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L'encadrement de l'histoire par le droit dans les démocraties européennes

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par Pierre RICAU
Université Paul Cézanne Aix- Marseille 3 - Master de sciences politiques 2009
  

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B) L'histoire et la mémoire au centre des démocraties

Comme on l'a affirmé en introduction, l'histoire joue un important rôle politique en constituant un savoir commun unificateur et moralisant, mais aussi la base de l'argumentation rationnelle qui fonde le débat interne et fait vivre une démocratie. Le discours politique, les réflexions philosophiques, la construction des idéologies ou des courants d'opinion se structurent sans cesse autour de références historiques tour à tour présentées comme des modèles, des contre-modèles, des alternatives ou des éclairages du présent. C'est aussi autour d'expériences communes, partagées et fondatrices d'identité que se forment les différents niveaux de communautés humaines.

Les détournements, multiples et souvent sournois, dont l'histoire est susceptible et que l'on vient de voir ne sont pas négligeables en démocratie. Ce n'est pas simplement la protection de la sainte « vérité » qui se trouve en jeu mais, au-delà, la liberté, le dialogue et la paix des citoyens et des communautés qui participent à la vie de la « cité ». Source d'identité et de légitimité l'histoire ne peux être abandonnée sur les routes des passions humaines bien qu'elle chemine toujours côte à côte avec une mémoire dont ces dernières sont à la fois l'expression et les guides.

Dans les différents points qui vont suivre on tentera d'estimer le poids que ces deux

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formes de conservation ou de retour du passé, histoire et mémoire, exercent réellement sur les enjeux de stabilité et d'action démocratique en revenant sur l'actualité des problématiques qu'elles soulèvent.

Dans une première partie on prendra le temps de s'arrêter sur les rôles identitaires de l'histoire et de la mémoire, car, souvent considérée comme le principal attribut de ces deux notions, la formation de l'identité prend toujours plus d'importance dans la pensée moderne, au risque d'être parfois surestimée comme enjeux politique. On rapprochera ensuite l'histoire et la mémoire du droit pour analyser le développement des lois mémorielles en Europe et tenter de comprendre la légitimité que l'histoire et le droit se fournissent mutuellement.

1) Réalité et illusions du rôle identitaire de l'histoire

Qu'est-ce que l'identité?

Le français, comme la plupart des langues européennes a consacré au mot une double signification qui qualifie à la fois l'individualité et la sociabilité/comparabilité de l'homme: on a une « identité » personnelle (adjonction de l'individuel, du social et du culturel) et une « identité » (ressemblance) avec certaines personnes.

En fait elle n'est que le reflet de la dialectique de tout être et même pour être plus précis de tout phénomène « individuel » qui prétend à une unité singulière, mais dont la singularité n'est réelle que dans la comparaison qui le distingue et en même temps le rapproche des autres.

L'identité d'une personne , même si on devait lui accorder une réalité ontologique, la singularité de son existence, n'est phénoménologiquement qu'une accumulation de relations de possessions et de non-possessions, d'appartenances et de non-appartenances: « Il est « un tel », possédant ces caractéristiques historiques, physiques, psychologiques et statutaires, tout comme tels autres et à la différence de tels autres, et appartenant à telles catégories, communautés et groupements. »

On peut rapprocher cette idée de celle élaborée au sujet du passé par Tzvetan

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Todorov: « La spécificité ne sépare pas un événement des autres, elle le relie. Plus sont nombreuses ces relations, et plus le fait devient particulier (ou singulier). »79

C'est pourquoi, l'identité ne se forme que là où l'interaction, la comparaison est possible, et pour qu'il y ait comparaison il faut qu'il y ait savoir, c'est-à-dire mémoire. On peut illustrer cette analyse par un exemple récurrent chez les penseurs de la mémoire même si son évocation est douloureuse: celui d'une personne atteinte par la maladie d'Alzheimer. Au fur et à mesure que s'efface sa mémoire, l'identité de cette personne - tant les caractéristiques qui la définissaient aux yeux des autres que la profondeur de sa conscience de soi - lui échappe. A la fin de la maladie l'identité de cette personne n'existe plus que dans le regard que lui portent les autres, c'est-à-dire dans la mémoire de ceux qui ont connu son identité volée.

