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La gestion systémique de la crise financière internationale de 2008: le cas de deux banques coopératives


par Nabila Ouchene
HEC Montréal - Master 2015
  

sommaire suivant

La gestion systémique de la crise financière internationale de 2008 Le cas de deux banques coopératives

Par

Nabila Ouchene

Sciences de la gestion

(Affaires internationales)

Mémoire présenté en vue de l'obtention
du grade de maîtrise ès sciences

(M.Sc.)

Août 2015

(c) Nabila Ouchene, 2015

II

Sommaire

La crise financière internationale de 2007-2008 a été un évènement marquant du XXIe siècle et considérée comme étant une crise aussi grave que celle de 1929. Une crise systémique provoquée en partie par l'industrie financière elle-même et le système bancaire principalement des États-Unis. Celle-ci a plongé l'économie mondiale dans une récession et qui pour certains, a pris en otage des systèmes socio-économiques, des pays, des gouvernements, des entreprises, mais avant tout des personnes. Cependant, la crise n'est pas juste une épreuve ou une fin. L'idéogramme chinois pour crise signifie à la fois danger et chance. La sagesse orientale reflète bien la double nature de la crise qui est à la fois la menace et le potentiel. La crise financière a révélé beaucoup de choses et a fait couler bien d'encre depuis 2008 sur l'industrie financière et ses pratiques parfois hautement risquées et destructrices.

C'est dans le contexte de la crise financière internationale 2007-2008 que nous avons choisi d'explorer les conséquences de la crise, la gestion de crises et l'éthique coopérative dans les organisations que sont les banques coopératives. En se fondant sur une méthodologie d'étude de cas comparative, nous avons étudié deux banques coopératives : le Crédit Agricole (France) et le Mouvement Desjardins (Canada). En utilisant une revue de presse de chaque cas et des données financières, nous avons exploré l'impact de la crise financière sur ces deux banques coopératives, leur performance financière et leur capacité de gestion de crise pendant et après la crise. Pour cela, nous avons utilisé un modèle de gestion de crise, dit le modèle de l'oignon (Pauchant et Mitroff, 2001), qui englobe quatre niveaux organisationnels (individu, culture, structure, stratégie/politique). En second lieu, nous avons également présenté le modèle l'éthique coopérative de ces banques (Vendrame, 2006).

Ces deux banques coopératives ont un modèle organisationnel sensiblement différent de l'industrie bancaire car il favorise la stabilité financière et le développement durable, tout en prenant en considération l'ensemble des parties prenantes de son environnement. De plus, de manière générale, les coopératives financières ont mieux résisté à la crise financière et ont émergé comme modèle organisationnel alternatif. C'est principalement pour ces raisons que nous avons choisi le Crédit Agricole et le Mouvement Desjardins car elles ont mieux résisté à la crise financière comparé aux banques dîtes commerciales ou d'affaires et présentent des caractéristiques organisationnelles plus ou moins similaires.

Cette étude a donc un double objectif qui vise à explorer la crise financière internationale 2007-2008 et ses conséquences sur les deux banques coopératives sélectionnées en raison de leurs similitudes managériales, leur internationalisation à différent degré, et leur modèle organisationnel qui a mieux résisté à la crise financière. L'autre objectif est de comparer la capacité de gestion de crise systémique (selon un modèle fondé sur quatre

III

niveaux de l'individu, culture, structure et stratégie) de ces deux banques dans le contexte de la crise financière internationale 2008. L'étude de ces deux cas illustre la complexité systémique de ce contexte international et suggère d'autres approches d'analyse de nature interdisciplinaire afin de les appliquer à l'industrie financière et ses institutions.

L'exploration de l'impact de la crise financière sur ces deux banques coopératives a révélé des éléments essentiels quant à leur gouvernance et l'évolution de leur modèle organisationnel. La culture coopérative, dont la mission est centrée sur les membres et la collectivité de la coopérative, a été altérée par la stratégie d'internationalisation dans le cas du Crédit Agricole et par la stratégie de diversification des produits financiers dans le cas de Desjardins. La crise financière internationale 2008 a affecté non seulement la performance financière de ces deux banques en général, mais s'est également répercutée sur l'ensemble de leur environnement à l'échelle locale. Toute fois, il s'est avéré que le Mouvement Desjardins a moins été affecté par la crise financière que le Crédit Agricole en raison de facteurs principalement structurels et individuels. En effet, comme nous le verrons plus en détail, le Mouvement Desjardins a pu limiter les pertes financières beaucoup plus que le Crédit Agricole en raison principalement de sa structure coopérative qui a maintenu des activités bancaires de dépôt séparées de toute entité financière ou d'affaires contrairement au Crédit Agricole. L'autre facteur ayant joué en la faveur de la banque coopérative Desjardins est qu'elle ne s'est pas autant internationalisée stratégiquement sur le marché financier comme ce fut le cas du Crédit Agricole.

