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Université des Sciences sociales Toulouse
I
La politique étrangère
américaine à l'épreuve des évènements du 11
septembre 2001 :
le cas irakien
Mémoire de MASTER de Relations Internationales
Présenté par Mr MAMADOU DIA
Directeur de recherche Mr Thomas Lindemann
Août 2005
La politique étrangère
américaine à l'épreuve des évènements du 11
septembre 2001 :
le cas irakien
REMERCIEMENTS
Mes vifs remerciements vont à mon professeur
encadreur Mr Thomas Lindemann. Ses conseils judicieux, ses critiques positives
m'ont aidés à surmonter les difficultés de ce travail. Si
j'ai pu mener ce travail à son terme, c'est aussi grâce à
un petit cercle de proches qui étaient à mes
côtés.
A mes parents, je voudrai leur dire qu'ils m'ont
inculqué certaines valeurs non étrangères à ce
travail. Enfin, je l'offre à toute ma famille.
A mon père Amadou Moustapha
SOMMAIRE
Première PARTIE : Le 11 Septembre où
la vulnérabilité des Etats-Unis mis à nu
CHAPITRE I: Day of infamy
Section I: Les failles des services de renseignement
américain
Section II : Le Patriot Act : Vers une restriction
des libertés aux USA ?
CHAPITRE II : La guerre contre les
terrorisme : « l'axe du mal » ou comment se
trouver de nouveaux ennemis
Section I : De l'Afghanistan à l'Irak : un
calendrier militaire chargé
Section II : Une guerre sans fin contre « l'axe
du mal »
Deuxième partie : La nouvelle
stratégie nationale de sécurité de l'administration Bush
et ses implications sur le terrain
CHAPITRE I : L'unilatéralisme
américain ou l'assumation de la puissance
Section I : La guerre en Irak : seul contre tous
Section II : la doctrine de guerre préventive
CHAPITRE II : Un an après la guerre en
Irak, le monde est-il pour autant plus sûr ?
Section I : l'Irak : une exception ou
première étape dans la généralisation de la guerre
préventive
Section II : La guerre préventive, futur mode de
règlement des affaires internationales
Conclusion
Introduction
Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis subissent la plus grave
attaque terroriste* jamais enregistrée sur leur sol. Les
américains viennent de découvrir que leur pays, longtemps
considéré comme un sanctuaire inviolable, ne l'était pas
vraiment. Al Qaïda vient de transposer sur le territoire américain
une guerre déjà commencée depuis des années sous
d'autres cieux. En effet dès 1993, la ville de New York fut la cible de
terroristes égyptiens sous la houlette de Ramzi Youssef de son vrai nom
Abdoul Basit Balochi 1(*) et
du cheikh Abdel Rahman. Ces actions considérées comme une forme
de répétition générale par certains 2(*) seront suivies par d'autres
actes terroristes notamment par les attentats contre les ambassades
américaines en Tanzanie et au Kenya, en Afrique, dont le nombre de
victimes à dépassé 200 morts.
Ce 11 septembre, devant les caméras du monde entier, le
monde est saisi d'effroi par des images venues d'ailleurs d'avions
bourrés de kérosène s'encastrant dans les tours jumelles
du World Trade Center de New York, les Twin Towers (icône du
capitalisme triomphant). La capitale fédérale américaine
n'est pas non plus épargnée car un avion s'est
écrasé sur le Pentagone, le ministère de la
défense, bâtiment longtemps considéré comme une
forteresse imprenable (centre névralgique de la puissance
américaine) tandis qu'un quatrième s'abattait dans un champ en
Pennsylvanie. Cela finit de convaincre les sceptiques qu'un cran a
été franchi dans la lutte du terrorisme contre l'occident.
Les Etats-Unis viennent de connaître la plus grave
attaque terroriste* sur leur territoire depuis la fin de la guerre de
sécession. Ces évènements marquent un tournant capital
dans l'évolution des Etats-Unis et de l'humanité. L'ampleur des
pertes en vie humaines - les plus importantes de toute l'histoire des
Etats-Unis - et les dégâts matériels - plusieurs milliards
de dollars - atteste de la gravité du désastre. Comme le rappelle
Alain Dieckoff, ces évènements « marquent
incontestablement une césure dans la marche du monde ».
En effet, dit-il « avec eux, apparaît une menace nouvelle,
celle du terrorisme extrême, pratiqué par des réseaux
transnationaux, dotés d'une capacité de destruction massive mise
au service d'une hostilité sans borne de
l'Occident »3(*). Cela n'empêchera pas Olivier Roy de la
qualifier « d'attentat classique » car ayant
été commis par des kamikazes comme les attentats de 1983 et de
1984 contre les Français et les Américains au Liban.4(*) Pour lui, la nouveauté
n'est pas dans le type de terrorisme mais la nouvelle menace terroriste,
redoutée par les analystes, consisterait dans la privatisation d'armes
de destruction massive (ADM), c'est-à-dire leur usage par des groupes
non étatiques.
Cet acte sans précédent appelle néanmoins
plusieurs réflexions. D'abord une nouvelle donne entre alors dans le
concert complexe des relations internationales : les Etats-Unis ne sont
plus le sanctuaire inviolable qui a pendant longtemps fait que ce pays n'a pas
été victime d'acte de terrorisme international sur son sol.
Ensuite, un cran a été franchi par le terrorisme
international. N'en déplaise à Olivier Roy, pour autant qu'ils
demeurent « classiques » ces actes constituent une
nouvelle forme de guerre. En effet, peu d'entre nous, pour ne pas dire
personne, pensaient qu'un tel acte, par la manière de l'exécuter,
pouvait se réaliser un jour.
Le soir même, cette phrase de Georges W Bush
« nous ne ferons aucune différence entre les terroristes
et ceux qui les hébergent » permet de mieux comprendre,
aujourd'hui, la volonté des Etats-Unis d'en découdre avec ceux
qu'ils considèrent comme étant des soutiens des terroristes. Les
Talibans en Afghanistan allaient, les premiers, faire les frais de cette
politique en étant chassés du pouvoir suite à une campagne
de bombardement. La raison est leur soutien public à Oussama Ben Laden,
accusé par l'administration américaine d'être
derrière ces actes du 11 septembre. En mars 2003, l'Irak à son
tour est attaqué en raison cette fois, des liens qui unissent selon
l'administration Bush, Saddam Hussein et Al Qaïda mais surtout à
cause de la détention par le maître de Bagdad d'armes de
destruction massive. Pour des raisons d'organisation du travail, la guerre
contre les talibans ne sera pas au centre de notre réflexion. En effet,
sous l'angle de la problématique que nous nous proposons
d'étudier et sur laquelle nous reviendrons, cette guerre est totalement
différente de celle d'Irak, les Etats-Unis étant dans leur droit
de riposter après ce qu'ils ont vécu.
Pour mieux apprécier l'évolution de la politique
étrangère américaine après le 11 septembre, nous
avons décidé de nous pencher sur la guerre menée par la
coalition américano-britannique contre l'Irak. Ce conflit, fait contre
l'assentiment de la grande partie de l'opinion publique internationale et dont
les conséquences se font encore voir tous les jours, est l'application
sur le terrain de la nouvelle doctrine américaine de guerre
préventive stipulée dans le discours de Georges W Bush en
septembre 2002 :
« Le plus grave danger pour
notre Nation est l'alliance de l'extrémisme et de la technologie. Nos
ennemis ont clairement déclaré qu'ils cherchent à se doter
d'armes de destruction massive et il y a des preuves qu'ils y travaillent avec
détermination. Les Etats-Unis ne permettront pas à ces efforts de
réussir. Nous construirons des défenses contre des missiles
balistiques et d'autres vecteurs. Nous coopérerons avec d'autres pays
pour empêcher nos ennemis d'acquérir des technologies dangereuses.
Et, parce que c'est le bon sens même et qu'il s'agit
d'autodéfense, l'Amérique agira contre de telles menaces
émergeantes avant même qu'elles ne soient prêtes à
nous frapper. Nous ne pouvons défendre l'Amérique et nos amis en
nous contentant d'espérer que tout ira bien. Nous devons donc être
prêts à contrer les plans de nos ennemis, à utiliser les
meilleurs renseignements dont nous disposons et à agir de manière
volontariste. L'Histoire jugera sévèrement ceux qui ont vu venir
ce nouveau danger sans réagir. Dans le monde qui commence, la seule voie
vers la paix et la sécurité est celle de
l'action »5(*).
La mise en oeuvre de cette doctrine qui est au centre de
l'action menée par l'armée américaine en Irak pose
évidemment des problèmes dans l'organisation et la gestion des
affaires du monde : un pays peut-il unilatéralement décider
dans un monde où le multilatéralisme est prôné par
le reste du monde, de faire la guerre sur des suppositions ou sur la crainte de
revivre des actions terroristes ? La réponse venant du
président américain ne laisse pas de place au doute :
« Nous agirons directement et sans aucune
interruption, avec tous les moyens de notre propre puissance et celle des
autres pays. Nous commencerons par nous occuper des organisations terroristes
internationales, ainsi que des états terroristes ou soutiens du
terrorisme qui tentent de se doter d'armes de destruction massive ou de moyens
de les construire ». 6(*)
Plusieurs millions de personnes dans le monde ne partagent pas
cette conception des relations internationales et s'y opposent de façon
bruyante. Au plus haut niveau, les présidents français Chirac,
Russe Poutine et le Chancelier allemand Schröder relaient cette opposition
de l'opinion créant une véritable crise entre leurs pays et les
Etats-Unis.7(*) Cette
opposition atteint son sommet en février 2003 au Conseil de
sécurité de l'Onu où le ministre français des
affaires étrangères Dominique de Villepin se fait le chantre du
multilatéralisme honni par les faucons en place à la
Maison-Blanche.8(*)
PROBLEMATIQUE
Dans ce travail, il ne s'agit pas de raconter les
péripéties de la journée du 11 septembre ou de revenir sur
le déroulement des opérations militaires en Irak. Notre ambition
est de montrer que le 11 septembre, avec le terrible choc qu'il a causé
dans l'esprit des Américains, a permis à l'administration de
Georges W Bush de conduire une politique agressive à l'encontre de
l'Irak en jouant sur la peur des armes de destruction massive, en somme montrer
que le 11 septembre est un « accélérateur »
dans la volonté des « faucons » de terminer le
travail commencé en 1991 avec la guerre du Golfe. Selon plusieurs
observateurs9(*), quelque
soient les décisions prises par les autorités irakiennes en vue
d'autoriser les inspections de l'ONU afin d'éviter une éventuelle
guerre contre leurs pays, rien n'y échapperait : la guerre aura
lieu. Selon Eric Maurice, la guerre contre le terrorisme constitue le
soubassement de ce conflit :
« Après le
11 septembre 2001, la guerre en Afghanistan et le
démantèlement des bases d'Al Qaïda ont constitué
l'objectif principal des Etats-Unis. Mais, en janvier dernier, une fois les
talibans chassés de Kaboul et Ben Laden disparu quelque part entre
l'Afghanistan et le Pakistan, Saddam Hussein est revenu sur le devant de la
scène, protagoniste de «l'axe du Mal» de George Bush aux
côtés de l'Iran et de la Corée du Nord. Le but :
profiter de la guerre contre le terrorisme pour mettre en oeuvre le grand
dessein des faucons. Le gouvernement envisageait initialement une confrontation
avec Saddam Hussein cet automne, une fois qu'il aura monté un dossier
aux Nations unies prouvant que le leader irakien refuse les inspections»,
écrivait «The New York Times» fin avril. «De hauts
responsables reconnaissent maintenant qu'une offensive sera probablement
repoussée au début de l'année prochaine, pour se donner le
temps de créer les bonnes conditions militaires, économiques et
diplomatiques .La détention de ces armes par Saddam Hussein et
l'usage qu'il s'apprêterait à en faire est au coeur de la raison
officielle du déclenchement du conflit »1(*)0.
