards de dollars - atteste de la gravité du désastre. Comme le rappelle Alain Dieckoff, ces évènements « marquent incontestablement une césure dans la marche du monde ». En effet, dit-il « avec eux, apparaît une menace nouvelle, celle du terrorisme extrême, pratiqué par des réseaux transnationaux, dotés d'une capacité de destruction massive mise au service d'une hostilité sans borne de l'Occident »3(*). Cela n'empêchera pas Olivier Roy de la qualifier « d'attentat classique » car ayant été commis par des kamikazes comme les attentats de 1983 et de 1984 contre les Français et les Américains au Liban.4(*) Pour lui, la nouveauté n'est pas dans le type de terrorisme mais la nouvelle menace terroriste, redoutée par les analystes, consisterait dans la privatisation d'armes de destruction massive (ADM), c'est-à-dire leur usage par des groupes non étatiques.

Cet acte sans précédent appelle néanmoins plusieurs réflexions. D'abord une nouvelle donne entre alors dans le concert complexe des relations internationales : les Etats-Unis ne sont plus le sanctuaire inviolable qui a pendant longtemps fait que ce pays n'a pas été victime d'acte de terrorisme international sur son sol. Ensuite, un cran a été franchi par le terrorisme international. N'en déplaise à Olivier Roy, pour autant qu'ils demeurent « classiques » ces actes constituent une nouvelle forme de guerre. En effet, peu d'entre nous, pour ne pas dire personne, pensaient qu'un tel acte, par la manière de l'exécuter, pouvait se réaliser un jour.

Le soir même, cette phrase de Georges W Bush « nous ne ferons aucune différence entre les terroristes et ceux qui les hébergent » permet de mieux comprendre, aujourd'hui, la volonté des Etats-Unis d'en découdre avec ceux qu'ils considèrent comme étant des soutiens des terroristes. Les Talibans en Afghanistan allaient, les premiers, faire les frais de cette politique en étant chassés du pouvoir suite à une campagne de bombardement. La raison est leur soutien public à Oussama Ben Laden, accusé par l'administration américaine d'être derrière ces actes du 11 septembre. En mars 2003, l'Irak à son tour est attaqué en raison cette fois, des liens qui unissent selon l'administration Bush, Saddam Hussein et Al Qaïda mais surtout à cause de la détention par le maître de Bagdad d'armes de destruction massive. Pour des raisons d'organisation du travail, la guerre contre les talibans ne sera pas au centre de notre réflexion. En effet, sous l'angle de la problématique que nous nous proposons d'étudier et sur laquelle nous reviendrons, cette guerre est totalement différente de celle d'Irak, les Etats-Unis étant dans leur droit de riposter après ce qu'ils ont vécu.

Pour mieux apprécier l'évolution de la politique étrangère américaine après le 11 septembre, nous avons décidé de nous pencher sur la guerre menée par la coalition américano-britannique contre l'Irak. Ce conflit, fait contre l'assentiment de la grande partie de l'opinion publique internationale et dont les conséquences se font encore voir tous les jours, est l'application sur le terrain de la nouvelle doctrine américaine de guerre préventive stipulée dans le discours de Georges W Bush en septembre 2002 :

« Le plus grave danger pour notre Nation est l'alliance de l'extrémisme et de la technologie. Nos ennemis ont clairement déclaré qu'ils cherchent à se doter d'armes de destruction massive et il y a des preuves qu'ils y travaillent avec détermination. Les Etats-Unis ne permettront pas à ces efforts de réussir. Nous construirons des défenses contre des missiles balistiques et d'autres vecteurs. Nous coopérerons avec d'autres pays pour empêcher nos ennemis d'acquérir des technologies dangereuses. Et, parce que c'est le bon sens même et qu'il s'agit d'autodéfense, l'Amérique agira contre de telles menaces émergeantes avant même qu'elles ne soient prêtes à nous frapper. Nous ne pouvons défendre l'Amérique et nos amis en nous contentant d'espérer que tout ira bien. Nous devons donc être prêts à contrer les plans de nos ennemis, à utiliser les meilleurs renseignements dont nous disposons et à agir de manière volontariste. L'Histoire jugera sévèrement ceux qui ont vu venir ce nouveau danger sans réagir. Dans le monde qui commence, la seule voie vers la paix et la sécurité est celle de l'action »5(*).

La mise en oeuvre de cette doctrine qui est au centre de l'action menée par l'armée américaine en Irak pose évidemment des problèmes dans l'organisation et la gestion des affaires du monde : un pays peut-il unilatéralement décider dans un monde où le multilatéralisme est prôné par le reste du monde, de faire la guerre sur des suppositions ou sur la crainte de revivre des actions terroristes ? La réponse venant du président américain ne laisse pas de place au doute :

« Nous agirons directement et sans aucune interruption, avec tous les moyens de notre propre puissance et celle des autres pays. Nous commencerons par nous occuper des organisations terroristes internationales, ainsi que des états terroristes ou soutiens du terrorisme qui tentent de se doter d'armes de destruction massive ou de moyens de les construire ». 6(*)

Plusieurs millions de personnes dans le monde ne partagent pas cette conception des relations internationales et s'y opposent de façon bruyante. Au plus haut niveau, les présidents français Chirac, Russe Poutine et le Chancelier allemand Schröder relaient cette opposition de l'opinion créant une véritable crise entre leurs pays et les Etats-Unis.7(*) Cette opposition atteint son sommet en février 2003 au Conseil de sécurité de l'Onu où le ministre français des affaires étrangères Dominique de Villepin se fait le chantre du multilatéralisme honni par les faucons en place à la Maison-Blanche.8(*)

PROBLEMATIQUE

Dans ce travail, il ne s'agit pas de raconter les péripéties de la journée du 11 septembre ou de revenir sur le déroulement des opérations militaires en Irak. Notre ambition est de montrer que le 11 septembre, avec le terrible choc qu'il a causé dans l'esprit des Américains, a permis à l'administration de Georges W Bush de conduire une politique agressive à l'encontre de l'Irak en jouant sur la peur des armes de destruction massive, en somme montrer que le 11 septembre est un « accélérateur » dans la volonté des « faucons » de terminer le travail commencé en 1991 avec la guerre du Golfe. Selon plusieurs observateurs9(*), quelque soient les décisions prises par les autorités irakiennes en vue d'autoriser les inspections de l'ONU afin d'éviter une éventuelle guerre contre leurs pays, rien n'y échapperait : la guerre aura lieu. Selon Eric Maurice, la guerre contre le terrorisme constitue le soubassement de ce conflit : 

« Après le 11 septembre 2001, la guerre en Afghanistan et le démantèlement des bases d'Al Qaïda ont constitué l'objectif principal des Etats-Unis. Mais, en janvier dernier, une fois les talibans chassés de Kaboul et Ben Laden disparu quelque part entre l'Afghanistan et le Pakistan, Saddam Hussein est revenu sur le devant de la scène, protagoniste de «l'axe du Mal» de George Bush aux côtés de l'Iran et de la Corée du Nord. Le but : profiter de la guerre contre le terrorisme pour mettre en oeuvre le grand dessein des faucons. Le gouvernement envisageait initialement une confrontation avec Saddam Hussein cet automne, une fois qu'il aura monté un dossier aux Nations unies prouvant que le leader irakien refuse les inspections», écrivait «The New York Times» fin avril. «De hauts responsables reconnaissent maintenant qu'une offensive sera probablement repoussée au début de l'année prochaine, pour se donner le temps de créer les bonnes conditions militaires, économiques et diplomatiques .La détention de ces armes par Saddam Hussein et l'usage qu'il s'apprêterait à en faire est au coeur de la raison officielle du déclenchement du conflit »1(*)0.

Nous nous appesantirons aussi sur la conception unilatéraliste des affaires du monde de l'administration Bush en essayant de mieux connaître ces « faucons » et leurs liens avec le monde pétrolier. Avec Dick Cheney ancien de Halliburton première compagnie fournisseur de matériels pétroliers, Condoleeza Rice venant de Chevron, Georges W Bush lui-même ancien dirigeant de compagnie pétrolière au Texas, il faut reconnaître que les intérêts pétroliers sont bien représentés à la Maison-Blanche. Et comme l'Irak détient les deuxièmes réserves mondiales de pétrole, il serait intéressant, au delà des discours officiels, d'analyser cette composante pétrolière qui est un élément essentiel de la politique de Georges W Bush.

Donc notre travail est divisé en deux parties : dans la première, nous essayerons de montrer que le 11 septembre, au-delà du fait de montrer la vulnérabilité des Etats-Unis face à des actions pareilles, a permis à ce pays de se faire de nouveaux ennemis à travers « l'axe du mal » et de satisfaire le complexe militaro-industriel au plan budgétaire.

La deuxième partie est consacrée à cette nouvelle stratégie de sécurité définie par Georges W Bush et son corollaire : l'unilatéralisme. On s'intéressera aux conséquences de cette politique notamment sur les relations euro atlantiques et dans le monde arabe. Enfin, il nous semble important aujourd'hui, de faire un petit bilan de cette politique en Irak un an après la chute de Saddam : cette volonté américaine d'instituer la démocratie, au pire par la force est-elle viable ? Peut-on imposer sa volonté même en étant animé de bonnes intentions ? Bref la guerre en Irak, avec la manière dont elle fut déclarée, est-elle une exception où le point de départ d'un grand bouleversement des relations internationales où les puissants n'auront aucune limite, surtout si d'autres Etats présentent les mêmes caractéristiques (détention d'armes de destruction massive) ? Cet exemple peut-il être utilisé contre « l'axe du mal » où figure, entre autre, la Corée du Nord détentrice de l'arme nucléaire ?

PREMIERE PARTIE : Le 11 septembre où la vulnérabilité des Etats-Unis mis à nu

PREMIERE PARTIE : Le 11 septembre où la vulnérabilité des Etats-Unis mis à nu

Même si pour certains auteurs les évènements du 11 septembre ne constituent pas une césure dans le jeu des relations internationales comme le fut la chute du mur de Berlin 1(*) , il n'en demeure pas moins que ces attentats, par leur portée médiatique et leurs conséquences politique et militaire dans le jeu des relations internationales marqueront à coup sûr notre époque. « Le 11 septembre 2001 est un tournant dans l'histoire politique de la puissance » dira à cet effet Zbigniew Brzezinski.2(*) Par sa nature, le 11 septembre nous a fait entrer dans une ère nouvelle du terrorisme. En effet, comme l'affirme Sergio Romano, « il existe désormais dans la guerre moderne un nouveau front sans tranchées ni positions militaires, où l'ennemi ne porte pas d'uniforme et où l'action est d'autant plus efficace que les règles des conflits conventionnels ne sont pas respectées »3(*).