Cet exemple peut aussi nous permettre de continuer vers un autre aspect de l'identité, celui-ci bien connu et établi comme un des principaux paradigmes de la sociologie: l'identité intériorisée est en permanence soumise à l'interaction avec les autres. L'individu est en grande partie ce que les autres individus lui renvoient qu'il est. Ici la mémoire perd un peu de son importance au profit du présent, de l'« activité communicationnelle » d'Habermas80, qui crée aussi une partie de l'identité dans l'instant, dans la mise en situation.

Que la mémoire soit constitutive d'une grande partie de l'identité semble donc évident mais il faut bien se garder de lui en attribuer le monopôle.

Quant à l'histoire, si on prend bien le soin de la distinguer de la mémoire, elle apparaît sous trois formes comparables au découpage de la notion déjà utilisé: savoir institutionnel, sorte de « mémoire artificielle », c'est une connaissance qui prétend dans ce cas à la formation d'une « mémoire empruntée »81 constituée de « souvenir fondés sur l'histoire apprise »82 ; d'autre part, analyse critique de la mémoire, comme une sorte de mémoire désindividualisée, c'est-à-dire un travail et un savoir qui tendent à l'objectivité et qui permettent de se décentrer de la mémoire personnelle ; enfin, en tant que narration, elle vient encadrer la mémoire vécue et transmise dans une prise de conscience de l'historicité

79 Tzvetan Todorov, « La vocation de la mémoire », Les Cahiers français, op.cit., p. 4

80 Jurgën Habermas, La technique et la science comme idéologie, Gallimard, trad. J.R. Ladmiral, p. 22

81 Marie-Claire Lavabre, « Peut-on agir sur la mémoire », Les Cahiers français, op.cit., p. 9

82 Ibid, p. 9

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de la condition humaine et peut éventuellement renforcer l'adhésion à des entreprises sociales de grande ampleure qui grâce à l'histoire acquiers une continuité dans laquelle les individus sont poussés à vouloir s'inscrire.

Dans ses trois aspects qu'on retiendra donc, l'histoire participe à la formation de l'identité: par la part de mémoire enseignée qu'elle crée, par les transformations de l'identité que ses critiques de la mémoire génèrent, par la mise en perspective de l'individu et de sa mémoire au coeur d'un récit plus large.

Histoire, mémoire et identité.

Pour la démocratie, les enjeux identitaires sont primordiaux. On est là dans une sorte de topos sur lequel il n'est pas nécessaire de s'étendre longuement pour notre sujet. On peut simplement considérer que d'une part, la formation d'une identité commune est le socle indispensable sur lequel repose un système qui se légitime par la participation volontaire et la reconnaissance de ses institutions par la majorité - idéalement la totalité - de sa population. D'autre part, la protection et la libre expression des identités individuelles et communautaires est une des conditions essentielles de la paix et des épanouissements individuels qui sont les objectifs de la démocratie, car dans l'identité participent les habitudes, intérêts, désirs et idéaux qui motivent l'action humaine et qui s'ils ne peuvent ,à défaut d'être accomplis, s'exprimer, génèrent tristesse et violence. On a donc une double nécessité de production et de garantie d'identité.

Pour bien analyser les mécanismes qui lient concrètement l'identité avec la mémoire et l'histoire dans les démocraties européennes il est nécessaire de revenir une fois de plus sur ces deux concepts qui sont au centre de ce travail.

On peut commencer par remarquer que la mémoire, qu'on s'est contenté jusqu'ici de définir assez superficiellement, est une notion un peu trop facilement utilisée par les historiens et les hommes politiques. Comme l'analyse à ce propos Marie-Claire Lavabre:

« Un usage commun s'en est imposé, notamment en France depuis le milieu des années 70, avec les premiers travaux des historiens de la mémoire, lesquels en prenant la mémoire pour objet ont prononcé un « divorce libérateur et décisif »83 entre

83 Marie-Claire Lavabre cite ici Pierre Nora, « Mémoire collective », in Jacques Le Goff (e.a dir) La nouvelle histoire, Paris, Retz, 1978, p. 400

