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MEMOIRE
En vue de l'obtention du Diplôme de Sup de Co
Reims
REIMS MANAGEMENT SCHOOL
FORMATION APPROFONDIE AU MANAGEMENT
2005-2007
Quel avenir pour la presse quotidienne nationale
française ?
Les difficultés chroniques rencontrées
depuis les années 1980 présagent-elles de la disparition de ce
média ?
PAR : MARC LEIBA
JURY : SERGE COSTA -
TUTEUR
ERIC FIMBEL - CO TUTEUR
OCTOBRE 2006
Introduction
4
1 Une exception industrielle
française
7
1.1 Modèle économique de la
presse écrite
7
1.1.1 Le « two sided
markets »
7
1.1.2 La structure des coûts
9
1.1.3 Importance du coût du prototype
et nullité du coût marginal
10
1.2 Le déclin incontestable de la
PQN
10
1.2.1 Une tragédie
française
10
1.2.2 Les vicissitudes du marché
publicitaire
13
1.2.3 Qui souffre ?
15
1.3 1944 -1957 : les décisions
qui scellent l'avenir de la presse
21
1.3.1 Les ordonnances de 1944
22
1.3.2 Les entreprises connexes
25
1.3.3 Le syndicat du Livre CGT
27
1.4 Crise mondiale et différences
socioculturelles
28
1.4.1 Consommation mondiale de presse
quotidienne
28
1.4.2 Faiblesse relative et absolue du
marché publicitaire français
29
1.4.3 La distribution : quadrature du
cercle de l'hexagone
31
1.4.4 Les répercussions sur le prix
de vente
33
2. On ne concurrence pas la
démocratie de papier
37
2.1 Evolutions des pratiques
socioculturelles des français
38
2.1.1 Le choix médiatique
38
2.1.2 L'essor de la presse magazine
42
2.2 La révolution Internet
43
2.2.1 L'explosion du média
43
2.2.2 L'ISF ou l'Internet Sans
Frontières
45
2.2.3 Une nouvelle façon de lire
46
2.2.4 La tare originelle
46
2.2.5 What is your business ?
48
2.3 Les gratuits : une concurrence
mortelle ?
48
2.3.1 Le précédent Info
Matin
49
2.3.2 Le concept PGI
50
2.3.3 Les clés du succès
51
2.3.4 Une véritable logique
industrielle
54
2.3.5 Wait and read
55
2.4 Une presse sous perfusion
57
2.4.1 Pluralisme recherche intervention
étatique
57
2.4.2 Les aides directes
58
2.4.3 Les aides indirectes
60
3 Les grandes mutations de la PQN
63
3.1 La nouvelle donne actionnariale
64
3.1.1 Logique de la concentration
64
3.1.2 Une législation
sévère mais contournable
66
3.1.3 Hersant, ou la concentration comme
principe stratégique
67
3.1.4 Clivage avec la presse magazine
67
3.1.5 Les logiques de groupe et leurs
limites
69
3.2 Marketing et toilettage
éditorial
70
3.2.1 La démarche marketing
appliquée à la PQN
71
3.2.2 L'influence du marketing sur le
rédactionnel
72
3.2.3 Renforcer les liens avec le
lecteur
76
3.3 Face à la gratuité
78
3.3.1 Un fléau venu de la grande
consommation
78
3.3.2 Extension du domaine de la
gratuité
79
3.3.3 Quelle présence sur
Internet ?
81
3.3.4 Répondre aux quotidiens
gratuits
85
3.3.5 Freedom of Spitz !
86
3.4 Un peu de presse fiction
87
3.4.1 Les hérésies de la
distribution
88
3.4.2 Et si on écoutait les
lecteurs ?
90
Conclusion
93
Annexes
96
Questionnaire et entretiens
100
Remerciements
132 Bibliographie
..........................................................133
Introduction
La presse quotidienne nationale (PQN) française fait en
ce moment les gros titres de nombreuses publications. Après tout, quoi
de plus normal pour une industrie dont l'actualité est la matière
première ? Mais si la presse s'intéresse autant à
elle-même ces derniers temps, c'est en réalité parce
qu'elle traverse une période de graves incertitudes et que l'état
d'urgence, qui frappe épisodiquement les quotidiens depuis 20 ans, est
proclamé pour l'ensemble du secteur. La PQN est en crise, une crise sans
précédent qui fait même craindre pour sa survie. Certes,
depuis 1945, le nombre de titres, les tirages et les recettes publicitaires ont
connu une chute vertigineuse mais depuis les années 1980, l'industrie de
la PQN doit faire face à des difficultés considérables et
notamment une explosion de la concurrence médiatique et un recul de sa
diffusion de 40 %.
A partir de cette date, la presse qui fut longtemps
détentrice du monopole de l'information assiste médusée
à des vagues de déréglementations dans le secteur de
l'audiovisuel, avec la naissance des radios libres et la privatisation des
chaînes de télévision. Et, alors que les pouvoirs publics
dérégulent la radio et la télévision, ils tentent
au contraire de contrecarrer l'évolution industrielle naturelle de la
PQN, en voulant limiter la concentration. Seuls Le Figaro - qui voit
tout de même sa diffusion chuter de 70 000 exemplaires depuis
1975 - et Les Echos ne sont pas déficitaires. Les
autres titres accusent des pertes qui se chiffrent en dizaines de millions de
francs.
Car voilà, la presse est incontestablement une
industrie sur le plan de la technique pure mais entretient un lien particulier
avec le fonctionnement de la démocratie au quotidien. Contre pouvoir ou
quatrième pouvoir, la PQN a été vue après guerre
comme une affaire trop sérieuse pour être laissée entre les
mains du seul marché, et cristallise aujourd'hui encore les querelles
idéologiques les plus vives. Par conséquent, le statut de la PQN
oscille dangereusement entre celui d'une industrie quelconque et celui d'une
délégation de service public tant l'Etat français est
omniprésent dans le secteur.
Dans les années 2000, les préoccupations de la
PQN prennent une nouvelle ampleur car d'une part, Internet s'érige en
menace absolue pour les modèles économiques des quotidiens
payants ; d'autre part, des éditeurs scandinaves essaiment dans le
monde entier des quotidiens gratuits, qui ont poussé à
l'extrême une logique économique dans laquelle l'information est
un prétexte pour diffuser des encarts publicitaires. De plus, le
succès des gratuits en termes de diffusion et de rentabilité
résonne comme un cruel désaveu pour une PQN incapable de se
renouveler et d'implanter un nouveau titre sur le marché français
depuis Libération en 1973, journal qui à lui seul
concentre tous les travers du secteur : faiblesse des ressources
publicitaires, inertie rédactionnelle, présence sur Internet
déficitaire, diffusion non optimale, perte chronique du lectorat et
manque de lucidité.
Certes, la PQN française ne peut plus prétendre
au rayonnement de jadis, et la concurrence déchaînée des
autres médias avec les répercussions sur les recettes
publicitaires ne peuvent pas être balayées d'un revers de la main.
L'industrie éprouve donc inéluctablement des difficultés
qui doivent conduire, si la logique économique est respectée,
à des restructurations salutaires. Toutefois, la PQN dans son ensemble
apparaît plus résignée que volontaire, alors même que
le cas français fait véritablement figure d'exception culturelle.
En effet, si les rapports de force à l'oeuvre dans l'univers des
médias sont les mêmes pour les autres pays
développés, les réactions des entreprises de presse
quotidienne varient du tout au tout avec celles des éditeurs
français. Malheureusement, les déterminismes historiques
hexagonaux ont par trop enfermé la PQN dans un état d'esprit
fataliste avec les aides de l'Etat comme seules bouées de sauvetage.
La réflexion qui va suivre, prenant pour sujet une
industrie si étroitement imbriquée avec la chose publique,
s'articule autour de trois points. Tout d'abord il convient d'examiner
pragmatiquement les modalités du déclin de la PQN
française afin d'en souligner l'originalité, tant par comparaison
avec les standards industriels français que par examen de la PQN
internationale. Ensuite, il faut mettre en exergue la passivité coupable
des éditeurs face au développement tous azimuts de la concurrence
médiatique. Enfin, il est capital d'examiner la réaction tardive
mais inéluctable des quotidiens, car certains déploient des
solutions intéressantes pour gérer le déclin du lectorat.
Une fois ces éléments passés en revue, il sera peut
être possible de répondre à la préoccupation
conductrice de cette étude : quel avenir pour la PQN ?