Nous nous appesantirons aussi sur la conception
unilatéraliste des affaires du monde de l'administration Bush en
essayant de mieux connaître ces « faucons » et leurs
liens avec le monde pétrolier. Avec Dick Cheney ancien de Halliburton
première compagnie fournisseur de matériels pétroliers,
Condoleeza Rice venant de Chevron, Georges W Bush lui-même ancien
dirigeant de compagnie pétrolière au Texas, il faut
reconnaître que les intérêts pétroliers sont bien
représentés à la Maison-Blanche. Et comme l'Irak
détient les deuxièmes réserves mondiales de
pétrole, il serait intéressant, au delà des discours
officiels, d'analyser cette composante pétrolière qui est un
élément essentiel de la politique de Georges W Bush.
Donc notre travail est divisé en deux parties :
dans la première, nous essayerons de montrer que le 11 septembre,
au-delà du fait de montrer la vulnérabilité des Etats-Unis
face à des actions pareilles, a permis à ce pays de se faire de
nouveaux ennemis à travers « l'axe du mal » et de
satisfaire le complexe militaro-industriel au plan budgétaire.
La deuxième partie est consacrée à cette
nouvelle stratégie de sécurité définie par Georges
W Bush et son corollaire : l'unilatéralisme. On
s'intéressera aux conséquences de cette politique notamment sur
les relations euro atlantiques et dans le monde arabe. Enfin, il nous semble
important aujourd'hui, de faire un petit bilan de cette politique en Irak un an
après la chute de Saddam : cette volonté américaine
d'instituer la démocratie, au pire par la force est-elle viable ?
Peut-on imposer sa volonté même en étant animé de
bonnes intentions ? Bref la guerre en Irak, avec la manière dont
elle fut déclarée, est-elle une exception où le point de
départ d'un grand bouleversement des relations internationales où
les puissants n'auront aucune limite, surtout si d'autres Etats
présentent les mêmes caractéristiques (détention
d'armes de destruction massive) ? Cet exemple peut-il être
utilisé contre « l'axe du mal » où figure,
entre autre, la Corée du Nord détentrice de l'arme
nucléaire ?
PREMIERE PARTIE : Le 11 septembre où la
vulnérabilité des Etats-Unis mis à nu
PREMIERE PARTIE : Le 11 septembre où la
vulnérabilité des Etats-Unis mis à nu
Même si pour certains auteurs les
évènements du 11 septembre ne constituent pas une césure
dans le jeu des relations internationales comme le fut la chute du mur de
Berlin 1(*) , il n'en
demeure pas moins que ces attentats, par leur portée médiatique
et leurs conséquences politique et militaire dans le jeu des relations
internationales marqueront à coup sûr notre époque.
« Le 11 septembre 2001 est un tournant dans l'histoire politique de
la puissance » dira à cet effet Zbigniew Brzezinski.2(*) Par sa nature, le 11 septembre
nous a fait entrer dans une ère nouvelle du terrorisme. En effet, comme
l'affirme Sergio Romano, « il existe désormais dans la
guerre moderne un nouveau front sans tranchées ni positions militaires,
où l'ennemi ne porte pas d'uniforme et où l'action est d'autant
plus efficace que les règles des conflits conventionnels ne sont pas
respectées »3(*).
Dans ces formes de guerre, le soldat est devenu un terroriste
qui se meut dans la société ennemie et frappe la population
civile. L'exemple algérien, le conflit israélo-arabe, le conflit
tchétchène etc. sont autant de cas qui révèlent la
difficulté des gouvernants à faire face à ce type de
conflit ce qui ne leur permet pas d'échapper à
d'éventuelles critiques si les mesures prises ne semblent pas être
efficaces4(*). Dans un
article, le journal Le Monde déclare que Richard Clarke, un des
membres de l'administration Bush5(*) avait aussi plaidé en 2001 pour une aide
militaire secrète à l'opposition aux Taliban en Afghanistan mais
que la conseillère pour la sécurité nationale, Condoleeza
Rice, a refusé d'entériner dans l'immédiat cette
proposition, suggérant de procéder à un examen plus large
et aussi plus long des options pour répondre à la menace d'Al
Qaïda. « La proposition de M. Clarke n'a été
soumise au président Georges W Bush que quelques semaines avant les
attentats du 11 septembre »6(*).
CHAPITRE I : L'administration Clinton et le voeu
des « faucons » d'en découdre ?
SECTION I : 11 septembre : exploitation par
l'administration Bush ?
Quel bilan laissent finalement les deux administrations
Clinton ? L'Amérique de janvier 1993 ne manquait pas d'atouts, ni
de défis à relever. Pour la première fois de l'histoire,
elle jouissait d'une position dominante incontestée et le système
démocratique et capitaliste auquel elle s'identifiait
bénéficiait d'une nouvelle légitimité. A
l'extérieur, sa nouvelle hégémonie risquait de la pousser
à abuser de sa suprématie. Le défi étant pour le
nouveau président des Etats-Unis à parvenir à transformer
une prééminence dont, avec le temps, les fondements seraient
contestés en un leadership ralliant, outre le peuple américain,
un maximum d'amis ou d'anciens ennemis derrière un nouvel ordre pour les
prochaines années. N'a-t-il pas
déclaré : « Notre politique doit oeuvrer
dans deux directions. D'abord en faisant face aux défis immédiats
lancés à nos intérêts par les Etats voyous, par les
explosions soudaines de haines ethniques, raciales et religieuses, par les
crises à court terme, et ensuite, en effectuant des investissements
à long terme dans la sécurité, la
prospérité, la paix et la liberté qui pourront
empêcher ces problèmes de simplement
apparaître ».7(*) Dans cette optique, l'Administration n'hésita
pas à envisager des opérations limitées et à rompre
avec la doctrine très restrictive à laquelle, à son
arrivée, le nom de Colin Powell était accolé. Elle refusa
donc l'idée que tout engagement devrait être massif et comporter
un dispositif clair de sortie.
Le 26 janvier 1998 - bien avant la guerre contre le
terrorisme » - un groupe d'amis politiques, conservateurs, adressait
une lettre ouverte au président Clinton. Constatant que
« la politique américaine actuelle à l'égard
de l'Irak est stérile », les signataires
suggéraient une nouvelle stratégie dont « le but
serait, avant tout, de renverser le régime de Saddam
Hussein », ce dernier menaçant « les
troupes américaines dans la région, nos amis et alliés
comme Israël, les Etats arabes modérés et une partie
significative de l'offre mondiale de pétrole ». Au nom de
« la sécurité du monde dans la première
moitié du XXIè siècle », les auteurs
appelaient à « l'action
militaire ».8(*)
Cette conception selon laquelle le 11 septembre n'a servi que
de prétexte pou la mise en oeuvre d'une politique établie
longtemps en avance est partagée par Stanley Hoffmann qui
déclare : « le président a trouvé
dans ces actes criminels non seulement la raison d'être qui avait
manqué jusqu'alors à son administration, mais un levier qu'il a
pu utiliser pour accroître sa puissance et celle de son
pays »9(*).
Pour arriver à cette solution, poursuit-il, la technique que
l'administration Bush a utilisée de la façon la plus brillante
est ce qu'il appelle « la manipulation de la
peur »10(*)
en déclarant que les Etats-Unis étaient en guerre,
d'étendre cette guerre aux Etats qui soutenaient les terroristes ou leur
donnaient asile tel que l'Afghanistan, et de soutenir qu'il y avait un lien
intime entre les terroristes islamistes et les « Etats
voyous » que sont l'Iran, l'Irak ou encore la Corée du Nord.
En portant un coup brutal à l'âme même de l'Amérique,
les terroristes islamistes ont validé, de la manière la plus
dramatique, les fantasmes hobbesiens et manichéens de la
représentation néo-conservatrice du monde déclare sans
ambages Alexis Debat11(*).
De son côté, le financier Georges Soros enfonce
l'administration Bush : « Je prétend que
l'administration de M. Bush a sciemment exploité les
évènements du 11 septembre pour s'engager dans une voie politique
que la population américaine n'aurait pas acceptée en d'autres
circonstances »12(*) alors que pour Ignacio Ramonet, ces
évènements sont une aubaine pour les hommes entourant Georges
Bush en leur « restituant un donnée stratégique
majeure dont l'effondrement de l'Union soviétique en 1991 les avait
privés depuis dix ans : un adversaire »13(*). En 1987, un conseiller de
Mikhaïl Gorbatchev Gueorgui Arbatov annonçait à ses
interlocuteurs américains : « Nous allons vous
rendre le pire des services : vous priver d'ennemi ».14(*) Aurait-il pu penser qu'elle
allait être, en fin de compte, à la fois confirmée et
infirmée par les évènements ? Dans l'esprit d'Arbatov
pense savoir Boniface, il s'agissait simplement de proclamer que la
« perestroïka » lancée par Mikhaïl
Gorbatchev allait mettre fin à la rivalité
soviéto-américaine et lui substituer une véritable
politique de coopération.15(*)
Donc le 26 janvier 1998, 3 ans avant le 11 septembre, des
hommes de l'actuelle administration avaient pensé à se
débarrasser du dictateur irakien alors que pour l'administration
Clinton, l'objectif premier est de « contenir Saddam dans sa
boîte »16(*). Dans leur lettre, les néo-conservateurs
contestent cette politique de « containment » qui, à
leurs yeux a montré ses limites. « Nous ne pourrons plus
longtemps compter sur nos alliés de la coalition de la guerre du Golfe
pour faire respecter les sanctions de l'ONU et empêcher Saddam de bloquer
le travail des inspecteurs (...). Si nous acceptons cette situation de
faiblesse, nous mettons nos intérêts et notre avenir en
danger ».17(*)
Cette différence de perception dans la mise en oeuvre
de la politique étrangère a commencé dés
l'arrivée de Clinton à la Maison-Blanche lorsque ce dernier s'est
vu reprocher de porter attention à des parties du monde qui
n'étaient pas essentielles pour les intérêts
stratégiques des Etats-Unis. Ces critiques sont balayées d'un
revers de mains par Madeleine Albright qui les considèrent comme
injustes arguant que l'administration à laquelle elle appartient
s'emploie à traiter les dossiers prioritaires comme renforcer les liens
avec les alliés européens et asiatiques, établir des
rapports nouveaux avec la Russie, oeuvrer pour la paix au Proche-Orient ou
encore rechercher des appuis pour un accord de libre-échange avec le
canada et le Mexique18(*)
toute chose qui va à l'encontre des idées des
néo-conservateurs qui prônent la défense des
intérêts des Etats-Unis.
Le récit de Richard Clarke19(*) le jour de attentats
achève de montrer que l'administration Bush avait déjà
réfléchi sur les coupables qui allaient payer. Selon Clarke, dans
la soirée du 12 septembre, il rencontre le Président Bush qui a
« manifestement une idée en tête »
dit il. « Ecoutez, lui dit le Président Bush, je
sais que vous avez des tonnes de choses à faire mais je veux vous voir
tous (...) tout repasser au peigne fin depuis le début, voir si
Saddam est à l'origine de tout ça. Voir s'il y est lié
d'une manière ou d'une autre ». Ce à quoi, Clarke
répond : « Mais M. le Président, c'est Al
Qaïda... ». « Je sais, je sais mais voyez
quand même si Saddam n'est pas dans le coup (...) »
rétorque le Président Bush. Devant l'insistance de Clarke qui lui
rappelle que des recherches avaient déjà été faites
afin de savoir qui finançait la nébuleuse terroriste et qu'en
aucun cas, le nom de l'Irak n'est apparu, Bush lui
assène : « Cherchez du côté de
l'Irak de Saddam » entraînant ce commentaire de Lisa
Gordon-Hagerty, une conseillère : « Wolfowitz lui a
bourré le mou ». Cet échange entre le chef de
l'exécutif américain et celui qui est chargé de coordonner
la lutte anti-terroriste n'est que le dernier avatar d'une lutte féroce
dans l'administration entre ceux qui veulent s'en prendre à l'Irak et
ceux qui ne comprennent pas le besoin de s'en prendre à d'autres
à la place des vrais coupables.