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histoire et mémoire. Ainsi la « mémoire » ne désigne-t-elle plus seulement la capacité d'un individu à fixer, à conserver, à rappeler le passé: elle évoque pêle-mêle, toutes les formes de la présence du passé qui ne relèvent pas stricto sensus de l'histoire comme opération intellectuelle qui s'efforce d'établir les faits du passé et de rendre ceci intelligible. Commémorations et monuments, manuels d'enseignement et didactique de l'histoire, usages politiques du passé et représentations esthétiques, mobilisations publiques pour la reconnaissance ou la réparation juridique des dommages subis: tout est mémoire dès lors que le rapport au passé engage l'identité des groupes sociaux, larges ou étroits - Etats, Nations, Eglises, partis, associations - plutôt que la connaissance du passé en tant que telle. »84

La différence entre histoire et mémoire, dans cette perspective relève donc plus du « statut » donné au savoir relatif au passé: la mémoire serait la « présence vive d'une histoire encore chaude »85, l'histoire l'analyse froide et clinique de tout événement passé,

même proche. Or il est important de relativiser cette extension de la mémoire qui est avant tout un phénomène individuel vers le concept très complexe et souvent mal considéré de

mémoire collective qu'on analysera plus loin.

Pour cette raison les discours des historiens et des hommes politiques, notamment

dans les ambitions qu'il réclament vis-à-vis de l'histoire et de la mémoire sont à relativiser: si l'histoire et la mémoire participent à la formation de d'identité il n'est pas pour autant

certain que l'histoire scientifique enseignée et institutionnalisée ait un impact considérable sur la construction de la mémoire et de l'identité, tout comme il est loin d'être évident que la mémoire constitue une élément de l'identité facilement manipulable. C'est-ce qu'on va

s'attacher à voire à travers trois exemples successifs puis une analyse de fond.

Identité nationale et histoire

La considération générale que « l'histoire est une matière « identitaire » dans la mesure où elle renforce l'identité collective de toute nation et de tout groupe social »86 est

très fortement liée à la construction des Etats-nations. En effet, comme on l'a déjà vu en

84 Marie-Claire Lavabre, op.cit., p. 8

85 Ibid., p. 8

86 Sirkka Ahonen, « Programmes postcommunistes d'enseignement de l'histoire: les cas de l'Estonie et de l'Allemagne de l'Est », Les détournements de l'histoire, p. 65

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introduction, le développement de l'histoire comme science et la construction des sentiments nationaux ont été étroitement liés, l'histoire étant présentée comme l'un des

principaux outils de cette construction.

Analysant cette association à travers une comparaison des histoires nationales dans

les différents pays européens, Miroslav Hroch relevait en 1998 quatres éléments explicatifs:

« 1. l'histoire a renforcé non seulement l'identification de l'individu avec la nation, mais aussi l'idée selon laquelle la nation est une entité cohérente, distincte d'autre entités comparables ;

2. l'histoire a légitimé l'existence de la nation. Avoir une histoire permet d'affirmer sa propre existence nationale et de considérer la nation comme l'aboutissement d'une évolution inévitable ;

3. l'histoire donne à l'individu un sentiment de pérennité. L'existence d'un lien continu entre le passé et le présent, non seulement lui permet de se sentir en union avec ses ancêtres, mais contient également la promesse d'un avenir sans fin ;

4. l'histoire a servi de fondement à la prise de conscience des valeurs nationales communes - à l'institution d'un système de valeurs collectives. Grâce à l'histoire, des modèles de comportement positifs et négatifs ont été construits, tandis que des rêves et des espoirs pour l'avenir étaient projetés vers le passé. »87

Ces quatre points, judicieusement relevés, semblent consacrer l'important rôle

identitaire de l'histoire.