1 Une exception industrielle
française
A n'en pas douter, la PQN est en crise même si certains
titres comme Le Parisien, Les Echos ou L'Equipe parviennent
peu ou prou à tirer leur épingle du jeu. Pour établir ce
diagnostic, nous nous fierons à la baisse de trois indicateurs
clés que sont : le nombre de quotidiens nationaux, la diffusion globale,
c'est-à-dire le nombre d'exemplaires vendu et le montant des recettes
publicitaires. Par la suite, nous verrons que la PQN se heurte à des
obstacles fort bien identifiés, issus de son histoire tumultueuse, mais
qu'elle ne semble pas prête à surmonter. Le souhaite-t-elle
vraiment ? Nous avons déjà souligné le
caractère industriel ambigu de la PQN, notamment en raison de ses liens
avec le bon fonctionnement du processus démocratique. Toutefois, les
difficultés que nous allons évoquer ci-dessous sont comparables
à des vaches sacrées, ou plutôt des boeufs charolais, tant
elles sont typiquement françaises et solidement ancrées dans le
paysage sectoriel. La PQN qui lutte pour maintenir la tête hors de l'eau,
doit aujourd'hui assumer les conséquences de décisions
fondatrices prises à la Libération. Et à s'enfermer dans
un état d'exception industrielle qui dispense de toute logique
économique, la presse finit par être déconnectée des
réalités de l'entreprise, dotée d'une organisation peu
efficiente et sous perfusion des aides de l'Etat.
1.1 Modèle
économique de la presse écrite
1.1.1 Le « two sided
markets »
Le nombre d'acteurs sur un marché donne une
première idée de la structure concurrentielle du secteur. Ici, la
réduction drastique du nombre de quotidiens indique certes un
phénomène de concentration des entreprises de presse, mais bien
plus encore, une vague de faillites successives. Il n'y a donc pas lieu de
craindre une situation d'oligopole sur un marché en déclin, car
on ne peut pas souhaiter rationnellement l'apparition d'une offre qui ne
réponde à aucune demande solvable.
Question rentabilité, la diffusion payée et les
recettes issues de la publicité sont capitales pour un média de
presse écrite, en raison de son modèle économique
dominant, celui d'une seule offre mais d'une double demande. Dans la
majorité des cas, un titre de presse est un bien vendu deux fois :
une première fois au lecteur qui s'acquitte d'un paiement pour des
contenus rédactionnels, une seconde fois aux annonceurs qui
achètent de l'espace publicitaire afin de toucher le lectorat. Notons
ici des exceptions à ce modèle dominant : il s'agit de
journaux refusant par principe la publicité et ne comptant que sur le
lecteur pour faire vivre le titre, tel de Charlie Hebdo ou du
Canard Enchaîné, ou bien de journaux qui au contraire misent
tout sur la publicité et sont gratuits à l'instar de
Métro ou Vingt Minutes. Lorsqu'un journal tire ses
recettes d'un double financement, alors les économistes parlent d'effets
de réseau croisé car : « la satisfaction d'un
consommateur pour un bien vendu sur un marché dépend de la taille
de la demande pour un autre bien sur un marché différent, et vice
versa (two sided markets)1(*) ». En clair, l'utilité qu'un
lecteur va retirer de l'achat d'un journal est fonction naturellement du
contenu rédactionnel, mais dépend également du volume
publicitaire. Inversement, l'utilité que représente l'achat
d'espaces publicitaires pour un annonceur dans un média de presse
écrite dépend de la dimension du lectorat et de sa nature.
Toutefois, il ne faut pas déduire mécaniquement le sens de la
fonction d'utilité pour les annonceurs comme pour le lectorat, puisque
le niveau de celle-ci dépendra de la perception qu'éprouvent les
lecteurs pour la publicité. Or, sachant que les petites annonces (dont
les offres d'emploi et les annonces immobilières) et les informations
judiciaires sont comptabilisées au titre de publicité, elle
peuvent, si elles sont bien ciblées, fortement intéresser les
lecteurs ; au même titre que les faire-parts de naissance, mariages
et obsèques.
1.1.2 La structure des coûts
La presse est incontestablement une industrie, elle
présente donc des coûts fixes et variables. En l'occurrence, c'est
une industrie lourde qui se caractérise par des actifs importants et une
part prépondérante des coûts fixes dans la structure des
coûts, 60 % selon Paul Loridant, sénateur et auteur en 2004, d'un
rapport d'information sur le fonds d'aide à la modernisation de la
presse. Paul Loridant prend l'exemple du Monde qui, en 2003,
inscrit au bilan un actif de 748 millions d'euros quand son chiffre d'affaires
annuel atteignait les 581 millions d'euros. De plus, un centre d'impression
dernier cri requiert environ 150 millions d'euros d'investissement, pour un
amortissement étalé sur 10 à 20 ans.
Tableau 1 Structure de coûts d'un quotidien en % du
coût total2(*)
|
Poste
|
Poids dans les coûts totaux
|
|
Rédaction
|
15 / 25 %
|
|
Fabrication et impression
|
15 / 25 %
|
|
Matières premières
|
10 %
|
|
Distribution
|
15 / 25 %
|
|
Frais de régie et de promotion
|
10 %
|
|
Frais généraux et administration
|
10 / 20 %
|
On constate, en règle générale, que ce
sont les phases de la production du journal qui coûtent le plus aux
entreprises de presse, c'est-à-dire la rédaction, la fabrication
et l'impression, ainsi que la distribution, qui pèsent entre 20 et 25 %
du total. Empiriquement, la rédaction et la fabrication sont les deux
postes de dépenses les plus importants.
Les charges de personnel sont très importantes en
raison de la périodicité de cette presse car il est difficile
d'externaliser certains postes comme la rédaction ou l'impression,
contrairement à ce qui se pratique en presse magazine. La
rédaction, parce que l'information doit être traitée en
temps réel, et l'impression, car l'entreprise propriétaire de ses
rotatives jouit d'une plus grande flexibilité de la chaîne de
production. Par ailleurs, s'il est vrai que les progrès technologiques
ont autorisé une baisse du coût de fabrication et impression, les
négociations salariales avec le syndicat du Livre en faveur de ce
dernier ont empêché que les effets des gains de
productivité induits soient pleinement ressentis par les éditeurs
de presse. L'activité commerciale implique également le recours
à des employés chargés de vendre des espaces publicitaires
et de veiller sur les variables ventes au numéro et abonnements. Enfin,
la distribution via le canal du portage à domicile s'avère une
solution coûteuse, car les livreurs sont rattachés aux conventions
collectives du Livre.
1.1.3 Importance du coût
du prototype et nullité du coût marginal
Le coût du premier exemplaire d'un journal produit
chaque jour, appelé coût du prototype, est fortement
élevé car pour parvenir à imprimer un exemplaire, il faut
combiner des facteurs de production, onéreux et incompressibles, quel
que soit le tirage. En revanche, le coût marginal de reproduction d'un
exemplaire est beaucoup plus faible et tend vers 0. Il est fonction des charges
variables (encre, papier, distribution) et plus le tirage augmente mieux les
coûts fixes sont répartis, d'où l'intérêt pour
un journal de s'appuyer une forte diffusion payée. Les quotidiens
peuvent donc réaliser des économies d'échelle
conséquentes, s'ils sont achetés par un grand nombre de lecteurs,
et doivent atteindre une taille minimale efficiente leur permettant de
pérenniser leur existence. Ce seuil plancher est un équilibre
à atteindre pour ne pas faire reposer tout l'effort en bout de
chaîne, sur le lecteur. En effet, si la taille minimale efficiente n'est
pas atteinte, l'éditeur se voit dans l'obligation d'augmenter le prix de
vente.
1.2 Le déclin
incontestable de la PQN
1.2.1 Une tragédie
française
La PQN française a connu son apogée à
l'aube de la première guerre mondiale. A cette époque, quatre
titres s'approchaient, voire surpassaient, le million d'exemplaires vendus
quotidiennement. Il s'agissait du Petit Journal, Le Petit Parisien, Le
Matin et Le Journal. D'ailleurs, en 1916, Le Petit
Parisien se hissait au rang de premier quotidien de la planète avec
une diffusion de trois millions d'exemplaires vendus chaque jour. Le premier
conflit mondial aura fait beaucoup de tort à la presse quotidienne,
notamment en raison de l'intervention de l'Etat sous la forme de censures et de
propagande. C'est d'ailleurs en 1918 qu'est rédigée La charte
des devoirs professionnels du journaliste français, texte fondateur
pour les principes déontologiques de la corporation. Autre
phénomène qui s'avérera être un choix de courte vue,
les alliances entre les principaux quotidiens de l'époque, soucieux de
limiter la concurrence, qui ont contribué à scléroser le
marché. Enfin, sous la IIIeme République la presse est
qualifiée de vénale en raison des liens financiers étroits
que celle-ci entretenait avec les gouvernements français et
étrangers, ainsi qu'avec les milieux d'affaires. Citons comme
exemples le scandale du canal de Panama et l'affaire Raffalovitch. Dans
l'immédiat après seconde guerre mondiale, la PQN connaît
également une période d'euphorie, bien compréhensible
après les années de propagande, de presse sous étroite
surveillance et de publications clandestines. 1945, et plus encore 1946 furent
des années d'expansion. Mais l'euphorie est vite dissipée, et
jusqu'à aujourd'hui, la PQN n'a pas retrouvé sa diffusion de cinq
millions et demi d'exemplaires jour de 1939.