Mots clés : gestion de crises, finance internationale, banques coopératives, éthique coopérative.

iv

Remerciements

Je tiens à remercier toutes les personnes, amis et professeurs, qui m'ont encouragé et soutenu durant la réalisation de ce mémoire et m'ont épaulé pendant mes études.

Tout d'abord, j'aimerai remercier M. Thierry Pauchant, mon directeur de mémoire, pour son soutien, son expertise, sa patience et surtout pour m'avoir guidé durant cette importante étape de la maîtrise qu'est le mémoire.

Ensuite, je souhaite remercier le Centre d'études Desjardins en gestion des coopératives de services financiers de HEC Montréal pour l'accès à la base de données de l'Observatoire international des coopératives de services financiers, et à l'occasion M. Jean Roy.

Enfin, je remercie ma famille pour leur soutien et encouragements, en particulier mon père, depuis le début jusqu'à la fin. Merci encore une fois.

V

TABLE DES MATIÈRES

Sommaire ii

Remerciements iv

Liste des tableaux vii

Liste des figures viii

Introduction 1

Chapitre 1 : Revue de littérature 10

1.1 La gouvernance corporative 10

1.1.1 La gouvernance corporative 10

1.1.2 La gouvernance coopérative 12

1.2 La finance de marché 14

1.2.1 Historique de la finance 14

1.2.2 Définition et enjeux de la finance 16

1.3 La crise financière internationale de 2007-2008 19

1.4 La gestion de crises 25

1.4.1 Les causes potentielles des crises et mécanismes de défense 27

1.4.2 Les formes des crises et conséquences potentielles 29

1.4.3 Plans et stratégies de gestion de crises 31

1.5 Les banques coopératives 32

1.5.1 Racines historiques 33

1.5.2 Caractéristiques et avantages 34

1.5.3 Contexte et état des lieux 36

1.5.4 De l'éthique coopérative 38

Chapitre 2 : Méthodologie de la recherche 40

2.1 Présentation des cas d'études 41

2.2 Sources des données et codification 43

2.3 Cadre Conceptuel 45

2.4 Modèle organisationnel de la gestion de crise 47

2.4.1 Niveau 1 : caractère des individus au sein de l'organisation et mécanismes de défense 49

2.4.2 Niveau 2 : culture organisationnelle, croyances et rationalisations 51

2.4.3 Niveau 3 : structure organisationnelle : infrastructure consacrée à la gestion de crise 55

2.4.4 Niveau 4 : stratégie organisationnelle : plans, mécanismes et procédures de gestion de crises 56

2.5 Modèle organisationnel de l'évolution éthique coopérative 57

vi

Chapitre 3 : Analyse des cas Crédit Agricole vs Desjardins 61

3.1 Le Groupe Crédit Agricole 61

3.1.1 Historique du Groupe Crédit Agricole 61

3.1.2 La gestion de crise du Crédit agricole 63

3.2 Le Mouvement des Caisses Desjardins 69

3.2.1 Historique du Mouvement Desjardins 69

3.2.2 La gestion de crise de Desjardins 72

Chapitre 4 : Discussion des résultats et conclusion 80

4.1 Le Crédit agricole et la gestion de crises 80

4.2 Le Mouvement Desjardins et la gestion de crises 86

4.3 Le Crédit Agricole versus le Mouvement Desjardins en gestion de crise 94

Conclusion 104

Bibliographie 111

Filmographie 123

Annexes 124

Annexe 1 : Indicateurs: Chômage, croissance économique, production industrielle et dette publique avant et

après la crise financière 2008 124

Annexe 2 : Liste des sources de données 128

Annexe 3 : Mécanismes de défense et stratégies de gestion de crises systémiques 132