Il faut tout de même remarquer à ce niveau que comme le notent de nombreux

analystes, cette construction par l'histoire s'est faite en imbrication avec les mémoires individuelles et collectives existantes, l'histoire comme science est venue encadrer,

rationaliser et temporaliser - intégrer à un passé plus vaste - les souvenirs allant dans le sens de l'identité nationale. Dans cette évolution le rôle de l'histoire scientifique n'est pas négligeable: « bien que la recherche et les ouvrages historiques professionnels ne

constituent que l'une des sources de l'identité historique, il n'en reste pas moins que l'histoire professionnelle jouit d'un statut propre en légitimant ou rejetant certaines

87 Miroslav Hroch, cité par Ola Svein Stugu, « Histoire et identité nationales en Norvège », Les détournements de l'hsitoire, p. 121

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versions du passé, ainsi qu'en fournissant les matériaux de base pour d'autres récits »88.

Pourtant ce rôle identitaire de l'histoire qui pouvait sembler établi, reste questionnable au regard d'expériences autres que la construction des Etats-nations, les cas des anciens pays socialistes, et de l'enseignement de l'histoire aujourd'hui révèlent certaines de ses limites.

Identité socialiste et histoire

Pour commencer par les anciens pays socialistes d'Europe, on peut se baser sur le travail de plusieurs historiens finlandais résumé dans un article de Sirkka Ahonen intitulé: « Programmes postcommunistes d'enseignement de l'histoire: les cas de l'Estonie et de l'Allemagne de l'Est »89. Elle y remarque que:

« Dans « le socialisme effectivement pratiqué », l'histoire était une discipline prépondérante. Les écoles lui consacraient beaucoup de temps, et l'histoire produite par les académies des sciences servait à imposer au peuple une identité socialiste »90 Cependant « au fil du temps, la négation de l'identité nationale est apparue comme posant problème dans les sociétés socialistes, car une communauté socialiste était trop abstraite et anonyme pour que les gens pussent s'identifier à elle. On manipule donc la notion de « mère patrie » pour la faire correspondre au récit marxiste.

En RDA, dans les années 80, le Parti encouragea les historiens à réévaluer « l'héritage et la tradition » allemands. Les historiens abandonnaient alors l'idée antérieure selon laquelle seul les champions de la lutte des classes sont des objets d'identification historique acceptable, et tous les défenseurs de la cause allemande [...] furent hérigés en héros progressistes, surtout ceux originaires de l`est du pays.»91

Au final, malgré tous les efforts des régimes communistes et une récupération du nationalisme contraire à leurs idéaux, comme le constate Madame Ahonen : « l'institution

88 Ola Svein Stugu, « Histoire et identité nationale en Norvège », Les détournements de l'histoire, p 122123

89 Sirkka Ahonen, « Programmes postcommunistes d'enseignement de l'histoire: les cas de l'Estonie et de l'Allemagne de l'Est », Les détournements de l'histoire, Editions du Conseil de l'Europe.

90 ibid., p. 66

91 ibid., p. 67

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d'identités collectives a manifestement échoué en RDA comme en Estonie »92. Une enquête effectuée en RDA à deux reprises à la fin du régime montre cet échec: en 1986, seulement 43% des jeunes répondaient « oui » lorsqu'on leur demandait s'ils se sentaient appartenir à la RDA, un peu plus d'un an plus tard, « la même enquête révélait que cette proportion avait reculé à 19% »93.

L'identification au socialisme par son échec largement reconnu par la grande majorité des historiens de l'ex-bloc soviétique - sauf peut-être pour la Russie où l'identification a un peu mieux fonctionné - et révélé par les sursauts nationalistes qui ont marqué les années 90 dans toute l'Europe de l'Est nous donne donc un contre-exemple intéressant de la capacité de l'histoire comme savoir prétendument scientifique à forger une « mémoire collective » et une identité commune. Le meilleur, mais aussi le plus triste exemple de cet échec, aura certainement été l'explosion rapide et violente de la Yougoslavie.

On va maintenant donner un exemple plus actuel sur le rôle donné à l'histoire aujourd'hui et les limites de son efficacité.