Tableau 2 Tirage moyen journalier en juin de chaque
année3(*)
|
Année
|
Nombre de titres
|
Tirage total (en milliers d'exemplaires)
|
|
1945
|
26
|
4 606
|
|
1946
|
28
|
5 959
|
|
1947
|
19
|
4 702
|
|
1948
|
18
|
4 450
|
|
1949
|
16
|
3 792
|
|
1950
|
16
|
3 678
|
|
1951
|
15
|
3 607
|
|
1955
|
13
|
3 779
|
|
1964
|
14
|
4 107
|
|
1970
|
13
|
4 278
|
|
1977
|
15
|
3 185
|
|
1980
|
12
|
2 913
|
|
1985
|
12
|
2 777
|
|
1990
|
11
|
2 741
|
|
1995
|
12
|
2 844
|
|
2000
|
10
|
2 186
|
|
2001
|
10
|
2 254
|
Le nombre de quotidiens nationaux, entre 1945 et 2001 passe
de 26 à 10, alors qu'il atteint un record de 28 titres
en 1946. Le tirage total suit une trajectoire similaire en chutant de
4 606 milliers d'exemplaires imprimés en 1945, 5 959
en 1946, à 2 254 en 2001. Or, rappelons que la
quantité d'exemplaires invendus, ou « bouillon » n'a
fait que progresser au fil du temps. Par conséquent, un tirage n'est pas
un indicateur fiable des ventes d'un titre. Seule la diffusion, et encore la
diffusion payée, reflète le potentiel de vente d'un journal. En
outre, même la diffusion payée peut être maquillée
par les groupes de presse qui ont pu par le passé gonfler leur
diffusion, en vendant des exemplaires à des grands comptes, telles des
compagnies aériennes, qui rétro facturent les entreprises de
presse au titre de frais divers et variés. La compagnie propose un
service de plus à ses passagers, tandis que le journal peut
s'enorgueillir d'une diffusion payée plus importante auprès des
annonceurs.
Il faut souligner également, que derrière les
chiffres traduisant la diminution du nombre de quotidiens nationaux, se cache
la disparition de titres emblématiques comme Paris-Presse
absorbé par France-Soir (milieu des
années 1960), Libération (la version historique du
titre fondé par Emmanuel d'Astier de La Vigerie disparaît en
1964), Paris Jour (1972), Combat (1974), L'Aurore
qui fusionne avec Le Figaro (1980), ou encore Le Matin
(1988). Autre signe qui ne trompe pas, depuis les années 1970, un seul
titre est parvenu à s'imposer en PQN et se maintenir même s'il
connaît aujourd'hui d'importants déboires financiers. Il s'agit de
la nouvelle version de Libération, fondée en 1973 par
Jean-Paul Sartre et Serge July. D'autres tentatives n'ont pas connu la
même « fortune », citons entres autres
Vingt-quatre heures, Le Quotidien du Peuple, Rouge, J'informe,
L'Humanité Rouge, Combat Socialiste, Paris ce soir, Le Français,
Le Temps de la finance, Le Sport, L'Imprévu, InfoMatin, Le Matin de
Paris, Le Quotidien de Paris, Le temps de Paris, Le Jour, La Truffe,
Information ou encore La République.
1.2.2 Les vicissitudes du
marché publicitaire
Autre indicateur clé pour la PQN mais relativement
volatile, les recettes publicitaires. La publicité est une donnée
capricieuse, car elle résulte d'un grand nombre de facteurs, relevant
à la fois de la conjoncture économique et sociale sur une
période donnée, que de l'image renvoyée par le journal et
la composition de son lectorat. Le Figaro, véritable
« piège à publicité », attire ainsi la
convoitise des annonceurs car son lectorat, bien que n'étant pas le plus
important des quotidiens, est réputé à fort potentiel
d'achat. Si bien qu'entre 1965 et 1975, Le Figaro enregistre entre 80
et 85 % de revenus publicitaires sur l'ensemble de son chiffre d'affaires.
« Par bonheur il y a la publicité,
l'indispensable, la bienfaisante publicité... »
s'exclamait Hubert Beuve-Méry4(*), le fondateur du Monde en 1956.
Les recettes publicitaires ont d'ailleurs pu représenter
jusqu'à un maximum de 59 % du chiffre d'affaires du journal
en 1970. En 1976, elles comptaient encore pour la moitié des
revenus du titre et en 1990, elles tombent à 40 %. A
contrario, les journaux dits d' « opinion » repoussent
les annonceurs qui ne souhaitent pas colorer politiquement leur image de
marque. Quant aux journaux dits « populaires », ils
attirent moins les encarts publicitaires en raison de la faible
solvabilité de leur lectorat. Dès lors, les quotidiens ne peuvent
se mettre à l'abri économiquement qu'en compensant la faiblesse
de la publicité par une large diffusion.
La PQN, qui compte beaucoup sur la publicité, peut
souffrir d'une part de conjonctures économiques défavorables et
d'autre part de la concurrence des autres médias, qui captent eux aussi
les campagnes des annonceurs. A ce propos, P.Eveno5(*) avance des chiffres
intéressants. Il rappelle que dans les années 1950
et 1960, la presse n'est pas encore concurrencée par la radio et la
télévision. De plus, les contraintes législatives font
que, jusqu'aux années 1980, la presse écrite est le média
privilégié pour accueillir la publicité. Mais à
mesure que le législateur assouplit les règles en la
matière, la presse voit fondre la précieuse ressource. De 32 %
des recettes totales de publicité en 1973, la presse quotidienne
n'en reçoit plus que 18 % en 1990, tandis que les quotidiens
parisiens voient leur part chuter de 11,7 % à 7,4 % sur la
même période. Mais P.Eveno précise que la forte expansion
du marché publicitaire français sur la période
atténue le préjudice subit par la presse quotidienne.
Tableau 3 Evolution des recettes de publicité par
catégorie de presse en millions d'euros6(*)
|
Année
|
PQN
|
PQR
|
Mags
|
Spécialisés
|
Gratuits
|
Hebdos région
|
|
1990
|
569
|
860
|
1 355
|
775
|
784
|
n.c
|
|
1991
|
473
|
787
|
1 274
|
221
|
761
|
n.c
|
|
1992
|
386
|
742
|
1 263
|
680
|
723
|
n.c
|
|
1993
|
335
|
704
|
1 086
|
573
|
720
|
n.c
|
|
1994
|
245
|
745
|
1 151
|
564
|
747
|
n.c
|
|
1995
|
356
|
770
|
1 191
|
566
|
772
|
n.c
|
|
1996
|
359
|
791
|
1 231
|
583
|
790
|
n.c
|
|
1997
|
389
|
787
|
1 301
|
602
|
798
|
n.c
|
|
1998
|
460
|
825
|
1 393
|
638
|
830
|
100
|
|
1999
|
577
|
945
|
1 502
|
693
|
899
|
105
|
|
2000
|
672
|
1 008
|
1 689
|
748
|
861
|
116
|
|
2001
|
531
|
1 005
|
1 655
|
702
|
886
|
119
|
|
2002
|
435
|
1 008
|
1 613
|
620
|
892
|
120
|
Au début des années 1990, le marché
publicitaire subit un retournement de tendance et plonge jusqu'en 1995 :
la PQN draine 569 millions d'euros en 1990 contre 356 millions en 1995. A
partir de 1996, le marché renoue avec l'expansion jusqu'en 2000,
où la PQN reçoit un investissement publicitaire
de 672 millions. Avec l'éclatement de la bulle Internet et les
attentats du 11 septembre, l'année 2001 marque un nouveau coup
d'arrêt aux dépenses des annonceurs. Et bien que le marché
publicitaire redémarre en 2004 (+3,1 % par rapport
à 2003), TNS Media Intelligence7(*) pointait une baisse de 3 % de la pagination
publicitaire à numéros constants sur les huit premiers mois de
l'année en 2004.
En outre, la DDM8(*) estime que, pour l'année 2003, la PQN
réalisait en moyenne 42,6 % de son chiffre d'affaires via la
publicité, c'est dire à quel point cette source de revenus est
stratégique pour certains quotidiens qui deviennent dépendants du
comportement d'un faible nombre d'annonceurs appartenant aux secteurs du luxe,
de la banque et de l'automobile. Les journaux pâtissent également
de la raréfaction des petites annonces qui ont
régulièrement diminué entre janvier et septembre 2004 en
glissement annuel, alors même qu'elles avaient décru de 25 % en
2003 par rapport à 20029(*).