Annexe 4 : Trente-deux rationalisations dangereuses. 133

Annexe 5 : Une vision systémique du design organisationnel 134

Annexe 6 : Entretien radio de George Pauget PDG Crédit Agricole 134

Annexe 7 : Entretien de Monique Leroux PDG du Mouvement Desjardins 137

Annexe 8 : la structure organisationnelle du Groupe Crédit Agricole 139

Annexe 9 : Organigramme Crédit Agricole SA 2003-2014 140

Annexe 10 : Données financières du Crédit Agricole et Mouvement Desjardins 2005-2011 141

Annexe 11 : Organigramme du Mouvement des caisses Desjardins 145

Notes de fin de document 146

VII

Liste des tableaux

Tableau 1 : Informations institutionnelles du Groupe Crédit Agricole et Mouvement Desjardins. 42

Tableau 2 : Recherche, sélection et codification des données. 44

Tableau 3 : Mécanismes de désengagement moral selon trois cas 52

Tableau 4 : Synthèse de la gestion de crise selon les quatre niveaux du modèle de l'oignon. 94

Tableau 5 : Liste des sources de données (articles) 128

Tableau 6 : Les mécanismes systémiques et stratégies systémiques suggérées 132

Tableau 7 : Les trente deux rationalisations de la culture organisationnelle 133

Tableau 8 : Données financières du Crédit Agricole. 141

Tableau 9 : Données financières du Mouvement Desjardins. 143

VIII

Liste des figures

Figure 1: « Masters of the eurozone ». 21

Figure 2 : « Les différents types de crises organisationnelles ». 30

Figure 3 : Cadre conceptuel. 47

Figure 4 : « Le modèle de l'oignon en gestion de crise » 49

Figure 5 : « Auto-diagnostique éthique des coopératives » 58

Figure 6 : «Tendances et prévisions du chômage mondial, 2003-2018 ». 124

Figure 7 : « Écart global chômage, 2014-2019 » 125

Figure 8 : « Évolution annuelle du chômage mondial et de la croissance du PIB, 2000-2018 ». 125

Figure 9 : «Croissance mondiale et ses composantes » 126

Figure 10 : «Évolution de la croissance mondial du PIB, tendances et prévisions, 2013 et 2014» 126

Figure 11 : « Commerce mondial de marchandises » 127

Figure 12 : « Volume de la production industrielle mondiale » 127

Figure 13 : « Dette publique mondiale actuelle ». 128

Figure 14 : « Une vision systémique du design organisationnel ». 134

Figure 15: La structure organisationnelle du Groupe Crédit Agricole (2013). 139

Figure 16 : Structure mutualiste versus structure bancaire (2014) 139

Figure 17 : Organigramme Crédit Agricole SA 2003 140

Figure 18 : Organigramme Crédit Agricole SA 2007 140

Figure 19 : Organisation du Mouvement Desjardins. 145

1

Introduction

Les évènements de la crise financière internationale de 2008, déclenchée suite à la crise des subprimes1 de 2007, ont démontré qu'il y avait des failles au niveau du système financier international, principalement en provenance de l'industrie financière des États-Unis. Ainsi, le bilan de la crise financière internationale de 2008 s'élève à 422 milliards de dollars É.-U. de pertes mondiales liées à la crise des subprimes venant des États-Unis, dont 90 milliards de dollars É.-U. pour les seuls établissements financiers américains selon l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en avril 2008 (Le Monde et AFP, 2008). Le FMI a publié également en avril 2008, une estimation chiffrée des pertes liées à la crise globale dont le coût s'établit autour de 945 milliards de dollars É.-U. générés par l'exposition des banques au secteur des subprimes (Le Monde et AFP, 2008). En 2009, le FMI estimait à 2 200 milliards de dollars É.-U. le montant des pertes totales des banques dans le monde suite à la crise financière de 2008 (Guinot, 2009). À la fin de l'année 2013, les pertes de la production mondiale découlant de la crise se chiffraient à 10 milliards de dollars É.-U., ce qui équivaut à près de 15 % du PIB mondial et la suppression de 60 millions d'emplois dans le monde (Poloz, 2014).

La capitalisation boursière mondiale est passée de 62 747 milliards de dollars É.-U. fin 2007 à 32 575 milliards de dollars É.-U. fin 2008, soit une chute de 50 % représentant une perte de 30 000 milliards de dollars É.-U. (Kraft, 2009). Concrètement, ces pertes, inconcevables dans l'économie réelle, sont le résultat de la perte de confiance entre les institutions financières, ou bien le coût de la défiance, dû aux anticipations du marché, comparé à la valeur réelle des choses (Kraft, 2009). Les conséquences de cette perte de contrôle et l'instabilité engendrées sur le marché financier, à travers la perte boursière globale (30 000 milliards de dollars É.-U. dans le monde) de la crise financière, se sont particulièrement répercutées sur les particuliers, les riches propriétaires ainsi que les modestes épargnants et ce partout dans le monde. Les retraités aux États-Unis par exemple, dont le système de retraite fonctionne par capitalisation, ont perdu environ 30 % de leur patrimoine et voire 50 % en revenus mensuels basés sur ce patrimoine (Kraft, 2009).