Le second exemple vient d'une réunion du PC
opérationnel de la Maison-Blanche en Avril 2001, 5 mois avant le 11
septembre lors d'une opposition avec Paul Wolfowitz l'actuel secrétaire
adjoint à la Défense et un des théoriciens de l'aile dure
de l'administration Bush.
A Clarke qui demandait qu'on mette la pression à la
fois sur les Talibans et sur l'Afghanistan en armant l'alliance du Nord, mais
aussi sur Ben Laden en reprenant les vols du Predator, Wolfowitz affirme :
« Je ne comprends pas pourquoi on commence à parler de ce
Ben Laden il y a d'autres terrorismes notamment le terrorisme
irakien ». Malgré les objections de Clarke pour qui,
aucune menace terroriste en provenance d'Irak n'est en sa possession, ni en
celle du FBI et de la CIA ce qui a été confirmé par John
Mc Laughlin Directeur adjoint de la CIA à l'époque (mais qui a
remplacé Georges Tenet après la démission de celui-ci).
Wolfowitz lui rétorque : « Le fait que le FBI et
la CIA ne soient pas parvenus à établir des liens ne signifie pas
qu'il n'y en a pas ».
Même si sur le fond Wolfowitz n'a pas tort, on peut
alors légitimement se poser des questions sur l'efficacité voire
le rôle des grands organes de service américain lesquelles
questions ont atteint le paroxysme lors de l'après guerre en Irak avec
le problème des rames de destruction massive. Lors de sa comparution le
24 mars devant la commission nationale enquêtant sur les attaques
terroristes du 11 septembre, et dans un entretien d'une heure durant le
programme d'information de la chaîne NBC - Meet the press du 28 mars -
l'ancien responsable de l'anti-terrorisme de l'administration Bush, Richard
Clarke, a réitéré ses accusations quant à la
sous-évaluation par l'administration Bush de la menace d'attaques
terroristes venant d'Al Qaïda jusqu'aux détournements d'avions et
à leur chute sur le Pentagone et sur le World Trade Center, et aussi
quant à l'utilisation de ces attaques comme prétexte pour mettre
en application des plans d'invasion de l'Irak prévus de longue date.
Les accusations de Clarke sont exposées dans son livre
récemment paru, Against All Ennemies.20(*) Une ribambelle de
représentants officiels de l'administration, de leaders
Républicains au Congrès et d'experts médiatiques de droite
ont contesté vivement les affirmations de Clarke, sans pour autant
fournir de réfutation des faits exposés par celui-ci. Pas plus
qu'ils n'ont pu justifier pourquoi l'ancien assistant du président en
charge du contre-terrorisme, qui est officiellement membre du Parti
Républicain, voudrait détruire la crédibilité
politique de Bush sur le point précis sur lequel le président
Bush a largement basé sa campagne de réélection,
c'est-à-dire sa gestion de la « guerre à la
terreur ».21(*)
Les accusations de Clarke attirent l'attention sur la question
politique la plus explosive : la connexion entre les attaques terroristes
du 11 septembre 2001 et la décision de l'administration Bush de
déclarer la guerre à l'Irak. Clarke lie explicitement et à
plusieurs reprises l'inaction de l'administration Bush, avant le 11 septembre
et à propos de la menace d'attaques d'Al Qaïda, avec son obsession
de l'envahissement de l'Irak. Il maintient que le consensus au sein des agences
de renseignement américain était que l'Irak n'avait aucun lien
avec les attaques terroristes du 11 septembre, et dénonce la guerre en
Irak comme une déviation de « la guerre à la
terreur » et comme une gaffe stratégique qui a enflammé
le monde musulman et a renforcé politiquement Al Qaïda.
Avec 30 ans d'expérience dans les agences de
sécurité nationale américaine, incluant des postes
stratégiques sous les administrations Reagan, Bush père et
Clinton avant de servir Bush fils, Clarke n'est pas un dissident anti-guerre.
Il est un défenseur impitoyable d'actions militaires directes ou
discrètes au service des intérêts américains rendant
ainsi son témoignage contre l'administration Bush
dévastatrice.
A la fois dans sa déclaration devant la
« commission du 11 septembre » et dans l'entretien
télévisé du 28 mars, Clarke a mis en exergue la
différence entre l'approche de l'administration Clinton face à
une croissance de la menace terroriste et celle de l'administration Bush dans
des circonstances similaires.22(*)
Dans la période précédant les
célébrations du nouveau millénaire en Décembre
1999, les services de renseignement américains ont rapporté un
accroissement dramatique des interceptions de communication menaçante
mettant en cause Al Qaïda. A la demande de Clinton, son conseiller
à la sécurité nationale, Samuel Berger, participa à
des réunions quotidiennes avec les plus hauts dignitaires des agences de
sécurité, incluant les dirigeants de la CIA et du FBI, pour
suivre les efforts entrepris pour devancer une attaque planifiée pour la
Saint Sylvestre contre l'aéroport de Los Angeles, quand les membres
opérationnels d'Al Qaïda enrôlé dans cette action
avaient été arrêtés dans leur tentative de franchir
la frontière américano-canadienne prés de Vancouver,
British Columbia.
Clarke insiste sur le fait que si un effort d'une
intensité similaire avait été mise en oeuvre durant
l'été 2001, quand les services de renseignement ont
commencé à nouveau à intercepter un nombre croissant de
messages sur des menaces d'Al Qaïda, les attaques du 11 septembre auraient
pu être perturbées ou empêchées.
Une grande part de l'attention des médias sur ce
témoignage a concerné une série de réunions et
d'échanges de mémorandum entre les officiels de la Maison-Blanche
durant les premiers mois de 2001, et sur les différences
supposées entre les déclarations de Clarke alors qu'il
était le conseiller de Bush et ses déclarations actuelles. Mais
Clarke insiste sur le fait que l'administration a traîné les
pieds, bureaucratiquement, et que cela a eu des conséquences
réelles sur les efforts en vue de prévenir une attaque terroriste
sur le sol américain.
SECTION II : Failles des services de renseignement
Au lendemain des attentats du 11 septembre, la mise en cause
des services de renseignement américain est établie,
accusés de n'avoir pas pu ou su empêcher l'exécution de ce
projet. Ces failles, les autorités américaines le reconnaissent.
Ainsi, l'explication donnée par Donald Rumsfeld est que pendant des
décennies, l'appareil de renseignement a été conçu
et développé pour traiter les problèmes de la guerre
froide et que les Etats-Unis étaient concentrés sur les pays du
Pacte de Varsovie, en s'efforçant de dénombrer leurs moyens -
navires, canons, chars, avions - afin de comprendre leurs adversaires et la
nature de la menace.
Mais cette époque est révolue et l'Union
soviétique n'existe plus. Les cibles sont désormais multiples,
beaucoup plus complexes et disséminées à la surface du
globe. A la fin de la guerre froide, il y eut un relâchement des tensions
et un accroissement des échanges mondiaux de technologies, y compris
d'armes très puissantes et de missiles. « Nous devons en
prendre conscience et conserver la trace de ces armes qui mettent en
péril les peuples libres » déclare Rumsfeld ajoutant
que le département de la Défense a mis au point, ces derniers
mois, une nouvelle stratégie : il ne s'agit plus seulement de
s'occuper de menaces spécifiques - nord coréenne, irakienne,
etc.- mais de se réorienter vers l'examen des diverses capacités
qui, de par le monde, sont susceptibles de mettre en péril les
intérêts américains. La prolifération aidant, ces
technologies sont désormais présentes en de nombreux points du
globe. En outre, les technologies à usage dual et les communications par
fibre optique compliquent singulièrement la tâche.
Le rapport final de la Commission d'enquête sur le 11
septembre prône « la nécessité de
restructurer la communauté du Renseignement » en
insistant sur l'importance d'une analyse intégrée et multisources
sans laquelle « il est impossible de relier les
points »23(*). D'ailleurs ce rapport reconnaît que cette
nécessité de changement découle de six problèmes
apparus avant et après le 11 septembre :
· Existence de barrières structurelles s'opposant
aux performances du Renseignement conjoint; aucune des composantes ne
détient à elle seule toutes les informations pertinentes.
· Manque de normes et de pratiques communes dans le
cloisonnement étranger-domestique impliquant le besoin d'unifier
l'information collectée à l'étranger avec celle
collectée aux Etats-Unis.
· Gestion morcelée des moyens du Renseignement
national.
· Faible capacité à établir les
priorités et à réattribuer les ressources, les agences
étant organisées en fonction de ce qu'elles collectent et de la
façon de collecter
· Trop de fonctions pour le directeur du Renseignement
central qui en a trois : CIA, gestion de la confédération
des agences qui forment la communauté du Renseignement, analyste en chef
du gouvernement conseillant le président en sa qualité de
principal conseiller au renseignement.
· Les 15 agences ou branches d'agences sont trop
complexes, trop secrètes. La communauté et les pouvoirs du
directeur du Renseignement central sont devenus opaques, accessibles uniquement
aux initiés après approfondis.24(*)
A - Négligence ou
suffisance ?
La présence de cette menace diffuse explique la
redéfinition de la stratégie nationale de sécurité
afin de pouvoir organiser, entraîner et équiper les forces en
fonction de leurs capacités virtuelles, plutôt que d'une menace
spécifique et tangible émanant de tel ou tel pays ou
entité géographique.25(*)
Si comme le reconnaît Donald Rumsfeld des
précautions avaient été prises, comment se fait-il alors,
que les services de renseignement américains et, plus largement,
occidentaux, n'aient rien vu venir ? La réponse vient de
François Heisbourg qui distingue deux catégories de
prévisions. La première concerne le projet d'un Etat ou d'une
organisation. L'attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941,
n'était pas surprenante en tant que telle. Les Japonais nourrissaient un
projet expansionniste qu'ils avaient commencé à mettre en oeuvre,
dés le début des années 30, en Mandchourie. La
surprise fut générale.
Pour Heisbourg, il semblerait que les services
américains se soient davantage intéressés aux risques
d'actions terroristes contre des intérêts américains
situés hors des Etats-Unis. Ben Laden, volontairement ou non, les a
encouragés dans cette voie par le choix de ses cibles en 1998 et en
2000 : les ambassades au Kenya et en Tanzanie, puis le navire USS
Cole.26(*)
B- Facteurs technique et
humain : déséquilibre dans l'orientation du
budget
L'autre hypothèse défendue par les experts du
renseignement est que la défaillance des services de renseignement
s'explique aussi par une faiblesse du renseignement humain, relativement
négligé par rapport aux moyens de surveillance et d'écoute
électronique.
