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Quel avenir pour la presse quotidienne nationale française ?

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par Marc LEIBA
Ecole Supérieure de commerce de Reims - Master in Management 2006
  

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1.3 1944 -1957 : les décisions qui scellent l'avenir de la presse

L'état des lieux est sans appel, la PQN traverse réellement une crise même si, certains titres positionnés sur une niche ou adossés à un grand groupe industriel, s'en sortent mieux que les publications indépendantes. L'exemple le plus significatif est celui de L'Humanité qui améliore ses performances en termes de chiffre d'affaires et de diffusion, mais qui ne peut juguler ses pertes d'exploitation. Patrick Le Hyaric18(*), directeur d'un journal, L'Humanité, qu'on ne peut suspecter de contester le coût du travail salarié en France, indique : avec 190 salariés, « nous sommes tous au bout de nos efforts », et d'ajouter « les coûts de fabrication, d'impression et de distribution asphyxient l'ensemble de la presse écrite ». Cette exception industrielle française, avant même d'être comparée aux standards internationaux, détonne déjà dans l'industrie nationale. Voyons en quoi.

1.3.1 Les ordonnances de 1944

Le traumatisme de l'occupation est profond pour une industrie qui a eu le choix entre se saborder comme 60 % des journaux de la zone nord (dont Le Figaro) et 40 %19(*) de la zone sud, ou bien, ouvertement collaborer avec les allemands en zone occupée, et appuyer le régime de Vichy en zone libre. Les titres qui continuèrent de paraître, mais se montrèrent trop réservés, furent placés sous administration allemande. Ainsi, alors que le pays n'est pas entièrement libéré, le Comité français de la Libération rédige depuis Alger d'abord et à Paris ensuite, ce que les historiens appellent "les ordonnances de 1944", qui sont un ensemble d'arrêtés ministériels, décrets, ordonnances et de lois édictés entre mai 1944 et 1957, date du statut définitif de l'Agence France Presse (AFP). L'heure est à l'épuration des titres et des hommes ayant été compromis pendant cette période sombre de l'histoire de France.

Quand le « plus jamais ça » engendre une inconséquence

En 1944, Albert Bayet20(*), président socialiste de la Fédération nationale de la presse française (FNPF) née dans la clandestinité, souhaite « éliminer définitivement la presse pourrie et instituer un nouveau régime grâce auquel la presse patriote, affranchie de la puissance de l'Etat et de l'argent, pourrait se vouer exclusivement au service désintéressé des idées ». La première ordonnance, celle du 6 mai 1944, réaffirme la liberté de la presse, celles des 22 et 26 août fixent les critères pour la réorganisation du secteur, tandis que celle du 30 septembre décrète la dissolution des titres ayant parus sous l'occupation. P.Eveno avance le chiffre de 90 % de quotidiens interdits à la Libération, tandis que leurs propriétaires ne peuvent éditer de nouveaux titres. Les équipements et les locaux seront réquisitionnés et attribués aux nouvelles publications, moyennant indemnités. La principale ordonnance du 26 août 1944 ambitionne de sanctuariser la presse vis-à-vis des puissances de l'argent et de l'influence de l'Etat, tout en assurant l'indépendance des journaux et leur transparence, afin que la presse devienne « une maison de verre ». La FNPF adopte en novembre 1945 une Déclaration des droits et des devoirs de la presse21(*) selon laquelle « la presse n'est pas un instrument d'objet commercial mais un instrument de culture ». Celle-ci n'est libre que lorsqu'elle ne dépend «  ni du gouvernement ni des puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ». Elle a pour mission de « donner des informations exactes, défendre des idées, servir la cause du progrès humain ». Voici dans quel état d'esprit se trouvaient les hommes qui ont présidé au changement dans la PQN, à cette époque charnière. Le problème n'est pas qu'ils fussent malintentionnés mais qu'ils creusèrent à leur corps défendant le tombeau de la PQN en ne remarquant pas que l'indépendance rédactionnelle s'obtient à la faveur d'une autonomie financière. La déclaration de la FNPF prévoyait que la presse devrait « vivre exclusivement du produit de sa vente, de ses abonnements, d'une publicité honnête et contrôlée et, éventuellement, de subventions versées publiquement par des groupements politiques ou idéologiques. Elle doit publier ses ressources et ses bilans dûment vérifiés ». On verra alors émerger un patronat de presse adoubé par une logique politique et non entrepreunariale, des héros de la Résistance nourrissant une haute idée de la presse et de son rôle essentiel au bon déroulement de la démocratie. La presse est donc perçue comme un quasi service public même si Hubert Beuve Méry22(*), dira plutôt en 1952 que « la presse est au service du public ».