Aux États-Unis également, des millions de ménages ont perdu leurs foyers et ont été expulsés (3,3 millions au total de saisies de propriétés officiellement déclarés) suite à l'éclatement de la bulle immobilière qui a aboutit à la crise des subprimes en 2007 (Bernard, 2012). En outre, en vue d'éviter une baisse de la consommation qui risquait d'accélérer la récession, les États-Unis, le Japon, la Chine et les pays européens ont dû mettre en place des plans de relance qui ont augmenté encore plus l'endettement public sur le PIB. Ainsi, au total, plus de 2 800 milliards de dollars ont été déclarés en plans de relance sur deux ans pour l'ensemble de ces pays (Le Monde, 2009 (c)). Les pays développés ont la capacité et le levier de financement pour mettre en place des plans de

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relance et s'endetter, ce qui n'est pas le cas des pays en voie de développement, qui ont également été touchés par la crise financière et la récession économique mondiale. L'aide publique au développement est faible dans ces pays et se chiffre à une centaine de milliards de dollars tout au plus. C'est la raison pour laquelle le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, avait proposé dans une tribune publiée le 22 janvier 2009 par le New York Times, que 0,7 % des plans de relance soit affecté à un fonds en faveur des pays vulnérables à la crise en déclarant que « les gens des pays pauvres en Afrique ne devraient pas payer pour une crise née en Amérique » (Le Monde, 2009 (c), p. 1).

La crise financière a ainsi révélé des failles et limites du système financier international. Pertes financières, perte d'emplois, saisies de foyers, augmentation de l'endettement public et des particuliers, réduction du patrimoine et de l'épargne, augmentation du nombre de faillites d'entreprises, augmentation du chômage et de la pauvreté, ces conséquences traduisent une récession économique touchant des millions de personnes de part et d'autre du monde depuis 2008 jusqu'à aujourd'hui. L'ILO (International Labour Organization ou Organisation internationale du Travail) a établi que près de 201 millions de personnes étaient au chômage en 2014 dans le monde, soit une augmentation de 31 millions de plus avant le début de la crise financière en 2008 (ILO, 2015). En 2014, l'écart du chômage mondial, qui mesure le nombre d'emplois perdus depuis le début de la crise, est actuellement à 61 millions d'emplois (ILO, 2014). L'ILO (2015) conclut, dans son rapport de 2015, que le chômage mondial continuera d'augmenter les cinq prochaines années, et que si cette tendance se poursuit durant ces cinq années, il faudra que 280 millions d'emplois soient crées d'ici 2019 afin de réduire l'écart du chômage causé par la crise. Les figures 6 à 8 à l'Annexe 1 (ILO, 2014) montrent l'évolution du chômage avant, pendant et après la crise financière. La production industrielle a également été affectée par la crise financière 2008, ce qui a entraîné une baisse au niveau de l'indice de production industrielle mondiale en général entre 2008 et 2009. Depuis, la production industrielle et la croissance mondiale peinent à se relever, en particulier dans les pays développés, tel que nous pouvons le constater aux figures 9 à 12 (ILO, 2014; CPB, 2015) présentés à l'Annexe 1. De même que pour l'endettement public, ce dernier a considérablement augmenté depuis la crise financière de 2008. Ainsi, approximativement, la dette publique globale dans le monde était de 29 mille milliards dollars É.-U. en 2007 et de 53 mille milliards dollars É.-U. en 2014 (The Economist, 2015). La figure 13 de l'Annexe 1, intitulée «The global debt clock » mesure la dette publique mondiale et par pays (2004-2015) en temps réel (The Economist, 2015).