Dans ces formes de guerre, le soldat est devenu un terroriste qui se meut dans la société ennemie et frappe la population civile. L'exemple algérien, le conflit israélo-arabe, le conflit tchétchène etc. sont autant de cas qui révèlent la difficulté des gouvernants à faire face à ce type de conflit ce qui ne leur permet pas d'échapper à d'éventuelles critiques si les mesures prises ne semblent pas être efficaces4(*). Dans un article, le journal Le Monde déclare que Richard Clarke, un des membres de l'administration Bush5(*) avait aussi plaidé en 2001 pour une aide militaire secrète à l'opposition aux Taliban en Afghanistan mais que la conseillère pour la sécurité nationale, Condoleeza Rice, a refusé d'entériner dans l'immédiat cette proposition, suggérant de procéder à un examen plus large et aussi plus long des options pour répondre à la menace d'Al Qaïda. « La proposition de M. Clarke n'a été soumise au président Georges W Bush que quelques semaines avant les attentats du 11 septembre »6(*).

CHAPITRE I : L'administration Clinton et le voeu des « faucons » d'en découdre ?

SECTION I : 11 septembre : exploitation par l'administration Bush ?

Quel bilan laissent finalement les deux administrations Clinton ? L'Amérique de janvier 1993 ne manquait pas d'atouts, ni de défis à relever. Pour la première fois de l'histoire, elle jouissait d'une position dominante incontestée et le système démocratique et capitaliste auquel elle s'identifiait bénéficiait d'une nouvelle légitimité. A l'extérieur, sa nouvelle hégémonie risquait de la pousser à abuser de sa suprématie. Le défi étant pour le nouveau président des Etats-Unis à parvenir à transformer une prééminence dont, avec le temps, les fondements seraient contestés en un leadership ralliant, outre le peuple américain, un maximum d'amis ou d'anciens ennemis derrière un nouvel ordre pour les prochaines années. N'a-t-il pas déclaré : « Notre politique doit oeuvrer dans deux directions. D'abord en faisant face aux défis immédiats lancés à nos intérêts par les Etats voyous, par les explosions soudaines de haines ethniques, raciales et religieuses, par les crises à court terme, et ensuite, en effectuant des investissements à long terme dans la sécurité, la prospérité, la paix et la liberté qui pourront empêcher ces problèmes de simplement apparaître ».7(*) Dans cette optique, l'Administration n'hésita pas à envisager des opérations limitées et à rompre avec la doctrine très restrictive à laquelle, à son arrivée, le nom de Colin Powell était accolé. Elle refusa donc l'idée que tout engagement devrait être massif et comporter un dispositif clair de sortie.

Le 26 janvier 1998 - bien avant la guerre contre le terrorisme » - un groupe d'amis politiques, conservateurs, adressait une lettre ouverte au président Clinton. Constatant que « la politique américaine actuelle à l'égard de l'Irak est stérile », les signataires suggéraient une nouvelle stratégie dont « le but serait, avant tout, de renverser le régime de Saddam Hussein », ce dernier menaçant « les troupes américaines dans la région, nos amis et alliés comme Israël, les Etats arabes modérés et une partie significative de l'offre mondiale de pétrole ». Au nom de « la sécurité du monde dans la première moitié du XXIè siècle », les auteurs appelaient à « l'action militaire ».8(*)

Cette conception selon laquelle le 11 septembre n'a servi que de prétexte pou la mise en oeuvre d'une politique établie longtemps en avance est partagée par Stanley Hoffmann qui déclare : «  le président a trouvé dans ces actes criminels non seulement la raison d'être qui avait manqué jusqu'alors à son administration, mais un levier qu'il a pu utiliser pour accroître sa puissance et celle de son pays »9(*). Pour arriver à cette solution, poursuit-il, la technique que l'administration Bush a utilisée de la façon la plus brillante est ce qu'il appelle «  la manipulation de la peur »10(*) en déclarant que les Etats-Unis étaient en guerre, d'étendre cette guerre aux Etats qui soutenaient les terroristes ou leur donnaient asile tel que l'Afghanistan, et de soutenir qu'il y avait un lien intime entre les terroristes islamistes et les « Etats voyous » que sont l'Iran, l'Irak ou encore la Corée du Nord. En portant un coup brutal à l'âme même de l'Amérique, les terroristes islamistes ont validé, de la manière la plus dramatique, les fantasmes hobbesiens et manichéens de la représentation néo-conservatrice du monde déclare sans ambages Alexis Debat11(*).

De son côté, le financier Georges Soros enfonce l'administration Bush : « Je prétend que l'administration de M. Bush a sciemment exploité les évènements du 11 septembre pour s'engager dans une voie politique que la population américaine n'aurait pas acceptée en d'autres circonstances »12(*) alors que pour Ignacio Ramonet, ces évènements sont une aubaine pour les hommes entourant Georges Bush en leur « restituant un donnée stratégique majeure dont l'effondrement de l'Union soviétique en 1991 les avait privés depuis dix ans : un adversaire »13(*). En 1987, un conseiller de Mikhaïl Gorbatchev Gueorgui Arbatov annonçait à ses interlocuteurs américains : « Nous allons vous rendre le pire des services : vous priver d'ennemi ».14(*) Aurait-il pu penser qu'elle allait être, en fin de compte, à la fois confirmée et infirmée par les évènements ? Dans l'esprit d'Arbatov pense savoir Boniface, il s'agissait simplement de proclamer que la « perestroïka » lancée par Mikhaïl Gorbatchev allait mettre fin à la rivalité soviéto-américaine et lui substituer une véritable politique de coopération.15(*)

Donc le 26 janvier 1998, 3 ans avant le 11 septembre, des hommes de l'actuelle administration avaient pensé à se débarrasser du dictateur irakien alors que pour l'administration Clinton, l'objectif premier est de « contenir Saddam dans sa boîte »16(*). Dans leur lettre, les néo-conservateurs contestent cette politique de « containment » qui, à leurs yeux a montré ses limites. « Nous ne pourrons plus longtemps compter sur nos alliés de la coalition de la guerre du Golfe pour faire respecter les sanctions de l'ONU et empêcher Saddam de bloquer le travail des inspecteurs (...). Si nous acceptons cette situation de faiblesse, nous mettons nos intérêts et notre avenir en danger ».17(*)

Cette différence de perception dans la mise en oeuvre de la politique étrangère a commencé dés l'arrivée de Clinton à la Maison-Blanche lorsque ce dernier s'est vu reprocher de porter attention à des parties du monde qui n'étaient pas essentielles pour les intérêts stratégiques des Etats-Unis. Ces critiques sont balayées d'un revers de mains par Madeleine Albright qui les considèrent comme injustes arguant que l'administration à laquelle elle appartient s'emploie à traiter les dossiers prioritaires comme renforcer les liens avec les alliés européens et asiatiques, établir des rapports nouveaux avec la Russie, oeuvrer pour la paix au Proche-Orient ou encore rechercher des appuis pour un accord de libre-échange avec le canada et le Mexique18(*) toute chose qui va à l'encontre des idées des néo-conservateurs qui prônent la défense des intérêts des Etats-Unis.

Le récit de Richard Clarke19(*) le jour de attentats achève de montrer que l'administration Bush avait déjà réfléchi sur les coupables qui allaient payer. Selon Clarke, dans la soirée du 12 septembre, il rencontre le Président Bush qui a « manifestement une idée en tête » dit il. « Ecoutez, lui dit le Président Bush, je sais que vous avez des tonnes de choses à faire mais je veux vous voir tous (...) tout repasser au peigne fin depuis le début, voir si Saddam est à l'origine de tout ça. Voir s'il y est lié d'une manière ou d'une autre ». Ce à quoi, Clarke répond : « Mais M. le Président, c'est Al Qaïda... ». « Je sais, je sais mais voyez quand même si Saddam n'est pas dans le coup (...) » rétorque le Président Bush. Devant l'insistance de Clarke qui lui rappelle que des recherches avaient déjà été faites afin de savoir qui finançait la nébuleuse terroriste et qu'en aucun cas, le nom de l'Irak n'est apparu, Bush lui assène : « Cherchez du côté de l'Irak de Saddam » entraînant ce commentaire de Lisa Gordon-Hagerty, une conseillère : « Wolfowitz lui a bourré le mou ». Cet échange entre le chef de l'exécutif américain et celui qui est chargé de coordonner la lutte anti-terroriste n'est que le dernier avatar d'une lutte féroce dans l'administration entre ceux qui veulent s'en prendre à l'Irak et ceux qui ne comprennent pas le besoin de s'en prendre à d'autres à la place des vrais coupables.

Le second exemple vient d'une réunion du PC opérationnel de la Maison-Blanche en Avril 2001, 5 mois avant le 11 septembre lors d'une opposition avec Paul Wolfowitz l'actuel secrétaire adjoint à la Défense et un des théoriciens de l'aile dure de l'administration Bush.

A Clarke qui demandait qu'on mette la pression à la fois sur les Talibans et sur l'Afghanistan en armant l'alliance du Nord, mais aussi sur Ben Laden en reprenant les vols du Predator, Wolfowitz affirme : « Je ne comprends pas pourquoi on commence à parler de ce Ben Laden il y a d'autres terrorismes notamment le terrorisme irakien ». Malgré les objections de Clarke pour qui, aucune menace terroriste en provenance d'Irak n'est en sa possession, ni en celle du FBI et de la CIA ce qui a été confirmé par John Mc Laughlin Directeur adjoint de la CIA à l'époque (mais qui a remplacé Georges Tenet après la démission de celui-ci). Wolfowitz lui rétorque : « Le fait que le FBI et la CIA ne soient pas parvenus à établir des liens ne signifie pas qu'il n'y en a pas ».

Même si sur le fond Wolfowitz n'a pas tort, on peut alors légitimement se poser des questions sur l'efficacité voire le rôle des grands organes de service américain lesquelles questions ont atteint le paroxysme lors de l'après guerre en Irak avec le problème des rames de destruction massive. Lors de sa comparution le 24 mars devant la commission nationale enquêtant sur les attaques terroristes du 11 septembre, et dans un entretien d'une heure durant le programme d'information de la chaîne NBC - Meet the press du 28 mars - l'ancien responsable de l'anti-terrorisme de l'administration Bush, Richard Clarke, a réitéré ses accusations quant à la sous-évaluation par l'administration Bush de la menace d'attaques terroristes venant d'Al Qaïda jusqu'aux détournements d'avions et à leur chute sur le Pentagone et sur le World Trade Center, et aussi quant à l'utilisation de ces attaques comme prétexte pour mettre en application des plans d'invasion de l'Irak prévus de longue date.