1.2.3 Qui souffre ?
L'offre de la presse quotidienne nationale française
par segment
· Les quotidiens « haut de gamme »
Trois titres français entrent dans cette prestigieuse
catégorie. Il s'agit de Libération, Le Monde et Le
Figaro. Ils se distinguent par un traitement approfondi de l'information
et notamment des sujets relevant de l'international. Traditionnellement, ils
font la part belle à la politique, l'économie et la culture
même si d'autres sujets sont venus se greffer, tels les sciences, la
santé, le sport et la consommation. De plus, ces journaux veulent
participer aux débats d'idées et à la prise de
décisions importantes. Par conséquent, ils ouvrent leurs pages
à des plumes étrangères à la rédaction
(hommes politiques, économistes, responsables syndicaux, intellectuels,
universitaires...) via des rubriques intitulées Horizons
débats, Point de vue, Analyse, Opinion... Pour produire de tels
quotidiens, il faut des rédactions particulièrement
étoffées (370 journalistes au Monde) et
compétentes, avec des journalistes spécialisés dans leur
domaine, et un réseau de correspondants dans les grandes capitales
étrangères. En général, les paginations sont
importantes en raison d'un traitement développé, ainsi que du
fait des suppléments qui accompagnent le quotidien : livres,
télé, économie, loisirs... Le lectorat des journaux
« haut de gamme » est la catégorie des élites
intellectuelles, c'est-à-dire des décideurs économiques,
des cadres et des professions intellectuelles supérieures, cible, qui
peut espérer séduire les annonceurs lorgnant sur son pouvoir
d'achat. De même un prix de vente élevé est moins
redouté : un euro et plus. De surcroît, le lectorat attire et est
lui-même attiré par les petites annonces immobilières et
les offres d'emploi.
· Les quotidiens d'opinion
A la Belle Epoque (1880-1914), chaque courant, chaque
sensibilité, chaque groupement d'intérêts possédait
son propre organe de presse écrite. Clemenceau fur propriétaire
et directeur de La Justice. Jean Prouvost propriétaire de
Paris-Soir fut ministre de l'information du gouvernement Raynaud en
juin 1940. Jaurès fonde L'Humanité en 1904, Gaston
Defferre est le patron du Provençal etc. En 2006, ils sont
trois survivants : L'Humanité, La Croix et
Présent. Naturellement, les autres quotidiens expriment des
opinions, mais ceux rangés dans cette catégorie sont des
médias qui découlent d'un courant de pensée ou d'un parti
politique et qui vont fournir une lecture de l'actualité à l'aide
d'une grille d'analyse en rapport avec la famille d'idées à
laquelle ils se rattachent. Ainsi, L'Humanité est la plume du
parti communiste, Présent celle du Front National et La
Croix est fondée par des catholiques assomptionnistes en 1883. Les
journaux d'opinion ont pour habitude de commenter une part relativement
restreinte de l'actualité. Ils fonctionnent avec des effectifs
plutôt modestes mais comportent dans leur rédaction quelques
plumes bien affûtées. Le ton employé est virulent voire
pamphlétaire. Les colonnes sont ouvertes à des militants, des
hommes politiques ou des prélats. Le déclin de ce type de presse
intervient dans les années 1960, les lecteurs aspirent alors à
moins d'idéologie et à une plus grande variété des
sujets traités. Malgré les efforts de ces entreprises de presse
pour accompagner les changements qui traversent leur lectorat, les moyens et
donc la pagination, sont limités, et les ressources publicitaires
très faibles, voire inexistantes.
· Les quotidiens populaires
Ils sont incarnés en France par les journaux qui
imprimaient plusieurs millions d'exemplaires par jour comme Le Petit
Parisien, plus fort tirage mondial au début du XXeme
siècle et qui a tiré à 3 031 312
exemplaires le 12 novembre 1918. Stricto sensu, il n'existe plus en
France de presse populaire, alors qu'elle a dominé jusqu'à la
seconde guerre mondiale. Toutefois, dans l'esprit de cette catégorie
existent de nos jours Le Parisien Aujourd'hui en France et France
Soir (qui ne diffuse plus qu'à quelques dizaines de milliers
d'exemplaires, change fréquemment de propriétaires, et se trouve
au bord de la faillite). Leur ligne éditoriale consiste à
produire des articles concis et abondamment illustrés avec des images en
couleurs. Ils font la part belle au sport, sujets people, ainsi qu'aux faits
divers alors qu'ils traitent peu de l'actualité internationale. Les
populaires français ratent complètement le virage
éditorial qui s'imposait dans les années 1960-1970, ou
plutôt refusent de le prendre. Jean-Marie Charon10(*) cite à ce propos un
responsable d'un grand centre de formation de journalistes :
« Si la presse populaire doit pour exister recourir aux recettes
de la presse britannique ou allemande (les trois S : sexe, sang
scandale), alors je préfère qu'il n'y en ait pas en
France... » La réponse du lectorat prendra la forme d'une
désaffection massive au profit d'autres presses ou d'autres
médias.
Des situations diverses
Certes la PQN est globalement en perte de vitesse, mais ceci
n'empêche pas une forte disparité des situations : certains
titres sont positionnés sur un marché de niche comme Les
Echos ou L'Equipe et parviennent à toucher
véritablement un lectorat, avec des business model radicalement
différents. D'autres encaissent la crise de plein fouet comme
Libération ou France Soir.
Penchons-nous donc sur les performances de la PQN en termes de
chiffre d'affaires, de résultat net et de diffusion, quand elles sont
disponibles.
Tableau 4 Chiffre d'affaires annuel en millions
d'euros11(*)
|
Société
|
1999
|
2000
|
2001
|
2002
|
2003
|
|
Le Figaro
|
432,2
|
476,6
|
425,9
|
389,9
|
353,7
|
|
Le Monde
|
n.d
|
n.d
|
208,2
|
204,6
|
194,2
|
|
Les Echos
|
104,2
|
136,0
|
115,3
|
98,1
|
94,2
|
|
Libération
|
85,8
|
90,1
|
80,8
|
79,5
|
76,4
|
|
La Tribune
|
62,6
|
75,6
|
65,2
|
56,6
|
51,2
|
|
France Soir
|
n.d
|
42,0
|
36,7
|
14,3
|
27,4
|
|
L'Humanité
|
27,5
|
25,5
|
25,5
|
25,9
|
26,9
|
Tout d'abord, il existe un contraste énorme entre le
chiffre d'affaires du Figaro et celui de L'Humanité,
qui sont les deux quotidiens situés aux extrémités. En
1999, celui du quotidien communiste représente à peine plus
de 6 % de celui du Figaro. La crise de la presse n'est
assurément pas ressentie de la même façon dans ces deux
titres. D'autant plus qu'il faut prendre en compte l'environnement du titre,
notamment identifier s'il fait partie d'un groupe où s'il d'accroche
à sa sacro-sainte indépendance, autre utopie française.
Tous les titres voient leur chiffre d'affaires diminuer après
l'an 2000, en raison d'une conjoncture économique mondialement
déprimée.
Tableau 5 Résultat net en millions
d'euros12(*)
|
Société
|
1999
|
2000
|
2001
|
2002
|
2003
|
|
Le Figaro
|
46,1
|
44,5
|
25,8
|
16,4
|
4,5
|
|
Le Monde
|
n.d
|
n.d
|
-14,3
|
-16,1
|
-23,6
|
|
Les Echos
|
47,6
|
34,3
|
23,8
|
15,9
|
3,7
|
|
Libération
|
1,8
|
1,7
|
-7,0
|
-1,3
|
0,5
|
|
La Tribune
|
3,7
|
2,2
|
-6,8
|
-6,0
|
-12,6
|
|
France Soir
|
n.d
|
0,3
|
-31,8
|
-0,2
|
-7,0
|
|
L'Humanité
|
-4,5
|
2,1
|
-1,0
|
-0,6
|
-0,5
|
Dans cette liste, il s'avère qu'en 2003 seuls
Le Figaro et Les Echos, Libération dans une
moindre mesure, dégagent un bénéfice. Ces deux
premiers titres attirent énormément d'investissements
publicitaires, 127 millions d'euros en 200213(*) pour le quotidien
économique, alors que les tirages du Figaro sont deux à
trois fois plus élevés. Libération, qui en 2003,
dégage un bénéfice de 497 000 euros, accuse
une grave détérioration de sa situation les années
suivantes, et le journal a perdu 5,4 millions d'euros au premier
semestre 2006. France Soir se trouve en grande difficulté
car non seulement son chiffre d'affaires a diminué les années
suivantes (22,1 millions d'euros en 2004 et 9,6 millions
au 30/06/05) mais ses pertes d'exploitation sont demeurées
très lourdes : 6,2 millions d'euros en 2004 et 3,66
millions d'euros au 30/06/05. Avant la grève de 55 jours,
intervenue après que le tribunal de commerce de Lille eut
désigné les nouveaux repreneurs, le journal
perdait 200 000 euros par semaine14(*). Le cas de L'Humanité n'est guerre
plus réjouissant, car en dépit d'une légère
augmentation du chiffre d'affaires en 2005 (29 millions d'euros), d'une
progression de la diffusion de +5,7 % par rapport à 2004, soit
51 639 exemplaires jour et d'une augmentation des ventes de +4 % entre
janvier et avril 2006, le déficit d'exploitation se creuse.
De 2,7 millions d'euros en 2004, il passe à 3 millions en
200515(*).