C'est dans ce contexte de crise systémique financière internationale que s'inscrit notre étude. Nous allons appliquer des approches exploratoires différentes issues du management, notamment la gestion de crise et l'éthique, spécifiquement la gouvernance éthique coopérative. Nous allons tenter d'évaluer l'impact des facteurs issus du modèle de l'oignon (individus, culture, structure et stratégie) en gestion de crise des institutions

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financières coopératives et leur performance dans le contexte de la crise financière internationale 2008. Nous avons choisi les banques coopératives en tant qu'institutions financières comme cas d'étude et de recherche car elles sont sensiblement différentes des banques commerciales et d'affaires comme nous le verrons ultérieurement. Elles différent de par leur modèle d'affaire et les fondements de leur modèle organisationnel que nous exposerons à la revue de littérature. En effet, elles représentent un cas particulier qui mérite un approfondissement, en raison de leur efficacité démontrée dans une conjoncture de crise financière difficile pour l'ensemble des institutions financières au monde (Sammae, 2011).

Les deux cas d'étude de banques coopératives sont le Crédit Agricole (France) et le Mouvement Desjardins (Québec, Canada). L'étude de cas est fondée sur une méthodologie de recherche principalement qualitative qui nous permettra d'explorer en comparant, les processus de gestion de crise et l'éthique coopérative de ces deux banques dans le contexte de la crise financière internationale 2008. Il s'agit également d'analyser l'impact des conséquences de la crise financière de 2008 et la gestion systémique de la crise sur la performance financière de ces deux banques les cinq années suivant la crise. Le principal objectif de cette recherche est donc une comparaison entre ces deux banques coopératives fondée sur des critères organisationnels et stratégiques de type international et non sur une comparaison culturelle entre la France et le Québec.

Le Crédit Agricole et le Mouvement Desjardins sont toutes les deux des banques ayant un modèle organisationnel coopératif, sont à peu près de la même taille en termes de nombre de sociétaires. Elles ont également une structure et culture hybride qui allie le coopératif et le bancaire commercial. Elles ont été toutes les deux fondées entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle et dans un milieu historiquement francophone. Nous décrierons plus en détail ces deux institutions financières au chapitre 3. Nous avons choisi ces deux banques coopératives afin de comparer leur processus de gestion systémique de crise car elles sont relativement similaires en terme managérial, se sont internationalisées mais à un degré variable, et ont évolué dans une culture coopérative historiquement francophone. Toutefois, en dépit de leurs caractéristiques communes, Desjardins a été beaucoup moins affecté que le Crédit Agricole au lendemain de la crise financière, et c'est également pour cette raison que nous avons choisi d'explorer ces deux cas. Le but est d'identifier et comparer les éléments ou mécanismes du processus de gestion de crise (sur la base du modèle organisationnel, dit de l'oignon (Pauchant et Mitroff, 2001), composé de quatre niveaux que sont individus, culture, structure, et stratégie et qui ont permis à Desjardins de mieux parer à la crise financière que le Crédit Agricole. En se fondant sur ce modèle de gestion de crises, nous explorerons également l'évolution de l'éthique coopérative (Vendrame, 2006). Sur le plan international, en explorant les causes et conséquences de la crise financière internationale 2008, l'objectif est de comparer, en parallèle à la gestion de crise, le degré d'internationalisation de chacune de ces deux banques et l'impact de leur exposition à la crise internationale sur leur performance financière et organisationnelle.

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Il est important de souligner que les crises ne sont pas seulement négatives mais comportent aussi des aspects positifs. En effet, l'avantage paradoxal de l'émergence d'une crise, est révélateur et permet de mieux percevoir ce qui était précédemment moins visible, moins transparent. « [...] l'étude des crises est particulièrement instructive pour toute personne intéressée par le comportement organisationnel et ses effets sur nous-mêmes, nos communautés, notre société et notre fragile planète » (Pauchant et Mitroff, 2001, p. 21). Cependant, la crise est par nature un terrain d'ambiguïté car il n'y a pas de réponse unique toute faite : c'est un domaine d'étude en constante évolution et ne peut à aucun moment disparaître (Lagadec, 1991). De plus, selon Roux-Dufort (2000), dans des sociétés où les crises prolifèrent et deviennent courantes dans la gestion des affaires et sont amplifiées par les technologies de l'information et communication, les entreprises auraient davantage à capitaliser sur elles-mêmes pour engager des changements et transformations dans leur mode de gestion. Nous voyons donc la crise comme une opportunité d'investigation, d'apprentissage et de changement pour les personnes et organisations. Ainsi, c'est dans ce raisonnement exploratoire, qu'est ancrée toute notre démarche d'étude des mécanismes de la gestion systémique de crises et de l'éthique coopérative, au niveau de deux banques coopératives dans le contexte de la crise financière internationale 2007-2008.