Les accusations de Clarke sont exposées dans son livre récemment paru, Against All Ennemies.20(*) Une ribambelle de représentants officiels de l'administration, de leaders Républicains au Congrès et d'experts médiatiques de droite ont contesté vivement les affirmations de Clarke, sans pour autant fournir de réfutation des faits exposés par celui-ci. Pas plus qu'ils n'ont pu justifier pourquoi l'ancien assistant du président en charge du contre-terrorisme, qui est officiellement membre du Parti Républicain, voudrait détruire la crédibilité politique de Bush sur le point précis sur lequel le président Bush a largement basé sa campagne de réélection, c'est-à-dire sa gestion de la « guerre à la terreur ».21(*)

Les accusations de Clarke attirent l'attention sur la question politique la plus explosive : la connexion entre les attaques terroristes du 11 septembre 2001 et la décision de l'administration Bush de déclarer la guerre à l'Irak. Clarke lie explicitement et à plusieurs reprises l'inaction de l'administration Bush, avant le 11 septembre et à propos de la menace d'attaques d'Al Qaïda, avec son obsession de l'envahissement de l'Irak. Il maintient que le consensus au sein des agences de renseignement américain était que l'Irak n'avait aucun lien avec les attaques terroristes du 11 septembre, et dénonce la guerre en Irak comme une déviation de «  la guerre à la terreur » et comme une gaffe stratégique qui a enflammé le monde musulman et a renforcé politiquement Al Qaïda.

Avec 30 ans d'expérience dans les agences de sécurité nationale américaine, incluant des postes stratégiques sous les administrations Reagan, Bush père et Clinton avant de servir Bush fils, Clarke n'est pas un dissident anti-guerre. Il est un défenseur impitoyable d'actions militaires directes ou discrètes au service des intérêts américains rendant ainsi son témoignage contre l'administration Bush dévastatrice.

A la fois dans sa déclaration devant la « commission du 11 septembre » et dans l'entretien télévisé du 28 mars, Clarke a mis en exergue la différence entre l'approche de l'administration Clinton face à une croissance de la menace terroriste et celle de l'administration Bush dans des circonstances similaires.22(*)

Dans la période précédant les célébrations du nouveau millénaire en Décembre 1999, les services de renseignement américains ont rapporté un accroissement dramatique des interceptions de communication menaçante mettant en cause Al Qaïda. A la demande de Clinton, son conseiller à la sécurité nationale, Samuel Berger, participa à des réunions quotidiennes avec les plus hauts dignitaires des agences de sécurité, incluant les dirigeants de la CIA et du FBI, pour suivre les efforts entrepris pour devancer une attaque planifiée pour la Saint Sylvestre contre l'aéroport de Los Angeles, quand les membres opérationnels d'Al Qaïda enrôlé dans cette action avaient été arrêtés dans leur tentative de franchir la frontière américano-canadienne prés de Vancouver, British Columbia.

Clarke insiste sur le fait que si un effort d'une intensité similaire avait été mise en oeuvre durant l'été 2001, quand les services de renseignement ont commencé à nouveau à intercepter un nombre croissant de messages sur des menaces d'Al Qaïda, les attaques du 11 septembre auraient pu être perturbées ou empêchées.

Une grande part de l'attention des médias sur ce témoignage a concerné une série de réunions et d'échanges de mémorandum entre les officiels de la Maison-Blanche durant les premiers mois de 2001, et sur les différences supposées entre les déclarations de Clarke alors qu'il était le conseiller de Bush et ses déclarations actuelles. Mais Clarke insiste sur le fait que l'administration a traîné les pieds, bureaucratiquement, et que cela a eu des conséquences réelles sur les efforts en vue de prévenir une attaque terroriste sur le sol américain.

SECTION II : Failles des services de renseignement

Au lendemain des attentats du 11 septembre, la mise en cause des services de renseignement américain est établie, accusés de n'avoir pas pu ou su empêcher l'exécution de ce projet. Ces failles, les autorités américaines le reconnaissent. Ainsi, l'explication donnée par Donald Rumsfeld est que pendant des décennies, l'appareil de renseignement a été conçu et développé pour traiter les problèmes de la guerre froide et que les Etats-Unis étaient concentrés sur les pays du Pacte de Varsovie, en s'efforçant de dénombrer leurs moyens - navires, canons, chars, avions - afin de comprendre leurs adversaires et la nature de la menace.

Mais cette époque est révolue et l'Union soviétique n'existe plus. Les cibles sont désormais multiples, beaucoup plus complexes et disséminées à la surface du globe. A la fin de la guerre froide, il y eut un relâchement des tensions et un accroissement des échanges mondiaux de technologies, y compris d'armes très puissantes et de missiles. « Nous devons en prendre conscience et conserver la trace de ces armes qui mettent en péril les peuples libres » déclare Rumsfeld ajoutant que le département de la Défense a mis au point, ces derniers mois, une nouvelle stratégie : il ne s'agit plus seulement de s'occuper de menaces spécifiques - nord coréenne, irakienne, etc.- mais de se réorienter vers l'examen des diverses capacités qui, de par le monde, sont susceptibles de mettre en péril les intérêts américains. La prolifération aidant, ces technologies sont désormais présentes en de nombreux points du globe. En outre, les technologies à usage dual et les communications par fibre optique compliquent singulièrement la tâche.

Le rapport final de la Commission d'enquête sur le 11 septembre prône « la nécessité de restructurer la communauté du Renseignement » en insistant sur l'importance d'une analyse intégrée et multisources sans laquelle « il est impossible de relier les points »23(*). D'ailleurs ce rapport reconnaît que cette nécessité de changement découle de six problèmes apparus avant et après le 11 septembre :

· Existence de barrières structurelles s'opposant aux performances du Renseignement conjoint; aucune des composantes ne détient à elle seule toutes les informations pertinentes.

· Manque de normes et de pratiques communes dans le cloisonnement étranger-domestique impliquant le besoin d'unifier l'information collectée à l'étranger avec celle collectée aux Etats-Unis.

· Gestion morcelée des moyens du Renseignement national.

· Faible capacité à établir les priorités et à réattribuer les ressources, les agences étant organisées en fonction de ce qu'elles collectent et de la façon de collecter

· Trop de fonctions pour le directeur du Renseignement central qui en a trois : CIA, gestion de la confédération des agences qui forment la communauté du Renseignement, analyste en chef du gouvernement conseillant le président en sa qualité de principal conseiller au renseignement.

· Les 15 agences ou branches d'agences sont trop complexes, trop secrètes. La communauté et les pouvoirs du directeur du Renseignement central sont devenus opaques, accessibles uniquement aux initiés après approfondis.24(*)

A - Négligence ou suffisance ?

La présence de cette menace diffuse explique la redéfinition de la stratégie nationale de sécurité afin de pouvoir organiser, entraîner et équiper les forces en fonction de leurs capacités virtuelles, plutôt que d'une menace spécifique et tangible émanant de tel ou tel pays ou entité géographique.25(*)

Si comme le reconnaît Donald Rumsfeld des précautions avaient été prises, comment se fait-il alors, que les services de renseignement américains et, plus largement, occidentaux, n'aient rien vu venir ? La réponse vient de François Heisbourg qui distingue deux catégories de prévisions. La première concerne le projet d'un Etat ou d'une organisation. L'attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, n'était pas surprenante en tant que telle. Les Japonais nourrissaient un projet expansionniste qu'ils avaient commencé à mettre en oeuvre, dés le début des années 30, en Mandchourie.  La surprise fut générale.

Pour Heisbourg, il semblerait que les services américains se soient davantage intéressés aux risques d'actions terroristes contre des intérêts américains situés hors des Etats-Unis. Ben Laden, volontairement ou non, les a encouragés dans cette voie par le choix de ses cibles en 1998 et en 2000 : les ambassades au Kenya et en Tanzanie, puis le navire USS Cole.26(*)

B- Facteurs technique et humain : déséquilibre dans l'orientation du budget

L'autre hypothèse défendue par les experts du renseignement est que la défaillance des services de renseignement s'explique aussi par une faiblesse du renseignement humain, relativement négligé par rapport aux moyens de surveillance et d'écoute électronique.

Les Américains dépensent des fortunes pour leurs services de renseignement, de l'ordre de 30 milliards de dollars par an, dont la plus grande partie est absorbée par la technique, notamment les moyens d'écoute spatiale.27(*) Est-ce que l'arbitrage a été mal fait ? Le réseau Echelon est destiné à écouter la quasi-totalité du trafic électronique, analogique ou numérique. Il brasse des quantités de données, qui sont traitées électroniquement. A trop mettre l'accent sur le renseignement économique et technologique, les Etats-Unis ont fini par oublier la hiérarchie des priorités.28(*)

Oleg Kalougine officier du KGB prononce un verdict martial : « La CIA, à l'image des Etats-Unis et de l'Occident, a eu le sentiment d'avoir triomphé, d'avoir gagné la guerre froide. Résultat, ils ont cessé d'être vigilants et l'ennemi a surgi de l'autre côté29(*)

Donc il est clair que le renseignement américain n'est pas riche en source d'information à l'intérieur du cercle rapproché de Ben Laden, ni même, en l'occurrence, d'Al Qaïda en général. Il devient également clair que le renseignement américain ne disposait pas de suffisamment d'atouts à l'intérieur de l'Irak. Cette absence de capacité à faire du renseignement humain de haut niveau n'est pas compensée par la quantité et la qualité des systèmes technologiques de surveillance. Pire, Gary Schmitt fait remarquer : « La plupart des terroristes et des Etats voyous sur lesquels nous voudrions rassembler de l'information savent comment déjouer nos capacités d'écoute de leurs conversations et de photographie de leurs installations depuis l'espace. »30(*) N'empêche, pour lui, la mission n'est toutefois pas impossible « pourvu que le renseignement américain veuille bien changer ses façons d'opérer ».31(*) Le renseignement technologique permet d'accumuler de plus en plus de données mais de moins en moins de renseignement solide rendant essentiel le traitement (trier et collationner) du matériau collecté processus très coûteux.

CHAPITRE II : LA GUERRE CONTRE LE TERRORISME

« Trois jours seulement après ces évènements, les Américains n'ont pas encore le recul nécessaire. Mais notre responsabilité envers l'Histoire est déjà claire : il faut répondre à ces attaques et débarrasser le monde du mal. On nous a fait la guerre de manière furtive, fourbe et meurtrière. Notre peuple est épris de paix, mais la colère le rend féroce. Le conflit a commencé au moment et d'une manière choisis par d'autres. Il se terminera de la manière et au moment que nous aurons choisis

Président Bush

Washington, D.C. (National Cathedral), le 14 septembre 2001

SECTION I : Une guerre sans fin ?