Les Américains dépensent des fortunes pour leurs
services de renseignement, de l'ordre de 30 milliards de dollars par an, dont
la plus grande partie est absorbée par la technique, notamment les
moyens d'écoute spatiale.27(*) Est-ce que l'arbitrage a été mal
fait ? Le réseau Echelon est destiné à écouter
la quasi-totalité du trafic électronique, analogique ou
numérique. Il brasse des quantités de données, qui sont
traitées électroniquement. A trop mettre l'accent sur le
renseignement économique et technologique, les Etats-Unis ont fini par
oublier la hiérarchie des priorités.28(*)
Oleg Kalougine officier du KGB prononce un verdict
martial : « La CIA, à l'image des Etats-Unis et
de l'Occident, a eu le sentiment d'avoir triomphé, d'avoir gagné
la guerre froide. Résultat, ils ont cessé d'être vigilants
et l'ennemi a surgi de l'autre côté.» 29(*)
Donc il est clair que le renseignement américain n'est
pas riche en source d'information à l'intérieur du cercle
rapproché de Ben Laden, ni même, en l'occurrence, d'Al Qaïda
en général. Il devient également clair que le
renseignement américain ne disposait pas de suffisamment d'atouts
à l'intérieur de l'Irak. Cette absence de capacité
à faire du renseignement humain de haut niveau n'est pas
compensée par la quantité et la qualité des
systèmes technologiques de surveillance. Pire, Gary Schmitt fait
remarquer : « La plupart des terroristes et des Etats voyous
sur lesquels nous voudrions rassembler de l'information savent comment
déjouer nos capacités d'écoute de leurs conversations et
de photographie de leurs installations depuis
l'espace. »30(*) N'empêche, pour lui, la mission n'est toutefois
pas impossible « pourvu que le renseignement américain
veuille bien changer ses façons
d'opérer ».31(*) Le renseignement technologique permet d'accumuler de
plus en plus de données mais de moins en moins de renseignement solide
rendant essentiel le traitement (trier et collationner) du matériau
collecté processus très coûteux.
CHAPITRE II : LA GUERRE CONTRE LE TERRORISME
« Trois jours seulement après ces
évènements, les Américains n'ont pas encore le recul
nécessaire. Mais notre responsabilité envers l'Histoire est
déjà claire : il faut répondre à ces attaques
et débarrasser le monde du mal. On nous a fait la guerre de
manière furtive, fourbe et meurtrière. Notre peuple est
épris de paix, mais la colère le rend féroce. Le conflit a
commencé au moment et d'une manière choisis par d'autres. Il se
terminera de la manière et au moment que nous aurons
choisis.»
Président Bush
Washington,
D.C. (National Cathedral), le 14 septembre 2001
SECTION I : Une guerre sans fin ?
Pour défendre son pays contre le terrorisme, Bush a
déclaré une guerre « dont on ne peut prévoir
la fin » selon l'expression de Stanley Hoffmann32(*). Sous le nom de
« terrorisme » est désigné comme cible,
l'islamisme radical symbolisé par un homme : Oussama Ben Laden.
Cela explique l'objectif énoncé au lendemain du 11 septembre par
l'administration Bush : démanteler le réseau Al Qaïda
et capturer, « mort ou vif » Ben Laden. Ce voeu, facile
à formuler, n'est pas simple à réaliser malgré la
différence des moyens entre les deux parties. Pourtant certains auteurs
font remarquer que la lutte contre le terrorisme que
« prétendent mener les Etats-Unis et les Occidentaux est
frappée d'impuissance puisqu'ils n'ont pas osé
désigné clairement leurs ennemis (l'islam intégriste) et
que, par naïveté, ils laissent des millions de migrants
allogènes issus du tiers-monde et des pays musulmans s'installer (...)
sur leur sol ».33(*) La vraie lutte contre le terrorisme passerait
donc par la réduction, puis par l'élimination de la
présence massive et organisée de l'islam dans les zones où
il n'était pas présent au XXè siècle.
La situation militaire actuelle de l'armée
américaine est inédite serait-on tenté de dire vu que
c'est la première fois qu'un empire fait la guerre, non pas à un
Etat, mais à un homme. Par définition, le terrorisme ne joue pas
sur le même échiquier que les adversaires qu'il décide de
combattre et ce, en raison de la certitude de n'avoir aucune chance d'emporter
la victoire par les moyens de confrontation classiques.
Le caractère révulsant du terrorisme sur les
opinions publiques partage certains auteurs quant à la
nécessité d'abdiquer ou non toute tentative d'analyse et de
réflexion. Ainsi, pour Pascal Bruckner, « la
recherche éperdue des causes, même si elle part d'une bonne
intention, fait fausse route. La culture de l'excuse, l'explication par le
désespoir, l'humiliation, exonère l'acte de son horreur et
débouche sur la tentation de l'indulgence ».34(*) Même
considération pour André Glucksmann qui croit qu'il ne faut pas
chercher à comprendre car « comprendre, c'est excuser. Il
faut simplement lutter contre la haine qui ne résulte ni d'un
traumatisme ni d'une injustice, ni d'une humiliation, mais qui est
inhérente à la nature humaine, à
l'Histoire ».35(*) De son côté, Pascal Boniface va à
l'encontre de ces thèses en défendant l'idée que le
rôle des intellectuels devrait consister à s'emparer,
« intellectuellement parlant » précise
t-il, de ce phénomène majeur qu'est le terrorisme international
et de susciter, de soutenir, d'en alimenter l'analyse :
« comprendre n'est pas approuver, expliquer n'est pas
légitimer ».36(*) En tout cas pas de doute, des actions terroristes
menées par des fanatiques islamistes ou par d'autres seront
perpétrés et le risque d'utilisation des moyens biologiques,
chimiques ou nucléaires. Guillaume Corvus rappelle que sept redoutables
dangers menacent nos sociétés :
- continuation des frappes par aéronefs-suicides, y
compris de petits avions ou hélicoptères détournés
et bourrés d'explosifs.
- attentats aériens ou par bombes au sol contre les
réacteurs des centrales nucléaires
- bioterrorisme par dispersions de souches
bactériennes, en réalité peu meurtrières, mais d'un
effet psychologique très important
- dispersion dans des lieux clos de gaz toxiques ou
empoisonnement des canalisations d'eau potable
- attentats aux camions suicides contenant plus de cent kilos
d'explosifs et roulant au coeur des grandes villes, sans aucun contrôle
ne soit possible, comme à Beyrouth contre les casernes françaises
et américaines
- explosion de bombes atomiques rudimentaires ou
miniaturisées dans les grandes villes ou sur des sites sensibles.
- explosion de bombes radiologiques dans les zones urbaines,
aux effets dévastateurs, par irradiation massive.37(*)
De plus, il distingue 3 types de terrorisme : le
micro-terrorisme (moins de 200 morts), le macro-terrorisme (plusieurs milliers
de morts) ex : 11 septembre, et le giga-terrorisme (à partir de
10 000 morts) que, précise t-il, « nous n'avons
jamais vu mais que nous verrons ».38(*) Bien entendu le
giga-terrorisme constitue la plus forte menace surtout s'il est commis avec des
armes nucléaires poussant Corvus à parler de
néo-terrorisme.39(*)
Le problème de l'armée américaine est
qu'elle demeure formatée pour faire face à des conflits
étatiques et non pour affronter un ennemi invisible et diffus.
L'histoire militaire n'enseigne t-elle pas que dans un conflit
asymétrique, celui qui peut le plus ne peut pas forcément le
moins ? L'armée britannique, pendant plus d'un quart de
siècle n'a-t-elle pas montré ses limites face à la
détermination des éléments de l'Irish Republic Army (IRA)?
Car comme le rappelle l'historien Eric Hobsbawn cité par Ramonet,
« certes l'IRA n'a pas eu le dessus, mais elle n'a pas
été vaincue pour autant ».40(*)
Pire, la situation actuelle de l'armée
américaine en Irak, embourbée dans ce pays et subissant
quotidiennement des pertes dans ses rangs conforte cet avis qu'elle n'est pas
« prête » pour faire face à ce type de
guérilla.41(*)
Cette guerre s'accompagne de certains nombres de mesures prises par les
Etats-Unis dont le fait de renouer des alliances avec des dirigeants, qui hier,
étaient infréquentables : le général
putschiste Pervez Musharraf du Pakistan, ou le directeur d'Ouzbékistan,
Islam Karimov.42(*)
Face à toutes ces affirmations qui feraient croire
à une mise en application de la stratégie proclamée en
septembre 2002 à travers la guerre en Irak, notons la relative prudence
de certains intellectuels arabes comme Ghassam Salamé qui penche de son
côté pour une guerre de choix (contrairement à celle du
Kosovo ou d'Afghanistan) où Washington ne s'est pas contenté
d'user de son aviation pour atteindre un objectif fondamentalement diplomatique
ou humanitaire, mais a décidé d'employer massivement son
armée de terre. Mais n'empêche, pour l'ancien ministre libanais,
« cette guerre est capable d'en enfanter d'autres par un
enchaînement qui ne semble pas entièrement maîtrisé
par la superpuissance qui l'a engagée ».43(*)
Mais l'une des conséquences les plus vues de cette
lutte mondiale contre la terreur est l'atteinte aux droits de l'homme au nom de
cette guerre. Avec la chute du Mur de Berlin, la célébration des
principes démocratiques, de l'Etat de droit et la glorification des
droits humains demeuraient une trinité aussi bien en politique
intérieure qu'étrangère pour la plupart des Etats qui en
étaient privés jusqu'alors. Les mesures prises pour lutter contre
le terrorisme comme le Patriot Act aux Etats-Unis, le recours à la
torture44(*), demeurent un
retour en arrière dans la lutte en faveur du respect des droits de
l'homme.
SECTION II : La loi dite du Patriot Act : Vers
une restriction des libertés aux USA ?
La loi présentée par la Chambre des
Représentants sous le nom de PATRIOT ACT of 2001 pour
« Provide Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct
Terrorism Act of 2001 » littéralement « Loi pour
fournir les moyens appropriés pour intercepter et faire obstacle au
terrorisme » est une des conséquences manifestes des attentats
du 11 septembre. Par les mesures qu'elle propose45(*), cette loi a suscité
l'ire de plus de cent cinquante associations de défense du citoyen
d'obédiences politiques très diverses qui vont de la très
conservatrice Gun of Owners of America à la très libérale
American Civil Liberties Union qui y voient une atteinte aux droits
fondamentaux garantis par la Constitution.46(*)
D'ailleurs, une pétition pour lutter contre
« l'érosion des libertés qui sont au coeur du mode de
vie américain »47(*) a circulé dans le pays afin de rassembler dans
un même combat mouvements de défense du citoyen et groupes de
luttes contre l'extension des pouvoirs fédéraux. Même si
Georges W Bush réaffirme que « les hommes et les femmes
chargés de la loi disposeront des outils nécessaires pour vaincre
l'ennemi dans le cadre de la Constitution », les craintes des
associations ont trouvé un écho au Congrès où, en
dépit d'un soutien budgétaire sans faille, des réserves de
plus en plus nombreuses se sont exprimées comme celle du sénateur
démocrate du Vermont et président de la commission pour les
affaires judiciaires Patrick Leahy qui craint une utilisation abusive de
mesures qu'il considère devoir rester exceptionnelles48(*) lesquelles peuvent être
résumer comme suit : possibilité pour les autorités
d'arrêter des suspects étrangers pour un temps quasi
indéfini, de les déporter, de les faire incarcérer dans
des cellules d'isolement, de faire surveiller leur courrier, leurs
conservations téléphoniques, leurs communications via Internet et
de faire fouiller leur domicile sans autorisation judiciaire.49(*) Pour le rédacteur en
chef du Monde-diplomatique, pas moins de 1200 étrangers sont
secrètement arrêtés dont 600 demeuraient
incarcérés sans jugement à la fin décembre 2001
sans avoir été, pour nombre d'entre eux, présentés
aux juges et sans avoir eu la possibilité d'être assistés
par un avocat.50(*) Cette
méthode est appliquée aux prisonniers détenus sur la base
américaine de Guantanamo depuis janvier 2002 ; Accusés
d'appartenir à Al Qaïda et d'avoir combattu avec les Talibans en
Afghanistan, ces hommes devraient être jugés par les tribunaux
militaires à procédure spéciale créés par
l'administration américaine.