Tableau 6 Evolution de la diffusion France payée
(DFP) 1999-200316(*), en
milliers de lecteurs et en %
|
Titre
|
DFP 2003
|
Croissance 2003/02
|
Croissance 2003/99
|
|
Le Parisien
|
355 586
|
-0,3
|
0,4
|
|
Le Monde
|
345 231
|
-4,4
|
-0,3
|
|
Le Figaro
|
340 493
|
-1,3
|
-3,6
|
|
L'Equipe
|
326 729
|
1,7
|
-12,7
|
|
Libération
|
151 308
|
-3,1
|
-5,8
|
|
Aujourd'hui en France
|
148 388
|
0,9
|
23,7
|
|
Les Echos
|
114 389
|
-2,7
|
-4,7
|
|
La Croix
|
93 558
|
2,2
|
10,1
|
|
La Tribune
|
79 194
|
-1,9
|
-6,1
|
|
France Soir
|
70 233
|
-9,3
|
-49,4
|
|
L'Humanité
|
48 025
|
4,5
|
-12,0
|
Ces chiffres confirment la solidité de certains
quotidiens et la fragilité des autres. Les quotidiens économiques
enregistrent certes une baisse de leur DFP, mais elle est récente et
Les Echos a augmenté sa diffusion de 148 %
entre 1988 et 2002 tandis que La Tribune
diffusait 40 000 exemplaires chaque jour lors de son rachat
en 1988. Ils sont par ailleurs adossés à des grands groupes
industriels, respectivement Pearson et LVMH. L'Equipe a beaucoup perdu
en diffusion, mais a su redresser la barre. Notons que c'est un titre qui a su
véritablement s'adapter à l'évolution des attentes de son
lectorat. En effet, le titre à réussi la performance de continuer
à intéresser les lecteurs qui ont pourtant accès, en temps
réel, à la plupart des évènements sportifs
importants via Internet, la radio ou encore les chaînes hertziennes ou
thématiques. L'Equipe a donc su passer à la couleur
à toutes les pages, au moment où un concurrent a tenté de
pénétrer le marché. Il a, également changé
ses contenus rédactionnels en insistant plus sur le commentaire et
l'analyse que sur la narration, tenant compte du fait que les lecteurs avaient
probablement vu l'évènement. Le Parisien-Aujourd'hui
en France se porte bien, spécialement grâce à
l'édition nationale créée en 1998, car Le
Parisien prenait de plus en plus l'allure d'un quotidien
régional ; sa diffusion augmente de 50 % entre 1981 et 2002. Le
Figaro cède du terrain mais peut compter sur l'appui financier de
son néo repreneur, l'avionneur Marcel Dassault, ainsi que sur son
attrait historique sur les annonceurs. De son côté, Le
Monde constate une érosion globale de sa diffusion de 5 %
sur la période 1981-2002, mais reste attractif en termes de
recettes publicitaires. Entre 1990 et 2002, Libération
voit sa diffusion reculer de 20 %, recul qui n'est pas
comblé par des campagnes de publicité. Par ailleurs, ce recul
trahit également l'insuccès de la ligne éditoriale. La
Croix, diffusé essentiellement sur abonnement s'en sort bien
puisqu'il augmente sa diffusion, tout comme L'Humanité, mais
à la différence de France Soir, dont la diffusion a
baissé de 80 % entre 1981 et 2002, pour tomber
à moins de 40 000 exemplaires avant la nouvelle
formule17(*).
1.3 1944 -1957 : les
décisions qui scellent l'avenir de la presse
L'état des lieux est sans appel, la PQN traverse
réellement une crise même si, certains titres positionnés
sur une niche ou adossés à un grand groupe industriel, s'en
sortent mieux que les publications indépendantes. L'exemple le plus
significatif est celui de L'Humanité qui améliore ses
performances en termes de chiffre d'affaires et de diffusion, mais qui ne peut
juguler ses pertes d'exploitation. Patrick Le Hyaric18(*), directeur d'un journal,
L'Humanité, qu'on ne peut suspecter de contester le coût
du travail salarié en France, indique : avec 190 salariés,
« nous sommes tous au bout de nos efforts », et
d'ajouter « les coûts de fabrication, d'impression et
de distribution asphyxient l'ensemble de la presse
écrite ». Cette exception industrielle française,
avant même d'être comparée aux standards internationaux,
détonne déjà dans l'industrie nationale. Voyons en
quoi.
1.3.1 Les ordonnances de
1944
Le traumatisme de l'occupation est profond pour une industrie
qui a eu le choix entre se saborder comme 60 % des journaux de la
zone nord (dont Le Figaro) et 40 %19(*) de la zone sud, ou bien,
ouvertement collaborer avec les allemands en zone occupée, et appuyer le
régime de Vichy en zone libre. Les titres qui continuèrent de
paraître, mais se montrèrent trop réservés, furent
placés sous administration allemande. Ainsi, alors que le pays n'est pas
entièrement libéré, le Comité français de la
Libération rédige depuis Alger d'abord et à Paris ensuite,
ce que les historiens appellent "les ordonnances de 1944", qui sont un
ensemble d'arrêtés ministériels, décrets,
ordonnances et de lois édictés entre mai 1944 et 1957,
date du statut définitif de l'Agence France Presse (AFP). L'heure est
à l'épuration des titres et des hommes ayant été
compromis pendant cette période sombre de l'histoire de France.
Quand le « plus jamais ça »
engendre une inconséquence
En 1944, Albert Bayet20(*), président socialiste de la
Fédération nationale de la presse française (FNPF)
née dans la clandestinité, souhaite
« éliminer définitivement la presse pourrie et
instituer un nouveau régime grâce auquel la presse patriote,
affranchie de la puissance de l'Etat et de l'argent, pourrait se vouer
exclusivement au service désintéressé des
idées ». La première ordonnance, celle
du 6 mai 1944, réaffirme la liberté de la presse,
celles des 22 et 26 août fixent les critères pour
la réorganisation du secteur, tandis que celle du 30 septembre
décrète la dissolution des titres ayant parus sous l'occupation.
P.Eveno avance le chiffre de 90 % de quotidiens interdits à la
Libération, tandis que leurs propriétaires ne peuvent
éditer de nouveaux titres. Les équipements et les locaux seront
réquisitionnés et attribués aux nouvelles publications,
moyennant indemnités. La principale ordonnance
du 26 août 1944 ambitionne de sanctuariser la presse
vis-à-vis des puissances de l'argent et de l'influence de l'Etat, tout
en assurant l'indépendance des journaux et leur transparence, afin que
la presse devienne « une maison de verre ». La
FNPF adopte en novembre 1945 une Déclaration des droits et des devoirs
de la presse21(*) selon
laquelle « la presse n'est pas un instrument d'objet commercial
mais un instrument de culture ». Celle-ci n'est libre que
lorsqu'elle ne dépend « ni du gouvernement ni des
puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des
lecteurs ». Elle a pour mission de « donner des
informations exactes, défendre des idées, servir la cause du
progrès humain ». Voici dans quel état d'esprit se
trouvaient les hommes qui ont présidé au changement dans la PQN,
à cette époque charnière. Le problème n'est pas
qu'ils fussent malintentionnés mais qu'ils creusèrent à
leur corps défendant le tombeau de la PQN en ne remarquant pas que
l'indépendance rédactionnelle s'obtient à la faveur d'une
autonomie financière. La déclaration de la FNPF prévoyait
que la presse devrait « vivre exclusivement du produit de sa
vente, de ses abonnements, d'une publicité honnête et
contrôlée et, éventuellement, de subventions versées
publiquement par des groupements politiques ou idéologiques. Elle doit
publier ses ressources et ses bilans dûment
vérifiés ». On verra alors émerger un
patronat de presse adoubé par une logique politique et non
entrepreunariale, des héros de la Résistance nourrissant une
haute idée de la presse et de son rôle essentiel au bon
déroulement de la démocratie. La presse est donc perçue
comme un quasi service public même si Hubert Beuve Méry22(*), dira plutôt
en 1952 que « la presse est au service du
public ».
Un fléau nommé concentration
Les ordonnances de 1944 prévoyaient
également un dispositif pour lutter contre la concentration des
entreprises de presse, estimée comme une menace absolue pour le
pluralisme des opinions. Il n'est pas possible pour un même patron de
presse d'être aux commandes de plusieurs titres et d'exercer une fonction
extérieure. De plus, la concentration verticale du papier à la
distribution est proscrite. Malgré ces restrictions, les lois anti
concentration seront ouvertement contournées et notamment par Robert
Hersant, propriétaire à la fin des années 1970 de
L'Aurore, du Figaro et de France Soir ce qui poussa
la gauche à vouloir durcir la législation. C'est le sens de la
loi du 23 octobre 1984, surnommée parfois « loi
anti Hersant » visant à restreindre les situations de
monopole. Mais cette loi ne sera jamais appliquée et sera même
assouplie par la loi du 1er août 1986,
après le retour de la droite aux affaires, qui interdit à une
personne ou à un groupe de s'emparer de publications quotidiennes
d'information politique et générale, dont la diffusion
excéderait 30 % de la diffusion totale sur le territoire
national. La loi du 30 septembre 1986 limite la
possibilité pour une personne ou un groupe de contrôler
au-delà d'un certains seuil plus de deux médias différents
sur quatre : radio, TV hertzienne, TV par câble et presse
quotidienne quand celle-ci à une diffusion supérieure
à 20 % de la diffusion totale sur le territoire national.