Spécifiquement, le but de ce mémoire est d'explorer la dimension comportementale organisationnelle et humaine en se fondant sur la gestion systémique de crises et l'éthique coopérative. Ceci, en s'appuyant sur le contexte de la crise financière internationale 2008 et le modèle organisationnel des banques coopératives. En effet, la gestion d'opérations financières est décidée et exécutée par des personnes, qui sont assujetties à leur psychologie, leur personnalité, leurs systèmes de valeurs, leurs intérêts, leur culture et à leur nature humaine complexe. En outre, des facteurs exogènes (technologiques, institutionnels, macroéconomiques, juridiques etc.) contribuent également à complexifier le système financier international et les mécanismes de génération de profits dans l'industrie financière.

Les pratiques financières complexes et technologiquement sophistiquées, issues du marché des produits financiers dérivés, sont appliquées par des individus. Or ces derniers sont animés par des idées reçues, des valeurs, des pensées, des jugements, des traits psychologiques et surtout des intérêts personnels. Pour certains auteurs, que nous verrons, les facteurs intrinsèques tels que la culture organisationnelle et les mentalités des individus jouent un rôle considérable et façonnent la culture, non seulement au niveau organisationnel mais aussi industriel. Ainsi, il serait intéressant d'explorer les dimensions socio-humaines et organisationnelles de la crise financière et ses conséquences sur les deux cas de banques coopératives. Susan Webber2, Ex-employée de Goldman Sachs, décrit le marché financier américain dans un entretien vidéo (Léon, 20113) :

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« Dans les années 80 et 90, il s'est passé deux choses : premièrement, le marché du crédit est devenu plus important et plus risqué, mais aussi plus rentable; deuxièmement, le marché des produits financiers dérivés s'est développé. Or, il est très peu réglementé, et c'est devenu un énorme marché durant les années 90. Le fait est que ces deux domaines de la finance soient aussi rentables et si peu régulés, ont gagné soudain beaucoup d'argent, [et] a donné une place beaucoup plus importante aux traders. Or les traders sont des prédateurs. Le but des traders c'est de prendre aux autres tout ce qu'ils peuvent, ils fonctionnent selon la loi de la jungle [...] Et comme ces gens prenaient du pouvoir chez Goldman Sachs, leur mentalité est devenue prédominante. Les traders traitaient les gens du département banque d'affaires de « socialistes » parce qu'ils étaient payés par équipe! Tout marche à l'envers, la finance est censée servir les entreprises, soutenir l'industrie, aider l'économie à se développer, donc elle ne devrait pas prélever trop d'argent, sinon ce n'est pas un soutien, elle devient un parasite. Et le deuxième problème, c'est qu'il est beaucoup plus rentable de détruire l'économie que de la soutenir» (Léon, 2011).

Il est donc essentiel de reconnaître et prendre en considération la dimension humaine dans la gestion des activités financières, et en particulier, les caractères inhérents à la nature humaine, que sont l'intérêt personnel et l'auto-préservation. Ces deux caractéristiques psychologiques sont nécessaires pour tout être humain en vue de se prémunir contre les agressions extérieures mais également de se créer une situation qui lui est « avantageuse », non seulement pour lui-même, mais aussi pour son proche entourage (Carey, 2013). Au XVIIIe siècle, Adam Smith avait déjà relevé l'importance du rôle de l'intérêt personnel des acteurs qui interagissaient sur le marché économique (Carey, 2009). En effet, selon Smith, c'est tout à fait naturel que chacun(e) « soit profondément intéressé(e) par tout ce qui concerne immédiatement le soi-même » (Carey, 2009, p. 3, notre traduction) que par ce qui pourrait concerner d'autres personnes. En l'occurrence, après le « soi-même », l'intérêt personnel décroit d'intensité à mesure que cela concerne la famille, puis les amis, le voisinage, la nation et finalement le monde entier (Carey, 2009).