Le jugement de la Cour Suprême des Etats-Unis s'opposant
contre la détention de ces prisonniers sans statut est
présenté comme un camouflet pour l'administration Bush. Dans deux
arrêts, la plus haute juridiction met fin aux zones de non droit
organisées dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Les
prisonniers considérés comme « combattants
ennemis » ou « irréguliers » pourront
saisir les tribunaux américains et contester leur
détention.51(*)
Cela entraîne cette réaction d'Amnesty
International : « La Cour Suprême des Etats-Unis a
fait un grand pas vers la restauration de l'état de droit pour les
centaines de non ressortissants des Etats-Unis actuellement détenus par
l'armée à Guantanamo Bay »52(*). L'organisation pour la
défense des droits de l'homme n'est pas tendre avec l'administration
Bush car selon elle, « dans toute cette affaire, l'administration
a montré un manque de confiance envers ses tribunaux nationaux, et du
mépris pour ses obligations internationales. Dans le même temps,
cette administration a demandé aux autres de croire qu'elle n'abuserait
pas de son pouvoir. Cet appel à une foi aveugle vient d'être
rejeté aujourd'hui par la Cour suprême. »53(*)
Cet avis de la Cour Suprême est d'autant plus important
que des voix s'élèvent afin de contester que des méthodes
peu avouables pour un Etat démocratique y soient
appliquées : le recours à la torture.54(*) L'explication est assez
simple : la torture n'est pas bien, mais le terrorisme c'est pire. Aussi,
dans certaines circonstances, la torture est un moindre mal.
Abrogeant une décision de 1974 qui interdisait à
la CIA d'assassiner des dirigeants, Georges W Bush a donné à
celle-ci carte blanche pour mener toutes les opérations secrètes
nécessaires à l'élimination physique des chefs d'Al
Qaïda. Et afin qu'aucune poursuite ne puisse être intentée
contre des militaires américains du fait d'opérations conduites
à l'étranger, Washington se montre hostile à la
ratification de l'accord instituant la Cour pénale internationale (CPI)
entraînant l'approbation par le Sénat de la loi ASPA (American
Service members Protection Act) qui permet aux Etats-Unis de prendre des
mesures extrêmes - pouvant aller jusqu'à l'invasion d'un pays -
pour récupérer tout citoyen américain menacé
d'être traduit devant la future CPI.
SECTION III : De l'Afghanistan à l'Irak :
un calendrier militaire chargé
« Les machines ne font pas la guerre. Le terrain
ne fait pas la guerre. Les hommes font la guerre. Vous devez rentrer dans le
cerveau des hommes. C'est là que les batailles se
gagnent. »
Colonel John Boyd
Frappée en plein coeur, l'Amérique
éprouva d'abord des difficultés afin de comprendre ce qui s'est
passé. Si comme le pense Jean Yves Haine, « la menace
terroriste avait été absente des débats
stratégiques américains et le personnage de Ben Laden pas inconnu
des cercles restreints du contre-espionnage
américain »55(*), la première réaction de l'opinion
publique américaine mêla incrédulité et indignation.
Une fois ce choc digéré, l'offensive de l'administration se
dirigea contre les Talibans.
Le 7 octobre 2001, soit moins d'un moins après les
attentats, les Etats-Unis débutent la riposte contre le terrorisme en
s'en prenant aux Talibans coupables d'héberger sur leur territoire
l'ennemi public numéro 1 des Etats-Unis : Oussama Ben Laden et plus
grave, refusant de le livrer malgré toutes les démarches
effectuées par les autorités américaines. Une vaste
coalition se mit en place afin de se débarrasser des étudiants en
théologie, sous l'approbation tacite d'une grande partie de l'opinion
publique mondiale révulsée par la vision terrifiante d'avions
s'encastrant dans les tours jumelles de New York. « Les Etats-Unis
ont le droit de se défendre » dit on dans les manifestations
contre le terrorisme. Faiblement armée, inorganisée,
l'armée des Talibans est balayée après une intense
campagne de bombardement. Les attaques terroristes qui ont détruit le
World Trade Center et endommagé le Pentagone sont certes des liens
importants dans la chaîne des évènements qui ont
entraîné les Etats-Unis à attaquer l'Afghanistan.
Mais selon Patrick Martin le gouvernement américain a
planifié la guerre bien à l'avance. « Le choc du 11
septembre n'a que contribué à la rendre politiquement faisable en
stupéfiant l'opinion publique au pays et en donnant à Washington
un coup de main essentiel pour convaincre ses alliés réticents
à l'étranger ».56(*) Selon lui, la classe dirigeante des Etats-Unis
envisageait de mener la guerre en Asie centrale depuis au moins une
décennie puisqu'elle a présenté la région de la mer
Caspienne et l'Asie centrale comme une alternative possible à la
dépendance pétrolière de cette région instable
qu'est le Golfe persique.
A - Une guerre sans l'OTAN
Dans ce conflit, l'Alliance Atlantique ne fut pas
impliquée. Le Pentagone assura seul la planification et le
déroulement des opérations militaires. Cette guerre que la
communauté internationale jugeait légitime se déroula en
dehors des structures otaniennes car il s'agissait pour l'Amérique
d'exercer son droit de légitime défense individuelle et non
collective. En dépit de la protestation de solidarité
exprimée par l'invocation de l'article 5 de l'Alliance, Washington
n'entendait pas être bloqué par les rouages trop lourds d'une
institution telle que l'Otan. L'exemple de la guerre en Bosnie est encore dans
les esprits.
Certains auteurs, de leur côté, n'hésitent
pas à souligner la responsabilité des Etats-Unis dans la non
capture de Ben Laden, coupables qu'ils sont d'avoir initié une alliance
incertaine : s'en remettre au présidant pakistanais Musharaf pour
contrôler sa frontière.57(*) Cet avis est partagé par Georges Soros qui
croit que la non arrestation de Ben Laden met en lumière l'une des
limites dont souffre l'Amérique dans le contexte d'une guerre. En effet
pour le financier, « le pays a beau possédé les
moyens militaires les plus formidables de la planète, il rechigne
à subir des pertes »58(*) même si les troupes américaines ont
joué un rôle plus important par la suite, lors de
l' « opération Anaconda » qui a permis de
retrouver des Talibans et des combattants d'Al Qaïda dans la vallée
de Shat-i-Kot.
B - L'après guerre : le choix de
l'action militaire au détriment de l'humanitaire
Focalisé sur les opérations militaires,
l'administration Bush se désintéressera de l'après-guerre.
« Le désintérêt fut tel qu'aucune aide pour
l'Afghanistan ne fut provisionnée dans le budget
2003 »59(*)
clame Haine qui croit que cela témoigne seulement d'une conception toute
militaire de la lutte contre le terrorisme. « L'administration
Bush n'a pas su gagner toute la bataille de la paix (...) elle a
été handicapée par son aversion viscérale pour la
collaboration internationale et par le refus de s'investir dans des efforts
pour bâtir une nation »60(*). Plutôt qu'à une démonstration
des effets de l'aide internationale, on assiste à une situation
où peu de progrès ont été faits. Pire, Mitch
Daniels le Directeur du budget de l'administration Bush affirme au
Congrès qui s'apprêtait à accorder 150 millions de dollars
au titre de l'assistance pour l'éducation et l'agriculture, qu'il
n'aurait pas plus de 40 millions.61(*)
L'insécurité du pays rend l'acheminement de
l'aide hasardeux. Deux ans après l'invasion américaine,
l'Afghanistan se caractérise par son instabilité, et les Talibans
réaffirment leur présence dans les zones pachtounes du Sud.
Véritable carrefour sur la route de l'opium à destination du
marché européen (alors que la production d'opium en 2002 est de
3400 tonnes, que le secteur de la drogue génère environ 2,5
milliards de dollars, l'aide internationale se situe aux alentours de 2
milliards de dollars62(*)), le gouvernement central d'Hamid Karzaï aura du
mal à venir à bout des chefs de guerre engagés dans le
trafic de drogue et ce, malgré l'apport de l'Otan. La question est de
savoir si, aujourd'hui, l'intervention en Irak n'aurait pas
détourné l'attention de l'opinion mondiale de l'Afghanistan.
SECTION IV : Bagdad : nouvelle cible des
faucons
Après la fin de la campagne d'Afghanistan,
l'administration américaine devant l'impossibilité de trouver Ben
Laden, se trouve un autre coupable idéal : l'Irak de Saddam
Hussein. Ce dernier est accusé entre autre de brutaliser son peuple, de
menacer ses voisins et surtout, de détenir des armes de destruction
massive. « C'est probablement au soir du 29 janvier 2002 lors de
son discours sur l'état de la nation que l'Irak a été
désigné comme la prochaine cible de l'administration
américaine »63(*). Ce soir là, Georges W Bush avait
souligné : « Nos découvertes en Afghanistan
ont confirmé nos pires craintes et montré l'étendue de la
tâche qui nous attend. Des milliers de dangereux assassins
entraînés à tuer de toutes les manières, souvent
soutenus par des régimes hors la loi, sont maintenant répartis de
par le monde comme autant de bombes à retardement, prêtes à
exploser sans prévenir. »64(*) Et Bush de menacer : « Certains
gouvernements seront timides face à la terreur, mais ne vous y trompez
pas : s'ils n'agissent pas, l'Amérique
agira. »65(*) Ce soir là, dira Ben Hammouda, le compte
à rebours pour la guerre d'Irak avait réellement commencé.
Cela est confirmé par Chalmers Johnson qui montre tout le processus qui
a abouti à la guerre en Irak sous l'impulsion des néo
conservateurs.66(*) Pour
lui, en l'absence d'un « évènement catastrophique
et catalyseur, comme un nouveau Pearl Harbor », tous
s'attendaient à ce que les changements radicaux qu'ils
préconisaient ne puissent être appliqués que lentement.
« Mais avec le 11 septembre 2001 ils l'ont eu leur Pearl
Harbor » conclut-il. Mais l'attaque des néo conservateurs
américains contre le régime de Saddam n'a pas attendu
l'arrivée des Républicains à la Maison-Blanche. Dés
le milieu des années 1990, Paul Wolfowitz l'actuel Secrétaire
d'Etat adjoint à la Défense alors doyen du département
d'Etudes internationales de l'université John Hopkins considérait
que la chute du régime de Saddam était une condition à la
stabilité internationale et à la paix dans le Moyen-orient. Alors
que la politique étrangère est édictée par
l'administration démocrate de Clinton, il soulignait que l'endiguement
conduirait de plus en plus de pays à s'accommoder de Saddam :
« si nous sommes sérieux pour ce qui est de
démanteler les armes de destruction massive de Saddam, (...) nous aurons
à nous confronter à lui tôt ou tard, et le plus tôt
sera le mieux » argumente t-il.67(*) Ainsi, nul ne pouvait être surpris lorsque en
septembre 2002 Georges W Bush demande à l'ONU l'application des
résolutions votées à l'encontre de l'Irak.