Pour défendre son pays contre le terrorisme, Bush a déclaré une guerre « dont on ne peut prévoir la fin » selon l'expression de Stanley Hoffmann32(*). Sous le nom de « terrorisme » est désigné comme cible, l'islamisme radical symbolisé par un homme : Oussama Ben Laden. Cela explique l'objectif énoncé au lendemain du 11 septembre par l'administration Bush : démanteler le réseau Al Qaïda et capturer, « mort ou vif » Ben Laden. Ce voeu, facile à formuler, n'est pas simple à réaliser malgré la différence des moyens entre les deux parties. Pourtant certains auteurs font remarquer que la lutte contre le terrorisme que « prétendent mener les Etats-Unis et les Occidentaux est frappée d'impuissance puisqu'ils n'ont pas osé désigné clairement leurs ennemis (l'islam intégriste) et que, par naïveté, ils laissent des millions de migrants allogènes issus du tiers-monde et des pays musulmans s'installer (...) sur leur sol ».33(*) La vraie lutte contre le terrorisme passerait donc par la réduction, puis par l'élimination de la présence massive et organisée de l'islam dans les zones où il n'était pas présent au XXè siècle.

La situation militaire actuelle de l'armée américaine est inédite serait-on tenté de dire vu que c'est la première fois qu'un empire fait la guerre, non pas à un Etat, mais à un homme. Par définition, le terrorisme ne joue pas sur le même échiquier que les adversaires qu'il décide de combattre et ce, en raison de la certitude de n'avoir aucune chance d'emporter la victoire par les moyens de confrontation classiques.

Le caractère révulsant du terrorisme sur les opinions publiques partage certains auteurs quant à la nécessité d'abdiquer ou non toute tentative d'analyse et de réflexion. Ainsi, pour Pascal Bruckner, « la recherche éperdue des causes, même si elle part d'une bonne intention, fait fausse route. La culture de l'excuse, l'explication par le désespoir, l'humiliation, exonère l'acte de son horreur et débouche sur la tentation de l'indulgence ».34(*) Même considération pour André Glucksmann qui croit qu'il ne faut pas chercher à comprendre car « comprendre, c'est excuser. Il faut simplement lutter contre la haine qui ne résulte ni d'un traumatisme ni d'une injustice, ni d'une humiliation, mais qui est inhérente à la nature humaine, à l'Histoire ».35(*) De son côté, Pascal Boniface va à l'encontre de ces thèses en défendant l'idée que le rôle des intellectuels devrait consister à s'emparer, « intellectuellement parlant » précise t-il, de ce phénomène majeur qu'est le terrorisme international et de susciter, de soutenir, d'en alimenter l'analyse : « comprendre n'est pas approuver, expliquer n'est pas légitimer ».36(*) En tout cas pas de doute, des actions terroristes menées par des fanatiques islamistes ou par d'autres seront perpétrés et le risque d'utilisation des moyens biologiques, chimiques ou nucléaires. Guillaume Corvus rappelle que sept redoutables dangers menacent nos sociétés :

- continuation des frappes par aéronefs-suicides, y compris de petits avions ou hélicoptères détournés et bourrés d'explosifs.

- attentats aériens ou par bombes au sol contre les réacteurs des centrales nucléaires

- bioterrorisme par dispersions de souches bactériennes, en réalité peu meurtrières, mais d'un effet psychologique très important

- dispersion dans des lieux clos de gaz toxiques ou empoisonnement des canalisations d'eau potable

- attentats aux camions suicides contenant plus de cent kilos d'explosifs et roulant au coeur des grandes villes, sans aucun contrôle ne soit possible, comme à Beyrouth contre les casernes françaises et américaines

- explosion de bombes atomiques rudimentaires ou miniaturisées dans les grandes villes ou sur des sites sensibles.

- explosion de bombes radiologiques dans les zones urbaines, aux effets dévastateurs, par irradiation massive.37(*)

De plus, il distingue 3 types de terrorisme : le micro-terrorisme (moins de 200 morts), le macro-terrorisme (plusieurs milliers de morts) ex : 11 septembre, et le giga-terrorisme (à partir de 10 000 morts) que, précise t-il, « nous n'avons jamais vu mais que nous verrons ».38(*) Bien entendu le giga-terrorisme constitue la plus forte menace surtout s'il est commis avec des armes nucléaires poussant Corvus à parler de néo-terrorisme.39(*)

Le problème de l'armée américaine est qu'elle demeure formatée pour faire face à des conflits étatiques et non pour affronter un ennemi invisible et diffus. L'histoire militaire n'enseigne t-elle pas que dans un conflit asymétrique, celui qui peut le plus ne peut pas forcément le moins ? L'armée britannique, pendant plus d'un quart de siècle n'a-t-elle pas montré ses limites face à la détermination des éléments de l'Irish Republic Army (IRA)? Car comme le rappelle l'historien Eric Hobsbawn cité par Ramonet, « certes l'IRA n'a pas eu le dessus, mais elle n'a pas été vaincue pour autant ».40(*)

Pire, la situation actuelle de l'armée américaine en Irak, embourbée dans ce pays et subissant quotidiennement des pertes dans ses rangs conforte cet avis qu'elle n'est pas « prête » pour faire face à ce type de guérilla.41(*) Cette guerre s'accompagne de certains nombres de mesures prises par les Etats-Unis dont le fait de renouer des alliances avec des dirigeants, qui hier, étaient infréquentables : le général putschiste Pervez Musharraf du Pakistan, ou le directeur d'Ouzbékistan, Islam Karimov.42(*)

Face à toutes ces affirmations qui feraient croire à une mise en application de la stratégie proclamée en septembre 2002 à travers la guerre en Irak, notons la relative prudence de certains intellectuels arabes comme Ghassam Salamé qui penche de son côté pour une guerre de choix (contrairement à celle du Kosovo ou d'Afghanistan) où Washington ne s'est pas contenté d'user de son aviation pour atteindre un objectif fondamentalement diplomatique ou humanitaire, mais a décidé d'employer massivement son armée de terre. Mais n'empêche, pour l'ancien ministre libanais, « cette guerre est capable d'en enfanter d'autres par un enchaînement qui ne semble pas entièrement maîtrisé par la superpuissance qui l'a engagée ».43(*)

Mais l'une des conséquences les plus vues de cette lutte mondiale contre la terreur est l'atteinte aux droits de l'homme au nom de cette guerre. Avec la chute du Mur de Berlin, la célébration des principes démocratiques, de l'Etat de droit et la glorification des droits humains demeuraient une trinité aussi bien en politique intérieure qu'étrangère pour la plupart des Etats qui en étaient privés jusqu'alors. Les mesures prises pour lutter contre le terrorisme comme le Patriot Act aux Etats-Unis, le recours à la torture44(*), demeurent un retour en arrière dans la lutte en faveur du respect des droits de l'homme.

SECTION II : La loi dite du Patriot Act : Vers une restriction des libertés aux USA ?

La loi présentée par la Chambre des Représentants sous le nom de PATRIOT ACT of 2001 pour « Provide Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism Act of 2001 » littéralement « Loi pour fournir les moyens appropriés pour intercepter et faire obstacle au terrorisme » est une des conséquences manifestes des attentats du 11 septembre. Par les mesures qu'elle propose45(*), cette loi a suscité l'ire de plus de cent cinquante associations de défense du citoyen d'obédiences politiques très diverses qui vont de la très conservatrice Gun of Owners of America à la très libérale American Civil Liberties Union qui y voient une atteinte aux droits fondamentaux garantis par la Constitution.46(*)

D'ailleurs, une pétition pour lutter contre « l'érosion des libertés qui sont au coeur du mode de vie américain »47(*) a circulé dans le pays afin de rassembler dans un même combat mouvements de défense du citoyen et groupes de luttes contre l'extension des pouvoirs fédéraux. Même si Georges W Bush réaffirme que « les hommes et les femmes chargés de la loi disposeront des outils nécessaires pour vaincre l'ennemi dans le cadre de la Constitution », les craintes des associations ont trouvé un écho au Congrès où, en dépit d'un soutien budgétaire sans faille, des réserves de plus en plus nombreuses se sont exprimées comme celle du sénateur démocrate du Vermont et président de la commission pour les affaires judiciaires Patrick Leahy qui craint une utilisation abusive de mesures qu'il considère devoir rester exceptionnelles48(*) lesquelles peuvent être résumer comme suit : possibilité pour les autorités d'arrêter des suspects étrangers pour un temps quasi indéfini, de les déporter, de les faire incarcérer dans des cellules d'isolement, de faire surveiller leur courrier, leurs conservations téléphoniques, leurs communications via Internet et de faire fouiller leur domicile sans autorisation judiciaire.49(*) Pour le rédacteur en chef du Monde-diplomatique, pas moins de 1200 étrangers sont secrètement arrêtés dont 600 demeuraient incarcérés sans jugement à la fin décembre 2001 sans avoir été, pour nombre d'entre eux, présentés aux juges et sans avoir eu la possibilité d'être assistés par un avocat.50(*) Cette méthode est appliquée aux prisonniers détenus sur la base américaine de Guantanamo depuis janvier 2002 ; Accusés d'appartenir à Al Qaïda et d'avoir combattu avec les Talibans en Afghanistan, ces hommes devraient être jugés par les tribunaux militaires à procédure spéciale créés par l'administration américaine.

Le jugement de la Cour Suprême des Etats-Unis s'opposant contre la détention de ces prisonniers sans statut est présenté comme un camouflet pour l'administration Bush. Dans deux arrêts, la plus haute juridiction met fin aux zones de non droit organisées dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Les prisonniers considérés comme « combattants ennemis » ou « irréguliers » pourront saisir les tribunaux américains et contester leur détention.51(*)

Cela entraîne cette réaction d'Amnesty International : « La Cour Suprême des Etats-Unis a fait un grand pas vers la restauration de l'état de droit pour les centaines de non ressortissants des Etats-Unis actuellement détenus par l'armée à Guantanamo Bay »52(*). L'organisation pour la défense des droits de l'homme n'est pas tendre avec l'administration Bush car selon elle, « dans toute cette affaire, l'administration a montré un manque de confiance envers ses tribunaux nationaux, et du mépris pour ses obligations internationales. Dans le même temps, cette administration a demandé aux autres de croire qu'elle n'abuserait pas de son pouvoir. Cet appel à une foi aveugle vient d'être rejeté aujourd'hui par la Cour suprême. »53(*)

Cet avis de la Cour Suprême est d'autant plus important que des voix s'élèvent afin de contester que des méthodes peu avouables pour un Etat démocratique y soient appliquées : le recours à la torture.54(*) L'explication est assez simple : la torture n'est pas bien, mais le terrorisme c'est pire. Aussi, dans certaines circonstances, la torture est un moindre mal.