En d'autres termes, si nous appliquions cette réflexion aux acteurs interagissant sur le marché financier et qui manipulent de nombreuses opérations financières, cela reviendrait à intégrer fondamentalement le principe de l'intérêt personnel qui est inné aux êtres humains. Autrement dit, les acteurs financiers ou même des particuliers sont fondamentalement animés par l'intérêt personnel. Ce facteur pourrait ainsi influer significativement

6

(positivement ou négativement) sur leur morale, leurs principes, leur motivation à prendre des risques et leur rapport à des actions de nature frauduleuse. D'où, Adam Smith, a conceptualisé le rôle majeur de l'intérêt personnel au niveau des rapports entre les acteurs du marché dans la création de richesse, mais aussi la possibilité d'actes menant à l'injustice par des délits de fraude ou d'abus de confiance par exemple. Il préconisa donc que la régie des forces du marché, découlant de l'interaction des intérêts personnels entre les acteurs économiques, devait être soumise à la protection par la loi, mais tout en garantissant la liberté (Carey, 2009). Ainsi, pour Smith, l'intérêt personnel est :

« La constante uniforme et l'effort ininterrompu de chaque homme pour améliorer sa condition [...] Le principe par lequel la richesse publique et nationale, ainsi que privée est originellement stimulée [en étant] protégé par la loi et permis par la liberté afin de se développer de manière à être la plus avantageuse [...] » (Carey, 2009, p. 3, notre traduction).

En explorant la dimension humaine et comportementale de l'industrie financière dans le contexte de la crise financière et de ses liens étroits avec le management, cela pourrait suggérer l'influence de cette dimension sur les pratiques financières dans les institutions financières en général et spécifiquement dans les deux banques coopératives étudiées. La crise financière de 2008 a mené inévitablement à l'aube du XXIe siècle à la remise en question du système financier et à l'émergence de notions de responsabilité sociale, de l'éthique financière et la relance du débat sur la régulation des marchés dans l'industrie financière : par exemple la réinstauration du Glass-Steagall Act4 aux États-Unis. Cet acte juridique, instauré en 1933 et abrogé en 1999 durant la présidence de Bill Clinton, établissait une séparation entre les activités des banques commerciales (récoltant les dépôts financiers et accordant des prêts aux particuliers et entreprises) et celles des banques d'investissement (spéculant et structurant les opérations et financement de marché). Cependant, au-delà des pratiques financières douteuses des banquiers, courtiers et traders, la source de la crise se situe également dans le système de gouvernance économique et financier lui-même. C'est un système porteur de crises dont la crise financière de 2008, devenue par la suite une crise économique, a exposé la sous-évaluation fondamentale du risque au début des années 2000 des principaux acteurs du marché financier, notamment les institutions financières, les investisseurs, les régulateurs, les banques centrales et les agences de notation (Bricongne et al, 2009).

La crise a également révélé un système où l'économie réelle a été peu à peu recalée au profit d'une financiarisation de l'économie de marché. Selon certains auteurs tels que nous le verrons, cette financiarisation de l'économie dominée par l'industrie financière est en partie la conséquence de politiques de déréglementations, de libéralisations et politiques monétaires à partir des années 1980, principalement aux États-Unis et au Royaume-

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Uni. Or l'essence et la nature même de la finance en font à l'origine le mécanisme et le support de la création de richesse et l'emploi, et ce pour développer et maintenir la croissance de l'économie réelle. Il est prouvé qu'un système financier fonctionnel est essentiel pour le bon fonctionnement de l'économie et dans l'histoire de la finance, l'innovation financière a joué un rôle important dans la croissance économique (Stiglitz, 2010). Cependant, cette financiarisation de l'économie est aussi en partie, selon certains auteurs, le résultat d'une vision scientifique de l'économie et tendrait plus vers la finance (Fourcade, Ollion et Algan, 2014; Naim, 2015; Zingales, 2015; Cecchetti et Kharroubi, 2015; Taylor, 2015).

« [En 2005] The Journal of Economic Perspectives révèle que 77% des doctorants en économie inscrits dans les plus prestigieuses universités américaines pensent que « l'économie est la science sociale la plus scientifique ». Pourtant, seuls 9% des sondés estiment qu'il existe un consensus s'agissant des réponses à apporter aux questions fondamentales posées par les sciences économiques » (Naim, 2015, p. 1).

L'objectif de l'étude est donc de comparer les conséquences de la crise financière sur les deux banques coopératives choisies qui ont mieux résisté à la crise comparé aux autres institutions financières, mais qui ont tout de même été affectées à un degré différent. En effet, le Mouvement Desjardins s'est plus rapidement rétabli de la crise financière et a pu limiter considérablement les pertes comparé au Crédit Agricole comme nous le verrons. Ce degré de différence entre ces deux banques, lié à l'impact de la crise financière, sera exploré selon approches : managériale via la gestion de crise et l'éthique coopérative; internationale en analysant les conséquences de leur exposition internationale à la crise financière de 2007- 2008; et enfin une approche financière via les impacts financiers de la crise sur leurs résultats. Il ne s'agit pas seulement d'explorer ces mécanismes et leurs conséquences, mais aussi de tenter d'appliquer des approches analytiques différentes sur le domaine de la finance, autrement que par les préceptes, théories et applications financières.