L'Etat présent d'insécurité
soulève un ensemble de questions inédites qui engagent les
Etats-Unis dans un grand débat national sur sa défense, leur
troisième d'après Brezinski. Ainsi, pour le conseiller au Center
for Strategic and International Studies (CSIS), le premier débat a
agité les premières années d'indépendance car il
s'agissait de savoir si l'Etat américain, tout juste
émancipé, devait se doter d'une armée
régulière et, dans ce cas, quelles précautions devait-il
adopter pour en extirper tout penchant au despotisme ce qui amena Alexander
Hamilton à écrire qu'à défaut d'armée,
« les Etats-Unis donneraient alors le spectacle le plus
extraordinaire que le monde ait jamais vu, celui d'une nation
empêchée par sa Constitution de préparer sa défense
au moment d'être envahie »68(*).
Le deuxième débat fut provoqué par le
refus du pays d'adhérer à la Société des Nations,
à l'issue de la première guerre mondiale. Il allait atteindre le
point culminant avec l'engagement américain formulé dans
l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord. Conséquence : la
défense de l'Amérique avait désormais pour ligne de front
celle de l'Europe elle-même.
Quant au troisième débat, il tourna autour de
quelques questions : jusqu'où les Etats-Unis vont-ils
étendre leur rayon d'action pour maximiser leur propre
sécurité ? La contribution particulière de
l'Amérique à la sécurité de ses alliés comme
à la stabilité internationale justifie qu'elle s'efforce
d'atteindre un niveau de sécurité plus élevé que
celui auquel peuvent aspirer les autres Etats.
De son côté, Thérèse Delpech
remarque que plus encore que leurs collègues européens, les
présidents américains sont élus sur un programme de
politique intérieure pour découvrir très vite que les
problèmes les plus graves auxquels l'Amérique est
confrontée sont de nature internationale.69(*)
CHAPITRE III : Une guerre sans fin contre
« l'axe du mal »
SECTION I : Un ennemi bienvenu ?
Après le 11 septembre, dans l'optique de la
guerre mondiale contre le terrorisme, certaines priorités sont nettement
apparues à l'administration Bush. D'abord, protéger le sol
américain. Même si la défense antimissile avait dans sa
version stratégique l'ambition de défendre le territoire des
Etats-Unis, la National Missile Defense (NMD) envisage la possibilité
d'une attaque extérieure provenant de la Corée du Nord ou de
l'Iran. L'attaque a donc eu lieu beaucoup plus vite que prévu et elle a
conforté l'idée que le territoire américain était
menacé, que les citoyens des Etats-Unis seraient désormais
atteints sur leur sol. 37 milliards de dollars sont ainsi mis en place en 2003
dans le cadre du programme de défense du territoire.70(*) Après le 11 septembre,
dans l'optique de la guerre mondiale contre le terrorisme, certaines
priorités sont nettement apparues à l'administration Bush.
D'abord, protéger le sol américain. Même si la
L'autre priorité est de se préparer à
des attaques terroristes non conventionnelles car au moment où les
frappes en Afghanistan débutaient, les Etats-Unis faisaient face
à une vague d'attentats par l'intermédiaire des lettres
piégées à l'anthrax lesquelles ont tué cinq
personnes et ont paralysé pendant un moment le Congrès
entraînant cette réflexion de Brzezinski :
« Depuis que l'Amérique est une nation souveraine, ses
citoyens ont considéré la sécurité comme la norrme
et l'insécurité occasionnelle comme une
aberration » .71(*) Ainsi, le budget consacré à la bio
défense civile en 2003 s'élève à 4,3 milliards de
dollars.72(*)
C'est dans son discours sur l'état de l'Union en
janvier 2002 que l'expression « axe of evil » ou
« axe du mal » fut employée par Georges W Bush pour
désigner trois Etats - l'Iran, la Corée du Nord et l'Irak -
accusés de soutenir le terrorisme. Pour le président Bush, «
la Corée du Nord est un régime qui s'arme de missiles et
d'armes de destruction massive, tout en affamant ses citoyens. L'Iran recherche
agressivement ces armes et exporte la terreur, tandis qu'une minorité
non élue réprime les espoirs de liberté du peuple iranien.
L'Irak continue d'afficher son hostilité envers l'Amérique et de
soutenir la terreur...Des Etats comme ceux-ci, et leurs alliés
terroristes, constituent un axe du mal, s'armant pour menacer la paix du
monde. »73(*) Même si ces régimes ne constituent pas
des modèles d'humanisme selon Frédéric Encel,
« il est fort possible qu'aucun d'entre eux n'a connu, ni
même soupçonné les projets cataclysmiques d'Al Qaïda
sur New York »74(*) en raison des divergences au plan des objectifs, des
stratégies, des représentations politiques et idéologiques
ou encore des appartenances et allégeances religieuse d'un Ben Laden,
d'un Khatami ou d'un Saddam. Bref ils ont trop à y perdre et pas
grand-chose à y gagner vu qu'ils sont déjà dans le
collimateur des Etats-Unis par le biais de sanctions plus ou moins
sévères. Alors comment expliquer ce besoin de se créer des
ennemis ? « Axe du mal » vrai danger ou
prétexte de l'administration Bush pour justifier sa politique en
matière de lutte contre le terrorisme ?
La réponse, pour partie nous est apportée par
Encel pour qui cette rhétorique n'est destinée qu'à donner
des signes aux autres pays tel la Russie voire la Chine. Ainsi, en incluant
Téhéran dans « l'axe du mal », malgré
le fait que ce régime sous l'impulsion du réformateur Khatami
présente des signes d'apaisement à l'endroit de l'Occident, c'est
la Russie que les Etats-Unis cherchent concrètement à
impressionner par une démarche ambivalente faites de promesses et de
menaces : prises en compte des intérêts russes dans le
Caucase et dans le partage de la mer Caspienne, tolérance des violations
des droits de l'homme dans la guerre en Tchetchénie, souplesse dans les
négociations quant à des subventions de Washington ou du Fonds
monétaire international (FMI). Tous
ces « avantages » soient liés selon Encel
à un relâchement des liens avec Téhéran notamment
dans le domaine nucléaire.
C'est cette même logique qui anime la
relation avec la Corée du Nord car il semble invraisemblable que le
Pentagone échafaude des plans d'attaque préventive, donc sans
agression préalable, contre le dernier Etat stalinien du globe sans que
la Maison-Blanche souscrive à un tel scénario. L'explication est
simple : Pékin ne tolérerait pas probablement qu'on attaque
de cette manière son allié et voisin, aussi encombrant soit-il
fait remarquer Encel. En contrepartie d'une forte pression de la Chine sur la
Corée du Nord afin qu'elle cesse la fourniture d'armes à l'Iran
ainsi qu'à la Syrie, les Etats-Unis mettront en sourdine leurs critiques
sur la politique répressive de Pékin à l'encontre des
indépendantistes musulmans ouïgours du Xinjiang et des autonomistes
bouddhistes du Tibet.
Des trois pays cités seul l'Iran était
clairement connu pour ses liens avec le terrorisme international. Même si
aujourd'hui le régime des mollahs a ratifié le Traité de
non-prolifération nucléaire (TNP) et se défend de
développer le nucléaire à des fins non civiles, les
inspections menées dans le cadre de ce TNT révèlent,
d'après Georges Soros, que « le programme iranien est en
infraction par rapport aux exigences du traité » et que
du point de vue des armes nucléaires, « l'Iran est bien
plus dangereux que l'Irak depuis plus d'une dizaine
d'années »75(*). Alors comment expliquer l'intérêt
porté à l'Irak ?
L'une des difficultés dans cette guerre contre le
terrorisme est de définir le choix de la méthode pour le
combattre : faut-il recourir à une coalition d'Etats ou doit-il
s'agir avant tout de la guerre des Etats-Unis ? Il existe aussi un danger
de ce que Stanley Hoffmann appelle la « pente savonneuse »
c'est-à-dire une extension indéfinie de cette guerre. Depuis le
11 septembre, le gouvernement américain a étendu sa guerre contre
le terrorisme transnational en visant les Etats qui les abritent. Une extension
plus que discutable concerne les Etats possédant des armes de
destruction massive et hostiles aux Etats-Unis, ce qui excluait par exemple
Israël, le Pakistan voire l'Inde. Cela ne risquerait-il pas de fragiliser
le nouvel ordre mondial instauré depuis la fin de la première
guerre du Golfe et surtout inciter certains pays à vouloir appliquer la
méthode américaine ? Les Indiens contre les Pakistanais, les
Russes contre les Tchétchènes et à l'occasion contre les
Géorgiens, les Israéliens contre l'Autorité
palestinienne ? Il est à noter que le déséquilibre
entre l'opposition des Européens à cette formule
d' « axe du mal » et leur silence lorsque les
Etats-Unis sont qualifiés de « Grand Satan » par
certains de ce pays. Pour Amir Taheri, il est intéressant de noter, au
passage que ceux qui se sont élevés contre la formule de George W
Bush sur l' « axe du mal » n'ont jamais condamné
l'emploi systématique par Téhéran de l'expression
« Grand Satan » pour désigner les Etats-Unis ou
lorsque le régime irakien a qualifié les Américains de
« chien de garde des juifs ». Et Taheri de rappeler que
Joschka Fischer lui-même est allé encore plus loin lorsqu'il
déclare : « l'expression « Grand
Satan » n'est qu'un slogan qui n'empêchera pas l'Allemagne de
renforcer ses liens avec la République
islamique ».76(*)
SECTION II - Evolution politique de la National Missile
Defense
A - La réticence de l'Administration Clinton
au projet NMD
Le programme NMD provient à l'origine d'une loi
votée en novembre 1991 par le Congrès alors à
majorité démocrate : le NMD Act. Ce texte exige
l'accélération des études sur des programmes capables de
répondre à la menace que représenterait, dans le cadre
d'opérations extérieures, des engins de type Scud (programme
Theater Missile Defense ou TMD). Lorsqu'il accède à la
présidence en janvier 1993, Bill Clinton se montre favorable à ce
projet mais réticent, voire hostile à un système de
défense antimissile destiné à protéger l'ensemble
du territoire américain en interceptant en vol tout missile se dirigeant
vers les Etats-Unis. Il considère en effet que la défense du
territoire repose avant tout sur la dissuasion nucléaire et la
réduction du risque de prolifération par la voie diplomatique, et
donc que cette « défense antimissile nationale » n'y
a pas sa place.
La victoire électorale des Républicains en
novembre 1994 va changer la donne car, face à la nouvelle
majorité républicaine du Congrès, plus sensible à
l'idée d'un protection à tout prix du territoire,
l'Administration Clinton adopte une politique du compromis. Adoptée en
1996, celle-ci consiste à financer, à hauteur de 1,6 milliard de
dollars par an, la réalisation et la préparation d'essai d'un
système d'interception pour la fin de l'année 1999, de
façon à pouvoir prendre une décision de déploiement
en 2003 si l'évolution de la menace confirme la nécessité
d'une telle mesure. Le projet NMD est alors entamé et confié
à une division du Département de la Défense, la Ballistic
Missile Defense Organization (BMDO).77(*)
Malgré cette décision, l'Administration Clinton
annonce, le 20 janvier 1999, le report du programme NMD : la date d'un
éventuel déploiement est repoussée de 2003 à 2005,
au nom même de l'efficacité du futur système. Un rapport
commandé par la présidence, le rapport Welch, a en effet conclu
au risque de produire un système technologiquement peu efficace à
trop vouloir le concevoir rapidement. De plus, il a mis en avant le coût
exorbitant du programme pour un résultat au final incertain : il
estime que les coûts engendrés par cette technique d'ici à
2015 s'élèveront à plus de 29,5 milliards de dollars
(contre 20,9 initialement annoncé) et que les simples opérations
de mise en route du programme nécessiteront 8,8 milliards de dollars,
soit 3,7 milliards de dollars de plus que prévu. Cette annonce par la
présidence d'un ralentissement de la NMD ne sera cependant pas suivie
d'effets puisqu'en juillet 1999, le président Clinton annonce que le
système NMD sera déployé « dés qu'il sera
technologiquement réalisable ».