Bancal depuis le premier jour
Les décisions renfermées dans les ordonnances de
1944 trahissent une profonde méfiance des nouveaux maîtres de la
presse envers « le grand capital » mais ne peuvent
bien évidemment pas s'en remettre aveuglement à l'Etat. En
démocratie, une information sous contrôle de l'Etat serait
entièrement vidée de sa substance, mais on se méfie encore
plus à l'époque de la libre concurrence et de la concentration.
Le système mis en place est donc un compromis, voire un pis-aller, entre
l'objectif de pluralisme et le besoin impérieux de produire une
information indépendante. Il en résulte une conséquence
dramatique, à savoir une sous capitalisation historique des entreprises
de presse françaises, dont le corollaire est l'intervention massive de
l'Etat, via des aides directes et indirectes. L'Etat subventionne à coup
de centaines de millions d'euros la presse écrite au nom de la
défense du pluralisme, que le Conseil constitutionnel reconnaît
depuis 1984 comme étant « un objectif de valeur
constitutionnel ». Hubert Beuve Méry23(*) avait vu juste lorsqu'il
écrivait : « La liberté de la presse exige
qu'il soit permis de nouvelles entreprises, et il est bien évident que
de telles fondations sont devenues impossibles sans la mobilisation de gros
capitaux. Un grand quotidien est déjà et sera de plus en plus une
grande entreprise industrielle et commerciale. Mais il n'est pas, ne doit pas,
ne peut pas n'être que cela. »
L'apport de capitaux, si essentiel à la
pérennité des éditeurs de PQN, sera entravé
artificiellement, par des législations contraignantes ou
mécaniquement par les faibles rendements anticipés par les
investisseurs, qui souhaiteraient bâtir des groupes multimédia,
comme cela se fait à l'étranger. En voulant à tout prix
éviter l'écueil de l'argent corrupteur, les décideurs de
l'époque ont préféré organiser leur propre
dépendance aux aides de l'Etat qui deviendra bien vite prêteur en
dernier ressort, un mauvais réflexe français.
1.3.2 Les entreprises
connexes
Autres manifestations de l'emprise de l'Etat sur le secteur de
la PQN, les entreprises connexes sont des entités soumises d'une
manière directe, ou plus discrète, au contrôle public qui
gravitent autour des entreprises de presse.
· L'Agence France Presse (AFP)
Pendant l'occupation, l'agence Havas devient l'Organisme
français d'information (OFI). A la Libération, les pouvoirs
publics voulant une information impartiale créent l'AFP, avec un statut
d'établissement public administratif. Entièrement sous
contrôle de l'Etat, l'agence sort de se statut en 1957 du fait du
peu de crédibilité à l'étranger. Ses comptes sont
à l'équilibre grâce à une subvention inscrite au
budget de l'Etat.
· La société nationale des entreprises de
presse (SNEP)
Etablissement public à caractère industriel et
commercial (EPIC), était censé administrer les biens saisis sur
les titres ayant paru pendant l'occupation. Opposée au syndicat du Livre
dès 1947 et à la Fédération nationale de la presse
française (FNPF), elle sera privatisée car incapable de faire
face à ses problèmes de trésorerie.
· La société professionnelle des papiers de
presse (SPPP)
Cette entité avait une triple mission :
l'importation, le groupement d'achat auprès des industriels
français du papier, et la péréquation des prix afin
d'atteindre l'équité quels que soient l'importance des commandes
passées et les coûts de transports induits. La SPPP se heurtera
à la fronde des patrons de presse qui ont voulu s'approvisionner
librement sur le marché mondial, alors que l'industrie papetière
française perdait en compétitivité. L'entité sera
finalement assouplie dans les années 1980, se transformant en
centrale d'achat incitative.
· Les nouvelles messageries de presse parisienne
(NMPP)
La distribution est une étape extrêmement
sensible dans le processus industriel de la PQN, d'une part parce qu'elle peut
représenter jusqu'à 25 % du coût total de la
production d'un journal, et d'autre part elle cristallise les rapports
conflictuels entre patronat et syndicat du Livre-CGT. Après guerre pour
éviter de retomber dans la situation où la librairie Hachette
détenait le monopole de la distribution, naquirent les Messageries de la
presse française (MPF). Elle firent faillite après la longue
grève ouvrière de 1947, faute de maîtriser les questions de
logistique et de gestion. La loi Bichet du 2 avril 1947 donne
naissance aux Nouvelles messageries de presse parisienne (NMPP). Les NMPP sont
une coopérative contrôlée majoritairement par les
sociétés éditrices de presse (51 %), mais
conjointement avec une société privée (49 %) dont le
savoir-faire est reconnu indispensable, en l'occurrence Hachette. A ce propos,
Hélène Eck24(*) considère la naissance des NMPP comme
« une étape du nécessaire retour de la presse au
réalisme économique, après le temps des
illusions ».
1.3.3 Le syndicat du Livre
CGT
C'est un acteur incontournable de la PQN, doté d'une
impressionnante faculté à peser sur ce secteur de l'industrie
française. Historiquement, le syndicat a toujours mené des luttes
acharnées pour la défense de ses conditions de travail ainsi que
pour les salaires. Dès 1935, le Livre obtient, dans les faits,
l'instauration d'un monopole à l'embauche pour les ouvriers
désireux de travailler dans la presse. Ils obtiennent ainsi le
privilège de contrôler les effectifs et même celui de les
former. A la Libération, la CGT est sollicitée pour relancer la
publication des journaux dans les plus brefs délais, ce qui conforte le
rapport de force en sa faveur. Les nouveaux patrons de presse vont donc
être confrontés à d'âpres négociations avec le
syndicat, tandis que s'installent des relations qui vont conditionner le mode
d'exploitation des quotidiens. Dans ce contexte, difficile pour le patronat
d'affronter ses ouvriers jouissant d'une forte capacité de nuisance. Les
grèves ouvrières, parfois en rapport avec la politique du
gouvernement, apparaissent dès 1945 et se multiplient, laissant
chaque fois les quotidiens exsangues et provoquant par exemple la faillite des
MPF. D'ailleurs, Le Monde titre en mars 1951 « La
dictature de l'atelier25(*) » pour dénoncer l'immixtion des
ouvriers dans le contenu rédactionnel. Le jeune patronat n'est donc pas
en mesure de négocier avec le Livre et renonce à faire pressions
sur la productivité des ouvriers. D'une part le rapport de force
syndicat / patronat est gravé dans la roche, d'autre part les patrons de
presse sont incités à se retourner vers l'Etat pour combler les
déficits d'une gestion entrepreunariale qui, inéluctablement, ne
peut être efficiente.
1.4 Crise mondiale et
différences socioculturelles
Certes, la presse quotidienne doit faire mondialement le deuil
de son âge d'or où elle était le seul média de
masse, le seul convoyeur d'informations crédibles. La T.S.F. de Marconi,
puis un demi siècle plus tard, la télévision et depuis
quelques années Internet, ont entamé ce monopole informatif. Pour
autant, les indicateurs de la situation française font pointer
l'hexagone parmi les plus mauvais élèves des pays
développés. Les chiffres ci-dessous concernent la presse
quotidienne dans son ensemble et non uniquement la nationale. Ils donnent
cependant un aperçu fiable de la situation internationale.
1.4.1 Consommation mondiale de
presse quotidienne
La situation française est préoccupante puisque
seule l'Italie présente des taux de lecture (nombre de quotidiens pour 1
000 habitants) plus faibles. Pourtant, l'indicateur français
était de 244 pour 1 000 en 1914, c'est-à-dire
la meilleure performance mondiale avec les Etats-Unis, plus qu'à l'heure
actuelle.
Tableau 7 Nombre de quotidiens pour 1 000 habitants dans
les 7 pays les plus industrialisés 1960-200026(*)
|
1960
|
1970
|
1979
|
1990
|
2000
|
|
Japon
|
396
|
511
|
569
|
591
|
531
|
|
Grande-Bretagne
|
514
|
463
|
426
|
393
|
306
|
|
RFA
|
307
|
326
|
323
|
343
|
297
|
|
Etats-Unis
|
326
|
302
|
282
|
253
|
219
|
|
Canada
|
222
|
218
|
241
|
230
|
151
|
|
France
|
252
|
238
|
196
|
155
|
144
|
|
Italie
|
122
|
144
|
93
|
118
|
102
|
D'une manière générale, l'Europe du Sud
avec la Grèce, l'Espagne, l'Italie et le Portugal ont de faibles
lectorats. Toutefois, la presse italienne a vu se développer depuis les
années 1980 quatre titres dépassant les 500 000
exemplaires : La Stampa, La Gazetta dell sport, le Corriere della
Sera, La Republica. Ce dernier, qui atteint les 700 000
exemplaires, est né dans les années 1970, comme
Libération, qui bien que seul nouveau quotidien français
s'étant maintenu depuis cette date, n'a jamais atteint son objectif
de 200 000 exemplaires. Les quotidiens espagnols voient certes leur
diffusion reculer depuis les années 1990, mais se montrent dynamiques et
jouissent d'une forte rentabilité. Notons à ce propos
l'entrée du groupe Prisa (El pais) dans le capital du Monde
en 2005. Le Japon possède les titres ayant le plus fort tirage
au monde : les différentes éditions du Yomiuri Shimbun
et de l'Asahi Shimbun dépassent les 10 millions
d'exemplaires. Les géants japonais ont dès les
années 1950, bâtis via des filiales autonomes, de grandes
chaînes privées de télévision. La presse
américaine constate que le nombre de titres nationaux diminue, tout
comme la diffusion de ceux qui se maintiennent, mais elle compense par une
hausse de ses recettes publicitaires et son rang de premier support
publicitaire. Quant à l'Allemagne et au Royaume-Uni, ils
bénéficient d'une forte tradition du quotidien populaire, le
Bild Zeitung outre-Rhin et le Sun outre-Manche, qui tirent
respectivement à 4 et 3,6 millions d'exemplaires.