Abrogeant une décision de 1974 qui interdisait à la CIA d'assassiner des dirigeants, Georges W Bush a donné à celle-ci carte blanche pour mener toutes les opérations secrètes nécessaires à l'élimination physique des chefs d'Al Qaïda. Et afin qu'aucune poursuite ne puisse être intentée contre des militaires américains du fait d'opérations conduites à l'étranger, Washington se montre hostile à la ratification de l'accord instituant la Cour pénale internationale (CPI) entraînant l'approbation par le Sénat de la loi ASPA (American Service members Protection Act) qui permet aux Etats-Unis de prendre des mesures extrêmes - pouvant aller jusqu'à l'invasion d'un pays - pour récupérer tout citoyen américain menacé d'être traduit devant la future CPI.

SECTION III : De l'Afghanistan à l'Irak : un calendrier militaire chargé

« Les machines ne font pas la guerre. Le terrain ne fait pas la guerre. Les hommes font la guerre. Vous devez rentrer dans le cerveau des hommes. C'est là que les batailles se gagnent. »

Colonel John Boyd

Frappée en plein coeur, l'Amérique éprouva d'abord des difficultés afin de comprendre ce qui s'est passé. Si comme le pense Jean Yves Haine, « la menace terroriste avait été absente des débats stratégiques américains et le personnage de Ben Laden pas inconnu des cercles restreints du contre-espionnage américain »55(*), la première réaction de l'opinion publique américaine mêla incrédulité et indignation. Une fois ce choc digéré, l'offensive de l'administration se dirigea contre les Talibans.

Le 7 octobre 2001, soit moins d'un moins après les attentats, les Etats-Unis débutent la riposte contre le terrorisme en s'en prenant aux Talibans coupables d'héberger sur leur territoire l'ennemi public numéro 1 des Etats-Unis : Oussama Ben Laden et plus grave, refusant de le livrer malgré toutes les démarches effectuées par les autorités américaines. Une vaste coalition se mit en place afin de se débarrasser des étudiants en théologie, sous l'approbation tacite d'une grande partie de l'opinion publique mondiale révulsée par la vision terrifiante d'avions s'encastrant dans les tours jumelles de New York. « Les Etats-Unis ont le droit de se défendre » dit on dans les manifestations contre le terrorisme. Faiblement armée, inorganisée, l'armée des Talibans est balayée après une intense campagne de bombardement. Les attaques terroristes qui ont détruit le World Trade Center et endommagé le Pentagone sont certes des liens importants dans la chaîne des évènements qui ont entraîné les Etats-Unis à attaquer l'Afghanistan.

Mais selon Patrick Martin le gouvernement américain a planifié la guerre bien à l'avance. « Le choc du 11 septembre n'a que contribué à la rendre politiquement faisable en stupéfiant l'opinion publique au pays et en donnant à Washington un coup de main essentiel pour convaincre ses alliés réticents à l'étranger ».56(*) Selon lui, la classe dirigeante des Etats-Unis envisageait de mener la guerre en Asie centrale depuis au moins une décennie puisqu'elle a présenté la région de la mer Caspienne et l'Asie centrale comme une alternative possible à la dépendance pétrolière de cette région instable qu'est le Golfe persique.

A - Une guerre sans l'OTAN

Dans ce conflit, l'Alliance Atlantique ne fut pas impliquée. Le Pentagone assura seul la planification et le déroulement des opérations militaires. Cette guerre que la communauté internationale jugeait légitime se déroula en dehors des structures otaniennes car il s'agissait pour l'Amérique d'exercer son droit de légitime défense individuelle et non collective. En dépit de la protestation de solidarité exprimée par l'invocation de l'article 5 de l'Alliance, Washington n'entendait pas être bloqué par les rouages trop lourds d'une institution telle que l'Otan. L'exemple de la guerre en Bosnie est encore dans les esprits.

Certains auteurs, de leur côté, n'hésitent pas à souligner la responsabilité des Etats-Unis dans la non capture de Ben Laden, coupables qu'ils sont d'avoir initié une alliance incertaine : s'en remettre au présidant pakistanais Musharaf pour contrôler sa frontière.57(*) Cet avis est partagé par Georges Soros qui croit que la non arrestation de Ben Laden met en lumière l'une des limites dont souffre l'Amérique dans le contexte d'une guerre. En effet pour le financier, « le pays a beau possédé les moyens militaires les plus formidables de la planète, il rechigne à subir des pertes »58(*) même si les troupes américaines ont joué un rôle plus important par la suite, lors de l' « opération Anaconda » qui a permis de retrouver des Talibans et des combattants d'Al Qaïda dans la vallée de Shat-i-Kot.

B - L'après guerre : le choix de l'action militaire au détriment de l'humanitaire

Focalisé sur les opérations militaires, l'administration Bush se désintéressera de l'après-guerre. « Le désintérêt fut tel qu'aucune aide pour l'Afghanistan ne fut provisionnée dans le budget 2003 »59(*) clame Haine qui croit que cela témoigne seulement d'une conception toute militaire de la lutte contre le terrorisme. « L'administration Bush n'a pas su gagner toute la bataille de la paix (...) elle a été handicapée par son aversion viscérale pour la collaboration internationale et par le refus de s'investir dans des efforts pour bâtir une nation »60(*). Plutôt qu'à une démonstration des effets de l'aide internationale, on assiste à une situation où peu de progrès ont été faits. Pire, Mitch Daniels le Directeur du budget de l'administration Bush affirme au Congrès qui s'apprêtait à accorder 150 millions de dollars au titre de l'assistance pour l'éducation et l'agriculture, qu'il n'aurait pas plus de 40 millions.61(*)

L'insécurité du pays rend l'acheminement de l'aide hasardeux. Deux ans après l'invasion américaine, l'Afghanistan se caractérise par son instabilité, et les Talibans réaffirment leur présence dans les zones pachtounes du Sud. Véritable carrefour sur la route de l'opium à destination du marché européen (alors que la production d'opium en 2002 est de 3400 tonnes, que le secteur de la drogue génère environ 2,5 milliards de dollars, l'aide internationale se situe aux alentours de 2 milliards de dollars62(*)), le gouvernement central d'Hamid Karzaï aura du mal à venir à bout des chefs de guerre engagés dans le trafic de drogue et ce, malgré l'apport de l'Otan. La question est de savoir si, aujourd'hui, l'intervention en Irak n'aurait pas détourné l'attention de l'opinion mondiale de l'Afghanistan.

SECTION IV : Bagdad : nouvelle cible des faucons

Après la fin de la campagne d'Afghanistan, l'administration américaine devant l'impossibilité de trouver Ben Laden, se trouve un autre coupable idéal : l'Irak de Saddam Hussein. Ce dernier est accusé entre autre de brutaliser son peuple, de menacer ses voisins et surtout, de détenir des armes de destruction massive. « C'est probablement au soir du 29 janvier 2002 lors de son discours sur l'état de la nation que l'Irak a été désigné comme la prochaine cible de l'administration américaine »63(*). Ce soir là, Georges W Bush avait souligné : « Nos découvertes en Afghanistan ont confirmé nos pires craintes et montré l'étendue de la tâche qui nous attend. Des milliers de dangereux assassins entraînés à tuer de toutes les manières, souvent soutenus par des régimes hors la loi, sont maintenant répartis de par le monde comme autant de bombes à retardement, prêtes à exploser sans prévenir. »64(*) Et Bush de menacer : « Certains gouvernements seront timides face à la terreur, mais ne vous y trompez pas : s'ils n'agissent pas, l'Amérique agira. »65(*) Ce soir là, dira Ben Hammouda, le compte à rebours pour la guerre d'Irak avait réellement commencé. Cela est confirmé par Chalmers Johnson qui montre tout le processus qui a abouti à la guerre en Irak sous l'impulsion des néo conservateurs.66(*) Pour lui, en l'absence d'un « évènement catastrophique et catalyseur, comme un nouveau Pearl Harbor », tous s'attendaient à ce que les changements radicaux qu'ils préconisaient ne puissent être appliqués que lentement. « Mais avec le 11 septembre 2001 ils l'ont eu leur Pearl Harbor » conclut-il. Mais l'attaque des néo conservateurs américains contre le régime de Saddam n'a pas attendu l'arrivée des Républicains à la Maison-Blanche. Dés le milieu des années 1990, Paul Wolfowitz l'actuel Secrétaire d'Etat adjoint à la Défense alors doyen du département d'Etudes internationales de l'université John Hopkins considérait que la chute du régime de Saddam était une condition à la stabilité internationale et à la paix dans le Moyen-orient. Alors que la politique étrangère est édictée par l'administration démocrate de Clinton, il soulignait que l'endiguement conduirait de plus en plus de pays à s'accommoder de Saddam : « si nous sommes sérieux pour ce qui est de démanteler les armes de destruction massive de Saddam, (...) nous aurons à nous confronter à lui tôt ou tard, et le plus tôt sera le mieux » argumente t-il.67(*) Ainsi, nul ne pouvait être surpris lorsque en septembre 2002 Georges W Bush demande à l'ONU l'application des résolutions votées à l'encontre de l'Irak.

L'Etat présent d'insécurité soulève un ensemble de questions inédites qui engagent les Etats-Unis dans un grand débat national sur sa défense, leur troisième d'après Brezinski. Ainsi, pour le conseiller au Center for Strategic and International Studies (CSIS), le premier débat a agité les premières années d'indépendance car il s'agissait de savoir si l'Etat américain, tout juste émancipé, devait se doter d'une armée régulière et, dans ce cas, quelles précautions devait-il adopter pour en extirper tout penchant au despotisme ce qui amena Alexander Hamilton à écrire qu'à défaut d'armée, « les Etats-Unis donneraient alors le spectacle le plus extraordinaire que le monde ait jamais vu, celui d'une nation empêchée par sa Constitution de préparer sa défense au moment d'être envahie »68(*).

Le deuxième débat fut provoqué par le refus du pays d'adhérer à la Société des Nations, à l'issue de la première guerre mondiale. Il allait atteindre le point culminant avec l'engagement américain formulé dans l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord. Conséquence : la défense de l'Amérique avait désormais pour ligne de front celle de l'Europe elle-même.

Quant au troisième débat, il tourna autour de quelques questions : jusqu'où les Etats-Unis vont-ils étendre leur rayon d'action pour maximiser leur propre sécurité ? La contribution particulière de l'Amérique à la sécurité de ses alliés comme à la stabilité internationale justifie qu'elle s'efforce d'atteindre un niveau de sécurité plus élevé que celui auquel peuvent aspirer les autres Etats.

De son côté, Thérèse Delpech remarque que plus encore que leurs collègues européens, les présidents américains sont élus sur un programme de politique intérieure pour découvrir très vite que les problèmes les plus graves auxquels l'Amérique est confrontée sont de nature internationale.69(*)

CHAPITRE III : Une guerre sans fin contre « l'axe du mal »

SECTION I : Un ennemi bienvenu ?