C'est donc en cela la contribution de cette étude. Autrement dit, il s'agit de démontrer au niveau organisationnel et comportemental humain, que pour prévenir les crises et maintenir la performance financière, une gestion maîtrisée et responsable des pratiques financières et des risques financiers et technologiques est également nécessaire et primordiale. Nous pensons que cette approche fondée sur la gestion de crises et l'éthique coopérative peut contribuer à une meilleure gestion d'organisations que sont les banques coopératives choisies, dans un contexte international. Par ailleurs, il ne s'agit pas d'écarter ou de discréditer les approches scientifiques de l'économie et la finance jusque là dominantes dans l'industrie financière, mais simplement mettre davantage l'emphase sur une approche comportementale organisationnelle et humaine des gestionnaires et dirigeants dans

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les coopératives financières. En effet, le FMI, la Banque mondiale et le Forum de Davos concordent leur conclusions sur le fait que les changements effectués depuis l'émergence de la crise financière de 2007-2008 demeurent insuffisants (IMF, 2014; WEF, 2013; Mussa, 2009). Notamment, il reste beaucoup à faire au niveau de l'infrastructure, de la réglementation, la culture et de l'éthique (Pauchant et Franco, 2014).

C'est la raison pour laquelle nous avons choisi comme modèle organisationnel et d'étude les banques coopératives. De par leurs fondements, elles détiennent une certaine capacité organisationnelle à atteindre plus ou moins cet équilibre entre une génération de profits à partir d'opérations bancaires et financières et une gestion responsable et prévenante axée sur les personnes et la prise en considération de l'ensemble des parties prenantes. Cette approche managériale reconnaît que des organisations telles que les institutions financières ne sont pas des entités gérées par des dirigeants et gestionnaires uniquement rationnels car « Diriger ou gérer, c'est essentiellement porter des jugements de valeur, peu importe le milieu organisationnel» (Béland, 2007, p. 397).

Enfin, comme nous le verrons par la suite, l'approche interdisciplinaire, dans un contexte systémique international tel que la crise financière de 2008 englobant différentes dimensions inter-reliées (économique, politique, historique, organisationnelle, financière, socio-humaine, culturelle, technologique etc.), permet d'avoir une vision globale ou systémique et non fragmentée de la problématique. En effet, selon Lagadec (1991), l'étude de crise systémique nécessite des investissements théoriques de plus grande ampleur pour se rapprocher d'une synthèse solide :

« Il s'agit en effet de reprendre nombre de disciplines ou approches théoriques (science politique, science de la décision, science administrative, théorie des organisations, psychologie, sociologie, psycho-sociologie, droit, ergonomie mentale, sciences cognitives etc.) pour voir ce qu'elles peuvent dire des situations limites, comment elles peuvent fonctionner ensemble sur ce terrain qui échappe à toute approche partielle, comment aussi elles peuvent oeuvrer, chacune pour elle-même et dans l'ensemble, dans l'urgence » (Lagadec, 1991, p. 16).

C'est pour cette raison que nous allons tenter d'appliquer à cette recherche des dimensions managériale, socio-humaine, internationale et financière, et ce tout en prenant en considération que la discipline des affaires internationales permet justement de développer une vision globale et polyvalente en explorant différentes disciplines.

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Notre problématique de recherche étant comme suit : Dans le contexte de la crise financière internationale de 2007-2008, quels sont les facteurs du modèle de la gestion de crise (individus, culture, structure, stratégie) et l'éthique coopérative qui ont permis au Mouvement Desjardins de mieux gérer la crise financière comparé au Crédit Agricole?

Nous allons traiter de la problématique ci-dessus selon les quatre chapitres suivants : la revue de littérature (chap. 1); la méthodologie de recherche et cadre conceptuel (chap. 2); l'analyse de données (chap. 3) ; la discussion des résultats (chap. 4) et enfin la conclusion.

La gouvernance est définie, selon la notion classique, comme étant « un ensemble des mécanismes internes et externes, qui servent à aligner les intérêts des dirigeants aux intérêts des actionnaires et des autres parties

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Rassembler les contraires c est creer l harmonie