Un fléau nommé concentration

Les ordonnances de 1944 prévoyaient également un dispositif pour lutter contre la concentration des entreprises de presse, estimée comme une menace absolue pour le pluralisme des opinions. Il n'est pas possible pour un même patron de presse d'être aux commandes de plusieurs titres et d'exercer une fonction extérieure. De plus, la concentration verticale du papier à la distribution est proscrite. Malgré ces restrictions, les lois anti concentration seront ouvertement contournées et notamment par Robert Hersant, propriétaire à la fin des années 1970 de L'Aurore, du Figaro et de France Soir ce qui poussa la gauche à vouloir durcir la législation. C'est le sens de la loi du 23 octobre 1984, surnommée parfois « loi anti Hersant » visant à restreindre les situations de monopole. Mais cette loi ne sera jamais appliquée et sera même assouplie par la loi du 1er août 1986, après le retour de la droite aux affaires, qui interdit à une personne ou à un groupe de s'emparer de publications quotidiennes d'information politique et générale, dont la diffusion excéderait 30 % de la diffusion totale sur le territoire national. La loi du 30 septembre 1986 limite la possibilité pour une personne ou un groupe de contrôler au-delà d'un certains seuil plus de deux médias différents sur quatre : radio, TV hertzienne, TV par câble et presse quotidienne quand celle-ci à une diffusion supérieure à 20 % de la diffusion totale sur le territoire national.

Bancal depuis le premier jour

Les décisions renfermées dans les ordonnances de 1944 trahissent une profonde méfiance des nouveaux maîtres de la presse envers « le grand capital » mais ne peuvent bien évidemment pas s'en remettre aveuglement à l'Etat. En démocratie, une information sous contrôle de l'Etat serait entièrement vidée de sa substance, mais on se méfie encore plus à l'époque de la libre concurrence et de la concentration. Le système mis en place est donc un compromis, voire un pis-aller, entre l'objectif de pluralisme et le besoin impérieux de produire une information indépendante. Il en résulte une conséquence dramatique, à savoir une sous capitalisation historique des entreprises de presse françaises, dont le corollaire est l'intervention massive de l'Etat, via des aides directes et indirectes. L'Etat subventionne à coup de centaines de millions d'euros la presse écrite au nom de la défense du pluralisme, que le Conseil constitutionnel reconnaît depuis 1984 comme étant « un objectif de valeur constitutionnel ». Hubert Beuve Méry23(*) avait vu juste lorsqu'il écrivait : «  La liberté de la presse exige qu'il soit permis de nouvelles entreprises, et il est bien évident que de telles fondations sont devenues impossibles sans la mobilisation de gros capitaux. Un grand quotidien est déjà et sera de plus en plus une grande entreprise industrielle et commerciale. Mais il n'est pas, ne doit pas, ne peut pas n'être que cela. »

L'apport de capitaux, si essentiel à la pérennité des éditeurs de PQN, sera entravé artificiellement, par des législations contraignantes ou mécaniquement par les faibles rendements anticipés par les investisseurs, qui souhaiteraient bâtir des groupes multimédia, comme cela se fait à l'étranger. En voulant à tout prix éviter l'écueil de l'argent corrupteur, les décideurs de l'époque ont préféré organiser leur propre dépendance aux aides de l'Etat qui deviendra bien vite prêteur en dernier ressort, un mauvais réflexe français.

* 18 Article du Monde, paru dans l'édition du 17/06/06.

* 19 Jean-Marie Charon, 1991, opus cité, p.50.

* 20 Cité par P.Albert, repris par P.Le Floch et N.Sonnac, opus cité, p.9.

* 21 Citée dans l'étude Tendances économiques de la presse quotidienne dans le monde, Académie des sciences morales et politiques, 2001, p.88.

* 22 Cité par P.Eveno, opus cité, p.185.

* 23 Cité par P.Eveno, opus cité, p.185.

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