Si tous les chefs d'Etat américains après 1945,
de Harry Truman à Georges Bush (père), ont été,
selon l'expression de l'historien Ronald Steel, « des
présidents de guerre », Bill Clinton, lui avait la
possibilité de faire autrement. Sous sa présidence, le centre de
gravité du pouvoir s'est effectivement quelque déplacé de
l'appareil de sécurité nationale vers le ministère des
finances et le nouveau Conseil de sécurité économique
à la Maison-Blanche. De grands argentiers comme M. Robert Rubin se sont
imposés dans la conduite de la politique mondiale, orchestrant la
globalisation et gérant ses crises. Le président avait d'ailleurs
annoncé en 1992, avant même son investiture, que la
libéralisation économique et les échanges commerciaux
seraient désormais les instruments privilégiés de la
diplomatie américaine. Les accords de libre-échange avec le
Mexique et le Canada en 1993, la ratification de l'OMC en 1994, la
libéralisation financière en Asie orientale et la politique
d'engagement avec la Chine et la Russie ont concrétisé
ce choix.
A.
Faire prédominer l'économique sur le stratégique
était logique : si l'affrontement bipolaire avait justifié
quarante ans de mobilisation militaire, sa disparition ouvrait la voie à
un renversement des priorités. Les formes d'intervention de l'Etat
devaient changer pour accompagner et profiter de l'ouverture de la Chine, du
développement fulgurant des économies émergentes d'Asie
orientale et de la transition en Europe centrale et orientale. L'Etat de
sécurité nationale devait en quelque sorte céder la place
à l'« Etat globalisateur ».
B.
En proposant ce renversement des priorités, M. Clinton
« mettait en question la raison d'être du Pentagone et de
la structure de sécurité nationale de guerre
froide »78(*), souligne Steve Clemons, directeur du Japan Policy
Research Institute. Favorable à une démobilisation militaire
substantielle, Clemons affirme que les relations entre Clinton et les
généraux étaient « dés le départ
exécrables ». Il avait en effet annoncé en 1993,
à travers son secrétaire à la Défense Les Aspin,
son intention de revenir sur deux éléments clés de la
politique de défense de ses prédécesseurs : la
doctrine dite de la base force (forces de base) de Colin Powell -
c'est-à-dire la capacité de mener deux grandes guerres
régionales simultanément - et le programme de
développement d'armes antibalistiques amorcé sous Reagan. Aspin
avait même évoqué la « fin de l'ère de la
guerre des étoiles ».
Ces initiatives n'ont pas abouti. Devant la résistance
farouche du complexe militaro-industriel, qui lui était à priori
très hostile, notamment à cause de son engagement contre la
guerre du Vietnam lorsqu'il était étudiant à Londres, Bill
Clinton allait plier quelques mois plus tard. Faiblesses politique et
personnelle se sont conjuguées pour lui faire perdre les deux premiers
bras de fer l'opposant au Pentagone : sa proposition d'ouvrir les forces
armées aux homosexuels a été enterrée, et la
doctrine de la base force a été conservée (ironiquement,
les Républicains qui l'ont inventée la remettent en cause
aujourd'hui). « C'est à partir de ce
moment-là, explique Lawrence Korb, du Council on Foreign Relations
(CFR), que Clinton a décidé de caresser le Pentagone dans le
sens du poil. »
Le budget de la Défense a été maintenu en
1994 à 280 milliards de dollars, soit 88 % de la moyenne observée
entre 1974 et 1989 au moment de la guerre froide. Il a augmenté de
112 milliards sur six ans en 1998 sous la pression des deux Chambres du
Congrès, dominé après 1994 par les Républicains. De
concession en concession, Bill Clinton a donné au pentagone à peu
prés tout ce qu'il voulait. Ce qui n'a pas empêché certains
républicains d'engager une polémique virulente contre sa
politique de sécurité et de défense. Relayés
après1994 par le Congrès, ce derniers ont mené une
campagne hargneuse, accusant le président d'avoir mis en cause
la « sécurité nationale » parmi eux,
l'actuelle conseillère à la sécurité nationale du
président Bush, Mme Condoleeza Rice, a pu dire de Clinton qu'il avait
transformé les forces armées américaines en
« travailleurs sociaux » et les avait ainsi réduites
à un état d'impotence comparable à celui de 1940.79(*)
B - Une hausse des crédits sous
l'administration Bush
L'élection présidentielle de l'an 2000, qui voit
la victoire du candidat républicain Georges W Bush, va donner un coup
d'accélérateur au projet. En effet, en fervent défenseur
de la politique militaire, le nouveau président croit fermement à
la nécessité et à la faisabilité d'un
système de défense antimissile. Il a d'ailleurs promis durant sa
campagne d'en faire un axe central de sa politique de défense. Aussi
reprend il à son compte le projet de « bouclier
antimissile » que constitue la NMD. Le 1er mai 2001,
Georges Bush présentait son plan de défense antimissile ; il
annonçait en particulier que les essais d'interception en vol
l'obligeraient à dénoncer le traité ABM (Anti Ballistic
Missiles) de 1972 avec la Russie.
Puis, le 8 mai, le secrétaire à la
défense, M. Donald Rumsfeld, annonçait, sans le chiffrer, un
accroissement considérable de l'effort de défense
américain dans le domaine spatial. L'espace, affirmait-il, occuperait
désormais une place prioritaire dans la planification stratégique
américaine. Cette initiative prend tout son sens lorsque l'on relit les
conclusions de la commission présidée par M. Rumsfeld avant qu'il
ne devienne ministre. Rendu public le 11 janvier 2001, le rapport Rumsfeld
évoque la « vulnérabilité croissante des
Etats-Unis » propose d'y remédier en « donnant
au président l'option de déployer des armes dans l'espace pour
dissuader d'éventuelles menaces, et si nécessaire défendre
les intérêts américains contre des
attaques ».80(*)
La NMD va sans doute demeurer une source de division politique
aux Etats-Unis en raison de la différence de perceptions entre
démocrates et républicains sur cette question même si, pour
James Lindsay des chances d'accord bipartisan reste de mise en s'appuyant sur
quelques principes :
* Premier principe, les Etats-Unis devraient joindre au projet
de défense antimissile une stratégie élargie de non
prolifération nucléaire.
* Second principe, les défenses antimissile devraient
être destinées à défendre les Etats-Unis, leurs
alliés et leurs amis contre des attaques lancées par des nouveaux
détenteurs de missiles balistiques, et non par la Chine ou la Russie.
Comme le président Bush l'a lui-même affirmé, ni l'une ni
l'autre ne sont les ennemis de l'Amérique.
* Troisième principe défendu par Lindsay, la
coopération entre le Russie et les Etats-Unis dés que possible.
« Le monde a changé depuis le guerre froide, mais Moscou
conserve la capacité d'entraver les efforts américains de lutte
contre la prolifération nucléaire ».81(*) L'administration Bush a-t-elle
raison d'encourager le Kremlin à faire plus pour aider à stopper
la prolifération de technologies avancées au profit de pays comme
l'Iran ? La réponse du Senior Fellow à la Brookings
Institution est positive mais conditionnées au fait que
l'administration Bush devrait également accroître son aide aux
programmes bilatéraux visant à protéger les
infrastructures russes d'armement nucléaire, chimique et biologique,
contre les trafiquants. Mais la conséquence la plus marquante du 11
septembre est certainement d'avoir autorisé une politique
budgétaire expansive, levant du même coup l'hypothèque
pécuniaire qui existait jusqu'ici. Outre les 20 milliards de dollars
immédiatement accordés par le Congrès, Georges W Bush a
obtenu 48 milliards de rallonge supplémentaires, ce qui devrait porter
le budget du Pentagone en 2002 (année fiscale 2003) à quelque 379
milliards de dollars. Projetée sur dix ans, cette augmentation
représente environ 600 milliards de dollars, soit vingt années du
budget français de la défense.82(*)
Le budget alloué à la défense antimissile
s'élevait à 5.3 milliards de dollars en 200183(*). Il passa à 7 milliards
en 2002. Cette augmentation s'inscrit plus généralement dans le
contexte de hausse du budget du Pentagone, qui passe de 295 à 329
milliards de dollars lesquels chiffres sont confirmés par
Thérèse Delpech qui assure de son côté que le budget
du Pentagone ainsi que celui du Département de l'énergie
consacré aux armes nucléaires représentaient 300 milliards
de dollars en 2000, 350 milliards en 2002, 396 milliards en 2003.84(*) La projection pour 2007 est
estimée à 470 milliards soit quinze fois le budget britannique
suscitant cette réflexion de Delpech pour qui « entre les
Etats-Unis et le reste du monde, ce n'est plus d'un gap (fossé) dont il
faut parler, mais d'un gouffre ». L'Amérique
contrôle aujourd'hui très largement les mers, le ciel et l'espace.
Elle a aussi le premier réseau de bases militaires, et demeure la seule
puissance militaire globale du monde actuel. Plus important que le fossé
des dépenses globales est celui des sommes investies dans la recherche,
le développement et l'acquisition de matériel, soit 100 milliards
de dollars aux Etats-Unis contre 45 milliards de dollars environ pour les cinq
autres pays réunis.85(*)
CARTE SUR BUDGETS MILITAIRES p 41
BUDGET p 42
EFFECTIFS FORCES ARMEES
Au sein de la défense antimissile, le projet NMD voit
lui aussi son budget augmenter : il passe ainsi de 2.8 à 3.3
milliards de dollars. Cette hausse devait servir à financer les
recherches d'un concurrent de Boeing, qui avait mené les travaux de la
NMD depuis 1996 avec des résultats mitigés. L'administration Bush
entendait donc mettre en concurrence Boeing et un autre industriel (en
l'occurrence Lockheed), de façon à favoriser une émulation
entre les deux adversaires,seul le système le plus performant devant
être retenu au final.
Cependant, cette hausse dans les budgets est loin d'être
significative : en réalité, si elle est symbolique de la
volonté du président Bush de redonner la
prééminence à la chose militaire après les
années Clinton où c'est l'économie qui était au
centre des débats, elle est dans les faits peu visible; le budget final
de la Défense accorde en définitive une enveloppe de 7.8
milliards de dollars pour la défense antimissile, soit 500 millions de
moins que les objectifs que Georges Bush avait fixé début 2001
en faveur de ce qui avait été annoncé comme l'une de ses
grandes priorités, mais 2.5 milliards de plus qu'en 2001. Le budget
prévisionnel pour 2003, qui annonce 349 milliards de dollars pour le
Pentagone, est censé augmenter encore cette somme. Il n'en reste pas
moins que la somme accordée à la NMD en tant que telle a peu
variée. Pas suffisamment en tous cas pour justifier l'augmentation de
publicité médiatique que l'on a fait à ce programme.
Comme l'Irak hier, l'hypothétique « menace
chinoise » sert aujourd'hui de prétexte à une
mobilisation militaire high tech qui devrait porter les budgets du
Pentagone à 320 milliards de dollars par an, soit plus que les budgets
militaires de tous les « adversaires »potentiels des
Etats-Unis réunis, alors que tous les autres budgets, surtout sociaux,
sont mis en cause pour financer une nouvelle réduction d'impôts. A
supposer qu'elle le veuille, la Chine n'est pas en mesure de faire basculer les
équilibres en Asie orientale, encore moins au niveau mondial. Cela ne
veut pas dire qu'un nationalisme chinois agressif ne serait pas destabilisant
à l'avenir en Asie. Mais en qualifiant la Chine
d' « adversaire stratégique » pendant la
campagne électorale, puis de « concurrent
stratégique » une fois arrivé à la
Maison-Blanche, M. Bush est en train de construire la réalité
qu'il prétend décrire.