Identité démocratique et histoire dans l'Europe contemporaine

Pour enfin se concentrer sur notre présent, on peut considérer que deux enjeux identitaires principaux sont attribués à l'histoire de nos jours en Europe: l'intégration des valeurs démocratiques -au sens le plus large - par les citoyens, et la construction d'un sentiment de citoyenneté européen. C'est donc autour de ce concept de « citoyen » que se centre la grande majorité des « détournements » (on peut employer ce mot sans qu'ici il prenne un sens dépréciatif) actuels de l'histoire, que ce soit par son enseignement, dans l'orientation des recherches scientifiques, dans la médiatisation du savoir historique, dans les monuments, musés, expositions, commémorations et autres « actions mémorielles » qui se légitiment par un passé « historicisé ».

On voit bien au passage que ce type de détournement est difficilement critiquable et que placer l'histoire sur une stèle sacrée au dessus des enjeux humains n'est pas

92 ibid., p. 68

93 ibid., p. 68, enquête reprise de S. Ahonen, Clio sans uniforme. A study of the post-Marxist transformation of the history curricula in East Germany and Estonia, 1986-1991, Annales Academiae Scientiarum Fennicae, 1992, Gummerus

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forcement justifié.

Or vis-à-vis de ces enjeux identitaires, force est de constater que l'histoire comme

discipline et science est confrontée à un relatif échec. La citoyenneté européenne reste globalement marginalisée et l'impressionnante enquête « Les jeunes et l'histoire » dont le rapport initial a été publié en 199794 et qui a concerné quelque 32 000 jeunes dans une

trentaines de pays européens montre la faible conscientisation démocratique réussie par l'histoire enseignée. Il est ainsi considéré dans le rapport que:

« Le programmes actuels supposent que l'enseignement de l'histoire développe des compétences et des comportements démocratiques chez les jeunes. D'après les réponses au questionnaire, il est loin d'être évident que les professeurs d'histoire réussissent à susciter la curiosité de leurs élèves envers des sujets tels que la politique et l'essor de la démocratie. Si la plupart des adolescents pensent que, dans quarante ans, l'Europe sera démocratique, ils ne se montrent en revanche guère enclins à s'informer sur la démocratie [...]. »95

Une étude similaire réalisée aux Etats-Unis96 avec des adultes montre un semblable

désintérêt pour l'histoire telle qu'elle est enseignée dans le système éducatif et une distinction forte entre « histoire » et « passé »: « à la question: « Vous intéressez-vous à

l'histoire? » une majorité d'entre eux répond « non », alors que ces même personnes répondent « oui, énormément » quand on leur demande si elles s'intéressent au passé »97.

Aux yeux de cette majorité, l'histoire est une science du passé lointain sans utilisation remarquable dans le présent et son enseignement apparaît comme la transmission d'un savoir plutôt abstrait. Si, comme le remarque Bernard Eric Jensen, une

conclusion rapide et aujourd'hui très largement partagée par une partie de l'opinion publique et des leaders politiques semble attribuer cet imperméabilité des jeunes à l'histoire

à l'incompétence des professeurs qui l'enseignent, on peut surtout observer avec cet auteur que l'enseignement de la discipline est devenu en Europe « une tache fort difficile et une

94 Youth and history. A comparative European Survey on Historical Consciousness and Political attitudes among Adolescents, edité par M. Angvik & B. von Borries, 1997.

95 J. van der Leeuw-Roord dans Youth and History, op.cit., volume A, p. 3, cité par Bernard Eric Jensen, « L'histoire à l'école et dans la société en général: propos sur l'historicité de l'enseignement de cette discipline », Détournements de l'histoire, op.cit., p. 90

96 R. Rosenzweig & D. Thelen, The Presence of the Past. Popular Uses of History in American Life, 1998

97 B.E. Jensen, op.cit., p 91

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véritable gageure »98.

Le professeur Jensen estime que l'enseignement de l'histoire a connu un véritable « changement paradigmatique ». L'ancien objectif de formation d'une connaissance solide et détaillée du passé s'est transformé en un objectif d'interconnexion avec le présent et l'avenir, la formation d'une conscience historique non plus axée sur le poids du passé mais sur les « processus socioculturels dans lesquels évolue l'être humain »99. Cette évolution liée aussi à l'évolution des sources de savoir historique marque l'entrée dans un monde où « les cours d'histoire ne sont rien de plus que l'un des multiples facteurs susceptibles de forger et de transformer la conscience historique des élèves »100. Voir diagramme 1 fourni en annexe.