Après le 11 septembre, dans l'optique de la guerre mondiale contre le terrorisme, certaines priorités sont nettement apparues à l'administration Bush. D'abord, protéger le sol américain. Même si la défense antimissile avait dans sa version stratégique l'ambition de défendre le territoire des Etats-Unis, la National Missile Defense (NMD) envisage la possibilité d'une attaque extérieure provenant de la Corée du Nord ou de l'Iran. L'attaque a donc eu lieu beaucoup plus vite que prévu et elle a conforté l'idée que le territoire américain était menacé, que les citoyens des Etats-Unis seraient désormais atteints sur leur sol. 37 milliards de dollars sont ainsi mis en place en 2003 dans le cadre du programme de défense du territoire.70(*) Après le 11 septembre, dans l'optique de la guerre mondiale contre le terrorisme, certaines priorités sont nettement apparues à l'administration Bush. D'abord, protéger le sol américain. Même si la

L'autre priorité est de se préparer à des attaques terroristes non conventionnelles car au moment où les frappes en Afghanistan débutaient, les Etats-Unis faisaient face à une vague d'attentats par l'intermédiaire des lettres piégées à l'anthrax lesquelles ont tué cinq personnes et ont paralysé pendant un moment le Congrès entraînant cette réflexion de Brzezinski : « Depuis que l'Amérique est une nation souveraine, ses citoyens ont considéré la sécurité comme la norrme et l'insécurité occasionnelle comme une aberration » .71(*) Ainsi, le budget consacré à la bio défense civile en 2003 s'élève à 4,3 milliards de dollars.72(*)

C'est dans son discours sur l'état de l'Union en janvier 2002 que l'expression « axe of evil » ou « axe du mal » fut employée par Georges W Bush pour désigner trois Etats - l'Iran, la Corée du Nord et l'Irak - accusés de soutenir le terrorisme. Pour le président Bush, « la Corée du Nord est un régime qui s'arme de missiles et d'armes de destruction massive, tout en affamant ses citoyens. L'Iran recherche agressivement ces armes et exporte la terreur, tandis qu'une minorité non élue réprime les espoirs de liberté du peuple iranien. L'Irak continue d'afficher son hostilité envers l'Amérique et de soutenir la terreur...Des Etats comme ceux-ci, et leurs alliés terroristes, constituent un axe du mal, s'armant pour menacer la paix du monde. »73(*) Même si ces régimes ne constituent pas des modèles d'humanisme selon Frédéric Encel, « il est fort possible qu'aucun d'entre eux n'a connu, ni même soupçonné les projets cataclysmiques d'Al Qaïda sur New York »74(*) en raison des divergences au plan des objectifs, des stratégies, des représentations politiques et idéologiques ou encore des appartenances et allégeances religieuse d'un Ben Laden, d'un Khatami ou d'un Saddam. Bref ils ont trop à y perdre et pas grand-chose à y gagner vu qu'ils sont déjà dans le collimateur des Etats-Unis par le biais de sanctions plus ou moins sévères. Alors comment expliquer ce besoin de se créer des ennemis ? « Axe du mal » vrai danger ou prétexte de l'administration Bush pour justifier sa politique en matière de lutte contre le terrorisme ?

La réponse, pour partie nous est apportée par Encel pour qui cette rhétorique n'est destinée qu'à donner des signes aux autres pays tel la Russie voire la Chine. Ainsi, en incluant Téhéran dans « l'axe du mal », malgré le fait que ce régime sous l'impulsion du réformateur Khatami présente des signes d'apaisement à l'endroit de l'Occident, c'est la Russie que les Etats-Unis cherchent concrètement à impressionner par une démarche ambivalente faites de promesses et de menaces : prises en compte des intérêts russes dans le Caucase et dans le partage de la mer Caspienne, tolérance des violations des droits de l'homme dans la guerre en Tchetchénie, souplesse dans les négociations quant à des subventions de Washington ou du Fonds monétaire international (FMI). Tous ces « avantages » soient liés selon Encel à un relâchement des liens avec Téhéran notamment dans le domaine nucléaire.

C'est cette même logique qui anime la relation avec la Corée du Nord car il semble invraisemblable que le Pentagone échafaude des plans d'attaque préventive, donc sans agression préalable, contre le dernier Etat stalinien du globe sans que la Maison-Blanche souscrive à un tel scénario. L'explication est simple : Pékin ne tolérerait pas probablement qu'on attaque de cette manière son allié et voisin, aussi encombrant soit-il fait remarquer Encel. En contrepartie d'une forte pression de la Chine sur la Corée du Nord afin qu'elle cesse la fourniture d'armes à l'Iran ainsi qu'à la Syrie, les Etats-Unis mettront en sourdine leurs critiques sur la politique répressive de Pékin à l'encontre des indépendantistes musulmans ouïgours du Xinjiang et des autonomistes bouddhistes du Tibet.

Des trois pays cités seul l'Iran était clairement connu pour ses liens avec le terrorisme international. Même si aujourd'hui le régime des mollahs a ratifié le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et se défend de développer le nucléaire à des fins non civiles, les inspections menées dans le cadre de ce TNT révèlent, d'après Georges Soros, que « le programme iranien est en infraction par rapport aux exigences du traité » et que du point de vue des armes nucléaires, « l'Iran est bien plus dangereux que l'Irak depuis plus d'une dizaine d'années »75(*). Alors comment expliquer l'intérêt porté à l'Irak ?

L'une des difficultés dans cette guerre contre le terrorisme est de définir le choix de la méthode pour le combattre : faut-il recourir à une coalition d'Etats ou doit-il s'agir avant tout de la guerre des Etats-Unis ? Il existe aussi un danger de ce que Stanley Hoffmann appelle la « pente savonneuse » c'est-à-dire une extension indéfinie de cette guerre. Depuis le 11 septembre, le gouvernement américain a étendu sa guerre contre le terrorisme transnational en visant les Etats qui les abritent. Une extension plus que discutable concerne les Etats possédant des armes de destruction massive et hostiles aux Etats-Unis, ce qui excluait par exemple Israël, le Pakistan voire l'Inde. Cela ne risquerait-il pas de fragiliser le nouvel ordre mondial instauré depuis la fin de la première guerre du Golfe et surtout inciter certains pays à vouloir appliquer la méthode américaine ? Les Indiens contre les Pakistanais, les Russes contre les Tchétchènes et à l'occasion contre les Géorgiens, les Israéliens contre l'Autorité palestinienne ? Il est à noter que le déséquilibre entre l'opposition des Européens à cette formule d' « axe du mal » et leur silence lorsque les Etats-Unis sont qualifiés de « Grand Satan » par certains de ce pays. Pour Amir Taheri, il est intéressant de noter, au passage que ceux qui se sont élevés contre la formule de George W Bush sur l' « axe du mal » n'ont jamais condamné l'emploi systématique par Téhéran de l'expression « Grand Satan » pour désigner les Etats-Unis ou lorsque le régime irakien a qualifié les Américains de « chien de garde des juifs ». Et Taheri de rappeler que Joschka Fischer lui-même est allé encore plus loin lorsqu'il déclare : « l'expression « Grand Satan » n'est qu'un slogan qui n'empêchera pas l'Allemagne de renforcer ses liens avec la République islamique ».76(*)

SECTION II - Evolution politique de la National Missile Defense

A - La réticence de l'Administration Clinton au projet NMD

Le programme NMD provient à l'origine d'une loi votée en novembre 1991 par le Congrès alors à majorité démocrate : le NMD Act. Ce texte exige l'accélération des études sur des programmes capables de répondre à la menace que représenterait, dans le cadre d'opérations extérieures, des engins de type Scud (programme Theater Missile Defense ou TMD). Lorsqu'il accède à la présidence en janvier 1993, Bill Clinton se montre favorable à ce projet mais réticent, voire hostile à un système de défense antimissile destiné à protéger l'ensemble du territoire américain en interceptant en vol tout missile se dirigeant vers les Etats-Unis. Il considère en effet que la défense du territoire repose avant tout sur la dissuasion nucléaire et la réduction du risque de prolifération par la voie diplomatique, et donc que cette « défense antimissile nationale » n'y a pas sa place.

La victoire électorale des Républicains en novembre 1994 va changer la donne car, face à la nouvelle majorité républicaine du Congrès, plus sensible à l'idée d'un protection à tout prix du territoire, l'Administration Clinton adopte une politique du compromis. Adoptée en 1996, celle-ci consiste à financer, à hauteur de 1,6 milliard de dollars par an, la réalisation et la préparation d'essai d'un système d'interception pour la fin de l'année 1999, de façon à pouvoir prendre une décision de déploiement en 2003 si l'évolution de la menace confirme la nécessité d'une telle mesure. Le projet NMD est alors entamé et confié à une division du Département de la Défense, la Ballistic Missile Defense Organization (BMDO).77(*)

Malgré cette décision, l'Administration Clinton annonce, le 20 janvier 1999, le report du programme NMD : la date d'un éventuel déploiement est repoussée de 2003 à 2005, au nom même de l'efficacité du futur système. Un rapport commandé par la présidence, le rapport Welch, a en effet conclu au risque de produire un système technologiquement peu efficace à trop vouloir le concevoir rapidement. De plus, il a mis en avant le coût exorbitant du programme pour un résultat au final incertain : il estime que les coûts engendrés par cette technique d'ici à 2015 s'élèveront à plus de 29,5 milliards de dollars (contre 20,9 initialement annoncé) et que les simples opérations de mise en route du programme nécessiteront 8,8 milliards de dollars, soit 3,7 milliards de dollars de plus que prévu. Cette annonce par la présidence d'un ralentissement de la NMD ne sera cependant pas suivie d'effets puisqu'en juillet 1999, le président Clinton annonce que le système NMD sera déployé « dés qu'il sera technologiquement réalisable ».

Si tous les chefs d'Etat américains après 1945, de Harry Truman à Georges Bush (père), ont été, selon l'expression de l'historien Ronald Steel, « des présidents de guerre », Bill Clinton, lui avait la possibilité de faire autrement. Sous sa présidence, le centre de gravité du pouvoir s'est effectivement quelque déplacé de l'appareil de sécurité nationale vers le ministère des finances et le nouveau Conseil de sécurité économique à la Maison-Blanche. De grands argentiers comme M. Robert Rubin se sont imposés dans la conduite de la politique mondiale, orchestrant la globalisation et gérant ses crises. Le président avait d'ailleurs annoncé en 1992, avant même son investiture, que la libéralisation économique et les échanges commerciaux seraient désormais les instruments privilégiés de la diplomatie américaine. Les accords de libre-échange avec le Mexique et le Canada en 1993, la ratification de l'OMC en 1994, la libéralisation financière en Asie orientale et la politique d'engagement avec la Chine et la Russie ont concrétisé ce choix.