1.4.2 Faiblesse relative et
absolue du marché publicitaire français
Les ressources publicitaires de la PQN se sont amoindries ces
15 dernières années comme l'indiquent les chiffres contenus dans
le tableau 3. Entre 1990 et 2002, les recettes issues de la publicité
pour la PQN passent de 569 à 455 millions d'euros soit une diminution de
20%. Dans le même temps, la manne publicitaire des magazines, des
quotidiens régionaux, et des gratuits progressaient.

![]()
Cette infographie27(*) montre que la presse quotidienne n'est pas le
média le plus plébiscité par les annonceurs, à plus
forte raison la PQN. Pourtant, jusqu'en 1993, la presse écrite
captait plus de 50 % des investissements des annonceurs. De plus, on
remarque une diminution des recettes de 0,3 % entre 2004
et 2005. Plusieurs phénomènes expliquent cette
tendance28(*). Tout
d'abord la perte chronique des petites annonces, -4,8 % en 2005 par
rapport à l'année précédente. Ensuite, la
progression des investissements en presse écrite, après trois
années de baisse consécutives entre 2001 et 2003, est
de 2,8 % quand ils progressent de 5,9 % dans les autres
médias. Notons également l'étroitesse historique du
marché publicitaire français avec 0,67 % du produit
intérieur brut (PIB) consacré aux investissements publicitaires
en 2003, contre 1,17 % pour les Etats-Unis, 0,94 % pour la
Grande-Bretagne, tandis que la moyenne européenne est de 0,76 % du
PIB. Enfin, la presse écrite commence à sentir les effets de la
migration des campagnes publicitaires de la grande distribution vers la
télévision, en raison de la libéralisation totale de la
publicité télévisée prévue
pour 2007.
Tableau 8 Part des ventes et de la publicité en
pourcentage des recettes totales de la presse d'information politique et
générale (2000-2001)29(*)

Il faut d'abord souligner le fait, que les chiffres
mentionnés dans le tableau ci-dessus, sont ceux concernant la presse
quotidienne dans son ensemble, et qu'ils incluent également les petites
annonces et les offres d'emploi. Quoi qu'il en soit, la France est, avec la
Japon, le pays où les recettes proviennent le plus fortement des ventes,
et non de la publicité des annonceurs. Si le cas japonais est
aisément compréhensible, au regard des tirages des quotidiens qui
se comptent en millions d'exemplaires, la situation française brille une
fois de plus par sa singularité. A l'inverse, les Etats-Unis sont les
champions toute catégorie de la publicité (86 % de leurs
revenus), preuve incontestable qu'ils considèrent la presse comme une
industrie quelconque. Il n'y a donc pas, outre-Atlantique de répulsion
idéologique à prospérer grâce aux recettes
publicitaires. La situation est, dans une moindre mesure, semblable au
Royaume-Uni qui compte à 65 % sur les annonceurs pour assurer la
rentabilité de ses quotidiens.
1.4.3 La distribution :
quadrature du cercle de l'hexagone
Le rôle du historique du syndicat du Livre a
déjà été souligné comme partie prenante du
niveau élevé des coûts salariaux des ouvriers. Par
ailleurs, les pays connaissent des différences dans les choix de
distribution des quotidiens d'ordre socioculturel.
Tableau 9 Part des coûts de distribution en
Europe dans le prix moyen de vente au numéro en 199830(*)

Là encore, le tableau indique que la distribution des
quotidiens français est moins compétitive que celle de ses
consoeurs européennes, excepté pour la Suisse. En effet, les
français ont l'habitude d'acheter leur quotidien, tandis qu'en
Allemagne, les journaux sont majoritairement vendus sur abonnements et il n'est
pas rare qu'un ménage soit abonné à deux quotidiens.
Tableau 10 Poids des modes de distribution de la presse
quotidienne, en % de la diffusion totale payée en 200331(*)

Mais ce graphique est une moyenne pour la presse nationale. En
tenant compte des chiffres de 2005, disponibles sur le site Internet de
l'Organisme de Justification de la Diffusion (OJD), de grandes
disparités sont détectées. Le calcul des ratios comprenant
le nombre des abonnements, les ventes au numéro et la diffusion totale
payée, donnent les résultats ci-dessous.
Tableau 11 Poids des modes de distribution en % de la
diffusion totale payée en 200532(*)
|
Titres
|
Abonnements
|
Ventes au n°
|
Portage
|
|
La Croix
|
92,7
|
7,3
|
0
|
|
Le Parisien /
Aujourd'hui en France
|
3,2
|
78,6
|
18,2
|
|
Les Echos
|
45,1
|
41,7
|
13,2
|
|
L'Equipe
|
1,3
|
97,8
|
0,9
|
|
Le Figaro
|
15,5
|
70,5
|
14,0
|
|
France Soir
|
2,6
|
96,1
|
1,3
|
|
L'Humanité
|
63,6
|
27,5
|
8,9
|
|
Libération
|
7,8
|
83,9
|
8,3
|
|
Le Monde
|
37,2
|
59,0
|
3,8
|
|
La Tribune
|
33,7
|
46,6
|
19,8
|
Il en ressort que pour la PQN, c'est bien la vente au
numéro qui est le canal de distribution privilégié par les
lecteurs. Le rapport Loridant33(*) précise que ce canal est usité en
moyenne pour les quotidiens à 76 % aux Etats-Unis, 87 % au
Royaume-Uni, 92 % en Espagne, mais seulement 6 % au Japon, moins
de 10 % en Norvège, entre 10 et 25 % dans les
autres pays scandinaves et 32 % en Allemagne.
1.4.4 Les répercussions
sur le prix de vente
La conséquence de recettes publicitaire faibles et
d'une préférence pour une distribution organisée en France
de manière peu efficiente induit un prix de vente plutôt
élevé par rapport à l'indice général des
prix français, mais également par rapport aux quotidiens
européens. En conséquence, les journaux français ne
vérifient pas la tendance qui veut qu'un bien industriel voit son prix
décroître à mesure qu'il vieillit. Toutefois, les
quotidiens actuels incorporent de plus en plus de matière grise, ce qui
augmente les charges de personnel.
Tableau 12 Evolution de l'indice des prix des journaux
(1970-2002)34(*)

Un indicateur judicieux pour comparer l'évolution du
prix d'un quotidien est le prix de la page rédactionnelle payée
par le lecteur, car la pagination a augmenté au cours du temps. P.Eveno
s'étant livré à ces calculs35(*) en a conclu, qu'en
dépit de la hausse du prix de vente, le lecteur n'est pas
lésé en raison justement de l'évolution de la pagination.
Quand à l'influence du prix de vente sur la diffusion, il explique
qu'une période, où le prix de vente des quotidiens grimpe moins
vite que l'indice général des prix, favorise l'augmentation de la
diffusion ; dans le cas contraire, celle-ci est affectée. Non pas
qu'il existe une très grande élasticité prix, mais
plutôt qu'un prix de vente élevé constitue une
barrière à l'entrée de nouveaux lecteurs.
Comme le montre le tableau 13 ci-dessous, le prix moyen
d'un quotidien français est relativement élevé par rapport
à l'offre dans d'autres pays industrialisés. Pourtant, ce sont
les éditeurs français, suivant l'esprit de La Presse
d'Emile de Girardin ou Le Petit Journal de Moïse Millaud,
qui avaient inventé le principe du « quotidien à un
sou ». En effet, après la première guerre
mondiale, les éditeurs décident de se concerter pour fixer un
niveau de prix plus élevé, et après la seconde, l'Etat
français, via le ministère des Finances, administrera les prix
jusqu'en 1978.
Tableau 13 Prix de vente moyen par numéro en
dollars pour l'année 199836(*)

Au Royaume-Uni, le groupe de presse News Corporation,
appartenant au magnat Rupert Murdoch, a initié une guerre des prix dans
les années 1990, ce qui explique que la presse britannique soit si
bon marché. Toutefois, la manoeuvre ne s'est pas avérée
judicieuse pour les éditeurs, puisque le manque à gagner en
recettes de vente n'a pas été compensé par une
augmentation des investissements publicitaires. Il s'avère cependant,
que les quotidiens économiques français sont meilleurs
marché que leurs homologues allemands et britanniques.