L'enquête « Les jeunes et l'histoire » montre que ce changement d'objectif n'est pas perçu par les jeunes alors que les enseignants l'ont largement intégré. La formation des professeurs et la définition de la matière y sont sans doute pour quelque chose mais peut-être plus encore la difficulté de faire converger dans un cours les disparités de connaissances, d'approches et d'intérêts des élèves dans une société où la profusion et la diversité d'information augmentent les inégalités.

L'histoire enseignée comme élément formateur d'identité est donc confrontée dans nos « sociétés du savoir et de la communication » à un décentrement qui la marginalise en partie. D'une part elle est concurrencée par un apport de savoir historique qui provient de tous les fronts à la fois, d'autre part elle peut être voilée par l'importance de l'actualité et de la communication interpersonnelle qui monopolise une grande part de l'attention et de l'enregistrement d'information des citoyens et des apprentis citoyens. On passe peut-être plus de temps et d'attention à « chater » et à téléphoner et moins à lire et à regarder des oeuvres en rapport avec l'histoire, on consacre surtout de plus en plus de temps et d'intérêt à une actualité plus riche en informations et en sensations grâce aux nouveaux médias.

Globalement, l'histoire comme science et discipline semble avoir perdu une grande part de son efficacité pour le développement de la citoyenneté et l'unification de la nation, du moins en comparaison avec le rôle central qu'on avait pu lui attribuer lors de la construction des Etat-nations car il ne faut rien exagérer, « pratiquement rien n'atteste que, de nos jours, la majorité des gens s'intéresse moins aux événements du passé qu'autrefois,

98 Ibid., p 92

99 Ibid, p. 95

100 Ibid, p. 96

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au contraire »101.

En temps que « critique des mémoires » on peut considérer qu'elle joue encore son rôle et sera certainement amenée à le jouer de plus en plus. Les historiens sont devenus les arbitres médiatiques des questions relatives au passé, ils participent encore grandement à la formation initiale et continue des hommes politiques et les assistent dans l'exercice de leurs fonctions, par exemple dans des commissions comme celle dirigée par André Kaspi à propos de la profusion mémorielle, les professeurs d'histoire seront de plus en plus amenés à animer et à critiquer des classes interactives où l'information historique proviendra des expériences et connaissances personnelles ou de médias non-originaires des systèmes d'éducation nationaux.

En temps que productrice de « mémoire collective », elle semble perdre une grande part de son poids par rapport à d'autres sources, et on peut même ce demander dans quelle mesure celui-ci n'a pas été exagéré suite au phénomène historiquement très ponctuel de la formation des Etats-Nations.

Histoire et manipulation de la « Mémoire collective ».

Tout d'abord, comme on l'a déjà dit, si l'histoire a pu participer à la formation de mémoires collectives ça n'a jamais été comme véritable source de mémoire mais plutôt en encadrant et éclairant des mémoires déjà existantes ou en formation.

L'identité nationale elle-même ne s'est pas formée dans les livres d'histoire et les écoles, même si ces dernières l'ont institutionnalisé et ont participé à sa diffusion. Le concept de « nation » s'est surtout implanté en Europe au milieu des luttes, d'une part des peuples contre le monarchisme ou les pouvoirs oppressifs, d'autre part des peuples entre eux, à l'intérieur de forces armées marquées par la conscription. Ce sont les révolutionnaires puis les soldats, originaires de toutes les couches les plus modestes des sociétés européennes, qui, revenus au foyer ou au village, ont rapporté avec eux ce nouveau concept. C'est une notion née de la mémoire avant d'être récupérée par l'histoire.

Ailleurs dans le monde, le succès du concept « nation » est lié soit à des éléments comparables issus de conflits, soit à un intérêts commun puissant de la population, intérêt antérieur au concept: par exemple peur de l'anarchie en Chine, idéal de liberté et

101 Ibid, p. 93

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d'enrichissement aux Etats-Unis. Dans l'ensemble, l'histoire comme science et discipline vient toujours ratifier, structurer et légitimer un sentiment identitaire déjà préexistant et n'a pas le pouvoir de création d'une identité que lui prêtaient faussement les dirigeants de l`URSS et des Démocratie populaires, peut-être à cause de l'importance de l'histoire dans leurs formations marxistes personnelles.