A. Faire prédominer l'économique sur le stratégique était logique : si l'affrontement bipolaire avait justifié quarante ans de mobilisation militaire, sa disparition ouvrait la voie à un renversement des priorités. Les formes d'intervention de l'Etat devaient changer pour accompagner et profiter de l'ouverture de la Chine, du développement fulgurant des économies émergentes d'Asie orientale et de la transition en Europe centrale et orientale. L'Etat de sécurité nationale devait en quelque sorte céder la place à l'« Etat globalisateur ».

B. En proposant ce renversement des priorités, M. Clinton « mettait en question la raison d'être du Pentagone et de la structure de sécurité nationale de guerre froide »78(*), souligne Steve Clemons, directeur du Japan Policy Research Institute. Favorable à une démobilisation militaire substantielle, Clemons affirme que les relations entre Clinton et les généraux étaient « dés le départ exécrables ». Il avait en effet annoncé en 1993, à travers son secrétaire à la Défense Les Aspin, son intention de revenir sur deux éléments clés de la politique de défense de ses prédécesseurs : la doctrine dite de la base force (forces de base) de Colin Powell - c'est-à-dire la capacité de mener deux grandes guerres régionales simultanément - et le programme de développement d'armes antibalistiques amorcé sous Reagan. Aspin avait même évoqué la « fin de l'ère de la guerre des étoiles ».

Ces initiatives n'ont pas abouti. Devant la résistance farouche du complexe militaro-industriel, qui lui était à priori très hostile, notamment à cause de son engagement contre la guerre du Vietnam lorsqu'il était étudiant à Londres, Bill Clinton allait plier quelques mois plus tard. Faiblesses politique et personnelle se sont conjuguées pour lui faire perdre les deux premiers bras de fer l'opposant au Pentagone : sa proposition d'ouvrir les forces armées aux homosexuels a été enterrée, et la doctrine de la base force a été conservée (ironiquement, les Républicains qui l'ont inventée la remettent en cause aujourd'hui). « C'est à partir de ce moment-là, explique Lawrence Korb, du Council on Foreign Relations (CFR), que Clinton a décidé de caresser le Pentagone dans le sens du poil. »

Le budget de la Défense a été maintenu en 1994 à 280 milliards de dollars, soit 88 % de la moyenne observée entre 1974 et 1989 au moment de la guerre froide. Il a augmenté de 112 milliards sur six ans en 1998 sous la pression des deux Chambres du Congrès, dominé après 1994 par les Républicains. De concession en concession, Bill Clinton a donné au pentagone à peu prés tout ce qu'il voulait. Ce qui n'a pas empêché certains républicains d'engager une polémique virulente contre sa politique de sécurité et de défense. Relayés après1994 par le Congrès, ce derniers ont mené une campagne hargneuse, accusant le président d'avoir mis en cause la « sécurité nationale » parmi eux, l'actuelle conseillère à la sécurité nationale du président Bush, Mme Condoleeza Rice, a pu dire de Clinton qu'il avait transformé les forces armées américaines en « travailleurs sociaux » et les avait ainsi réduites à un état d'impotence comparable à celui de 1940.79(*)

B - Une hausse des crédits sous l'administration Bush

L'élection présidentielle de l'an 2000, qui voit la victoire du candidat républicain Georges W Bush, va donner un coup d'accélérateur au projet. En effet, en fervent défenseur de la politique militaire, le nouveau président croit fermement à la nécessité et à la faisabilité d'un système de défense antimissile. Il a d'ailleurs promis durant sa campagne d'en faire un axe central de sa politique de défense. Aussi reprend il à son compte le projet de « bouclier antimissile » que constitue la NMD. Le 1er mai 2001, Georges Bush présentait son plan de défense antimissile ; il annonçait en particulier que les essais d'interception en vol l'obligeraient à dénoncer le traité ABM (Anti Ballistic Missiles) de 1972 avec la Russie.

Puis, le 8 mai, le secrétaire à la défense, M. Donald Rumsfeld, annonçait, sans le chiffrer, un accroissement considérable de l'effort de défense américain dans le domaine spatial. L'espace, affirmait-il, occuperait désormais une place prioritaire dans la planification stratégique américaine. Cette initiative prend tout son sens lorsque l'on relit les conclusions de la commission présidée par M. Rumsfeld avant qu'il ne devienne ministre. Rendu public le 11 janvier 2001, le rapport Rumsfeld évoque la « vulnérabilité croissante des Etats-Unis » propose d'y remédier en « donnant au président l'option de déployer des armes dans l'espace pour dissuader d'éventuelles menaces, et si nécessaire défendre les intérêts américains contre des attaques ».80(*)

La NMD va sans doute demeurer une source de division politique aux Etats-Unis en raison de la différence de perceptions entre démocrates et républicains sur cette question même si, pour James Lindsay des chances d'accord bipartisan reste de mise en s'appuyant sur quelques principes :

* Premier principe, les Etats-Unis devraient joindre au projet de défense antimissile une stratégie élargie de non prolifération nucléaire.

* Second principe, les défenses antimissile devraient être destinées à défendre les Etats-Unis, leurs alliés et leurs amis contre des attaques lancées par des nouveaux détenteurs de missiles balistiques, et non par la Chine ou la Russie. Comme le président Bush l'a lui-même affirmé, ni l'une ni l'autre ne sont les ennemis de l'Amérique.

* Troisième principe défendu par Lindsay, la coopération entre le Russie et les Etats-Unis dés que possible. « Le monde a changé depuis le guerre froide, mais Moscou conserve la capacité d'entraver les efforts américains de lutte contre la prolifération nucléaire ».81(*) L'administration Bush a-t-elle raison d'encourager le Kremlin à faire plus pour aider à stopper la prolifération de technologies avancées au profit de pays comme l'Iran ? La réponse du Senior Fellow à la Brookings Institution est positive mais conditionnées au fait que l'administration Bush devrait également accroître son aide aux programmes bilatéraux visant à protéger les infrastructures russes d'armement nucléaire, chimique et biologique, contre les trafiquants. Mais la conséquence la plus marquante du 11 septembre est certainement d'avoir autorisé une politique budgétaire expansive, levant du même coup l'hypothèque pécuniaire qui existait jusqu'ici. Outre les 20 milliards de dollars immédiatement accordés par le Congrès, Georges W Bush a obtenu 48 milliards de rallonge supplémentaires, ce qui devrait porter le budget du Pentagone en 2002 (année fiscale 2003) à quelque 379 milliards de dollars. Projetée sur dix ans, cette augmentation représente environ 600 milliards de dollars, soit vingt années du budget français de la défense.82(*)

Le budget alloué à la défense antimissile s'élevait à 5.3 milliards de dollars en 200183(*). Il passa à 7 milliards en 2002. Cette augmentation s'inscrit plus généralement dans le contexte de hausse du budget du Pentagone, qui passe de 295 à 329 milliards de dollars lesquels chiffres sont confirmés par Thérèse Delpech qui assure de son côté que le budget du Pentagone ainsi que celui du Département de l'énergie consacré aux armes nucléaires représentaient 300 milliards de dollars en 2000, 350 milliards en 2002, 396 milliards en 2003.84(*) La projection pour 2007 est estimée à 470 milliards soit quinze fois le budget britannique suscitant cette réflexion de Delpech pour qui « entre les Etats-Unis et le reste du monde, ce n'est plus d'un gap (fossé) dont il faut parler, mais d'un gouffre ». L'Amérique contrôle aujourd'hui très largement les mers, le ciel et l'espace. Elle a aussi le premier réseau de bases militaires, et demeure la seule puissance militaire globale du monde actuel. Plus important que le fossé des dépenses globales est celui des sommes investies dans la recherche, le développement et l'acquisition de matériel, soit 100 milliards de dollars aux Etats-Unis contre 45 milliards de dollars environ pour les cinq autres pays réunis.85(*)

CARTE SUR BUDGETS MILITAIRES p 41

BUDGET p 42

EFFECTIFS FORCES ARMEES

Au sein de la défense antimissile, le projet NMD voit lui aussi son budget augmenter : il passe ainsi de 2.8 à 3.3 milliards de dollars. Cette hausse devait servir à financer les recherches d'un concurrent de Boeing, qui avait mené les travaux de la NMD depuis 1996 avec des résultats mitigés. L'administration Bush entendait donc mettre en concurrence Boeing et un autre industriel (en l'occurrence Lockheed), de façon à favoriser une émulation entre les deux adversaires,seul le système le plus performant devant être retenu au final.

Cependant, cette hausse dans les budgets est loin d'être significative : en réalité, si elle est symbolique de la volonté du président Bush de redonner la prééminence à la chose militaire après les années Clinton où c'est l'économie qui était au centre des débats, elle est dans les faits peu visible; le budget final de la Défense accorde en définitive une enveloppe de 7.8 milliards de dollars pour la défense antimissile, soit 500 millions de moins que les objectifs que Georges Bush avait fixé début 2001 en faveur de ce qui avait été annoncé comme l'une de ses grandes priorités, mais 2.5 milliards de plus qu'en 2001. Le budget prévisionnel pour 2003, qui annonce 349 milliards de dollars pour le Pentagone, est censé augmenter encore cette somme. Il n'en reste pas moins que la somme accordée à la NMD en tant que telle a peu variée. Pas suffisamment en tous cas pour justifier l'augmentation de publicité médiatique que l'on a fait à ce programme.

Comme l'Irak hier, l'hypothétique « menace chinoise » sert aujourd'hui de prétexte à une mobilisation militaire high tech qui devrait porter les budgets du Pentagone à 320 milliards de dollars par an, soit plus que les budgets militaires de tous les « adversaires »potentiels des Etats-Unis réunis, alors que tous les autres budgets, surtout sociaux, sont mis en cause pour financer une nouvelle réduction d'impôts. A supposer qu'elle le veuille, la Chine n'est pas en mesure de faire basculer les équilibres en Asie orientale, encore moins au niveau mondial. Cela ne veut pas dire qu'un nationalisme chinois agressif ne serait pas destabilisant à l'avenir en Asie. Mais en qualifiant la Chine d' « adversaire stratégique » pendant la campagne électorale, puis de « concurrent stratégique » une fois arrivé à la Maison-Blanche, M. Bush est en train de construire la réalité qu'il prétend décrire.