C - Un programme surmédiatisé, des
résultats mitigés
Si quelque chose s'est modifiée au cours de l'an 2001
à propos de la NMD, c'est bien l'attention que les journalistes et les
pessimistes lui ont portée. Elle est passée du statut de projet
quasi-confidentiel, peu connu et hasardeux à celui de programme-phare du
Département et la Défense, novateur et prometteur. Ce changement
de traitement de l'information à son sujet est dû à l'effet
d'annonce sur lequel l'administration Bush a très bien su jouer. En
présentant un projet déjà existant comme une innovation
majeure de la Présidence, comparable à la Strategic Defense
Initiative du président Reagan, en s'en attribuant le mérite et
en la décrivant comme une avancée essentielle pour la
sécurité des Etats-Unis, l'administration Bush a su attirer
l'attention sur la NMD. La dénonciation du traité ABM qui s'en
est suivie n'a fait que médiatiser encore plus le projet. Tout, jusque
dans l'annonce que le programme était dorénavant ouvert à
la concurrence, a été fait pour faire passer l'idée que la
NMD était « LE » grand projet de défense du
Président Bush et que ce dernier était attaché à
redonner au militaire la place qu'il méritait et dont Bill Clinton
l'avait privé.
En réalité, l'augmentation presque
dérisoire du budget allouée à la NMD relève avant
tout de manoeuvre politique, d'une volonté d'affirmer son soutien
à la défense, plutôt que d'une stratégie militaire
à long terme. Aussi la présidence dut-elle essuyer le feu des
critiques lorsque les résultats des recherches dans le cadre de la NMD
se révélèrent nettement moins bons que ceux
escomptés. Les industriels ne cachent pas en particulier leur agacement
face aux reproches qui leur sont faits de gaspiller l'argent public et de ne
pas réaliser de progrès alors même que leurs budgets ont
augmenté. Des ingénieurs de Boeing et de Lockheed, les deux
firmes en « concurrence » sur le projet d'interception de
missiles balistiques, ont assuré qu'il ne s'agit pas d'un
problème d'argent, mais de technologie ; plus
précisément, multiplier par dix la somme dont disposent les
chercheurs n'amènerait aucune amélioration des
résultats ; les laboratoires de recherche bénéficient
presque déjà de trop d'argent, mais c'est la technologie qui ne
peut pas suivre : il est scientifiquement impossible à l'heure
actuelle de réaliser les performances souhaitées. C'est ce point
qu'avait déjà soulevé le rapport Welch en 1998 : les
objectifs fixés par le programme NMD ne peuvent être atteints en
l'état actuel des connaissances. Les industriels et les chercheurs
accusent alors à demi-mot l'administration Bush de leur avoir
compliqué la tâche en les plaçant sous le feu des
projecteurs et en leur imposant des tâches insurmontables par pur calcul
politique, alors qu'ils avaient été prévenus de
l'impossibilité technique à les effectuer.86(*) De son côté Henry
Kissinger demeure « convaincu qu'il est moralement
nécessaire d'affirmer l'importance de la défense
anti-missile »87(*). La question de la technologie à mettre en
oeuvre se pose, pour lui, dans un deuxième temps.
DEUXIEME PARTIE : LA NOUVELLE STRATEGIE NATIONALE
DE SECURITE DE L'ADMINISTRATION BUSH ET SES IMPLICATIONS SUR LE TERRAIN
Deuxième partie : la nouvelle
stratégie de sécurité de l'administration Bush et ses
implications sur le terrain
Le premier rapport du président Georges Bush sur la
stratégie de sécurité nationale, publié par la
Maison-Blanche le 20 septembre 2002, a fait l'objet d'une vive attention aux
Etats-Unis comme à l'étranger et a été accueilli
comme un énoncé de la stratégie des Etats-Unis dans le
monde de l'après-11 septembre.
Quatre thèmes clés de la stratégie de
sécurité nationale de Georges Bush ont suscité des
controverses.
· Premier thème : le document prévoit
des actions militaires préventives contre les Etats hostiles et les
groupes terroristes cherchant à se doter d'armes de destruction
massive.
· Deuxième thème : le document annonce
que les Etats-Unis ne permettront pas que leur puissance militaire mondiale
soit concurrencée par un autre pays.
· Troisième thème : la nouvelle
stratégie, après avoir exprimé la volonté de
coopération internationale multilatérale, précise
explicitement que les Etats-Unis « n'hésiteront pas à
agir seuls, s'il le faut » pour défendre leurs
intérêts nationaux et leur sécurité.
· Quatrième thème : la
stratégie de sécurité nationale affirme avoir pour but la
propagation de la démocratie et des droits de l'homme dans le monde
entier, en particulier le monde musulman.88(*) Bien entendu pour chacun des thèmes
précités, des développements seront apportés afin
de mieux comprendre les dessous de cette stratégie qui guide de nos
jours l'action de l'administration néo conservatrice à la
Maison-Blanche.
CHAPITRE I : L'unilatéralisme
américain : historique et vision proposée dans le jeu des
relations internationales
« Le danger le plus grave pour la liberté
est l'alliance de l'extrémisme et de la technologie. Si les armes
chimiques, biologiques et nucléaires se répandaient en même
temps que la, technologie des missiles balistiques, même de petits
groupes pourraient disposer d'une puissance leur permettant de frapper les
grands pays de manière catastrophique. Nos ennemis pont
déclaré leur intention de se doter de ces armes terribles et ont
été surpris en train de chercher à s'en procurer. Ils
veulent pouvoir nous faire chanter, nous faire du mal ou en faire à nos
amis - et nous lutterons contre eux de toutes nos forces »
Président Bush West Point, New York le 1er
juin 2002
SECTION I: L'unilatéralisme, assumation de la
puissance
Cet unilatéralisme était déjà en
germe dans le discours d'adieu prononcé par le président George
Washington en 1796 : « Notre situation
détachée et distante nous permet de poursuivre un chemin
différent (...). Pourquoi renoncer aux avantages d'une situation si
particulière, (...) Pourquoi, en liant notre destin avec celui de
quelque partie de l'Europe, empêtrer notre paix et notre
prospérité dans les peines de l'ambition, des rivalités,
des intérêts, des humeurs et des caprices de
l'Europe ? »89(*). Même s'il a été plus ou moins
appliqué - l'Amérique ayant tissé, depuis, un grand nombre
d'alliances -, cet élan doctrinaire en faveur d'une
« diplomatie de l'offre » a toujours imprégné
la pensée de l'aile conservatrice de l'establishment
politico-intellectuel américain, depuis la controverse sur les
euromissiles jusqu'à la défense antimissile. Il inspire
aujourd'hui le « discours de la méthode »
internationale de certains hauts responsables de l'administration Bush, comme
le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, qui livrait,
début 2002, sa vision des alliances : « Il faut que
la mission détermine la coalition et non que la coalition
détermine la mission ».
L'unilatéralisme renvoie autant à une
idéologie qu'à un projet politique et dépasse largement le
cadre de la diplomatie. Comment comprendre, autrement, que la National Security
Strategy of the United States aille jusqu'à promettre l'universalisation
des réductions d'impôts ou des « politiques de
régulation favorables à la croissance
économique » (euphémisme pour désigner un
relâchement des lois sur l'environnement) ? Ne s'agit-il pas, ici,
de l'attachement à une forme d'organisation socio-politique tout autant
que du rôle de l'Amérique dans le monde ? Et cet attachement
n'est-il pas de la même nature que celui que les néo-conservateurs
éprouvent pour la famille, la religion, l'initiative économique
émancipée de toute forme d'arbitrage étatique
(l'unilatéralisme lui-même n'est-il pas une forme d'individualisme
stratégique?), l'économie de l'offre, le droit de porter des
armes à feu, ou encore une certaine prédilection pour la peine de
mort ?
L'unilatéralisme américain en ce moment
constitue une rupture avec le multilatéralisme de l'administration Bush
en 1990-1991. En faisant cavalier seul, les Etats-Unis illustrent la
thèse hobbienne de l'impossible coopération en matière de
sécurité, vu que tout Etat doit être
soupçonné de vouloir profiter de la foi de ses partenaires dans
les engagements qu'il a pris pour les duper. Pour Dario Battistella, en
accusant Saddam Hussein de tergiversations diverses, le président
Georges W Bush ne fait que paraphraser Hobbes pour qui « c'est un
précepte de la raison que tout homme doit s'efforcer à la paix
aussi longtemps qu'il a un espoir de l'obtenir ; et quand il ne peut pas
l'obtenir, il lui est loisible de rechercher et d'utiliser tous les secours et
tous les avantages de la guerre.»90(*) L'autre côté de l'unilatéralisme
est le refus d'alliance des Etats-Unis, pratique inaugurée au moment des
bombardements de l'Afghanistan en riposte aux attentats du 11 septembre 2001.
Ils ont préféré substituer au principe « les
coalitions déterminent les missions », le
principe « les missions déterminent les
coalitions » défendu par Wolfowitz alors que le
Secrétaire général de l'OTAN, Lord Robertson avait fait
savoir que ces attentats entraient dans le cadre de l'article 5 du
traité de l'Atlantique Nord.91(*)
Bref, c'est l'âme de l'Amérique qui est en jeu.
D'où, sans doute, le rejet viscéral et violent par la mouvance
néo-conservatrice des valeurs issues de l'establishment
idéologique des années 1960 (liberté sexuelle et sociale,
Etat-providence, féminisme, affirmative action). Cette attitude, qui
n'est pas sans rappeler celle de la droite française à
l'égard du Front populaire à la fin des années 1930,
confère au débat droite gauche américain depuis le
début des années 1990 des allures de « guerre
culturelle » entre les partisans d'une Amérique arc
boutée sur ses valeurs traditionnelles, et ceux d'une Amérique
débarrassée des pesanteurs religieuses et sociales de son
passé, héritière de l'esprit de tolérance et
d'émancipation sociale du baby-boom. Même la relation
transatlantique est désormais polluée par cette confusion des
genres. Ce rejet de l'Europe, soit dit en passant, est moins celui du Vieux
continent que celui d'une tradition de gauche et de laïcité honnie
par les néo-conservateurs, pour qui le président Clinton est
européen, ou du moins pense comme un Européen ».
A - L'unilatéralisme, nostalgie d'une
époque révolue ?
Le discours néo-conservateur se forme très amont
de la réalité des enjeux stratégiques et politiques de
l'après guerre froide. On a même pu voir transpirer, dans certains
commentaires ou déclarations officielles, l'idée que les actes
terroristes du 11 septembre 2001 constituaient une sorte de
« test » du caractère de l'Amérique,
l'occasion d'en finir avec la « crise morale » de la nation
en troquant les valeurs de confort, de cosmopolitisme et de sécularisme
contre celles de courage, de sacrifice et de foi en Dieu. En cultivant la
similitude entre la période actuelle et 1941 - sans doute est-ce
là l'une des raisons de l'attachement de l'administration à la
formule « axe du mal », qui fait référence
à l' « Axe » tout court -, le président
George W Bush et ses principaux conseillers veulent signifier que l'heure est
venue de se hisser au niveau de la génération de leurs
pères : « la plus grande
génération ». L'Amérique, n'hésita pas
à déclarer le président George W Bush dans un hommage aux
héros du 11 septembre, a abandonné son slogan national, qui
consistait à dire : « si cela est agréable,
faisons le », pour en découvrir un nouveau :
« on y va » [ Let's R |