Comme l'écrit Georg Iggers: « la nouvelle profession d'historien a servi des besoins de la collectivité [...]»102 Quelque part, la majorité du public ne s'est toujours intéressé et n'a donné de l'importance à l'histoire que quand elle venait consacrer ou discuter les mémoires individuelles et collectives qui la concerne assez directement.

Plus largement on peut relativiser la possibilité même de manipulation de la « mémoire collective ».

Comme l'analyse Marie Claire Lavabre il faut bien faire attention en maniant ce concept de « mémoire collective » qui dans les discours politiques et médiatiques peut prendre tour-à-tour le sens de mémoire institutionnelle, résultant des « politiques de la mémoire », ou de mémoire partagée relevant des expériences individuelles et de groupe et de leur transmission dans la population:

« La première souligne que la mémoire est d'abord un effet du présent, qu'elle est choix d'un passé et qu'à ce titre elle donne forme au passé, voire autorise la manipulation de l'histoire en fonction des impératifs du présent. La seconde, à l'inverse, invite à penser la mémoire comme un effet du passé, une trace de l'expérience et à ce titre une éventuelle capacité de résistance aux « politiques de la mémoire » encore appelées « mémoires officielles » »103.

En regardant le problème sous l'angle sociologique, notamment à partir des travaux de Maurice Halbwachs104, on s'aperçoit que si la mémoire est avant tout une intériorisation individuelle du passé, donc potentiellement indépendante des pouvoirs et du savoir institutionnalisé, elle a aussi une dimension actuelle et communicationnelle, elle est ramenée au présent en permanence pour en réaménager la perception de manière plus rassurante, et c'est de ce resurgissement de la mémoire dans le présent comme savoir

102 cité par Ola Svein Stugu, op.cit., p. 123

103 M.-C. Lavabre, op.cit., p. 9

104 Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Alcan, 1925, suivi et largement complété par La mémoire collective, Paris, 1950

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interactionnel immanent de la vie sociale des individus que surgit une mémoire partagée qui, au fur et à mesure que la trace mémorielle perd de sa couleur avec le temps, s'homogénéise à travers un « travail socialisé de réduction des représentations possibles »105 nécessaire à la cohésion communautaire.

La mémoire comme souvenir du passé, implanté avec une force émotionnelle plus ou moins variable chez les individus est donc dans une interaction permanente avec le présent des expériences et échanges humains qui laisse la possibilité de l'influencer mais de façon limitée et dans certaines conditions. Marie-Claire Lavabre relève trois de ces conditions: « que les interprétations du passé que produisent les pouvoirs, voire les porte-parole, notables ou entrepreneurs de mémoire ne rentrent pas en contradiction avec l'expérience vécue de la communauté sociale concernée », « que le passé ne [soient pas] purement et simplement occulté, sauf, [...], à prendre le risque que la mémoire résiste »106, que le temps produise une atténuation de la trace mémorielle, une impression du passé plus fugace et aussi plus souple, le renouvellement des générations est un élément essentiel des mutations de la mémoire. On rajoutera aussi, et c'est peut-être la condition la plus centrale, que les influences exercées sur la mémoire doivent être en accord avec des intérêts ou préoccupations présents, conscients ou inconscients, partagés par les individus et communautés.

La mémoire collective et l'identité qui en découle ne sont donc pas des notions aisément manipulables, ce dont on peut sincèrement se réjouir. L'apparent effet de certaines politiques mémorielles semble avant tout lié à une adhésion conjoncturelle des populations, à un phénomène d'emballement pour une idéologie ou un concept qui peut éventuellement pousser à nier une partie de sa propre mémoire telle qu'ont pu le faire des anciens déportés communistes vis-à-vis des goulags, que d'une véritable transformation de la mémoire.

L'importance du débat autour des lois mémorielles semble donc étonnant. On va voir qu'il est en grande partie lui aussi conjoncturel.

105 M.-C. Lavabre, op.cit., p. 9

106 Ibid., p13

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