C - Un programme surmédiatisé, des résultats mitigés

Si quelque chose s'est modifiée au cours de l'an 2001 à propos de la NMD, c'est bien l'attention que les journalistes et les pessimistes lui ont portée. Elle est passée du statut de projet quasi-confidentiel, peu connu et hasardeux à celui de programme-phare du Département et la Défense, novateur et prometteur. Ce changement de traitement de l'information à son sujet est dû à l'effet d'annonce sur lequel l'administration Bush a très bien su jouer. En présentant un projet déjà existant comme une innovation majeure de la Présidence, comparable à la Strategic Defense Initiative du président Reagan, en s'en attribuant le mérite et en la décrivant comme une avancée essentielle pour la sécurité des Etats-Unis, l'administration Bush a su attirer l'attention sur la NMD. La dénonciation du traité ABM qui s'en est suivie n'a fait que médiatiser encore plus le projet. Tout, jusque dans l'annonce que le programme était dorénavant ouvert à la concurrence, a été fait pour faire passer l'idée que la NMD était « LE » grand projet de défense du Président Bush et que ce dernier était attaché à redonner au militaire la place qu'il méritait et dont Bill Clinton l'avait privé.

En réalité, l'augmentation presque dérisoire du budget allouée à la NMD relève avant tout de manoeuvre politique, d'une volonté d'affirmer son soutien à la défense, plutôt que d'une stratégie militaire à long terme. Aussi la présidence dut-elle essuyer le feu des critiques lorsque les résultats des recherches dans le cadre de la NMD se révélèrent nettement moins bons que ceux escomptés. Les industriels ne cachent pas en particulier leur agacement face aux reproches qui leur sont faits de gaspiller l'argent public et de ne pas réaliser de progrès alors même que leurs budgets ont augmenté. Des ingénieurs de Boeing et de Lockheed, les deux firmes en « concurrence » sur le projet d'interception de missiles balistiques, ont assuré qu'il ne s'agit pas d'un problème d'argent, mais de technologie ; plus précisément, multiplier par dix la somme dont disposent les chercheurs n'amènerait aucune amélioration des résultats ; les laboratoires de recherche bénéficient presque déjà de trop d'argent, mais c'est la technologie qui ne peut pas suivre : il est scientifiquement impossible à l'heure actuelle de réaliser les performances souhaitées. C'est ce point qu'avait déjà soulevé le rapport Welch en 1998 : les objectifs fixés par le programme NMD ne peuvent être atteints en l'état actuel des connaissances. Les industriels et les chercheurs accusent alors à demi-mot l'administration Bush de leur avoir compliqué la tâche en les plaçant sous le feu des projecteurs et en leur imposant des tâches insurmontables par pur calcul politique, alors qu'ils avaient été prévenus de l'impossibilité technique à les effectuer.86(*) De son côté Henry Kissinger demeure « convaincu qu'il est moralement nécessaire d'affirmer l'importance de la défense anti-missile »87(*). La question de la technologie à mettre en oeuvre se pose, pour lui, dans un deuxième temps.

DEUXIEME PARTIE : LA NOUVELLE STRATEGIE NATIONALE DE SECURITE DE L'ADMINISTRATION BUSH ET SES IMPLICATIONS SUR LE TERRAIN

Deuxième partie : la nouvelle stratégie de sécurité de l'administration Bush et ses implications sur le terrain

Le premier rapport du président Georges Bush sur la stratégie de sécurité nationale, publié par la Maison-Blanche le 20 septembre 2002, a fait l'objet d'une vive attention aux Etats-Unis comme à l'étranger et a été accueilli comme un énoncé de la stratégie des Etats-Unis dans le monde de l'après-11 septembre.

Quatre thèmes clés de la stratégie de sécurité nationale de Georges Bush ont suscité des controverses.

· Premier thème : le document prévoit des actions militaires préventives contre les Etats hostiles et les groupes terroristes cherchant à se doter d'armes de destruction massive.

· Deuxième thème : le document annonce que les Etats-Unis ne permettront pas que leur puissance militaire mondiale soit concurrencée par un autre pays.

· Troisième thème : la nouvelle stratégie, après avoir exprimé la volonté de coopération internationale multilatérale, précise explicitement que les Etats-Unis « n'hésiteront pas à agir seuls, s'il le faut » pour défendre leurs intérêts nationaux et leur sécurité.

· Quatrième thème : la stratégie de sécurité nationale affirme avoir pour but la propagation de la démocratie et des droits de l'homme dans le monde entier, en particulier le monde musulman.88(*) Bien entendu pour chacun des thèmes précités, des développements seront apportés afin de mieux comprendre les dessous de cette stratégie qui guide de nos jours l'action de l'administration néo conservatrice à la Maison-Blanche.

CHAPITRE I : L'unilatéralisme américain : historique et vision proposée dans le jeu des relations internationales

« Le danger le plus grave pour la liberté est l'alliance de l'extrémisme et de la technologie. Si les armes chimiques, biologiques et nucléaires se répandaient en même temps que la, technologie des missiles balistiques, même de petits groupes pourraient disposer d'une puissance leur permettant de frapper les grands pays de manière catastrophique. Nos ennemis pont déclaré leur intention de se doter de ces armes terribles et ont été surpris en train de chercher à s'en procurer. Ils veulent pouvoir nous faire chanter, nous faire du mal ou en faire à nos amis - et nous lutterons contre eux de toutes nos forces »

Président Bush West Point, New York le 1er juin 2002

SECTION I: L'unilatéralisme, assumation de la puissance

Cet unilatéralisme était déjà en germe dans le discours d'adieu prononcé par le président George Washington en 1796 : « Notre situation détachée et distante nous permet de poursuivre un chemin différent (...). Pourquoi renoncer aux avantages d'une situation si particulière, (...) Pourquoi, en liant notre destin avec celui de quelque partie de l'Europe, empêtrer notre paix et notre prospérité dans les peines de l'ambition, des rivalités, des intérêts, des humeurs et des caprices de l'Europe ? »89(*). Même s'il a été plus ou moins appliqué - l'Amérique ayant tissé, depuis, un grand nombre d'alliances -, cet élan doctrinaire en faveur d'une « diplomatie de l'offre » a toujours imprégné la pensée de l'aile conservatrice de l'establishment politico-intellectuel américain, depuis la controverse sur les euromissiles jusqu'à la défense antimissile. Il inspire aujourd'hui le « discours de la méthode » internationale de certains hauts responsables de l'administration Bush, comme le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, qui livrait, début 2002, sa vision des alliances : « Il faut que la mission détermine la coalition et non que la coalition détermine la mission ».

L'unilatéralisme renvoie autant à une idéologie qu'à un projet politique et dépasse largement le cadre de la diplomatie. Comment comprendre, autrement, que la National Security Strategy of the United States aille jusqu'à promettre l'universalisation des réductions d'impôts ou des « politiques de régulation favorables à la croissance économique » (euphémisme pour désigner un relâchement des lois sur l'environnement) ? Ne s'agit-il pas, ici, de l'attachement à une forme d'organisation socio-politique tout autant que du rôle de l'Amérique dans le monde ? Et cet attachement n'est-il pas de la même nature que celui que les néo-conservateurs éprouvent pour la famille, la religion, l'initiative économique émancipée de toute forme d'arbitrage étatique (l'unilatéralisme lui-même n'est-il pas une forme d'individualisme stratégique?), l'économie de l'offre, le droit de porter des armes à feu, ou encore une certaine prédilection pour la peine de mort ?

L'unilatéralisme américain en ce moment constitue une rupture avec le multilatéralisme de l'administration Bush en 1990-1991. En faisant cavalier seul, les Etats-Unis illustrent la thèse hobbienne de l'impossible coopération en matière de sécurité, vu que tout Etat doit être soupçonné de vouloir profiter de la foi de ses partenaires dans les engagements qu'il a pris pour les duper. Pour Dario Battistella, en accusant Saddam Hussein de tergiversations diverses, le président Georges W Bush ne fait que paraphraser Hobbes pour qui « c'est un précepte de la raison que tout homme doit s'efforcer à la paix aussi longtemps qu'il a un espoir de l'obtenir ; et quand il ne peut pas l'obtenir, il lui est loisible de rechercher et d'utiliser tous les secours et tous les avantages de la guerre90(*) L'autre côté de l'unilatéralisme est le refus d'alliance des Etats-Unis, pratique inaugurée au moment des bombardements de l'Afghanistan en riposte aux attentats du 11 septembre 2001. Ils ont préféré substituer au principe « les coalitions déterminent les missions », le principe « les missions déterminent les coalitions » défendu par Wolfowitz alors que le Secrétaire général de l'OTAN, Lord Robertson avait fait savoir que ces attentats entraient dans le cadre de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord.91(*)

Bref, c'est l'âme de l'Amérique qui est en jeu. D'où, sans doute, le rejet viscéral et violent par la mouvance néo-conservatrice des valeurs issues de l'establishment idéologique des années 1960 (liberté sexuelle et sociale, Etat-providence, féminisme, affirmative action). Cette attitude, qui n'est pas sans rappeler celle de la droite française à l'égard du Front populaire à la fin des années 1930, confère au débat droite gauche américain depuis le début des années 1990 des allures de « guerre culturelle » entre les partisans d'une Amérique arc boutée sur ses valeurs traditionnelles, et ceux d'une Amérique débarrassée des pesanteurs religieuses et sociales de son passé, héritière de l'esprit de tolérance et d'émancipation sociale du baby-boom. Même la relation transatlantique est désormais polluée par cette confusion des genres. Ce rejet de l'Europe, soit dit en passant, est moins celui du Vieux continent que celui d'une tradition de gauche et de laïcité honnie par les néo-conservateurs, pour qui le président Clinton est européen, ou du moins pense comme un Européen ».

A - L'unilatéralisme, nostalgie d'une époque révolue ?

Le discours néo-conservateur se forme très amont de la réalité des enjeux stratégiques et politiques de l'après guerre froide. On a même pu voir transpirer, dans certains commentaires ou déclarations officielles, l'idée que les actes terroristes du 11 septembre 2001 constituaient une sorte de « test » du caractère de l'Amérique, l'occasion d'en finir avec la « crise morale » de la nation en troquant les valeurs de confort, de cosmopolitisme et de sécularisme contre celles de courage, de sacrifice et de foi en Dieu. En cultivant la similitude entre la période actuelle et 1941 - sans doute est-ce là l'une des raisons de l'attachement de l'administration à la formule « axe du mal », qui fait référence à l' « Axe » tout court -, le président George W Bush et ses principaux conseillers veulent signifier que l'heure est venue de se hisser au niveau de la génération de leurs pères : « la plus grande génération ». L'Amérique, n'hésita pas à déclarer le président George W Bush dans un hommage aux héros du 11 septembre, a abandonné son slogan national, qui consistait à dire : « si cela est agréable, faisons le », pour en découvrir un nouveau : « on y va » [ Let's R