En tout état de cause, l'argument du prix de vente
élevé est souvent invoqué pour expliquer les
difficultés des quotidiens « haut de gamme »
français tel que Le Monde, qui vient de proposer son journal au
prix de 1,30 euros contre 1,20 précédemment. Mais c'est oublier
d'une part; qu'il existe un lien très fort entre le lecteur et son
journal, et d'autre part, que les quotidiens sont en concurrence,
principalement avec les autres médias. Or, ceux-ci apparaissent comme
des sources d'informations gratuites, ou quasi gratuites. En effet, le montant
de la redevance télé n'est jamais pris en compte par le
consommateur lorsqu'il achète un téléviseur et par
là même regarde ou écoute un programme, De même pour
le coût de l'abonnement à Internet lorsqu'il , lit un article en
ligne.
2. On ne concurrence pas la
démocratie de papier
La PQN est donc bel et bien une exception industrielle
française. Empiriquement, ce secteur n'est pas une industrie comme une
autre puisqu'il paraît être gouverné par des lois et des
impératifs qui échappent à la rationalité
économique pure. En outre, la PQN depuis la Libération s'est
bâtie sur l'intervention d'un Etat omniprésent. Y.Cornil37(*) n'écrit-il pas que
« L'Etat se doit d'assurer l'atomicité de la production de
l'information politique et générale, non pas parce qu'il
considère que la concurrence libre et non faussée favorise la
maximisation du surplus collectif, mais parce que le principe
antiéconomique par excellence de libre communication des pensées
et des opinions l'exige. » ? Soit, admettons un instant que
l'Etat et d'autres acteurs majeurs du secteur aient raison de préserver
l'état d'exception de la PQN, comment s'y prendront-ils pour forcer le
lecteur à consommer leur production ? Ou bien, pour adopter un
langage qui leur soit intelligible, comment faire comprendre au citoyen qu'il
fait courir un grave danger à notre régime politique lorsqu'il ne
se procure pas quotidiennement l'émanation démocratique (payante,
cela va sans dire) de cellulose ? Libération qui voulait
répondre aux besoins d'une
« génération » n'a jamais atteint l'objectif
des 200 000 exemplaires par jour qu'il s'était fixé ?
Mais est-ce que 200 000 personnes forment une
génération française ? Quoi qu'il en soit, d'autres
formes de presse et d'autres médias ne se posent pas la question de la
particularité industrielle et osent s'adresser à une audience
ciblée, voire, crime de lèse-majesté, dégager des
bénéfices. Certains médias continueraient donc de suivre
l'aphorisme du romancier Gaston Leroux,38(*) pour qui « Le premier devoir d'un
journaliste c'est d'être lu. » Nous nous
intéresserons au cours de cette partie aux éléments
extérieurs à la PQN qui entrent dans l'explication de la crise,
c'est-à-dire la concurrence d'où qu'elle vienne, puis nous
verrons qu'une des conséquences de ce marché concurrentiel prend
la forme de nombreuses aides et subventions accordées par l'Etat.
2.1 Evolutions des
pratiques socioculturelles des français
2.1.1 Le choix
médiatique
Comme nous l'avons rappelé, la presse a longtemps eu le
monopole de la transmission de l'information. En France par exemple, on
reconnaît Théophraste Renaudot comme étant le père
fondateur de la presse moderne. C'est lui qui, en 1631, crée le premier
hebdomadaire régulier du nom de La Gazette. Au passage, notons
que s'il se targuait de ne pas céder aux pressions des annonceurs, il
n'en était pas moins inféodé à Richelieu, donc
à l'Etat français. L'arrivée de nouveaux médias au
cours du vingtième siècle a ouvert une brèche, quasi
irréversible, dans le lectorat des quotidiens, qui a progressivement
délaissé, voire abandonné ce que Hegel nommait
« la prière laïque du matin de l'homme
moderne » pour écouter la radio, regarder la
télévision et utiliser les possibilités multimédia
du net.
Tableau 14 Evolution de la lecture des quotidiens en %
d'une classe d'âge39(*)
|
Proportion des français âgés de 15
ans et plus qui lisent un quotidien
|
1973
|
1981
|
1988
|
|
Tous les jours ou presque
|
55
|
46
|
43
|
|
Plusieurs fois par semaine
|
8
|
10
|
12
|
|
Une fois par semaine
|
8
|
9
|
14
|
|
Plus rarement
|
6
|
6
|
11
|
|
Jamais ou presque
|
23
|
29
|
21
|
Le constat est sans appel : la proportion de français
de 15 ans et plus lisant très régulièrement un quotidien
passe de 55 % en 1973 à 43 % en 1988. La barre
symbolique des 50 % est donc franchie et moins d'un homme moderne ne prie plus
laïquement le matin en 1988. Sur la période 1999-2002, on recense
en moyenne autour de 70 % de la population étudiée qui
n'a jamais lu un quotidien au cours de l'année écoulée,
soit plus de deux personnes sur trois. Le pourcentage est au minimum deux
points au dessus chez les femmes, quand il est au maximum deux points au
dessous chez les hommes.
Tableau 15 Lecture d'un quotidien au cours des 12
derniers mois selon le sexe en %40(*)

S'agissant de la radio.
Tableau 16 Evolution de l'écoute de la radio en %
d'une classe d'âge41(*)
|
Proportion des français âgés de 15
ans et plus qui écoutent la radio
|
1973
|
1981
|
1988
|
|
Tous les jours ou presque
|
72
|
72
|
66
|
|
Environ 3 ou 4 jours par semaine
|
5
|
7
|
7
|
|
Environ 1 à 2 jours par semaine
|
8
|
6
|
6
|
|
Plus rarement
|
4
|
4
|
6
|
|
Jamais ou presque
|
12
|
11
|
15
|
|
Durée moyenne (h / semaine)
|
17
|
16
|
18
|
La radio semble également céder du terrain,
même si en 1988, ils sont 66 % à l'écouter tous les jours
ou presque. Média chaud par excellence, la radio est arrivée
à maturité, notamment en raison des développements
technologiques qui l'ont accompagnée : baladeurs, autoradios et
lecteurs MP3, dont l'utilisation est elle-même corrélée
avec l'allongement du trajet pour se rendre sur son lieu de travail. A partir
des années 2000, il devient plutôt rare de ne jamais consommer ce
média lors des 12 derniers mois ; en 2002, c'est le cas
pour 12 % des français de plus de 15 ans. En revanche, presque
les deux tiers des hommes et des femmes considérés ont
écouté la radio, une fois par jour.
Tableau 17 Ecouter la radio les 12 derniers mois selon
le sexe en %42(*)

S'agissant de la télévision.
Tableau 18 Evolution de l'écoute de la
télévision en % d'une classe d'âge43(*)
|
Proportion des français âgés de 15
ans et plus qui regardent la télévision
|
1973
|
1981
|
1988
|
|
Tous les jours ou presque
|
65
|
69
|
73
|
|
Environ 3 ou 4 jours par semaine
|
9
|
13
|
11
|
|
Environ 1 à 2 jours par semaine
|
13
|
8
|
6
|
|
Plus rarement
|
6
|
5
|
5
|
|
Jamais ou presque
|
6
|
4
|
5
|
|
Durée moyenne (h / semaine)
|
16
|
16
|
20
|
La télévision est sans conteste le média
favori des français de 15 ans et plus, et ce chiffre augmente
fortement si sont pris en compte les individus âgés de moins
de 15 ans, grands amateurs d'un média qui leur propose des
programmes adaptés. Pour la période récente, fort peu de
différences de consommation de ce média sont constatées
selon le sexe. Et, sur la période allant de 1999 à 2002, ils ne
sont que 2, voire 3 % des français âgés
de 15 ans et plus, à n'avoir jamais regardé la
télévision au cours des 12 derniers mois. En revanche, ils
sont près des deux tiers à l'avoir regardée une fois par
jour et environ 18 % à l'avoir regardée plusieurs fois
pas jour.
Tableau 19 Regarder la télévision au
cours des 12 derniers mois en %44(*)

=Médiamétrie indique qu'en 2005, un
français consacre 3 heures et 23 minutes de sa
journée à regarder la télévision, quand il passe
environ 30 minutes à la lecture de journaux, et qu'une personne sur
deux, âgée de 11 ans et plus, est un internaute.
Les bons scores de la radio et le "tabac"
réalisé par la télévision sont
compréhensibles, car ce sont deux médias qui ont segmenté
et ciblé leur audience, ce qui relève d'une démarche
marketing conventionnelle et sensée. Sur les ondes ainsi qu'à
l'écran, depuis la libéralisation courant années 1980 du
secteur des télécommunications, une offre pléthorique de
stations et de chaînes est proposée. Chaque sensibilité,
chaque communauté, chaque mouvement trouve une offre qui lui
corresponde, notamment depuis l'arrivée de la télévision
numérique terrestre (TNT). Notons qu'en radio comme en
télé, un service public, dépositaire de valeurs
éthiques et déontologiques certaines, cohabite avec un secteur
privé. Certes, il est fiancé en partie par la redevance
audiovisuelle, mais également par la publicité.
|